‹ Lettres; publieesChapitre 7 sur 72 · CIA · texte numérisé non relu

CIA

[AUX DEUX SŒURS*".] — i4 janvier 1777, avec P.-S. du i5 et du iC.

1 Sept**.

1* janvier «777.

Je ne me Miis jamais trouvé tant d'ouvrage en train, et si peu de dispositions à travailler. Je iimnwHfi un peu à ces faiseurs de projets qui n'exécutent jamais ei ijiii projettent toujours. J'ai commencé un discour» académique O : hem! <-e ■faefl pas une petite aiïaire; j'ai ébauché une dissertation métaph\>ic|iie; je mule MM ma télé le plan d'un petit roman philosophique; mou esprit se promène de l'un ;'i l'autre de ces objet-,, il les eaiesse tour à tour. les oublie de même, el n'avance rien. La rêverie vient quelquefois me prendre effrontément malgré moi au milieu d'une màétà. Présentement . je jouis de la tranquillité l.i plus propre à la méditation, mon imagination me lo nte, m'égare, m'emporta, m'eni[>éche de me

Gxer : il faut perdre son temps a battre l'eau ou s'amuser en écrivant à ses amis.

Kn vérité, rot une chose étrange que la vie, cette succession rapide de sentiments contraires el d'événements bizarres! En considérant les singularités qu'elle me pié-ent.-. j'aurais presque envie de tenir journal de mon esprit, de mon cœur,

1 Archive* d'Agy; adresse, timbre et visa, Mir le feuillet faisant enveloppe, érrit en dernier

cachet. — Sur l'autographe, après la date du lieu, elle a mis -a Sophie*. — Dauban, t. Il,

|4, Marie Phlipon a mi< : - - >ur la p. i6-«5.

I' >. ilu 16. elle a mi* : «ri M'" fl.innel» , r'eat- * ttm Vkniémne de Besançon. Voir plu»

à-dire à Henriette, toujours désignée ainsi ;mai». loin U lettre du ai juin 1777.

et des circonstances qui me sont particulières : la première partie offrirait bien des folies, la seconde bien des révolutions, la troisième assez de variété. Au reste. le recueil pourrait ne pas valoir grand chose: il n'est personne qui ne se Broie dans le cas d'en faire un très curieux, et cependant il est certain qu'un très petH nombre serait capable d'intéresser. Nous jugeons de l'importance des objets par l'impression qu'ils font sur nous; le sentiment nous sert de télescope : avec lui nous croyons toucher de la main des choses qui sont à des milliers de distam-e. et nous sommes assez sots parfois pour imaginer que nos voisins sont ail' comme nous.

Mais dans quel monde suis-je emportée? Revenons, en mouche bien MfO, sur le petit coin de la boule qu'il nous est permis d'occuper, et réjouissons-nous du mouvement léger de ces atomes qu'on voit s'agiter au soleil. J'ai pris le parti de m'amuser de ceux qui volligent autour de moi , et je ne réussis pas mal ; je crois que nous ririons bien ensemble si nous étions dans le même tourbillon.

Le comique vient se placer dans les affaires les plus graves, comme pour nous distraire des fatigues qu'elles font essuyer. Tes yeux mêmes ne m'auraient pas reconnue s'ils m'eussent rencontrée dans Paris le jour des Rois; j'ai coudoyé dea gens qui ne savaient pas qui j'étais, j'en ai fait parler d'autres qui s'en doutaient encore moins, s'il était possible. H faut te dire que la lettre surprise m'avait donne une adresse dont j'étais en peine depuis longtemps : il s'agissait de mettre à profit cette découverte pour vérifier certaines choses qu'il m'importait de savoir. Les personnes en très petit nombre qui sont initiées dans mes affaires n'ont point du tout l'espèce de capacité nécessaire pour me rendre service de la manière qu'il est à propos d'employer. En conséquence, j'ai pris le parti de ne me reposer que sur moi de tout ce qu'il me serait possible d'opérer par moi-même. — Mon pin étant forcé d'aller à Rercy le jour que je viens de nommer, je saisis cette circonstance pour exécuter un projet que j'avais en tête et dont qui que ce soit ne savait rien. Malheureusement il me vint quelqu'un au moment du départ de mon père : je fus arrêtée pendant une heure : c'était un temps considérable de perdu : néanmoins, il en restait assez pour une personne alerte et expéditive. Sitôt que je fus seule, je m'affublai d'un petit jupon de siamoise fort court, je pris à Mignonne le plus méchant guenillon de juste'1' bleu, j'embellis cet équipage d'un grand tablier rouge; puis avec un gros mantelet d'indienne dont le coqueluchon m'enveloppail la tête, je partis, un bras ballant, l'autre dans un vilain manchon, courant en vraie paysanne, poussant tous ceux qui me faisaient obstacle, marchant à Invente! ruisseaux et tout plat dans la crotte, poussée moi-même de gens qui m'auraient fait place s'ils m'avaient vue dans ma belle décoration.

<') Juste, (thal)illemenl de paysanne». (Dict. de l'Académie, 1776.)

INNEE 1777. 15

Dieu sait l'envie de rire et les réflexions qui m'accompagnaient dans ma route! J'arrive près 'le la porte Saint-Denis (je n'avais jamais été si loin toute seule); je monte plusieurs quatrièmes en me trompant de maison, enfin je parviens au petit 'l'uni- lille que je voulais voir'1'. C'est une ouvrière, qui gagne davantage à ni ni'tii r qu'au talent dont elle fait profession en apparence. Je frappe, j'entre, je vois la haÎMM que je me doutais être l'ouvrage du certain menuisier dont le balourd d'apprenti avait découvert la mèche. J'apporte quelque chose à faire, je donne un nom, une adresse en l'air; je faisais inventaire des yeux, et bientôt, tout en contrefaisant un mauvais jargon, je lais connaissance avec la demoiselle, je m'insinue dans sa confiance. Je lui route mes soi-disantes affaires; elle me plaint beaucoup du mal que je parais avoir dans la maison où je me dis être placée. Klle cause à son tour, me dit qu'elle était aussi en maison il y a un an, qu'elle a loué ce logement depuis -i\ moi»; je lui lais adroitement nommer son menuisier, je reconnu- mon homme; je lui lais accroire que c'est un monsieur qui a donné son adresse à ma mal tresse; je l'engage, sans qu'elle s'en aperçoive, à me désigner parfaitement re monsieur, mit quelques indices que je lui donne : - Ah.' dit-elle. M qui c'est : il demeure dans la place Dauphine. « J'évite adroitement de faire ibilinei le nom. pour éviter la cacophonie qui, dans ee cas, aurait pu suivre. f— tfnlr des lumières et des assurances que je venais d'acquérir, je quittai après un gros quart d heure cette brunette assez jolie, de l'âge de vingt-et-un ans.

Tout le temps que je fus près d'elle, je gardai les mesures convenables pour sortir sans être reconnue au cas que mon père, s étant diligente, ne vint lui faire sa cour pendant quej'v étais. Personne ne vint. Je retournai avec la même promptitude que j'avais nn-e en allant, j'arrivai en sueur, je changeai de tout, et bien lot. dans une toilette dérente, j'attendis paisiblement dans mon fauteuil que mou père revint pour dîner, ce qu'il fit trois quarts d'heure après mon retour.

te démarche était encore plu- hardie que ne l'avait été la soustraction de la lettre : elle est ilu nombre de ces coups que l'iV'ncment seul blâme ou justifie. puce que toutes li itions dont on les accompagne laissent toujours des

dangers à courir. Knlin j'ai réussi, ma confiance n'a pas été trompée. Je voulus me prouver int in< ibb-ment ce dont je m'efforçais de douter encore ; je suis trop « omaincue, mais au moins je ne me reprocherai point d'avoir ajouté foi légèrement i des i-hoses qu'on ne doit croire qu'avec regret, et dont on ne peut parler qu'en tremblant à ceux envers lesquels on est obligé de s'ouvrir.

Mon oncle, que j'appellerai mon parrain pour le distinguer de l'oncle de Vin-

II e»t évident qu'i| n« l'aptuit pa». cette d'aller, que le menuisier dont il <*st parlé d.in«

Ion. de la lille dont il e»t question dans la lettre la même lettre avait été rharjfe de irflire une

du »<> décembre i 776 1 n' cm I. Ces! pour une rloinon». On «oit que l'Mipon variait «o» ilia-

aulre. |,.mr relie rliei qui Marie Pldiu»n >ienl traction-.

cennes, a touché quelque chose à mon père de l'inventaire qu'il devait faire, mais en dissimulant nos raisons. Celui-ci a promis qu'il ferait cet arrangement d'ici à Pâques : cependant il ne me parle de rien, je crois qu'il éludera.

Du i 5 janvier.

J'ai reçu ta lettre délicieuse ce matin, je vais répondre à l'objet en question, puisqu'il se trouvera justement à la suite des choses qui y sont analogues et dont je t'entretenais hier. Je ne puis pas employer les lois comme tu l'imagines : mon père est le maître de ses actions, et je n'ai pas le droit de lui en demander compte. S'il lui plaît d'avoir une maîtresse et de se ruiner, cela est fâcheux, mais

je ne puis pas l'en empêcher et, tant que les apparences seront gardées, pemN

ne le peut plus que moi. Il a mon bien, il est vrai; mais je suis mineure, et je n'ai rien à dire. Ce serait à mon curateur (lechanoine de Vincennes) qu'il appartiendrait d'agir : mais c'est précisément celui auquel je n'ai rien dit, parcequil tftti pasassez adroit pour faire leschosesàramiableetquemebrouilleravecmon père est dans tous les cas le plus mauvais parti possible. Si tu étais à mes côtés, je te ferais remarquer ou plutôt tu apercevrais des circonstances qui t'échappent nécessairement et qui fondent ma résolution. J'avais la voie de la représentation et de la prière, je l'ai prise inutilement, les effets en ont été éludés par le désaveu et la dissimulation; je n'ai plus qu'à me taire. Si mon parrain était un autre homme, il se serait servi de l'espèce d'autorité que lui donne sur mon père l'espoir d'être son héritier, pour le conduire habilement au but où nous le voudrions pour mon avantage et pour le sien; mais il est mou, chancelant, irrésolu; trouvant fort à propos qu'un homme s'amuse, convenant au reste que celui-ci s'y prend mal. mais ne sachant pas prévenir les suites qu'il prévoit comme moi. Je suis mal en agents et je ne peux rien par moi-même. Je suis forcée de rester la victime des sottises que j'aperçois d'avance, que je compte sur mes doigts, dont je vois inutilement les préservatifs ou les remèdes.

