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Lettres. Rassemblées et éditées

D'après une gravure sur acier d'A. Weger. Avec l'autorisation de l'éditeur de la Librairie Baumgârtner, Leipzig.

Princesse Carolyne Sayn-Wittgenstein.

Treize années sont déjà écoulées depuis la mort de Franz Liszt, mais le monument que Weimar destine à sa mémoire, n'est point encore érigé. Pour nous dédommager de ce retard , voici que Liszt surgit de nouveau devant nous, nous parlant de sa propre voix, plus chaude que le marbre, plus persuasive que l'airain. La P'-^ Marie Hohenlohe, fille de la P^"^ Caroh'ne Wittgenstein, a donné son consentement à la publication des lettres de Liszt à sa défunte mère, qui durant une longue intimité de 40 années avait acquis la plus aimante compréhension de son grand cœur et de son grand génie. Plus que tout autre témoignage contemporain, ces feuilles qui dévoilent les plus secrètes vibrations de son âme, fixent à tout jamais les contours précis de sa glorieuse image, qui se perdait parfois dans le vague.

Notre volume contient la correspondance des 13 premières années, depuis février 1847 jusciu'en décembre 1859, depuis la première rencontre à Kiew. jusque vers la fin du séjour de la Princesse à Weimar. Elle retrace l'époque où Liszt déplo3^a sa grandiose activité à Weimar en faveur de Tart et des artistes, après avoir brillamment terminé sa carrière de virtuose. Ces lettres, C|ui ressemblent à des fragments de journal, nous confient les réflexions du maître sur son art et sur la vie du monde, les jugements qu'il portait sur ses contemporains et ses élèves, l'écho que rencontrait en lui tout ce qui est beau, vrai et grand icibas. Elles nous initient au travail de son esprit et de son imagination, nous montrent les tendances idéales que poursuivait sa volonté. Elles prouvent, ce qui a été peu connu

jusqu'ici, que le peucliunt religieux, trait caractéristique de sa jeunesse enthousiaste, avait mûri en l'homme mur, et le conduisit tout naturellement à revêtir l'habit ecclésiastique, pour vouer son art au service divin. En ces feuilles se trouve l'expression émouvante de la foi qui brûlait en son âme, et de l'amour dont son cœur débordait. Ce miroir fidèle d'un noble caractère et d'un grand génie est de plus une charmante œuvre littéraire.

Mais avant de laisser la parole au maître, il nous faut faire connaître la femme distinguée, qui exerya sur lui une influence si décisive.

Carolyne P''^^ de Sayn-Wittgeusteiii

née Iwanowska, naquit le 8 février 1819 à Monasterzyska, terre située dans le gouvernement de Kiew et appartenant à son grand-père maternel. Elle y vécut ses premières années. Enfant de la steppe aux larges horizons, elle grandit avec des sentiments innés de volonté altière, un cœur ardent et indomptable, une imagination indomptée et vagabonde. La calme vigueur qui modère les élans impétueux, ramène l'âme à un équilibre harmonieux après les plus violentes secousses, lui resta toujours étrangère. Les énergies qu'elle déploya de bonne heure étaient plus obstinées que doucement persévérantes. Elle dut partager son enfance entre son père et sa mère, qui vivaient séparés ; aucun des deux ne voulait renoncer à sa présence. M. Pierre Iwanowski, riche gentilhomme polonais, menait une vie d anachorète au fond de la campagne, veillant il l'augmentation de sa fortune, et se vouant à des études solitaires. Le calme et le recueillement de son existence favorisèrent le développement intellectuel de sa fille. Il élevait en garçon cette enfant unique de son mariage avec la gracieuse Pauline Podoska. Homme sérieux et sévère, il voulut léguer à sa fille sa mâle intelligence, et l'initier

bien jeune à ses opinions austères, ù ses vastes plans d'enrichissement d'une logique infaillible. Ses spéculations agricoles et scientifiques furent confiées à l'enfant, qui fut appelée souvent à lui prêter l'aide de sa plume bien avant dans la nuit, quand il s'enfonçait dans ses travaux. Elle portait une vénération enthousiaste à son père, et pour se préserver du sommeil durant ces longues veillées, elle s'habitua à fumer avec lui de gros cigares , habitude qui, ù cette époque, parut bien étrange pour une femme.

