Musikdirector in Weimar
— Tenons, et «tout sera sauvé!» Votre octave d'abcès disparaîtra au physique et au moral, et vous vous reprendrez à dormir, et à vivre.
Dimanche, minuit.
Ces lignes seront les dernières que vous recevrez de moi, d'ici à longtemps. Nonobstant vos arguments de passion, de cœur et de raison contre mon voyage d'Eilsen, je partirai après-demain par le premier train et arriverai Mercredi.
Ne craignez pas, pour l'amour du ciel, d'être mise en balance avec l'Institut, et d'être trouvée trop légère de poids, comme vous me l'écrivez. Ayez un peu de confiance en moi, quoique peut-être je ne la mérite pas suffisamment, et laissezmoi vous aimer pour nous deux à la fois, et même nous trois, car ne je veux pas séparer Magne de nous.
J'ai été à la cour de ce matin. M""* la Grande-duchesse m'a demandé si j'avais des nouvelles d'Eilsen. Je lui ai répondu que je n'en avais pas reçu ce matin. Du reste, j'étais, je crois, assez visiblement ému — et n'ai presque pas parlé. Le concert de ce soir était brillant, et je suppose qu'on m'en fera compliment demain.
Senffi) de Leipzig est arrivé ce matin. Ou vient de souper chez moi: Joachim. Cossmann, Stor, Walbriil, Montag, Seufl", Raff, Szerdahély et Frankl.
Brockhaus-) m'a euvoyé ce matin aussi quelques exemplaires de la Fondation- Goethe. Je vous eu envoie un, comme exemplaire d.''auteur. Pendant mon absence, ou en reliera quatre pour les Altesses.
Dans le Journal des Débats, j'ai trouvé l'annonce de l'atlas que je vous joins ici, afin que vous le communiquiez à ]\j;me patersi, qui pourra acheter pour 12 francs un ou\a-age qui en coûtait 120 autrefois. Si la Légende céleste vous tentait, on pourrait également en faire l'acquisition, soit pour
1) Musikverleger und Herausgeber der »Signale« 2 Der Leipziger Verleger.
nous, soit pour les enfants. Ma mère vient de mécrire une longue lettre que je n'ai pas encore lue et que je vous apporterai à Eilsen.
Bonsoir, très chère toute seule! Que la bénédiction et la paix du Seigneur reposent sur vous, et puissiez-vous êti'e consolée après avoir tant pleuré! Vous êtes mon refuge, mon espoir et tout mon amour.
Le train n'étant pas là encore, laissez-moi vous dire une fois de plus, combien je vous aime exclusivement et souverainement, mou très bon et doux ange ! Combien je me sens pénétré de part en part de votre amour, et comme abîmé dans l'infini de sa lumière et de sa tendresse. Non, me disais-je en quittant le petit chemin de traverse qui conduit à Eilsen, et reprenant en pleurant la grande route — il ne s'agit plus de théories à savoir si telles affections, tels entraînements ou tels oublis sont coupables, ou se pourraient légitimer, ou du moins excuser ça et là. Pour ce qui est de moi, ma vie et mon âme se fondent et se résolvent tout entier dans mon amour, absolu et infini. ]\Iais de grâce et au nom de cet amour, ménagez-vous, guérissez, et calmez un peu vos fièvres du corps, et vos fièvres de 1 âme. Vivez pour aimer, et pour me donner tout ce que Dieu dans sa libérale mansuétude m'a réservé de bonheur, de joie et de félicité!
a Avril.
Halle, 3 Avril 1851.
Comment faire autrement avec ce papier, que de vous écrire d'abord, chère très chère! Hélas, il m'est doux et triste de vous écrire — mais je ne veux point m'appesantir sur cette nécessité, transitoire et courte, j espère.
Mon voyage jusqu'ici s'est passé sans autre incident, que la rencontre prévue de ce 3F Kapaun fCarlowa qui m'a fait
1 Nach Liszt's Abreise von Eilsen.
faire la ooimaissauco do sou tU*. Hdhi und Lieb/iaber à Brnuswiok. Vous verrez le jeuue homme à We^nuar — il l>araft iutelUgent et résolu. Dans le même wagou se trouvait larohitecte. Professor Starke. Kapauu m'a dit qu'il était rareliiteote favori du Koi de Prusse et du P^^* de Prusse. Il vouait de Coblence et se rendait à Berlin. C'est un homme parfaitement simple, et comme il faut de manières. Moller doit le connaître, car il e$t d'origine Bîickobonrgeoise. A l'instar du bel exemple que vous m'avez douué avec Chorlej, je n'ai pa* manqué de protiter de l'opportxinité d'uu voyage eu chemin de fer. pour l'endoctriner du mieux que j'ai pu à l'idée de la GMtAf-Stifttm^. Un de mes voisins de wagon qui revenait de Londres, nous a parlé do la fameuse bouteille de fabrique française, dans laquelle trois personnes pourraient être assises — de la livre de coton qui filerait l'espace de six milles anglaises — du modèle du pont jeté sur je ne sais quel bras de mer du Comté de Walos (demandez à la §chahatte '] j et encore d'autres produits et concepts du génie humain, qui figureront à l'Exposition de Londres. De plus, le même individu m'a prêté, et même me donna en cadeau le dernier îs* de la Ke^Tie Britannique, qui contient un excellent article sur le dernier siècle de la république ■ — je vous renverrai — et une analyse détaillée v.voau roman anglïïîs: P'.^ftf et taSlettr — que j'ai lu avec intérêt
Deuîs-' " ''-'1 !.^ i^ ■• .^:.v,u tC très rendu, à Wevmar. La répr : ; — dont l'affiche figure toujours
dans Uk — est annoncée pour 4 heures sur la
c%^WftV, Tendresse à Magnet la Sohahatre, et
prions V -ons réunisse et nous unisse bientôt —
même ar^x ye-.ix ces gens malveillants. La branche de palmes est là sur la table — et vous la retrouverez avec les deux oamélias. à Wevmar
r Prinme&siu Msrie
Samedi, 5 Avril, 7 heures du matin.
Bonjour très clière. Comment vous sentez-vous? Môller est-il content de vous? Guérissez-vous enfin?
Arrivé hier matin à 9 heures et demie par \n\e pluie battante, je me suis rendu de suite — sans auparavant venir ici — au théâtre pour la répétition du Lohengrin. Elle a duré jusqu'à 1 h. 1/2 pour le premier et la moitié du second acte — et de 6 à 9 h. pour la fin du second et le troisième. Dans l'intervalle j'ai dîné à VErhjmnz, et suis venu ici pour ouvrir mes paquets et lettres. Dans le nombre, il s'en trouve une de Brockhaus, qui me paraît convenable et que je vous envoie. On m'a dit hier que l'article de Stahr ') avait paru dans la National- Zcitung. MuUer vous l'aura sans doute communiqué. Je crois qu'il sera convenable d'envoyer de 50 à 60 Th. à Brockhaus. Dites m'en votre avis. Les 50 exemplaires sont ici.
Entre les deux répétitions, j'ai fait une «lecture» (prononcez ce mot en anglais) à Rafl", en lui relisant sa dernière lettre devant Joachim, ce qui a bien duré une bonne heure. Raft' ne s'est pas beaucoup défendu, et s'est simplement excusé en disant qu'il ne savait ce qu'il écrivait la plupart du temps. «11 n'est donc pas surprenant, lui ai-je répondu, qu'il vous arrive d'être traité en conséquence». A 9 heures, Genast^) m'ayant proposé d'aller souper quelque part, je l'ai invité avec Raff, Joachim, Cossmann, Stor — qui se conduit avec plus de tact qu'il n'y avait lieu de l'espérer — Szerdahély et M"^ Jacobi, le secrétaire de l'Institut, de venir à l'Altenburg — oîi ils ne sont restés que jusqu' à 10 h. ^2- J'étais brisé de fatigue — et n'ai pas voulu vous écrire sons cette impression. Je me suis donc mis tout bonnement au lit, pour dormir de tout mon sommeil de paysan. A 9 heures
1) Adolf St. 1S05 — 76 . der Scliriftsteller , nachmals Gatte der Schriftstellerin Fanny Lewald.
2) Eduard Genast fl797 — 18G6;, Weimarer Hofschauspieler.
ce matin, il y aura de nouveau répétition de Lohengrin — et des trois actes s'il vous plaît, ce qui durera jusqu'à l h. ' .2- Dans l'après-dîner, j'aurai l'agrément d'écrire une demi-douzaine de lettres — entre autres aussi à votre amie la C*^^ Schlick '), car il faut que je réponde au sujet de son violiste d'amour.
Je ne verrai la Cour que demain ou après. Ziegesar est attendu aujourd'hui. Demain après les quatuors de Joachim et après la messe — je ferai ma visite à M°® Schwendler. Si vous m'avez donné d'autres commissions pour Weymar, soyez assez bonne pour me les rappeler, car 1" Institut me causera beaucoup de distractions.
Tendresses à notre chère Schahatte, et écrivez bientôt.
Dimanche, 7 h. '2 matin.
Je compte aller à l'église, en me levant. Ma première prière, la première respiration de mon âme est pour vous, en vous. Sojxz bénie de votre amour et de votre tendresse, qui sont la meilleure part de ma vie et que je choisis à toujours!
Pauvre crétin, il a tant et tant de devoirs! Ce soir, Lohengrin, demain matin, répétition de Don Juan^ l'après-midi, répétition du concert de Mardi, Mardi, David joue à la Cour, Mercredi, Don Juan, Jeudi, Vendredi, répétitions pour les concerts des veuves, etc. etc. La troisième représentation de l'opéra de Raflf est fixée à Samedi prochain. Après l'explication que j'ai donnée à Raff, j'ai pensé qu'il était plus digne de ne me mêler en aucune manière de la direction de son opéra. J'en ai dit mes motifs à Ziegesar: «Soit que l'ouvrage réussisse davantage, soit qu'il plaise moins à la prochaine représentation, la chose me sera également désagréable. Si le succès augmente, j'aurai l'air d'avoir fait une leçon à Raff, et s'il diminue, on ne manquera pas de m'en rendre responsable.» Cet argument ayant paru juste à Zie-
1) In Prag, Schwester des beriihinten General Schlick.
gosav, il m'a dispensé du hritoiinement ce jour-là, ce qui rae fait gagner au moins une matinée dans cette semaine.
Hier, Monseigneur m'a fait inviter à dîner en tête-à-tête avec lui. Sa femme étant toujours au lit n'a guère pu apparaître, et personne d'autre n'avait été invité. Il était de bonne et agréaljle humeur, et nous avons causé très au long de l'article Gutzkow [qu'il avait gardé pour m'en faire la surprise, tout en n'imaginant pas quil pût être de (iutzkow 'i), de la Goethe-Stiffung^ de la l)rochure que Sclioll-) vient de publier à Weymar sur la Goethe-Stiftung et que je vous enverrai aussitôt que je l'aurai parcourue. Dans le courant de la conversation, alors qu'il me disait qu"on ne pouvait pas prévoir que l'expérience des projets de Berlin tourneraient ainsi court . . . je lui ai répondu: «II est des cas où il s'agit précisément de devancer l'expérience». Plus tard je lui dis ma définition de l'opinion qui a paru le frapper. En tout cas, mon opinion à l'égard de la (:loi>the~Stiftung et de son prince -président'^) , comme nous l'avons intitulé, ne se modifiera pas de si tût.
Voici la lettre de Rellstab^) et son petit article (|ui est fort Inenveillant. Son journal est la Vossische Zcitung. Par la poste d'aujourd'hui je \ou3 envoie quelques numéros du Tagehlall de Weymar , où vous trouverez aux chapitres des annonces pa}és (pieltiues drôleries concernant mou humble individu, qui vous amuseront. Ne perdez pas ces petits bouts, car il faudra les faire figurer dans votre all)um de journaux, où Weymar et la Goethe-Stiftung formeront une ruljriciue à part.
I Cari n. (ISIl— 78;, der Dichter iind Schriftstellcr. Siche sein diesbeziigliclies Sclireiben: La Jlara, »Briefe bervorragcnder Zeitgenossen an Fr. Liszt-. 1kl. I. Nr. 115.
2; ArchaologundKuiistschriftsteller, nachmals Obcrbibliothekar in Weiiuar, braclite den Plan in anderer Fonn aïs Liszt.
:s Dièse RoUe war von Liszt dem (iroï^sherzog zugednclit.
4 Ludwig R. ;i7',l'J — 18G0, lierliner ]\Insikrefercnt und Ronianscliriftsteller.
La M ara, Liszt-Biiefo. IV. (J
Lundi matin.
Votre première lettre m'est parvenue hier dans l'aprèsmidi. Je ne l'ai lue que le soir tard au lit, car ce n'est qu'à ce moment que j'ai pu me recueillir et me laisser pleurer d'amour et de reconnaissance. Je n'ai point de paroles à vous dire .... Mon âme se fond en la vôtre brisée et dilatée dans l'infini de l'amour, de l'adoration, de l'extase.
Au lieu de se faire traîner par un cygne, le pauvre Lohengrin-Beck eut été obligé de faire son entrée avec un chat ... . dans la gorge, si la représentation avait eu lieu. Aussi à 10 heures du matin, je reçus avis de cet événement si funeste pour l'Institut. On a donné je ne sais quelle comédie, au grand désappointement de plusieurs arrivants de quelques lieues à la ronde. Au nombre de ces visiteurs se trouvait un M"^ Riccius, directeur des concerts de VEiiterpe à Leipzig, et littérateur d'un certain renom. Je l'ai régalé d'un exemplaire de la Fondation- G oethe, qui nous vaudra un assez bon article dans les Grenzboten^ recueil littéraire qui n'est pas sans importance.
De plus, je vais atteler liafl' et Millier à ce char si embourbé dans le sable des indécisions de la Goethe-Stiftunrj^ et quoiqu'il arrive, nous resterons pour le moins aussi dignes que Boccage!') A 9 h. Ya» j*^ ^uis allé à l'église catholique, mais imaginez mon chagrin, l'office était terminé alors que j'arrivai! A 1 heure, j'ai passé chez M™® la Présidente Schwendler, mais elle n'a pas pu me recevoir étant au lit, par suite de quelque grippe, je suppose. L'après-dîner s'est passé à expliquer Lohengrin à Riccius, et à causer. La Grandeduchesse m'a fait inviter à une soirée improvisée pour parer au contretemps de la remise de Lohengrin. Il n'y avait eu tout qu'une quinzaine de personnes au plus, les Watzdorf-), les Beust3) et le Baron d'André, Ministre de la république
1) Franzosischer Schauspieler, Freund George Sand's.
2) Minister.
^) Graf B., Hofmarschall.
frauçaise, qui échange son poste de Dresde contre celui de La Haye, et en conséquence est venu ici pour prendre congé de Cari Friedrich. La Grande -duchesse m'a demandé des nouvelles de Schahatte et de vous, et M™® Fritsch m'a dit tout haut en parlant de vous: «Il est désolant que la Princesse ait tant à souffrir, elle est bien aimable et bonne». Monseigneur m'a reparlé de la brochure de Scholl qu'il doit m'envoyer aujourd'hui. Vous en aurez un exemplaire demain. On vient de m'envoyer les deux articles de Stahr, qui me paraissent avoir très bonne tournure. Je les ai mis sous enveloppe pour Monseigneur et ne les lirai qu'après qu"il me les aura rendus.
J'étouôe de petits devoirs d'épingles, et de grosses répétitions. Nonobstant la maladie de Beck, il faut Do}t Juan cette semaine, et deux concerts et peut-être Lohmgrln avec nouvelle répétition ! Voici l'Institut qui survient .... Ma pauvre, on vous a pesée, mais on vous a trouvée «douce et légère», comme le fardeau de l'amour divin.
La lettre de Wagner à Miiller') est positivement restée à Eilsen. Tâchez de la retrouver, et envoyez-la moi aussitôt. Joignez-y une autre d'un musicien à Prague, Krall, je crois, en petit format.
Mardi, 8 Avril 1S51, 11 heures du soir.
Vous avez eu une de ces bonnes et nobles pensées, comme il n'en vient qu'à vous — au sujet de la ClausS'^). Sa mère vient de mourir ainsi que vous l'avez lu dans les Signale^ et la pauvre fille va se trouver arrêtée dès le début dans sa carrière. Daiis votre prochaine lettre, dites-moi de quelle façon M""' Patersi a rempli la mission , que vous lui avez confiée. L'idée qu'au milieu de tant de souftrances, d'inquiétudes, et
1) Regierungsrath Franz M. iu Weiiuar ISOd — 70), der schriftstellerisch warm fiir Wagner eintrat.
2) Wilhelmiiie C. Pianistin. nachiuals Gattin des Schriftstellers Szarvady in Paris.
de chagrins — vous avez pensé à une pauvre fille, à demicantatrice, m'a ému jusciuatix larmes. Je vous bénis du fond de mon cœur pour cette sublime faculté d'invention, que vous savez déployer dans votre inépuisable bonté.
Je n'ai pas encore lu Stalir — mais en revanche, je me suis quasi donné une indigestion à avaler la sotte tartine de SchoU. Les deux chiftbns, qui forment une demi-feuille d'impression environ, ont été imprimés à Weymar, chez je ne sais qui , et publiés en cachette. Il y a de quoi faire rire les poules, comme je l'ai dit avec assez de mauvaise humeur à Monseigneur ce soir — «à voir les propositions ([ue fait votre conseiller». Nous en causerons plus au long à votre retour, car malheureusement les sottises positives qu'il débite, sous une forme très vague et pâteuse — ne laissent pas que d'avoir certaines racines, auxquelles je ne veux guère toucher. Quand vous aurez lu cet embryon de brochure, vous comprendrez ma pensée. Le retranchement de la Poésie et de la Musique dans le projet qu'il propose, est assez significatif. Hier, en remettant un exemplaire à la Grande-duchesse, je me suis permis de dire avec cette modeste assurance que vous me connaissez, que ces pages avaient en tout cas un bon résultat — celui de remuer quelques idées .... Ce à quoi on m'a de suite répondu que M'^ Scholl avait aussi fait une publication analogue .... Vous comprenez que je n'ai rien ajouté, et qu'il ne me reste désormais qu'un parti à prendre, et à garder — c'est de me taire complètement et de prier Monseigneur de me laisser eu repos avec des questions oiseuses, qui ne peuvent mener à rien. Il ne m'en coûte guère, vous le savez, pour m'arrêter à ce parti pris, et à sa grande surprise, je l'y ai très nettement préparé dès ce soir.
Il y avait aujourd'liui concert dans la salle des Faucons. J'étais de si fâcheuse humeur tout le temps, que je n'ai même pas songé que je vous avais vue là! . . . Tout le monde m'a demandé de vos nouvelles — et Cari Friedrich en particulier m'a dit d'une manière charmante qu'il fallait espérer que vous reviendriez bientôt. La Plotz est venue à moi, pour avoir plus de détails. Je lui ai dit tout bonnement que vous étiez
un tant soit peu surprise, qu'elle ne vous ait pas écrit, etc. Je ne me sens guère eu train (Vamahilités, (luand vous n'êtes pas là, ma pauvre toute seule! et ne mâche guère les mots, afin d'éviter de mâcher à vide le reste de mes jours.
J'ai fait retirer le coft're de Buckebourg, et chercherai vos livres demain matin. Mais en avez-vous réellement besoin? Quand revieudrez-vous donc? Je me sens cruellement seul et dénué sans vous. Il va sans dire qu'il ne faut ni demander ni accepter darticle dans le journal rouge. Autant vaudrait inviter des loups, pour applaudir le Tannhauser .
A la ])rochure j'en joindrai une autre, qui a tout autrement le sens commun — si j"en juge par limpression que mont fait quelques phrases détachées sur le <i Free-tradey> . Elle m'a été envoyée sous bande, je ne sais par qui — prol)ablement par l'auteur dont j'ignore le nom. Sa conclusion me paraît être identique à celle de Prondhon. L'article de Lemoine m'a charmé, et je le relirai encore. Toutefois je m'arrange mieux de Shakespeare que du roi Salomon, dont les images me choquent. Vous avez bien raison, il n'y a que les catholiques pour aimer! Du moment qu'on se rapproche un peu de liome, on comprend mieux lamour.
Puisque vous me faites de nouveau la même question, à savoir si j'ai eu froid en voyage — je vous réponds en toute sincérité non — au contraire, jai en très chaud! Bonsoir, très chère et unique. Hermanu va porter ces lignes encore ce soir à la poste, afin qu'on vous les apporte pour «petit café» que bon Dieu donne. «Mon bon Dieu, guérissez-la et donnez-la moi».
Jeudi, 10 Avril, 1 heures.
Vos lettres me parviennent ordinairement à 2 heures.
Bien de nouveau ici. Samedi soir, Lohengrin^ et Dimanche, concert avec la Symphonie de Berlioz, la(iuelle je trouve plus admiral>Ic encore que par le passé.
Donnez-moi votre avis — car malheureusement je suis nu
homme de notes, mais nuUemcut iiu homme de chifl'res! A tel point, que je suis embarrassé de chiflfrer mes accords! Je comptais n'envoyer que 50 Th. à Brockhaus — mais puisque vous m'engagez à être large, j'irai jusqu'à 7 5 — pour monter au chiffre de 100 exemplaires. Brockhaus ne fait certainement pas une mauvaise affaire — mais comme il se conduit honorablement, et que les circonstances lui donneront sûrement lieu de se conduire de plus en plus honorablement — je suis tout à fait de votre avis qu'il faut: GleicJœs mit Gleicheni vergelten. Je vous bénis, et vous adore — comme votre âme sauvée qui est toute entière et uniquement vôtre à jamais.
Huit jours de lit! Ma pauvre pauvre, et plus chère! Cette pensée m'obsède et m'endolorit jusqu'au fond de l'âme, où je porte votre lit et vos quatre murs d'Eilsen, tout le long du jour. Bon Dieu, dites-lui de prendre son lit, de le mettre sur son dos et d'arriver ici. Avec votre grâce, elle a fait des choses plus extraordinaires .... Guérissez-la, consolez-la, aimez-la du divin amour que je voudrais ajouter au mien . . . si défaillant, si brisé, si peu au niveau du sentiment que jai de sa vertu et de sa tendresse inégalables!
Hier soir, on a exécuté le Harold de Berlioz, et cela d'une manière qui m'a quasi satisfait. Nous avions fait quatre répétitions, et de l'avis de Ziegesar, jamais notre orchestre ne s'était montré ainsi à son avantage. Le concert était donné au bénétice des veuves des membres de la Chapelle. Mais hélas! la salle elle-même présentait l'aspect d'une veuve éplorée, car il n'y avait presque pas de monde. M'"^ la Grande-duchesse m'a fait demander dans sa loge, pour me complimeuter particulièrement sur la très bonne exécution de la Symphonie, etc., et me témoigna en même temps son regret que le public se trouvât si clair-semé! Ce à quoi je n'ai pas manqué de répondre très nettement: que tant que Son Altesse Impériale désirerait qu'il y ait de la musique à Wey-
mar, je tâcherais qu'on en fasse, et de la meilleure possible. Mais que depuis longtemps j'avais pris mon parti, pour ce qui tient au public de Weymar, lequel ne forme tout au plus qu'un zéro échancré.» Assertion qu'on a coutume de m'entendre faire et développer dans l'occasion, mais qui semble de temps à autre causer un certain déplaisir à Monseigneur, qui ne demanderait pas mieux que de voir dans Weymar le meilleur des mondes possibles.
Pour vous décrire la Symphonie de Berlioz, il me faudrait vous faire un feuilleton. Il y a dans cet ouvrage comme dans Lohengrin un chaut caractéristique pour Harold. Ce chant se mêle admirablement à la mélodie du Chant des Pèlerins ^)^ à la Sérénade du Montag)iard des Abruzzes'^]^ et même à V Orgie des Brigands'') — tantôt pour les dominer, tantôt pour leur servir de support, de relief ou d'assombrissement. Nous donnerons une après-diner à l'analyse détaillée de cette œuvre, qu'on ne peut pas traiter d'une façon banale. A propos, notre article Lohengrin a paru dans V Illustrirte Zeitung, mais on ne me l'a pas encore envoyé. Stôr, Joachim et d'autres qui l'ont vu, m'assurent qu'il fait un effet superbe. Dans le même concert, Jadassohn a assez bien joué la Polonaise de Weber en mi majeur , que j'ai instrumentée. Ce morceau a produit un excellent effet, et deviendrait aisément populaire, si j'avais occasion de le jouer.
Puisque vous me demandez des nouvelles de Weymar, je tâcherai de satisfaire tant bien que mal à votre curiosité. Permettez-moi seulement d'être bref, car Weymar avec la perspective de votre lot à Eilsen, m'est lourd à porter! Ziegesar est encore indécis, s'il doit garder ou non la Fastliuger *). Je ne me mêle d'aucune façon de ces questions, d'importance majeure. M''® Meyer cjui en tout cas ne sera engagée qu'en remplacement de la ITauboldt — chantera Elvire la semaine prochaine, ,1e ne Tai entendue qu'à une demi-répétition de
1), 2) u. 3) Titel der verschiedenen Stitze der Ilarold-Symphonie.
4) Opernsiingcrin.
Don Juan — que je n'ai pas voulu prolonger, la reprôsentatiou de l'ouvrage ayant dû être ajournée. C'est une assez grande personne de 20 ans environ, qui a un assez bel air — mais comme je ne bouge guère de chez moi à l'exception des répétitions, représentations, et obligations de la Cour, je n'ai pas encore fait sa connaissance plus particulièrement. Geuast me l'a simplement présentée, en qualité d Elvire au théâtre.
Raff se conduit assez raisonnablement. Son Alfred ne sera donné pour la 3™** fois que vers la lin du mois, ou au commencement de Mai. Il m'a demandé de le diriger, sous prétexte qu'il lui serait utile de l'entendre — mais je m'en dispenserai purement et simplement. 11 travaille à un article pour les Gicuzhotcn sur mon activité à We3auar, et ma valeur d'artiste — voire même de compositeur sérieux. 11 a aussi commencé son article sur la Fondatiun-Gocthe^ et a écrit à Brockhaus à ce sujet.
Jl Avril 51, S heures du matin.
Samedi, 12 Avril.
Je me suis fait un régal en dînant seul, dans notre chambre de travail — et de suite après je me suis mis à lire vos fatrasies que je n'avais pu encore parcourir, faute d'une heure ou deux que je pusse y consacrer. Vos pages sur la bibliothèque de Monasterzyska '] et les trois livres qui vous frappèrent si vivement dans votre enfance : la Bible de Koyaumont"-^), l'histoire romaine, et Shakespeare avec Roméo et Juliette — m'ont profondément attendri. Vous êtes Ijien la plus adorable, la plus prodigieuse, la plus tendre, la plus incroyable et inespérable nature de femme qu'on puisse rêver! Je le sais depuis longtemps, mais l'intime conscience que j'ai de la hauteur de votre vol — car vous montez, montez, jusqu'à cet ange Gabriel que vous voyez dans un rayon, inter-
1) Schloss des Grossvaters der Fiirstin. in dem sie geboren wurde.
2) Eine illustrirte Bibel.
cepté par les jalousies de la hiltliothèque de Monaster/yska, au-dessus de la Vierge — me donne parfois des ravissements que je ne saurais décrire. Vous, vous savez parler, et mon bon Sansonnet^) est vraiment d'une éloquence sublime, quand il vient à jaser de ses souvenirs denfauce .... Lemoine -) serait ])ien surpris de l'auditoire qu'il trouverait en vous, et vous lui feriez taper un bien autre Roméo encore — mais ](eut-étre M"" Bertiu^) y mettrait bon ordre, et s'offrirait luiluéme pour les coupures et changements! Avez-vous le Shakespeare de Gervinus? Si vous ne l'avez pas encore acheté, ne le faites pas — car vous le trouverez ici.
Mon pauvre TIingehn\^] Vous ai -je montré une copie nuancée de ma main au crayon rouge — celle que j'a\'ais envoyée à Haslinger pour Timpression? Au haut de la première page, j'écrivis ces mots dans je ne sais plus quelle \ille de Gallicie — pas Lemberg: Ce Lied est mon testament de jeunesse. Je ne me doutais guère alors qu'il se trouverait quelqu'un pour l'écouter de la sorte — car comment aurais-je imaginé que je rencontrerais une femme pareille — et que cette femme voudrait devenir la mienne! — Ma bonne, vous voilà redeveuue Job et Lazare. Bon Dieu, guérissez l'âme de mon âme, la vie de ma vie!
