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[Gotha, Miirz lS54.j Adorable et adorée.
Votre mouchoir blanc m'a accompagné jusqu'ici. N'allez pas vous tromper et vous chagriner comme pour la corbeille — je n'ai pas volé votre mouchoir. Il ne s'agit de rien de pareil, mais l)ien de quelque chose comme de nos < traînées lumineuses» du <'Lamento e Trionfo».
Monseigneur dînant aujourdhui à 3 heures, je profite des deux heures de liberté qui me restent pour vous écrire d'abord. Voici aussi quelques mots pour Caroline ^j. Je n'ai ni le loisir ni le talent de faire une longue lettre à ce sujet. Son père nous a fait à l'un et à l'autre beaucoup de mal, avec les plus raisonnables intentions du monde. Je ne lui en ai jamais voulu, et depuis 6 ans je fais plus et mieux que lui pardonner. J'espère qu'un jour ou l'autre, le sort nous rapprochera de Caroline. C'est la seule personne que je désire que vous connaissiez. Vous lui ferez du bien, et elle vous sera douce. Écrivez-lui un peu longuement. Vous savez parler et écrire — ce qui me réussit rarement, à moins que vous ne maidiez, ou que je ne me fâche.
Pendant le trajet, j'ai lu du Brendel, qui essaie à sa manière de justifier le christianisme, en opposition aux théories de Wagner. Son point de vue se résume en ces mots, que je pourrais signer: «Das Christe7ithum, in seinem innersten Kern gefasst^ tcird ausreichen (je dirais pour ma part: tleyi Menschen und die Welt erlôsen!) his an dus Ende der Welt. Seine Erscheinungsformen aber werden innerhalb hestimmter Zeitepochen icechseln, da keine einzige bisher vollstandig Geniige zu leisten vennochte.^ L'idée de Wagner que les nouvelles floraisons et moissons de l'Art exigent le trait d'union, qui relie Apollon et Jésus-Christ nest pas fausse — mais il tombe dans de flagrantes contradictions quand plus tard, il essaie de porter coup à ce sens du christianisme en maintenant en principe et en pratique l'Amour et la Fraternité, qui sont l'essence même du christianisme. Ce qu'il dit de la Tonhmst est beau et juste: «Sie ist die voile wallende Herzensliebe, die das sinnliche Lustempjlnden adelt und den unsinnlichen Gedanken vermenschlicht', — diirch die Tonkunst verstehen sich Tanz- und Dichtkunst.^ Et plus loin: <-Das tvinterliche Geast der Sprache ohne den sommerlichen Schmuck des lebendigen Laubes der Tône verkruppelt sich zu den dl'mnen lautlosen Zeichen der Schrifi.»
1, Madame d'Artisraux.
Quelle admirable pantomime que celle de votre mouchoir! Tout le Ring des Nibeluufjen ne saurait y atteindre! Soyez à toujours bénie!
[Gotha,] 29 Mars, midi.
Nos épithètes et nos mouchoirs se sont rencontrés par la poste, chère adorée et admirabilissime. Il y manque seulement la mélodie de Radziwill, pour laquelle je n'ai «ni objectivement ni subjectivement» eine specifisch musikalische Beivunderung. Il est vrai que je suis à peu près daus le même cas pour ce qui motive «subjectivement et objectivement» mon voyage à Gotha. Hier soir, nous avons eu une répétition de 5 heures Y^. L'opéra marche et marchera. Après la répétition, le Duc a invité à souper le personnel du théâtre, dans une salle toute confortable, qui est attenante au foyer. Ou est resté jusqu'à 11 heures sans autre «subjectivité ou objectivité» qu'un très bon souper de 10 plats environ. Après quoi Monseigneur m'a ramené ici, dans un petit équipage de chasse non couvert, qu'il conduit lui-même avec toute la virtuosité d'un Milord.