Je n'ai plus de projets et je ne puis en avoir : chaque instant amène de quoi renverser ce que l'instant précédent avait élevé. Je n'ai que du courage, j'en augmente la dose à chaque minute, et je suis prête à tout. C'est ce que je puis faire de mieux. S'il faut travailler de manière ou d'autre, il sera toujours temps de le faire, et je ne m'en trouverai pas humiliée. S'il m'est permis de me réunir à toi, je braverai mon sort et nous le bénirons ensemble. En attendant, je vis à peu près de la même manière; ma santé a chancelé vers la fin de l'année; elle s'est rétablie : tout est bien comme il peut l'être.

A If' Cannet.

Il est vrai, ma tendre amie, je me sens quelque force, ou plutôt j'apprécie celle dont on a besoin pour supporter les peines de la vie : elle n'est pas aussi grande qu'on serait porté à le croire. Nous ne sommes presque jamais malheureux que MM l'avenir; nous souffrons, par la prévoyance, des maux que l'imagination grossit dans l'éloignement , comme des fantômes apparents dont les entants s'effravent dans l'obscurité; et toujours l'espérance adoucit les chagrins présents. Mm'' le malheur est presque nul pour celui qui, sachant calculer, ne se nourrit pas des pt'int's lutines, dont tant 11 MM*J impréuies peinent nous affr.inchir. et i|iii trouve dans son MM des compensations aux peines actuelles. L'art d'être heureux n'est que celui de tirer parti de jiotre existence par le meilleur usage (!•' mi faculté-. L'accord de nos affections entre elles, et avec nos alentours I rieurs, est la seule opération à faire pour acquérir l'espèce de félicité dont MM nature est susceptible. Il n'est pas difficile de parvenir à ce but désiré, lorsque tout concourt à nous seconder : c'est au milieu des contrariétés que l'habileté se développe. Vf ai- "ii vérité, avec tant soit peu de jugement, on fait aisément les frais de cet ouvrage. Dans les circonstances où je suis placée, ce qui m'aflécir davantage est de voir mon père, à plaindre par sa faute, se préparer un avenir plus triste encore. Un intérêt mal entendu l'empêche de prendre une épouse; son tempérament lui rend une femme nécessaire; il s'amuse en ville d'une manière qu'il se reproche à lui-même, et dont sa ruine pourra devenir l'effet. La dissimulation, les mensonges, le» cachotteries qu'il est forcé d'employer, les remords intéri'-ut- dont il ne peut se débarrasser, le gênent et le tourmentent, et peut-être un jour, plus pauvre et désoeuvré', il gémira de ses erreurs en traînant une vieillesse languissante. Mais il se peut bien aussi que, retenu dans certaines bornes par la crainte d'une décadence, il n'aille pas à des excès ruineux, et que, dégoûté des faux plaisirs par les amertumes dont ils sont accompagnés, il revienne à la vie (loin e i-t réglée d'un père raisonnable et tendre. Quant à moi, je puis, dans le premier cas, me trouver aux prises avec l'indigence; mais, avec du courage et des amis, je M »ois pas de -itualiou dé-

l'our le présent . toute mon attention est de veiller à l'ordre de la maison dans tout ce qui dépend de moi, et a me rendre agréable à mon père par l'accomplissement île loin les devoirs que m'imposent et mes relations avec lui et les sentiments qu'elle-, font m. litre. J'ai bien des jours fortunés, car je puis encore essuyer lu plein-, de plat malheureux que moi. Au reste, je ne puis me plaindre de mon père, quant à sa façon d'être envers moi; je dois même convenir (pie depuis qu'un Lrmts »r. «imvi iolix». — 11. «

de mes parents lui a parlé d'affaires, mais sans laisser échapper aucun doute sur la bonté de sa conduite, il a plus d'aménité, moins desombre et de rebutant.

Je n'ai pas, comme le remarque très bien Sophie, les consolations et l'encouragement d'une religion qui semble faite pour les malheureux ; mais je ne suis susceptible que d'un bonheur fort indépendant des richesses et tout différent de celui qui fait l'objet des recherches du commerce des hommes. Si je n'ai pas la sali^l i< tion de croire, je ne suis pas non plus incrédule parfaite; la conviction m'échappa de part et d'autre : dans cette balance, je m'attache à la vertu avec les transports et l'acharnement d'un homme qui, dans le naufrage, se lie de toutes ses forces à la seule planche qui lui reste. Tout ce qui nous différencie, c'est qu'il est toujours dans la transe et les combats, luttant sans cesse contre les flots, et que moi, plutranquille, je m'abandonne au mouvement des ondes sans crainte et sans fatigue. Je suis si fort persuadée que la morale doit être en action, que la vertu e»t dam une conduite favorable au bien de nosjrères, que cela seul peut plaire à un Etre qui serait puissant et bon, que des milliers d'erreurs qui ne font de mal à personne sont effacées par un seul acte de bienfaisance, que je reste inaccessible à la moindre inquiétude. J'avoue que mon indifférence pour tout ce qui n'est qu'opinion e>t montée au dernier période; je désire cependant de mieux voir; mais si les lumière, ne viennent pas, je m'en passerai comme d'autre chose, et mon cœur me répond que dans aucun cas, je ne parlerai ni ne penserai comme Brutus aux champs de Philippe. Non, la vertu n'est pas [qu'Jun nom! «Heureux qui peut s'enivrer de sa douce vapeur et trouver la fin de ses jours dans cette ivresse!»

0 mes amies! Vous connaissez mon sublime délire : croyez qu'il n'est jamais plus puissant et plus flatteur que lorsqu'il nous reste pour tout bien.

Quoi qu'en dise Sophie, rien ne nous rend moins dépendant que le travail envisagé sous son vrai point de vue : je me trouve bien plus humiliée de me soumettre par mon silence et mon extérieur aux préjugés débitant leurs sottises d.in> un cercle, que je ne croirais l'être de conduire l'aiguille ou le pinceau pour assurer ma subsistance et vivre dans la vraie liberté, que je définis : l'exercice de la raison éclairée. Mais, je le répète, je n'ai point de projets, je suis trop dépendante pour en faire, c'est-à-dire pour espérer de les exécuter après les avoir faits : j ai des parents qui en font pour moi, je ne m'en inquiète pas, parce qu'ils n'auront jamais toute leur force que par mon consentement; je n'en ai qu'un, que mes résolutions cimentent perpétuellement, celui d'être à jamais digne de mon estime, de la vôtre, et d'accueillir tous les moyens de me rapprocher de vous un jour, autant que ma délicatesse à l'égard d'une infinité de personnes et de circonstances pourra m'en faciliter l'emploi.

J'ai été au Marais il y a huit jours : je ne trouvai pas Mlfc Leleu. mais je vis sa lante, qui était venue avec elle à la maison. Je fus reçue avec l'honnêteté qui est de

droit. Celte tante Ml MM vieille purelle un peu rechignée, faisant l'affable, et mettant dans sa politesse ce je ne sais quoi de supériorité que s'attribuent lage et la fortune. Je riais de bon cœur en moi-même, et mon temps ne fut pas perdu pour l'observation, quoique je causai beaucoup de mille fadaises, et surtout, maigri' moi, de mariage : car les vieilles filles aiment fort à en parler, et celle dont Ml question M déroge pas à la règle. Le maître du logis est un homme froid qui ni>' parait cacher sa médiocrité sous un certain air de dignité, de réserve : du moins je le juge à peu près ainsi sur une seule parole qu'il laissa échapper. Je ne crois pas néanmoins ce jugement sans appel. Le départ de M"* Leleu n'est pas encore liv : j'en suis fâchée, parce que j'ai sept ou huit feuilles qui l'attendent, et qui. par tous ces retards, sentiront fort le vieux quand vous Im MMM

Ce que tu m'apprends de la santé de M. Roland me peine singulièrement: plus on diminue le nombre des objets auxquels on accorde son estime, plus on s'intéresse à leur conservation; l'idée des dangers qu'ils courent ou des maux qu'il-, supportent donne une sorte de frissonnement. Il faut espérer que le bon génie 1m ;eurs ramènera le nôtre : je le souhaite vraiment et je me réjouirai de son retour.

Tu me demandes comment je puis n'être pas de ton avis sur les dispositions de D. L B. iprM la dernière entrevue? Cest que je ne crois plus qu'il m'ait jamais aussi lortement aimée que je l'aimais moi-même. Et voici ma raison : après la tentative inutile qu'il fit auprès de mon père en me demandant en mariage, il fit d'autres tentatives de même nature et pour le même but vis-à-vis de quelques autres personnes, dans le même temps qu'il continuait à s'insinuer à venir dans notre maison, el que ces visites me faisaient présumer qu'il pensait toujours émoi, malgré les difficultés qu'il voyait ù m 'obtenir. Voilà ce que sa franchise maladroite m'a laissé voir dernièrement. Je trouve dans cette conduite non seulement le défaut d'attachement exclusif, attachement que je lui supposais à mon égard , parce que son utiduité. si dm peut nommer ainsi des visites qu'il rendait aussi fréquentes qu'on pouvait les souffrir, quoique avec peine, dans une maison aussi retirée que la notre, parce que cite assiduité, dis-jt, après sa démarche précédente, paraissait une suite de la même intention qu'il avait d'abord déclarée, et que d'ailleurs ces je ne sais quoi qui disent tant, et que l'air, le ton, le sujet de conversation fournissaient sans cesse, m'affermissaient dans cette pensée. Mais je trouve encore dans toutes ces propositions ,|e mariage à diverses personnes une légèreté d'esprit, un intérêt caché dans le, motifs, qui me lil.-ss.-nt et qui diminuent mon estime pour lui. Il faut avoir bien de I ' présomption, ou être bien sU, du cœur d'une demoiselle, pour espérer être accepté quand on n'a ni état ni bien, et que celle que l'on recherche peut prétendre à l'un et a l'autre. Or. ftlil il dans ,-,. ,-,,, lorsqu'il brassait des allianc. - Nn. je l'ai trop estimé, trop tendrement chéri, pour de

pas le distinguer toujours du grand nombre ; mais il n est plus à mes yeux le premier homme de l'univers et jamais il ne sera mon époux. C'est un peu dur à prononcer, mais je crois qu'il en sera ainsi.