Dimanche, 7 heures du matin.
J'étais si fatigué du Lohcugrin hier soir, que je n ai plus fait mettre à la poste ces lignes. Après le théâtre, je suis revenu ici avec Ilârtel, le Docteur ^j, Joachim, Raif et Szerdahély. Ilârtel ne s'est pas prononcé pour le Lohenr/rin. Vous avez déjà pu observer en passant à Leipzig sa discrétion un peu distraite. Elle est évidemment l'indice d'une supériorité qui pourrait être d'emprunt, mais réelle chez lui. Je
1) Sansonnet, Staar, Scheizname der Turstin. 2; L. schrieb die Feuilletons im Journal des Débats. '•V, Besitzer des Journal des Débats.
4 Liszt's Lied auf llerwogh's Text: »Ich niiichte hingehn wie das Abendrotli .
5) Einer der Chefs der Firiiia Brcitkopf u. Hartel in Leii)zig.
lui offris un beau souper — nonobstant la conversation languissait passablement, ce qui me convenait fort — même à l'intention de Ilartel, avec lequel je tiens à rester en très bons termes. Vers minuit je l'ai reconduit, le temps étant assez beau — jusqu'à l'hôtel de Kussie. En revenant ici, je tombais de sommeil et de fatigue. Je me suis fait réveiller de bonne heure, afin de ne pas manquer la messe. J'avais été interrompu hier dans ma lettre — car si je prends le temps de lire vos lettres, je n'ai plus celui de vous répondre! — Aujourd'hui ce sera M'' le curé, lequel s'avise de dire sa messe de meilleure heure maintenant.
Avant d'aller prier, je vous envoie une petite friandise — la lettre de Humboldt, à laquelle je laisse même son enveloppe.
J'ai écrit hier matin à Scholl. Ce matin même à 10 h. '/a. Dimanche des Rameaux — nous avons répétition pour le concert de ce soir, dont je vous enverrai le programme. Pourquoi n'êtes-vous pas là, pour entendre la Symphonie de Berlioz? Adieu, tendresses à Magne, et mettez-vous en demeure de guérir.
Dimanche des Rameaux, 13 Avril.
Voici les premières violettes du printemps. Je vous les envoie à vous qui êtes mon printemps éternel, et ma fleur emparadisée! Croyez-moi, Carolyne, je serais aussi fou que Roméo, si je le trouvais fou ! Mais puisqu'il faut vouloir vivre et savoir mourir, que puis-je vous dire? La vraie morale se moque de la morale, et la vraie philosophie se moque de la philosophie. L'amour seul pleure de l'amour — ses larmes silencieuses coulent en moi, depuis que vous vous êtes révélée à moi comme le signe visible, la parcelle de Dieu même, tel que mon âme le comprend et l'aime. J'ai été à la messe ce matin. Je vous dirai quand vous reviendrez, quelle prière j'ai fait. Il me serait presque impossible de vous l'écrire — mais permettez-moi de vous envoyer nue toute petite branchette des palmes qu'on y a distribuées. J'ai envoyé Ilermann chez
le curé, pour en prendre quelques-unes; il lui en a remise une, en lui disant que c'était la toute dernière qui lui restait. Adieu , ma Thérèse-Juliette , dites à votre mère, qui est dans la tombe maintenant, que votre amant et l'époux de votre âme, vous aime. Que sa mémoire soit bénie à jamais par nos humbles cœurs. Donnez une de ces petites violettes à Magnet.
Mardi, 15 Avril 1851.
Je suis très fatigué ce soir et vais me coucher de bonne heure, chère. Je vous envoie simplement une lettre de Belloni — et si vous permettez, je lui répondrai que je n'ai plus d'objection capitale à ce que le Chopin soit imprimé dans le format Charpentier — car il me paraît difficile d'exiger davantage des Escudier. Le petit volume pourra d'ailleurs avoir très bonne tournure — et je ne crois pas qu'il y ait un avantage notable à ce qu'il soit imprimé grand in 8^'", comme les Confidences. Malgré cela, je suis un peu chagriné et passablement contrarié de ce changement — car j'imagine que ma pauvre en sera mécontente. Réflexion faite, je ne répondrai pas à BclIoni, et vous charge de ce soin. Diteslui de quelle façon vous entendez que la chose soit faite. Je ne crois même pas qu'il puisse y avoir une différence de 500 fr. Belloni grossit d'ordinaire les comptes d'autrui. Réfléchissez un instant et ne prenez pas la peine de me motiver épistolairement votre détermination. A l'avance je suis très convaincu ([ue vous ne pouvez ne rien faire, qui ne soit le mieux possible. Dites seulement à Belloni que je vous ai chargée de répondre définitivement à sa lettre — et demandez-lui à quelle fin il va à Londres. Dans la lettre que je lui ai écrite hier, je l'ai déjà averti que j'allais m'occuper de l'opéra de Schubert'). Vous pouvez lui répéter qu'en Juin, je compte lui envoyer la partition de piano complète.
Bonsoir, très chère — je suis triste de toutes vos tristesses,
1; »Alfonso und Estrella«.
et ne sais vous dire nutrc diosc, si ce n'est que je vous aime bien îui delà de ce qui jxMit se dire.
Je vais commencer ma négociation de Siegfried — peutêtre réussirai-je! ') Merci d'avoir diplomatisé avec Moller pour obtenir un article à la Gazette de Cologne. Aussitôt que Dingelstedt 2) aura publié le sien dans la Gazette d'Augsbourg, je lui écrirai pour lui demander un mot à Schiicking, Directeur du feuilleton de la Gaz. d'Augsbourg, qui ne me refusera certainement pas. Il me resterait encore une autre voie, mais je ne la choisis pas pour le moment. En tout cas, nous trouverons notre compte dans la publication de la Fondation-Gocthc et si on ne fait rien de notre idée à Weymar, ce sera tant mieux. D'une part, les gens d'ici sont de force à gâcher les meilleures choses, et de l'autre — il vous restera 5000 Th. pour une église catholique! Quel désappointement pour ce païen de Goethe!
Pour la Clauss, je ne sais plus trop (pioi vous dire . . . C'est ma façon de penser comme Brid'oison. Par les motifs que je vous ai donnés avant-hier, il ne convient pas de pousser les condoléances au delà de certaines limites. Mais je vous vois d'ici faisant votre figure la plus chinoise, en apprenant la nouvelle d'une installation chez une cantatrice, du calibre de la Ungher^j! Chère, cpie vous êtes adorable dans votre répulsion des «cantatrices, du factice, de l'aristocratie pourrie, des nigauds qui courent à leur perte et y précipitent la ruine du pays», etc. Jeanne Elisabeth Carolyne! Ces trois noms vous vont merveilleusement — mais ne m'en voulez pas si je vous trouve encore plus d'analogie avec Elisabeth qu'avec Chrysostome et S* Charles Borromée. Cette triple nature forme la trilogie de votre être, si prodigieusement un
1) Liszt wollte den Grossherzog fiir Auffiihrung von Wagner's »Siegfried« gewinnen.
'1] Franz D. (1814^81;, Dichter und Dramaturg. wurde 1857 Intendant der Weimarer Hofbiihne, spliter Geueraldirector der Wiener Hoftlieater.
'à) Caroline Ungher-Sabatier, gefeierte Biihnensangerin (1803 — 1877).
et divers — et dont rimivers entier n'offrirait pas à mon sens nu exemple aussi captivant — aussi incomparable pour moi. Nos violettes se sont rencontrées en route, lîonsoir, chère! Votre Lohengrin, au(|uel votre cœur fait un 8' (irai, vous aime.
jVIercrcdi, 1 heure du matin.
Je veux vous dire simplement bonsoir. J'ai énormément causé avec Monseigneur à un second dîner tête-à-tête en l'honneur de la Goethe&tiftuncj. Il m'est impossible d'avancer un pas de plus! J'ai passé ma matinée à travailler à ma Polonaise — je voudrais la mener à bonne fin avant Pà([nes. Ne reviendrez-vous donc point la semaine prochaine? Bon Dieu, bon Dieu, rendez-la moi! J'attends votre retour pour envoyer le Lolmigrin à Brockhaus; cette publication ne presse pas. Par la poste de demain, je vous expédierai V Illuslrirte que j'ai fait demander à Leipzig et qui ne m'est pas encore parvenue. 11 me faut écrire de 4 à 5 lettres par jour à des gens que d'ordinaire je ne connais ni d'Adam ni d'Eve — et ((uand vous n'êtes pas là, je ne me sens ni cœur ni esprit. Je ne songe qu'à votre maladie, à vos abcès, je ne vois (pie votre lit — et Magne — et puis j'entends les cris de cet enfant au-dessous de vous. Ma respiration s'oppresse et d'ailleurs, à quoi bon respirer et vivre sans vous, loin de vous!
On exécutera la Symphonie de Berlioz une seconde fois, eu votre honneur. J'en suis déjà convenu avec Ziegesar — et nous en causerons tout au long dans cette chauibre, si triste, si morte sans vous.
Avez-vous reçu le numéro de la France musicale (|ui contient le N° 8 des articles C'hojjin ! (Jomme il m'en est parvenu un exemplaire, j'ai crainte qu'on ne vous l'ait pas envoyé. Si c'était le cas, écrivez-le moi, et je vous l'expédierai de suite.
llaff travaille à ses deux articles, (jui paraîtront proeliainement. Le frère de Lehmann ') m'écrit aussi de lIaml)ourg
1) Emil L., Schrirtsteller in llainluirg. l'.ruder der Liszt befrenndeten Maler Ileinrich mid Rudolf.
qu'il publiera prochainement un article développé dans le Correapondant de Hambourg^ journal très répandu. Je vouà l'enverrai aussitôt que je le recevrai. Bonsoir, mon bon et doux ange. Que Dieu vous rende bientôt à moi!
Jeudi, 1 7 Avril, G heures du soir.
Hélas, hélas, j'espérais vous revoir cette semaine. Comment êtes-vous? Parlez-moi davantage de vous, car vous êtes ma seule pensée et ma seule vie. Que serais-je sans vous? Mon passé ne se justifierait tout au plus que comme un paradoxe, et quant à mon avenir — vous savez que j'y renonçais, si vous ne l'aviez pris en main comme un ange de salut.
Vous me demandez des nouvelles de la Grand-duchesse. Je ne l'ai vue quune seule fois, depuis mon retour, et pendant cette heure, on était fort occupé de musique et de nouvelles compositions. Depuis 8 jours, les dévotions de la Semaine S'*^ ne me permettent pas de la voir. Elle a constamment gardé les plus délicates convenances à votre égard — et j'ai tout lieu de croire, d'après ce que me dit Monseigneur, que son intérêt et son sentiment pour vous sont restés les mêmes. Ne vous ti'oublez donc aucunement à ce sujet — elle ne vous fera pas défaut, j'en ai la persuasion intime — car comme vous l'avez très bien observé, il y a du Marc-Aurèle dans son cœur.
Lôwy 1) vient de m'envoyer deux journaux de Vienne, qui contiennent de courts articles mais élogieux sur la Fondation- Goethe. Je les communique à Monseigneur avant de vous les expédier. Par la poste d'aujourdhui, vous recevrez seulement la Berliner Musikzeiiung^ où il y a un assez long article sur le même sujet. Demain, j'enverrai à Moller les portraits de Kinkel et Hecker, faits par un jeune artiste d'un véritable talent à mon sens — dont je vous reparlerai dans l'occasion. 11 se nomme Wolf, et mérite, ce me semble, qu'on s'intéresse à
1; Simon L.. Wiener Banquier, Freund Liszt's.
lui. Dites à MoUev que ces deux portraits lui \iennent de ma part — attendu que je m'intéresse à l'artiste qui les a dessinés, et que je pensais qu'ils ne lui seraient pas désagréables. Nous causerons aussi occasionnellement sur ma paternité à l'égard des jeunes artistes de l'autre sexe. Aussitôt que nous serons mariés, ce que bon Dieu fasse bientôt! — ce terme-là sera parfaitement eu son lieu et à sa place. Mais d'ici là, permettez-moi de le dire, je dois m'abstenir et de paternité, et d'amitié officielle, aussi bien que de galanterie, etc. Quant au C*® Grocholski que vous me citez, il n'y a guère de danger, ce me semble, que je m'avise de le prendre pour modèle. Du reste, vos réflexions sur la politesse, qui est un entre-deux confinant d'une part à l'indifférence, et de l'autre à la galanterie, sont extrêmement justes. Sans être Roméo, je me sens pourtant très fort d'humeur et de nature à dire: «Qui est Rosalinde? Je ue connais pas Rosalinde. »
Bonsoir, très chère, toute seule ! Vos lettres parviennent régulièrement chaque jour , et sont pour moi la manne du désert. J'écrirai à Magnet pour Pâques. Demain et après, je voudrais travailler quelques heures.
Samedi, 7 heures du matin, 11) April 1801.
Je suis très cliavmé, chère et très clière, que la petite friandise de la lettre de Ilumboldt vous ait été agréable. Vous commentez très ingénieusement, et avec votre éloquence chrysostomique, les petites ligues ascendantes de Humboldt.
Belloni a raison d'être parfaitement satisfait des éloges de Berlioz dans les Débats — mais vous avez encore plus raison d'y voir des recoins et des réserves .... Toutefois comme vous voyez quelque fois en gros, eu masse, et très eu noir — je crois qu'en cette circonstance vous avez mis particulièrement vos lunettes grossissantes et jaunes. î^n somme, je n'ai certainement pas à me plaindre de Berlioz — et nos rapports personnels, j'en ai la conviction, s'amélioreront encore
par la suite. Quand vous aurez euteutlu le Ilarohl^ nous nous mettrons à l'œuvre du feuilleton — pour le(|uel je i)r('])arerai les matériaux, aussitôt que j aurai expédié mon Concerto et les Fducles Paganini à Hartel.
Monseigneur vient de me renvoyer les deux bouts d'article de Vienne, sur la Fondation- Goethe — que je vous joins. — Bonsoir, je me sens encore bien bête, et cruellement indigne de vous.
P. S. Je vous envoie aujourd'hui l'article de Frankl sur Raff, et une lettre de Simson que chère jVlagnet vous déchiffrera. Il me semble qu'il serait assez à propos de r(''])oiidre à la Plotz. Tâchez de lui parler de quelque chose^ dans \otre lettre, car cette correspondance indéfiniment prolongée dans le vide, finit par ressembler à du patchouli évaporé.
Jusqu'à présent je n'ai fait de visite à qui que ce soit, mais après-demaiu, je ferai uue petite tournée et irai chez la Fritsch, Schwendler, Plotz et Marshall'). J'ai essayé d'une autre voie pour arriver ù la Gazette de Cologne. Nous verrons si elle réussira, mais j'espère. Elle n'est d'ailleurs nullement comproiuettante. Que Dieu vous garde et \ous conduise vers moi!
Mardi de Pâques, 7 h. '/j "l'itin.
Voici plus de 24 heures que je ne vous ai écrit, et je m'en sens tout malheureux. Je reprends donc à Dimanche, et aurai assez de choses à vous dire. Vous l'avouerai-je franchement? La musique de notre église catholique, et en particulier l'organiste, m'a crispé les nerfs à tel point le Dimanche des Rameaux, que je me suis demandé si j'irais à l'église le jour de Pâques — me sentant tout à fait incapable de me recueillir pendant une heure à des sons ainsi discordants. Quand vous êtes là, c'est autre chose. Mes yeux se tournent
1) Secretar der damaligen Erbgrossherzog-in .Sopliie.
vers vous, et ceKa me tient lieu de prière; mais sans vous, cette musique me déchire si fort les oreilles que je ne puis plus prier. Hier, je me suis fait informer à quelle heure M"^ le curé disait sa messe basse, et j'irai demain à six heures et demie du matin. Vous savez (ju'en général ma dévotion ne va pas au delà d'une messe basse. Peut-être y a-t-il encore une raison musicale à cela — mais je ne veux pas examiner les causes de ma tiédeur, et vous dirai tout simplement que le Dimanche de Piuiucs après vous avoir écrit, j'ai préféré me mettre à mon piano. Vers dix heures, Hermaun m'apporta une carte de visite de Prokesch, autrefois ministre d'Autriche à Athènes, maintenant ambassadeur à Berlin. Je l'ai connu un peu à Vienne, et il ma toujours porté beaucoup de bienveillance. C est un homme remarquablement distingué, et qui passe pour un de nos meilleurs diplomates. Il a pvtblié aussi dans sa jeunesse, plusieurs volumes sur l'orient, etc. J'en suis encore à. me demander à propos de quoi et de qui il est venu à Weymar, où il n'est resté que quelques heures, venant de Berlin et repartant dans l'après-midi pour Leipzig. 11 n'a pas voulu se présenter à la cour, et n'a vu personne ici. Aussi M"'^ la Grande-duchesse n'a pas manqué de m'aborder aussitôt, après le dîner du Dimanche de Pâques, auquel ou m'avait invité, avec ces mots: < Vous avez eu la visite d'un grand diplomate.» Je ne comprends toujours pas comment la Pâques russe a pu coïncider cette année avec notre Pâques? — Bref, Prokesch est resté une bonne demi-heure à l'Altenburg, et je me suis oÔ'ert à lui servir de Cicérone pour les chambres (ioethc, Schiller, Wieland et Ilerder au château — ce qu il accepta. Sa conversation m'a beaucoup intéressé — entre autre, je me souviens d'un mot qui me frappa sur M'' de Radowitz, qu'il tient aussi bien que tout le monde pour un homme éminent: i:Alle seine Bcrechnungen sind richtig^ abcr die Zahlcn &ind falscJi.-» Je restai donc jusqu'à midi avec Prokesch, et eus soin de lui montrer les trois tableaux de Preller'\ dans la chambre
I Friedrich P.. der grosse Landschaftsmaler 1SÛ4 — 78;. war Liszt sehr betVeundet.
La Mara, Liszt-Driefe. IV. 7
de l'Empereur Kicolas. Il découvrit à l'un d'eux une analogie avec un groupe du Titien qui est à Rome, et fut frappé du talent de Preller, au point de dire qu'il ne pensait pas qu'il y eut en Allemagne un second peintre de cette vigueur de talent, capable dexécuter trois paysages de l'ordre de ceuxlà. En quittant Prokesch, je me rendis chez Joachim. On exécuta, par liasard, un des derniers Quatuors de Beethoven en la dont lAdagio est ainsi désigné : Canzone di ringraziamento alla Divinità cVun guarito. C'était là ma véritable Pâques. Je pleurais, je priais, je me sentais presque auprès de vous dans cette chambre aux quatre fenêtres. J'aurais voulu que ma journée liuit là. En rentrant pour m'habiller, je trouvai votre adorable lettre, ^Christos voukres-^ et puis celle de Magne, qui cette fois-ci me fit fondre en larmes. A trois heures dix minutes j'étais pourtant au château. Yitzthum m'a de nouveau raconté quelques fragments seulement de votre histoire d'enfant à Fulda'). Monseigneur m'avait placé vis-à-vis de lui, et a beaucoup causé avec moi pendant le diuer, sur Lacordaire, Montalembert, et je ne sais sur qui et sur quoi. Il s'est pris de goût pour le père Ventura ^j dont le portrait figure dans \' Illustration de Paris, avec un article assez critique. Comme je lui ai positivement promis que je lui procurerai enfin la lettre de Ventura à l'archevêque de Dijon, vous me rendrez service en rappelant cette commission à M™® Patersi. La Clauss est très bien embarquée pour le quart d'heure, et jusqu'à ce qu'elle \àenne réclamer mes services, il n'y a pas lieu à lui faire des avances.
Pauvre! De quelles infâmes malversations et machinations on vous rend ^dctime! S 000 roubles argent réduits à zéro ! ! ! C'est incroyable. Je vais transcrire ce petit passage de votre lettre et le communiquer par écrit à Vitzthum.
1) Die Furstin batte in erster Jugend mit ihrer Mutter Deutschland bereist. In Fulda erkrankte Letztere an der Cliolera . und die Tocbter pflegte sie so tapfer. dass man sie bei ihrem darauffolgenden Besuch Weiraars als Heldin feierte.
2) Bekannter italienischer Prediger.
Hélas! je n'y puis quasi rien. Patience, portons notre croix et tâchons de rester bons et lionnêtes, envers et contre tous.
Je vous ai expédié hier le numéro 8 de Chopin^ avec un nunu'ro de V Allgcmeine au bas duquel je vous ai expliqué l'origine et la signification probable du petit bout d'article de Vienne sur la Fondation- G neihe. J'y ai joint aussi le Correspondant de Hambourg. Cet article est d'Emile Lehmann, un i'rère de Kodolplie et Henri. Je n'ai fait que le parcourir très à la hâte, mais il m'a plu, et j'espère qu'il vous fera la même impression. J'attends aujourd'hui \ lllustrirte avec Lohengrin. Vos idées sur la publication allemande de ce travail, ne manquent assurément ni de justesse ni de cette longue vue, ((ui vous est propre. Je conviens qu'il y a eu de ma part comme un grain bellonique dans l'empressement que j'ai mis à faire paraitre dans Xllluntrirte notre Lohcngrin. Cependant je crois qu'il n'y a point lieu à le regretter, pour toutes sortes de petites raisons, dont l'ensemble forme un total assez déterminant. Je vous les expliquerai «re?-ba volant'. Demain, j'enverrai à llrockhaus la version originale, que j'ai ajournée jusqu'ici à cause des fêtes de Pâques. Peu après votre retour, vous en aurez les épreuves.
Je vous rends grâce de vos crucifères! Imaginez que je voulais vous envoyer une Heur de la Passion, mais je n'ai pu m'en procurer d"authcuti(i[ues le Vendredi saint. Cela ne m'empêcha pas de faire des réflexions très analogues à celles que vous m'écrivez.
Laroche de Vienne ') est ici depuis Vendredi. Nous lui avons donné un dîner pi que -ni que à \' Erhjjrinz à sou arrivée. C'est un homme de GO ans, mais encore vigoureux et assez vert. Il a paru hier, dans le rôle de IVIéphistophélès, ce qui m'a déterminé à aller au théâtre, où on ne me voit jamais à l'exception des jours où j'y suis d'obligation. Doris Genast'^j faisait Marguerite. Aujourd'hui, Ziegesar donne un dîner en l'honneur de Laroche, auquel j'assisterai. Le soir,
1 Der Hofburgschauspieler.
2) Schauspielerin. uachmals Gattin Joachim Raff's.
nous avons Don Juan. J'ai fait faire trois longues répétitions, et présume que louvrage marchera convenablement. Pour demain jai invité à souper Otto Wigand, le libraire de Leipzig, et Laroche.
Vous me demandez pourquoi David nest pas venu. Le même soir on donnait pour la première fois au théâtre de Leipzig un Singspiel de Mendelssohn, dont joublic le titre, et en sa qualité dun intime de Mendelssohn, David n'a pu manquer à cette fête de famille. Mais on l'invitera de nouveau, au prochain concert de cour.
J'aurai fort à faire cette semaine — et j'ai peur que vous trouviez mes lettres fort brèves. Au nom du ciel et du bon Dieu, revenez!
La Spohr est à Brunswick, ainsi vous lentendrez. Il est possible que les Zigcuncr me fassent une seconde visite, avant d'aller à Londres. Szerdahély m"a très naïvement confié, en combien ils avaient contribué au succès ^Alfred — si bien que les Weymarois se sont piqués au jeu, à la seconde représentation.
Rafï" termine son article de la G oethestiftung et se mettra aussitôt à la besogne de mes manuscrits, selon votre très légitime recommandation. Adieu chère et très chère ! Faisons en sorte de humer le plus d'air printanier possible à travers les fentes de vos portes, ainsi que vous me lécrivez — et ne nous écrivons pas plus longtemps!
Ma pauvre pauvre Carolyne! Vous ne pouvez même pas m'écrire ... et il vous faut souffrir, souffrir toujours. Comment ne serais-je pas écrasé par ce sentiment, auquel s'ajoutent la distance, l'inquiétude, les sinistres fantômes, mon abandon, les devoirs de cet abhorré respect humain! Le tii\dal égoïsme de cette pendule de la vie de coutume, où tant d'heures sont marquées par la lâcheté et l'impuissance! Ma pauvre mais plus chère Carolyne, combien je me sens misérable sans vous, je ne saurais jamais vous le dire. Manger, ))oire, dor-
mil', 1)attre lair de vaines paroles, est-ce doue là vivre? Et que puis-je faire autre chose sans vous — sans vous qui êtes la tiamme de ma prière, l'arc-en-ciel de mes souvenirs, l'étoile de mes espérances, le soleil de ma foi — et tout, tout- mon amour! Cher Magnet, je vous en supplie, écrivez-moi demain, et puis demain encore. Dites-moi comment est votre mère. Je ne dois point partir — voilà du moins ce que je dois me dire — et pourtant Dieu le sait, si en recevant les lignes de votre chère écriture, j'ai pu avoir une autre pensée que celle de vous rejoindre aussitôt. Plaignez-moi un peu d'être si stupidement raisonnable .... mais voyez-vous, ma vie, jusqu'à ce que j'aie senti vos cœurs battre dans le mien, s'était passée à attendre. «Attendre quelqu'un qui ne venait pas», comme l'a dit le Poète. Et mou cœur s'était changé en pierre — mais de cette pierre Dieu a tiré, par vos larmes, une source jaillissante, et rejaillissante jusqu'à la vie éternelle. Chère Carolyne, je ne veux ni image, ni symbole, ni présent, ni avenir — mais vous seule. Vous êtes l'être de mon être, et l'Ame de mon âme. IMais je m'aperçois que tout cela ne sont que des vains mots. Est-ce là ce que je veux dire? Non. «Laissez-moi dormir ... To die^ to sleep'.-» Quelque soit le réveil, je meurs eu vour> et ne veux que mourir en vous. Que le Seigneur ait pitié de moi! Il n"a pas repoussé la prière du bon larron. C'est avec le même sentiment que je m'écrie: Seigneur Jésus, faites-moi miséricorde!
Jeudi de la semaine de Pâques 51.
J'écoute notre rosaire, et le dirais avec vous, si je pouvais me transporter dans cette chambre. Mais ainsi délaissé, je puis à peine vous comprendre, et vos paroles adorables ne me ])arviennent que comme une musique insaisissable à l'ouïe, et (jue rànic seule entend p:ir lirisciiieuts.
28 Avril 18(J1. Lundi soir 10 h. 1/2- Il y a eu ce soir concert dans les Goethe- Zimmer; je vous en joins le programme. En fait d'étrangers, on remarquait le P'^'* Charles de Prusse et sa femme, et le P'® Albert de Saxe — héritier du trône — jeune homme de quelque 20 ans. Ils ont été invités pour servir de parrains à la dernière fille de Monseigneur , qu'on a baptisée hier soir. La cérémonie a été de tous points semblable à celle que vous connaissez.
Etant en retard d'une lettre, je ne vous parlerai aujourd'liui que de la Fondation-Cj oethe, dont vous voulez bien encore vous occuper. Il a paru quelques articles ces jours derniers sur notre brochure , notamment dans les Grenzboten N" 1 7 du 24 Avril — Literarisches Centralblatt N'* 32, Avril — et dans V Europa de Leipzig N° 32, 19 Avril. Ce dernier article est le seul que j'ai lu. Il met en parallèle notre plan avec celui de Scholl, et conclut par trouver du bon dans l'un et l'autre. A propos de Scholl, je lui ai à peu près craché mon opinion hier, avant la cérémonie de la chapelle. Froriep') qui se trouvait à côté de Scholl, en a eu sa part. Ce sont des collègues pour Chelard, et il u'}- a pas moyen de marcher avec ces gaillards. Dans deux ans, nous verrous avec iiui nous aurons à marcher. En attendant, Monseigneur écrit quelques lettres — et se pénètre peu à peu de notre plan — en me répétant qu'il n'en adoptera jamais d'autre. Je lui ai dit nettement la situation des choses, et ne manquerai pas de lui répéter les plus tristes vérités sur sa résidence et capitale.
L'article de Raft" partira demain, et vous l'aurez aussitôt qu'il paraîtra dans le journal de P»rockliaus. Je suppose que l'auteur A' Alfred se sera distingué cette fois, car il y a beaucoup travaillé. Je n'ai pas montré celui de Lehmanu.
