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Grèce renfermait dans son sein et dont les grands intérêts, les lois, la liberté élevaient l'âme et l'expression. Chez une nation vive et gaie, dominée par des maîtres, adoucie par les femmes qui vont à la Cour prendre et donner le ton, la galanterie, la délicatesse épurent, enjolivent, pour ainsi dire, les sentiments qu'elle.émoussent en même temps, font substituer la précision, les ménagements de l'art, les ruses de l'amour aux élans de la nature, aux déchirements de la terreur.
■ voisins, qui tiennent de leur climat plus âpre un sérieux, une force de sens que soutient encore la nature de leur gouvernement, sont susceptibles d'impres- -ion- plus fini»-, de touches plus mâles et moins gênées. La clarté fait le caracile notre langue; l'amour, le grand ressort de l'intérêt théâtral, la correction. I - l':;;ance, le mérite de nos ouvrages. La langue des Anglais est singulièrement propre à rendre les sentiments violents, la fierté, la grandeur d'âme, à peindre les choses fortes et terribles. Dans leurs pièces de théâtre, leur génie se déploie sans contrainte et nque-ente la nature sans la corriger. L'unité de lieu ne leur parait point détruite par U changement fréquent de celui de la scène; il est vrai- -emblable que. dan- une action de plusieurs heures pendant lesquelles un grand intérêt agite beaucoup de personnes, on passe successivement du vestibule dans l'intérieur du palais ou dans la place publique, (elle vraisemblance dont nous nous piquons si fort est-elle mieux observée dans Cinna. par exemple, où. par fidélité à la grande règle, on fait s'entretenir les conjurés dans le même lieu où l'Empereur s'est entretenu avec -es unis? Dans le palais d'Auguste même, des courtisans, qui doivent craindre que les murs n'aient des oreilles, conspirent contre leur maître. Les Anglais les auraient fait voir assemblés chez l'un d'eux, et, certes, on pourrait les justifier de n'avoir pas suivi cette marche compassée. Les plaisanterie-, les saillies vives qui nous distraient d'une manière desagréable dans les sujets graves peuvent être de- beautés pour un peuple qui (pour me servir de l'expression d'un homme d'esprit) n'est pas pensant par air. et a réellement besoin d'être rappelé à la galté. Ils s'y livrent sans réserve et ne croient pas blesser la ilii i-uce eu riant aux éclats lorsque la scène en donne l'occasion. Leurs drames sont principalement en action . il n'est pas de rhétorique plus vive; leurs scène- vigoureuses nous l'ont pâmer : je le crois; ils ont une patrie, et lorsque les sujets intéressent cette patrie, sommes-nous juges compétents de la sensation prodigieuse qu'il- doivent exciter?
I.s différences du théâtre anglais avec le nôtre me paraissent résulter de la différence du génie national; ce génie lient aux impurs, et si jamais les Anglais se i approchent de nous en quittant leur genre, ce sera tant pis pour eux.
Il- sont faits pour apprécier le mérite de nos chefs-d'œuvre ; je suis persuadée qu'ils sentent I peut-être mieux que nous) celui de La mort de Cêtar. de lirutus , et <!.• KdUmf, >t surtout du premier. Le raisonnement de Linguet n'est pas recevable;
nous avons le sens commun de vouloir ce qui nous plaît davantage, il faut à notre froide attention, à notre délicatesse extrême, plus de correction et de ménagement; les Anglais sentent plus fortement et s'accommodent mieux du mélange des traits qui représentent la nature au vrai; ils veulent des héros sur le théâtre comme ils devraient être dans le cours de la vie, et les événements enchaînés selon l'ordre ordinaire; je ne vois pas qu'ils manquent plus que nous de sens commun. Ils trouvent tout simple que César, recevant chez lui des sénateurs, leur offre des rafraîchissements et se retire de la scène en disant : « Allons boire un coup.'» Ils M sont point choqués de voir dans un cimetière des fossoyeurs faisant leur métier, se jetant des têtes de mort, en tenant les propos de gens de leur état. Chez nous, tout cela blesserait la décence du théâtre; on exige que les personnages agissent comme étant en public, quoique on les représente seuls; on retranche les actions communes, les détails qui font la liaison des événements importants, jusqu'aux manières trop naturelles. Les acteurs ont toujours leur marche dans la tête, leurs pas et leurs gestes sont comptés; s'ils entrent plusieurs sur la scène, c'est toujours en rond, à des distances égales qu'ils ont soin de se tenir; ils ne tourneraient pas le dos aux spectateurs pour toute chose au monde, et ils se tueraient plutôt par derrière que de manquer à la bienséance.