Je vais te quitter, ma chère amie, sans t'exprimer tout ce que mon cœur éprouve d'attendrissement et de plaisir à s'arrêter près du tien; je reviendrai bientôt t'entretenir. Je t'embrasse de tout mon cœur.

Je suis pressée , j'écris et dicte mal.

A Sophie.

0 ma chère Sophie! quelle lettre insipide et Ironie pour répondre à la tienne, si vive et si touchante! Je veux satisfaire ta curiosité par le récit des faits, je crois répondre à ton intérêt par l'exposé des raisons et je suis forcée de supprimer l'expression du sentiment. Mais tu y suppléeras toujours bien, et tu ne pourrais jamais deviner le reste.

Tu connais mon cœur, tu sais tout ce qui s'y passe et quelle est la force de ton influence sur lui . . .

Adieu, mes très chères amies, c'est vous qui me rendez la vie précieuse, je respire en vous avec complaisance.

J'ai savouré ce que tu me racontes : il me semble que nous faisons bien les deux pendants.

Le cachet dont tu vois l'empreinte sera remis à M"e Leleu avec tes petites affaires.

J'avais oublié que le bon J. J. fut effectivement renversé par un chien courant devant l'équipage de M. de Saint-Fargeau. R y a, dans le dernier Mercure, une lettre intéressante; elle est écrite par quelqu'un qui pense et sent comme'". . . sur le compte de M. Rousseau.

<■> Mot rongé.

À HENRIETTE^. 30 janvier 1777.

A \fu Cannrt.

Du to janvier 1777.

J'étais priée a diner hier chez M"* Desportes; nous y fumes. La compagnie était de belle humeur : c'est le ton de la société, je le pris, et les plus fins y furent attrapés. Je crois que je le fus aussi, car à force de jouer la gaîté. je fis le rôle tout naturellement; mon imagination se débanda, le petit couplet trouva sa place; la guitare fut apportée par ordre de la maltresse qui, je ne sais pourquoi, cherchait à me faire briller. Mais plutôt je me doute du pourquoi et je m'en inquiéterais si j'avais de la présomption. J'espère (ort que je n'ai pas été trop aimable . et que l'on me laissera tranquille. Au reste, nous sommes toujours maîtresse, et (comme la chanson) : * Ça fait, ça/ait toujmtrt plaisir «. Tu m'entends, ma chère Henriette; ces petite-, drôleries sont faites pour nous, Sophie est trop raisonnable pour avoir de mrtgngo.

I.e pis de l'histoire, c'est qu'après avoir fait l'agréable toute la journée, je rentrai vers les dix heures avec un mal de tête fou, je me jetai au lit, j'eus un frisson bien conditionné et la plus mauvaise nuit qu'il soit possible d'avoir. Tant il est vrai que tout est compensé dans ce monde. Je me suis levée asseï fatiguée; j'ai des folies pour me distraire, et maintenant qu'il est onze heures du soir, je me porte passablement.

Je perds un peu de ce que tu appelles la doublure de pareil, mais ce n'est point du visage qui, dans la plus mauvaise santé . conserve toujours l'apparence du contraire. Mes yeux me trahissent un peu. ils sont gros et battus; cela me fâche, parce que les prétendus habiles tirent de cet augure des conséquences que je n'aime pas. Ce certain air de langueur sent la privation et fait plaisanter. 0 les vilains yeux ! combien de fois ils ont dit malgré moi plus encore qu'il n'y en avait.

A propos de malheurs de cette importance, je suis accusée de bel-esprit par une femme qui ne m'a jamais vue. Que dis-tu de l'aventure? Elle n'est pas nouvelle. sans doute : chaque jour on voit dans le monde des jugements de cette sagesse. Il faut te détailler ma cause : autant vaut cette bagatelle que toute autre misère. La

\rrliiie* d'Agy; adrenae: »è M"* Canal»; destinée au paquet que devait porter M"* Leleu). ni timbre ni visa (la lettre était probaMetnent — Dauban, t. II. p. «6-19.

sœur(1) du défunt Sage (que je regrette toujours de toute mon âme) vint ici il y a quelques jours pour charger mon père d'une emplette de bijoux parce qu'elle marie son fils'2'; conseiller de vingt ans, grave comme on l'est à cet âge . joli de figure, leste, léger, à la mode enfin. Je n'avais jamais vu cette dame, et je ne la vis pas encore, parce que, n'ayant pas de toilette faite, je restai dans mon cabinet. Je m'en trouvai bien; rien n'est si joli que de regarder les gens de dessous la tapisserie : on saisit de là tous les ridicules; et l'observation, le raisonnement ou la malice en font leur petit profit. Cette femme est spirituelle dans le sens qu'on donne vulgairement à cette expression; elle s'exprime avec la plus grande facilité el de la manière la plus heureuse; juge excellent de ce qui plaît (non généralement et dans tous les lieux, mais à Paris , et dans ce qu'on nomme le beau monde), elle tranche, discute, résout en deux minutes les choses les plus sérieuses, comme elle dirait : tr Cette robe est de bon goût, cette coiffure est charmante. ■ Veuve depuis quelques années d'un vieux mari fort riche, ayant elle-même plus des quarante, elle commence d'allonger son pavillon et de parler de morale.

Après avoir causé de ses affaires, de ses embarras, de ses actions, elle s'étendit sur son fils, et son éloge fut complet. Je ris de bon cœur, lorsque de son ton vif et persuadé, elle dit entre autres choses : «Mon fils a une horreur invincible pour le vice; je suis aussi sûre de sa pureté, avec ses vingt ans et son maître depuis plusieurs années, que je serais sûre de celle d'une jeune fille qui n'a pas sorti de dessous l'aile de sa mère.» Notez que le Sage me disait de son cher neveu qu'il ne lui connaissait pas d'autre mérite que quarante mille livres de rente.

Lorsqu'elle eut fini ce chapitre, celui de son frère eut son tour. C'était, suivant elle, un pédant qui ennuyait tout le monde, parce qu'il ne pouvait causer presque avec personne; toujours occupé profondément d'idées abstraites, il se perdit en voulant augmenter la portion d'intelligence que la Providence lui avait départit'; avec ses d'Alembert et sa philosophie moderne, il s'efforça d'approfondir, et hàla lui-même sa mort. Ici, j'eus une belle tirade sur la philosophie moderne, et force étalage de grands principes religieux. Bientôt elle ajouta que ce frère lui avait parlé de moi, lui avait dit beaucoup de choses qu'elle répéta , dont je te fais grâce, et auxquelles je reconnus les préjugés avantageux et la tendre amitié qu'il avait pour moi. Puis avec un ton d'intérêt, elle dit à mon père : «Mais je craindrais qu'elle ne donne dans le bel esprit : on dit qu'elle en est un peu entichée; cet inconvénient demande à être prévu ou corrigé; . . . mon frère lui prétait des livres, pourvu

M M"' de Favières. ait (Mémoire!,' t II , p. ao7 ), sur la foi de Qué- 2' Kdra.-Guill.-Fr. de Favières, l'ami du rard, qu'il élait né vers i 760. L'indication donjeune de Boismorel, qui devint plus tard an- née ici, qui le ferait naitre vers 1757, esl plus leur dramatique, et ne mourut qu'en 1 837. J'ai vraisemblable.

qu'il ne lui en ait donné que de bons!» J'étais toujours dans mon cabinet, ou- elle M me savait pas, et d'où j'entendais tout. Mon père était, comme tu sais, aussi silencieux aux remarques qu'aux compliment*, force révérences, et puis c'est tout.

Je suis persuadée que cette petite accusation vient du jeune de B., humilié au fond de l'âme de la lettre en question, qu'il attribuait à des gens de mérite, et à laquelle il n'a pas su répondre, et j'avoue que je vois là dedans une sorte d'envie, plus fâcheuse pour lui que mortifiante pour moi. Quant à cette lemme à grands principes, elle est remplie de petites fadaises du monde; haute, vaine, tracassière, étourdie, avec un ton d'importance, de capacité, et de cette politesse qui n'a que isque de l'affabilité, elle fait trouver des désagréments à ceux qui traitent avec elle : mon père l'a éprouvé. C'est une belle diseuse, et rien de plus: elle parle comme un prédicateur, et agit comme un petit maître. Oh! quelle différence de • cite noble et touchante simplicité du frère! Il n'avait point, il est vrai, cet art d'affecter la supériorité avec des manières civiles; il osait ne pas penser comme tout le monde, et s'exprimer toujours selon son cœur; l'éclat du rang ou de l'opulence n'arrêtait point ses regards qui allaient chercher l'homme sous les vains dehors dont il était revêtu. Knthousiaste du vrai, il l'accueillait avec transport, aussitôt qu'il l'apercerait; son âme forte s'était raidie contre une foule de petits préjugés du lion ton qui choquent le sens commun ou qui blessent I humanité; l'afféterie, la mode, le persiflage, les jolis riens, ne purent adoucir son austérité et lurent toujours payés de son i M principes, constant dans ses

vues, uniforme dans sa conduite, on l'accusa d'opiniâtreté et même de folie; il était trop conséquent et trop sage pour ne pas s'attirer ces reproches.

I.n vérité, ma lionne amie, on est tenté de se croire quelque rbosede bon, quand on m- trouve ne pas ressembler à cette quantité de gens qui dominent dans la société et qui y donnent le ton. Je commence à n'être plus aussi timide, parce que mon estime pour les hommes diminue chaque jour; je crains que la leur ne me devienne indifférente, à force de me persuader qu'ils ne méritent guère la mienne. Le nombre des élus en tout genre est prodigieusement petit.

A propos d'élus, je viens d'avoir la visite de mon père en Dieu; nous avons causé galment. Il me prêche contre la solitude : il aimerait mieux me voir comme tout le monde que renfermée dans ma chambre avec mes livres et mes réflexions; il veut me prêter 1' \ccord de la raison et île la foHl\ et je ne sais combien de belles choses pour me créduliser. Je lis en préparation le théâtre de Voltaire : tu n'ima- ;;inerais pas que je trouve cela dévot; il est pourtant vrai que j'en reçois des impressions religieuses; V Iliade produisait sur moi le même effet l'an passé.