1) Arzt in Weimar, gebijrte zur Schuirsclien Oppositionspartei gegen Liszt.
Plus tard, quand il y en aura davantage, j'en ferai un paquet que je communiquerai à Monseigneur. J'ai regretté de ne pas pouvoir accepter l'oftre de traduction, que me fit Lehmann — mais il ne me convient pas de mengager davantage dans cette question, avec telles ou telles personnes dont je ne puis pas disposer absolument, et avec sécurité. J'ai répondu aÔectueusement et poliment à Lehmann. Peut-être aurai-je occasion de profiter de sou offre plus tard. Je vais faire demander les journaux dont je vous ai parlé, ou mieux, vous pouvez les demander occasionnellement à Gerhard, eu lui recommandant de \"0U3 envoyer au fur et à mesure dautres feuilles, s'il y paraissait des articles sur ce sujet. A Leipzig tous les journaux arrivent, et il lui sera aisé d'en faire collection pour vous.
Ne me grondez pas, mais je n'ai pas trouvé un moment pour lire les N"^ 8 et 9 du Chopin. J "étouffe de devoirs, et ma cervelle se brouille de chiôres et datiaires. Oli, que je porte envie à votre rossignol d'Eilsen! Et que je changerais volontiers dexistenee avec lui, pendant le temps que vous êtes absente!
Voici un long billet de M™'' Scheffer. J"ai parcouru le feuilleton de Berlioz, hier, à la hâte. Il me semble traiter Gounod assez sérieusement, et je m'accommoderais mieux de cette critique, que d'un certain genre déloges qu'il prodigue parfois. Ce que vous me dites sur Sapp/io, est parfait. Ces sortes de figures n'ont de vie que par leur mort! Elles n'ont point de veille — mais bien un éternel lendemain, dans léternelle jeunesse du cœur humain. Contrairement au mot de Napoléon: elles veulent mourir, et ne savent pas vivre! Pendant longtenq)s, c'était là mon idéal. Vous m'en avez fait comprendre un autre — et je vous en bénis du fond du cœur!
J'ai là sur la table une demi-douzaine de lettres, non ouvertes. Les journées me dévorent — et tout en étant presque constamment occupé, je ne parviens pas à faire la moitié de ce que je devrais. Pardonnez la hâte de mes lettres. Vous savez combien de choses se croisent dans ma tête, et dans ma vie! Tendresses à notre Magnet, et revenez!
Mercredi, 30 Avril minuit.
Je reviens de ma Favorite — où il n'y avait personne en fait de public — mais dans la loge Ducale se trouvaient Son Altesse Impériale — et le P'" et la P^**® Charles de Prusse. La représentation ayant vraiment été assez bonne, tant du côté de l'orchestre que par rapport au personnel — Leurs Altesses m'ont fait spécialement complimenter par Ziegesar. Stahr étant arrivé à G heures du soir, m'a envoyé sa carte à l'orchestre dans les entr'actes, et je suis naturellement allé le remercier, aussitôt la représentation terminée. Ne vous en déplaise, chère, Stahr est un homme remarquablement distingué, qui sait une multitude de choses, et qui a de l'âme. Pendant les deux heures que je viens de passer avec lui, il m'a cité sans confusion ni pédantisme — Horace, Heine et Vischer — lesquels abondent merveilleusement dans notre sens. Je lui proposerai probablement demain de loger à l'Altenburg — et le désignerai à Monseigneur comme le secrétaire de la Fondation- Goethe. Il est parfaitement qualifié pour ce rôle, et peut-être la combinaison réussira-t-elle dans 2 ans. La Lewald a été aujourd'hui d'un dîner we}'maroisement littéraire et savant — chez M'°^ Pogwisch ') — où il s'est débité les plus divertissantes saugrenlietés sur notre brochure, que je me réserve de vous conter verbalement.
Je ne pourrai bien lire votre lettre qu'eu me couchant. J'ai seulement vu que vous étiez un peu mieux . . . Béni soit bon Dieu, et bénie soyez-vous! Mon temps étant terriblement pris par des affaires locales — au nombre desquelles la négociation Siegfried — Wagner avec Ziegesar, plusieurs nouveaux engagements, etc., je n'ai fait que parcourir votre lettre d'aujourd'hui. Je vous ai expédié immédiatement thistoire d'' Espagne — et à défaut d'histoire de Russie, qui ne se trouve pas dans cette collection, 2 vol. de Vhistoire d^ Allemagne.
I) Ulrike von P.. Schwester von Frau Ottilie von Goethe. Goethe's Scliwiearertochter.
Je vais lire votre lettre. Qnoiiiue je dorme moins que de coutume, il m'est impossible de trouver le temps de tout lire à l'exception de vos lettres, qui sont la manne du désert de mon cœur.
Samedi, 3 Mai.
Chère, j'ai un travail à vous donner. Il s'agit de poser les questions biographiques relatives à notre Schubert, sur lesquelles Lowy devra recueillir les matériaux nécessaires 'j. Faites-moi donc la grâce de m" envoyer une feuille de questions inquisitives, telles que vous savez les faire — afin que dans le courant de cet été, nous puissions nous mettre à la besogne. Ci-joint la lettre de Luwy que vous aurez de la peine à déchiftrer, Magne vous aidera. L'article Schubert se trouve aux trois dernières pages.
A propos de Schubert, je vous dirai une bonne nouvelle: l'affaire de Siegfried est en règle. Ziegesar écrit ce soir à Wîigner — mais la chose devant rester un secret, n'en parlez à personne. On donnera 3()() Thalers à Wagner, 100 le l'-'- Juillet, 100 le 1" Novembre, 100 le 1" Mars lSr)2, et si la partition est livrée au 1*"^ Juillet prochain 200, total 500 Thalers. Mais le secret est à tel point recommande-, ((ue moi-même je suis sensé n'en rien savoir.
L'opéra de llaff sera représenté ce soir. C'est lui ([ui le dirige et je l' écouterai du balcon, là où je suis venu vous prendre quelquefois. Hélas que les jours de l'absence sont des eaux amères à boire!
Vous me demandez ce que je fais. Je lis vos lettres et les relis, et puis je vous sens souffrir, en vous et en moi. C'est là un puissant et sombre éclio de l'àme; de même les passagers l)adands sur les l)ateaux du Kliin, en écoutant ces formidables coups de tonnerre répercutés à travers les entrailles des roches , ne se font guère idée qu'elles puissent retentir. Je me réveille à 7 heures et demie ou plus tard, et
1) Die Avbeit kam iiielit ziir Aiist'iiliniusr.
souvent reste au lit jusqu'à 11, en écrivant et recevant les gens qui viennent me voir pour aflaires. Dordinaire je dîne seul, à l'Altenburg. A l'exception des heures de répétition, j'écris un tas de lettres.
Clière seule et unique ! Vous comptez les jours depuis ([ue je ne vous parle presque plus de ce qui vous remplit le cœur, c'est-à-dire de moi. Et vous voilà déjà à vous écrier «A présent les chaînons sont rompus!» Que répondrai-je à vos reproches si énergiques et si doux à la fois, que je me laisse dévorer, déchiqueter et dépecer à chaque heure du jour par des amis ou des imbéciles?
Si vous pouviez connaître l'emploi de mes heures et observer les gens que je vois, vous n'auriez pas lieu, ce me semble, à m'exprimer votre mécontentement sur la distribution de mes journées. Votre absence me coupe en deux, et lors même que je vivrais dans un lieu désert, du moment que la poste y pénétrerait il me serait difficile de chanter, tant que vous ne serez pas là. Vous savez que sans être d'une activité haletante, on ne peut pas m'accuser de paresse. Mais pour me mettre au travail que j'ai à entreprendre, il me faut absolument un peu plus d'assiette que je n"ai pu en avoir depuis un mois.
Voici un petit relevé des choses qui m'ont pris mes heures: Le Siegfried de Wagner, aôaire qui est maintenant terminée dans le sens que je vous ai écrit. Conversations et lettres pour la Fondation- Goethe. Je vais en écrire encore aujourd'hui, en réponse à une proposition que me fait un homme d'infiniment d'esprit dont je vous engage à lire plus tard un roman, qui a fait grande sensation <'~Xac/i der A^atur^y, trois volumes. L'auteur est un très bon gentilhomme silésien du nom de Hauenschild, son pseudonyme littéraire est Max Waldau '). Fixation des arrangements à prendre pour con-
1 Georg Spiller von Hauenscbild (1S22 — 55).
stituev définitivement d'ici à nn ou deux mois notre orchestre, peusionnements, nouveaux engagements, acquisitions d'instruments. L'institut-Montag, qui fonctionnera bel et bien à la fin de ce mois, et aura relativement à Weymar une véritable importance. Répétitions et représentations de Lohcngrin^ Favorite^ et pour cette semaine de Fidelio et de Robert le Diable. Deux concerts de cour et pour Mardi en huit, un troisit'me. Plus trois ou quatre leçons à la Grande- duchesse, et environ cinq ou six à Jadassohn et Sacha. Expédition à Ilartel de deux manuscrits, qu'il m'a fallu revoir avant de les envoyer. Expédition à Brockhaus du Lohengrin avec les indications que vous m'avez données. Copie des Harmonies poétiques ^)^ et de la Fantaisie de Schubert 2) que je voudrais expédier prochainement. Correction des épreuves de la première Rhapsodie hongroise ^^^ et envoi de la seconde ainsi que de mes Etudes à Senfl", etc. Je puis vous assurer, chère, que je tâche de perdre le moins de temps possible et que je ne supporte votre absence qu'avec un grand accablement, qui ne me permet aucunement de me livrer à mes défauts de sociabilité. Ne croyez pas que je m'amuse à conduire et reconduire les gens au chemin de fer! Eu fait d'étrangers je n'ai passé quelques heures qu'avec le Dr. Hartel après le Lohengrin, Riccius de Leipzig, qui est venu me demander des articles pour les Grenzboten, que Raft' fait en ce moment — Laroche, régisseur de la Burg à Vienne, et un tout jeune artiste de vingt ans, qui a joué avec succès à Leipzig, et m'a apporté deux Trios que nous avons exécutés hier dans l'après-midi — Radecke^ . Enfin la Lewald et Stahr. Je vous ai déjà fait un sensible éloge de ce dernier, et il n'est pas impossible que je recommence la négociation Dingelstedt pour lui. Stahr a une belle réputation littéraire qui grandira encore, et nous conviendrait fort à Weymar sous tous les rapports. iMonseigneur est allé à Mei-
1) u. 3) Liszt'sclie Compositionen.
2) C-dur, von Liszt mit Orchesterbogleitung bearbeitet.
4; Robert R. geb. 1830;, spiiter Hofcapellmoister, jetzt Director des K. Instituts fiir Kirohenmiisik m Berlin.
uingen pour le baptême du premier -né de son collègue de Saxe-Meiuingeu , le Prince liéréditaire. Demain ou après, il sera de retour et à la fin de la semaine, je tâcherai de savoir à quoi m'en tenir sur la possibilité de l'acquisition de Stahr. «Pourquoi diantre vous mélez-vous de ces choses et qu'avezvous à faire dans ces galères ? » me direz vous. — Dame, on n'est pas parfait, mon président, pourrais-je vous répondre, et la vie extérieure se compose nécessairement de beaucoup d à peu près.
Froriep vient de m'écrire une très longue lettre qu'il a dû élaborer avec Preller, Sauppe ') et SchÔll. Je vous enverrai ce factum passablement flatteur pour moi, aussitôt que je l'aurai communiqué à Monseigneur. En attendant, je réponds seulement quelques lignes à Froriep, qui ont peu d'importance. A propos, vous me demandez si j'ai lu votre jugement sur l'article de Scboll. Certainement oui, et même deux fois coiniiu' plusieurs autres de vos lettres. Je croyais même vous a\oii' répondu au sujet de votre opinion sur Scholl, que je trouve très bien motivée et parfaitement fondée. Mais par cela même vous comprendrez que je suis obligé io eut short icith thîs sort of people^ pour ne pas être le dindon de leurs farces. Tant que la cour me protégera aussi ostensiblement, je dois avancer hardiment afin de servir la cour et rendre peu à peu tout équivoque impossible.
Si vous voulez bien prendre en considération d'une part la lourde tâche que j'ai à remplir à Weymar, et de l'auti-e mon peu d'aptitude pour le style épistolaire — je crois que vous jugerez avec une plus indulgente patience la vie que je suis obligé de mener et qu'on trouvera peut-être par la suite, ce me semble, honorable. Mes voeux, mes prédilections, mes ambitions vous les connaissez. Tout se résume pour moi dans cette banalité risible pour le monde, mais qui est l'expression des ardents gémissements de mon âme: < une chaumière et son cœur. » — Mais pourquoi vous a-t-on enlevé votre pauvre
1; Philolog, spiiter Professer in Gottingen.
Woronince? ') Pourquoi suis-je obligé de refaire Weymar, et de subir uue à une les conséquences inévitables en ce moment encore de ma position personnelle? Pourquoi me force-t-on à être un homme prétendu sérieux, chose antipatliique à nia nature tendre, rêveuse, oublieuse même? Quand pourrai-je rêver, écrire, composer, vous aimer avec un peu de paix?
Bon Dieu, soyez béni, puisque vous me lavez donnée, et ne nous abandonnez point!
]\Iardi, (i Mai, 10 heures du soir.
Bravo, IVIagnet, bravissimo! Elle a deviné juste, et gagné son pari contre vous — de sorte qu'il y a deux gagnants, et même trois, si vous voulez bien m'admettre dans votre illustre compagnie. La Lewald n'a pas mis le pied à l'Altenburg, et je lui ai bien expliqué comme ((uoi il m\''t;iit impossible de l'inviter avant votre retour, sans la compromettre. J'ai diné deux fois avec elle, depuis S jours — et 8tahr m'intéresse réellement comme esprit, savoir, intelligence ... et nature. 11 me semble qu'en le revoyant, vous en prendriez meilleure opinion qu'à Ilelgoland — et je serais fort aise qu'il pût s'arranger par la suite à Weymar. Ce serait un parfait secrétaire de la Fondation-Goethe ^ et dès demain je mettrai cette puce à l'oreille de Monseigneur, qui n'est revenu qu'hier de son baptême de Meiningen.
Stahr m'a prêté deux volumes, que je voudrais que vous lisiez. Les Mémoires de W^^ Kinkel'^), écrits durant la captivité de son mari, et qui sont dignes de la femme d'un Brutus artiste et philosophe — Gcschichtc dcr Frauen par Jung. Demandez ce volume à Gerhard, cela en vaut la peine. Quant
1) Woronince wurde, da die Fiirstiu auf Aufforderung der russisclien Regicrung nicht zuriickkelirte, scquestrirt und ihrer Tochter zngeschrieben.
2) Johanna Kinkel, geb. Mîittliiou. Gattin des Dichters Gottfried K., der. von ihr ans seiuer poUtischen Gefangenschaft befreit, mit ihr iu Loudou Icbtc.
aux Mémoires de M™*^ Kinkel, ils se trouvent dans une revue de Stuttgart — la même qui a publié ces vers de Heine sur mon prétendu indifférentisme de magyar renégat — et sont sévèrement défendus, sans quoi je vous les aurais envoyés.
]\Ialtitz est devenu Conseiller d'Etat actuel, et par conséquent Excellence; Fehleiseu re(;u le S*^' Anne au cou. Vous ai-je raconté nu petit récit (juc m'a fait Plotz, avec lequel je me suis rapatrié en Tabordant très simplement à une soirée de Cour, et en lui faisant une visite, d'après l'indication de sa femme. 11 vous souvient peut-être que nous avons écrit à une P^^*^ Czetwertynska pour refuser le concert des Cracoviens à Dresde l'été dernier. Eh bien, cette même P**"' Czetwertynska a raconté dans une soirée, devant M™*^ Maltitz - — qu'elle était du moins fort contente de garder un autograplie de plus. Elle ajouta que dans toute la Podolic, il ne se trouvait pas une seule personne honnête, qui ne rendit complètement hommage à vos grandes qualités desprit, et à rentière pureté de votre vie. Cette grosse vérité racontée par le gros Plôtz, n"a pourtant pas laissé de me faire un sensible plaisir.
Vous avez remarqué quelque irritation dans mes lettres. Hélas, mon style épistolaire est bien étranglé, et parodie terriblement le genre napoléonien. Je ne sais d'ordinaire non pas quoi dire, mais comment dire .... Voilà ma façon de penser — et c'est bien pis quand vous êtes loin. Vous êtes une bavarde, mais admirable, ravissante, inspiratrice, émouvante, ensorcelante — vous savez parler enfin. Tandis que pauvre moi est affligé d'un torticolis mental, que je sens bien être une des plus stupides infirmités qu'on puisse imaginer. Mais vous me pardonnez, et vous vous résignez à m'aimer, malgré toiit, n'est-ce pas ? Moi, je vous aime avec tout l'abandon, tout l'excès et tout l'absolu de mou être.
En même temps que ce gribouillis, je fais mettre à la poste les articles Chojrin (pic vous demandez, avec un N" du Journal de Francfort. Bonsoir, chère — que bon Dieu vous guérisse, et vous rende à moi.
Mercredi, minuit.
Archisot ([iie Je suis, d"imag:iuer bien faire, en faisant autrement que vous le voulez. Vous u\ez cet avantage sur Homère lui-même, auquel Horace permettait de sommeiller parfois — que vous ne vous endormez jamais sur un seul iota de vos moindres prescriptions. Dans ma l)êtise. j "avais cru tout bonnement, quil valait mieux ne pas brouiller la cervelle de Magnet avec l'Espagne et la Suède à la fois. L'histoire de Russie que vous demandiez manquant ;i rau collection, je pensais qu'il valait mieux vous envoyer 2 vol. d'Allemagne. Mais nenni! Vous réclamez la Suède, et voici la Suède (jui vous arri\e.
Voici ma ri'-ponse à la P"*^® de Prusse'). Je lai remise ce soir à Monseigneur, pour qu il la lui fasse parvenir.
Je viens de diriger Fidelio — et de causer longuement eu téte-à-tête avec Stabr, ([ue je tiens décidément pour un homme éminent. La Lewald était en soirée chez laGross^). Vous me dites que Heine et Horace sont l'Abc, et je suis vraiment tout étonné de cette di'couverte ! INfais ce qui est moins Abc, c'est d'avoir publié à quelque 2U ans, comme il l'a fait, S ou 10 vol. d'Aristote, avec des commentaires cités avec éloge par Cousin, Ravaisson, Jourdain, etc. Je vous assure, chère, (|uc sa conversation est une mine d'idées et d'aperçus tout à fait extraordinaires, et quand vous prendrez la patience de 1 écouter, je suis sûr que vous serez de mon avis.
Pour demain à 1 1 h. '^ la Grande-duchesse m'a fait demander. Je puis vous assurer qu'elle est dans les meilleures dispositions à votre égard. Dans la soirée j'espère pouvoir travailler un peu, ce qui me calmera. Je suis véritablement excédé d'écrire ce tas de lettres. Pour Dieu, revenez aussitôt (lue vous pourrez, afin que je me sois un peu moins insupportable. Bonsoir chère — il n'y a plus de «petit café».
1 Die Prinzessin batte ihm Dank und Interesse fUr seine Scbrift iiber die Goethestiftung ausgesprochen. Ihr Schreibcn siehe: La Mara, »Briefe an F. Liszts L î^^r. 119. Leipzig, 1805.
2 Kinderschrit'tstellerin, unter dem Namen Amalie Wintcr.
Jeudi, S heures du soir.
Chère, seule et unique!
Votre avant-dernière lettre était bien courte, et voici (ju'il nieu arrive une de trois petites pages seulement! Vous êtes donc de nouveau plus malade! Mon Dieu, que puis-je vous dire? Si d'ici à cinq ou six jours vous n'êtes pas mieux, je n'y tiendrai plus et reviendrai à Eilsen. .l'espérais qu'à la lin d'Avril au plus tard, vous seriez ici et voilà ce cher Magnet qui parle du 2 Juin! Si au moins vous pouviez un peu vous consoler de ma désolation, vous réjouir de ma tristesse, vous réconforter par mes (h'faillanccs!
Vous vouliez écrire à Szerdaliély pour savoir ce que je fais aux diverses heures du jour. Mais je vous l'ai dit et vous pouviez le deviner sans ({ue je vous le dise. Je lis vos lettres et me traîne comme un spectre à travers ces chambres, que mon sansonnet ne charme plus, où mon doux Harpagon ne thésaurise plus, où mou Chrysostome ne parle plus! Oh quelles ténèbres que l'absence!
Bettina^) ne m'a point répondu, sans quoi je vous aurais envoyé aussitôt sa lettre. L'article de Raô' paraîtra demain, je pense, dans la Leipzigei- Allgemeine et sera probablement divisé en deux numéros. Merci de votre feuilleton, du Tannhciuser. Uhlig'-j a fait un long article sur l'Ouverture dans la Gazette musicale de Leipzig, que je vous enverrai. Pour moi, je ne saurais trop qu'en dire, le Tannhlluser étant pour moi une maladie dont je suis guéri.
J'ai lu l'article sur Radowitz et souscrit à toutes vos annotations, auxquelles j'en ajouterai encore dans le même sens. Ne voulez-vous pas faire venir ses Entretiens'? Les articles Exposition de Janin^) m'ont parus jolis.
1) Bettina von Arnim, geb. Brentano (1785— 1S59;, die Herausgeberin von »Goethe's Briefwechsel mit einem Klnde*.
2) Theodor U. (1822 — 53), Violinist in der Dresdner Hofcapelle, Musikschriftsteller. Freund Wagner's.
3) Jules J., der gefeierte Pariser Feuilletonist (1SU4 — 74).
Dimanche prochain, deruière représentation dn Lohengrin pour cette saison, et Jeudi, d'aujourd'hui en huit, concert de COU]-. Après cela, il ne me reste plus que le Robert à diriger.
(^hiand vous reviendrez, vous trouverez l'Institut ti'ès ««»j)rored> j'imagine, et dans un an ou deux au plus tard, on pourra parler de Weymar avec éloges. La Grande-duchesse paraît le comprendre, et n'y être pas aussi indifférente que je m'y attendais. Du reste, vous n'avez pas à craindre un surcroît de charge pour moi. Le plus lourd de la besogne est fait.
Samedi, 7 heures du soir.
Chère et chère! Comme les heures et les journées s'allongent tristement — et pour comble de tristesse, comme vos lettres se raccourcissent! En voici trois, de deux pages à peine. Pauvre, si d'ici à la fin de la semaine vous n'êtes pas mieux, je referai encore le voyage d'Eilsen, car je ne puis me faire à cette distance, tant c^ue je vous sais malade. Quelle bêtise je dis! Si vous n'étiez pas malade, y aurait-il une distance?
Je me suis remis un peu à travailler, et pour commencer, j ai fini ma Polonaise hier. Dans le courant de cette semaine, j'espère terminer la re\âsion des copies des Harmonies et de la Fantaisie de Schubert, que ce pau\Te diable de Eeissmann a faites. C'est un garçon qui m'est resté à charge, mais qu'il aurait été inhumain de renvoyer. Peut-être sera- 1- il en état de faire quelque chose plus tard. Quant à maintenant, il n'est pas propre à grand'chose. Sa copie est très défectueuse, et m'oblige à des patiences ti*ès impatientes! J'ai aussi presque achevé les deux Harmonies K°^ 7 et S «Tombez, larmes silencieuses!» et le «-Miserere^ ; je tâcherai de les écrire aussitôt. La cour, le théâtre et l'averse des correspondances m'ont pris tout ce mois, comme vous savez — et puis quand vous n'êtes pas là, je ne sais vraiment rien faire qui vaille. Ne prenez pas cela pour une sotte et commode excuse. J'ai absolument licsoin de vous pour penser et respirer!
La Jlara, Liszt-Briefe. IV. fi
Rafi' vous prépare uu petit plaisir. C'est V autofjraphic (jue je ferai tirer à cent exemplaires de «Ce quon entend sur h montagne» ij. J'ai revu très soigneusement cette partition qu'il recopie à neuf, et sur cette copie il en tirera avec de l'encre chimique une seconde, qu'on multipliera en cent exemplaires par le procédé autographique. Comme il y a maintenant un très bon lithographe ici, la chose aura très bonne tournure, et d'après le calcul que nous avons fait, les cent exemplaires ne nous reviendront pas à plus de 4 5 thalers. Si comme j'en ai l'assurance cet essai réussit, je l'emploierai également pour l'Ouverture du lasse, et le Goethemarsch. Ce sera en tout une dépense d'une centaine de thalers, qu'il me semble à propos de faire. Ce sera notre luxe, et j'espère que vous ne me désapprouverez pas de m'y être embarqué.
Je vous enverrai demain ou après les deux articles de Raff sur la Goethestiftunçi dans le journal de Brockhaus. Le premier a paru ce matin et le second suivra probablement demain. Il vaut mieux que vous les lisiez à la fois, et d'ailleurs je n'ai pas le journal en ma possession, et je devrai le faire venir de Leipzig, ou plutôt vous le faire envoyer directement de Leipzig.
Lohengrin devant être donné demain, je suppose qu'il nous viendra quelques Leipsicois, que je chargerai de mettre ces deux numéros de suite à la poste. Quand vous serez de retour, on pourra reprendre l'idée de la publication de mon catalogue, avec quelques commentaires, sur lesquels vous vous entendrez avec Raff. Dans le courant de l'été, Raff passera sou examen de docteur à Jena, pour lequel naturellement il faudra lui donner une cinquantaine d écus eu supplément. Après quoi, j'ai très euvie de le faire nommer .... devinez
à quelle charge! Je vous le donne en dix <!~Cmtos
(1er musikaliscJten Abtheilung der Grossherzoglic/t Weimarischen Bibliothek». Vous n'avez rien contre cette idée, je suppose. Elle est entièrement de mon invention, car personne n'y songe
1 Die sogen. Bergsymphonie, symphonische Dichtung Liszt's iiacli Versen von V. Hugo.
encore à ce moment. J'en ai seulement touché deux mots à Ziegesar, qui seml)le assez la goûter — et un de ces (juatre matins je casserai la glace avec Monseigneur. Toute réflexion faite, c'est le seul parti qui convienne ici à Raff, et si mon léger crédit de cour ne liaisse paa singulièrement d'ici à deux ou trois mois, j espère le faire nommer, après son doctorat de .Tena.
Merci mille fois de vos questions Schubert, dont Je ne ferai usage qu'après que vous me l'aurez permis. En attendant, j'écrirai à Lowy dans le sens que vous m'indiquez. Ce travail ne presse en aucune façon, et je pense que nous ne r entreprendrons pas avant l'automne prochain.
A quelle coupe d'injustices, débordante de fiel et damertume, vous avez été abreuvée, ma pauvre et unique Carolyne ! (Quelle autre femme n'aurait défailli dès les premiers jours! Et voilà bientôt trois années que vous endurez ce glorieux martyre de l'amour et de votre inébranlable grandeur dame! Ilélas! comme je me sens petit et faible à côté de vous, et surtout combien je suis misérable loin de vous! Je n'ose même pas vous parler de mon amour — mais vous me com- ]»renez, vous sentez les battements de mon cœur dans le vôtre — n'est-ce pas? et bon Dieu aura pitié de nous!
Si je vous écris moins ces jours-ci, vous saurez (pie je travaille à mes petites notes, et vous ne m'en voudrez pas. Je suis un peu désaccoutumé d'écrire de la musique depuis un mois, et comme je suis extrêmement dérangé, il me faut un peu plus de temps. 2s e croyez pas que j'en perds plus (jne je ne suis strictement oliligé. Si je cultive un peu Stahr, vous comprenez mes intentions. Il est d'ailleurs très bien disposé à mon égard, et je suis persuadé qu'il se rencontrera plus d'une occasion par la suite, où nous aurons à nous en louer. Toutefois cette relation ne me prend guère que les heures (lu diner ou du souper — et vos recommandations sur l'emploi de mes heures me sont sacrées.
Remerciez notre Magne de son coussin que je trouve adorable. Cette broderie me fait 1 effet dune incantation et me
parle un tout m3'stérieux langage, que je ne saurais dire, mais que l'âme entend.
