‹ Lettres; publieesChapitre 5 sur 72 · CLV1II · texte numérisé non relu

CLV1II

\ SOPHIE • janvier 1777 (terminée h

Du 1 jantii-r aprn-midi, 1777.

Eh! boo Dieu! Monsieur le <iiable, humanisez-vous un peu! A quoi bon troubler la correspond a nre de jeunes tilles qui ne demandent que la paix et la liberté de se dire ronfidemment leurs sottises? Savez-vous bien que, si vous êtes h la poste, il nV>t pas ini|tossible de vous connaître et de vous faire rogner les griffes? ( .) 1 1 > ■ I pi-lit lira antre lui t.' l'amusement.' Mail il ne vous est pas permis de le

Ire nui dépens des pauvres mortels sans un ordre <lu souverain juge : autrement, gare le goupillon ' On vous enverra griller là-bas avec vos honnêtes con-

-, pour vous apprendre 1 faire des niches aux bonnes âmes. Je ne crois point du tout que vous soyez commis pour pénétrer dans les secrets de nos pensées et rendre au gouvernement un lideb- rompte de vos découvertes. De petits individus

lies, sans relations, sans connaissances, sans prétentions (surtout en Matière de politiqm- 1. m peuvent agiter le plus petit lil de l'État et ne sauraient attirer l'attention des gens préposés pour le maintien de la tranquillité, le bon ordre de sa police. Je n'ai ni pouvoir, ni crédit, ni intrigue, ni argent; je souhaite le liieu. je l'aime avec enthousiasme; je ne le pratique pas toujours, mais, si j'ai des tolies, elles ne sont que dans mon esprit et ne peuvent faire de mal à personne.

\rrliit«* d'Agj; idrtw, timbre et vîm, cachet. - Dauban.ll, i-5.

irrrur» m i>»ii «ni tir>. 11. 1

Je raisonne à tort et à travers, mais sans vouloir jamais faire aucun prosélyte; et si parfois je suis philosophe, c'est comme le bourgeois gentilhomme faisait de la prose, sans le savoir.

En vérité, ma chère Sophie, je suis un peu en colère de tout ce tripotage. Par quelle singularité' mes lettres seules sont-elles relardées, maltraitées? Les tiennes me viennent toujours régulièrement, d'un jour à l'autre, et dans le meilleur état; soit curiosité, soupçon, je ne sais quoi, on devrait examiner également les réponses.

La poste est très sûre ordinairement; il faut des temps de crise ou des auteurs importants pour faire décacheter les lettres; un employé qui se jouerait à le faire par plaisanterie courrait de gros risques : on peut porter plainte et se faire rendre raison, au dommage de celui qui trahirait ainsi la confiance publique. Yaurais-lu pas plutôt quelqu'un dans tes alentours qui te connaîtrait et s'amuserait dans le particulier à examiner tes liaisons? J'avoue que, à la première histoire, j'avais soupçonné ton frère; mais il est ici présentement; ma foi, je n'y vois goutte.

Enfin, il arrivera ce qui pourra; il faut pourtant s'écrire; je le fais celle toit sans le répondre, je me réserve pour l'occasion de notre demoiselle ',J; mais comme elle pourrait tarder encore quelque temps, je veux te donner signe de vie el te parler du plaisir que me firent hier les nouvelles. Elles arrivèrent dans un moment où j'avais bien besoin de ce confortatif. Je ne sais quelles révolutions cette année me fera essuyer : je l'ai commencée dans la disposition la plus triste qu'il soit possible d'imaginer. La cérémonie du malin envers mon père, les souhaits de bonheur que me firent plusieurs personnes, me donnèrent une envie de pleurer qu'il me fallut satisfaire lorsque je me trouvai seule, ce qui arriva par l'ordre donné de ne laisser entrer que très peu de monde. J'étais dans une crise singulière, où m'avait mise un coup de hardiesse qui nécessitait le plus effronté mensonge; j'avais escamoté une lettre qui me paraissait d'intrigue, et qui élail effectivement telle. On me la demandait à cor et à cri, en forgeant une histoire sur son origine; je devais nier et je le faisais, en songeant bien qu'au fond on était fort persuadé que j'étais l'auteur du tour : seule je pouvais être soupçonnée, et il élail impossible que je ne le fus pas (sic). J'avais prévu tout cela, mais il s'agissait de profiter d'une occasion qui pouvait me procurer des découvertes importantes.