1 P»r l'abbé liaurlut. Voir Irllre lui». CL Mrmoirn, t. Il . p. ijj.

À HENRIETTE O. — a9 janvier «777.

Du mercredi ag janvier 1777.

Depuis les aventures qu'ont essuyées mes lettres, je suis toujours en inquiétude de celles que j'envoie, jusqu'à ce que je sois instruite de leur réception ; sans doute ma dernière vous est parvenue, mes chères amies? Je le souhaite et l'espère. Il me semble que vos nouvelles sont rares : je ne vous en veux pas; je sais toutes les distractions et tous les obstacles qui vous empêchent de communiquer avec moi aii"i souvent que vous le feriez, si vous pouviez toujours suivre le penchant d'un cœur que je connais et auquel je rends justice sans présomption et sans incertitude. Pour moi, je vous écris souvent, surtout depuis un mois, mais comme ces feuilles sont destinées pour une occasion qui me paraît s'éloigner encore, elles ne peuvent nous satisfaire ni l'une ni l'autre, et après m'avoir soulagée un seul instant, elles pourront bien gagner le coin de mon feu, car des bagatelles vieillies ne méritent lien de plus. On dit, ma chère Henriette, que sans aller aux Redoutes (î', cette année, vous jouissez des plaisirs de la saison et d'une société moins bruyante, mais plus agréable; je suis donc destinée à faire, en petit, votre pendant et celui de Sophie tour à tour. J'ai été un peu en l'air tout ce mois : les dîners en ville font époque dans une vie retirée telle que la mienne; ils exigent des apprêts de toilette étrangers à l'usage ordinaire de mon temps, uu ton de représentation fort opposé à celui qui m'est familier, enfin un tour d'esprit tout différent du mien pour y jouer le rôle convenable; mais les circonstances font tout : j'ai été parée, enjouée, folichonne comme il fallait l'être; l'impression habituelle des réflexions qui m'obsèdent a disparu sous l'empreinte légère d'une gaieté d'abord nécessaire, et bientôt naturelle. Si d'autres épreuves ne me l'avaient déjà appris, je me serais convaincue que je dois à la retraite seule, et aux études qu'elle a lavorisées, le sérieux qui semble m'appartenir. Dans une situation brillante, qui m'aurait forcée d'être répandue, je serais tout autre; cette sensibilité, que des idées fortes ont exaltée et nourrie, et qui me fait aujourd'hui un caractère à moi, répartie alors sur une infinité de petits objets, m'aurait rendue sémillante , vive et frivole; je suis encore prête à le devenir dans l'occasion; si c'est un défaut, il fait au moins res-

C Archives d'Agy; adresse, timbre et visa, M Bals publics où se réunissait la société

cachet. — Dauban, t. II, p. 29-82. mondaine pour danser, jouer, etc.

source, et c'est ce qui m'eu console. Voilà de vrais babillages, mais, en vérité, j'écris sur la pointe d'une aiguille; je prends la plume parce que j'ai envie de l'entretenir, c'est la seule pensée qui me soit présente : je suis on ne peut pas moins raisonnante et raisonnable; j'ai dépensé tout mon esprit en menue monnaie, en petites chansons, je n'ai plus de pièces courantes. Que fait Sophie? Où est-elle? hélas! elle prie et elle joue. Ma pauvre amie, tu as bien besoin de la première occupation pour prendre l'autre en patience. Je voudrais bien te distraire un peu de celle-ci : je suis démontée de trouver d'heureuses occasions sans pouvoir en |>n>liter. M '■'■' M iuierel j ili.it aller à Amiens au mois d'avril, elle me proposait d'être de la partie; j'ai une démangeaison de te voir qui me rend les difficultés insupportables; il faudra cependant plier sous elles; c'est mon ouvrage de tous les jours. Je m'aperçois de la perte du Sage d'une manière qui ne m'avait pas encore été sensible; j'ai éprouvé une petite disette de livres d'autant plus incommode que je n'étais point disposée à ce travail qui permet de s'en passer. Je me suis réconciliée avec la musique, j'ai pour elle un accès de fureur : je m'attendris avec ma guitare, ou je m'échauffe avec mon violon. Doux accords, mélodie touchante, charmes de l'harmonie sont les objets de ma passion du jour. Celle de l'étude va reprendre l'empire; je me suis emparée de Virgile, de Voltaire et d'un ouvrage otniié qui plaide la cause de la religion : il m'est prêté par un homme qui voudrait bien m'en voir profiter; je le souhaite comme lui. et j'y vais de bonne foi. J'ai déjà commencé cet ouvrage : le plan est fort bien conçu et très étendu, mais l'exécutinu . -1 rapide, et je crains que le> preuves ne soient pas asseï développées. Plus je réfléchis sur ces matières, et mieux je vois que tout est disputable; c'est au coeur a nous décider, je le sens bien. C'est aussi le mien qui agira, lorsque mon esprit, fatigué de recherches, paresseux de les continuer, ne se mettra plus de la partie que pour obéir; alors je retournerai aux prei ilees que reçut mon en-

lance. Mais "tuellement il n'est pas en mon pouvoir de croire, je raisonne malgré moi, et le doute semble me saisir et m'entralner pour me faire continuer ma route, quand il me prend envie de me reposer. J'ai entre les mains quelques ■ .1 1 1 1 •• i - originaux écrits par M. Ligneps'1', Genevois célèbre dans sa patrie, dont il fut banni, dans le temps des troubles de la république, pour avoir soutenu le parti du peuple avec véhémence; il était ami de Jean-Jacques, qu'il voyait souvent, et il est mort depuis deux ans. L'objet de ces cahiers est de répondre à la question que l'on fait aux réformés : où était leur religion avant Calvin? Il remplit cette tâche de deux manières : d'abord une .exposition de leurs articles de foi,

P) Il »'agit évidemment d'une aulre demoi- vembre précédent ( voir une note de la lettre du vile Mimeret (peut-être une «aurT). Aimée Mi- 10 tout 1776). mereJ, l'unie de Sophie, était morte le 19 ne- <*> Itmnff» Voir la lettre du 11 mars 1776.

soutenue de tous les passages de l'Ecriture qui lui servent de fondement, sert à prouver que cette religion est précisément celle que prêchait Jésus-Christ, et que les apôtres ont pratiquée; il fait voir ensuite qu'elle était celle des Vaudois, des Albigeois, etc., qui furent persécutés à son occasion. En second lieu, il rétorque l'argument contre les catholiques, et demande à son tour si leur religion actuelle est celle des premiers temps? Il entre dans le détail des différences, il traite du purgatoire, du culte des saints, du mérite des bonnes œuvres, du célibat, de la confession, de la transsubstantiation, de l'autorité du pape, etc. H y a quelques exagérations, du vrai, du raisonnement; on voit que c'est un homme droit et zélé, qui a des lumières, du savoir, et qui est pénétré de la bonté de sa cause. Tu penses bien que, dans la disposition d'esprit où je suis, je ne trouve pas plus difficile de croire la transsubstantiation avec les catholiques, que la Trinité ou le péché originel avec les protestants; mais l'examen de ces disputes me prouve de nouveau qu'il est possible de penser différemment, avec une égale apparence de raison. J'en conclus toujours que tant d'honnêtes gens qui se croient dans le bon chemin ne seront pas perdus pour s'être trompés (en supposant tout le reste), et je conviens qu'en étendant cette tolérance elle se tient par la main avec l'indifférence des religions.

Mes affaires sont toujours les mêmes et en même état, je suis faite pour l'incertitude en tout genre : j'avais besoin d'une humeur résolue pour garder l'équilibre dans toutes ces épreuves.

Adieu, mes amies, gardez la plus grande circonspection dans vos réponses sur mon père, je le connais capable de décacheter vos lettres si elles arrivaient en mon absence; je suis toujours en transe, voyez combien votre réserve importe pour mon repos.

Je vous embrasse mille fois.

GLXIII

AUX DEUX SŒURS 0. — 7 février i777.

[A Sophie.]

Paris, (lu vendredi 7 février 1777.

Je passai la plus grande partie de la journée d'hier chez M" T. [Trude] u\. M un bon Champenois qui ne dément pas le préjugé répandu contre les gens de H

W Archives d'Agy; adresse ira mesdemoiselles Cannet, etc. . . »! timbre et visa, cachet. .— Oanban, t. II, p. 33-44.

liniig 1777. 27

province; cependant je ne m'autoriserais pas de celte preuve pour fonder un jugement général : Linguet la démentirait. Eh! Pindare n'était-il pas Béotien?

Mais pour en revenir à mon histoire, la gaieté de la maîtresse du logis, notre attachement réciproque, me rendit la partie agréable. D'ailleurs on trouve sujet il nliM-rvation chez les plus sols; car enfin ils ont leurs goûts, leurs penchants, leur but, leur manière de parvenir à celui qu'ils se proposent : toutes choses que l'on voit d'autant mieux qu'ils ont moins de finesse pour les déguiser. Je remarque, pour l'ordinaire, chez les gens de province dont les mœurs approchent le moins de celles de la capitale, un ton de franchise et de simplicité qui n'est pas sans mérite; n'étant pas répandus et dissipés comme nos Parisiens, qui sont serviteurs de tout le monde et amis de personne, ils sont plus à leurs familles, dans lesquelles on w>it plus d'union que chez nous; les nœuds de leurs sociétés ne sont pas aussi brillants que les nôtres, mais ils ont plus de douceur et de sincérité.