Bonsoir et douce nuit! Jeudi prochain, concert de cour, et Samedi, Robert — après quoi je pars, si vous ne revenez.
Lundi, 9 lieures du matin, 12 Mai 1851.
Hier j'ai eu tout un clan et bataclan de Leipsicois — Moscliefes et sa femme, David, Robert Franz, Kiibmstedt d'Eisenaeli ' ;, etc. Le Lohengrin a fait enfin une sensation définitive, sur nos Weymarois eux-mêmes. Je vous écrirai ce soir, aussitôt que tout ce monde sera parti. En attendant, deux mots seulement. Vous avez admirablement bien fait de prendre uniquement et absolument sur vous la correction des épreuves de Chopin — et je vous en remercie de tout coeur. Comme vous, je pense qu'il sera bon que le Chopin tire bientôt à sa fin, et ne peux que déplorer la bêtise que nous avons faite, de laisser Belloni se mettre entre les pattes et les dents des Escudier. Enfin comme vous le remarquez très justement, il n'y a plus grand moyen de corriger cette mauvaise fortune — et il faut aller jusqu'au bout. Veuillez bien donner toutes les instructions sur le Chopin à Belloni et à la Patersi — et tâchez de sauver le plus de débris possibles de notre amour-propre.
Comme vous êtes curieuse de la proposition de Max Waldau-Hauenschild, je vous envoie la lettre de Franz 2]. Hier, j'ai reçu quatre feuilles de E. Wagner sur la Fondation- Goethe] je vous les enverrai aussitôt que je les aurai lues. Adieu — et à ce soir.
1) Friedrich K. (1809—88). Musikdirector, Componist.
2) Siehe La Mara. : Briefe an F. Liszt. I, Nr. 121.
!Mi.
Mardi, 13 Mai, 9 heures du matin.
Jai perdu tonte ma journée d'hier. Le Lohengrin comme je vous Tai écrit, a attiré 8 ou 10 individus, dont j ai dû un l)eu m'occuper. Le protège- de M""" Schlick est également arrivé Dimanche. De 1 1 à 1 heure Dimanche il y a eu séance de quatuor à l'Altenburg, à laquelle on a répété le Quatuor de Beethoven avec l'adagio : Canzone cli ringraziamentù alla Divinità d'un guarito. De 2 à 5 heures on a diné à \' Erhprinz. et causé. M"^ et M""^ Moscheles, Robert Franz et son beaufrère Hinrichs -, Kiihmstedt ■ — ■ que M""^ la Grande-duchesse a fait inviter pour Lohengrin - — et Stahr étaient les principaux interlocuteurs. Je nai invité personne à dîner ni à souper, et me suis borné à faire servir Dimanche et hier deux I)Outeilles de vin de Cliampagne dont je nai même pas bu un demi-verre! Après hi représentation, qui a vraiment très bien réussi, Leurs Altesses m'ont fait demander pour me complimenter dans leur loge — pendant qu'une douzaine de personnes persistaient en bas à me rappeler sur la scène — très louable ))onne intention à laquelle je n'ai naturellement pas répondu. Notre article de V lUustrirte nest pas étranger à cette hausse de l'intérêt, et même de lenthousiasme du public assez nombreux ([ui se trouvait ce soir au théâtre — et se composait de bon nombre de voisins d'Erfurt, Naumburg, Halle, etc. j\Ialgré toute la presse qu'on avait mise dans les entr-actes, 1 opéra n'a fini que vers 10 heures. Après le théâtre nous nous sommes tous retrouvés à l'Erbprinz et je ne me suis point grisé. Parmi les étrangers arrivés, il y a aussi le Prof. Hensel, peintre de la Cour à l>erlin, veuf de la sœur de Mendelssohn, dont il a fait graver un ravissant portrait, ([ue je vous montrerai, car il vient de m'en donner un exemplaire. Sa femme était une musicienne extrêmement distinguée, et Mendelssohu lui doit lidée de plusieurs de ses compositions les plus heu-
1) Dr. jur. iu Halle, nachmals Oberjustizrath in Berlin, componirte Lieder.
relises, entre autres celles des I.ieder ohne Worte. dont plusieurs sont entièrement de l'invention de M"*® Fanny Ilensel. Iljirtel est eu train de publier un nombre assez considérable de ses a'uvres posthumes et nous exécuterons cet après-midi un Trio d'elle, qui paraît fort intéressant. Hensel m'a dit entre autre que le Koi, en le chargeant de ses Griisse an Liszl, avait ajouté qu'il était vraiment curieux d'apprendre si Liszt était assez sérieusement amoureux de la P**** W. um sie nicht sitzen zu lassen. Je vous répète textuellement les mots, dans leur sans-gêne assez habituel à Sa Majesté. J'ai naturellement répondu mit dem schônsten Klanguort der deutschen Sprache ainsi que s'exprimait Sa Majesté lors de sou intronisation: Ja — und abermah Ja! — car je puis dire, à la face du Ciel et des hommes, que je vous aime de toute mon âme et de toutes mes forces, de tout mon passé et mon avenir! Le serment de fidélité que j'espère bientôt prononcer est à la fois la douceur et l'ambition suprême de mon être! Vous soiivient-il de ce texte de la Bible: «Pour celle-ci elle sera véritablement la chair de ma chair, et l'âme de mon âme ! > La matinée d'hier, Lundi, s'est passée à causer avec Ktilimstedt, dont je chercherai à améliorer le sort — car c'est un homme évidemment déjeté à Eisenach. Ensuite est venu KraU;, ({ui violera d'amour au concert de Cour, Jeudi. Puis j'ai été chez David, et de là nous sommes allés chez Winterberger — où un de mes anciens quasi élèves nommé Dresel, venant de New-York, a joué un Trio de Mendelssohn avec David et Cossmaun. M'"'^ Moscheles insistant beaucoup pour que je me mette au piano, je me suis péremptoirement excusé, car il ne me semblait pas convenable d'être ainsi mis sur la sellette, en par-dessus le marché du Lohengrin. Mais afin de tempérer l'impression de mon manque d'obédience à ses désirs, j'ai proposé à Moscheles de jouer sa dernière Sonate à 4 mains — et me suis choisi la partie de basse. A 1 h. '/2 la ( Irande-duehesse m'a fait demander, et je suis resté chez elle
J Johann K. . Violaspieler im Wiener Hofopern-Orchester, bestrebte sich. die Viole d'amour der Veriçessenbeit zu entreissen.
jusqii à 3 lieiires. Les Moscheles sont partis à 4 heures et pendant la soirée nous avons musique avec David, Franz, etc., jusqu'à minuit, chez Winterberger. Kaïï a fait des théories étourdissantes avec une incroyable chieunerie d'intelligence. Nous en avions tous la bouche grande ouverte. En revenant je me suis senti si fatigué, que je me suis réservé de vous écrire à mon réveil ce matin.
Voici qu'on m'apporte vos quelques mots de Samedi — j'en suis navré. Quelles tristes nouvelles vous avez de Woronince! Comment vous dire à quel point vos souflrances, vos chagrins, vos douleurs — et notre séparation m'accablent ! Je \ous ai écrit hier pour le Chopin. A ti'avers beaucoup de mauvais, les Escudier ont eu un peu de bon dans cette circonstance. Je leur livrerai encore l'opéra de Schubert — mais plus tard il faudra prendre un autre pied, soit vis-à-vis d'eux, soit avec d'autres. Merci de votre zèle à corriger les épreuves, et des soins que vous prenez de neutraliser autant que possible l'influence de la débonnaireté de Belloni. Jt» suis vraiment touché de voir, que malgré tous les ennuis, si opposés à votre nature qu il vous occasionne, vous n'en êtes pas moins indulgente et bonne pour lui. Si j'avais à symboliser \otre nature, je dessinerais une épée de flammes à deux tranchants, enlacée de roses — toutes suaves et parfumées. Vos prétendues fatrasies sur ce (lue chacun est obligé de défendre son avoir pour satisfaire à sa dignité — sout des préceptes de la plus saine raison et du plus ferme jugement des hommes et des choses.
Je vous écris dans mon lit. Ziegesar vient de passer uue heure avec moi, et m'a communiqué la réponse de Wagner, qui accepte avec la reconnaissance la mieux exprimée, la proposition du Siegfried. Seulement il compose d'abord einen jungen Siegfried — qu'on donnera en Février 53 au plus tard, afin de préparer le public à la mort de Siegfried, dont vous connaissez le poëme et qui sera, je pense, l'œuvre capitale de Wagner. Il faut vraiment tirer son chapeau très bas devant un homme de ce génie. Je vous enverrai ses quatre feuilles sur la Goethcstiftung aussitôt que je les aurai lues — et
vous ferai faire copie de sa lettre à Ziegesar. Venim cUgnuni
et factum est . . . et je vous bénis, vous loue et vous glorifie
dans le secret de mon cœur à chaque heure de la journée.
Comment êtes-vous? Je n'ai pas d'autre pensée que vous.
Jeudi, 7 heures du matin, 15 Mai 1S51.
Je me suis senti si fatigué et endolori hier soir, que j'ai demandé à me baigner — et me suis endormi de suite après.
Merci de l'article de Tannhuuser. Vous avez sûrement raison de prendre la thèse opposée dUhlig, que vous nommez très justement un athée musical. Stahr m'a remis hier pour vous ses deux volumes, qui viennent de paraître, sur Paris. La Lewald va pul>lier son voyage en Angleterre. Monseigneur la visite assez régulièrement, mais jusqu'ici il n'a pas encore fait mine de présenter Stahr aux Altesses régnantes, quoique je lui aie très nettement insinué quil semblait désirable que cette démarche se fît. Stahr possède depuis une quinzaine d'années la médaille du mérite ci\'il de Weymar, qu ou lui a envoyée pour son travail sur Merck. La présentation de la Lewald deviendra chose difficile. Elle voit un peu la Plotz, la Stein, Schwendler qu'elle connaît de Rome, la Gross qui voulait la présenter chez M'"® de Watzdorf. Mais il paraît qu'elle n'y a pas mis grand empressement, et ny est pas encore allée.
A propos de la Lewald, vous pouvez me rendre un petit service. J'ai découvert qu'elle était une mangeuse de chocolat, et lui ai promis de lui ofirir des pastilles de chocolat de Uitckeburg. Envoyez donc Henri chez Hespe, et expédiez-moi quelques paquets de ce chocolat par la poste de demain.
Ce soir, il y aura concert de cour, dans lequel se produira le protégé de M'^® Sohlick sur la viole d'amour. Je pense qu'il fera un assez bon eôet pour que je parvienne à déterminer Ziegesar à l'engager pour notre orchestre.
Depuis voti-e rechute je n'ai qu'une pensée, c'est de vous rejoindre aussitôt et j'ai besoin de faire violence à ma violence,
pour coutenir ([uelque peu mes sensations et émotions. Que me dira votre lettre d'aujourd'hui? Comment pouvezvous supporter cet effroyable prolongement de souffrance? Avant Mardi prochain je ne pourrai pas bien me libérer d'ici. Je n'ai certes quasi rien à faire à Weymar, mais je craignais qu'en n'y étant pas, on pourrait y défaire. Vous comprenez ma pensée, et en ceci peut-être ne me suis-je pas trompé. J'y suis donc revenu et reste — misérable et malheureux, jusqu'à la moelle de mes os. Je répondrai demain à Magne, à son charme de petite lettre.
Que dites-vous de la lettre Fondation-Goethe de Wagner ? Je l'ai montrée à Stahr, et vous dirai une autre fois Tinipression qu'elle lui a faite. Wolf m'a dit qu'en effet, c'était par un procédé particulier de gravure, qu'il avait fait ces portraits, mais il n'a pas pu m'explicpier suffisamment cette méthode en allemand, pour que je vous l'explique en français. Vous le verrez ici, et j'imagine qu'il vous intéressera.
Vendredi, 16 Mai 1S51.
LAltenburg a été acheté par la Grande-duchesse, qui a voulu mettre fin aux vaudalisnies de Stock. Imaginez qu'il avait le projet de faire couper tout le petit bois des escaliers et d'établir là une cave à bière. Vitzthum m'a donné hier particulièrement l'assurance que les locataires présents de l'Altenburg ne seraient pas mis à la porte.
Le concert d'hier soir a parfaitement réussi. Le protégé de ^M"" Sclilick a fait très bonne impression.
l'ulscjne vous faites un peu cas du talent de AVolf, je vous envoie deux autres portraits de chefs démocratiques, Waldeck et un autre, dont j'oublie le nom. iîemettez-les à MôUer de ma part. J'y joins aussi deux ou trois gravures, et le portrait d'un sculpteur Conrad que vous garderez, et sur lesquels vous me direz votre opinion. D'après ce que vous m'avez dit sur Wolf, j'ai pensé qu'il y avait lieu de l'encourager et lui ni acheté pour une quinzaine de thalers de portraits, entre
.-intres un de Jenny Liud, 6 tbalers, qui me paraît un ouvrage distingué et que j'ai envie de donner occasionnellement à Monseigneur.
En même temps que ces portraits, vous recevrez les deux derniers volumes de Stalir. Il a été présenté aujourd'hui à Cari Friedrich, et à la Grande-duchesse. La Lewald se conduit fort sensément et ne ae pousse nullement en avant. Elle a eu le bon goût d'imiter votre exemple, en n'allant pas les Vendredis matin chez M™** Plotz, quoique celle-ci l'ait engagée avec quelque insistance, pour être agréable à Monseigneur. Je crois que par la suite vous ne serez pas mécontente de Stahr, qui nous vaudra infiniment mieux que Dingelstedt et (Tutzkow. Je ne désespère pas de le voir s'établir ici, comme secrétaire de Monseigneur pour la Goethestiftung, et directeur dune revue . . . Cela dans six ou huit mois déjà, car d'après cp qui m'est revenu, il paraît que la Grande-duchesse se prend sérieusement à l'idée de la Goethestiftung. Or c'est là toute la question.
La Lewald n'a point été et ne sera pas présentée, de si tôt du moins, ni à la Grande-duchesse ni a M""^ la Princesse héréditaire. Monseigneur continue à lui faire d'assez longues visites fréquemment, et Cari Friedrich a témoigné le désir de faire sa connaissance chez M""® Gross ou ailleurs. Elle a gardé jusqu'ici une ligne qui ne manque ni de con\ enance ni de bon goût et on ne s'est pas encore rencontré.
Samedi, 9 heures du soir, 17 Mai.
Bonsoir cbère. Mardi soir peut-être déjà, je viendrai moimême vous dire bonsoir. Au plus tard Mercredi matin, nous prendrons -petit café» ensemble. Je n'en puis plus d'être ainsi séparé de vous. Je ne sais plus ni travailler, ni penser, ni écrire — et moins encore vivre. Ne m'envoyez plus ni journaux ni rien, car Mardi matin je pars, par le premier train.
Demain, j'ai encore Robert à diriger, et probablement serai
invité ;i diuer au cliâteau. Je ne pense plus à rien, si ce n'est (pie je vous reverrai dans trois jours. Bonsoir, et béni soit Bon Dieu').
1!J Juin 52, Ballenstedt.
I)o))iiinis lobiscum — Fax vobiscum .... et ([ue nous n'en ayons pas longtemps à nous écrire, cher ange. Je suis assez ])ien arrivé hier vers 5 heures i\ Ballenstedt, où Raft" axait fait des merveilles, eu établissant comité, commission, bureaux de copie, etc. Il est à présumer que le festival réussira assez bien, et ce matin nous commencerons les répétitions, qui me prendront à peu près S heures par jour, jusqu'à jNIardi. La contrée est charmante, et j'ai de ma fenêtre un superbe panorama . . . (jne je ne regarderai guère, si ce n'est pour penser il vous! La mère de M^' Hans Unido^) est ici. Je suis allé la voir dès hier soir, et l'ai trouvée très bien et très raisonnable. iMon appartement se compose d'un très joli salon, avec canapé en velours cramoisi, deux fenêtres ayant chacune une fort jolie Mie, l'une sur le château, l'autre sur des jardins, avec un horizon lointain de montagnes — et d'une chambre à coucher proprette, où je dors à moi tout seul. Eaff, Biilow et Pruckuer^' sont ensemble à un >*" jdus loin — sans communication avec mon appartement, où l'on a mis quantiti' de iieurs, (pie je voudi'ais vous porter toutes dès aiijonrd hui. Tendresses à Magnolette, et gardez-moi mon seul asile dans votre grand et céleste c(eur.
1 Erst Ende Juli tS51 verliess die Fiirstin mit ihrer Tochter und Liszt Eilsen. Nach einer Rheinreise kehrten sie im August nach Weimar zuriick.
2 Liszt leitete das Musikfest in Ballenstedt.
3 Frau von Biilow.
4 Dionys P., Schiller Liszt's, Pianist, naclnnals Professor am Stuttgarter Conservatorium (1S34 — 9li .
Dimauche, 20 Juin 1S52, 6 h. '/2 du matin.
Je n'ai pas encore reçu de lettre de vous, très chère — mais je compte un peu sur mon Dimanche. Vous serez allée voir bon Dieu aujourd'hui. A propos, que devient Talleyrand')? En est-il déjà arrivé au <: dernier mot» dans ses visites, que je suppose quotidiennes?
Je vais avoir quatre lourdes journées. Pourvu que la Chapelle de Weymar ne nous laisse pas l'attendi'e sous lorme, ce qui rendrait tout le festival impossible. On attend l'ensemble des forces pour cet après-midi — je vous en ferai le dénombrement demain. Il me semble, du reste, que je me conduis assez bien. Je dîne seul, en pensant à «toute seule» — et personne ne me dérange dans ma chambre à coucher. Voilà deux nuits que je dors fort légèrement, et avant G heures je me suis levé. En fait de lecture, je parcours des yeux et de l'oreille un Traité de composition de Marx^, et celui d'instrumentation de Berlioz. Mais sur ce dernier vos éclaircissements me manquent singulièrement. Hier, je ne suis pas sorti de toute la journée — car les répétitions préparatoires ont lieu dans une salle de l'hôtel — si ce n'est pour faire %isite à M™® de Biilow, qui est très bien de sentiment et de manières. Eaff, Biilow et Pruckner s'arrangent à leur façon.
En revenant de la répétition, 1 1 heures, on me remet votre lettre de Vendredi 9 h. et un petit mot de Furet. KroU et BrendeP) avec sa femme viennent d'arriver — et ce soir j'attends Franz et le complément indispensable de mon personnel — que je tiendrai probablement sur pied jusqu à 1 1 heures. Je vous assure que c'est une entreprise peu aisée que de diriger des festivals dans les conditions qui se présentent ici. Toutefois il y a quelque chance que la chose
1) Baron T., franzosischer Gesandter in Weimar, Neffe der Herzogin von Sagan.
2) Dr. Franz B. 1811—68), Rédacteur der >>Neuen Zeitschrift fur Musik« in Leipzig, des Organs der neudeutschen Schule.
réussisse. «Voilà pour le moment», comme dit Belloui. Soignezvous, chère très cbère, et dormez le plus que vous pourrez, afiu que je vous trouve bien réveillée au retour. Dodo — dodo!
Vous êtes un adorable, trois fois adorable bavard, très chère et seule — mais tout ce que vous imaginez de raisons et de déraison pour expliquer le retard de ma lettre, ne se conçoit guère autrement ciue par la foi et l'amour. Or, chaque liattement de mon cœur est un acte de foi et d'amour pour vous — et le sera et nunc et semper.
La route de Vendredi m'avait assez fatigué. Mes conversations en chemin de fer ne m'avaient guère mis en train d'expansion. Jusciu'à Halle, Schleiden' était dans le même Avagon — et à Bernburg, Vehse^j et deux autres musiciens, coopérateurs du festival, étaient venus à ma rencontre. La poste ne partait plus le soir de mon arrivée ici — mais dès le lendemain 6 heures du matin, je vous ai écrit. Quand vous uêtes pas là, mon cœur se contracte aussitôt — mais jamais, au grand jamais l'ombre d'un doute ou dune nuiuvaise pensée, sous forme de prudence ou de réserve à observer Aàs-à-vis de vous, n'a traversé mon esprit. Je suis à vous, comme vous êtes à moi — et je vous prends, comme je me donne. Acceptez-moi aiusi, et n'allez pas vous bourreler le cœur par tout le reste. C'est des bêtises!
Mon pauvre ange, vous voilà à Erfurt auprès de ma mère ""). Je voudrais presque m'êti'e cassé aussi quelque jambe, pour être soigné par vous — quoique d'ordinaire le train de la maladie répugne à ma nature. Merci, merci de tout ce
1) Der bekannte Botaniker. damais Professer in Jena.
2; Pamphletist.
'i) Liszfs Mutter. die ihn in Weiuiar besucht liatte. erlitt auf der Eiickreise nach Paris beim Aussteigen aus dem Wagen in Erfiu-t einen Beinbrnch. Sie wurde von der herbeieilenden Furstin gcpflegt und alsbald nach Weimar zariickgebracht, wo sie lange Zeit zubrinffen musste.
que vous faites pour ma mère. Vous avez eu parfaitemeut raison de ne partir (jue l'après-midi, et je vous admire et vous approuve bien sincèrement dans tout ce que vous faites. Lors même que vous me mettez à un régime archi-économique de plumes et d'enveloppes, j'y trouve un grand charme, cro3'ez-Ie ))ien.
Si je ne sais pas vous dire combien je vous aime à toute heure et en toute chose, pardonnez-le moi, et mettez mes travers sur le compte de mes nerfs. Autrement vous ris- ([uerez de devenir non seulement injuste pour moi, mais méchante pour vous — la seule sorte de méchanceté dont vous soyez capable, et que vous devriez corriger sans retard, car elle me peine. Dites à ma mère que je serai de retour Jeudi soir ou Vendredi, au plus tard. Ne m'écrivez plus en réponse à cette lettre, car il sera trop tard. Je vais me reposer une heure avant le concert, qui commence à 1 1 heures du matin. Je tâche d'être digne de vous et de moi. ce qui est une seule et même chose. C'était une singulière idée que ce Ballenstedt. Elle ne réussira pas selon les données ordinaires, mais elle sera favorable aux miennes. C est, si vous voulez, quelque chose comme un Elisabethgrad musical. Je vous écrirai encore aujourd'hui un petit compte-rendu. Pour ce qui est de ma mère, je n'ai rien à vous en dire — je me repose sur vous, et toute autre réflexion de\dent inutile. Je crois d'ailleurs vous l'avoir dit, j'ai assez le sentiment qu'elle ne vivra plus longtemps ! Tout pour vous et par \ous.
Mardi, 22 Juin 52. F. L.
[Braunschweig, 3. Juli 1S52.1)]
La poste est un Institut qui fonctionne encore plus mal que celui de Ziegesar, ne troiivez-vous pas? Me voici à Samedi matin 6 h. et je n'ai pas encore un mot de vous.
r Liszt wohnte dem Braunschweieer Musikfest bei.
Ce n'est certes pas votre faute, vous qui écrivez toujours, et qui êtes toujours adorable.
Le festival d'ici m'a remis eu mémoire le mot de M'' de Talleyrand: «Quand je m'examine, je trouve que je ne vaux pas grand' chose, mais quand je me compare, j'ai moins mau- \aise opinion de moi. > C'est tout à fait le cas pour lîallenstedt et ceci. Avec une quantité d'avantages extérieurs qui me manquaient à Ballenstedt, ils n'atteignent pas tout à fait ù un résultat égal à celui que j'ai obtenu. Du reste, on est vraiment assez charmant ici en général, et un chacun possède un certain don d'aiïabilité et de bonne grâce — auxquelles nous sommes peu habitués à Weymar. J'ai passé la soirée d'hier chez un major Hollaud, que je ne connaissais pas auparavant. C'était une de ces réunions qui fout honneur au maître de maison, en étant agréables aux invités, partant fort peu dans le genre de celles opérées par Maltitz, etc. Le Watzdorf d'ici, M"" de Sclileinitz, a été parfaitement aimal)le et bienveillant pour moi, aussitôt mon arrivée au festival qui a lieu dans une belle église, AcgiiHenhirche — pouvant contenir de 3 à 4000 personnes.
Le Duc de Brunswick n'est pas de retour de son voyage dltalie — et en fait de grand personnage étranger on attendait le Roi de Hanovre — qu'on pourra continuer d'attendre! En chemin de fer j'ai rencontré M"" Butowich avec sa femme, née P^*** Mechtchersky. Il n'était pas informé du festival, et se rendait droit à Hanovre, où ses paquets Tavaieut précédé — auprès du 1"^^ Galitzyn, gouverneur de plusieurs provinces du midi de la Russie. Comme il avait noué connaissance avec moi en me disant qu il m avait rencontré chez Saletzki — je l'ai engagé à rester quelques heures à lîrunswick, pour assister à l'exécution à''Elias — sans savoir encore quel était son nom. H a suivi mon conseil et est venu me voir dans ma chambre, une heure après. A \ Elie j'ai cherché à retrouver sa femme, mais il m'a été impossible de la rejoindre.
En fait d'artiste étranger de renom, il n'y a que Moscheles a citer. 11 est venu me voir dès avant le concert d'hier, en
compagnie de Litolff*), avec lequel nous avons bien trois lettres en commun dans notre nom — mais il lui manque la lettre couclusive, le z — et son paraphe ne vaut pas grand chose. Il m'a joué hier soir, au retour de la soirée de Hollande, une Ballade et une Élégie, qui sont plus distinguées que ce que je connaissais de lui jusqu'ici. Il est possible que nous puissions faire un bout de chemin ensemble — au figuré — et cpie bon gré mal gré, il se rapproche de Weymar. lîobert Griepenkerl, l'auteur de Robespierre et de la petite brochure Ritter Berlioz — avec lequel il serait indiqué que nous cheminions par-ci par-là, habite Brunswick, et nous nous sommes revus. On m'a raconté qu'il était eu train de faire payer ses dettes par un nouveau beau-frère qu'il est en passe d'acquérir — si M"** sa sœur ne le plante là avant les comptes soldés.
9 heures sonnent et on m'apporte votre lettre. Merci tendrement de vos bonnes paroles — bon Dieu me donne l)on courage et espoir. On ne boit pas petit cognac! — et on sera Lundi matin à Leipzig, car je ne pourrai partir d ici que par le train de minuit. Tâchez donc de patienter! Il n'était pas hors de propos dans mes données actuelles de quitter quelques jours ce banc de sable nommé Weymar — et Brunswick convient à mes projets subséquents. Vous savez qu'en ce genre, je n'ai pas la main malheureuse — et je tacherai de m'arranger de la bonne façon.
Je continuerai ma lettre plus tard. Voici un piano qui m'arrive d'un fabricant qui était conti-e-maître chez Érard à Londres, en 1825. Il me fait cette galanterie, en mémoii'e des heures que nous avons passées ensemble à jouer à toutes sortes de jeux de gamins — dans le petit jardin de Marlboroughstreet, à cette époque.
Que la bénédiction de bon Dieu soit en vous et avec vous, à toute minute du jour et de la nuit. Tendresses à Magnolet.
1; Henry L. (1S18 — 91), Pianist und Componist, damais lu Braunschweis: lebend.
Samedi matin, S h. [Braunschweig, 4. Jiili 1852.]
Nous n'aurons plus longtemps à nous écrire. Cette nuit, je m'embarquerai pour Leipzig, d'où je crains bien ne pas pouvoir revenir avant ^lardi matin, par le train ([ui arrive vers 1 heui'e à Weymar.
Le concert dhier avec la 9""® Symphonie de Beethoven était décidément en deçà du nôtre à Ballenstedt — nonobstant les 700 chanteurs et les 300 musiciens, dont près de la moitié sont fictifs. Une demi-douzaine de personnes à peu près, qui avaient assisté au festival de Ballenstedt, et qui se trouvaient hier parmi l'auditoire, s'en sont exprimé très nettement. Ce m'est une petite satisfaction, et M"'® la Grandeduchesse n'a pas lieu non plus d'être mal satisfaite de son maître de chapelle.
