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Invitation à la valse, de AVeber

G. Improvisation sur des thèmes, donnés par le public.

Quelques jours plus tard, la Trincesse entendit par hasard chanter dans une église un Pnhr Xo.sfcr composé par Liszt. Elle en fut profondément émue, et fut dès lors convaincue que l'interprète sans égal au piano, était lui-même animé du souffle créateur. Il ne tarda pas à lui communiquer ses projets de composition. L'idée d'un diorama le préoccupait pour évoquer des scènes de la Diriiiv Coiiinlic du Dante, qu'il songeait à illustrer par vni accompagnement d'orchestre de sa composition. Il évaluait les frais du diorama à 20,000 Thalers, mais ne ])ouvait disposer d'une pareille somme; la Princesse, enthousiasmée, s'empressa de la lui offrir. Ce fut un lien de plus entre eux, malgré que ce projet ne fût jamais réalisé.

La femme au cœur ardent, à l'imagination embrasée de rêves de grandeur et de su])rême poésie, ne put se soustraire à l'étrange fascination qu'exerçait sur elle l'élu de la gloire. Elle l'invita à Woronince, lélégante chaumière fleurie qu'elle s'était façonnée à son gré, au centre de ses vastes terres en Podolie. Il vint, d'abord pour quelques jours, en février 1847, célébrer le JO""" anniversaire de la petite Marie, et continua de là sa tournée de concerts à Jassy, Constantinople et autres villes. Ils se revirent ensuite eu été à Odessa, et en l'automne de la même année Liszt fit un séjour prolongé chez la Princesse, Ils

se fêtèrent réciproqueinent en octobre et novembre, le jour de naissance de Liszt et le jour de S' Charles , Patron de la Princesse. Ils confondirent de plus en plus dans un même élan leurs souvenirs et leurs aspirations; elle se décida alors à lui confier son avenir, espérant parvenir à l'épouser.

N'ayant jamais approfondi les exigences pratiques de la vie, la Princesse avait une rare naïveté de jugement, malgré sa haute intelligence, et croyait sincèrement pouvoir disposer de sa vie. Elle avait foi dans les droits exceptionnels du génie, et se crut chargée de la mission d'aider l'homme auquel elle avait donné son cœur, à atteindre les sommets auxquels il voulait s'élever. Elle nhésita pas à rompre les liens conventionnels qui l'unissaient encore à son mari, et quitta la Russie avec sa fille en avril 1848. La vente dune terre la mit à même de réaliser auparavant un million de roubles, somme équivalente à sa dot. Dans des lettres qui parvinrent après son départ au Prince et à sa belle-mère, elle déclarait ne plus vouloir revenir, et unir désormais sa destinée à celle de Liszt. Du même coup, elle présenta sa demande en divorce au tribunal ecclésiastique. Son mari porta plainte à l'Empereur Nicolas de l'enlèvement de sa fille, et de 1 abandon qui le dépouillait de toute fortune.

En ce même moment, la frontière de lîussie se fermait liermétiquement devant la révolution qui éclatait en Europe. Mais la Princesse, munie de longue main d'un passeport, sous prétexte d'être obligée par sa santé de se rendre aux eaux de Carlsbad, réussit à la traverser heureusement. Liszt envoya à sa rencontre son domestique, expert en voyages , pour lui servir de courrier. Elle fut reçue à Ratibor par le P''' Félix Lichnowsky, l'ami de Liszt, qui la conduisit quelques stations plus loin à son château de Krzyzanowitz où Liszt l'attendait. Peu de mois après, leur aimable hôte périt cruellement à Francfort-sur-le-Mein, victime de la révolution. Les voyageurs ne s'arrêtèrent que peu de jours chez Lichnowsky, qui mit pour un séjour

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plus prolungc son cbâteau de Griiz à leur disposition. C'est de là qu'est datée une lettre de Liszt du 22 avril, H son ami le conseiller de Légation M. de Schober à Weimar, dans laquelle son cœur s'épanche en ces ternies; «Une combinaison extraordinaire d'âme, d'intelligence et de raison a produit en elle un type de perfection, avec prodigieusement d'esprit inclusivement, bien entendu. ïu devines qu'il ne me reste plus de rêves d avenir, ni d'ambition à satisfaire. Si le servage doit être aboli dans Tordre politique, l'asservissement de l'âme dans l'ordre moral demeure inaliénable». Et en vérité son àme demeura jusqu'à son dernier soupir asservie aux volontés de cette noble femme!