Je fus le soir au concert italien chez M"* Lp. [Lépine]; je n'y avais pas paru depuis plus d'un an; c'est là que je connus D. L. B. Je ne l'y vis pas; il a cessé d'y venir; mais j'y retrouvai d'autres connaissances, entre autres un petit-maître qui M lorgne et m'impatiente beaucoup, mais qui joue de la flûte comme ferait Pan lui-même; on ne peut réunir plus de douceur, d'expression et de légèreté; sa flûte parle, et rend tour à tour les accents de la douleur, les soupirs de l'amour ou les grâces du badinage. J'y vis une victime des combats de Cythère. C'était autrel'u- un cavalier charmant; doué d'une figure heureuse qu'animaient des yeux pleins de feu, il avait encore ce son de voix enchanteur qui chatouille l'oreille et sait émouvoir le cœur, lorsqu'il se prête à ces jolis mensonges que l'esprit assaisonne; amant des arts, il cultivait la musique par goût, <>t fit dans ce genre un ouvrage, dont il m'offrit un exemplaire ' . Aujourd'hui flétri, épuisé, ses traits portent déjà l'empreinte d'une vieillesse prématurée, et cet organe si flatteur, cette voix douce et sonore à laquelle il dut sûrement des conquêtes, ne rend plus que des sons conet nasillants. Il se tint près de moi pendant une demi-heure sans ouvrir la bouche, et ce ne (ut qu'en parlant à d'autres qu'il me laissa voir ce changement. dont j';i|»pri> la raison d'une personne au fait de l'aventure.

Je crois que tout le monde s'en va dans la belle Italie, que M. Boland parcourt sans doute avec fruit; j'ai rencontré un abbé qui se dispose à y passer avec son . jeune homme de distinction, que, suivant l'usage, on fait voyager bien ou mal avant de quitter tout à fait son précepteur. Ce précepteur voulait prendre mes ordres, au cas que j'eusse des connaissances dans ce pays : c'est un original à peindre. Représente-loi un individu tout rond, de grandeur à peu près égale au

"> Boyard de Créa*)? Cf. Mémnrn, L II, avait prié ma mère de permettre qu'il in'offrtt

p. lia) l - . . . ('ne méthode de guitare dont il un etemplaire ...»

carré, porteur d'une belle tête renversée sur les épaules, qui sont élevées et grossies avec ce ton d'importance qui fait faire le gros dos ; examinant toutes les femmes du coin de l'œil, et causant galamment avec le petit nombre de celles qu'il honore de sa conversation; peu attentif à la musique, il applaudit et s'écrie, avec l'air décidé d'un connaisseur, après une sonate ou une ariette qu'il n'a point écoutée.

Il fut débusqué de sa place par un mylord qui m'amusa beaucoup. Habitant de Paris depuis un an, et dans le dessein de partir incessamment pour Rome, il regrette le séjour d'une ville où les talents, les grâces, l'esprit, la politesse, les plaisirs de tous les genres, le séduisent et l'enchantent. Il est dans l'enthousiasme et le délire. Peu familiarisé avec notre langue, mais favorisé d'une imagination active et pénétré du désir de se faire entendre, il la parle correctement et sans rudesse. Il a tous les agréments de cette fine galanterie que donne le commerce de la bonne compagnie. Le hasard lia notre conversation, sa curiosité la soutint. Elle roula d'abord sur la nécessité de savoir la langue d'un pays pour le voir avec plaisir et utilité. Mes remarques lui firent croire que j'avais voyagé; la réponse négative que je lui fis sur sa question expresse à ce sujet l'étonna beaucoup. Il fit l'éloge, etnioi la satire de ma nation : ce débat fut assez plaisant. Je répétais tous les reproches qu'on dit lui être faits par les étrangers, et je faisais d'elle avec les Anglais un parallèle avantageux à ceux-ci. Après beaucoup de choses spirituelles et gracieuses, il ajouta que toutes les nations de l'Europe s'accordant à donner le second rang aux Français en se mettant au-dessus d'eux , les gens sensés devaient , sur ce témoignage universel, leur accorder le premier. «Vous nous jugez, lui dis-jp, comme les Grecs jugeaient Thémistocle. » Cette réflexion historique (s'il est permis de la nommer ainsi) lui fit imaginer que j'avais des connaissances; il changea de conversation, et me donna lieu de soutenir son opinion à peu de frais.

Cependant la musique allait son train , et je me taisais pour l'écouter : elle m'attirait malgré moi; on chanta un de ces airs italiens si vrais pour la composition et l'expression; point de cris, point d'élans forcés : c'est le ton du cœur, le langage de la passion, de la nature même; l'accompagnement ne fait point charivari, il soutient la voix, ajoute une seule teinte de force à ce qu'elle exprime : les instruments paraissent sentir et gémir ou soupirer avec elle.

L'Anglais, qui ne me quittait plus de vue, remarquait mon attention, et revint bientôt à la charge. ^Quelle musique vous plaît davantage ?» me demandait-il. — if Celle qui me touche le plus» , lui dis-je. Autre matière de conversation, dans laquelle je m'aperçus bien qu'il me prenait pour quelqu'un d'un rang fort différent de celui que j'occupe. Les réparties que son erreur me mettait dans le cas de faire lui paraissaient modestes à l'excès, tandis qu'elles n'étaient que convenables. Il me raconta que ce soir, au bal de l'Opéra , on devait le présenter à M"" la comtesse

de Beauharnais"1; je le félicitai de faire connaissance avec une femme dont on vantait l'esprit et les talents, et qui prouve l'un et les autres dans des poésies remplies de grâces et d'agrément. Il s'imagina encore que je la connaissais personnellement; j'eus toutes les peines possibles à lui persuader que je ne la connaissais que de réputation. Enfin chaque chose donnait lieu à des méprises dont je ne le détrompais qu'en lui donnant la plus grande surprise.

Il me demanda s'il pourrait espérer de me rencontrer aussi au bal; il me témoi- !.• la manière la plu- riat et la plus honnête combien il serait flatté de me faire sa cour chez moi, m'appelant madame, et me croyant mariée. Refusé poliment, mais enfin refusé, il se rabattit à savoir si je viendrais souvent au concert, et particulièrement jeudi prochain; toujours trompé dans ses espérances, il parut mortifié, se plaignit obligea m m«Ét 11 vit que j'étais demoiselle par l'arrivée de mon père qui vint me chercher, mais dont la mise, assez brillante ce jour-là, pourra bien lui en avoir encore imposé. Traitée délicatement de cruelle, je quittai mon \nglais, qui probablement tombera des nues quand il apprendra que je suis très humblement la fille d'un petit graveur.

J'ai beaucoup ri intérieurement et je -uis revenue bonnement manger mon bœuf à la mode, faire une lecture dans V Enéide, et me coucher dans mon cabinet où j'ai dormi comme le savetier de la fable dans le temps qu'il n'avait pas encore changé sa gaité contre l'or du financier.

Ce mylord n'est qu'un homme d'esprit, auquel je ne crois pas toute l'énergie (jui fait le caractère d'une partie de sa nation; ce n e>t ni un penseur profond, ni un enthousiaste de la liberté; il .1 beaucoup il g»ùi «'t de (inesse. Notre manière it wvre aisée, cette communication libre avec un sexe aimable dont l'enjouement relève les attrait-, cette multitude <le délice- que notre Sybaris présente à l'homme riche et délicat, le charment. !<• ratissent et le francisent. J'eus beaucoup de témoins et quelques auditeurs de ma conversation avec lui : j'étais près du (m dans une chambre qui lient immédiatement à celle où se faisait le concert : le maître ou la maîtresse de la maison étaient l'un ou l'autre toujours à mes côtés, et souriaient parfois aux saillies de l'étranger, qu'ils connaissent depuis quelque

\|>rès le. récit de cette petite aventure de carnaval, il faut répondre à ta lettre que je reçus il y a quelques jours, dans un instant où elle m'était nécessaire pour adoucir la peine d'une contrariété sous laquelle je flérhissni-.

Sans doute, ma chère Sophie, t'e.rire est un de- emploi- de mon temps les plus agréables, et même un des plus utiles : de même que l'idée d'une amie sage est pour la conduite de la vie un aiguillon à la pratique du bien, le désir de n'offrir

r'tnnj de Beauhirnaii. romancière et poète (1738-181 3).

30 LETTRES DK MADAMB ROLAND.

à ses regards, en lui écrivant, que des sentiments dignes de notre union avec elle, est un encouragement à n'en concevoir jamais d'autres. Les forces s'augmentent par l'exercice; les idées et les sentiments s'éclaircissent et s'épurent par l'expression. Mais cette occupation délicieuse qui satisfait mon cœur, soutient ma raison, soulage mon esprit, élève mon âme, n'est pas précisément celle à laquelle il unsoit plus libre de me livrer. Si je suis seule, on m'interrompt souvent pour le dehors; si mon père est à la maison, je ne puis me séquestrer paisiblement dans mon cabinet, aussi c'est presque toujours le soir que je fais mes épltres. Alors, laissée à moi-même, et négligeant le sommeil qui tient en repos tout ce qui m'environne, je veille avec l'Amitié, ma compagne de toutes les heures. J'apprends avec plaisir que tu as été satisfaite de mes réflexions; je ne savais pas avoir envoyé de si belle morale : mes lettres sont des traits de plume qui peignent la sensation du moment et les idées qu'elle fait naître; dès qu'elles sont parties, je ne me souviens qu'à peine de ce qu'elles contenaient, et ce n'est pas un petit bonheur si les répétitions ne t'assomment. Je m'en inquiète médiocrement : entre amies tout est bon . ou à peu près; l'indulgence ne coûte pas d'efforts quand l'attachement l'accompagne. Il est mille circonstances où elle paraît plus pénible : tu m'entends, et moi aussi. Que d'applications à faire! Cette disposition douce qui nous porle à excuser les autres, à compatira leurs faiblesses autant qu'à leurs souffrances, me parait la plus indispensable des vertus, et celle qu'on a le plus souvent occasion d'exercer, principalement quand on se livre à la pratique de la bienfaisance. Il est aisé de faire le bien, mais difficile de le bien faire et de le suivre constamment; il faut être en garde contre son propre cœur, contre les passions de ceux qu'on oblige; on est quelquefois forcé de les servir malgré eux, et à leur insu. J'ai remarqué, en général, que presque tous les malheureux qui sont réduits à l'extrême misère le sont par leur faute; le travail et le courage laissent rarement mourir de faim. Soil paresse, défaut d'ordre, manque de jugement, vous voyez presque toujours. d;ms ces victimes de l'indigence, des causes inhérentes à leur personne produire la plus grande partie des peines qui les accablent. Jamais l'on ne sera bienfaisant pendant longtemps, si l'on ne s'attend à trouver des obstacles au bien que l'on veut Opérer dans ceux mêmes pour qui on veut le faire. Qui le croirait? Il faut de la force, de l'opiniâtreté, pour être toujours bon.