L'alternative était inévitable, je n'avais qu'un moment, la résolution fut prise; ma détermination fut l'ouvrage d'une foule de réflexions qui se succédèrent rapidement dans mon esprit en moins d'une minute. La chose une fois faite, il fallait remplir les engagements d'une première démarche; je m'en acquittai passable-

<') M"* Leleu. 11 s'agit évidemment de la lomme Mire des -j^i-aS décembre (n* civil), qui

n'élait pas encore partie.

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menl [>our une apprentisse (tic) dans l'art de feindre. La circonstance fut em- >• de mon mieux; jVus lieu de ne pas me repentir de mon courage, si tant pendant qu'on pût jamais apercevoir, sans gémir, des vérités désolantes. Tu ti- passeras des détails : ils pourraient piquer ta curiosité et soulager mon MOT, mais tu devines toutes les raisons qui m'empêchent de te les donner. Je me sens toujours au-dessus des événements, mais j'avoue que mon âme n'est pas à l'épreuve de l'espèce de traits qui sont lancés contre elle. H est des malheurs dont l'aspect excite le courage; la prévision de l'infortune n'a rien d'affreux pour une âme sensible et tière. qui connaît sa force et qui sait s'appuyer snr elle-même. Il Ml MM, je le rep<te, des chagrins cuisants dont ou voudrait se déguiser la cause, parce qu'on MJMCM le sujet qui la met en action; ils couvent en silence et minent sourdement; ils serrent le coeur, enchaînent l'imagination, étouffent la pensée, aiguisent la délicatesse et sont aigris par elle. Sollicitudes domestiques, inquiétudes forcées, soins extérieur-, déguisements nécessaires, menées adroites, voilà mon partage actuel. Mfaal «levait-il jamais devenir celui d'un cœur franc, simple et sensible, ami de la paix et de la vérité, ne cherchant qu'a se nourrir des plot es et des plus nobles affections! Mon loisir est dévoré sans que je puisse le consacrer à l'étude; la inétapliystfM est un peu abandonné», ses rêveries demandent un esprit libre, et le mien a des entraves de tous les côtés. J'aime bien Mi tu me dises qu'il est au-dessus du tien, par l'étendue de ses vues! Eh! si je voyais plus loin, je ne serais pas sceptique, j'en reste là en attendant plus de Infinie calme reviendra sans doute; alors nous dresserons nos observatoires. Je n'ai besoin, pour le moment, que de délassement, les ouvrages d'esprit me conviennent mieux qup les productions scientifiques; au milieu des agitations qui m'exercent je ferais plutôt des vers qu'une méditation profonde. Je n'ai pas le temps de raisonner, je ne puis être philosophe qu'en action.

A propos de philosophe, llousseau n'est pas mort; il n'a point fait de chute comme on l'avait publié, et n'a pas même été malade. J'aurais été bien piquée qu'il délogeât ainsi sans que je fusse parvenue à le voir. Si mes tracasseries pouvaient me laisser quelque relâche, je tenterais certains moyens; ce ne serait pas M lui {criit, puisque madame sa femme n<- veut pas que je sois l'auteur des lettreque je lui ai adressées; mais. . . mais. . . il faut renvoyer ces projets à d'autres temps.

V>n seulement j'ai considéré, comme lu as fait, le projet de la retraite champêtre, mais toute la vjsit.- <),• |). L |J. nfa paru se présenter sou- 1 .Ile face, et le personnage y a perdu dans mon esprit : je le parle de lui plus au long dans le paquet ijni- je destine à Mademoiselle L L Tu auras l'attention de le transiter au temps des dates pour éviter le galimalia-. la vois que vous lui hÎM bÎM de l'honneur, toutes lesdem. en le MMJMMl si fortement animé : ce n'esl ■«■ tout

Ix LETTRES DE MADAME ROLAND.

à fait mon avis; mais le meilleur de l'affaire, c'est que je suis libre, sans avoir rien à regretter du reste. Je puis me dire que j'ai gagné à tout, j'ai mérité mon estime et la sienne, et l'une ne saurait me manquer plus que l'autre. Tout mon chagrin est d'avoir perdu la plus belle des illusions. Je ne crains point du tout qu'il écrive, yz m'en suis expliquée ouvertement : «Vous devez penser, lui ai-je dit, que je ne me prêterai jamais à une correspondance clandestine; j'abhorre jusqu'à l'ombre du mystère; il n'est pas fait pour moi, et celui que je suis forcée de faire aujourd'hui me coûte au delà de toute expression ».