La révolution qui continuait à sévir, empêcha la cure de Carlsbad, qui avait servi de prétexte au voyage de la Princesse. Elle mit aussi une brusque fin au séjour des voyageurs à Vienne. Des barricades érigées sous leurs fenêtres, leur firent quitter précipitamment l'Autriche. Ils ne firent qu'un détour pour voir Eaiding, le village natal de Liszt, et Eisenstadt. La Princesse se rendit en juin à Weimar, oîi Liszt avait accepté la charge de maître de chapelle extraordinaire au service grand-ducal, après avoir clos sa carrière de virtuose. Elle pensait n'y rester que peu do temps, et y fit un séjour de 12 années. Liszt lui donna le conseil de se placer sous la protection de la Grandeduchesse régnante de Weimar, Maria Paulowna, sujur de lEmpereur Nicolas de llussie. La Princesse, lorsqu'elle était encore jeune fille, avait été présentée à la Grandeduchesse, et celle-ci témoignait beaucoup de bienveillance a Liszt. En conséquence la Princesse s'établit à l'Altenburg, demeure assez seigneuriale au haut d'une petite colline boisée, au delà de lllm. Cette maison fut acquise lilus tard par la Grande-duchesse, et un an après, Liszt (piitta son appartement à l'hôtel de VJùbpr/it: , pour y occuper une aile donnant sur un grand jardin inculte. Les années de l'Altenburg ont été pour lui les plus fécondes en grandes compositions. C'est là que virent le jour les

douze poèmes symplioniques, les symplionios du Dcnite et de Fa/f.st, les épisodes de Faust, les concertos, la sonate, les rhapsodies hongroises, la messe de Gran, des fragments du (J//rlst et de YElisabeth. La plupart des œuvres littéraires de Liszt y furent aussi écrites, à l'exception des articles qui forment le deuxième volume de ses onivres complètes.

La Princesse prenait une part fort active à ses travaux. Elle lui procura le calme et le recueillement nécessaires au compositeur, en défendant sa porte contre toute invasion du dehors, aux heures de travail. Elle lui inspira non seulement sa belle étude sur Chopin, oh l'on peut trouver l'empreinte de ses souvenirs dans les descriptions des mœurs polonaises et des danses nationales, mais lui suggéra encore maint autre sujet poétique. La première esquises de S'" EUsaheth, exécutée ensuite par Otto Roquette, et plus tard le plan d'un *S'' S/((if/sJas qui ne fut pas achevé, lui sont dûs. Elle prenait volontiers sur elle la charge de sa correspondance très étendue, s'instituant avec joie -son secrétaire , s'ingéniant h aplanir toutes les difficultés de sa carrière, à lui être secourable en toutes manières. Sa vie se résumait en lui. Pour lui prêter le charme d'un grand intérêt intellectuel, elle attira autour d'elle tous les esprits distingués contemporains.

Liszt avait provoqué à Weimar un grand épanouissement musical , (|ui succéda à sa grande époque littéraire. Il institua dans la pittoresque petite ville de Thuringe le camp de ralliement des musiciens novateurs, qu'on intitula la nouvelle école allemande. Lui et lAltenburg étaient le point de mire de ce nouveau centre! Que de noms^ù énumérer, qui brillèrent plus tard d'un grand éclat, commencèrent par être des feux naissants dont il vivifiait la fiamme ! La plupart des talents illustres de la musique moderne ont passé par son école, ou ont joui de sa large hospitalité. Hans de Bûlow, Hans de Bronsart, Tausig, Pruckner, Klindworth, -loachim, Laub, Reményi, Vieuxtemps, Sivori, Bazzini, Damrosch, Singer, Cossmann, Piatti, liaff,

Cornélius, Draseke, Jaëll, Litoltf, Lassen, Smetana, Bralims. Kubinstein, Wagner, Berlioz , Kobert et Clara Schumann, Robert Franz, tous étaient les obligés de Liszt, qui leur ouvrait à Weiniar une arène pour se faire connaitre. Des peintres, sculpteurs, poètes, hommes de science et artistes dramatiques se mêlaient aux musiciens, pour former un cortège d'élite qui défilait h l'Altenburg. Le pinceau de Willielm Kaulbacli et le ciseau de Rietscliel produisirent des chefs d' œuvre eu fixant les traits de Liszt et de la belle psse ]\[arie. C'est elle (|ue Biïlow intitulait le bon génie de l'Altenburg, et Kaulbach la fit revivre en Léonore d'Esté dans sa galerie Goethe. L'atmosphère de l'Altenburg était vraiment imprégnée d'art et de génie, vibrante du souffle de nobles femmes éprises d'idéal. Ceux qui subissaient ce charme intense, étaient des célébrités comme llalmel, Genelli, Preller, Schwind, Wislicenus, Hebbel, Hoffmann de Fallersleben, Auerbach, Freytag, Gutzkow, Alfred Meissner, Dingelstedt, Roquette, Saphir, Rank, Stahr, Max Waldau, Adolphe Stern, Bodenstedt, Paul Cassel, Lewes, George Eliot, les Genast, les Milde, Richard et Jeanne Pohl, Franz et Auguste Gotze, Alexandre et Françoise Ritter, Johanna Wagner, Pauline Viardot, Ticliatschek, Davvison, Marie Seebach, la C^-*^ Sauerma-Spohr, Bettina d'Arnim, Fanny Lewald et bien d'autres. Hebbel nous dit que dans ce milieu spiritualisé, l'harmonie flottait dans l'air, et que les paroles semblaient servir à filer la trame d'un tissu d'or. Tous ces beaux esprits se pressaient aux célèbres matinées et soirées musicales, oii Liszt aimait à révéler son art à ceux qui savaient le comprendre. Oui, de beaux jours s'y tramaient, et quand ils furent disparus, le beau souvenir en resta. L'Altenburg évoquée par Liszt et la Princesse s'effondra subitement, comme un château féerique. Elle ne dépérit pas lentement comme tout ce qui vieillit, mais un jour elle dis|)arut en son plus brillant éclat!