Ce matin, j'ai écrit quelques lettres, à Joachim, à la P^^® de Hohenzollern, à propos de l'œuvre 82 de Schubert, et aussi à mon cousin Edouard. Je vous envoie sa lettre en vous priant d'y mettre l'adresse, et de la lui faire parvenir. Tout à l'heure, je ferai une tournée de visites au personnel, ce ((ui me prendra 2 ou 3 heures. A 5 h. '/■2 on dîne, et ce soir je nirai point voir Aldridge ^j, mais resterai tranquillement dans ma chambre — songerai «subjectivement et objectivement» à Juliette, Chrysostome, à toute cette complexité magique que l'amour rassemble dans une seule et même personne, sans rien confondre. Peut-être aussi écrirai-je le motif que je collerai à ma «Montagne». Demain, nous aurons répétition, matin et soir. Pohl arrive avec sa femme, daus la nuit. Je l'attendi'ai couché et endormi dans mon lit. Aimez ]Magnolet, beaucoup
i; Ira Aldridge '1810 — 67, der Neger-Schauspieler, der damais Aufsehen erregte.
et bien, jouez aux échecs beaucoup et mal — et souveuezvous un peu de
Fainéant
lequel par fainéantise est arrivé trois quarts d'heure trop tard au chemin de fer, où vous avez dû geler — et le semoncer, «objectivement et subjectivement».
Jeudi soir, 30 Mars [1854].
Je viens vous dire simplement bonsoir, très chère, et vous faire le petit compte-rendu de ma journée. Pohl est arrivé cette nuit, à 2 heures. J'ai envoyé Hermann à sa rencontre au chemin de fer, et me suis contenté de me lever à 7 heures. A S h. il est venu me voir, et nous nous sommes retrouvés comme nous nous étions quittés. Je souhaite beaucoup que sa femme soit engagée à Weymar, car elle a un charmant talent, et lui me conviendrait beaucoup, et pourrait convenir aussi aux projets de Monseigneur. A 10 heures, répétition des deux premiers actes de Santa Chiara. A 4 heures, le dîner. La Duchesse n'a point paru, car elle a une petite inflammation d'yeux, et garde sa chambre depuis deux jours. M"^ d'Ackermanu, que vous avez vu à Weymar chez les Carlowitz, était du dîner. Il va à Paris avec sa femme que je n'ai point vue, et paraît en bonnes relations avec le Duc. A 5 h. '/2, répétition du 3"^^ acte; elle a duré jusqu'à près de 9 heures. Après quoi Hermann a eu Thonneur de produire ses talents au salon bleu du théâtre devant Monseigneur et le personnel du théâtre, M™^ Falconi, Behr, etc. Durant la séance de prestidigitation, on a servi d'excellent punch à la Romaine, et Hermann a obtenu infiniment plus de succès que mon Ki'mstlerchor — si bien que je crois que le Duc se propose de le faire récidiver.
Demain je voudrais me remettre un peu sérieusement à l'instrumentation de ma «Montagne», car jai assez besoin de faire un peu de musique à ma façon. Je vais donc me mettre
au lit et in'endormir . avec un chapitre de Breudel. afiu de me réveiller dispos demain de bonne heure. Merci, mon doux ange, de vos ligues de ce matin : < Du ircisst ja, dass Du mein Ailes bist!»
[Gotha,] Vendredi, 31 Mars, 10 heures.