Ce que je viens d'écrire me rappelle quelques idées sur le goût en général; ell<> se présentèrent à mon esprit l'autre jour en travaillant; toutes incorrectes et bornées qu'elles fussent, je les jetai sur le papier; je te les enverrai par occasion: autant vaut cela qu'autre chose. Mais il faut aupararant finir ma réponse à ta lettre.
Tu t'étonnes que, Sophie et moi, nous disions également : «L'esprit ne se paie pas de raisons d'utilité pour croiren. Celte expression devait te paraître très conséquente de ma part, et il est très naturel qu'elle semble venir à ceux même pour qui elle est fausse, dès qu'une fois ils sont persuadés. On croit, selon moi, de trois manières : par évidence, directe ou démontrée; sur témoignage, et par persuasion. J'appelle évidence directe le sentiment de ce qui est : c'est ainsi que je crois mon existence; évidence démontrée, celle qui résulte de l'assemblage de preuves formé par l'enchaînement immédiat des idées, ce qui constitue le raisonnement; c'est ainsi que je crois que les trois angles d'un triangle sont égaux à deux droits, soit que les preuves soient demeurées présenles à mon esprit, ou que j'aie seulement mémoire d'en avoir été convaincue. Croire sur témoignage, c'est s'appuyer sur le rapport d'autrui : c'est ainsi que je crois à l'existence des Insurgens f'1, par exemple, que je n'ai jamais vus, de même que beaucoup d'autres choses. Ce fondement de notre créance est le plus en usage, le plus susceptible d'illusions, et
C'est ainsi qu'on appelait les colons américains insnr^s contre l'An|[leterre.
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relui qui nécessite davantage l'examen et la discussion. Il se peut qu'un grand nombre de personnes croient ainsi leur religion aussi fermement que j'admets l'existence actuelle de Rome. Mais le plus souvent la foi religieuse me parait l'ouvrage de la persuasion; j'entends par persuasion ce penchant décidé à recevoir cerlaines choses par une suite de l'impression qu'elles ont faite en nous ou par l'analogie secrète qu'elles se trouvent avoir a\cc nos goûts. C'est ainsi que je crois les planètes autant de corps opaques, plus ou moins différents de notre globe, suivant IfM rapport- entre eux et leur élnignement du soleil.
La persuasion est d'autant plu> ritl que les objets pour qui elle nous prévient nous intéressent davantage. Entraîné par elle, l'esprit se nourrit de tout ce qui peut seconder son inclination; bientôt il trouve des réponses aux objections, des ressources contre lf> difficultés; il se juge convaincu, il n'est qu'enthousiasmé. Si l'inclination change. Im nuages se forment, les doutes s'élèvent. Je conviendrai qu'il y a des gens qui rejettent la religion parce que son joug les incommode, et dont le dégoût est le premier degré de l'examen des preuves; mais si ces preuves étaient géométriques, on ne pourrait s'empêcher de les croire, pas plus que deux et deux font quatre, de quoi le plus grand libertin n'a jamais douté. Adopter le parti le plus sûr, c'est croire déjà qu'il y a du danger : on ne choisit pas alors, on est emporté. De même que rester indifférent, c'est être convaincu qu'il n'y n pas de raisons suflisanles pour être déterminé.
Dans ta situation . il est également pénible de voir trop ou de ne pas voir asset; on pourrait ajouter que, dans tous les cas, il est fatigant de ne pas voir comme ceux dont on dépend. Je souhaite très sérieusement la persuasion, parce que je la crois essentielle à votre satisfaction commune, mais je me reconnais incapable de roiitnliuer à la produire. Ne me prends pas pour Ion docteur, je ne suis et ne veux être que ton amie. Tu ne imastommei-* pas le coeur, tu l'intéresses et le pénètres. Je reçois avec attendrissement l'épanchement de la mélancolie, et si je ne puis en détruire les causes, au moins je l'adoucirai quelques fois par le plus tendre partage.
Je passe a l'esquisse fies idées que je t'ai annoncées plus haut ' . . .
' Siui.nl, dan- le manuscrit il'Kisiu. trois »ur U taleur des raisons de croire font partie
page* d'une dissertation -Sur h gmil-. Ji- ne intégrante de la lettre.
les donne pai, paire que c'est un de ces eier- Le» considérations sur le théâtre anglais font
miqueb l'essayait Marie Phlipon, tandis déjà pressentir la remarquable lettre a Varenne
que la réfutation de Linguet et les réflexions de FeniHe du » i mars 1789.