A propos de Y Elie j'ai fait un Witz à votre usage. Mais vraiment Mendelssohn a traité les récitatifs et les airs du principal personnage de son oratorio comme s'ils devaient être chantés par un «constable.>, ou bien par «M"^ le maire de la ville d'Eu». Litolff a joué avec beaucoup de talent son Concerto-Symphonie, qui termine par un final hollandais. Que vient faire la Hollande là? Je n'en sais trop rien. Ce matin, j'entendrai un Trio à la séance de Mtiller, dont le quatuor fraternel jouit d'une grande célébrité en Allemagne. Les quatre frères sont en ti'ain de former un nouveau quatuor, avec leurs fils! Moscheles se produira également dans un Duo à deux pianos — quelque hommage à Hcindel ou à Beethoven de sa composition! Ce soir, il y a la. file du régiment au théâtre avec M""' Marra, qui est une cantatiice de réputation, avec laquelle j'ai refait connaissance hier. Je n'ai été ni au Festessen ni au bal d'hier, et me suis arrangé de manière à dîner seul dans ma chambre avec un beefsteak, et à me coucher vers 1 1 heures après avoir passé une heure chez les Spohr, qui avaient eu le bon goût de n'inviter personne. Ce sont d'excellentes gens, tels que vous les connaissez, et avec lesquels il n'y a point d'accrocs à craindre. Tout à 1 heure
La llara. Liszt-Briefe. IV. 9
jirai voir la statue de Lessing de Rietscbel , qu'on doit inaugurer daus le courant de cet automne. Vous savez que cette statue a établi la réputation de Rietschel, et comme il doit venir à Weymar, je serai bien aise de pouvoir lui en parler.
Puisque vous avez promis des cartes à Bûlow, n'oubliez pas de les lui faire faire. Kaff vous indiquera son lithographe, qui les fait très bien.
Ma chambre est assez encombrée de musiciens de toute sorte, que je prends à devoir de ne pas éconduire — mais qui me prennent le peu d'heures qui me restent entre les concerts et les obligations inévitables. Je n'ai pas encore trouvé un moment pour écrire à Weyden ') — et tâcherai de m'enfermer une heure ce soir après le théâtre, pour lui expédier mes remerciements encore d'ici. Votre seconde lettre m'est parvenue hier, dans l'après-midi. Prenez bien patience et ayez confiance en bon Dieu qui nous aime, et nous guidera vers lui.
<.Et mon âme vole vers ton image,
Tantôt comme un encens, tantôt comme un orage:».
C'est là un de ces vers que nous citons d'autant moins exactement, que nous le pratiquons avec plus d'orage.
Il est près de 10 heures — et probablement vous m'écrivez, à votre retour d'Erfurt. Mais je n'aurai votre lettre qu'après-demaiu, tandis que vous recevrez celle-ci peu après votre déjeuner de demain.
Arrivé après 7 heures ici, je suis entré en ville pour voir Franz, qu'on n'a pu dénicher nulle part. En revanche, j'ai regardé une sémillante troupe d'hirondelles voltiger autour de Téglise de S* Ulrich. Elles me disaient mille choses en l'air que je voudrais vous porter à tire d'hirondelles. En chemin de fer, j'avais lu le premier numéro du Civilisateur de Lamar-
i; Professer in Coin. Er wurde von der Flirstin als archaologischer Beirath auf einer Rheinreise mitgenominen imd blieb dem Hanse beû-eundet.
tine, dont voici la couclusion: «Pour être admiré, il faut monter, pour être utile, il faut descendre». Cette assertion est du nombre de celles qui me paraissent trop exprimer ce qu'il n'est pas nécessaire de dire.
Il m'arrive parfois de me laisser choir de ce côté-l;ï où l'on ne manque pas de vous retrouver de temps à autre. Mais en 5^ réfléchissant davantage, on s'aperçoit que ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de cheminer droit en toute simplicité, sans tant expliquer aux autres le comment et le pourquoi, et sans se perdre en contemplations verbeuses sur les mystères ou les avantages de la ligne droite. J'espère que Lamartine continuera cette publication, quoiqu'il se pourrait que le public vînt à lui manquer. Les nigauds et les docte-rogues ne laissent pas de chanter à l'unisson que Lamartine baisse de plus en plus. Je n'ai rien à objecter à cette opinion, mais en l'admettant même, je dirai qu'en baissant ainsi c'est encore un soleil couchant, tandis que les lueurs, dont la mode semble s'emparer assez tardivement depuis que M'" de Musset est de l'Académie, me font passablement l'effet de ces phosphorescences de marais .... Voici Franz qui m'arrive dans cette même chambre où nous avons dîné avec Magnolet. Je vous quitte donc, en vous envoyant toutes les tendresses de mon âme.
Halle, Jeudi, 6 Juillet 1852.
[Weimar, Sept. 1852?]
Très chère et unique, je garde Cornélius^) cinq minutes et suis à vous éternellement.
1 Peter C. 1824 — T4'. Liszt's Schiller, der spiit zur Anerkennung gelangte Componist der Opern: »Der ISarbier von Bagdad», »Cid«. »Gunlod«.
Je veux vous dire ce que je ne sais pas dire, mais ce que vous avez pu apprendre à savoir, durant ces six années. Pourtant ce n'est rien de nouveau, mais quelque chose comme «respirons l'éternité!» Je dîne maintenant à VErbjmnz^ qui a cessé d'être votre ennemi.. Après-dîner, j'irai chez Rafî" et ferai encore une ou deux visites. Vers 4 heures, on sera chez vous.
[Nov. 1S52.]
La société du Stadthaiis 'j est dans les meilleurs sentiments, et uu parfait bon goût n'a cessé d'y dominer. Berlioz est vivement touché et se conduit à merveille. Entre parenthèse, il ne s'est pas bu une seule goutte de cognac! Je ne puis convenablement pas partir encore, mais soyez entièrement tranquille et rassurée!
Mercredi, 29 Juin 53.
Bon matin, seule très chère! Fainéant 'j s'est levé avant 7 heures et vieut vous saluer. Aucun wagon n'a déraillé sur sa route , et il n'a aucune mésaventure à vous raconter. En arrivant à Francfort à il heures, j'ai pris le bras de Schmidt qui m'attendait au chemin de fer — et nous avons passé quehpies heures ensemble, à jaser et deviser sur la situation musicale, etc. Au restaurant, j'ai fait la connaissance d'Otto Millier, qui jouit d'une assez grande réputation en ce
1) Ein Fest, das Berlioz zu Ehren veranstaltet wurde.
2) Liszt reiste nach Carlsruhe, uui das im Herbst daseibst stattfindende Mnsikfest, dessen Leitung er iibernommen batte, vorzubereiten. Noch bevor er zuriickkehrte . seine ^lutter daheim vorfiudend. batte die Furstin mit ihrer Tochter Anfang Juli Weimar verlassen, um die Cur in Carlsbad zu gebrauchen.
3) So nannte Liszt sicb selbst. da die Fiirstin oft fand, dass er nicht fleissig gemig sei.
moment, par ses drames et romans — et de Goltermanu, un jeune symphoniste qui s'est produit avec avantage , l'hiver dernier, à Leipzig — en y faisant exécuter une Symphonie, au concert du Gewandhaus. Nous sommes convenus avec Schmidt que je serai de retour à Francfort le 1 1 Juillet, Liindi prochain en huit — (ju'il donnerait ce jour-là le Tannhauseià mou intention, avec Johanna Wagner ^j — et que je resterai le 12 pour assister à la répétition de la Symphonie de Goltermanu. En même temps je ferai ma \isite aux Prokesch, laquelle j'ai préféré remettre jusque-là. Après 4 heures, je suis parti pour Carlsruhe, par une chaleur excessive — et à la station de Heidelberg j'ai rencontré Linange'-) — avec lequel nous avons fait les deux heures de route jusqu'ici. Son mariage est encore indécis, à ce qu'il m'a dit, et il nen est pas encore à «prendre acte» des félicitations qu'on lui adresse à ce sujet. Je me suis naturellement gardé de toute indiscrétion préalable , et attendrai qu'il veuille bien me faire de plus amples confidences. Nous sommes convenus que je trouverai Devrient-^), l'Intendant et les deux maîtres de chapelle, Strauss^) et le jeune Kalliwoda ■'') chez lui à déjeuner ce matin, pour convenir de ce qu'il y aura à faire ici, pour le Musikfest. Liuange a été parfaitement aimable pour moi, et je ne doute point que nous prenions aisément des rapports de bonne et cordiale entente en cette occurence. Il m'a proposé de me conduire à l'hôtel de VErbpn'nz, honneur que ma modestie m'a empêché d'accepter. J'ai pris un fiacre eu compagnie de Hermaun, et suis arrivé pour mon compte — en le priant de m excuser si je ne venais pas le voir dès la soirée, mais il
1 Die gefeierte dramatische Sangerin. Rich. Waguer's Nichte, spater Frau Jachmann (1828— 94 .
2; Graf Leiningen, Hofmarschall des damaligen Prinz-Regenten nud jetzigen Grossherzogs Friedrich vou Ikiden. Er war in erster Ehe mit einer Nichte der Fiiriftin, Schwester des Prinzen Eugen Wittgenstein. verheiratet.
3, Eduard D. (1801 — 11], Schauspieler. Schriftsteller. Director des Carlsrnher Hoftheaters.
4) Josef Str. (1793— 1866).
5] Wilhelm K. (1827—93).
était déjà 10 heures et je me sentais extrêmement fatigué. Cinq miuutes après avoir pris possession du N" 3!) à l'Erbpn'nz, on frappe à ma porte et Eugène entre, gros et gras, frais et rose, et nous nous embrassons. Son père est à Wildbad, où il doit l'aller rejoindre aujourd'hui ou demain. Nous avons causé une heure durant sans trop rien nous dire. Il a exposé une vue de Naples au Salon de Paris, l'année dernière, et veut se borner maintenant à faire des portraits, trouvant que la peinture d'histoire exigeait trop de travail. Il a été en Italie et même en Espagne, en compagnie de deux sœurs, qu'il cultivait alternativement ou simultanément. Belloni nous a parlé de l'une de ces deux dames.
Je viens de lire dans un journal que le C^® Nesselrode a traversé Berlin, en venant de Londres et se rendant à Pétersbourg. Je suppose que c'est Dmitry^j. Panin^) est à Vichy, où on ne peut pas l'aller relancer. J'irai voir le ministre de Russie ici. M'' d'Oserofl"'^), que je connais assez de Berlin, et de Vienne. Je verrai aussi le collègue de Talleyrand, ÎP de Merescalchi. Après-demain, Vendredi, dans laprès-midi, je partirai pour Zurich.
«Voilà pour le moment» — comme dit Belloni. Mais ce qui est de tous les moments — immer nah uncl tva/ir, ardent et profond, et bien au-dessus de tous les adjectifs que je pourrais trouver, c'est l'immense amour qui consume mon âme. Je sens que les flammes de mon cœur vont incessamment vers vous. Puissent-elles vous porter consolation, douceur, force, paix, joie et enchantements.
J'ai été assez content du livre de Dùntzer^), dont j'ai lu plusieurs chapitres en wagon. Cela me paraît bien, et correctement sensé. Par conséquent vous direz: «Ce n'est pas cela» — et vous aurez raison. Mais pour cette autre chose que vous avez besoin de dire, et qu'il faudrait dire — la
1) Sohn des russischen Staatskanzlers Nesselrode.
2) Russischer Justizminister.
3) Eussischer Gesandter in Carlsruhe.
4) Heinrich D., der Goethe-Biograph.
rouille du langage humain, comme s'exprime Bossuet. y est un obstacle presque invincible. J'éprouve cela en musique, où je me dis aussi bien souvent: «ce n'est pas cela.> — mais au lieu de me décourager, je m'enfonce Féperon dans les flancs. Pour vous chanter, pour vous aimer, pour vous faire simplement plaisir — je tâcherai de faire du beau et du nouveau.
Tendresses à Magnolet. Elle nous aime comme nous laimons, et nous sommes bien ainsi — indivisiblement trois dans un. Ses dernières paroles avant mon départ m'ont beaucoup touché, et je suis certain qu'elle les signera de sa vie entière.
Adieu, et à récrire ce soir. Je me reproche de ne vous avoir rien dit hier soir, la poste partant à 5 heures du matin, et vous arrivant pour votre café — mais j'étais harassé. Cijoint une lettre pour Reményi ']; elle m'est parvenue sous mon couvert — faites-la lui porter de suite. Hermann vous a envoyé un beau panier de cerises. A vous, en vous et par vous.
29 Juin. 10 heures du soir.
J ai passé ma journée en conversations, explications, commentaires, etc. sur le Musikfest. Depuis 9 h. du matin jusqu à présent, Linange et Eugène m'ont fait compagnie. Liuauge ma donné à diner à V Erbprinz avec Devi'ient, et le Ziegesar du lieu. Après le café, Eugène s'est mis à me raconter toutes sortes d'histoires, fort incidentées et piquantes. Puis uous avons été entendre de la musique de régiment dans le Museumsgarten — qui est la Erholung de Carlsruhe — et de là nous sommes allés souper chez Devrient. Je réserve pour un autre jour une caractéristique plus détaillée des trois ou quatre personnes que je vois ici. Pour ce soir, je vous dirai simplement que le théâtre a fort l)onne tournure, et même fort joli-
1; Eduard R. 1S30 — 9Si, bedeutender ungarischer Geiger.
meut grand air. Il est présumable que notre Musihfest^ pour lequel je suis décidé à mettre seulement le théâtre à profit, réussira parfaitement. Cette perspective du reste, quelque agréable ({u'elle soit en elle-même, ne laisse pas de s'enamérer pour moi , quand je songe que mon absence peut vous chagriner .... Je vous promets que l'année prochaine, je serai moins empressé d'aller au-devant de pareilles propositions, car sous quelque prétexte que ce soit, il n'est pas ])on que nous nous séparions. Demain, je serai reçu par le P*^*^ Régent, et M™^ la Grande-duchesse. Le soir, il y a pour dernière représentation de la saison théâtrale, Dorf und Stadt de M™® Birch-Pfeiffer. Après-demain, Vendredi, à 1 h. de l'après-midi, je partirai pour Zurich. Connaissez-vous Carlsruhe ? C'est une ville toute tirée au cordeau, dont il est difficile de distinguer l'uue de l'autre les quatre grandes rues, qui sont plutôt des avenues de maisons. Les trottoirs et l'éclairage au gaz lui donnent une espèce de ressemblance avec tel quartier de Londres. Au premier moment c'est d'un assez bel effet, mais à la longue je crois que vous préféreriez nos ruelles, et même nos lanternes borgnes de Weymar. Nous n'avons aucunement parlé de vous aujourd'hui avec Eugène et Linange. Ce dernier est en train de devenir un homme distingué, et je vous rapporterai un portrait de lui, où figure déjà une plaque, qui est devenue la cible des plaisanteries d'Eugène — lequel cherche lui-même à être décoré au plus tôt, trouvant quun homme sans ruban à 30 ans doit être considéré comme un peu au-dessous de la brute. Je l'ai engagé à acquérir un diplôme de chevalier de Malte, ce qui serait toujours un bon commencement, et lui assurerait un uniforme convenable. Ensuite, à faire hommage d'un de ses tableaux au Grand-duc de Bade, ce qui lui vaudrait peut-être, moyennant la protection de Linange, un ruban du pays. En dernier lieu, il s'est beaucoup occupé de mathématiques — et veut passer, dit-il, prochainement un examen supérieur à l'école militaire de Pétersbourg ou Berlin. Linange est assez simplement, mais élégamment établi — à l'exception de sa chambre à coucher, qui est dans le style de celles de VErbprinz de Weymar. Je
mettrai sur mon calepin qnelques notes et définitions, qne je vous communiquerai au retour.
Bonsoir, je vais prier bon Dieu et vous quitte.
Jeudi, 30 Juin 53.
Ce matin on m'a réveillé avec votre lettre. Cest im splendide soleil d'amour. Il n'était pas 7 heures quand on est venu me l'apporter. Vers S h. ^j^ Eugène est venu prendre le café avec moi — plus tard il m"a fallu aller voir deux salles de manège — pour motiver le choix du théâtre que j'avais déjà fait, pour les concerts projetés. A midi, je devais être chez M™^ la Grande-duchesse — mais auparavant nous sommes entrés avec Eugène dans la galerie de tableaux où j ai admiré un très beau Berghem et doucement songé à vous. Eugène m'a fait plusieurs observations judicieuses sur les peintres allemands — comme p. e. que leurs cartons étaient d'ordinaire supérieurement composés et traités, tandis que leurs tableaux s'élevaient rarement au-dessus d'une médiocrité plus ou moins convenue. Pour le style d'Overbeck, il l'a caractérisé par «l'aflectation de la maladresse». Sch'nind a peint la fresque du haut de l'escalier, représentant l'inauguration de la cathédrale de Fribourg. C'est noblement senti et pensé, mais d'un effet assez terne — et puis ou peut reprocher à cette œuvre de ne concentrer sur aucun point l'idée et le regard. Il se ti'ouve aussi dans la galerie un tableau de Schwiud, dont les thèmes sont pris dans la ballade de Goethe: Ritter Kurts Brautfahrt. Il en existe une assez bonne gravure. En sortant, Linange a apostrophé une tête de Luther mort — ■ admirablement peinte par Cranach, qui s'appelait Millier et était né à Cranach! — avec l'énergique monosyllabe S ! D'après son avis, l'on aurait mieux fait de le
fumer en guise de jambon de Mayence, que de l'élever sur le pavois de la Eéformation. «Les opinions sont libres» — à ce que pense Son Altesse Impériale. M'^* la Grande-duchesse est d'une grâce parfaite dans son amabilité. J'ai beaucoup
jasé de AVeymar et Gotha avec elle, et me plais à supposer qu'elle aura plutôt gardé une bonne impression de ces trois quarts d'heure que j'ai passés chez elle. A 1 h. '/2, Eugène et Linan.se sont Aenus dîner chez moi, à table d'hôte, à VErljn-inz. Eugène est parti pour Wildbad à 4 heures. Je lai mis en voiture, et lui ai loyalement dit au revoir, en l'eml)rassant. Il est probable qu'il reviendi'a ici à l'époque du Musikfest — contre lequel il y a bien quelques oppositions locales, mais qui aura cependant lieu, soit cette année, soit l'année prochaine. Je n'entre pas dans ces détails avec vous. Il vous suffira de connaître le résultat, qui sera à peu près décidé à mon retour de Zurich. De 5 à 6 heures, il y a eu conférence au théâtre — et à 6 heures, Ms"" le Prince-Régent m'a reçu. Je ne lui ai parlé que de l'organisation du Musikfest — nettement et au large, je crois. Linange qui m'avait accompagné — car le domestique de la Cour avait eu ordre d'inviter Hrn. Liszt und Compagnie^ ce qu il a répété à trois reprises — a gardé le plus absolu silence, se bornant à approuver du geste ou du regard ce que je disais. A 9 h., jirai souper chez Linange.
J'ai reçu deux lettres ce matin, l'une de Joachim, qui est obligé de rester à Gôttingen, l'autre de Wagner, qui m'attend après-demain. Je suis touché du plaisir que ma visite semble lui faire. Si seulement vous a\-iez pu venir avec moi.
Magne sera doue confirmée demain ^). Bénissez-la au nom du Père , du Fils et du S* Esprit — Puissance . Sagesse et Amour.
Puisque vous partez après-demain. Samedi, je ne vous écrirai plus à Weymar — mais vous adresserai ma première lettre de Zurich à Carlsbad poste restante, à moins que je n'aie encore deux mots à yous dire, demain matin avant de partir. Ci-joint un bout de lettre de Pieményi; je vous prie de le lui faire remettre de suite, et aussi un billet pour Wangenheim, l'Intendant de Gotha; vous le ferez porter sans
1, Liszt's Mutter war Firmpathe der Prinzessin Marie, die den Firmnamen Franziska erhielt.
retard à W Huraiu. le père du jeune hautboïste que Zîegesar n'a pas voulu eno^ager, et que je recommande à Wangenheim, d'après la prière que m'en a faite sa sœur, avant mon départ. Merci pour l'envoi des deux lettres de Lowensteru et Hoplit > . Je communiquerai la première à Monseigneur, en lui écrivant de Zurich. Pour que cette lettre ne vous manque pas à Weymar, je vais la faire mettre de suite à la poste. Adieu donc — en Dieu et en vous. F. L.
J'ai demandé à Francfort qu'on me télégraphie de suite à Zurich la mort du Grand-duc. N'ayez donc aucune inquiétude, et dispensez -vous de m'avertir autrement que par la poste.
Dimanche, 3 Juillet, S h. du matin.
Que la paix et la bénédiction du Seigneur soient avec vous, et avec votre enfant! Je n'ai plus eu le temps de vous écrire de Carlsruhe, Vendredi^ P"^ Juillet — et suis parti vers 1 heure, après avoir déjeuné avec Linange, et causé très abondamment avec lui, pour Bâle, et de là avec la poste, à 10 h. du soir, pour Zurich. Le trajet se fait en 9 heures. En parcourant les journaux de l'hôtel de la Cigogne à Bâle, je suis tombé sur le îs° du 30 Juin de la Presse, que je vous engage à vous procurer. Théophile Gautier y rend compte d'un tableau fort étrange, intitulé la Musique — avec cette épigraphe de Métastase, que Magne vous traduira :
Se la cetra non era
D Amjione e d' Orfeo, gli uomini {nffrati
Yita traccian pericolosa e dura
Seuza dei. senza leggi e senza mura.
1) Pseudonym des Musikschriftstellerâ Eicbard Pohl 1826— 96), der mit seiner Gattin. der Harfenvirtuosin Jeanne geb. Eyth 1S24 — 70), spUter nach "Weimar iibersiedelte.
Imaginez que le peintre, M"^ Liimlein'), m'a placé sur ce tableau en conversation avec Paganini. Je suppose qu'à Carlsbad vous n'aurez guère de peine à trouver la Presse. En tout cas, la Patersi peut vous envoyer le N° du ?>() Juin, de Paris.
Wagner m'attendait au débarcadère, et nous nous sommes quasi étouffés d'embrassements. Il a parfois comme des cris d'aiglon dans la voix; En me revoyant, il a pleuré et ri et tempêté de joie — durant au moins un quart d'heure. Nous avons été de suite chez lui, et nous ne nous sommes pas quittés de la journée. Il est très bien logé, s'est donné de beaux meiibles — entre autres un canapé ou plutôt une chaise longue, et un petit fauteuil en velours vert — a fait superbement relier en rouge les partitions de piano de Eienzi, de Tannh'duser et de Lohengrw. Il tient à garder des airs de luxe, fort modérés du reste — à peu près comme vous teniez à ne pas priver de l'ornement de votre personne les bals de la Erholung ^ etc. Il a bonne mine, tout en ayant plutôt maigri depuis 4 ans. Ses traits, en particulier son nez et sa bouche, ont pris une finesse et un nerf d'accentuation remarquables. Sa mise est plutôt élégante. Il porte un chapeau d'un blanc légèrement rosé, n'a nullement les allures démocratiques — et m'a assuré à vingt reprises, que depuis son séjour ici, il avait complètement rompu avec le parti des réfugiés — et s'était même fait bien voir et bien venir auprès des gros bonnets de la bourgeoisie et de l'aristocratie du canton. Ses rapports avec les musiciens sont ceux d'un grand général qui n'aurait qu"uue douzaine de marchands de chandelle à discipliner. Sa logique à l'endroit des artistes est d'un acéré impitoyable. Pour moi, il m'aime de cœur et d'âme, et ne cesse de dire: «Sieh, icas du aus mir gemacht hast!» — quand il est question de .choses, relatives à sa réputation et à sa popularité — vingt fois dans la journée, il m'est sauté au cou — puis il se roulait par terre, caressant son chien Peps et lui disant des sottises tour à tour — crachant sur
1; Alexander L., Maler. Stecber und Lithograph '1813 — 71), geb. in Bayern, lebte in Paris.
les Juifs, qui sont pour lui un terme générique, d'un sens très étendu. En un mot, une grande et grandissime nature, — quelque chose comme un Vésuve eu train de feux d'artifices, lançant des gerbes de flamme, et des bouquets de roses et de lilas. «Die Kunst ist nur Elégie,»^ me dit-il entre autre — et en me développant ce thème des soufl'rauces infinies et de chaque heure de lartiste — il me conduisit à lui dire: «/a, und der gekreuzigte Gott ist eine Wahrheit ' . —
Sa femme n'est plus belle , et assez engraissée — mais elle a bonnes façons, et fait son ménage — même sa cuisine. Pour aujourd'hui, il a voulu tuer le veau gras et faire une grande fête. Nous avons eu peine à le modérer sur ce chapitre, et à réduire les invitations de dîner au chiflre de 10 ou 12. Hermann servira, car il n'a pas de domestique mâle.
!) heures.
On m apporte deux lettres à la fois, de vous — car je n'en avais reçu qu'une à Carlsruhe. Merci, merci, vous êtes mon ange gardien, et mon étoile des mages. Quand nous nous reverrons, rappelez-moi de vous dire quelque chose qui s'est révélé en moi à Carlsruhe d'abord, et qui est maintenant devenu comme une boussole intérieure . . . C'est quelque chose qui se rapporte à la musique, et à vous. Je ne saurais pas bien comment l'écrire en ce moment, mais quand je vous en aurai parlé, je trouverai les mots.
Il est ))ien que Magne ait été confirmée en même temps que les autres personnes qui ont reçu le sacrament. En fait de choses de religion, j'ai toujours été davis quil valait mieux ne pas se ranger parmi les privilégiés, et ne point réclamer d'exceptions. Réglons tout de suite une question importante. Je vous demande au nom de notre amour, de faire votre cure complète de 4 ou 5 semaines à Carlsbad — où je viendrai vous retrouver, et admirer vos beaux bras de Minerve! Vous savez que j'ai aussi ma façon de superstition, mais plutôt positive que négative. Or, je crois que le moment est justement très favorable pour votre cure, et je serais très désolé
si vous la manquiez par votre faute. Ainsi donc, il est dit et entendu qu'au reçu de cette lettre vous commencez vos eaux et vos bains, etc. etc., et que vous suivez minutieusement les ordonnances de votre médecin — à l'exception des cigares que vous pouvez continuer de fumer, si même on vous les défendait, sans aucun inconvénient. Pour plus de sûreté, je vais écrire deux mots à Maguplet — que je charge d'être votre Mentor, pour la singularité du fait.
Je resterai ici jusqu'à Samedi prochain, 9 Juillet. Le 10 au soir, je serai à Carlsruhe — et le 11 à Francfort. Le 13 au soir, je compte être de retour à Weymar — où j'attendrai les ordres de M™** la Grande-duchesse. Encore une fois, injonction positive de vous adonner sans retard à tous les agréments d'une cure suivie et subie, avec .toutes ses conséquences. Toute mon âme s'exhale en vous, et je vous aime pour le temps, et pour l'éternité.
Lundi, 4 Juillet, matin.
«3Iich zwang dein Blick, Zu dieiien deiner Suld.*
C'est le refrain que je chante aux vagues de mon lac, et que toutes les voix de votre coeur vous répéteront. Je n'ai guère été voir le Lohengrin à Wiesbaden — mais hier nous avons fait mieux, Wagner et moi, et nous nous sommes mis à chanter tout le Duo d'Eisa et de Lohengi'in. «Ma foi, c'était superbe,» comme disait notre pauvre ami Chopin, et nous nous comprenons comme des frères jumeaux. Dans la soirée nous sommes allés voir Herwegh^), qui habite avec sa femme une maison au bord du lac, et s'est emmagasiné dans une masse de livres scientifiques, et d'appareils chimiques et optiques, etc. etc., comme feu le D"^ Faust — mais assez simplement, et sans manières linangesques. Je l'ai trouvé changé à son avantage,
1 Georg H. 1817 — 75\ politischer Lyriker. der. ans Deutschland verwiesen. abwechselnd in der Schweiz und Paris lebte.
sa tête presque chauve — le bas du visage encadré d'une forte barbe, et plutôt robuste de corps. Depuis plusieurs années, il fait des études suivies d"histoii*e naturelle, et en dernier lieu il s'est aussi beaucoup occupé de sanscrit et d'hébreu. 11 projette un long ouvrage épique, quelque chose comme la divine comédie. Excusez du peu, n'est-ce pas?