La Princesse quitta Weimar en mai 1860 ])Our aller à Rome, sans (inelh' et Liszt aient pressenfi (ju'clh' n'y

reviendrait jamais. Elle ne consentit point à se rendre à l'appel réitéré du gouvernement de Ivussie, qui réclamait son retour pour mettre ordre à ses affaires, et régulariser à l'amiable sa séparation de son mari; elle résista même aux menaces d'exil et du séquestre de ses biens. En conséquence, au bout de plusieurs années, la fortune héritée de son père fut transférée à sa fille. Tout d'abord, le généreux Liszt avait demandé et exigé que cette fortune appartint à sa fille, et que la Princesse ne se réservât que l'équivalent de sa dot, qu'elle avait emportée en capitaux à son départ de Russie. Elle y consentit avec peine, car elle eût voulu déposer à ses jneds toutes les richesses, qui lui étaient échues en partage. Un décret impérial lui ôta la liberté de faire elle-même le don, demandé par Liszt. La septième part de la fortune fut adjugée au pce Nicolas, et une tutelle administra le reste pour sa fille. La P"*'''^ Marie n'entra en possession de ses terres qu'après son mariage. A intervalles irréguliers les revenus très amoindris lui parvenaient pour subvenir à ses frais d'entretien et d'éducation.

Le P'^'' Wittgenstein étant protestant, obtint facilement son divorce, tandis que l'Eglise catholique opposait des obstacles presque invincibles à la Princesse. Le Prince était rentré au service militaire comme aide de cam]) du P'^'^ Souworow, Gouverneur de liiga, et avait contracté un second mariage avec l'institutrice de la maison. Mais la P''"'^ Carolyne en était réduite à des luttes interminables pour regagner sa liberté. Son âme éprise aspirait avec ferveur à devenir la compagne de l'homme, dont le génie enchanteur et le noble caractère l'avaient subjuguée, et auquel elle avait tout sacrifié, sa famille, sa patrie, sa fortune et Téclat de sa position. Elle mettait sa fierté à vouloir échanger son rang princier contre son nom glorieux.

La Princesse se rendit à Rome au printemps 1860, pour travailler, avec toute l'énergie de sa nature passionnée, à l'accomplissement de son unique dé.sir. Elle avait uni

auparavant sa fille, en octobre 1859, au P" Constantin de Holienlolie-Schillingsfûrst, aide de camp de l'Empereur d'Autriche et qui devint plus tard premier G'^ -Maître de la Cour de Vienne. L'argument sur lequel la Princesse appuyait sa plaidoirie en divorce, était d'avoir été forcée à son mariage par son père. Ses parents polonais opposèrent les i)lus violents démentis à ses assertions, affirmant qu'ils avaient été témoins de la tendre intimité de ses relations avec son père, et des premières années paisibles de sa vie conjugale. Néanmoins la Princesse réussit à vaincre tous les obstacles. Son procès en divorce fut gagné en Russie, et rannulation de son mariage sanctionnée par le S* Père. Mais elle voulut jouir de sa victoire à Rome même, et y célébrer solennellement son union avec Liszt. Elle tenait en mains tous les documents exigés. Liszt devait arriver secrètement à Rome, et le mariage était fixé au 50'*^'"® anniversaire de sa naissance, 22 octobre 1861. Elle se faisait fête de surprendre le monde entier par le fait accompli».

Son plan parut réussir. Liszt était arrivé, et un prêtre se préparait à bénir le mariage. Des fleurs ornaient déjà l'autel de l'église de San Carlo ai Corso. Un singulier hasard attira l'attention d'un cousin de la Princesse, qui venait d'arriver à Rome. Il s'empressa encore au dernier moment de supplier le Pape , par l'entremise d'un haut dignitaire, d'empêcher le «parjure» de sa parente.

Pie IX fut ébranlé ; il exigea la révision du divorce. Liszt et la Princesse avaient communié ensemble, la veille de leur grand jour. Liszt ne s'était pas encore retiré du salon de la Princesse, quand à une heure avancée, un envoyé du S' Père s'y présenta. Il réclama les documents du divorce, et suspendit le mariage.

Cet incident imprévu impressionna profondément la Princesse, et parut la rem])lir d'une terreur superstitieuse. A partir de cette heure, elle renonça en son for intérieur à devenir l'épouse de Liszt, malgré les douloureux efforts tentés durant (piinze ans, oh elle avait lutté seule contre

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