Si j'avais des enfants à élever, je ne leur montrerais pas d'abord les choses telles qu'elles sont; je chercherais à leur faire sentir le plaisir d'exciter la reconnais sance et d'en recevoir les témoignages; mais je voudrais, par la suite, qu'ils apprissent à s'en passer, et que ce prix ne fût pas le but de leurs actions. C'est ce qui ne pourrait se faire que quand leur esprit serait assez développé pour réfléchir sur l'imperfection de leur nature, pour combiner les effets des circonstances sur l'homme, e( attribuer aux premiers les défauts de celui-ci, en l'excusant toujours.

■u intiment à fonder lu vertu : c'est à la raison d'en régler l'exercice et d'en éterniser le goût.

H faut que je le raconte une anecdote qui a contribué pour sa part à me faire réfléchir sur cet objet; depuis longtemps la bonté ou la vanité sont également exclues de la connaissance mutuelle de nos actions; l'aveu de nos erreurs, l'expose' de no* procédés sont simples comme nous.

H v a six semaines IJue, Mignonne étant à confesse, je l'attendais dans une église voisine de celle où elle était'1 . A genoux, sans prier, devant une balustrade sur laquelle j'étais appuyée, je révais aux folies de l'esprit humain en matière de religion; une voix douce et faible vint solliciter ma compassion; je levai les yeux, I aperçus une fille d'environ quatorze ans. Occupée de mes rêveries, frappée de l'idée de fainéantise qui faisait tendre une main novice, je me détournai sans ré- |MiNilre et sans rien donner. Mais je n'eus pas le temps de le faire sans que mille considérations opposées ne vinssent se présenter à mon esprit; je rappelai cette enfant qui n'avait pas détourné les yeux de dessus moi . quoiqu'elle se fût éloignée. A i'i-i âge on est toujours gentille, même sous des chiffons; elle était assez bien faite, et portait cet air d'innocence et de timidité qui fait le charme de l'adolescence, et qui suit communément la pauvreté. - Kli ! mon enfant, quel métier failesfMM là? Où est votre père? Que fait votre mère? Où demeurez-vous? — Mon père lisent depuis bien longtemps, maman dessine et peint; nous demeurons à tel endroit. — Mais si voire mère travaille, comment vous lais-.e-1-olle demander l'aumône? Vous êtes assez forte pour faire quelque chose, et vous sollicita la charité des autres pour vivre! Vous allez prendre l'habitude de l'oisiveté, on s'avilit par la mendicité quand on peut l'éviter : elle peut avoir pour vous des suites funestes mus conduire. . . Pauvre enfant!. . . Votre mère sait-elle ce que vous faites? — Oui; elle est malade et sans ouvrage; j'ai un frère plus jeune que moi, mais infirme. — Tenez, portez cela à votre mère : j'irai vous voir. * Dieu ! me disais-je, que ne puis-je y courir! J'irai, je verrai; si leur paroisse ne les assiste pas, je me transporterai où il faudra pour solliciter des secours en leur faveur.

I ne futile il idées m'agitaient; Mignonne vint, et de ce moment je guettai celui de m échapper, mais je fus obligée de prendre Mignonne avec moi, et dans tous les cas je jugeai qu'il était bon d'être accompagnée.

Je fus donc trois jours après à l'adresse indiquée; je trouvai exactement tous les renseignements donnés , je m'informai dans le bas de la maison, puis je montai près du grenier. Je frappe doucement, on ouvre après avoir demandé qui c'était, je réponds : *Un ami*. J'entre dans une chambre très vaste dont les murailles dépouillées offraient à peine quelques lambeaux de méchant papier; un grabat garni

V..ir li lelli- i »8 décembre 1776) »ur relte renronlre et Mir ae* auite*.

de draps sales, de vieilles valises, trois ou quatre chaises, une table couverte d'un tapis faisaient l'ameublement. Près de cette table et de la fenêtre était une femme presque en chemise, occupée à raccommoder une vilaine robe. «Que souhaitezvous, Madame? me dit-elle d'un ton de politesse au-dessus du commun. — Je souhaite vous parler. — De quelle part? — De la mienne. — Mais encore ne pourrais-je savoir qui vous adresse ici? — Vous le saurez, d Je prends une chaire qu'elle me donne avec un air d'étonnement ; un petit garçon* pâle et boiteux, qui m'avait ouvert la porte, se retira dans un coin où il dévorait une assiettée <!<■ choux; et je dis alors à la mère : «Vous avez une fille, savez-vous ce qu'elle fait? Et si vous le savez, comme il me paraît, avez-vous réfléchi sur les suites affreuses de l'oisiveté où vous la laissez croupir?* Il m'est impossible de te rendre la conversation détaillée que j'eus avec cette femme; tu sens combien de questions j'avais à faire, d'explications à demander, de choses à dire; mes propos, mes veux, tout moi-même firent naître la confiance; son cœur s'ouvrit enfin et s'épancha avec Mttt effusion, cette rapidité qu'aurait un torrent auquel on donnerait un libre cours en renversant les digues qui lui servaient de barrières et d'obstacles.

«Laissez couler vos pleurs en liberté, lui dis-je; je voudrais les essuyer pour toujours; mais si je ne peux le faire, au moins j'y joindrai les miens; vous voyez devant vous quelqu'un à qui les malheureux sont chers; je ne connais d'autre bonheur que celui d'adoucir leurs maux. Conservez l'idée d'une Providence dont l'n'il attentif veille sur celui qui pâtit et lui tient compte de ses douleurs.*

Je restai près de deux heures; je promis de ne pas la perdre de vue, je la consolai de tout mon pouvoir. Mais lorsque j'eus glissé quelque chose sous le tapis de la table, lorsque la bouche de cette malheureuse, collée sur ma main qu'elle arrosait de larmes, ne faisait plus entendre pour remerciement que des cris sourds et des sanglots, que Mignonne , toute saisie, pleurait de son côté, que l'enfant incvitain regardait sa mère et moi tour à tour, cherchant ce qu'il devait penser de tous ses mouvements, mon exhortation expira sur mes lèvres; je les serrai dans mes bras, je m'arrachai des leurs, et les soupirs, les pleurs, le silence, m'accompagnèrent jusqu'à la porte.

J'ai cherché à placer la jeune fille; j'avais quelque chose en vue, je n'ai pu réussir; mes connaissances et mes ressources sont si bornées! Je n'ai pas été à leur paroisse, dont ils cessaient d'être en déménageant, ainsi qu'ils font tous les trois mois, faute de pouvoir payer. Ils sortaient alors sans savoir où aller; une de leurs parentes, assez malaisée, les reçut chez elle; je fus les voir, ils sont loin de moi, j'y envoie Mignonne, et j'ai donné à faire de l'ouvrage en linge que j'aurais fait moi-même sans cette occasion, que je mets à profit de mon mieux. Cette femme peint sur satin, sur pékin, très joliment. Je me suis proposé de te dire que. si tu connaissais quelqu'un qui eût à faire faire de l'ouvrage dans ce genre, tu me les

adresses. Elle a des couleurs qui ne s'en vont point à l'eau ; ses dessins ont de la légèreté; le tout est propre et gracieux. Si elle avait le nécessaire du ménage, et <!>• l'ocrupation. elle pourniil M tirer d'affaire; mais plus on est dans la peine, moins on a de ressources; peut-on travailler quand on n'a ni Jeu ni pain? Peut-on «voir de l'ouvrage quand on change dt quartier ton-» le> trois mois, et que le dénuement du logis annonce la misère, repousse la confiance?

Kh bien, en voyant les objets de plus près, quand le délire du sentiment est passé, ou aperçoit mille petite-, liions i|in i erlainement ont été cause, en partie, du malheur de sa situation; mais à qui doit-on pardonner davantage, si ce n'esta relui qui souffre.' Cette femme ne manque pas d'un certain esprit, ni même d'éducation; elle .«-rit 04 parle assez bien: elle a de la droiture, de la sensibilité, de la déliealMMî mai», mais. . . on |>eut mettre bien des mais, et c'est ce qui me désole. Knlin j \ emploie toute ma rhétorique et mon adresse : cela n'est pas aisé à conduire; mon pire ignore tout et il s'en faut bien que je puisse jouir du plaisir d'en

mon coopérateur. La femme en question ignore absolument qui je suis, je lui ai hit entendre que j.- ne ponxai- la voir dans ma demeure, et j'ai donné quelque

île m. i situation, afin qu'elle n'ait pas le chagrin d'un mécompte, en me

ut en état de lui laire son sort.

wulà donc bien déterminée, ma chère Sophie, à rester ta maîtresse pour toujours; cette résolution me parait ronséqui rivenable à tes prini ipes, à

inu eut di~|ioMtioii- de toute le la louerais chez peu de per-

MHHj j'- lipinnine |mur toi. [iarce que tu me parais faire exception à la règle

'oui m-. Héla»! tout bien calculé, on augmente ses peines en multipliant ses

rapports. Ola e-i certain, et le bien qu'on en peut extraire ne l'est pas toujours. Je Bose parier aussi affirmativement que toi. nos situations sont aussi bien diffé- ■■-. no- personnes aussi; tout entre nous est divers, excepté notre goût pour le bien el notre attachement l'une pour l'autre. Je répondrais bien que cette conformité durera autant que nous, et c'est dans cette douce pensée que je t'embrasse de toute mon l'uni'.

Je vais parler à ta MMT,

I 1/"' Cannrl ' .

\li! je Miis ton amie : cela n'est pas à faire; mais pour être ton médecin, i une autre besogne. J'entends médecin utile, car il n'est pas difficile de dicter des ordonn.iii I n'était question de rien de plus, je mû passée docteur. A dire

' .-«l-i-dire k Henriette.

LITTIU »l lllill «il «Mi. II. ' 3

laiiniiii uii'-iii.

$a LETTRES DE MADAME ROLAND.

vrai, je ne sais comment il faudrait s'y prendre avec toi : tu sais tout ce qu'il faut faire, tu en parles mieux que personne, et lu demandes que Ton te conduise; c'est bien le cas du proverbe : «r Médecin, guéris-toi toi-même».