Aux abords de Zurich, le lac a beaucoup de ressemblance avec celui de Côme — moins la richesse et la variété de la végétation. Il semblerait qu'on pourrait y vivre heureux — et si je vous y voyais, je le serais sans doute. J'ai toujours eu une grande prédilection pour les lacs, et me fais aisément une intimité avec leurs flots, et leur physionomie. Ils sont mieux en harmonie avec le ton de rêverie qui m'est habituel, <iue les grands fleuves ou l'océan — et leur stabilité un peu monotone m'attache davantage. Les secrètes confidences de l'âme s'épanchent doucement dans le murmure discret de leurs vagues — et souvent je me suis laissé doucement conseiller le rassérènement, la bonté et l'oubli dans mes contemplatives émotions. Aujourd'hui toute mon âme n'est qu'un monocorde — mais cette corde vibre de tous les infinis. Comme S* Paul (lui ne savait que Jésus crucifié — je ne ressens que vos soufi'rances, vos peines, vos résignations, votre espoir — et notre amour. Ce matin la poste ne m'apporte aucune lettre de vous — j'y comptais pourtant. Je ne cesse de regarder le tableau du lac qui est délicieux, au point que je voudrais vous l'envoyer.
Wagner a déclaré qu'il y aurait table ouverte chez lui du matin au soir durant mon séjour ici. Je me prends un peu de scrupule des dépenses que je lui occasionne, car il y a toujours une douzaine de personnes à table pour dîner à l heure et pour souper à 9 h. ^2- J© ^'^i Pi'i^ de venir dîner avec moi à mou hôtel du Lac aujourd'hui — et demain ou après-demain, je pense que nous ferons une excursion de 24 ou 4 b heures dans les montagnes, avec Herwegh seulement. Ce soir, il veut commencer la lecture de ses Nibelungen — et on me dit que sa manière de lire tient de la fascination, et qu'on ne peut pas s'en faire idée. Les quatre soirées de
lecture qu'il a fait devant un public choisi et uou payant, ont fait une grande sensation dans la ville et les environs de Zurich — ainsi que ses concerts au théâtre, qui lui ont conquis «tous les suffrages,» même ceux des citoyens- Philistins qui étaient fortement prévenus contre lui. Un de nos amis communs me disait hier en confidence que les premières années de son séjour, alors qu'il maltraitait tout le monde par ses façons d'être, Wagner ne laissait pas que de gagner peu à peu du terrain, dans l'estime et la considération des naturels du pays — mais que depuis les répétitions et l'exécution des concerts, il était devenu tellement aimable, quon ne pouvait plus lui résister. Aussi de grandes choses, au dire de mon interlocuteur, se préparent pour lui. Cette semaine encore il sera nommé membre honoraire de plusieurs sociétés de musique — ce qui devra n'être qu'un prélude à son diplôme A' Ehrenbilrger de Zurich — qui le conduira tout droit à la dignité de maître de chapelle en chef, General-Musikdirektor de la confédération helvétique. Il paraît qu'il n'a aucune espèce de rapport avec l'émigration, soit allemande, soit étrangère — et m'a juré sur ses Nibehmgen^ que de sa vie il ne se mêlerait plus de politique. Plusieurs de ses amis et protecteurs appartiennent à la fraction ultra-conservative. Seulement il a des soupçons qu'un des espions chargé de faire des rapports à Dresde ou à Berlin, lui est personnellement hostile — et lui garde rancune de l'avoir regardé autrefois de haut en l)as. Ce qui, pour le dire en passant, est d" ordinaire sa coutume, même avec les personnes qui lui montrent quelque zèle d'obséquiosité. Ses manières sont décidément dominatrices, et il garde vis-à-vis d'un chacun tout au moins des réserves fort peu déguisées. Pour moi cependant, il y a exception complète et absolue. Hier encore il me dit: «Toute l'Allemagne pour moi, c'est toi» — ■ et il ne laisse échapper aucune occasion pour le signifier à ses amis et connaissances. Ses allures et son mouvement d'esprit vous plairaient beaucoup, ce me semble. Il a pris son parti d'être très franchement un homme extraordinaire , dont le public n'est en état que d'apprécier les bas côtés. Il proteste énergiquement con-
tre le prétendu système que des uigauds ont voulu extraire de ses écrits — et nous nous moquons tout notre soûl des interprétations et commentaires donnés aux mots de Sonderhinst et Gesammthmst. Ce n'est point lui mais Uhlig, qui a inventé le mot de Sonderhinst — et Brendel lui fait 1 effet d'un confectionneur de bouillie pour les chats. Quant à Raff, il lui est antipathique de nature — et il présume que ses articles lui ont plutôt rendu mauvais service. Parmi ses disciples et fanatiques il distingue Ritter'), tout en faisant la part de labsurde — par une prédilection particulière. La famille Ritter lui fait une subvention régulière de plus de 1000 écus par an — - et le pied sur lequel il \it me semble exiger au moins le double, sinon le triple. Sa cave est très bien remplie, à ce que me dit Hermann — et il a un goût prononcé pour le luxe, et les habitudes élégantes. Il n'abandonne pas ses projets de théâtre à Zurich, et il s'agit de construire une nouvelle salle — pour laquelle un certain nombre d'actionnaires garantiraient les fonds. En tout cas, il se donnera le plaisir d'organiser quelque chose d'inouï, alors ([u'il aura terminé la composition de ses Nibelungen et je leutretiens volontiers dans cette idée. Si, comme je le crois, son importance continue à grandir et à devenir tout à fait prédominante en Allemagne et en Suisse — il n"y a pas de doute qu'on réussira à trouver les 100,000 fr. qui lui sont nécessaires pour réaliser sou idée de Biihnenfestsjnel. Je suppose que l'été de 56 il réunira ici le personnel qui lui sera nécessaire pour donner ses quatre drames — et probablement même la spéculation ne sera pas mauvaise, sous le rapport pécuniaire — car il pourra rassembler aisément ici pour une fête de ce genre plusieurs milliers d'étrangers. Si ]\lonseigueur m'en croit, il lui offrira Weymar ou Eisenach, pour exécuter ce dessein colossal — mais il est à craindre
i; Cari R. 1830—91;, Compouist. altérer P.ruder des Operncomponisten Alexander R. 183:> — 96 . welcher letztere, mit der Schauspielerin Franziska Wagner, der Schwester Johanna Wagner"^, verheiratet, 1854 als Yiolinist in die Weimarer Hofcapelle eintrat.
La Mara, Liszt-Biiefe. IV. 10
que la parcimonie et la mes(iuiuerie de nos coutumes, n'y mette obstacle. Nous verrous où nous en serons, après les fêtes pour le monument de Schiller et Goethe.
Mercredi, 6 Juillet, 7 heures du matin.
Hier, vers midi, me sont parvenues deux lettres de vous à la fois, avec une lettre de Magne incluse. Je n'ai pu les lire à loisir que dans la soirée, et il était eu tout cas trop tard pour vous adresser celle-ci à Dresde. Ma dernière lettre vous saluera à Carlsbad à votre arrivée, et probaldement vous aurez celle-ci en même temps. Chère, très chère et unique, je ne devrais vous écrire que par exclamations et apostrophes! Pardonnez-moi mes tiédeurs, et mes infirmités! Quel rêve avez-vous donc fait? Pourquoi ne pas me l'écrire? Si cela m'était possible, je vous en ferais reproche. Votre définition de la ville de Carlsruhe en «tragédie classique d'un poète médiocre» est charmante, et votre homélie sur le stoïcisme, parfaite. Qui aime comprend — et vous avez mille fois raison, et mille fois mieux que raison d'être telle que vous êtes, chrétienne et catholique. Votre Dieu est mon Dieu, et notre foi et notre amour se confondent, soyez en certaine. Le stoïcisme est une idée noble et forte — mais après tout ce n'est qu'une sorte de prison cellulaire pour l'âme. Le christianisme, c'est la liberté dans l'amour, et le salut dans la douleur. De tous les bienfaits que je vous dois — le plus grand, le plus immense est assurément de m'avoir rendu complètement à la foi de mes jeunes années. Rassurez-vous donc sur mes faux-semblants d'hérésie, et croyez-moi bien entièrement, quand je récite mon credo.
C'est aujourd'hui que nous commençons notre excursion, dont nous ne reviendrons qu'après-demain. Herwegh avec lequel je sympathise — il a de fort bonnes manières — viendra avec nous. Notre but est le lac des Quatre-Cantons. Wagner emporte son Siegfried. Hier et avant-hier il nous a lu avec
une incroyable énergie et intelligence d'accent le Rheingold et die Walkiire — et ce soir nous aurons le jeune Siegfried.
J'écrirai à Magnolet, en réponse à sa délicieuse petite lettre. J'ai retardé exprès notre départ afin d'attendre la poste, qui me vaudra probablement encore une lettre de vous. Mon départ d'ici reste toujours fixé à Samedi. J'ai touché avec Herwegh le sujet du « Christ^ , tel que je voudrais le composer — et il n'est pas impossible qu'il entreprenne cette œuvre, et la mène à bien. M""^ Herwegh me paraît très bien — et depuis plusieurs années, elle a donné à son mari de rares preuves de dévouement et d'abnégation. Je vous en parlerai occasionnellement. «Nélida» lui écrit de loin en loin, pour lui communiquer les éloges que les journaux font de ses livres. Nélida définissait autrefois les amis, «des commissionnaires élevés à la seconde puissance». Enti*e autres M""® Herwegh me racontait hier, qu'en allant voir Proudhon i) à S**^ Pélagie pour s'acquitter d'une commission dont on l'avait chargée — celui-ci la reçut avec ces mots: «Encore une!» Il finit pourtant par l'embrasser sur le front, de manière à ce qu'elle éprouvât une sensation de soufflet. H paraît que Proudhon ne comprend de la femme, que la femelle — et qu'il a des habitudes dune grossièreté repoussante.
Que notre bon Dieu vous bénisse avec votre enfant ! Suivez mes préceptes de cure à Carlsbad et mettez-vous sous la direction de Magnolet. En réponse à cette lettre, adi'essez la vôtre à Francfort-sur-le-Mein, poste restante — et puis Weymar, où je serai de retour le 14. Continuez à me donner les nouvelles que vous ramasserez. Je ne lis guère de journaux, et ne sais rien de ce qui se passe. A vous et à vos pieds. F. L.
1) Franzosischer Socialist und NationalOkonom f 1809— 65]
Vendredi, S Juillet, matin.
Avant-hier, h 3 heures de raprès-midi, nous nous sommes embarqués par le plus l>eau soleil, avec Wagner et Herwegh. sur le bateau à vapeur du lac de Zurich pour nous rendre à Brunnen, qui est un des plus beaux points du lac des Quatre- Cantons. C'est moi qui avais proposé cette excursion à trois, pour échapper d'abord aux visiteurs qui menacent de nous encombrer ici — et causer à poitrine ouverte, si l'occasion s'en trouvait, avec Wagner. J'avais aussi un besoin secret de me laisser gagner par une de ces grandes impressions que les grands sites me font — et me résignai à dépenser une centaine de francs à cette fin. Après 2 heures de traversée en bateau et 4 ou 5 en voiture , nous arrivâmes en passant par Richterswyl et Schwyz à Brunnen vers 1 1 h. du soir. Vous étiez sans cesse et partout présente, par ces mystérieuses émanations du cœur, qui nous enchaînent l'un à l'autre. Je vous sentais dans chacun de mes nerfs, et dans chacune de mes veines. L'œil de mon âme suivait les cils de vos paupières, tantôt à travers les larges ombres que projettent les montagnes, tantôt dans la douce lumière des étoiles. La nature entière était comme le truchement du silence oppressé, que je suis condamné à garder avec vous. îs'est-il peint venu quelque étoile messagère vous raconter mon amour? Hier matin, Jeudi, à 7 heures, nous avons pris deux bateliers pour nous conduire au B/iili — c'est GriltU qu'il faut dire — et à la chapelle de Tell. Au Griitli nous nous sommes arrêtés aux trois sources et l'idée me vint de proposer à Herwegh Briiderschaft^ en prenant de l'eau dans le creux de ma main, à chacune des trois sources. Wagner en fit autant avec lui. Plus tard nous sommes revenus assez en détail sur notre projet du «Christ» ■ — vous savez ce dont je veux parler — et je pense qu'il le réalisera bientôt et grandement. Ce sera l'œuvre par laquelle je vous parlerai de ma foi et de mon amour, et si les forces ne me manquent, il y aura du grand et du beau. A la chapelle de Tell, nous nous sommes arrêtés
quelques minutes. Le batelier uous raconta qu'on y dit U> messes le même jour, pendant la semaine de l'Ascension. Quand, nous nous reverrons, rappelez-moi les lettres M et N de l'alphabet, pour que je vous fasse part d'un bout de conversation dans cette chapelle de Tell. A 10 h. ^j^ nous étions de retour à Brunnen, d'où nous sommes revenus par le lac de Zug ici, à 6 h. du soir.
J'ai trouvé un mot de vous avec le timbre de Halle, au sujet du Promithée. Je n'en étais nullement inquiet, car je Tai rangé, ainsi que vous vous en êtes aperçue, avant mon départ. En fait d'inquiétude, je n'en ai guère d'autre en ce moment, que de vous laisser sans lettre de moi à Dresde. Mais je suppose qu'aujourd'hui vous trouverez ma première lettre d'ici à Carlsbad, et probablement en même temps la seconde, où je vous préviens déjà qu'il faut m'adresser à Francfort. Avant le 14, soir, je serai de retour à Weymar, car je ne m'arrêterai que 48 heures à Francfort, où j'arriverai Lundi, Il — à moins qu'on ne donne le Lohengrin le 1 3 à Wiesbaden, où il vient d'avoir un immense succès — dans lequel cas je profiterai de cette circonstance pour voir Schott à Mayence i).
Je vous dirai plus tard s'il y a lieu que j'aille vous retrouver à Carlsbad — et quand je pourrai le plus commodément reconduire ma mère à Paris. Je vous bénis et vous rends des actions de grâces, du plus profond de mon cœur. Vous êtes mon lac et mon ciel. Le reste: «c'est des bêtises,» comme disait le maréchal Sébastiani. Je suis très heureux que Magne ait pris mon Patron pour sa confirmation. Qu'il étende son manteau sur la boue et les pierres de notre chemin — et restons unis et indivisibles dans l'amour! Après tout, pourquoi tant nous in(iuiéter comme ^larthe des ti'acas du ménage ! Képandous nos parfums sur les pieds de Notre Seigneur — et II nous consolera, nous tortillera, et nous rendra participants de Sa cliair et de Son sang, qui sont la vie éternelle ! J'écrirai à Magne encore d'ici. Conduisez-vous bien
1 Der ^lusikverleger.
et faites sagement la cure qui vous est ordonnée — car le moment est vi-aiment favorable pour ce but, et aussi bien que «l'argent est une force» — il y a faiblesse et bêtise à- laisser échapper les bonnes occasions. Or, vous êtes rigoureusement tenue à pratiquer les maximes que vous débitez — et j'espère que votre première lettre de Carlsbad me rassurera et m'édifiera sur le soiu que vous mettez à bien remplir aos devoirs de «patiente». Que les anges du Seigneur vous gardent et vous conduisent!
En ce moment m'arrive une dépêche télégraphique de Talleyrand, qui m'annonce la mort du Grand-duc.
Badenweiler, 11 Juillet 53.
Me voici dans un Eilsen au petit pied, très près de la frontière Suisse. Bruns ') était d'un luxe oriental, en comparaison de l'hôtel de cette maison. La contrée est du reste fort jolie, très boisée et assez accidentée. Le Rhin se déroule en long bandeau sur le second plan de la perspective. Mais que me fait le Rhin, Hécube et la nature entière? Mes yeux ne cherchent que vous, mon âme ne chante que pour vous, et je n'ai d'existence, de mouvement et d'être qu'eu vous!
Je suis venu ici pour voir Edouard Devrient, dont la fille est fort malade et la femme très soufi"rante. Nous nous sommes entretenus des projets de Carlsruhe, qui se réaliseront probablement vers le 20 Sept, prochain. Demain matin, je verrai encore Linange en repassant par Carlsruhe — et le soir, je serai à Francfort, où j'espère trouver ime lettre de vous de Carlsbad. M'"*^ Meyerbeer est ici depuis quelques jours avec ses filles. Je suis allé la voir avec Devrient, et nous avons eu une conversation de visite, parfaitement aimable et mesurée.
Je suis un peu fatigué de ma nuit, passée sur limpériale de la diligence avec Hermann, et aussi de toutes mes veilles
1) Der Eilsener Wirth der Fiirstin.
de Zurich. Quoique vous en disiez, je ne puis pas vivre sans vous. La seule chose qui me rendrait votre absence tolérable. ce serait la musique — c'est-à-dire celle que j'écrirais si j'en avais le temps. Mais ce temps étant pris par d'autres obligations, je me sens excédé et exténué. Il n'y a pas de remède à cela. Je soupire après notre belle petite chambre bleue de l'Altenburg, et me fais une fête dy rentrer — car je vous y retrouverai mille fois partout — et toute autre atmosphère me pèse et m'étoufle. Du reste, si cela nous est possible, nous reviendrons en Suisse ensemble, n'est-ce pas. l'année prochaine? Il me semble que vous vous y plamez, car ces contrées sont franchement belles et même grandioses. Et puis nous montrerons ces lacs à Magnolet, qui exécutera un menuet de Voss^) sur ces vagues d'émeraude. Mon Dieu, que sera-ce que de nous ? Bon Dieu en aura soin. Espérons et confions-nous en Lui. Il ne nous trompera pas. A propos de tromperie, j'ai noté sur mon calepin quelques anecdotes de Wille 2j sur Heine qu'il a vu dernièrement — et qui se pique de tromper tout le monde, et même le bon Dieu. C'est misérablement spirituel! Nous repasserons aussi enseml)le quelques autres petits faits et mots que j'ai également consignés sur mou agenda. Ils perdraient trop sans les commentaires que je n'ai guère la patience d'écrire — à moins que vous ne me le commandiez. A demain soir donc. Je vous répondrai de Francfort, où je passerai proba1)lement deux jours pour voir les Prokesch, et aussi ([uelques personnes à 3Iayence et Wiesbaden, où il convient que je passe quelques heures. J'embrasse vos pieds et vos mains. F. L.
Adressez à Weymar — j'y serai au plus tard le 15.
1) Tanzlehrer der Prinzessin Marie.
2; François W.. Hamburger Journalist, Gatte der 1S93 verstorbenen Schriftstellerin Eliza W. geb. Sloman Herausgeberin von s>FUntzehn lîriefe von Rich. Wagner^, IJerlin 1S94 , batte fiir seine freiheitlichen Bestrebungen 1851 in der Schweiz cinen geeigneteren Doden gesucht und verkehrte auf seiuem Landsitz Marlafeld bei Zurich viel mit Wagner.
Francfort, 13 Juillet 53, 8 heures du soir.
Je n'ai qu'un soleil — celui (iiie m'apportent vos lettres. En arrivant ici hier, je cours à la poste — rien — trois heures après je trouve Schmidt au théâtre, et après il va me chercher deux lettres, qui m'ont fait doucement exhaler ma prière du soir. Que les anges du Seigneur accompagnent vos pas, et que Sa bénédiction repose en votre cœur!
Il y avait un petit concert hier, au théâtre. J'ai entendu la Wagner chanter trois Lieder de Schubert. C'est plus un talent de convention qu'une nature puissamment douée. Elle a bien quelques sous de cloche dans le gosier — mais au total, elle m'a fait l'impression de ces paysages d'Allemagne, que je n'aime pas plus que vous — quelque chose comme le Kouigstein, si vous acceptez cette similitude. Comme elle devait repartir ce matin, je suis allé la voir dans son «-cumerino» du théâtre, où elle m'a très aimablement engagé à venir la voir chez elle après le concert, pour me parler plus à l'aise. Elle s'est justitiée tant bien que mal de n'avoir pas chanté le Tannhauser ici — ce qui me semble un véritable scandale, et ce que je ne me suis guère gêné de dire. J'ai tâché d'être à la fois poli et nettement explicite avec elle — et elle a fini par me proposer de venir chanter Elisabeth et Ortrude! dans le courant de cet hiver à Weymar — ce que j'ai accepté sauf l'approbation de Ziegesar. Décidément je ne rencontrerai plus grande chance auprès des cantatrices célèbres. Cette catégorie d'artistes est restée complètement en arrière de mes préoccupations et aspirations durant les cinq années que vous m'avez fait comprendre la vraie gloire. Les oripeaux de théâtre, quelques réclames et claquements leur suffisent — et il n'y a plus rien de commun entre nous, si ce n'est à peine quelques apparences du dehors. Wagner définit l'art: ein ohntndchtiges Surrogat des Lebens. La plupart des artistes ne sont malheureusement qu'un triste «surrogat» de l'art. Nous nous sommes du reste assez bien quittés avec la Wagner, quoique
je lui aie dit assez fraucliemeut quelle était ma manière de comprendre les œuvres de sou oncle, etc. etc.
Jai rencontré ici Marscbner ' < avec lequel nous ne frayons guère. Aussi Lewy"^) de Pétersbourg, dont vous m'avez envoyé la carte, que je connais beaucoup de Vienne et qui est lié avec Fredro^j, chez lequel il a souvent rencontré Talleyraud. Il va beaucoup chez les Wielhorsky, etc. et abonde en saillies assez amusantes. On attend Vieuxtemps^j aujourd'hui.
Ce matin à midi, je me suis présenté chez Prokesch. II m"a invité à dîner, ce que j'ai accepté. Lui et sa femme ont été vraiment charmants pour moi, et je ne négligerai point les occasions de cultiver cette relation. Le dîner d'aujourd'hui était un petit dîner de famille et de chef de mission. Il y avait aussi un abl>é à table, qui est je crois chargé de l'éducation du plus jeune fils. Je crois vous avoir dit que M'"® de Prokesch avait eu l'idée de la médaille «d'Orphée» — que vous avez dans vos armoires du cabinet vert-^). En conséquence, je ne me suis pas fait beaucoup prier pour jouer quelques bagatelles après dîner, et me suis réinvité chez eux à mon prochain passage ici. Demain, j irai faire une petite course à Mayence et Wiesbadeu — et après-demain, je retournerai à Weymar avec bonheur. Il me tarde de revoir cette chambre bleue, votre table à écrire, tous les papiers et tapis que vous avez fait mettre, et votre daguerréotype, et même ces méchants petits bustes, que Dosnay'^'j a faits d'après vous et Magnolet! Je ferai société et amitié avec la servante Jettchen — et embrasserai le chien de garde Rappo! Tous ces arbres me parleront de votre amour, et les toits et les murs me crieront ([ue ma vie n'est point perdue, puisque nous nous sommes trouvés!
1 HeinrichM. 1795—1861. der Componist des >Hans Heiling«, »Vampyr« etc.
2; Cari L.. Pianist, Clavierlehrer in Petersburo-.
3) Graf F., polnischer Schriftsteller.
4) Henri V., der beriihrate Violinklinstler 1820—81).
5! Eine auf Liszt geprligte Médaille, auf welcher Orpheus abgebildet ist. Sie befindet sich jetzt im Weimarer Liszt-Museum. 0 Ungarischer Eildhauer.
J'avais d'abord peusé à écrire à M""^ la Grande-duchesse après la mort du Grand-duc. Mais il me semble qu'il eu sera temps encore après mon retour à AVeymar, où je pourrai me consulter avec Vitzthum, que j'aurais chargé eu tout cas de remettre ma lettre.
Les dernières lignes que j'ai reçues de vous sont celles que vous m'écriviez à votre, arrivée à Carlsbad — avant que mes lettres de Zurich vous soient parvenues. Rassurez-vous, chère âme de ma vie et vie de mon âme — il ne m 'arrivera pas malheur, et j'espère encore que je ne vous porterai pas malheur. Prions bon Dieu, la Vierge et S* François — et marchons avec confiance dans le sentier étroit de notre destinée. Mon cœur et ma conscience me disent qu'il nous mène à Dieu. Qu'importe tout le reste? Ayez donc pleine sérénité eu vous et eu moi!
Vendredi. 1 5 Juillet. Wiesbaden.
Les postes vont si fort de travers, que je ne vous écris que deux mots aujourd'hui — dans l'idée qu'eu vous écrivant demain matin à Weymar, vous recevrez mes lignes en même temps. Hier, en me mettant eu wagon pour Wiesbaden, ou m'apporte deux lettres de vous à la fois, adressées à Zurich — dans lesquelles vous me parlez de Piietschen), et du P'^^ de Hechingen^). Je suis charmé que vous ayez bien pris avec Rietschel, et que vous l'ayez invité à faire le buste de Magne à Weymar. Sa connaissauce m'intéressera beaucoup, surtout si vous vous entendez bien avec lui. Je ne veux pas duu bas-relief de la S*® Cécile, positivement pas — mais si la composition vous eu plaît, j'accepte la gravure ou lithographie
1) Ernst R. (1804—61), der beriihmte Dresdner Bildhauer. der Liszt' s Médaillon modellirte.
2J Flirst V. Hohenzollern-Hechingen, der, nach Abtretung seines Furstentlmms an Preussen, in Lowenberg in Schlesien residirte und daselbst eine eigene Capelle unterhielt.
qui, je suppose, doit être publiée. Eu tout cas, je vous supplie de ne pas faire d'emplette pour moi. Je ne vous rapporte rien non plus, car je n'ai rien trouvé qui soit assez complètement à mon goût pour que je sois sûr que le vôtre en serait satisfait.
Je vous ai toujours parlé de Hechingen comme d'un galant homme, et vous le jugez parfaitement. Je suis curieux de ce que vous me direz de vos relations personnelles avec la D^-® de Sagan. Je suppose que je trouverai une lettre de vous en revenant à Francfort tout à l'heure — d'où je repartirai à 5 h. de l'après-midi, pour arriver à Weymar dans la nuit — je crois vers 4 h. du matin. Le Lohengrin n'a pas pu être donné, pour cause de l'indisposition de lOrtrude. Je suis pourtant allé au théâtre pour voir Fidelio de Beethoven — et après le théâtre, j'ai invité Schindelmeisser ^y et les Moritz, à souper avec moi. Je commence à être très fatigué de ce bout de voyage, et soupire après notre chambre ])leue. Pardonnez-moi ces bêtises >, comme disait le pauvre Wolff — mais je ne sais plus trop ce que je dis — ce qui du reste ne m'empêche pas de vous aimer de tout mon cœur et de toute mou âme. Tendresses à bon Magnolet.
16 Juillet, Samedi midi, chambre bleue.
Heil dir, Jleil deinem HerzeUj deinem Leib und deiner Seele! Ileil jeder Sttinde deiner Tarje tind yUchie bis zion Tag. der nie endet!
Vers 3 heures ce matin je suis rentré dans notre chambre. Tout me parle et me chante de vous ici. Nos souvenirs — sont les lacs et les montagnes l)ien-aimées de mon âme ! Vous êtes mon unique partage, ma gloire, mon trésor, et la douceur, et la paix de ma \\q. Je ne m'explique pas comment je puis être ailleurs que vous — mais ici du moins, le ressenti-
1) Ludwig Sch., Componist, damais Hofcapellmeister in "Wiesbaden ^ISll— 64;.
ment de votre absence est mitigé par vos pas, vos paroles, vos larmes, et votre image présente partout.
Je me suis couché pour quelques heures, et vers 9 heures j'ai trouvé clans la chambre de Kostenecka i) trois lettres de vous. Il m'a fallu quelques heures pour les lire. Hermanu a reucontré en chemin Ziegesar et Vitzthum. J'irai ce soir au Belvédère pour voir Ziegesar, et Vitzthum m'a fait demander de venir chez lui demain matin. Je crois que j'écrirai simplement à Vitzthum mes condoléances, pour qu'il les présente à M""* la Grande-duchesse. Il ne me paraît pas présumable que je puisse m'en aller d'ici sans inconvénient, avant une dixaine de jours. Je verrai cependant s'il y a moyen de venir vous retrouver avant la fin de ce mois, et vous en informerai. Le «lion blanc» est un charmant emblème, et je suis aussi d'avis qu'il ne faut pas me loger ailleurs. Magne a fait une charmante invention du «cordon du hibou >. Nous pourrons combiner le lion blanc avec l'oiseau de Minerve — et faire honte à la toison d'or.
