‹ Lettres; publieesChapitre 29 sur 72 · CCLXXXII · texte numérisé non relu

CCLXXXII

À SOPHIE W. — 1 5 juillet 1779.

Jeudi i5 juillet 1779.

Ne cherches-tu pas encore cette active Phlipon toujours en avance de lettres avec loi, toujours répondant sur l'heure et nourrissant sa correspondance du fruit de ses études journalières? Oui, ma Sophie, lu peux la chercher, elle existe encore : les temps sont changés, mais non pas elle; tu la retrouveras telle qu'elle fut un jour, dès que les circonstances lui permettront de reparaître ce qu'elle est. Depuis

W Ms. 6a38, fol. 64. — Lettret d'amour, <»> Ms. 6a38, fol. 75-76. — Lettre» d'amour,

<») Ms. 6a38, fol. 67. — Lettre» d'amour, <4) Archives d'Agy; pas d'adresse. — Dau-

p. aoo, ban, t, II, p. 396-399.

l'inslant où j'ai reçu ta lettre, j'aspire celui (tic) de m'entretenir avec toi sans pouvoir le joindre qu'avec effort : je connais présentement mieux que personne l'effet de ces petites choses successives et multipliées sur le temps et l'attention qu'elles emploient. Ce ne sont plus de ces heures écoule'es insensiblement dans le repos absolu d'une solitude rendue charmante parles douceurs de la méditation; ce sont des moments rapides, coupés par le retour monotone des occupations d'une vie commune. Je ne sais plus veiller; soit la l'aligne d'un peu plus d'exercice, soit uni' disposition passagère, le besoin du sommeil me commande impérieusement et me retient au lit près de huit heures. Je suis d'ailleurs beaucoup moins seule depuis que nous sommes moins de personnes ''; tel qui passait près de la bonne les intervalles du travail vient me les donner aujourd'hui. Je parle beaucoup plus, je suis également occupée, j'étudie moins, mais j'acquiers autant et je ne suis pas plus à plaindre. Je recueille véritablement les avantages d'un loisir bien employé. J'appréciai dans le silence tout ce qui pouvait contribuer à ma félicité, je me suis préparé des ressources que je trouve avec joie et je sens que rien ne m'est indifférent de ce qui tient au devoir, à la raison. Le tracas du ménage, les affaires domestiques ne me présentent rien de rebutant; je rai' parais à cet égard d'une singularité que je n'aurais pas osé supposer. Avec un goût assez vif pour chercher l'instruction et me livrer lilmiimiwiwnl au soin de l'obtenir, je sens pourtant que je pourrais passer le reste de ma vie sans ouvrir un litre et sans être plus ennuyée. Pourvu que la maison qui' j'habite soit embellie par la, paix, le bon ordre et l'union, que je puisse me rendre le témoignage de contribuer à l'un et aux autres, que je trouve à la fin de chaque jour l'idée de l'avoir passé utilement pour le bien de plusieurs, j'estimerai l'existence, je bénirai le retour du soleil qui doit éclairer le même chemin et je le recommencerai avec plaisir.

Je fais moins de toilette que jamais; je me sers du prétexte de ma situation pour sortir moins encore, j'entends pour visite ou pour promenade, car je sors réellement plus fréquemment, à cause des besoins de la maison auxquels je suis obligée de fournir. Je prévois l'avenir avec autant de sérieux que de sérénité : dans toutes les suppositions, les biens et le> peines me semblent compensés, je goilte le présent, je songe à me rendre capable d'être ce que je dois pour toutes les occasions; je ne me livre point follement à l'espoir d'une féiicité parfaite, je n'ai pas de ces craintes qui puissent nie troubler; j'aime la vie, je la perdrais avec résignation, je la conserve et j'en use avec douceur et modération. Telle est, ma chère, la disposition de mon âme. J'ai dévoré courageusement les plus violents tins; je goûte sans transport un état paisible, après mïtie abandonnée sans résistance à l'enthousiasme que m'inspirait le retour de mon père. Mais tu ne m'as

Mignonne n'avait pas été remplacée.

point comprise, si tu as imaginé que je parlais d'un changement total. Eh! ma Sophie! je le crois bien, les inclinations et les habitudes ne se détruisent pas si promptement, je ne pense point que celles de mon père puissent cesser bientôt : peut-être subsisteront-elles même encore après la faculté de les satisfaire. Tu vois que je suis loin de trop présumer. Jamais je n'ai prétendu opérer une réformation, ni me flatter de l'avoir faite. J'ai voulu, quant aux affaires, prendre les arrangements qui prévinssent les grands malheurs pour tous deux; j'en suis venue à bout. J'ai cherché ensuite à effacer les impressions fâcheuses, à détourner les résolutions violentes que ces arrangements avaient produites : cet ouvrage était plus difficile que l'autre, qui l'était beaucoup. Mon père était passé à un excès de ressentiment par lequel il s'ôtait en quelque sorte à lui-même la facilité de revenir sur ses pas. Une haine déterminée avait remplacé des sentiments plus naturels; il ne voulait plus me voir, et nous ne pouvions plus rester ensemble s'il ne se fût adouci. Les choses portées à leur comble, j'ai déployé les dernières ressources; l'effet a passé mon espérance : mon père a senti la justice de mes procédés, il a reconnu mon attachement et m'a rendu le sien. Je pouvais n'attendre que de la tolérance, comme une disposition moyenne pour ramener à l'accommodement sans rien ôter à la dignité paternelle, mais il est revenu au but sans détour; il ne s'est pas contenté d'avouer que j'avais bien fait, il en convient avec moi, me voit de bon œil, vit en paix, s'occupe de son état et met ses plaisirs à leur place en les rangeant après ses obligations. S'ils n'eussent rien occupé de plus par le passé, je n'aurais pas eu de sujet de craindre autant, de gémir et de me précautionner.

Ainsi, ma bonne Sophie, partage doucement avec moi le mieux de ma situation sans t'alarmer davantage. Je n'ai pas besoin que mon père se convertisse pour qu'il soit plus assidu, plus tranquille, et qu'il modère sa dépense; tout ce bien se fera parce qu'il est plus borné; ce qu'il possédait m'est assuré; il en aura la jouissance avec moi et n'en sentira pas moins que, n'étant plus à lui, les avantages de son état ne sont pas à négliger. Rien ne m'affligea davantage que le malaise où je le voyais courir et le mécontentement dont il m'accablait : l'un est prévenu, l'autre est dissipé. H ne me reste plus qu'à travailler sans trouble à notre satisfaction commune par ma vigilance, ma tendresse et mes soins pour sa maison, sa personne et tout ce qui le concerne. Je me suis fort occupée dans ces premiers moments d'une revue générale, exacte et rigoureuse, qui me prendra bien encore un mois à peu près; après quoi, je retrouverai ce loisir dont tu t'apercevras et que tu me souhaites.

Si j'étais moins empressée , je mettrais plus de temps à faire les mêmes choses , en me conservant toujours quelques heures de repos; mais j'expédie sans retard tout ce que je trouve à faire, parce que le courant fournit encore assez, et que je n'aime point à rien laisser en arrière.

Ce que tu me dis de ton frère m'intéresse et m'affecte; je ne le vois en aucune façon. Il me parait à plaindre et vraiment isolé au milieu de son monde : un ami digne de ce nom lui serait bien nécessaire et bien utile.

Je te quitte pour dire un mot à notre Henriette (1).

CCLXXXIII À ROLAND'2). — 19 juillet 1779.

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