Quant à Mignonne, je n'ai pas le plus petit scrupule; non seulement parce que je ne l'ai pas employée à rien que je me reproche, mais parce quelle-même est persuadée avoir fait la meilleure œuvre possible. Je me trouve fort bien, dans toutes mes brouilleries, d'avoir un sujet si dévoué. Ce n'est pas qu'au bout du compte, si je n'avais ascendant sur celle-là, ce serait une autre : avec de bons titres on peut tout espérer. Cependant toutes ne sont pas capables d'un MJ grand attachement, il faut en convenir et se féliciter de l'avoir rencontrée.

Je fus interrompue l'autre jour en faisant cette lettre, il m'a été impossible de la reprendre jusqu'à aujourd'hui, samedi, li janvier, à minuit du dimanche. Selon mon compte et tes lettres, tu dois recevoir celle-ci lundi, ou bien les facteurs de province ne sont pas comme les nôtres, ou bien. . . ou bien. . . le diable s'en nuli-.

Adieu, ma tendre amie, et toi, ma chère Henriette, que j'aime aussi de tout mon cœur. Tes petits mots m'attendrissent, me consolent, me fortifient, comme ces gouttes précieuses d'élixir dont on ranime la langueur d'un malade. Loin de flétrir le sentiment, les peines l'irritent et l'enflamment; mais elles gênent souvent son expression et embarrassent l'esprit : je me repose sur vous et je me tais.

Adieu.

[AUX DEUX SOEURS <".] — 5 janvier 1777.

Du dimanche 5 janvier 1777.

Les gens du monde, les protégés, les dissipés, les inutiles, les obligés, peuvenl tant qu'il leur plaira courir de porte en porte faire inscrire leur nom sur un petit

<» Archives d'Agy; pas d'adresse. Après avoir de sa plume infatigable, ce résumé du livre de expédié, dans la matinée du 5 janvier, la Delolme , sauf à attendre , pour leur faire translettre précédente , Marie Phlipon s'amuse , dans mettre ce gros paquet , te départ de M"* Leleu . la journée, «seule près de son feu, dans le qui, à la date du îa février, n'avait pas encore négligé de la solitudes, à écrire pour ses amies, eu lieu.

morceau de papier, se présenter en étalage à ceux qui daignent leur donner audience, répéter méthodiquement quelques fadaises d'usage, ou se tirer d'affaire par force salutations et le ton de l'étiquette; pour moi, inaccessible aux importuns, seule près de mon feu, dans le négligé de la solitude, je m'entretiens avec vous,

■ mies, je m'abandonne aux douceurs de la confiance, au charme de votre souvenir; je jouis vraiment d'une existence que vous rendez agréable: puissé-je

• n devoir à jamais le bonheur! C'est la chose la plus satisfaisante que cette double vie dont on jouit par l'amitié : toutes les peines sont affaiblies et tous les plaisirs sont augmentés; l'éloignement même semble rapprocher plus vivement les ••«prit*, on est toujours ensemble précisément parce qu'on ne se voit pas, le désir fait effort comme le ressort comprimé, et la vivacité des élans semble se proportionner a l'étendue de la distance. Le bon Montaigne connaissait bien tous les i-ffeUi <!•• M M-ntimiTit délirieux. Je relisais hier un fragment de son chapitre sur l'amitié: j'rfdmirais la v.'-nt.- <l>- sa peinture, la beauté de son coloris, le naturel et la force de son expression. «L'amitié a les bras assez longs, dit-il , pour se tenir et se joindre d'un bout du monde à l'autre. Cette parfaite amitié dont je parle est indivisible: chacun se donne si entier à son ami, qu'il ne lui reste rien à départir ailleurs : au rebours, il est marry qu'il ne soit double, trlpl» ou quadruple, et qu'il n'ait plusieurs âmes et plusieurs volontés pour les conférer toutes à ce sujet.-

— «J'ai tiré- autrefois usage, dit-il ailleurs, de notre éloignement et commodité. Nous remplissions mieuv et .-ridions |a possession de la vie en nous séparant: il rivât, il jouissait, il voyait pour moi et moi pour lui. autant pleinement que

- il y eût été; l'une partie restait oisive quand nous étions ensemble; nous nous '•onloixlinns : la séparation des lieux rendait la conjonction de nos volontés plus ritaW -

M n'admets pas cependant avec lui qu'en se donnant si entier à son ami, on ne se trouve plus rien pour départir ailleurs. Le propre de l'amitié est d'élever l'âme, d'étendre ses facultés, d'exalter tous ses sentiments; plus on est attaché à son ami, plus on chérit l'espèce, elle gagne dans l'individu; toutes les autres affections participent au feu de la principale; toutes les liaisons qui peuvent subsister avec elle gagnent à son voisinage, et reçoivent d'elle un nouveau prix. Je suis persuadée qu'an fond Montaigne était de cet avis; mais la vivacité l'emporte quelquefois sur la justesse, dans les choses de sentiment surtout.