Dans mes dernières lignes de Wiesbaden, je vous ai déjà louée de l'idée que vous avez de faire faire le buste de Magne par Rietschel. En plâtre d'abord, et en marbre ensuite. 500 écus n'est pas un prix exorbitant, pour un article tel que Rietschel. Les (i tl. par jour de voiture sont nécessaires — par conséquent il faut en passer par là. J'ai rencontré Vieuxtemps à Francfort, mais sans Belloni. Quand vous reviendrez ici, je crois que nous pourrons restreindre les dépenses de la maison. En attendant, je m'associerai aux intentions (lue vous avez communiquées à ma mère, et tâcherai qu'il ne se fasse pas de dépense inutile à l'Alteuburg. Je dînerai d'ordinaire avec ma mère vers 2 heures et Ijougerai le moins possible de notre chambre.
Demain et après, je me mettrai en règle avec ma correspondance — et Mardi, j'espère commencer à employer quelques heures pour mes compositions projetées. Il m'a été absolument impossible de rien écrire, ces 15 jours de voyage — et j'ai
1) Die Kindsfrau der Prinzessin Marie.
vraimeut besoin décrire des notes, pour me tenir en équilibre. Je me sens comme desséché quand je passe plusieurs jours sans papier de mnsi(iue. Mon cerveau s'engorge, et je deviens incapable de prendre goût aux choses extérieures. Cest une observation que jai faite souvent, et cette sorte de maladie a augmenté a\ec les années. La musique est la respiration de mon âme — elle devient à la fois ma prière et mon travail.
Vers 4 h. ^j^ j'ii'<'ii ^'oir Talleyrand, et de chez lui au Belvédère. Veuillez remercier très sensiblement la D^'^ de Sagan du souvenir qu'elle m'a gardé. Vous savez que je ne suis pas ingrat, et que je sais apprécier certaines bienveillances à tout leur prix. Jespère que je la trouverai encore à Carlsbad — sinon j irai la voir à Teplitz. En attendant, je suis très heureux dapprendre que vos relations avec elle se nouent bien, ainsi que je le désirais et espérais. Vous pouvez lui en remontrer, j'en suis persuadé — mais de son côté, elle pourrait aussi en remoutrer à bien des gens, car elle marque un des types les plus accomplis de l'intelligeuce et de Tart mondains, et plusieurs traits de sa vie témoignent aussi que le cœur ne lui a pas manqué. En somme, c'est un modèle digne du plus fin pinceau de Balzac — fort supérieur à mon sens à telle femme, qu'on a coutume de désigner comme < femme supérieure .
Adieu, chère Carolyne — je vous écrirai demain, après avoir vu Vitzthum, et vous baise les pieds et les mains.
Toutes tendresses à Furet.
Dimanche, 17 Juillet, 3 heures.
Hier soir jetais chez Ziegesar au Belvédère, et ce matin chez Vitzthum; à 4 heures, je dînerai avec Talleyrand, et vers 5 h. Y2) je IÏI6 rends à Ettersl)urg. Je voudrais vous dire bien des choses, chérissime et unique Carolyne, et plus que toute chose. Demandez à Maguolet — < qui sait parler aussi» et même écrire, et comment déjà! — de vous bavarder toiit ce que je n'ai pas lesprit de trouver eu ce moment. Il est
3 h. Y2 passées, et il faut que je m'habille pour le dîner de Talleyrand.
Ce matin je n'ai point reçu des vos nouvelles — ce sera pour demain. Je vous raconterai aussi demain ma visite à Ettersburg. Wagner vient de m'envoyer une lettre très digne et très convenable, pour Monseigneur. J'en garde copie, pour vous la communiquer. Du jeste, rien de nouveau. Tout est tranquille dans la maison. Je garde Reményi jusqu'à la fin du mois. C'est un brave garçon, et qui se conduira bien.
Adieu, que les anges du Seigneur vous gardent, et vous protègent. Où avez-vous mis mon catalogue? Je voudrais l'envoyer, ou le porter en passant à Hartel.
Dimanche, 1 7 Juillet, 5 heures.
Je vous récris chez Talleyrand — votre lettre du Jeudi, 14, m'ayant été remise par le facteur de la poste, en quittant l'Altenburg, dans la petite forêt de sapins. Talleyrand vient de me dire que l'installation officielle du nouveau règne — Huldigung — se fera le 28 Août. C'est l'anniversaire de Gcethe — date significative, si l'on s'attache à en maintenir le sens. Il me resterait à vous parler de Moïse et de Salomon, si mon amour-propre n'y faisait obstacle. Qu'il vous suffise que je trouve votre idée et votre conception des trois livres: Proverbes, Sagesse et Ecclésiaste grande et juste. Nous en recauserons occasionnellement. Maintenant adieu — je pars pour Ettersburg et vous baise les mains.
Lundi, 18 Juillet, midi.
Les dons du S*^ Esprit sont divers et harmoniques — à peu près comme les 7 notes de la gamme. Invoquez votre ange gardien — c'est une dévotion à laquelle vous m'avez ramené, et qu'il m'est doux de pratiquer — qu'il vous suggère
selon les nécessités du moment: l'esprit de force, ou celui de prudence, de conseil, de foi, de science, de sagesse et de crainte. Vous possédez tous ces dons. Marchez donc droit votre chemin avec humilité devant le Seigneur, et sans inquiétude ni souci des hommes. Souvenez-vous de ce verset de l'Évangile, où le Christ recommande à ses apôtres de ne point préparer leurs discours devant les grands et les puissauts de la terre: < car c'est le Père qui parlera par leur bouche >. Vous êtes un confesseur de la foi dans l'amour, de la con\-iction dans le devoir. Soyez donc ferme et calme, pour persévérer jusquà la tin!
Quel est cet Archiduc Ferdinand^) — jeune ou vieux? Eu tout cas, vous n'avez pas à vous troubler de votre compliment sur les savants — car à l'exception de l'Archiduc Jean et du Diic Jean de Saxe, je ne sache guère d'Altesse Impériale ou Royale qui se pique particulièrement de science. Du reste, il n'y a guère lieu à taper sur une catégorie quelconque d'individus, et les plaisanteries sur les savants ne sont pas plus neuves que celles sur les tailleurs, etc. Comme en votre qualité de Polonaise vous avez de fortes antipathies nationales, vous y ajoutez volontiers d'autres antipathies accessoires — et le savant étant toujours plus ou moins -Osiemiec» 2)j vous l'englobez dans un «profond sentiment d'ennui». Il n'y a rien que d'innocent à cela, pourvu que cela ne se répète pas trop souvent, et ne devienne pas trop hal)ituel — car alors il y aurait injustice. Et vous la première vous ne laissez pas que de tirer assez gloutonnement profit des savants, que vous rencontrez en chemin — lorsqu'ils sont d'assez bonne pâte, pour se laisser questionner indétiuiment sur Brahma et Vichnou, les étoiles de moyenne grandeur et les couches superposées, etc. etc.
Talleyraud ma dit que sa sœur ne venait plus à Carlsbad, et lui partira pour l'aris Jeudi prochain. A 6 heures,
1) Erzherzog Cari Ferdinand von Osterreich, Vater der jetzigen KiJnigin-Regentin von Spanien.
2 Polnisches Wort: Deutscher.
hier, Dimanche, nous sommes allés avec Talleyrand, Rieucouvt') et Reinényi à Ettersbiirg. Mouseigueur était à la promenade. Le chasseur m'ayaut indiqué l'allée qu'il avait prise, je me suis risqué à suivre sa piste et l'ai rejoint assez vite. Un des premiers mots qu'il me dit était: < Le Yerl)e doit se faire action maintenant», .le lui fis remarquer la date du 28 Août, et puis lui remis la lettre de Wagner, qui me semble très bien, et qui la assez frappé. Plus tard encore, nous étant assis sur un banc à l'ombre d'un chêne, je lui lus celle de Berlioz pour le distraire — et il me demanda d'écrire de sa part à Berlioz, qu'il avait tout lieu de prendre les sifflets de Covent- Gardeu en très bonne part, et la chute de Cellrni pour un succès sérieux. Au moment où je faisais mine de prendre congé, Monseigneur me demanda si je ne voulais pas rester pour le thé et le souper. Talleyrand et Riencourt n'étaient venus que pour promener, sans se présenter. Je ne réfléchis pas longtemps pour accepter, au risque de m'en retourner à pied. A 8 h. '/2, je me rendis dans le salon habituel. Il y avait la Grande-duchesse régnante, Watzdorf, un aide de camp du Roi de Prusse et un envoyé du Roi de Saxe, M' de Gersdorf, autrefois Ambassadeur à Londres. Ces deux Messieurs en mission officielle ont naturellement tenu le dé de la conversation — et pour ma part, j'en étais bien aise, car je ne me sentais nullement en train de parler. Londres, le Caucase et les races d'hommes exotiques firent les frais de la conversation, à laquelle je n'avais quasi guère à contribuer. On s'est retiré à 10 heures et en me disant bonsoir, Monseigneur me demanda de composer une Marche pour son installation — Huldigimg du 2 S Août. Je m'y mettrai dès demain — et eu revenant dans la calèche avec le Lieutenant- Colonel prussien. M'' Hiller de Gartringen, je crois avoir trouvé un assez bon motif, que je n'ai qu'à développer. La Grandeduchesse est très simplement et parfaitement dans son assiette naturelle. Ses manières sont restées les mêmes, pour moi du
1) Graf R.. Secretiir bei der franzosischen Gesandtschaft ia Weimar.
moins ■ — charmantes et sensées. Son rang et sou individualité qu'elle fait valoir à merveille, à la fois ou tour à tour, exigent qu'on lui parle avec une respectueuse sincérité et véracité. Le Roi de Prusse viendra ici demain Mardi, faire sa visite de condoléance à M"'*' la Grande-duchesse douairière — on doit désormais l'appeler en allemand Grossherzogm-Grossfib-stin — et passera quelques heures au Belvédère. M™"^ la Princesse de Prusse restera avec sa mère jusqu'au 4 ou 5 Août. Le voyage de Russie est toujours probable à mon sens, quoiqu'on n'en parle guère — ce qui se comprend. M™" Plotz, à laquelle j'ai été porter votre lettre à 4 heures, m'a pourtant dit qu'elle supposait que la Grande-duchesse ne resterait pas ici pour la <^Huldigung > . Pour moi, je vous le répète, jai l'idée que je ne dois pas bouger d'ici.
Que le Seigneur vous soit en aide, et que Ses S'^ anges vous gardent et vous conduisent! Les anges me ramènent à Magnolet, que j'aime comme on les aime. Excusez-moi auprès d'elle si je ne lui écris plus ce soir. Elle aura une longue lettre demain — et vous n'aurez rien, car j'ai beaucoup à écrire demain et après-demain. Je n'ai presque pu rien faire aujourd'hui. A 5 heures, je suis retourné au Belvédère pour revoir Ziegesar, et lui porter le volume de Czerny^). Une forte pluie m'y a surpris, et j'ai été obligé d'attendre deux heures l'arrivée d'une voiture de Weymar — car j'y étais allé à pied pour faire un peu d'exercice, <?e qui m'a fort mal réussi. Aussi on ne m'y reprendra plus. J ai dit à ma mère que je ne la reconduirai à Paris, qu'à la fin d'Août — et encore cela me paraît fort chanceux. Je ne sais ce qui adviendra du festival de Carlsruhe. En attendant, je prends mes mesures, comme si j'étais certain (^u'il aura lieu. Courage et patience, chère Carolyne. Bon Dieu est bon — ayons confiance en lui. Il ne nous abandonnera pas. Bonsoir — bonne nuit — et à demain. Je dors, mais mon cœur veille!»
1) Czerny, Liszt'a einstiger Lehrer. batte der Grossherzogm Maria Panlowna seinen :>Gradu8 ad Paraassum« gewidmet.
La Maia, Liszt-Briefe. IV. H
Mardi, 19 Juillet, 3 heures.
J'ai passé deux heures ce matin à me baiguer et à me bien laver la tête avec du jaune d'oeuf et de l'eau-de-vie, pour me débarrasser de la crasse du chemin de fer. La poste de 3 heures m'apporte votre lettre du 16. S'il vous était possible et pas malaisé d'entrer en relations un peu plus suivies avec Paul Esterhazy'), j'en serais d'avis. Non pas que cela puisse nous servir à quelque chose — mais à cause d'anciens souvenirs, qui me rattachent à sa maison. S'il vous a dit qu'il a été fier de moi à Londres, c'est une amabilité charmante et de bon goût, car j'étais un assez petit Monsieur à Londres en 41, alors qu'il me témoigna vraiment de lobligeance et des attentions. Cela était parfait de sa part, car en 28 je me souviens parfaitement d'avoir dîné assez souvent à Londres avec les «officiers» de sa maison — ce dont je n'avais guère à me plaindre alors, mais ce qui n'était plus le cas en 41. Si je retournais à Londres en 54, je tâcherais de m'arranger de manière à lui faire encore plus honneur que je n'étais à même de le faire en 41. Un autre pli a été définitivement donné à toute mon existence, de quelque côté que puissent d'ailleurs tomber les dés du succès de ma carrière.
Maintenant pour ce qui est de mon voyage à Carlsbad, voici ce que j'ai à vous dire. Si en réponse à cette lettre, vous m'écrivez qu'il est bon et nécessaire que je vienne — je pourrais partir d'ici le 26 et arriver le 27, ce serait donc d'aujourd'hui en huit que je partirais. Patientez jusque-là — il me faut au moins 8 jours pour me retourner ici. D'ailleurs, jyjme ^Q Sagan ne partant que le l*""" Août, j'aurais encore 3 jours pleins, pour lui faire ma cour. Adieu, Carolyne — que Dieu vous garde et vous bénisse. S'il manquait des mots dans mes lettres, vous les trouverez bien vite. Je vous écris au courant de ma tête et de mon cœur — et ne puis m'astreindre à relire.
1; FUrst Paul Esterhazy, bel dem Liszt's Vater angestellt war.
20 Juillet, 9 lieures du matin.
Je vous ai dit hier que je pourrais arriver à Carlsbad le 2 7, Mercredi prochain. Daprès la tournure de vos lettres, je considère ce voyage comme certain. Notre séparation est une chose contre nature — l'un et l'autre, nous ne \dvon3 que par tronçons. Ne vous troublez point, chère Carolyne — et demeurez affermie dans votre foi et votre amour. Je suis resté dans notre chambre toute la journée d'hier — et j'en ferai autant tous ces jours-ci, à moins d'être appelé au Belvédère ou à Ettersburg. Talleyrand partant demain. Riencourt a arrangé une partie de whist ce soir à 7 heures, et probablement nous conduirons Talleyrand au chemin de fer à
I heure du matin. Talleyrand dîne aujourd'hui à Ettersburg.
II est venu me voir hier, est toujours «très bien, au mieux»
— et j'ai bonne confiance en lui.
Au revoir donc, mon trésor du Ciel! Tendresses à Magnolet. Je me suis assez expliqué avec M""® Plôtz, sur les chances bonnes et mauvaises que peut offrir le nouveau règne
— et je retournerai la voir demain ou après-demain. Elle vous aura répondu directement.
Vendredi, 22 Juillet 1853, 10 heures du matin.
Hier, c'était jour de jeûne — point de lettre de Carlsbad; mais ce matin on m'apporte deux lettres à la fois, que j'ai consommées du regard et du cœur. Comme S* François, je dis:
In foco cV amor mi mise; Ferimmi d' un coltello, Tutto il cor mi divise.
A l'heure qu'il est, vous devez dtyà recevoir la lettre dans laquelle je vous dis mon projet de partir le 26 d'ici. Vitzthum, qui est venu me voir avant-hier soir, a été fort touché
de votre lettre et l'a communiquée à M'"® la Grande-ducliesse, qui lui en a exprimé sa satisfaction émue. Je lui ai conlié que j'irais vous rejoindre à Carlsbad, ce qu'il a approuvé avec plus de sympathie, que je n'osais l'espérer. Je présume donc qu'il n y aura aucun obstacle, à mon départ. J'ai terminé hier ma Marche pour le 2 S Août. Elle a plus de 200 mesures à 4 temps, et me semble assez bieu réussie. Le chef de la musique militaire lappropriera à son orchestre, et Raff en fera une autre instrumentation pour l'orchestre du théâtre. Je ne l'ai écrite que pour le piano eu indiquant seulement quelques entrées d'instruments. Elle est plus du double plus longue que la Marche du Sommernachtstraum de Mendelssohn — et je crois qu'elle sera d'un assez bel effet. Je suis resté toute la journée dans notre chambre, et me propose d'en faire autant jusqu'à Mardi, sauf les commandes du Belvédère et Ettersburg. Dieu sait, et vous savez aussi que je ne suis point ingrat, et que j'ai le cœur fait de façon à grossir démesurément parfois les moindres paroles, et les plus minimes dons. Mais quand je vous vois souffrir et rester accablée sous les coups multipliés des plus odieuses tracasseries — mon cœur saigne, et ce n'est pas sans effort que je me résigne au silence. Nous causerons des espérances que je pourrais former sur le nouveau règne. La date du 2S Août serait de bon augure • — et j'ai confiance dans la persévérance des belles intentions du Prince. Il n'est dans la puissance de personne au monde d'attendre cette flamme sacrée de nos cœurs, qui est notre dignité, notre liberté, notre raison d'être. Nous la tenons inviolable de notre Dieu, et nous la lui rendrons pure et intacte au jour de l'éternité — alors que nous serons un, dans la- vie de la vérité et de l'amour. La figure de ce monde change et passe. Que nous importent ses grimaces, et ses verrues sur le nez!
Je ne m'explique pas que M'' Wieniawski ^j ne se soit pas présenté chez vous. Je vous approuve pleinement de ne pas
1) Henri W. (1835 — 80), der Violinvirtuos. dessen Bruder Josef (geb. 1837), der Pianist, spater einige Zeit bei Liszt studirte.
avoir été à son concert et d'aller à celui de Lanb i). Faites mes amitiés à ce dernier, que je trouverai probablement encore à Carlsbad. Rappelez-moi aussi très respectueusement au souvenir de la D**'- de Talleyrand '-) — et attendez-moi le 27 au soir. Je suppose que le visa de mon passeport ne m'obligera pas de rester plus de quelques heures à Dresde.
Adieu, clière Carolyue. Que les rosées du Ciel rafraîchissent votre âme!
Samedi soir, 1 1 heures.
Vos deux lettres à la P'*^ de Prusse et h M'"® Fritsch ont été envoyées par le hussard du château, aussitôt après qu'elles m'étaient parvenues. La P-^® de Prusse est ici sans chambellan ni dame d'honneur. Elle a voulu rester simplement en fille dévouée aiiprès de sa mère — et non pas en Princesse, ce qui est à tout le moins de très bon goût. Mais il y a une sorte de bon goût dont on ne s'avise guère, quand on n'a pas quelque chose de mieux que le goût. Ziegesar me dit qu'elle est vraiment charmante et séduisante au possible durant les longues soirées d'intimité au Belvédère. Cet après-midi, j'étais allé de nouveau chez lui vers 5 heures pour lui demander de nous prêter plusieurs partitions, que je dois expédier pour le festival de Carlsruhe. Je me proposais aussi de faire une visite à M™® Fritsch, ce à quoi je n'ai pas manqué — mais cette \isite s'est changée en une façon de «rendez-vous», comme disait la Comtesse, avec la P*^® de Prusse, qui avait chargé Ziegesar de me mander chez M™® Fritsch, la prochaine fois que je viendrais le voir. Effectivement quelques minutes après que je fus entré dans le petit appartement du rez-de-chaussée de la Comtesse, M™® Auguste apparut pour s'entretenir avec moi. avec sa grâce et sa bienveillance habituelles. Je lui parlai enti'e autres du nouveau
1) Ferdinand L. 1832 — 75 . bedeutender Geiger, als Joachim"s Nachfolger, Concertmeister der Weimarer Hofcapelle.
2 Tante des Gesandten in Weimar, identisch mit Herzogiu von Saffan.
livre de M"" Cousin: Du Bien^ du Beau et du Vrai, de la profession de foi du JO"'^ siècle de Pelletan, etc. et l'entretien doit bien s'êti'e prolongé un bon quart d'heure. Elle m'a dit que sa mère devait me voir bientôt, et quoique j'aie annoncé à Ziegesar et à Vitzthum, et aussi à la Fritsch que je partirais à la fin de la semaine, il se pourrait que la Grandeduchesse ou Mons^eigneur me fît demander pour Mardi, auquel cas je retarderai de 24 heures mon voyage. Ne soyez donc pas inquiète si vous n'avez Mercredi ni lettre, ni rien de moi — cela voudra simplement dire, que j'ai dû aller à Belvédère ou à Ettersburg. Vitzthum que j'ai également rencontré sur le balcon de Ziegesar à Belvédère, m'a dit qu'il m'enverrait quelques lignes pour vous aujourd'hui ou demain, et partirait après-demain pour Elksleben. Pour la Fritsch, elle m'a tout bonnement chargé de vous dire qu'elle n'était pas malade, et puisque j'allais vous voir elle me demandait de vous donner de ses nouvelles.
Au retour du Belvédère, j'ai été mettre ma carte chez Maltitz. Je me suis de suite informé si Kostenecka avait à prendre des bains. Il paraît que non. On ne manquera pas de la bien servir, et bien soigner s'il y a lieu, car on sait qu'elle est un personnage dans la maison, et pour ma part je ne néglige pas de lui témoigner quelques attentions. Quant à la cuisinière, c'est une petite histoire que je vous conterai verbalement — la chose ne valant guère la peine d'être rédigée. La dépense ne doit pas être considérable dans la maison, car nous ne sommes que quatre à dîner: ma mère. Reményi, Kostenecka et Fainéant — et tout en mangeant selon notre appétit, il n'y a pas l'apparence de plats luculléens.
Je ne vous écris pas davantage maintenant, car il faut que j'expédie d'autres lettres, que je ne puis pas traîner jusqu'à Carlsbad. Pardonnez-moi donc ma sécheresse, et adieu! J'ai eu au retour du Belvédère une longue conversation et conférence dans le jardin de l'Altenburg avecMarr'). qui est revenu de Leipzig et Berlin et repart demain pour Munich.
1) Schauspieler und Theaterdirector in Weimar.
Dimanche. 24 Juillet 53, midi.
Je viens d'envoyer à la poste quelques lignes fort insignifiantes, qui vous parviendi'ont presque en même temps que celles-ci. Il est possible que mes lignes d'hier soir n'aient pas de date — car j'étais extrêmement fatigué de ma course de Belvédère, de mes entretiens avec Marr, d'une longue leçon que j'ai donnée à Remém'i et à mes trois disciples, et que j'ai dû prolonger fort tard dans la soirée. Je me remets à vous écrire ce qui est mon occupation principale, unique, et malgré la lenteur de ma plume, très chérie. Quoique je ne sache rien vous dire comme je le voudrais — vous êtes si bonne et si adorable, que vous vous complaisez dans mes infirmités et sécheresses. Si vous exagérez démesurément la reconnaissance envers mes bons désirs, et mon ardent vouloir à vous rendre aussi heureuse qu'il devrait m'être possible — croyez bien, chère Carolyne, que je n'exagère pas 1" ingratitude . . . Mais qu'ai-je à vous parler de moi?
Du selhst hi)i ich — Gottliche Ruhe Hast mir in Wor/c», Keusches Liclit Loclert in Glutheii, Himmlisches Wissen Stiirmt mir dahiti, Jauchzen der Liehe Jagt es davon! >
La poésie, vous lavez bien dit, c'est ce qui est!
Je n'ai point reconduit Talleyrand au chemin de fer, attendu quil ne s'est guère prêté à une démonstration de ce genre. Le souper était fini avant 1 1 heures et il fallait attendre encore deux heures, qu'il s'agissait de faire passer avec du punch, de la musique, ou je ne sais quoi. Mais il n'y avait pas trace d"entrain. Chelard qui était du souper.
1 Aus Wagner's »Siegfried<.
a fait toutes sortes d'atroces calembours, et nous nous sommes retirés très paisiblement vers minuit, chacun de son côté — laissant à Riencourt le soin d'accompagner son chef jusqu'à Cassel.
Dans ma lettre de demain, je vous expliquerai comme quoi je ne pourrai partir d'ici que Mercredi, ou peut-être seulement Jeudi. Souvenez-vous de la recommandation de Maltitz, et restez calme! Que bon Dieu vous bénisse!
Lundi, 25 Juillet, 8 heures, dernière lettre de la série Carlsbad.
Le courrier de ce soir m'apporte vos cinq vues de Carlsbad — et Jeudi soir nous pourrons aller ensemble saluer le «champignon de l'amitié». J'ai positivement annoncé mon départ pour Mercredi matin 3 heures et ne compte me présenter ni au Belvédère ni à Ettersburg, à moins qu'on ne me fasse demander. Puisque nous avons besoin de nous revoir, il n'y a pas autre chose à faire en ce moment. Que bon Dieu bénisse votre séjour et mon voyage à Carlsbad!
Je ne sais comment les Postwagen de Dresde à Carlsbad marchent, mais il me faut en tout cas passer par Dresde, pour faire viser mon passeport par la Légation d'Autriche. J'y arriverai Mercredi vers midi, et espère pouvoir en repartir dans la soirée, ou au plus tard — si Kuefstein ^) me retenait, ce que j'accepterais probablement — le lendemain, Jeudi matin, de manière à arriver à Carlsbad Jeudi dans la soirée. Je viens de chercher dans le Guide du chemin de fer par quel départ de poste je puis arriver de Dresde à Carlsbad. Malgré la peine que j'ai prise, je ne suis arrivé à aucun renseignement précis. J'attendrai donc jusqu'à Dresde, pour prendre des informations exactes à Thôtel de Rome, où je descendrai, puisque vous avez été mécontente de l'hôtel de
r Graf Kuefstein, osterreichischer Gesandter in Dresden.
Saxe. Je ne m'y arrêterai que le temps strictement nécessaire, ajournant jusqu'à mon retour les trois ou quatre visites, que j'aurais à faire à Dresde. Quand vous verrez la D^^® de Talleyrand, vous pourrez lui annoncer ma très humble visite pour le Vendredi, 29.
Je suis allé revoir M'"® Plôtz, Mer soir. Elle part pour Eisenach aujourd'hui, et vous écrira prochainement. Demain, je retournerai voir Ziegesar, et je suppose que la Grandeduchesse me recevra quelques minutes. J'ai fait une course à Jena ce matin, pour y voir Hettuer^) — je vous dirai à quelle intention. Maintenant j'ai un tas de choses à expédier, et à mettre en règle avant de partir. J anticipe déjà sur Jeudi et ne vous écrirai pas davantage. Soyez bénie et adorée du plus profond et du plus entier de mon cœur et de mon âme.
Hettner m'a dit aujourd'hui que Laube, l'auteur de Rococo, des Carlschi'der^ etc., Dingelstedt et Geibel étaient à Carlsbad. Vous ne m'en parlez pas et à l'exception de Dingelstedt, vous n'avez pas particulièrement à les voir, ni à vous en occuper. Pour ma part, si je les y trouve encore, je les rechercherai plutôt à vos heures de bain.
A nous revoir donc. Jeudi soir — peu après que vous aurez reçu ces lignes.
De notre chambre, 7 heures.
Samedi, 1 7 Septembre.
Bénie soyez-vous à toujours! Mon cœur et ma pensée s'abîment en votre amour, sans fin ni trêve! Je suis arrivé ici ce matin vers 1 1 heures , sans encombre ni rencontre !
1; Hermann H., Kunstbistoriker, damais Professor in Jena.
2 Liszt war nach Weimax zuriickgekehrt. wahrend die Fiirstin nnd ihre Tochter noch Miinchen besuchten nnd erst beim Carlsruher Musikfest mit Liszt zusammentrafen.
