‹ Lettres. Rassemblées et éditéesChapitre 4 sur 18 · XVIIJ · texte numérisé non relu

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eussent, exigé, plus que cViiutrcs, de fréquentes exécutions, pour pénétrer bien avunt dans lu compréhension du public. C'est le côté tragique de la destinée de Liszt, que lui, le A'irtuose choyé de l'Europe, lui qui se voua avec succès et un rare désintéressement à propager l'art moderne, les œuvres de Schubert, Beethoven, Scliumann, Chopin, Berlioz, Wagner, Franz, Rubinstein, llatf, Cornélius, Driiseke, Saint-Saëns, etc., etc., — dût voir ses propres œuvres toujours froidement re])Oussées, ou dénigrées avec acharnement. Sorti de la voie d'artiste, il ne disposait plus des moyens nécessaires pour l'imposer au public.

Par un funeste aveuglement, la Princesse s'était révoltée contre sa destinée, en invoquant pour elle-même et ])our Liszt les droits de natures exceptionnelles. Elle avait essayé d'abriter ses rêves de bonheur dans des régions éthérées , que le souffle de la réalité fit crouler. Ensuite elle hésita à franchir le dernier pas, au moment où la route s'aplanissait devant elle. Après avoir tout sacrifié à son amour, une angoisse superstitieuse l'arrêta, et elle sacrifia son amour à une vaine ombre de gloire.

Au bout de quelques années, Liszt ne passait plus que les mois d'automne et ceux du commencement de l'hiver à Pome, ou dans la poétique solitude de la Villa d'Esté. La Princesse s'isolait de plus en plus dans son triste appartement de la Via del Babuino. Durant les vingt-sept années de son séjour à Kome, elle resta toujours chez elle, excepté une seule fois, où elle s'absenta pendant un jour. Une villégiature projetée à la Villa d'Esté, sur linvitation du Cardinal Hoheulohe , fut brusquement terminée. Elle retourna dès le lendemain en ville, prétendant ne pouvoir travailler qu'entre ses quatre murs. Ces quatre murs n'étaient guère confortables, son établissement portait un cachet provisoire. Elle ne tenait guère au luxe; son riche mobilier était resté à Weimar. Ne tenant plus aux recherches de l'élégance, elle trouvait qu'il ne valait pas la peine de faire venir à Rome les débris de son ancienne richesse. Les livres qu'elle élaborait l'absorbaient de plus

en plus, et le programme de ses journées dépendait invariablement de la tâche quotidienne, qu'elle s'était imposée. Ses repas, ses promenades, ses visites venaient en seconde ligne. Perdue dans son travail, elle en oubliait le boire et le manger, ainsi que le sommeil, se laissant surprendre par le grand jour à son bureau. N'ayant pas le goût de la promenade, elle finit par se priver entièrement dair et de mouvement, et se laissa aller à un régime très nuisible à sa santé. Elle avait toute une imprimerie à ses gages, qui lui livrait journellement les épreuves des pages qu'elle avait écrites la veille. Ces épi'euves, corrigées et d'ordinaire fort allongées, se réim- ])rimaient au fur et à mesure. La clarté de son style ])âtissait naturellement de ces intercalations interminables, et de la surabondance de ses idées. Mais le fatigue du lecteur était le moindre de ses soucis! M. Henri Lasserre a eu l'aimable persévérance de refondre un de ses livres en un beau langage net et ])récis. Ce sont les Eiitrcticns prat(t//fn>> à l'umgp. d'une femme du monde, qui portent maintenant le titre : La rie chrétienne an milien du module. Sous cette nouvelle forme, les nobles pensées de l'auteur furent rapidement répandues et appréciées, et le volume a même été déjà traduit en allemand, italien et espagnol. Elle ne termina l'œuvre principale de sa vie: Des eausex extérieures de la faiblesse intérieure de V Eglise, que peu de jours avant sa mort, le 23 février 1887. Ses dernières pages furent écrites au lit, dans un état de grande souffrance, d'une main enflée, qui ne tenait plus qu'avec peine le crayon. Les pensées qu'elle a déposées dans cet énorme ouvrage, ayant paru hasardées au petit nombre de personnes auxquelles elle les avait confiées, elle exprima le désir quelles ne fussent connues que 25 ans après sa mort. Elle croyait rendre service à l'tlglise par le résumé de ses profondes méditations, mais elle vit (|ue le moment n'en était ])as encore venu.