J'aime le tour original et naïf de cet auteur : je n'ai fait encore que IVnlrevoir, mais je me propose de faire connaissance avec lui; il me semble que son énergie, sa franchise, ont avec moi de l'analogie. Je me récréerai avec lui quand je pourrai faire une pause. Les vents m'emportent actuellement, il faut tourbillonner malgré soi.

Tout en courant, je viens pourtant de lire l'outrage d'un jeune Genevois sur le

gouvernement anglais M. Ce républicain quitta sa patrie il y a trois ou quatre ans, et passa en Angleterre, par le seul désir d'étudier de plus près son gouvernement; il ne savait pas alors, dit-on, un seul mot d'anglais, mais son ardeur fut telle qu'au bout de deux ans non seulement il possédait la langue, mais il avait fait toutes les recherches et les études dont son ouvrage fut le résultat. L'idée qu'il donna de sa capacité le fit mettre, quoique absent, au nombre de ceux qui tiennent un rang dans l'État; mais celte marque touchante de l'estime de ses concitoyens ne l'a pas ramené dans sa patrie ; on soupçonne qu'il est passé en Amérique, sans doute dans le même esprit d'observation. Son ouvrage suppose des vues étendues, une tête vraiment politique, une âme noble et grande; il est écrit avec clarté, el même avec chaleur. Il y a de l'enthousiasme pour le gouvernement dont il développe les principes, mais cet enthousiasme est fondé en raison, ell'on est pntMM forcé de le partager avec lui.

C'est une chose vraiment curieuse que l'histoire de ce gouvernement; on voit la liberté naître au sein même de l'oppression, se débattre longtemps sous les fers de la tyrannie, remporter sur elle quelque avantage à chaque révolution, et s'établir enfin dans l'état le plus convenable et le plus assuré qu'il soit possible de donner aux constitutions humaines.

H paraît d'abord singulier que deux peuples limitrophes, habitant presque sous le même climat, ayant une origine commune, diffèrent si prodigieusement dans la manière dont ils sont gouvernés. Les Anglais ont atleint le comble de la liberté, tandis que notre monarchie est devenue absolue, et que nous sommes successi\ement assujettis sous le joug qu'elle impose. Une observation judicieuse des faits présentés par l'histoire donne la solution de ce problème. «La conquête des Gaules par les Germains ne fut pas l'irruption d'une armée qui s'empare des places fortes, mais l'invasion d'une nation qui se transplante. Le danger finissant avec l'expédition, l'union finit également avec lui; les peuples vainqueurs se trouvèrent en grande proportion avec les peuples vaincus, d'ailleurs énervés par une longue paix; ils se partagèrent les terres qui leur convinrent, et quoique leur possession fût précaire dans l'origine, à cet égard cependant ils ne dépendaient point du roi, mais d'une assemblée de la nation.»

L'hérédité des fiefs, introduite par Hugues Capet, dont le dessein était d'assurer à sa famille la couronne, qui au fond n'était qu'un fief, peut être regardée comme l'époque de l'entier établissement du droit féodal en France. Les seigneurs ne donnèrent pas gratuitement leurs suffrages à Hugues Capet, ils achevèrent de rompre tous les liens qui les retenaient à l'autorité royale. L'indépendance qu'ils

"I Le livre de Delolrae. Cf. lettre cltii. — C'est sans doute More qui l'avait prêté à la jeune fille.

s'arrogèrent ne rendit pas la liberté plus grande, la nation était comptée pour rien; dans toutes les guerres que l'on fît aux rois, les peuples étaient traînés en esclaves : ils ne combattaient pas pour leurs propres avantages, mais pour ceux des tvrans subalternes sous lesquels ils gémissaient. Lorsque, par des conquêtes, des traités ou des échu tes, les différentes provinces tombèrent sous le pouvoir direct du roi, elles étaient toutes dressées a obéir; le peu de privilèges que les villes avaient conservés furent peu respectés par un souverain qui n'avait pas pris lui-même d'engagement. D'ailleurs la différence des réunions empêchait les diverses parties du royaume de s'enlr'aider: l'une avait déjà oublié ses droits, lorsque l'autre s'avisait de réclamer les siens. Subjuguées tour à tour, elles le furent plus sûrement, parce que l'uniformité de la résistance leur manqua, et la liberté se perdit en France parce qu'elle y fut mal disposée.