J'ai passé toute ma journée dans ma chambre, à Texception de l'heure du dîner, et j'ai gagné un assez gros rhume par suite des soins trop attentifs de mon noir, qui nonobstant toutes mes recommandations continues a fait un feu d enfer. Comme vos thermomètres me manquent, je ne m"en aperçois que quand il est trop tard d'y remédier. Je termine ma < Montagney>^ et demain matin il ne me restera plus que les nuances à y ajouter. Jimagine que vous trouverez cela grand — mais je m'attends à toutes sortes d'horreurs de la critique et du public dans Tétat présent des choses. Il ne s'agit pas de samuser! et si même on me maltraite assez crûment — je ne m'en affligerai guère! Ce que me contrarie, c'est que je ne pourrai vous faire la surprise de venir vous dire bonsoir demain, comme je me l'étais promis en secret. La répétition généralissime ne peut avoir lieu qu'à G heures du soir, et durera certainement jusqu'à 10 heures, après quoi il n'y aura plus de train de chemin de fer. Je n'arriverai donc que Dimanche matin à S heures, pour repartir à 1 0 h. et 45 minutes. Cette fois-ci, je ne vous ferai pas attendre et geler! Soyez assez bonne pour envoyer chez Pruckner. ou dites simplement à Cornélius ([u'ils pourront faire le voyage avec moi, Dimanche — car plusieurs membres de la société des «Mûris»') veulent assister à la représentation, et j'ai retenu pour eux 5 billets, qu'ils auront le plaisir de payer. WanKenheim marche sur les traces de Ziegesar. et ne se fait
1 Der Vereiu der sMurls': Moliren, Antiphilister war damais von Schulern imd Anhiingern Liszts: Biilow. Cornélius. Pruckner, Klindworth. Reményi u. A. in Weimar gegriindet wordeu. Dièse waren Mûris. Liszt war Padisclia.
pas faute d'abonnements suspendus, quand il suppose que les gens ont envie d'aller au théâtre.
Pour le dîner de demain on attend le C® Rederu de Berlin, et aussi l'ex-Intendant Kiistner, plus l'éditeur de musique Bock, qu'on laissera dîner à l'hôtel — mais auquel on accordera peut-être la faveur de graver la Santa Chiara. M™® la Duchesse est toujours retenue dans sa chambre par son inflammation d'yeux, et voici trois jours que nous dînons en tout petit comité de S à 10 messieurs.
Joachim m'annonce que Berlioz est à Hanovre — je suppose donc qu'il ne tardera pas beaucoup à venir à Weymar. J'ai invité, avec l'autorisation de Ziegesar, Vieuxtemps pour le prochain concert de Cour, fixé au 20 Avril — mais peut-être se fera-t-il entendre avant au théâtre, le 16.
S heures '25 Mercredi, 16 Mai [1854, Leipzig].
Très infiniment chère.
Je vous annonce tout bêtement mou arrivée sans accident à Leipzig, avant de me mettre en course pour aller chez la Riese^j Brendel, David, Schlonbach ^), Hartel, Senff, Kahnt^), Bottger^), W^^ Steche^), etc. Je veux vous saluer, avec petit Magnolet aussi.
Durant mon trajet, j'ai lu les 7 ou S premiers chapitres des Mémoires de Berlioz. J'y ai ressenti un beau mot: «le calme des ardentes solitudes de l'Orient.» Je lui sais grand
1) Wîihrend eines kurzen Ausflugs nach Leipzig geschrieben.
2) Clara Riese, Clavierlehrerin in Leipzig, stndirte bei Liszt. 3j Arnold Schlonbach, Journalist und Schriftsteller.
4) Verleger der »Neuen Zeitschrift fiir Musik» in Leipzig und vieler Liszt'schen Compositionen.
5; Adolf Bottger, Dichter und Ûbersetzer (1815 — 70).
6; Eine fiir Liszt's und Wagner's Kunst begeisterte friihere Siingerin, die mit einem von ihr begriindeten Gesangverein im Dec. 1S53 den »Loliengrin« in ihrem Hause zn vortrefflicher Auffiihrung gebracht batte.