On l'avait appelée la femme la plus remarquable de son temjis. et elle était, eu effet, d'un esprit pénétrant.

d'une activité' inquiète, d'une rare universalité d'intelligence. Elle restait dans sa retraite au courant de toutes les nouveautés littéraires, qui s'entassaient dans sa bibliothèque. Son salon avait commencé par réunir des artistes, des savants, des dii)lomates, de hauts prélats. Ses relations avec le Cardinal Antonelli étaient si intimes, quelle le voyait régulièrement les dimanches. Mais peu à peu le silence se fit autour d'elle. Se laissant imperceptiblement glisser sur les pentes de son monde imaginaire, absorbée par ses recherches scientifiques, elle finit par perdre le sens dn monde réel. Souffrante ou hantée par des sensations maladives, elle se condamnait à passer des mois entiers au lit, et en ses dernières années, elle ne franchit plus le seuil de son appartement.

Les dernières années de la Princesse, ainsi que celles de Liszt, sont d'une tristesse navrante. Ils ne pouvaient plus s'a]ipartenir, et ne pouvaient se passer l'un de l'autre. Mais ils avaient désappris à trouver le bonheur l'un dans l'autre, comme aux beaux jours de l'Altenburg, et à fondre leurs âmes dans un même élan. Ils marchaient solitairement en des chemins différejits, unis dans la foi, dans l'espérance d'une vie meilleure qui les rendrait l'un à l'autre, et dans le souvenir de leur impérissable amour. L'union suprême au moment de la mort ne leur fut ])oint accordée.

Liszt passa le deruier hiver de sa vie comme d'ordinaire, en grande partie à Rome; il retourna ensuite à Buda})est et Weimar. Fidèle aux devoirs qu'il s'était iml)0sés, il porta vaillamment jusqu'au bout le morcellement de sa vie. Il ne tint pas compte des exigences de l'âge qui réclamait impérieusement le repos, après les longues fatigues de sa vie errante; même la cécité dont il était menacé ne l'arrêta point. Un dernier reflet de gloire illumina les ombres des derniers jours , quand la Belgique, la France et l'Angleterre acclamèrent le «compositeur» Liszt, en avril et mai 1886. Ces hommages spontanés le reportèrent aux triomphes de sa jeunesse. Il prit encore

part, à Sondershausen. au festival de la Société universelle de musiciens allemands, fondée par lui. Ensuite il assista au mariage de sa petite-fille, Daniela de Blilow, avec le Professeur Thode , et à l'ouverture des représentations de Bayreuth. jNIais les accords du Farstlptl et de Trisfan ne parvinrent à ses oreilles qu'à travers les défaillances du délire. Une pleurésie qui se déclara bientôt après, l'emporta rapidement. Vers la dernière heure du 31 juillet 1886 s'éteignit la flamme qui brûlait en ce grand cœur, voué au service de l'art et de riuimanité.

L'amie qu'il avait instituée sa légatrice universelle, ne lui survécut pas longtemps. Ayant achevé son grand ouvrage en février 1887, elle appela sa fille auprès d'elle. La P'^^'' Hohenlohe était en cori-osjiondance suivie avec sa mère, et venait souvent la voir. Elle accourut le 1 mars à son appel. La malade 1 accueillit cette fois avec une grande tendresse, se laissant aller à un sentiment très doux de calme et de paix. Sa tâche terminée, elle voulait se reposer et jouir de la présence de sa fille, formant des projets poui- l'été. Elle promettait de se laisser emmener dans les régions plus salubres, et dorloter par sa fille et ses enfants. Sans paraître pressentir sa mort prochaine, «.'Ile remit à sa fille l'exécution des dernières volontés de Liszt, alléguant sa fatigue troiJ grande pour s'en occuper. Le soir du 8 mars, elle renvoya tout le monde de sa chambre, éprouvant une grande envie de doi'mir. Ilestée seule, elle s'endormit doucement du sommeil éternel, dans la ])aix du Seigneur. Sa fin avait été amenée ]iar une liydropisie du c(eur.