Après ces mois de réclusion , la mère venait réclamer sa fille. Femme aimable et élégante, elle aimait le bruit et les charmantes frivolités de la vie mondaine. Elle promenait la pensive enfant à travers les capitales de l'Europe, la présentant à toutes les Cours qu'elle rencontrait sur son chemin. Le chant suave de la jolie M"^® Iwanowska, élève de Eossini, fut même admiré dans le salon du P'^'^ Metternich, chancelier d'Autriche : Spontini et Meyerbeer lui témoignaient des hommages empressés, et Schelling lui adressa des vers à Carlsbad.

La première jeunesse de Carolj^ne Iwanowska s'écoula ainsi, ballotée entre d'étranges contrastes, tantôt lancée dans le tourbillon du monde, tantôt plongée dans un isolement complet. Son caractère s'accentuant, elle s habitua bien vite à être traitée en personne supérieure par sa mère et tout son entourage. Quand elle eut atteint sa lyième année, le choix de son père lui donna un mari. Lié d'amitié avec le P"= Wittgenstein, maréchal russe , il était convenu avec lui que Nicolas, le fils cadet de celui-ci, éj)0userait Carolyne. Le maréchal avait fait un mariage d'amour, en prenant pour femme une pauvre demoiselle polonaise, mais il cherchait des héritières ])onr établir ses nombreux fils. Carolyne refusa trois fois cette alliance, puis elle se soumit à la volonté de son père, qu'elle n'osait défier. Le P'^'' Nicolas de Sayn-Wittgenstein, âgé de sept ans de plus qu'elle, capitaine au service de la lîussie, était un bel homme d'esprit médiocre. Leur mariage fut célébré le 2(\ avril 18I3() du style russe, 8 mai de notre style.

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La naissance de sa fille Marie fut le seul bonheur, que la P'*^*^ Carolyne trouva en cette union. Elle concentra toutes les ardeurs qu'elle renfermait en son cœur en sa tendresse pour son enfant. Tant que les deux pères vécurent, les époux maintinrent les convenances voulues. Mais tous deux moururent bientôt, et dès lors les dissensions secrètes éclatèrent ouvertement.

La jeune Princesse voulait secouer à tout prix les chaînes conjugales. Elle voulait échapper à l'écrasante monotonie de son existence , se laisser emporter par le grand courant de la vie intellectuelle, qui s'agitait au delà des étroites frontières qui l'enfermaient. En ce moment critique de sa destinée, elle rencontra Franz Liszt à Kiew, en février 1 847 , celui que toute l'Europe acclamait , en portant au loin le retentissement de son génie. Sa tournée de concerts l'avait amené en cette ville au moment des «contrats», où les propriétaires du midi de la Russie s'y réunissaient pour conclure leurs affaires. La Princesse y était venue pour des intérêts pécuniaires. Elle envoya à Liszt, qu'elle ne connaissait pas encore, 100 roubles pour son concert de bienfaisance. Ce don généreux surprit et réjouit le plus généreux des artistes. Il alla remercier l'inconnue, qui passait pour avare et excentrique, et fut saisi par son charme inattendu.

Cette première rencontre fut décisive. La Princesse n'était point précisément belle, mais son àme et son intelligence se reflétaient dans son regard, d'un éclat poignant. Sa conversation était des plus fournies, et coulait d'abondance, puisant à la source d'ime instruction très variée. Son esprit transcendant avait pénétré les domaines les plus ardus, avait sondé tous les problèmes des sciences et des arts. Que de points d'affinité entre la femme curieuse de toutes les grandeurs, et l'artiste familiarisé avec elles à travers tous les pays de l'Europe. Elle assista au concert cpi'il donna dans la salle de l'université, le 2 février, style russe. Cette soirée laissa de si ]»rofondes traces en son âme altérée du Beau, qu'elle en conserva

]ii-écieusement l'affiche comme une chère relique. Elle se trouve encore entre les mains de sa fille, ornée de ramages à la mode du temps, et nous fait connaitre le programme suivant exécuté par Liszt:

1. Hexaméron, variations de bravoure sur un thème des Puritains.

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