gyé de m'avoir bien nommé, à propos de la mort de Lichnowsky: «Quelle désolation pour Liszt, qui l'aimait de toute son âme.» C'est une nuance de cœur délicate, à laquelle je suis sensible. On m'a tant reproché de manquer du « mobilier» du cœur — sur lequel les amis et amies pouvaient s'épater à l'aise et s"endormir avec une verbeuse et agréable commodité — que je suis toujours très reconnaissant à ceux qui me font l'honneur de deviner les chagrins qui m'ont aftecté, si ce n'est les douleurs qui m'appartiennent en propre. La passion de Berlioz pour Estrella a quelque chose de sj'mbolique. Il y a dans son style musical si tendre, si tourmenté parfois, quelque chose des «ardeurs» d'un jouvenceau de 12 ans pour une amante de 1 8 — avec des brodequins rosés ! Il est vrai quon pourrait aussi bien intervertir l'analogie — et donner au compositeur quelque chose comme 'Mi ou 40 ans, et à son idéal de maîtresse ou de muse, 12. La fin du chap. 9 : «J'aurai d'autres anecdotes semblables à raconter sur Cherubini, où l'on verra que s'il m'a fait avaler bien des couleuvres, je lui ai lancé en retour quelques serpents à sonnettes dont les morsures lui ont cui» — me semble, à tout le moins, de fort mauvais goût. C'est une méchanceté puérile que de lancer seulement des serpents à sonnettes. Ces sortes danimaux doivent nécessairement étoufier et digérer les individus, et ne pas se borner à les mordre. La malédiction de sa mère sur sa carrière artistique serre le cœur — et reporte étrangement ma pensée sur celle du père de Desdemona. Oh! le marchandage des ))énédictions doit-il rencontrer encore une plus funèbre compagnie dans riml)écile cruauté des malédictions?!
Qu'est-ce que de nous, hélas! Si par hasard j'étais retenu ici demain soir, ce que je ne suppose pas — je vous écrirais encore demain matin — mais probal)lenient vous ne recevrez ma lettre qu'après mon arrivée, après-demain matin. En tout cas, ne m'attendez pas passé 1 1 heures. Dormez, dormez, mes sublimes amours, et patientez a\ec moi, comme avec autrui. Je vous bénis de toute mon âme.
Lundi, 29 Mai, en me levant, 7 h. Y2 [Hanovre].
Bon Dieu a béni petit chemin de fer — et je suis parti, ai roulé et suis arrivé sans accident aucun. Malgré 2 heures d'arrêt à Halle et 40 minutes déjeunatoires à Magdebourg, on ne met pas plus de 11 heures de Weymar à Hanovre, et à 2 h. 1/4, j'ai retrouvé Joachim et Cossmann au débarcadère. Depuis Magdebourg, j'avais une fort aimable société en M™® de Bonin et sa fille. M' de Bonin était durant longues années l'aidede-camp du P"^® de Prusse, et se livre depuis 48 à la parcomanie, aux environs de Magdebourg. Sa fille s'est prise de sympathie pour les Turcs, et en apercevant mon bonnet rouge, qu'elle supposait devoir coiÉfer un «vrai croyant», a déterminé sa mère à monter dans le wagon, où j'étais établi solitairement — grâce à la protection dont les procédés de Hermann me faisaient jouir de la part des conducteurs. Grande fut la surprise de me trouver si peu de turque rie native — mais je me flatte qu'après 3 heures de chemin, je ne suis pas resté très au-dessous de la bonne opinion qu'elle portait aux vrais Turcs.
A Hanovre, je suis encore tombé en pleine fête de S. M. le Koi. Il y a eu théâtre paré hier soir; il a duré depuis 7 heures jusqu'à 1 1 heures passées. On donnait la Vestale de Spontini, avec M'^® Ney de Dresde 2) comme Julia, et Botticher de Berlin comme grand prêtre. Je suis resté jusqu'à la fin, et la représentation m'a intéressé. C'est bien le beau style déclamatoire de Gluck, mais déjà un peu conventionalisé — quelque chose comme David en peinture. Il y a du talent, de la passion, des intentions fines et profondes, du génie même — mais tout cela est un peu guindé, et comme uniformé.