Sos obsèques furent célébrées le 12 mars dans l'église de Sdiihi Maria del Jhpolo, où se réunissent tant de beaux souvenirs de la grande Rome Papale. Le Cardinal Hohenlohe pontifiait. Les fleurs tpie la Princesse aimait, que les souffles du printemps et de l'annnn' font éclore, embaumaient son cercueil. Le Requiem que Liszt avait composé sous le coup de la uiort tragique de Maximilieu, Euqtcreur du Mexique, fut cliauté pour invoipu'r sur sa

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dépouille la bénédiction dernière. Elle en avait exprimé le désir, déjà do vivant de lAszt. Celle qui avait beaucoup aimé et beaucoup souffert, repose à l'ombre du Vatican sous la garde du souverain Pontife, dans le petit Cmiipo .mnto allemand de S* Pierre. Sur sa tombe se lit cette inscription: Mon espérance est là-liaut!

Lcilizig, 4 octobre 18V)'.).

La Mara.

[Kiew, Februar 1S47.]

Une assez singulière rencontre d'amis (laquelle par parenthèse ne me cause même aucun plaisir de surprise), quelque chose comme une tuile ou un aérolithe vous tombant sur le nez, me privera du très grand plaisir de vous présenter mes hommages ce soir, ainsi que vous avez bien voulu me le permettre. Madame la Princesse. Daignez agréer tous mes regrets et toutes mes excuses, en attendant que j'aie l'honneur de vous les renouveler dans la matinée de demain. Tout à vos pieds.

Jeudi soir. F. L.

[Kiew, Februar 1S47.]

On me réveille avec votre mot qui est 100 fois le bienvenu. Merci, Madame, et à bientôt. Eu revenant ce soir j "ai dit positivement à Belloni ') qu'il fallait tenir la route de Zytomir. Bien à vous de cœur et d'âme.

4 heures. F. L.

Un tas d'ennuyeuses choses dont je ne puis me dispenser ne me ])ermettront pas d'être exact ce matin; et ce ne sera que vers 1 1 heures que je pourrai ni'achcminer vers vos chères tourelles gothiques'-). F. L.

1) Liszt's Secretar.

2; Das von der Fiirstin in Kiew bewohnte Ilaus war mit gothisclien Thiirmchen geziert.

La M ara, Liszt -Briefe. IV. 1

Je ne puis avoir qu'un seul regret, c'est que demain ne soit pas aujourd'hui - — et pourtant j'aurai l'honneur de vous voir ce soir. Tout à vos pieds.

[Februar 1847.]

Mon exactitude habituelle, quasi proverbiale entre mes amis, va se trouver en défaut. Une course de déjeuner chez M""® Rezewuska, demain Mardi, retardera mon arrivée à Woroniuce de près de 24 heures, car ce n'est que vers les 7 heures que je retournerai à mon asile et reprendrai mon opale 2). Mettez-moi aux pieds de Farfadet'*) et gardez-moi dans toute votre indulgente et compréhensive affection.

Lundi 2 heures. F. L.

Je suis de très belle humeur — à peu près comme Ampère taillant ses phrases sur le Ramayana — et trouve que puisque le monde contient Woronince, le monde a décidément du bon et du très bon!

Vendredi saint 1847.

Vous souvient-il des vagues fantaisies musicales deB. ? Eh bien M'^® la P®^®, en prenant la plume en main pour vous écrire, j'éprouve un sentiment très analogue à celui de B. quand il se mit au piano à W. avec de si excellentes intentions de me charmer, et de me surprendre ! Et encore dans cette comparaison, l'avantage reste complètement du côté de notre • charmant Jésuite blond. Car qu'ai-je à vous dire que

1) Auf der Reise nach Woronince geschrieben.

2) Ein Geschenk der Fiirstin. Opale gelten als gliickbringend.

3) Farfadet, Kobold, Scherzname fiir die Tocliter der Fiirstin, Prinzessin Marie.

4) Nach kurzem Besuch in Woronince setzt Liszt seine Knnstreisen fort.

vous ne sachiez infiniment mieux que je ne saurais vous le dire? Et quelle circonstance ou quel incident de ma vie vaudra la peine que vous y preniez un intérêt de 5 minutes? Quoiqu'il en soit, je mettrai volontiers toute vanité et toute modestie de côté pour continuer à être tout bonnement Filzyg- Midas') comme devant!