Ce fut l'immense pouvoir du roi qui rendit l'Angleterre libre. La conquête et I •'(■lotissement du droit féodal ne furent chez elle qu'une seule et même époque. Environné 'lune nation belliqueuse, (luillaume retint sous le drapeau une partie de ses soldats. Les Anglais, après eux les Normands, se révoltèrent : il les éerasa. Tout succomba sous son pouvoir, et gémit également sous tes lois odieuses des forêts. L'universalité de l'oppression réunit toutes les classes dans les mêmes sentiments. Lorsque les seigneurs, ménagés au commencement, cessèrent de l'être, >■! que les lois tyranniques du conquérant s'exécutèrent d'une façon plus tyrannique encore, l'union que le malheur commun avait préparée s'effectua. Les peuples ;ip pelés à la défense de la cause commune sentirent toute leur importance, et furent assex éclairés pour en profiler; les droits dont s'appuyaient les seigneur* contre la tyrannie devinrent des palissades qui devaient un jour arrêter la leur.

Ces causes agirent sous les deiu Henri, et se développèrent sous le tyrannique Jean-sans-Terre, qui fut obligé de signer les deux chartes, celle des forêts et la grande charte, dont les articles importants forment pour ainsi dire le code de la liberté, de laquelle on eût joui dès lors, s'il n'y avait pas une distance immense • iilre faire des lois et les observer. Les droits des sujets et les devoirs des princes, au lieu (Tetra livrés aux raisonnements, devinrent une loi écrite, une vérité de fait; et la grande charte, sanctionnée, confirmée à chaque règne avec le plus grand appareil, fut un point de ralliement sur et général, une base sur laquelle ••nt l'élever ces lois équitables qui tendent également leurs secours au plulaihle comme au plus puissant des sujets.

hdouard I" mérita le litre de Justinicn d'Angleterre par ses nombreuses et

sages lois; sous son règne la jurisprudence s'accrut, se perfectionna; la procédure

lut liée, Les bourgs et les villes des différents comtés envoyèrent leurs députés

.m parlement, et c'est à cette date qu'on doit rapporter l'origine de la chambre

ommunes. Knfin, ce prince statua qu'aucune imposition ne se lèverait sans

le consentement des pairs et de l'assemblée des communes, chose dont les Anglais n'avaient joui que de fait, et qui est, conjointement avec la grande charte, (a base de la constitution d'Angleterre.

Sous les rois qui suivirent, les communes reçurent à leur pouvoir des additions lentes, mais paisibles et légales. La nation ne fut occupée sous Henri V que de ses guerres avec la France; les fatales guerres entre les maisons d'York et de Lancastre ne présentent, sous le règne de Henri VI, qu'une vaste scène de désolation. Henri VII réunit les droits des deux maisons en épousant l'héritière de ta maison d'York. Monté sur le trône les armes à la main, il s'y assit en despote; les peuples abîmés de misère ne soupiraient qu'après le repos; ce qui restait d'une noblesse exterminée demeura exposé sans défense à la merci du souverain.

L'histoire des deux premiers princes de la maison de Tudor ressemble à celle de Tibère; mais des malheurs passagers ne pouvaient effacer le souvenir des anciennes lois, et l'Angleterre conservait des principes généralement répandus qui devaient se manifester à la première occasion. Le droit de refuser les subsides fut revendiqué dans tous les temps : ils embrassèrent ainsi fortement la planche qui devait enfin les sauver. Les lois monstrueuses de trahison inventées sous Henri \ III furent abolies sous Edouard VI, prince jeune et vertueux, qui ne fit que passer. La sanguinaire Marie étonna l'univers par ses cruautés; mais sous le beau et long règne d'Elisabeth, l'Angleterre commença à respirer; la gloire de ce règne fit supporter des exactions d'autorité d'une souveraine que ses talents, et non ses principes, rendent digne d'être proposée pour modèle. Enfin, sous le règne desSluarls, la nation revint de son long assoupissement.