Une promenade favorite des habitants de Hanovre s'appelle die List — nous devons y aller aujourd'hui. Le restant de
1 Liszt besuchte Joachim ein paar Tage in Hannover.
2 Jenny N., spater Frau Biirde (1826 — 86 , Dresdner Primadonna.
la journée nous musîquerons eu tête-à-tête avec Joachim, qui est très agréablement établi dans le plus beau quartier de la ville. Au-dessus de son piano pendent Beethoven et Shakespeare, entre deux vues d'Egypte: Karnak, Thèbes, sphinx à tête humaine et à tête de bélier — et Medinet-Abou, Thèbes, constructions postérieures. Les Arnim ont mis des vers au bas de ces photographies lithographiées, que je tâcherai aussi de me procurer pour vous les offrir, à vous qui avez pénétré toutes les sagesses d'Egypte.
J'attends une lettre de vous pour ce soir, et vais me mettre au piano, jusqu'à dîner. Tendresses à l)on Magnolet, et n'oubliez pas Fainéant.
Fainéant se conduit indignement — il ne vous a pas écrit hier; mais il a un tel tintamarre schumannique, brahmsique, etc. en tête , qu'il ne sait que dire. Cossmann vous verra probablement avant que ces lignes, écrites avec une aôreuse plume d'auberge, vous parviennent. Je partirai cette nuit de Hanovre, et compte arriver chez vous par le dernier train, vers 10 heures demain. Ne soyez point inquiète sur mon compte. Bon Dieu est votre bon ami, et a soin de Fainéant. Comme nous avons manqué le train d'hier soir, nous ne pouvons retourner à Hanovre que cet après-midi. J'y trouverai, j'espère, une lettre de vous. Bonjour et bonsoir à bon Magnolet, et à demain.
l^^'Juin, Brunswick 54.
Litolff et Joachim se promènent dans ma chambre — et j'ajoute seulement: excusez ce griffonnage!
1) Liszt war von Hannover ans zn Litolff nuch Braunschweig gefahren.
[Weymar, Anfaiig Juui 1854/
Rubiustein') et Fainéant restent à dîner avec Roger-). Vous eu aviez quelque pressentiment ce matin, mais en somme cela s'arrange mieux ainsi. Vers 5 b. '/2 je viendrai pour le café à l'Altenburg.
Nicht Haus, nicht Hof^ Noch herrischer Pninlc etc. 3)
3 beures passées, au sortir de la répétition.
Mayence, bôtel du Rbin, 8 heures du soir. Samedi 8 Juillet [1854].
Bonsoir à Mayence, chère et unique! Que n'etes-vous là pour visiter de nouveau le dôme, à la lueur des torches comme avec IVP Weyden! Mais hélas ce pauvi-e Fainéant est à lui tout seul, sans son «tout seul»! A défaut de mieux, il veut vous raconter sou voyage, qui s'est passé sans accident ni incident. Il a lu 3 chapitres de Breudel — d'où il a retenu un joli mot de Luther; «-Ich gehe meine geringe Musika 7iicht uni ein Grosses!» — jusqu'à Francfort. Là, au débarcadère, il s'est trouvé nez à nez avec Schmidt, qui venait à la rencontre de quelqu'un qui n'était pas venu — et je suppose que Schmidt a été plus que dédommagé par ma survenue. On a dîné déjeuuatoiremeut au même restaurant du chemin de
1) Anton Rubinstein (1829 — 94), der sich in Westeuropa als Componist bekannt machen wollte, genoss wochenlang die Gastfreundschaft der Altenburg, und Liszt brachte seine Oper »Die sibirischen Jager« auf die Weimarer Hofbiihne.
2) Der beriihmte Pariser Tenorist (1815^79) gastirte damais in Weimar.
3) Ans dem Schluss der »Gotterdammerung«.