N'est-ce pas un Vendredi saint que Dante aperçut Béatrix? Ou bien est-ce Péti'arque qui rencontra Laure? Quoiciue je vous écrive d'une chambre excellemment garnie de quelques centaines de volumes des mieux choisis, je ne veux pas éclaircir ce doute de ma crasse ignorance, m'en rapportant à votre omniscience pour la solution. Une singulière coïncidence de cette année qui touche ma fibre superstitieuse, c'est tpie le F"" Janvier était un Vendredi, le 2 Avril, fête de mon patron, se trouve être le Vendredi saint, et le 22 Octobre, jour de ma naissance, sera encore un Vendredi !

Qu'est-ce que de nous, disait Bossuet, de quotidienne mémoire à Woronince! A propos de Bossuet, notre Tacite me va merveilleusement. On pourrait assez justement appliquer à certaines thèses Bossuétiques que nous avons discutées ensemble ce qu'il dit des Cimbres (on en a plus triomphé qu'on ne les a vaincus]; de plus, cette exclamation résumerait assez complètement une de vos conversations de P. (tant ils ont dégénéré non seulement de la liberté, mais encore de la servitude!'-) ).

Je me suis assez intelligemment établi ici à Czarny-Ostrow chez le C*'' Przezdziecki, beau-père de notre jolie belle personne de Niemirow, et Maréchal du gouvernement depuis 27 ans. J'habite un charmant appartement (celui de sa belle-fille) avec une excellente cheminée et une bibliothèque singulièrement bien choisie. Comme heureusement il n'v a aucune femme

1) Filzyg, der Clavierlehrer der Prinzessin Marie in Woronince. Mit dem Namen Midas, des phrygischeu Kiinigs, der Ailes in Gold vevwandelte, was seine Finger beriihrten. bezeiclmete die Fiirstin gern Liszt. Sie schenkte ihra auch einen Goldbarren, der die Geschichte des Midas darstellt und sich im Weimarer Liszt-Mnseum befindet.

2) Anspielung auf polnische Znstiinde.

dans la maison , je jouis d'une très grande liberté — toute la matinée jusqu'à 2 heures je ne bouge pas de ma chambre.

Hier je me suis remis, par parenthèse, à rafistoler un ancien Titan (pii vous rappellera agréablement certaines sublimités d'inspiration et d'harmonie de compositions de votre neveu!') Et l'après-dîner se partage entre le whist et lorchestre du Comte, qui est je crois le meilleur de la contrée, et assez bien composé pour exécuter tolérablement quelques ouvertures de Rossini, Donizetti, voire même le Freischiitz et Oberon'^^).

Tout à Theure il vient de nous arriver un C'*^^ Or. qui m'a été sympathi(|ue à Kamieniec. Il a été au Caucase, et plusieurs années à Pétersbourg. Je l'ai engagé à se faire présenter à Woroniuce, l'assurant bien qu'il n'y rencontrerait pas maille de bas bleu, ce qui lépouvantait si fort! Parlezlui donc «Traité de stratégie» comme vous m'avez régalé du «Traité d'instrumentation»! Or., que je n'ai jamais vu tant à son désavantage qu'à Woronince, m'est de plus agréable ressource ici. Il saisit vivement, ce qui le dispenserait à la rigueur de comprendre avec justesse et de sentir avec profondeur. Je crains qu'il ne soit de ces terrains où la bonne semence lève vite, mais sur lesquels s'abattent tout aussitôt les nuées d'oiseaux (non pas du ciel), comme dans la parabole de l'Évangile.

Mardi de Pâques je quitterai Czarny-Ostrow, Jeudi concert à Krzemieniec, et Dimanche ou Lundi d'après je serai à Lemberg, où je vous prie d'adresser, si tant est que vous ayez le loisir de m'écrire. De Lemberg je vous écrirai quelles nouvelles j'y ai trouvé de Paris et Vienne. En attendant je mâche à vide, vivant de souvenirs et de vagues espérances, ce qui est un régime comme nu autre. Me permettez-vous,

1) Prinz Engen Wittgenstein, kiinstleriscb begabter Neffe der Fiirstin, durch ein von ihm modellirtes Médaillon E. Wagner's in weiteren Kreisen bekannt gewordeu.