àh LETTRES DE MADAME ROLAND.
GLXVII
[AUX DEUX SOEURS O.] - - i5 mars i777.
Du samedi après midi, j5 mare 1777.
H faut avouer, mes bonnes amies, qu'un peu de différence dans les caractères des associés fait fort bien dans toutes les liaisons : elle y jette une variété agréable et nécessaire, même dans celles où les douceurs de l'intimité en laissent moins sentir le besoin. Si je dormais comme l'amie Henriette, ou que je fusse dévote comme Sophie, notre correspondance resterait souvent au croc, et tout en nous aimant franchement, nous pourrions bien nous oublier un peu. Mais heureusement j'ai quelques grains de folie qui nous réveillent toutes trois, vous vous amusez de BM sottises, je m'accommode de tout ce que vous faites, et les choses vont le mieux du monde.
Vous vous apercevez peut-être moins que moi du temps que je passe sans vous écrire; toujours munies de quelques-unes de mes feuilles, vous pouvez parfois m'entretenir sans que je m'en aperçoive; vos habitudes et vos obligations remplissent insensiblement des instants dont il ne vous reste qu'un petit nombre pour votre amie. Egalement occupée, mais plus libre dans la disposition de mes travaux, plus pressée peut-être du besoin de me communiquer, je compte les moments que je ne puis vous donner, et mes vœux hâtent le retour de ceux qui doivent vous être consacrés.
C'est cependant volontairement que j'ai allongé celte fois l'intervalle du silence. Je m'étais imposé pour tâche de finir avant toutes choses un petit ouvrage de bibus que j'avais commencé par fantaisie et que je m'obstinais à faire parce que j'y trouvais quelque difficulté. Je pourrai vous en parler, mais il faut laisser passer quelques mois. J'ai promis de vous entretenir de ce que je pensais de Y Enéide; comme je suis exacte, et que d'ailleurs autant vaut cela qu'autre chose, je remplirai aujourd'hui mon engagement.
Ne serait-ce pas hasarder un jugement sur un ouvrage de poésie que de le fonder sur la lecture d'une traduction en prose qui peut être exacte, que je crois telle, mais qui m'a paru froide et languissante? Le charme des vers, la grâce de la diction, la vivacité du coloris une fois supprimas d'un poème, il ne reste plus qu'un squelette desséché, sans âme et sans chaleur.
(') Archivât d'Agy; adresse tA Mesdemoiselles Cannet, etc.»; timbre et visa, cachet. — Daul.an. t. I, p. 63-7o.
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Sauf les restrictions et plus ample connaissance, Virgile ne me parait dans l'épopée qu'un habile imitateur. C'est un digne écolier d'Homère, mais il n'est pas son égal, et si le chemin n'eût pas été tracé par son maître, je doute qu'il eél fourni cette carrière.
Son plan est dressé sur celui d'Homère, mais ses tableaux, ses caractères n'ont ni la variété ni les grands traits de ceux de son modèle, duquel il a emprunté ses ■!■ I ..• 1 1.- - comparaisons, si l'on en excepte quelques-unes qui lui appartiennent en propre. et <]ui caractérisent son génie, plus régulier dans sa marche, moins sublime dans ses transport-.
Homère, en employant les Dieux, laisse agir les passions humaines, et nous attache particulièrement par leur peinture; Virgile le fait aussi, mais l'action principale de son poème est trop indépendante des causes ordinaires. La colère (i'Whille, fondée sur la nature, est la source de tous les mouvements qui m'intéressent dans ['Iliade : la volonté du Destin est le seul ressort de l'Enéide. Sans dont*- les Dieux ont raison, puisqu'ils sont nos maîtres et que nous ne sommes pas leurs juges; Virgile avait aussi raison parce qu'il voulait flatter sa nation en illustrant son origine; mais Turnus est bien malheureux d'être la victime d'une volonté aveugle que je ne conçois pas. Je m'intéresse au sort de ce prince, je le plains, je suis fâchée de le voir périr. Si j'avais été Lavinie, je n'aurais pas voulu it'Kuée, de cet étranger qui aurait désolé ma patrie, et me présenterait une main trempée dans le sang de celui auquel j'étais promise
Km -t i-»timable et très pieux; mais pour ne pas s'indigner parfois de ses entreprises, on a besoin <!*• se rap|>eler l'ordre de- Dieux et ses précédents malheurs. Sui v.iat le cours ordinaire de choses, il aurait tort : je n'aime point à recourir an Destin pour justifier les hommes. Je sens par combien de raisons on peut excuser Virgile; aussi je ne prétends inférer autre chose de ces considérations, même qu'il ne fut pas aussi heureux qu'Homère et qu'il ne me fait pas autant de plaisir.