L'orage qui n'avait fait que se préparer sous Jacques Ier, prince plus imprudent que tyrannique, commença à gronder sous Charles, son successeur. Le fanatisme opposé de sectes persécutrices se joignit au conflit de l'orgueil monarchique et de l'ambition particulière; le prince, mal conseillé, méconnut le péril qui l'environnait; l'orage, qui avait d'abord paru s'apaiser, se ranima; la constitution fut mise en pièces, et Charles donna par sa chute un grand exemple à l'univers. L'inutilité des efforts employés pour substituer le gouvernement républicain à l'autorité royale fit rappeler Charles IL Plein des anciens droits de la couronne, ce prince, adoré au commencement, se décela par l'empressement même de ses mesures, l'extravagance des guerres dans lesquelles il entraîna l'Angleterre, ses alliances dangereuses dans le continent, et enfin par les abus fréquents de son autorité. La nation ouvrit les yeux sur ses projets, et résolut d'enlever définitivement tout ce qui restait d'arbitraire dans la puissance du roi. Jacques H, en succédant à son Irère, s'obstina plus ouvertement encore à suivre un projet qui avait été si funeste à sa famille. Il fit tant, que les peuples retirèrent l'obéissance qu'ils lui avaient vouée, et se crurent dégagés de leurs serments vis-à-vis d'un roi qui se mettait

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au-dessus des siens. Ce fut une opération courte et facile; toutes choses restèrent en place, ta nation s'assembla en règle pour élire ses représentants; le trône fut déclaré vacant, et un nouvel ordre de succession fut établi. Ce qui rend cet événement unique dans les annales du genre humain, c'est la modération, la légalité qui l'accompagnèrent.

«Ce ne fut pas tout; on s'attacha à réparer les brèches faites à la constitution et I ■ provenir de nouvelles, et l'on profita de l'occasion rare d'un contrat primitif ••t formel entre le peuple et le souverain. On exigea du nouveau roi un serment ■Im exprès m celui qu'avaient prêté ses prédécesseurs, et l'on en consacra pour toujours la formule. On déclara de nouveau qu'établir des impositions sans le consentement du parlement, de même qu'entretenir une armée en temps de paix, était contraire à la loi. On abolit le pouvoir qu'avait dans tous les temps réclamé la couronne, de dispenser de l'effet des lois. On statua que tous les sujets, quels qu'ils hâtent, auraient droit de présenter des pétitions au roi, et enfin l'on posa la clef d.' ftéle par l'établissement final de la liberté de la presse.

«La Révolution de 1688 est donc la troisième grande époque dans l'histoire de la constitution d'Angleterre. La grande charte avait indiqué les bornes où devait se renfermer le pouvoir du mi; le règne d'Kdouard 1" avait élevé quelques barrières; mais c'est à l'époque de la révolution qu'on acheva de fermer l'enceinte. 'te é|Htque que se posèrent les grands et les vrais principes des sociétés. l'.ir l'expulsion d'un roi violateur de ses serments, la doctrine de la résistant >>. ressource finale de- peuples que l'on opprime, fui mise à l'abri du doute. Par l'exclusion donnée à une famille hérédi ta i rement despotique, il fut décidé qup les nations n'appartiennent pas aux rois; tous ces principes d'obéissance pas-

»!»'•. de droit divin, de pouvoir indestructible, pu un I. osi échafaudage de

notions funestes parce qu'elles étaient fausses, sur lesquelles l'autorité royale avait porté jusque-là, fut détruit; M l'on v substitua les appuis solides et durables de l'amour de l'ordre, et du sentiment de la nécessité d'un gouvernement parmi les hommes.»

\près cette esquisse de l'histoire de la constitution. M. de Lolme (c'est le nom de mon auteur) entre dans l'examen des parties qui la composent; je ne puis le suivre dans un détail qui me conduirait trop loin, en m 'obligeant à une exacte anal) se : il me suffira de vous dire en général que le tableau du gouvernement anglais, exécuté avec l'intelligence et la précision que l'on peut souhaiter, est fait pour lixer l'attention et satisfaire l'esprit de tous reux qui savent penser. Quiconque s'intéresse au bonheur des hommes verra avec intérêt une constitution qui l'assure par la distribution et l'équilibre du pouvoir, par la sagesse de l'ordre judiciaire, et la jouissance des droits de propriété, de sûreté personnelle, de liberté proprement dite, qui en résultent pour chacun des particuliers.