2) Viele russische Aristokraten bielten sich damais ein Orchester, das sich aus ihren Dienern und Leibeigenen, deren jeder ein Instrument spielen musste. zusammensetzte. Aucli Fiirst Wittgenstein hielt sich ein solches.

jyjmo ig^ psse^ ^q VOUS rappeler mon ancieu protégé B. et de mettre à vos pieds l'expression de la plus respectueuse reconnaissance de votre nouveau protégé, qui ose se recommander à la continuité de vos gracieuses bonnes grâces.

Filzyg-Midas.

Bravo! Voilà ce (jui peut s'appeler mettre les gens bel et bien en belle et bonne veiue de poésie Scandinave ... ou transluuaire. Peste! quels coups de brosse et ({uelles fines touclies de palette ! Vos belles phrases déchaînées à propos de je ne sais quelle rivière déchaînée m'ont fait un très grand plaisir. Il y aurait de quoi faire là une belle symphonie, si je n'étais trop bête pour la faire.

Mon séjour à Lemberg a été excellent sous tous les rapports. Vous ne sauriez croire quelles flatteuses bienveillances, et quelles honorables sympathies j'y ai rencontrées et réveillées pendant ce dernier mois que j'y ai passé en entier. Comme concert, au point de vue Belloni, le niveau de Kiew a été presque atteint. J'ai eu vraiment à me louer de toutes gens et de toutes choses, et j'espère aussi qu'on n'est guère disposé à se plaindre de moi. Résumé total: 7 ou 8 concerts, dont 4 personnels. Au dernier, pour me passer une petite fatuité par parenthèse, quelques dames, M™® Krasicka, la P^^® Liechtenstein, M""^ Lewicka, etc., se sont mêlées d'arranger la salle et ont suppléé Belloni, en tapissant toute mon estrade de fleurs. Force dîners et force soupers. 3 ou 4 relations vraiment intéressantes, qui pourraient devenir des amitiés si les circonstances y contribuent — et dont je vous parlerai plus au long, car ce ne sont pas des étrangers pour vous. Enfin une dette et un lien de plus contracté avec un pays, pour lequel je ne suis pas non plus un étranger, et auquel je sens me rattacher par mes meilleurs côtés, d'intelligence et d'entrailles.

Dans trois jours je serai à Jassy. Je vous demande d'ajourner jusqu'en Juillet la grâce si touchante que vous voulez bien me faire, en me permettant de laisser un souvenir de ma triste personne à votre fille.

J'ai lu Lucrezia Floriani^) qui vaut la peine d'être lu, même par les gens qui ne font qu'une légère consommation de ces sortes de productions. Les idées et le st3'le sont d'une fermeté et d'une limpidité rares. Le principal personnage est en quelque façon le portrait en prose et en robe de chambre de l'auteur; tout aussi bien que Lélia'^-) en était la statue, et si vous aimez mieux suivre la comparaison, le portrait en poésie avec les larges draperies du manteau lyrique. Le second personnage^ le prince Karol (Chopin), est dessiné avec une finesse et une malignité mélancolique, qui ne peut être complètement sentie que par le petit nombre de ceux qui auraient voulu aimer en dehors d'eux-mêmes, extravaguer par rayonnements, expansion et dévouement continu, mais qui ont bien \dte rencontré le tuf et se sont mordu les doigts, eu faisant un beau jour cette triste découverte que le jeu n'eu vaut pas la chandelle. A revoir donc bientôt M™® la Princesse, daignez toujours disposer de moi comme de votre très entièrement dévoué et reconnaissant

Czernowitz, 23 Mai 1847. Filzyg-Midas.

Jassy, Mai 1847.

(Cette lettre a été interrompue pendant cinq jours.)

Je vous ai écrit en quittant Czernowitz, il y a deux jours, mais je suis si enchanté de trouver quelques lignes de vous ici que je me sens piqué d'émulation, sans tenir nul compte

1) Roman George Sand's, in dem sie sich selbst und Chopin, letzteren wenig schmeichelhaft, portriitirte.

2) Gleichfalls ein Sand'scher Roman.

du régime d'humilité forcée, auquel il faut bieu que vos amis se résignent!