Au reste, les différentes beautés semées dans son ouvrage le mettent par moment- i rot.- .le son rival, et lui méritent justement l'estime de la postérité. Les incidents et les narrations sont heureusement amenés; l'épisode de Didon est un ■ lief-d'œuvre de génie, de sentiment et d'éloquence. Avec quelle adresse le poète fait naître sa passion, en <lé>doppe les progrès! Quelle est belle et touchante, Didnn! Comme elle sait m'intéres-er! Quelle vivarité dans ses reproches! Je partage ses transports et ses fureurs; je voudrais mourir avec elle, ou lui immoler Mais, osera is-je le dire? le poète devait-il m'indisposer contre son héros? Je ;jarde pour lui, malgré moi, une aversion secrète, qui me fait applaudir aux irner-e- qu'il e--uie. 11 obéissait aux Dieux? Je le veux, mais cette obéissance ne lui coûte pas assex; il est trop sage; je le trouve froid, il me déplaît. Pour tout
dire en un mot, il n'était pas propre à faire le he'ros d'un poème : son caractère est bien soutenu, Virgile en a tiré tout le parti possible; mais fallait lui en donner un plus beau.
Le quatrième livre, qui renferme la mort de Didon, est le plus attendrissant; Ifcinquième, où l'on voit la peinture et la description des jeux différents qu'Énée lit célébrer en Sicile pour bonorer les mânes de son père Anchi.-<e, est d'un mérite particulier : j'y ai trouvé beaucoup d'art et d'agrément; le sixième, ou la descente d'Énée aux enfers, m'a singulièrement attachée, et me parait supérieur aux autres : on y retrouve cette imagination forte et féconde, ce pinceau mâle et vigoureux, cette touche sombre mais expressive, qui sont les attributs essentiels d'Homère. L'amitié de Nisus et d'Euryale fait un morceau louchant dans le neuvième livre; le portrait et l'histoire de Camille se distinguent avec agrément dans le onzième; enfin l'intérêt est habilement ménagé, excité, soutenu dans le douzième livre, qui termine le poème.
J'ai été plus satisfaite des Géorgiques, dont la lecture m'a fait un plaisir qu'il est difficile de rendre. Le sujet m'intéressait en lui-même; j'aime la campagne, el je suis touchée de tout ce qui a des rapports avec elle ; je crois être, sur cet article , à l'unisson de toutes les âmes sensibles. L'expression des violentes passions, la peinture des grands mouvements, nous affectent et leur impression dominante nous maîtrise; mais elle nous fatigue à la longue el nous n'en soutiendrions guère plus longtemps l'image que le sentiment. H n'en est pas ainsi des peintures naïves de notre état habituel, d'un bonheur à la portée de tous; elles plaisent toujours, et réveillent d'une manière agréable des sensations familières, en présentant à chacun des biens dont il peut jouir. Tel est le mérite des Géorgiques : elles raj>pellent l'homme à ces travaux naturels auxquels la paix, la santé, le plaisir semblent être inséparablement unis. Le poète habile les décrit avec l'exactitude, la facilité, l'agrément qui peuvent leur prêter de nouveaux charmes; une philosophie douce développe adroitement leurs avantages : répandue dans tout l'ouvrage, elle y met un atlrait puissant, et s'insinue dans l'âme des lecteurs attentifs; enfin une imagination brillante el riche achève de donner au tout, par ses comparaisonriantes, ses tours pittoresques, la vie, le coloris, la fraîcheur qui doivent en faire les délices des gens de goût.
J'ai particulièrement admiré dans le premier livre la description de l'orage, des mouvements qui le précèdent et l'annoncent, et du beau temps qui le suit. L'épisode de la mort de César m'a paru plein de feu et heureusement terminé par une image convenable, qui vaut la plus profonde réflexion.
J'aime dans le troisième livre la description élégante du cheval, la peinture de ce penchant impérieux, source de la vie, principe de discorde, et véhicule puissant qui meut tous les êtres animés, et celle de l'hiver de Scvthie, dont la vérité est