Oui, ma chère Henriette, il faut un sentiment dominateur qui nous nourri--*' et nous anime, il faut un but à nos actions, et ce but doit être approuvé par la raison, proportionné à nos facultés, à notre situation. Je ne vois pas pourquoi tu te désoles de ton inutilité à quelques égards, tandis qu'il te reste tant d'ouvrage à faire. On se passe de toi pour l'arrangement de la maison et les misères de cette espèce : belle bagatelle en vérité! Mais ta mère peut-elle se passer de tes soins pour la paix de votre commerce réciproque et le bien de votre union? Tu veux être utile? Sois heureuse, et fais à ce prix la joie de ce qui t'environne : c'est ta première obligation. Quand elle sera remplie, nous avancerons plus loin. Il est sans doute bien fâcheux que des oppositions de caractère aient mis entre toi et celle à qui tu dois la vie des obstacles à votre liaison; mais c'est à toi de les surmonter. e| si jamais il y eut des motifs pressants, propres à remuer l'âme avec efficace , ce sont ceux d'après lesquels tu dois agir aujourd'hui. Il est de fait qu'on ne peut travailler au bonheur d'autrui qu'après avoir établi le sien propre. Le bonheur d'un être qui pense et sent est dans l'accord de ses désirs et de ses devoirs : c'est dans l'équilibre de ces deux contrepoids qu'il peut servir utilement ses alentours. Cette juste proportion n'est pas toujours aussi difficile qu'on la fait; elle est le résultat d'une sage combinaison et d'une résolution constante.

La paix avec les personnes qui nous approchent est attachée à notre condescendance pour elles; la raison, c'est-à-dire le sentiment réfléchi, le désir éclairé de notre bonheur, suffit pour nous faire vivre tranquillement avec ceux-mêmes auxquels nous ne portons pas une estime bien profonde, un attachement particulier. Respecter leurs préjugés quand ils ne font tort à personne, éviter toute conte-lotion, se taire souvent sans paraître le faire, avoir quelques prévenances sur ce qui peut les flatter, unique ouvrage de la prudence et du bon sens, voilà à quoi se réduit le code à observer. Ces lois simples et sages deviennent sacrées pour un»personne sensible qui, dans leur observation, cherche la satisfaction d'une mère. 0 mon amie! Telle indifférente que nous paraisse une mère, nous nous jugerions ingrates si nous pouvions pénétrer dans son cœur et faire la comparaison des sentiments qu'elle nous conserve avec ceux que nous lui rendons froidement. Il ne faut pas t'attendre que, dans l'âge où l'affaissement de la machine entraîne celui de tout le reste, ta mère forme avec toi une intimité qu'elle est habituée d'avoir avec une autre; les maladies et les années amènent la froideur, les caprices, les désagréments de toute espèce; à ces maux inévitables, le seul remède est la douceur. Je crois que, si j'étais à tes côtés, je te dirais souvent : «Sois gaie et tais-loi. ■ On demandait à M. de Eontenelle comment il avait pu se faire tant d'amis, sans

avoir un si-ul ennemi : «rParcea deux axiome-, répondit-il. Tout est possible, et Tout le monde a raison. — Les hommes, ajoutait-il, sont sots ou méchants, j'ai à vivre arec eux. et je nie le suis dit de bonne heure. - *

lait un vrai philosophe que H M. iê Fonlem-lb •; il ne sentait pas fortemenl . et r'est tout ce qui m'en fâche, mais doit-on exiger les incompatibles?

<!onsole-toi de ta paresse, je ne sors pas de mon lit de meilleure heure que tu ne fais du lien; -ois humaine pour toi. pardonne tes fautes, occupe ton cœur, aime le bon Dieu et tes amies à tort et à travers, et souviens-toi que la friponne te chérit tendrement. Je ne suis pas trop contente de ce que je t'écn-: ni il e-t deux heures du matin, je suis gelée et je ne sais ce que je dis. Sans doute, mes amies, vous aurez reçu un petit chiffon de lettre précisément le même jour que vous m'avez envoyé vos épltres charmantes? J'examine tout, pour voir s'il ne s»' fait plus de soustraction.

[AUX DEUX SOEURS*".]— •» feri* 1777.

Du mercredi de» Cendre*, la février 1777, » 11 heures du *oir.

J'ai vu tantôt M"' l.eleu. vm départ est prochain; je ferme aujourd'hui mon paquet, parce qu'il est très douteux que j'y puisse ajouter quelque chose dans le peu ■ le temps qui me reste.

J'ai été en débauche tous ces jours derniers, il m'est survenu des lectures pressantes à faire, j'ai encore quelques visites à rendre, mes heures sont prises d'avance. Kh bien, nos lionnes amie>. >.ius êtes enfin à ces instants de repos que vous désiriez si ardemment. J'imagine que vous aurez eu de l'embarras lundi dernier ; j'ai fait en sorte que vous receviez une lettre '*; qui puisse vous délasser du monde dont \ou- seriez forcées de vous occuper ce jour-là. Je n'en fais mention que pour vérilier -on armée, ilonl je m 'inquiète l.uit -ml peu depuis nos aventures. A propos d'aventures, j'ai ilécnuwit quelque chose qui ne me fait pas plaisir. Mon père fut dernièiemenl chez la veuve de B. | Boisniorel ] , à Bercy. Elle est aimable et dévote ,1 I Bekâ II lut beaucoup mention de moi dans sa conversation, elle exhorta mou père I me préserver avec soin de tout ce qui pourrait affaiblir dans mon esprit

IrOMitt fAgy; pa« d'adrew*. Cent M ' :'• jan»ier (h.tii et eut). D.mlian, t. Il,

l-rl.-ii i|iii. | ... r lotit ••nlin, âpre» »n ««jour m p. Il

prolonge 11 Pari», emporta cette Mire, avec |aj « Cell... ,l„ - ttnht, l»i minée le 8, et sans

deui ton|;ue> épitre* île» s*-i8 décembre et limite mise à la poste ce jour-la.

les principes de religion, déclamant contre J.-J. qu'elle n'aime point, et contre Voltaire qu'elle abhorre, traitant de pauvres et petits auteurs tous ceux dont la créance n'est pas orthodoxe, etc., ajoutant que je donnais dans ces auteurs du jour et qu'il devait me veiller sur cet objet.' «J'ai des motifs pour vous parler ainsi, continua-t-elle; voyez-vous ces cahiers (en lui montrant dans une case de bureau un volume de papiers assez considérable)? Ce sont des extraits des œuvres de mademoiselle votre fdle qu'elle avait prêtés à mon mari, de la main duquel tout ceci est écrit.» Je ne conçois pas, dit-elle encore, comment M. de R., qui était raisonnable, a pu s'aviser de prêter Rayle à mademoiselle? Rayle, que je brûlerais tout à l'heure, si je pouvais ramasser tous ses ouvrages I* Reaucoup d'autres propos sur le même ton, dont je me serais bien passée qu'on étourdît les oreilles de mon pin, qui voudrait presque actuellement faire l'entendu sur mes lectures. Mais comme c'est pour la frime, et qu'au fond il ne s'en soucie guère, cela ne durera pas longtemps, ni ne me gênera beaucoup.

Je verrai à retirer ces extraits : j'avais assez de confiance dans le Sage pour le faire dépositaire de mes pensées, mais je ne veux point les laisser dans des mains étrangères. Ceci me donne de l'inquiétude pour mes cahiers de Soissons : je vais écrire aussi à l'ami de M. de Sainte-Lette , je veux ravoir tous ces méchants échantillons sur lesquels on prétendrait juger la pièce. N'est-il pas plaisant que moi, qui n'ai jamais eu le soupçon, la capacité, la prétention d'auteur, j'en éprouve les petites tracasseries? Il est vrai que, sans meilleures raisons, j'en goûte aussi le> privilèges. Pas plus loin qu'hier, dans une maison où j'avais fait l'autre jour quelques couplets, je chantai une très jolie chanson qu'on veut être faite par moi; je souhaiterais fort que cela fût vrai, mais il n'en est rien, et j'ai beau m'en défendre, on s'obstine à m'en faire honneur. C'est ainsi que l'éloge et le blâme sont souvent aussi peu mérités l'un que l'autre. Une dévote me regarde de travers parce qu'elle aura entrevu chez moi l'apparence du doute (ce que j'avais prêté ne montre rien de plus); des gens aimables me donnent, sur la foi de quelques vers assez communs, une chanson spirituelle, fine et délicate; tous se trompent : je suis aussi estimable quoique un peu incrédule, et je ne suis pas capable de faire en poésie quelque chose d'aussi bon que ce que l'on m'attribue. Relies réflexions à faire !

Je n'ai point eu de bal en règle cette année, mais j'ai dansé en famille, en plaisantant; j'ai fait beaucoup de folies, et j'ai eu toutes les peines imaginables à recevoir gravement les Cendres que l'on m'a mises ce matin sur le front. Au reste, ma santé est assez bonne, mon coeur tranquille, mon esprit libre, et tout moimême vous chérit, vous aime et vous est dévoué pour jamais.

Adieu , mes tendres amies; je vous baise à tort et à travers.

À SOPHIE 0. — a* février 1777W.

Si l'amitié ne jetait toujours un charme flatteur et nouveau sur tout ce qui vient d'elle, je dirais que tu dois être actuellement fatiguée de ma prose; mais je la connais trop bien (j'entends l'amitié) pour douter un instant de l'efficacité des ■arma quelle me rend près de toi, et sans égard aux volumes que les voyageuses'3' t'auront remis, je prends la plume parce que j'ai envie de causer et sans mille autre raison. Ta dernière me peint bien naïvement ta façon d'être au milieu de la foule où tu fus obligée de te mêler; j'aime ces détails, ils tiennent à ta personne et c'est par là qu'il me plaisent. Je viens d'avoir la conversation la plus singulière avec le gentilhomme malheureux, qui est plus malheureux que jamais, si on peut l'être avec l'estime de soi-même et la vive espérance d'une vie future; il s'était trouvé ici plusieurs fois avec M. de Sainte-L. dont la manière de voir le contrariait beaucoup, il m'en a parlé avec toute la franchise qui fait le fond de son caractère, avec toute la eouli.'inee que je lui ai inspirée par... je ne sais quoi; cet humilie e^t tout à fait estimable et singulier, il a beaucoup de connaissances et se [•■'luit -Niiu'iii à jouer dans le monde le rôle de sot afin de ne contrarier personne, il est H --ii-ible que tout lui-même peint mieux ce qu'il veut dire que ses paroles ne I expriment, son extrême délicatesse rend son langage obscur; il sent trop pour ne pas balbutier. En fait d'opinion même, le sentiment fut toujours son guide et l'on devine bien que dans une situation triste il adopte les principes les plus con- M.hnits. J'avoue qu'on est tenté de les prendre pour les vrais, en considérant combien ils devraient être utiles pour les hommes en général, dont le plus grand nombre est dans la souffrance. Il m'entretint avec attendrissement de son bon ami qui est ;ui\ Indes ' et qui le laissa près de moi en qualité d'interprète; ses discours m'ont rappelé avec intérêt un homme qui m'était fortement attaché et qui méritait un meilleur sort; aimable, délicat et brave comme personne, il est le jouet des événements les plus bizarres, je le plaçai toujours très avantageusement dans mon e-lime et je m'étonne quelquefois de ne lui avoir jamais donné que de l'estime. Nous avons passé en revue bien des objets dont je ne fais que te donner l'idée par cette ébauche.