Comme je suis heureux de ce que vous me dites de Berlioz et que vous paraissez bien le compreudre et bien le sentir d'intelligence et d'âme'). Nous discuterons à Odessa si nous y songeons votre thèse «qu'il est plus facile d'avoir du génie qu'un goût parfait». Thèse qui contient beaucoup de vide, comme toutes les thèses qui frappent d'abord par leur justesse et par leur profondeur. En attendant je ne sais si on n'embarrasserait pas un peu M"^ le docteur Pic de la Mirandole en lui demandant de citer ses héros de goût . . . sans ou avec génie. Ce n'est ni Shakespeare ni Dante ni Byron ni Goethe ni Voltaire ni M"® Saud ni Molière ni Béranger ni etc. etc. Le goût est chose négative et le génie affirme et affirme toujours.

Mais réservons ces ergotages pour Odessa, où ainsi que je vous l'ai écrit, j'arriverai au commencement de Juillet. Dans trois jours je m'embarquerai à Galatz pour Constantinople, car je préfère de beaucoup d'y aller directement dès à présent pour avoir notre plein mois de Juillet à Odessa, puisque vous ne devez y arriver qu'à la fin de Juin. Je \dens d'avoir un catarrhe de chieu qui ne m'a pas encore quitté, malgré quatre jour de transpiration et de lit. Peut-être même mou voyage de Constantinople sera-t-il retardé d'une huitaine de jours, car je ne suis guère sur mes jambes, et c'est tout au plus si je puis écrire sans étourdissements.

Pendant cette semaine de retraite forcée, j'ai parcouru un volume des Girondins de Lamartine. C'est très uoble, très sympathique, très humain et très beau enfin, nonobstant toutes les critiques mesquines et tracassières, ou systématiques contre la personne de Lamartine qu'on en a pu faire.

A propos de Lucrezia Floriani dont je vous ai parlé dans ma dernière lettre, ou m'écrit de Paris: h. F. a généralement déplu. Le talent n'a pas suffisamment couvert la vulgarité

i; Die Fiirstin liatte in Petersburg Berlioz' Bekunntschaft gemacht.

(le cette confession. Il paraît toujours qu'elle veut quitter Chopin pour cause d'ennui et que lui se cramponne. Cependant il y a déjà eu déménagement, un prochain départ pour Nohaut^) seule. Enfin le public est dans la confidence d'une lutte entre la pitié et le dégoût, dans laquelle pour qui connaît M'"^ Sand, il est certain que la pitié ne l'emportera pas. » 2)

N'avez-vous jjas engagé Ernst'^) à venir passer la saison des bains à Odessa? Il vous aurait été agréable, car c'est une bonne et honnête nature, chose rare parmi mes très honorables et très honorés collègues.

Savez-vous qu'il me prend parfois des peurs que nos beaux projets d'Odessa ne tombent dans l'eau? Mais je ne veux pas laisser gagner cette veine-là en moi. Quoiqu'il advienne, n'est-ce pas Madame, vous me resterez bonne et généreuse, telle que vous êtes et telle que je vous admire?

Voici les premières lignes que j'écris depuis six jours que je viens de passer au lit. Donnez-moi bientôt de vos nouvelles et adressez Constantinople à l'ambassade d'Autriche. Tout à vos pieds. F. L.

12 Juillet 1847, Constantinople.

Au moment où vous arrivez à Odessa je pars pour Galatz. Je serai donc encore retenu par une dixaine de jours de quarantaine et quatre ou cinq jours de voyage, après lesquels nous reprendrons le très long fil de notre labyrinthe d'idées et de rêves. Permettez-moi d'ajourner jusque là et détails et généralités de voyage, et de me borner simplement pour aujourd'hui à vous dire en toute hâte combien je suis heureux de l'idée d'aller vous retrouver.

Tout à vos pieds. F. L.

1) George Sand's Landsitz.

2) Es kam zu dieser Zeit zum Bruch zwischen G. Sand und Chopin.

3) Der beriihmte Geiger Heinrich E. 18H — 65).

Jeudi, 4 Septembre 47.

Voilà iiu beau et maguifique rayon de soleil, pour mon réveil! Mon cœur en est tout inondé de joie et vous bénit de toute sa tendresse et de toute sa force! La journée d'hier n'a été que terne, pour moi. Une assez longue conversation avec Belloni m'avait donné du ton , en rapprochant le terme de notre beau et charmant revoir de Woroniuce. Je me promets bien de ne plus aller à Poltawa, et ne comprends guère ce que j'irais y faire. Nous aurons ainsi nos deux fêtes qui feront quatre, car nous les fêterons selon les deux calendriers. Ne m'écrivez donc plus passé le 15 Septembre, car je me mettrai probablement déjà en route vers le 22 ou 24, et les communications de poste sont si lentes dans ce pays, que vos lettres ne me trouveraient plus. En tout cas je vous préviendrai de mon arrivée. Pour aujourd'hui, adieu.