Tout est bien dans la maison. J'ai passé l'inspection du personnel, et ne puis que louer la bonne tenue d'un chacun. Kotre petit filleul, le fils d'Alexandra i), se porte à merveille
— et vous pouvez complètement rassurer papa et maman. Après avoir dîné à YErbjjrùiz, je suis allé voir Raff — lequel est depuis 8 jours en prison, pour une ancienne dette d'il y a 8 ans; mais si l'on vous en parlait, je vous prie de dire que vous l'ignorez complètement. Quoiqu'il ne s'agisse que de 80 écus, je ne les paierai pas par principe! Je lui ai conseillé de garder son nouveau logis aussi longtemps qu'il conviendra à son créancier de l'y retenir. Mais à vous, chère, je vous demande instamment de ne point dire du mal de Raff à Dingelstedt. Au contraire de faire en sorte avec la prudence et la réserve requises, que Dingelstedt prenne sur lui de faire nommer Raff second maître de chapelle à Munich, en remplacement de V. Lachner qui est déjà parti pour Hambourg. La position et l'individu donnés, je m'intéresse beaucoup à ce que cette négociation que j'ai entamée, réussisse. Dingelstedt n'aura pas à s'en repentir, car Raff se fera naturellement son âme damnée, et lui rendra sous plus d'un rapport de bons services. Dingelstedt connaît déjà mon opinion sur la capacité de Raff. Vous n'avez à ce sujet qu'à abonder dans le même sens. De plus je compte sur votre merveilleux talent diplomatique pour trouver les sortes d'arguments qui persuaderont Dingelstedt à préférer Raff à tous les autres candidats — car au fond, je suis convaincu que cette nomination dépend de lui. Ainsi, chère, vous comprenez, et ferez ce que vous pourrez pour atteindre le résultat que je désire
— sans rien forcer, et en gardant seulement le degré de dissimulation indispensable en ce cas. Vous pouvez simplement en parler à Dingelstedt de ma part au commencement et ensuite vous trouverez sans plus de préparation ce qu'il y aura à dire.
Ma mère est d'assez l)onue humeur, mais je doute que
1) Polnische Kammerjungfer der Fiirstin. die sich mit deren Diener Heinrieh verlieiratet batte.
vous réussissiez à hx garder plus longtemps ici. car elle soupire et pleure après ses enfants.
On donne ce soir Fidelio au théâtre. Admirez mon héroïsme — je n'y suis point allé. A 1 heure de la nuit, je pars pour Francfort, où je ne m'arrête que pour dîner. A 5 h. ^ 2> je serai à Carlsruhe. Tendresses à Magnolet. En fait de choses à voir à Munich, n'oubliez pas la petite galerie de Boisserée. Parlez-moi de Genelli^), Schwind^) et Kaulbach^j. Merci à l'avance pour les belles et bonnes lettres que vous m'écrirez — et où il n'y aura ni douces petites gronderies. ni adorables petites fâcheries! Adieu, adieu, bonne nuit, et beau réveil demain à la Walhalla. Kostenecka est bien, et nous avons eu un tendre revoir.
Lundi 19, 7 heures du matin.
Bonjour à Carlsruhe! Ici il n'y aura pas à fainéanter, durant cette première semaine surtout. Arrivé hier soir vers G heures, je suis allé un instant au théâtre, et puis dans la loge de Devrient. A la mine des figures, et à la figure des mines, j'ai jugé que je n'aurais pas de temps à perdre pour faire marcher le festival. Ce matin à 1 0 heures commencent nos «conférences d'institut». Je vous rendrai compte du résultat, aussitôt qii'il y en aura un.
Je n'ai fait qu'une seule rencontre en chemin de fer: un M'' Landsberg qui est établi à Rome depuis longues années; il s'est acquis la position de factotum musical de la Ville Éternelle. Il ne m"a rien raconté qui vaille la peine d'être redit, ce qui est le cas de beaucoup de mes connaissances.
Mason^) est provisoirement à Francfort, attendant sous quelque bel orme des nouvelles du festival de Carlsruhe, où il compte se rendre d'ici à quelques jours. Pruckner est déjà
1) 2) 3) Die grossen Maler waren Liszt spiiter befreundet. 4 William M., geb. 1828 zu Boston, Liszfs Schiller, Claviervirtuos in New-York.
arrivé. Je n'ai point trouve Linange; mais à l'instant on m'apporte un billet de lui, qui m'annonce son retour au plus tôt. Il vous écrit en même temps, à ce qu'il me dit, pour vous engager beaucoup à venir à ^Carlsruhe. Quand j'aurai revu Linange, je vous dirai ce que je pense de ce projet. Encore une fois, chère, on vous écrira peu d'ici. Vous devez vous contenter des jouissances artistiques que vous offrira Munich, et vous passer de mon accompagnement épistolaire, tant bien que mal. Dès demain, je serai obligé de me mettre en course pour ramasser mon monde à Baden, Darmstadt, Heidelberg et Mannheim. Si donc deux ou trois jours se passent sans que vous ayez de lettre de moi, ne soyez point inquiète. Ayez pleine confiance en bon Dieu, qui donnera passable santé et bon maintien — et soyez très certaine qu on vous aime. Et qui encore? Magnolet.
A notre dernière entrevue avec Maltitz, il m'a remis un petit recueil de 50 sonnets environ, qu'il vient de faire imprimer sans nom d'auteur, pour les distribuer, je suppose, à ses amis et connaissances. Sonettenhanh en est le titre. A la première page, il se trouve un Vor-Sonett, que je vous fais copier par W Hans '), et à la page 13, un sonnet sur Liszt, que je vous enverrai également. Je suis curieux de l'impression que vous fera Munich, et des découvertes que vous m'annoncerez. Adieu, très chère — que les anges du Seigneur conduisent vos pas, et nous ramènent bientôt l'un à l'autre!
Darmstadt, 22 Sept. 53.
J'ai commencé hier ma tournée pastorale, en l'honneur de notre Mtisikfesi, qui a décidément lieu le 3 et 5 Octobre. Dans une heure je serai à Mannheim et ce soir, je serai de retour à Carlsruhe. Avant-hier j'étais à Bade, où j'ai retrouvé M"^ Kalergis, dont je vous parlerai plus au long une autre fois. Elle m'a invité à dîner avec les Wiasiemsky —
1) Hans von Biilow, der beim Musikfest mitwirkte.
premier secrétaire de la Légation russe à Carlsruhe — , Oserofl", ministre de Russie, Stolypin, etc. Je retournerai à Bade dans deux ou trois jours. Elle part la semaine prochaine pour Paris, et de là rentre à Pétersbourg auprès de son oncle Nesselrode, chez lequel elle fait les honneurs du salon durant l'hiver. Elle me dit vous avoir vue toute enfant à Pétersbourg — alors que vous n'aimiez pas la musique! Nous nous sommes revus quasi mieux que nous ne nous étions quittés, et elle a mis de la cordialité dans Taccueil très amical qu'elle m'a fait.
Hier matin j'ai reçu une lettre de Monseigneur; je vous la joins à ces lignes. Voilà 'pour le moment», comme dit Belloni. Ce qui est pour toujours et pour l'éternité — vous le savez et vous le ressentez. Ptegardez bien Munich et écrivez-moi. On vous aime! N'oubliez pas Piaflf. et protégez-le sensément, en faisant comprendre le personnage à Dingelstedt, auquel vous ferez mes amitiés.
Jeudi, 22 Sept. 53.
Au retour de Mannheim, je trouve votre première lettre de Regensburg, et je me hâte de répondre à la page sérieuse. L'Anglais était fort bien informé en vous disant, qu'il faut de 8 à 9 heures pour venir de Stuttgart à Carlsruhe jusqu'à présent. Seulement les temps changent, et les chemins de fer abrégeant le temps à partir du 28 Sept., au plus tard P'" Oct. aussitôt l'ouverture définitive du chemin de fer — car jusqu'ici on n'a fait que des Prohefahrten — il ne faudra plus que 3 heures, au plus 3 heures Y2- Cette circonstance, du reste, ne doit pas vous empêcher de remonter le Neckar de Heilbronn jusqu'à Heidelberg, oii je tâcherai de venir vous prendre, pour vous reconduire ici. Peut-êti-e même les choses pouiTont-elles s'arranger de façon à ce que je vienne audevant de vous à Heilbronn — car je vous engagerai assez à passer les fêtes d'Octobre à Munich de préférence à Carlsruhe. Le 6 au matin, je vous rejoindrais à Heilbronn, à moins
que vous n'en décidiez autrement. Vous verrez comment vous emploierez votre temps à Munich, où vous n'avez guère à vous presser. Je doute que vous trouviez la statue de Schiller de Stuttgart à l'atelier de Schwanthaler — car elle est de Thorwaldsen! D'ailleurs, il convient que vous voyiez cette statue sur place. Dingelstedt pourra vous donner un mot pour quelqu'un de Stuttgart, au fait des choses que vous auriez intérêt à y voir. Si par exemple vous n'arriviez que le 6 à Stuttgart, Fainéant y arriverait aussi, à l'hôtel Marquard — car je ne serai pas fâché de profiter de cette occasion pour revoir Stuttgart. D'ici au l*"^^ Oct. je saurai à quoi m'en tenir sur vos projets. En attendant, voici toujours deux mots pour Kerner^), auxquels vous ajouterez l'adresse; car je ne me souviens pas bien de l'orthographe de son nom. Ne mettez ni Monsieur^ ni Herr^ mais simplement Justinus Kerner. Le père de Hans vient de mourir. Ci-joint un programme incomplet encore de nos fêtes de Carlsruhe. Il faudra y ajouter l'Ouverture de Manfred de Schumann, etc. Linange n'est pas encore ici — et j'ai de la besogne par-dessus les deux oreilles. Que bon Dieu vous bénisse, et fasse luire tous Ses beaux rayons dans vos yeux et dans votre âme.
Vous faites des merveilles à Munich! Rideau de théâtre, bas-relief avec Goethe, Schiller et <dutti quanti > ^ projets à'Orestie et de Tempéie'^]^ visites royales — c'est à ne pas y croire. Je me hâte de vous dire que vous avez très bien fait de voir le Roi Louis, et qu'il me paraît très convenable que vous y ayez conduit Magnolette. Peut-être se trouvera-t-il encore une occasion de revoir Sa Majesté, ce que je vous engagerais à ne pas négliger. Si Dingelstedt n'est pas infiniment pressé, je lui ferai volontiers son Orestie pour le mois de Mars, en
1 Der Dichter Justinus Kerner 1786 — 1862.
2 Die Musik znr »Orestie« und dem »Sturm«, die Dingelstedt von Liszt wiinschte, blieb ungeschrieben. Shakespeare's »Sturm< componirte spater Taubert.
me réservant la Tempête pour l'année prochaine. Rapportezmoi seulement le manuscrit, sur lequel je prie Dingelstedt de me marquer au crayon ce qu'il lui faut de musique et je lui répondrai de suite quand je pourrais lui livrer la partition. Probablement il sera nécessaire que j'aille à Munich pour les répétitions, sauf à laisser diriger la représentation par Lachner. Pour Fôrsteri), je vous engage à ne pas lui faire de cadeau immédiatement — mais à prendre un nombre suffisant de souscription à son ouvrage, s'il l'écrit lui-même. Je suis charmé que vous ayez pris de bonnes relations avec lui. Demandez-lui de vous faire connaître un pianiste, qui est wn fils adoptif de lui, W Speidel-), et dites-lui que je vous en ai dit du bien. Youz avez vu ce jeune homme autrefois, il y a deux ans, à Weymar. Je vous envie les heures que vous passez avec Genelli et Schwind. Peut-être les reverrons-nous ensemble, de façon à ce que je puisse aussi faire mon petit profit.
Le Musikfest commence à me donner terriblement de besogne, mais j'espère qu'il réussira au delà de ce qu'on en attend. Ci-joint, le programme définitif. Demain matin je vais à Darmstadt, et après-demain à Mannheim. Vendredi, je serai à Baden-Baden pour y revoir M"® Kalergis — qui vient de m'écrire un mot, que je vous envoie. Samedi j'ai ma première répétition générale avec le personnel complet. Dimanche, la seconde et dans la soirée je vous attends ici, à moins que vous n'ayez des raisons majeures pour ne point venir. Vous avez reçu ma lettre d'hier matin. J'en reviens toujours à notre vieux refrain: «Vous êtes vraiment adorable, et on ne peut que vous adorer». Après-demain soir, à mon retour de Mannheim, j'espère trouver votre lettre qui m'annonce votre arrivée ici. Par les chemins de fer qui ouvrent au 1*"' Oct. votre voyage se trouve abrégé d'une dixaine d'heures au moins. Je suppose que vous pourrez être commodément
\) Der Knnsthistoriker Ernst Furster.
2; Wilhelm Speidel, Professor am Stuttgarter Conservatorium.
ici, Diraauche au soir. Les concerts ont lieu à 1 1 b. du matin, Lundi et Mercredi. A bientôt donc.
Linange est toujours fort bien pour moi. Eugène n'est point encore arrivé, et on ne sait même pas où il se trouve maintenant. Combinez ce que bon vous semble avec Dingelstedt. Je suis prêt et disposé à tout ce que vous me direz de faire. La réussite de l'instrument d'Alexandre i) me fait grand plaisir — et je vous remercie d'en prendre votre part. Je le ferai venir de suite à Weymar. Bonsoir, cbère et unique, et au revoir dans 5 jours. Aux pieds de vos petits pieds.
23 Sept. 53. F. L.
J'ai écrit quelques lignes à Talleyrand pour linviter à venir ici. La Grande-duchesse Stéphanie est à Bade et pourrait l'intéresser.
24 Sept., Bade. 8 h. du matin.
Chère, très chère et uniquement chère. Jusqu'ici j'ai deux lettres «artistiques» de vous, mais elles me semblent bien courtes , et vous ne me donnez vraiment plus assez à lire. Votre description des Victoires de Rauch est parfaite. J'avais déjà entendu dire à plusieurs juges compétents, que c'était la plus belle oeuvre de Rauch. Savez-vous que je vous en\4e un peu cette course de la Walhalla et de Munich? Vous m'y conduirez un jour, nest-ce pas — et me ferez bien voir et comprendre?
Je suis revenu hier ici, où réside le corps diplomatique de Carlsruhe, dans l'intention de faire trois visites, à la Russie, à la France et à l'Autriche, et de passer quelques heures avec M'^'^ Kalergis, dont je suis fort content. Je comptais repartir pour Carlsmhe dans la soirée, mais voici M""*^ Delphine 2) qui ap-
1 Der nach Liszt"s Angabe von Alexandre in Paris gebaute Eiesenflugel mit drei Claviaturen, Pedal nnd Registern.
2 Griifin Delphine Potocka, die Freundin Cbopin"s, deren Gesang noch den Sterbenden entziickte.
paraît et me parle de vous, des enfauts et M""® Patersi de la façon la plus aimable. Elle minvite à dîner avec elle aujourd'hui, ce que j'ai accepté — et en conséquence, je ne rentrerai à mon Erbprinz de Carlsruhe que ce soir, car on dîne ici à 6 heures. Je commence à faire un peu connaissance avec les Wiasiemsk}-, avec lesquels j'ai redîné hier au club, qui représente la <^high fashion.> d'ici. J'y ai rencontré entre autres Ptickler, qui doit venir me voir ce matin — Kotusoft", qui est une de mes anciennes connaissances de Pétersbourg — M™* Chreptowitch, dont le mari est maintenant ministre de Russie à Bruxelles, c'est une des filles de M'' Nesselrode — M"^® Zographo. J'ai appris de celle-ci que son mari était un homme d'un âge mûr, autrefois ministre des aifaires étrangères à Athènes, maintenant ministre de Grèce à Pétersbourg. .Je suppose que c'est la connaissance de Talleyrand. Elle a le visage grec, ou valaque, ou moldave. M'"® Kalergis tient assez ostensiblement et avec modestie le haut bout dans ce monde. Elle fait preuve de bon goût et de tact dans ses relations avec moi, qu'elle pose très franchement sur un pied d'amitié convenable, et quasi flatteur pour moi. 'Po Folshi >. M'"'' Kisseleff est aussi parmi les hôtes de Bade. Elle écrit des volumes, moyennant l'invention des tables tournantes — et se trouve sous l'influence et l'inspiration immédiate d'esprits bons et mauvais. Les premiers lui conseillent de partir < subito > pour Paris, se confesser à l'Abbé du Guerry, curé de la Madeleine — et les autres la retiennent au tapis vert de Hombourg. Il paraît qu'elle passe des heures à cet exercice des tables tournantes, qu'on a perfectionné maintenant, car toutes les révélations s'écrivent de suite avec le crayon, et de cette façon, il n'y a plus aucune raison de s'arrêter.
J'ai revu aussi Ernst, qui depuis plus d'un an s'est beaucoiqi attaché à une Eachel II, M"® Lévi, laquelle a quitté la carrière théâtrale après avoir eu beaucoup de succès à l'Odéon, pendant deux ans, je crois, par suite d'exaltation religieuse, comme on dit. Elle a 22 ans, et en paraît 19 — et s'est faite catholique. Son frère est entré dans un couvent à Bordeaux, et sa sœur ressent la même vocation. Ernst songe et
La M ara, Liszt-Biiefe. IV. |2
réfléchit assez sérieusement à l'épouser, ce que pour ma part je ne voudrais ni lui conseiller, ni lui déconseiller. Il y a assez de réaction parmi les artistes allemands contre la réputation d'Ernst. Le fait est que depuis 15 ans, il joue constamment et quasi exclusivement la Fantaisie ^^ Othello et le Carnaval de Venise, ce qui suffit bien à 3 ou 4 ans, mais non pas à 1 5. Il y a chez lui un allanguissement et un laisseraller qui ne manquent pas de cliarme — mais dont il aurait dû se débarrasser depuis longtemps. Du reste, tel qu'il est, je l'aime infiniment mieux que les 99 centièmes de ses collègues en célébrité, car il y a en lui une sorte de probité délicate et aifective, qui lui donne une véritable valeur morale. Il n'est pas impossible qu'il ne vienne s'établir à Weymar. Pour l'hiver prochain, il projette un nouveau voyage en Russie — avec M^'® Lévi s'entend! — laquelle lui tient la dragée très catholiquement haute. Sur M™^ Kalergis, Delphine, etc., nous bavarderons à notre revoir. N'oubliez pas ma Tempête avec Dingelstedt, et s'il est possible, tâchez de lui coUoquer ce pauvre diable de Raff.
Tendresses à Magnolet, et sachez bien qu'on vous aime et vous adore.
26 Sept. 53.
Très chère.
Je compte un peu sur vous ici le 4 au plus tard, et j'espère déjà le 2. Mou Musihfest me serait bien triste sans vous — et j'imagine que vous aurez assez le temps de voir tableaux et statues durant cette semaine. Comme je suis content que vous aimiez les paysages de Rottmann. Je vous en avais déjà parlé, comme m'ayant fait une grande impression. Ne manquez pas de voir ses paysages de Grèce, qui sont, je crois, dans ime des salles du château? Je les entends encore chanter dans le souvenir.
Mais revenons à nos combinaisons de voyage! Linange, qui est de retour depuis avant-hier, m"a donné les meilleures
assurances au sujet de votre séjour ici, et d'après cela, je me suis décidé à retenir, en attendant, une loge de 4 places pour vous, pour le 3 et le 5 Octobre. Si cela vous est possible, tâchez d'être ici le 2 au soir, et écrivez-moi de suite si je puis vous retenir 2 chambres à V Erbprinz, h cette date. Je présume que vous pourrez vous arranger de manière à voii' Ulm Samedi, et quant à Stuttgart, il n'y a pas absolument besoin que vous vous y arrêtiez. Nous pourrons y aller un autre jour ensemble. Si pourtant entre un départ de chemin de fer et l'autre, il vous reste une heure — allez voir la statue de Schiller, car on prétendait, il y a quelques années, U^^6 j'y ressemblais. Si vous vous décidez à venir ici le 2, 3 ou 4 Oct. , comme je vous y engage — le plus tôt me sera le plus doux, cela sentend sans dire — vous pourrez reprendre tout doucement vos anciens rapports d'amitié avec Linange. De plus, la belle et bonne compagnie de Bade restera jusqu'au Musikfest — W^^ Kalergis, Delphine et M""® Chreptowiteh y viendront. -Je serai bien aise que vous fassiez la connaissance de M™^ Kalergis, que j'ai lieu de croire bien intentionnée pour moi. La 6D*^® de Bade est en profond deuil par suite de la mort de la P^^" Wasa, et ne viendra sûrement pas au théâtre; mais Linange m'a dit qu'elle était désireuse de faire votre connaissance. La cousine de Linange est la Watzdorf de Carlsruhe. Arrivez donc, chère, et Fainéant tâchera de ne pas vous faire honte!
Je suis très content que vous voyiez le Eoi Louis — et s'il s "y prêtait, que vous cherchiez à entretenir quelques relations avec lui. Je l'ai toujours sincèrement admiré, et son nom restera grand, malgré les petitesses qui s'attachent à son règne. Il est le patron de l'art dans ce siècle, et il a bien accompli une tâche extraordinaire et vraiment royale. Il peut tendre la main aux Médicis et à Périclès en leur disant: «Je vous vaux bien!» Les belles et grandes choses n'ont pas été seulement une aflaire de loisir pour lui — il a familièrement vécu avec elles . . .
J'enverrai la lettre à Talleyi-and, et y ajouterai deux lignes d'invitation personnelle, eu l'informant que probablement vous
viendrez à Carlsrulie. Que bon Dieu vous bénisse et vous conduise vers moi! F. L.
Je vous écrirai très peu cette semaine — pardonnez-le moi, et venez. Écrivez-moi de suite si je dois retenir vos chambres à partir du 2 Oct. Je vous enverrai le nouveau programme demain. Mercredi et Jeudi, je serai obligé d'aller à Darmstadt et Manuheim, et ne pourrai être de retour que Jeudi soir tard. Ne soyez donc pas surprise si je ne réponds pas de suite à ce que vous me demanderez dans vos lettres de demain. J'espère que j'y suppléerai bientôt, verbalement.
A vous et par vous!
[Carlsrube, erste Octobertage 1853.]
Je vous aime plus de deux fois doul)le, toutes deux — et reviendrai aussitôt cette maussade soirée musicale terminée. Vous avez bien fait d'aller au spectacle. Vous raconterez à Fainéant, qui se recommande à votre mémoire').
1) Nach Beendigung des Carlsruher Musikfestes hatte Liszt ein Zusammentreflfen mit Wagner in Basel verabredet. Dahin begleiteten ihn die Fiirstin und Prinzessin. Marie, sowie Joachim, Biilow. Cornélius, Prnckner, Eeményi, Pobl. Wagner las ihnen seine »Walkure« vor, und als die Danien die vollstandige Nibelungen-Dichtung kennen zu lernen wiinschten, machte er die Fortsetzung seiuer Vorlesung davon abhangig, dass sie sich an einer von ihm und Liszt beabsichtigten Reise nach Paris betheiligten. Dies geschah. und Wagner loste sein Wort ein. Nach beendeter Vorlesung schenkte er das benutzte Exemplar seiner Nibelungen-Dichtung der Prinzessin Marie mit der Widmnng: 5>Der Nibelungen Neid und Noth , der Walsungen Wonn' und Weh, Ailes dem klugen Kinde zum Andenken an den dummen Eichard.* In Paris begegnete er damais Liszts jugendlicher Tochter Cosima, seiner nachmaligen zweiten Gattin, zum ersten Maie.
Je crois à l'amour, par vous, eu vous et avec vous. Sans cet amour, je ne veux ni terre ni ciel. Toutes les voix de mon cœur et de mon âme me chantent le poëme d'amour que vous avez rêvé. Laissez-moi donc à vos côtés. C'est là ma suprême liberté, croyez-le moi. Le reste n'est que servitude et mensonge. Aimons-nous, mon unique et glorieuse bienaimée, en Dieu et en Notre Seigneur Jésus-Christ — et que les hommes ne séparent jamais, ceux que Dieu a joints pour l'éternité! Mes réflexions sont faites, et la paix qui remplit mon âme, à la lueur de votre amour, n'est point une illusion. Sachons accepter par la conscience de noti'e vocation les souffrances de notre destinée. Elles seront en tout cas passagères. N'oublions pas que notre voie et noti-e but sont l'amour — l'amour qui rend tout poids léger, car il rejaillit incessamment jusqu'aux sources de la vie éternelle.
11 Mars 54.
Très chère et seule, Je viens vous dire bonsoir, il est près de 10 heures. Je prierai un peu bon Dieu, et alors il faut bien un peu bavarder avec vous, n'est-ce pas? Il est vrai que quand vous n'êtes pas là, la matière à bavardage me manque terriblement. Pour aujourd'hui, je n'ai rien autre chose à vous raconter si ce nest que jai fait le voyage avec M'' Gross, fils, qui m'a appris qu'il épouserait M"** Stafl", ce que j'ignorais, ou avais oublié. A Erfurt, «Soestc/mi»'^), comme dit Preller, et W^^ Schreck ont eu l'amabilité de venir au chemin de fer pomme faire cadeau d'un bouquet — ce qui fit dire à M*" Gross, que j'étais un fortuné mortel. Enfin arrivé à Gotha, un
1; Liszt Tvar vom Herzog von Coburg eingeladen worden, die erste Auffiihrung seiner Oper Sauta Cliiara in Gotha zu leiten und bereitete dieselbe dort vor.
2 Marie Soest, eine Schiilerin Liszt's.
superbe nègre m'a reçu, de la part de Monseigneur, et m"a conduit dans un gentil petit coupé au palais, où j'habite la même chambre qu'il y a un au. Le nègre est attaché à ma personne, toujours installé à ma porte. Il se nomme Philippe. et se trouve d'être d'ancienne connaissance pour Hermann — attendu qu'il faisait partie de la «représentation» de l'oncle de Hermann, le prestidigitateur Becker, Prof, de magie. A 10 heures, Wangenheim m'a conduit à la répétition, d'où je suis revenu vers 1 h. Yj- -^ ^ heures, j'ai dîné chez la Duchesse, qui est toujours une très charmante et gracieuse femme. En fait d'étrangers, il n'y avait qu'un jeune P*'* de Leiningen, en uniforme autrichien. Le Duc ne reviendra de Berlin qu'après-demain soir, et la représentation de son opéra est fixée à Dimanche en huit. D'ici à Dimanche prochain, je resterai ici sans quasi quitter ma chambre, excepté aux heures de répétition.
J'ai revu aujourd'hui mes Années de iMerinage^ où il n'y a que d'infiniment petites corrections à faire. Demain soir, je reprendrai ma «-Montagne» , que je compte finir d'ici à Dimanche, mes indécisions ne portant plus que sur quelques fagots.
Que les bons anges gardiens vous conservent et vous soutiennent! Tendresses à Magnolet — et n'oubliez pas
[Gotha,] Mardi, 21 Mars 54. Fainéant.
[Gotha, Mârz 1854.]
Ne me grondez pas, ne m'en veuillez pas, 300 millions de fois très chère — mais l'article sur Egmont^) ne doit pas paraître avant mon retour à Weymar, car j'ai encore plusieurs grosses et beaucoup de menues observations à faire là-dessus. Tout sujet qui touche à Goethe est dangereux à traiter pour
1) »Ûber Beethoven's Musik zu Egmont«, nach Auftuhrung derselben unter Liszt auf der Weimarer Hofbiihne. Marz 1854 gescbrieben. Ges. Schriften III. 1.
moi. CepeiuTaut. en prenant les choses du point de vue de l'union du drame et de la musique, il y a moyen de s'en tirer — seulement, à mon sens, il faudra s'en tenir à cela, et ne pas entamer systématiquement la question du progrès intellectuel et moral des musiciens, depuis la venue de Jésus- Christ, pour commencer. Non pas que cette question ne soit assez liée avec l'autre, mais parce que dans ces sortes de cas. il est bon de se souvenir du vers de Boileau: <;Qui ne sait se borner, ne sut jamais écrire.»
Pour appliquer incontinent ce prudent aphorisme, je vais borner à ces quelques mots mes observations, pour le moment. Après-demain j'arriverai de bonne heure, et nous deviserons à l'aise sur toutes sortes de questions d'art. Encore une fois, ne me grondez pas et ne me faites pas le reproche de ne pas être assez Roméo, quand la Wehnar sche Zeitunj se trouve en tiers avec Juliette! Soyez indulgente pour mes duretés — elles tiennent par divers bouts à des faiblesses, que vous seriez peut-être injuste de condamner. Que les bons anges gardiens vous portent sur leurs belles ailes, et que le Seigneur vous donne s a paix, qui n'est pas semblable à celle que le monde peut donner! —
Il y a du reste d'excellentes clioses dans l'article sur Egmoni, dont on pourra faire un bon usage; seulement il est nécessaire que nous le revoyions encore une fois ensemble. Au lieu de Dimanche, il pourra paraître Mardi ou Mercredi. Puisque nous voilà devenus Allemands, permettez-moi de vous envoyer ein Kôrbchen, qui pourra servir à toutes sortes de fleurs naturelles et de rhétorique.