Ma santé est bonne pour le présent, mais j'ai été obligée d'interrompre les

Vr.liircs d'Agy : ailr.-«e. timbre «t rit», cachet. — K La date est à la lia, iftamedi, 11 février 1777-: mai» le MMaf était le »». -- 3 M"" Leleu. • Deroontrhéry.

veillées, ce qui fait une grande brèche à mes e'tudes; cependant j'ai voulu faire entière connaissance avec Virgile, je le trouve bien au-dessous de son modèle par la force, l'ensemble et les caractères; il est original dans les Géorgiques, mais dans l'épopée ce n'est qu'un imitateur. Je ne suis pas surprise qu'il eût le dessein de brûler l'Enéide, quoique je sois charmée qu'elle existe et que j'y trouve des beautés frappantes. Je t'enverrai une autre fois mes pensées sur ces ouvrages.

J'avance dans la lecture de celui dont tu me demandes des nouvelles; il a pour titre : Accord du christianisme et de la raison, par l'abbé Gauchat, chanoine de Langres'1'. Le plan m'en paraît extrêmement étendu, fort bien conçu, et passablement, médiocrement rempli, surtout dans la première partie qui traite des objets de la religion naturelle, de Dieu, de l'âme, de la spiritualité, de l'immortalité; c'est ce qu'il y a de plus faible et qui pouvait être le plus fort; j'écrivis mes remarques à mesure que je lisais et j'ai cessé à cette partie pour ne pas faire un volume d'inutilités. Cet abbé me semble grand argumenteur, assez bon logicien, mais très petit garçon en métaphysique et en philosophie. Ce qui me touche le plus, ce sont les textes de l'Écriture qu'il place à la tête de chaque chapitre; j'y trouve communément une simplicité noble, une raison élevée, une sainteté qui m'étonne, parce qu'elle est unique et que dans ce genre les savants de tous les siècles n'ont rien dit de si bon. Je me convaincs de plus en plus que (comme tu le dis fort bien) la foi n'est qu'une affaire de sentiment. Il y a des objections très fortes contre l'existence de Dieu, la liberté de l'homme, la révélation, etc., etc. Avec le raisonnement, on doit douter éternellement; comme je ne fais encore que raisonner, je doute toujours; la détermination viendra peut-être, je l'attends.

Je ne sais pourquoi tu imagines que j'aurai des nouvelles de l'Italien, je n'ai jamais dit que M. Roland m'eût promis de m'écrire et je ne pense pas du tout qu'il m'écrive; je serais même étonnée qu'il le fît.

Présente mes tendres respects à ta chère maman-, comment s'amuse-t-elle de mon babillage? Dis-lui que j'aimerais bien l'en étourdir, et que j'étais désolée de voir partir trois demoiselles pour Amiens sans pouvoir les accompagner. C'est un voyage que je ne peux espérer de très longtemps. Je ne te rends pas de réponse précise sur ton taffetas à peindre parce que je veux auparavant que la bonne femme soit chez elle, et je voudrais savoir aussi ce que tu comptes lui donner à faire. Est-ce robe, jupon et garnitures? il faut réciproquement ne rien entreprendre qu'on ne puisse espérer d'être satisfaite ; mais j'ai quelque chose en tête que je te dirai un autre jour. Adieu, ma très chère et très précieuse amie; je suis parfaitement toute à toi et je t'embrasse avec ta sœur de toute la puissance de mon àiiif.

Ce samedi au soir, qi février 1777.

"' Voir plus haut la lettre du 20 janvier.

IHNÉB 1777. 39

[À HENRIETTE^.] — [Mars .777?!").]

. . .et d'une grande douceur; quelques autres survenants ayant augmenté le nombre, nous fîmes une société agréable, où l'aisance et le plaisir régnaient de > mi i-rt. On chanta beaucoup, j'étais en voix et je ne tremblais point (chose à remarquer). On se livra à ces jeux que la galté assaisonne et fait valoir, on dansa, tout alla bien : chacun fut content do soi et des autres. M"* Td., vive et brillante comme si elle n'eût eu que vingt ans, faisait les honneurs de chez elle avec ce naturel qui la sert si bien; son mari. Ixnirru parfois, mais franc et bon comme personne, ne voyait que sa femme et sa cousine, embrassait l'une et l'autre tour à tour avec des transports comiques, et paraissait amoureux de toutes les deux, lénage me présente des singularités comiques par le caractère des personnes cl par leur attachement extrême | r moi.

La journée d'hier lut différente, jetais invitée chez M' I >{■. , où, pour la première fois de ma vie, je me suis ennuyée à périr. Nous eussions été bel bien Mules, mais elle avait engagé mon pire, il se trouva par hasard une autre de ses connaissances, l'embarras d'occuper ces deux hommes nous fit tenir tristement les cartes cinq heures durant. Je ne connais pas de soporifique plus agissant, je sentais mes facultés s'anéantir par degrés, je bétissais ($ie) à vue d'œil, et deux jours régime par semaine suffiraient pour me rendre une sotte accomplie. Nous

sommes rentrés .1 dix heures, il tai~.ii t froid, unir! comme chez kl diable

quand son feu n'est pas bien allumé. J'avais reçu le matin votre paquet et vos lettres. c|iie je n'avais pas eu le temps de lire tout à fait . je me suis dédommagée avec elles du déplaisir que je venais d'essuyer; j'ai peu dormi, je me suis levée lard. De petites occupations de ménage assez multipliées ont réveillé mon acti- \ilé. A ini'li . \|\|. (inérard et de Sélincourt me lire ni une petite \isite très agréable el tout honnête; nom a\ons causé, comme font nécessairement les personnes qui ne se voient guère, c'est-à-dire très vaguement, de choses générales. Enfin, je suis au moment le plus gracieux de ma journée : transportée à tes côtés, je fais valoir encore celte douce situation par la comparaison des situations qui l'ont précédée. Il me semble être dans une disposition toute semblable a celle où lu m'écrivit, maudissant reversa, loto. etc. Je te plains bien affectueusement, on n'est jamais plus

l'.i|ii«-rs d'Kreu. - Pas (fadrettc — " Lg ili-lmt île la lettre atAme, >l aucun Mail ilu tette ii.- |*Tin. I Je |., dater a»w précision. Je la croirait cependant «In iimi» île mars 1777.

touché que des maux qu'on a soi-même éprouvés. Cette vérité lumineuse est exprimée d'une manière sublime dans un beau vers de Didon, écoutant les malheurs d'Énée. Mais voyez un peu le tel à-propos ! Le sérieux dans lequel je retombe tout à coup me paraît grotesque par réflexion. En vérité, mon imagination fait des sauts extravagants.

J'ai relu ton avant-dernière, à laquelle lu te plains que je n'ai pas répondu. C'est ma faute assurément; cependant, je ne sais à quoi j'ai manqué. La question qui la termine, comment je fais pour être indifférente sur certains objet*, m'a semblé résolue dans l'exposé que je faisais à Sophie; le reste est une peinture naïve, un épanchement délicieux, auxquels on répond moins en les relevant que par èm effusions d'une même nature.

L'autorité de Linguet ne me parait pas suffisante pour fonder notre jugement sur l'art théâtral des Anglais; je crois à cet homme beaucoup d'esprit, de connaissances, de feu, de talent; mais s'il est vrai que la rivalité, la jalousie lui aient suscité des ennemis et des persécuteurs, il ne l'est pas moins que son penchant décidé à la plus amère satire et l'abus de sa facilité à l'employer ne les ayant autorisés en rendant sa personne suspecte aux gens modérés, son goût pour la critique s'exerce contre ceux-mêmes qui lui donnent un asile, et c'est peut-être par là qu'il plaît à un peuple qui chérit et honore la liberté de penser. Je trouve absolument fausse cette proposition que tu rapportes d'après lui, dans la comparaison de nos chefs-d'œuvre avec ceux des Anglais, que les meilleures pièces de nos plus grands maîtres n'ont pas le sens commun si les leurs sont bonnes.

Voici mes raisons : les choses jugées' belles ou meilleures sont celles qui sont les plus généralement approuvées. De ce principe émanent toutes les règles : elles sont le résultat de l'expérience sur les moyens les plus propres à parvenir à ce but : plaire au général, dans les productions des arts quelconques. H est des règles communes pour tous les hommes, fondées sur les dispositions qui leur sont communes : telles sont celles de l'harmonie, de l'imitation; il en est d'autres relatifs au génie que tient chaque peuple du climat qu'il habite , du gouvernement sous lequel il vit, des relations qu'il se trouve avoir. C'est ainsi que le génie national, modifié par des différentes causes, se fait un genre qui lui est propre et qui ne ressemble à aucun autre que par les premiers traits de la nature. L'imagination des Orientaux, exaltée par la vivacité d'un soleil ardent, produit et consacre ces formes exagérées, ces modèles gigantesques, où l'œil observateur d'un peuple tempéré admire et remarque le mélange de la grandeur et de la puérilité, du sublime et de i'obscurité; les entraves d'un gouvernement arbitraire donnent à l'instruction le voile de la Fable, et favorisent l'Allégorie, déjà naturelle et facile aux esprits échauffés. Les traits saillants de la comédie, les grands mouvements du tragique devaient nous être offerts par ce peuple sensible, aimable, énergique et spirituel que la

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