La puissance législative appartient au parlement seul; la chambre des communes, la chambre des seigneurs et le roi composent le parlement. La chambre des communes, autrement rassemblée des représentants de la nation, est formée par les députés des comtés et des villes, à l'élection desquels on procède dans chacune des villes et des comtés; les lois ont pris toutes les précautions nécessaires pour assurer la liberté de ces élections. La chambre des seigneurs est composée de lords spirituels et temporels. Le roi forme la troisième puissance qui compose le parlement; seul il a le droit de le convoquer, de le dissoudre ou de le proroger. C'est lui qui ouvre la session en exposant les besoins de la nation; après sa déclaration, il se retire; la chambre des pairs et celle des communes s'assemblent séparément; chacune a la négative sur la résolution de l'autre, et le roi a la sienne aussi. Tout ce qu'elles jugent convenable au bien de l'Etat peut faire l'objet de leurs délibérations respectives, et, à l'exception des bills relatifs aux subsides qui doivent commencer dans la chambre des communes, et dont les seigneurs ne peuvent s'occuper que sur une présentation de leur part, chaque membre propose dans chaque chambre la matière qu'il juge à propos. Le consentement royal est la sanction nécessaire à l'autorité de chaque bill, formé premièrement sur l'avis uniforme des deux chambres; et ces bills ainsi sanctionnés deviennent l'expression du plus grand pouvoir que l'Angleterre reconnaisse.

Le pouvoir exécutif est remis entre les mains du roi. H est le magistrat suprême, le distributeur des dignités, le surintendant du commerce, le chef suprême de l'Église, le généralissime-né des forces de terre et de mer; il est relativement aux nations étrangères le représentant et le dépositaire de toute la puissance et de toute la majesté de la nation; enfin sa personne est sacrée et inviolable. Mata tout ce pouvoir n'est pas sans limites; le roi d'Angleterre n'a par lui-même presque pas de revenus, et les représentants du peuple sont ceux qui lui accordent des subsides; il ne peut entretenir ses armées, soutenir la guerre, payer des appointements, etc., sans son parlement. En vain le prince voudrait-il par adresse éluder l'effet de cette prérogative des communes : c'est une maxime de tous les temps de ne s'occuper de l'objet des subsides que quand tous les autres sont réglés. Si la vue du bien public a fait dresser un bill pour lequel le roi témoigne de la répugnance, on le jointe un bill de subsides, et il passe dans cette agréable compagnie.

Il est d'usage qu'au commencement de chaque règne on accorde au roi pour sa vie un subside annuel. « Cette conduite du parlement a ménagé à l'État une ressource admirable, un moyen de réformation périodique : avantage inestimable que tous les États libres ont cherché à se procurer*. Le successeur du prince défunt trouve un trône, un sceptre, une couronne; mais il ne trouve ni pouvoir, ni dignité même. Avant de lui donner une possession réelle de toutes ces chose*.

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le parlement passe l'Etat en revue, et s'attache à extirper les abus qui s'étaient introduits sous le règne précédent.

Le pouvoir du prime est encore circonscrit par d'autres barrières. Le roi est chef de l'église, mais il ne peut rien changer à la religion établit-, et doit être luimême de cette religion. 11 est chef des tribunaux, mais il ne peut toucher aux formes et aux maximes que l'usage a consacrées; il a le droit de battre monnaie, sans pouvoir altérer le titre; il peut faire grâce, mais ne peut dispenser de la réparation particulière d'une offense. Il ne peut avoir de troupes sur pied, quant aux forces de terre, sans le consentement du parlement, et le corps subsistant • ] ii*- le parlement a jugé à propos d'établir n'est établi que pour une année; au bout de ce temps, il est licencié par le fait, il faut l'établir de nouveau, et le dis-1 sentiment d'un seul des trois ordres sullirait pour l'empêcher. Euliti les communes ont un mown d°op|>osition aux malversations du gouvernement par le droit de poursuivre les ministre*.

