CCLXXXVIII
À SOPHIE W. — 18 août 1779.
Du mercredi 18 août 1779, à Paris.
A Sophie.
Je te l'avoue, ma chère amie, je ne t'ai pas encore écrit : je me proposais de te répondre à la dernière d'Amiens lorsque j'appris par M"e d'Hgd. que tu étais partie subitement pour un voyage à Roulogne et peut-être plus loin. Je reçois aujourd'hui ta lettre du lU et je songeais que tu ne comptais pas le temps qu'elle devait être en route en m'engageant à l'envoyer une dépêche au lieu dont tu m'expédies la tienne et où tu n'es déjà plus actuellement suivant ce que tu m'annonces. Sans me transporter aussi loin que toi, j'ai été presque autant déplacée et certainement d'une manière moins agréable. Avant tout, j'ai eu mon père malade assez sérieusement pour m'inquiéter et me donner beaucoup d'occupation; il se rétablissait à peine à force de régime, de soins et de ménagement [d']un estomac presque entièrement délabré, que M"e Desportes, que j'aime et vois toujours beaucoup, s'est trouvée dans le plus grand chagrin par les dangers de cet excellent sujet qu'elle fut sur le point de perdre l'an passé et près duquel tu me vis alors. Un mal secret, inconnu, négligé pendant des années, avait produit des accidents affreux qui nécessitèrent une opéralion cruelle; des souffrances inouïes, endurées avec une constance et une douceur qui ne se peignent pas, ont retenu pendant six jours celle malheureuse fille sur un lit de douleurs; j'ai partagé mes instants entre mon père, auquel je rendais une partie du jour les soins que je devais à sa personne, à sa maison, et ma parente affligée, près de qui j'ai couché huit jours. Les secours de toute espèce ont été vainement prodigués; j'ai assisté la mourante à ses derniers instants et je me suis trouvée obligée d'aider à l'ensevelissement de son cadavre. M11" Dp. perd, non pas seulement un domestique de trente années de service, mais une compagne, un second elle-même, une amie; je perds moi-même un être qui m'aimait et que j'estimais assez pour être touchée de son attachement. Ces tristes scènes de douleur et de mort ont traversé mon àme par tout ce que le spectacle des misères humaines peut avoir de plus affligeant; j'ai fait du noir et de la mélancolie beaucoup plus qu'il n'était besoin pour mon
(1) Archives d'Agy; adresse trà M"* Cannct» , On voit par là que ce billet pour Sophie était
c'est-à-dire pour Henriette; mais il y a en tête inclus dans une autre lettre à Henriette, qui du premier feuillet ttà Sophie», nous manque.
bien-être et ma santé. Cependant celle-ci se raccommode à plaisir depuis peu de temps, j'ai recouvré mon embonpoint; mon père va mieux chaque jour, et je me sens un peu plus d'aise. M"" Trude est en Bourgogne, d'où je reçus hier une lettre qui me peint sa satisfaction; je me réjouis beaucoup d'un voyage qui me paraissait bien nécessaire à cette petite femme dont le bonheur et la santé ne sont rien moins que parfaits; mais, comme il est dit apparemment que les contrariétés doivent se rencontrer dans tout, son mari vient de tomber malade depuis son départ, événement qu'on veut lui celer tant qu'il sera possible.
J'aime fort que tu me rendes participante de tout ce que tu vois, éprouves et remarques : c'est à toi de fournir un peu matière à notre correspondance, lis. voyage, recueille, envoie à ton amie, sois la source de ses affections, de ses connaissances et de ses agréments. Quant à moi, je te répéterai volontiers ce que je disais à ia petite cousine : je tiens humblement mon aiguille ou la queue de ma poêle, je suis devenue tout active et j'étudie aussi peu qu'un capucin.
Je ne sais pas si je dois répondre actuellement à ta précédente que probablement tu n'as plus guère dans l'esprit; tu m'y fais une longue histoire qui n'est pas sans intérêt et que je ne crois point impossible, mais que j'estime pourtant peu vraisemblable par quelques raisons trop longues à déduire. Je demanderai seulement si les insurgents'" emploient des Indiens dans leurs armées et leur laissent leurs armes ordinaires, ou s'ils ont adopté ces armes et l'usage de les empoisonner? Cette petite circonstance me parait plus importante qu'on ne la jugerait être au premier coup d'o-il. Tu me demandes d'ailleurs des nouvelles que je sais peu : il est très vrai que mon père m'ennuie parfois à me faire lire quelque supplément de gazette où l'on n'apprend rien d'assuré, même des affaires du moment. Mille gens aussi débitent ici, comme partout, leurs conjectures ou leurs rêveries pour des projets ou pour des faits, mais au fond du sac on ne trouve qu'incertitude et bavarderie.
Mon Rousseau est de côté, l'italien dort, la géométrie n'est plus; je n'acquiers rien qu'un peu de constance et de raison, si elles s'augmentent par l'exercice; mon pauvre esprit se repose et mou savoir tombe en quenouille. Je n'ai pas couché à Vincennes depuis longtemps, c'est une petite privation. Au bout du compte, les jours s'écoulent et le temps n'est pas perdu quand on peut chaque soir se prouver que les devoirs ont marqué les heures. J'amasse des facultés pour jouir; je ne .sais s'il en doit être de moi comme d'un certain pauvre prêtre qui s'épargnait singulièrement et ne mangeait que de la merluche toute sa vie, pour avoir du poisson après sa mort. Quoi qu'il en soit, je l'aime toujours et ce plaisir en vaut bien un autre.
H On appelait ainsi les colons américains révoltés contre l'Angleterre.
À ROLAND 0. — 18 août i779.
CGXG
À ROLAND <2). — 29 août 1779.
À ROLAND^. — 1" septembre 1779.
À ROLAND W. — 2 septembre 1779 (1 "lettre).
À ROLAND W. — 2 septembre 1779 (2* lettre).
À ROLAND^. — 3 septembre 1779.
W Ms. 6a38, fol. 8i-83. — Lettre» d'amour, <»> Ms. 6a38, fol 89-90.— LeUret d'amour,
p. 337. fol. 354.
W Ms. 6a38 , fol. 84-85. — Lettrei d'amour, <»> Ms. 6a38 , fol. 9 i-ga. — Lettrei d'amour,
p. :>.'i'i. fol. a56.
W Ms. 6a38 , fol. 86-88. — Letlret d'amour, <•> Ms. 6a38 , fol. 93-94. — Lettret d'amour,
p. s4g. fol. 360.
À ROLAND O. — U septembre 1779, avec P.-S. du 5.
À ROLAND W. — 6 septembre 1779.
À ROLAND ». — 9 septembre 1779.