CCLXXVIII
À SOPHIE <4'. — 3ojuin 1779.
3o juin 1779.
Combien je te devrais d'excuses si tu n'étais Sophie? ou plutôt combien ne t'en dois-je pas précisément par ce que tu es? Mais, tu ne voudrais pas en recevoir de ton amie et j'accepte pour grâce Je refus de vouloir m'en faire une. H y a onze jours que je reçus cette lettre où tu me peignais d'une manière si vive et si touchante la tendre sollicitude de la douce amitié, je lus avec attendrissement ces expressions énergiques d'un sentiment si propre à charmer mes douleurs; mais l'orage était dans sa force, le violent effort que j'avais fait depuis longtemps sur moi-même commençait à produire l'épuisement : plus abattue que découragée, je pouvais bien encore dévorer mon chagrin, mais j'étais incapable d'en rien témoigner au dehors. Renfermée, comme je suis souvent par goût, et comme je ne manque jamais d'être lorsque je ne puis pas montrer un visage gai, un cœur content, j'aurais eu tout le loisir de te répondre si la faculté m'en fût restée. J'étais absolument seule, mais dans un malaise inexprimable : ta lettre ne fit seulement
(') Ms. 6a38 , fol. 58-6o. — Lettres d'amour, M Ms. 6a38 , fol. 65-66. — Lettrée d'amour,
W Ms. 62 38, fol. G i-63. — Lellret d'amour, <*> Archives d'Agy; adresse, timbre et visa,
p. 182. cachet. — Dauban, t. II, p. 3g4-396.
que tempérer l'amertume dont jetais révoltée, je me jetai sur mon lit et j'y demeurai le reste du jour dans la situation la plus triste où je me sois trouvée de ma vie. Je ne t'ai jamais donné de mes affaires ni de mes disgrâces des détails suffisants pour te les faire connaître dans toute leur étendue; je me contenterai de te dire que tout ce qui peut blesser et déchirer cruellement une âme sensible dont la droiture d'intention avait seule soutenu la constance et la fermeté paraissait réuni à plaisir pour en faire la proie de l'affliction; mon père, que j'aime, dont l'avantage particulier m'avait occupée au détriment du mien propre à certains égards, était indigné jusqu'à la fureur et voulait que je sortisse de chez lui à tout jamais, sous quelques jours. Des parents que j'estime peu, de qui je n'aurais rien voulu tenir, dont les avis tous différents n'étaient bons qu'à m'étourdir; un public à ménager, qui m'a toujours honorée d'une considération flatteuse et près duquel une démarche équivoque suffit pour jeter un vernis désagréable sur la réputation la mieux établie; la nature, les convenances, la délicatesse, la Gerté, ce que je devais encore à mon père lui-même, à moi, à ma famille, à la prudence, rendaient ma position la plus critique et la plus difficile qu'on puisse imaginer. Eh bien, ma chère, sais-tu où j'en suis aujourd'hui ? Étroitement unie avec ce père transporté qui disait hautement me haïr autant qu'il m'avait aimée, tranquille dans sa maison, jouissant de sa bienveillance plus sensiblement que je n'avais fait depuis deux ou trois ans, occupée avec joie des petits soins domestiques qui me sont abandonnés avec confiance, je respire la paix et le bonheur'1 . Mes affaires sont arrangées. Mon père est content, il pense à son état, cherche de l'ouvrage avec ardeur, mange avec moi assidûment, et si certaine habitude se conserve, du moins le soin de s'y livrer passe après celui de sa maison et de son enfant. Sa santé se rétablit, la mienne se raccommode, mes parents se regardent et chacun en est aux hélas ! Je me suis conciliée seulement avec M"e Dp. comme avec l'unique personne de mes alentours capable de me seconder, elle I fait aller mon père chez elle sous quelque prétexte et, lui fournissant l'occasion il' soulager son cœur, elle lui a fait les représentations convenables avec le bon sens et l'adresse que les autres n'auraient pas employés; à la dernière conférence, j'ai paru inopinément au moment le plus favorable, je me suis jetée dans les bras de mon père, il a pu me comprendre, se rendre justice et nous satisfaire : nous avons tous pleuré, nous nous sommes tendrement embrassés et l'amitié s'est rétablie plus vive et plus brillante que jamais. Je te broche grossièrement tout cela, il faut le temps pour expliquer ces énigmes et me permettre de les développer; vivement affectée, je t'informe des résultats et je ne sais pas encore t'instruire du comment.
M Cest la réconciliation momentanée qui dont elle venait d'envoyer le récit détaillé à Celait faite chez M"* Desportes le 26 juin, et Roland dans sa lettre du 27.
J'ai besoin d'un intervalle de repos pour que l'équilibre soit rétabli dans tout moimême et que je puisse recouvrer une entière liberté d'esprit. Depuis six mois, ma vie me semble un songe par les révolutions singulières qui se succèdent et m'entraînent rapidement. Je suis au quatrième jour de la nouvelle scène : nous avons été hier ensemble à Vincennes. J'aurais perdu l'esprit si le chagrin pouvait me tourner la tête et je n'existerais plus si je devais mourir de joie; je me possède et je vis pour ne cesser d'être ton amie. Adieu, jusqu'au moment de t'entrelenir plus longuement. Présente mes respects et mes amitiés.
A ROLAND'1'. — [Premiers jours de juillet 1779-]
À ROLAND <2>. — 3 juillet 1779.
À ROLAND'3' — [5 ou 6] juillet 1779.