J'ai fait hier la connaissance de Knorre-), qui est comme vous savez non seulement une célébrité, mais une illustration européenne. Il doit me conduire à S heures à l'amirauté et me montrer en détails ces savantes et positives merveilles.

Mon concert est fixé à demain Vendredi, et Samedi matin je partirai pour Elisabethgrad.

Soyez calme et forte, comme il convient à ceux qui ont tout droit, toute raison et toute justice pour eux. Ne vous laissez ni abattre ni ronger .... et puisque les fleurs du printemps sont si luxueusement abondantes, les fruits de l'automne ne nous feront certes pas défaut. A vous de cœur et d'âme.

Vous avez attaché à cette bague une idée de patrie, et je vous ai répondu que ma patrie était votre cœur; en vous

1) Nach Wiederbegegnung in Odessa concertirt Liszt von neuem. 2 Astronom. Director der Sternwarte zu Nicolajew.

."^i Seit October 1847 war Liszt wieder der Gast der Fiirstin in Woronince gewesen. Er nntcrbricht seinen weiter bis gegen

priant de la garder à votre doigt, Je vous ai dit (iu"elU' me serait ainsi gardienne de mon bonlieur.

Veuillez et sachez la garder , aux heures mauvaises et tristes. Toutes celles qui m'éloigueront de vous, le seront pour moi, et remettez-la moi au doigt, quand je vous retrouverai, en rendant toute joie à mon âme.

[Woronince,] 10 Novemljre 1847, F. L.

Lemberg, 22 Janvier 1S48.

«Hélas nous voilà dans les lettres», écrivait M"® de Sévigné de bavarde et gracieuse mémoire. Cela ne durera guère, je vous le promets et me le promets davantage à moi-même. En attendant, puisque force m'est d'imiter je ne sais quel héros de Corneille, et de me «résoudre de vivre sans bonheur:, tâchons de tirer le meilleur parti qu'il se pourra de nos lettres et laissons y tout courir, faits, mots, idées, infinis de souvenirs et infinités d'espérances.

En fait de faits je n'eu ai pas encore à vous raconter, car sauf quelques voleries de juifs et d'aubergistes, et des retards de quelques heures qui ne m'ont pas permis d'arriver à Radziwillow avant 4 heures de l'après-midi Lundi, et à Lemberg 26 heures après, il ne s'est rien passé qui valut la peine d'être détaillé. Mais j'ai à vous rendre compte de ma première négociation diplomatique au nom de ma souveraine, dont je me sentirai toujours le très indigne serviteur, quoique certes, il n'y aura pas de ma part manque d'empressement et de bonne volonté à la servir !

Eu conséquence j'ai fait arrêter ma voiture devant la porte

Ende Januar 1848 ausgedehnten Aufenthalt daselbst jetzt nur eine Zeitlang. nm in den KreisstUdten Podoliens zu concertiren und den Einladungen der benachbarten Gutsbesitzer zu folgen.

1; Von "Woronince scheidend, bringt Liszt zuvorderst seine Virtuosenreisen zu endgliltigem Abscbluss.

de Hausner'), et tout barbu et crotté que j'étais, j'ai franchi bravement le couloir qui conduit à Tantichambre de son comptoir et de là me suis avancé en chevalier jusqu'à son cabinet. Mon entrée a été si énormément brusque que M"" Hausner en est resté comme cloué sur sa chaise. Mais il ne convenait guère à votre plénipotentiaire d'être reçu assis par Son Excellence. Je me nommais donc avec une modestie d'autant plus assurée que mon interlocuteur tenait un numéro de VAllgemeine Zeitumj dans ses mains, qui jusque là paraissait l'intéresser davantage que ma visite. Mon monosj^Uabe décliné, en homme bien élevé et au courant des célébrités contemporaines , M'' Hausner se leva élégamment de toute sa longueur et de toute sa hauteur ... Je lui tends ma main et lui explique rapidement le motif et le but meiner Erscheinung^ dans son comptoir. Or voici le résultat de mes informations. La lampe d'Eugène qu'on croyait en bronze et que j'ai pris sur moi de déclarer en marbre de Carrare — en profitant de cette occasion pour accuser en haut relief et très ronde bosse la haute et ronde vocation au bosse artistique de Ms'' le Prince Eugène — cette lampe, ce chef-d'œma'e exquis Cjue je me fais des reproches sanglants de n'avoir pas demandé à voir de mes propres yeux . . enfin cette merveille de l'imagination et de la pensée, figurez-vous la brutalité des lois prohibitives des douanes ! — elle est tout bonnement rangée dans la classe des objets de fantaisie, commune en vil métal, et par conséquent elle n'a pas pu vous être envoyée jusqu'à présent.