La justice criminelle, qui, sans faire partie des pouvoirs constitutionnels, intéresse essentiellement lu sûreté particulière, t-t par contre-coup la constitution elle-même, est en Angleterre une des choses qui me paraissent les mieux entendues. M. de Loline fait précéder l'exposition des lois relatives à cet objet de plurfsjsjn refluions très sensées, qu'il faut lire dans l'ouvrage même. Il en résulte que la suret.- des citoyens et l'opinion de cette sûreté sont nécessaires à la jouis- <le la liberté ainsi qu'à son maintien; que les règles principales pour l'as- -urei sont <|tie le' pouvoir judiciaire ne doit jamais être placé dans un corps i H' 1. pendant, beaucoup moins dans celui qui est déjà dépositaire de la force publique; «iin- l'accusé doit avoir tous les moyens possibles de défense; que la procédure doit être publique, et que les tribunaux doivent être tels et leurs formes telles qu'ils inspirent le respect et jamais la terreur; que les cas doivent être si bien détermines, et les bornes si bien posées, que ni le pouvoir exécutif ni les jujm's eux-mêmes ne puissent impunément les passer; qu'enfin la prudence ait tellement arrangé les choses, que lorsqu'un citoyen est ap|>elé à voir son sort décidé par les lumières incertaines de ses semblables, il trouve toujours en eux des avocats, et jamais des adversaires.

La jurisprudence de l'Angleterre peut être considérée comme le développement de ces règles. Chacun est jiijjé par ses pairs, c'est-à-dire par des hommes choisis dans son comté et il a la plus grande influence sur le choix de ces hommes qui doivent décider de son sort, par la quantité de récusations que la loi lui accorde. Un accusé est examiné avant que l'on permette son emprisonnement, et sa cause est disculée une seconde fois avant de lui faire subir les hasards d'une procédure, "iipable ne comparait et ne répond que dans des lieux dont l'accès est ouvert à tout le monde : tout se passe sous les yeux du public. Les lois de l'Angleterre ne

connaissent pas la torture, ni de peine plus grande que la simple privation de la vie. L'admirable institution de l'épreuve parjurés et l'acte fameux d'habea* corpus. passé la trente-unième année du règne de Charles II, méritent un examen et des éloges particuliers; je glisse sur ces importants objets, qui demanderaient des discussions étendues.

M. de Lolme s'occupe dans le reste de son ouvrage à démontrer les avantages particuliers et très grands de la constitution d'Angleterre sur celle des autres États libres, dont elle est si différente. Ces principaux avantages sont : i° La réunion du pouvoir exécutif, qui prévient ces accumulations de pouvoirs, lesquelles ont perdu tant de républiques, et qui ôte à l'ambitieux le moyen de profiter de l'inadvertance ou même de la reconnaissance du peuple pour s'en faire le tyran; 2° La division de la puissance législative, qui fait de chaque partie le point d'appui qui doit arrêter les autres, ^t la limite réellement; 3° L'ordre observé dans les opérations de la puissance législative, en conséquence duquel le droit de proposer les lois est sagement ôté au dépositaire du pouvoir exécutif.

L'auteur se propose ensuite de prouver les avantages d'une constitution dans laquelle le peuple agit par des représentants, au contraire des anciennes républiques, où, satisfait d'une vaine apparence d'autorité, le peuple donnait vaguement ses suffrages dans des assemblées tumultueuses que le petit nombre dirigeait toujours sourdement. J'ai cru trouver dans tout ceci des idées neuves et justes. La liberté de la presse est un droit précieux aux Anglais, et redoutable à ceux qui gouvernent : par lui chaque particulier peut porter ses plaintes et ses observations quelconques au tribunal du public par la voie de l'impression. Cette liberté, pour la définir particulièrement, consiste en ce que les tribunaux, ou juges quelconques, ne peuvent prendre connaissance qu'après coup des choses qu'on imprime, et ne peuvent procéder, en ce cas, qu'en employant l'épreuve parjurés.

Ceux qui gouvernent, étant ainsi perpétuellement sous les yeux de tous, M butte à leur critique, ne peuvent se dissimuler les vérités désagréables qui retentissent de toutes parts; ils se trouvent arrêtés court, et obligés à renoncer à des projets d'injustice qui, loin de leur procurer cette admiration qui fait leur salaire, ne leur attirent que mortification et dégoût. Les citoyens, en s'éclairant mutuellement, se déterminent avec raison dans le choix de leurs députés, et leur connaissance des affaires motive les élections. Enfin le droit de résistance vient à l'appui de tous les autres, et les lois de l'Angleterre l'établissent comme la ressource légitime et finale contre les violences du pouvoir. Ce qui paraît assurer la durée de cette constitution, c'est qu'elle n'exige pas des choses qu'il ne faut point espérer de la faible vertu des hommes; elle n'attend rien que l'intérêt personnel ne demande déjà puissamment; c'est sur l'amour de soi qu'elle a fondé le jeu de ses diverses parties; elle a établi la liberté sur des causes agissantes dans tous les lieux et sur

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