Le hasard m'a servi d'ailleurs en me faisant rencontrer, quelques heures après mon entrevue avec Hausner, Charles 0., attendant des chevaux de poste à deux stations de Brody, venant de Paris et se rendant à une de ses terres auprès de Kiew, et de là aux contrats de Kiew^). Je lui ai naturelle-

1) Ein Speditenr.

2 Unter »les contrats de Kiew« ist der dort allwlnterlich stattfindende Geschaftsabschluss der russischen Gutsbesitzer zu verstehen.

ment endossé votre pendule de voyage! Pourvu qu'il n'aille pas commettre d'erreurs et oublier la petite pendule destinée à Farfadet . . . Dieu sait que je l'aurais coiffé moi-même de trois bonnets de femme, si seulement vos malheureux bonnets étaient arrivés!! Je n'avais pas le plaisir de connaître Charles 0. Il voyage avec un officier prussien ou saxon qui est le HIs de la belle M'"'' Heygendorf, laquelle était la très belle de feu S. A. le Grand-duc de Weymar Charles-Auguste. Sa mère vit toujours à Weymar, et je lui fais chaque fois avec grand plaisir quelques visites tendres et pieuses, en Thonneur de Goethe et Charles-Auguste. Mais bon Dio! Pardonnez-moi tous ces sauts et soubresauts, parenthèses et digressions . . . Mais voyez-vous, il n'y a moyen de parler avec les gens, que quand on n'a plus rien à leur dire, et c'est notre cas . . . très rare, très exceptionnel, je vous prie de croire . . .

Mais bon Dio ce Charles-Auguste n'était rien en comparaisoa de mon Charles, très auguste! ... Il n'a su faire de Goethe ([u'une Excellence avec 3 ou 4000 Th. d'appointements, tandis (jue le mien . . . mais ici la langue manque à la pensée, et la plume trahirait même la langue! 0. m'a confirmé, ce que W Hausner m'avait déjà annoncé officiellement, — c'est qu'Abd-el-Kader était décidément pris, et en route pour Paris. En voilà un qui sera lion, et un lion numide! Aussi que la jeune D^^® de Lucques, M"® de Berry, avait déjà pris possession du Duché de Parme. De plus. M'"® Kalergis') à la suite de la mort d'un de ses oncles, un C® Nesselrode, (lui habitait les bords du Rhin, d'où la famille est je crois originaire — avait bien quitté Paris pour quelques jours, ainsi que me l'écrivait Belloni. Mais elle y est revenue, et y passera l'hiver. Vous verrez probablement 0. à Kiew. C'est un jeune Polonais, de l'école brillante et coloriste! Si je ne me trompe, c'est le même qui a provoqué de la part d'une danseuse de Berlin, un très beau dévouement d'écus, fait à propos et avec grâce, au moment où l'autorité — butorde par essence — allait

r, Die Liszt durch lange Jahre befreundete spatere Frau V. Moukhanotf, geb. Grafin Nesselrode.

le coffrer pour quelques légères dettes. Ou cite de plus de lui quelques traits à la Teleky i) que j'oublie. J'ai pris rendezvous avec lui en Septembre ou Octobre prochain, à sa terre aux environs de Kiew. En attendant faites-vous livrer votre pendule, au plus tard aux contrats.

Prochainement je vous copierai quelques extraits du Paradis pcrchi.^ avec commentaires. Pour aujourd'hui je vous cite seulement ces deux bribes de vers:

So fail not tliou, icho thee implores : For thou art heavenly, she an empty dream.

For contem2)lation Ite^ and vulour forined, For softness she, and sweet attractive grâce; He for God onh/, she for God in him!

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