4) Liszt war auf der Reise zum Rotterdamer Musikfest, zu dessen Elirengiisten er zalilte.
fer, où uous avons eu à peine le temps de faire quelques provisions, en revenant de Paris l'année dernière. Après quoi je suis allé passer une demi-heure chez Schmidt, où j"ai parcouru la partition de piano de {^Etoile du Nord. A 3 heures le chemin de fer repartait pour Mayence. A 5, je vais chez Schott, de là chez la sœur de Cornélius, que je ne rencontre pas à la maison. A 7 heures je soupe, à Tliôtel du Rhin. La sœur de Cornélius siu-vient avec une autre dame de ses amies. Je reconduis ces dames en fiacre chez elles, et reviens ici pour vous dire bonsoir — et remercier bon Dieu de ce qu'il ma donné et vous et bon Magnolet!
A souper, j'ai parcouru le Journal des Déhats du S Juillet, où il y a un petit article de Saint-Marc-Girardin sur la visite du Roi de Prusse à la Wartburg. ^Ce château, y est-il dit. est cher à plusieurs titres à tous les patriotes allemands, et nous ne sommes pas étonnés que le Grand-duc de Saxe- Weymar, qui étudie avec non moins de zèle que de succès l'histoire de 1" Allemagne, ait eu la bonne pensée de restaurer la Wartburg, et même d'y placer un musée de vieilles armures. La Wartijurg sera pour l'Allemagne du moyen âge ce que Versailles est pour la France du 17™® siècle!» Suivent les quatre phases de la Wartburg: 1° la fondation par Louis, Landgrave de Thuringe, se mêlant aux origines de la maison de Saxe. 2'^ S*® Elisabeth, «car dans son culte éclairé pour l'histoire, le Grand-duc n'a pas oublié que le catholicisme a eu en Allemagne ses temps de grandeur et de sainteté, et il veut que la Wartburg représente aussi la mémoire de ces temps. 3° Les Minnesloigcr, avec leur grand tournoi poétique. 4" Luther. La Wartburg représentera de la sorte quatre grands moments de l'histoire d'Allemagne : la féodalité et les origines de la maison de Saxe, la sainteté catholique avec Elisabeth de Hongrie, la poésie du moyeu âge avec les Minnesanger, et enfin le protestantisme avec Luther.» Pour couronner le tout, Saint-Marc-Girardin fait dire au Roi de Prusse en quittant la AVartburg, où il avait beaucoup approuvé les architectes et le plan de restauration imaginé par le Grand-duc: «Je viens d'apprendre encore beaucoup sur notre moyen âge, que
La Mara, Liszt-Briefe. IV. 13
je croyais déjà bieu connaître» — ce qui était Téloge le mieux approprié à la pensée restauratrice du Grand-duc de Saxe-Weymar ! !
Le bateau néerlandais part demain, Dimanche, à 9 heures du matin de Mayence, et arrivera à Kotterdam le lendemain à 3 heures. Fainéant a déjà arrêté sa cabine, et songera à «Juliette» en passant la Loreley! Bonsoir, et que bon Dieu vous bénisse, vous et Magnolet. Cornélius recevera d'ici à peu de très beaux «trabucos», que je charge sa sœur de lui envoyer — mais que je le prie de partager loyalement avec vous. C'està-dire qii'il en gardera 100 pour lui et qu'il vous remettra les autres 100, que vous donnerez àHofimaunij pour votre Vielliebchen perdu, avec un joli étui à cigares.
Le Journal des Débats est fort à la paix et il paraît que la Kussie serait disposée à l'évacuation des provinces danubiennes. Si les cigares arrivent à votre adresse, chargez-vous d'en offrir une boîte de 100 de ma part à Cornélius. Les autres, vous les donnerez à Hoffmann.
Dimanche, 9 Juillet, 9 h. \ o ^^ matin. En vue de Mayence.
Le bateau néerlandais, l'Agrippine, se met en marche. Je salue encore du regard les tours et les coupoles, que vous avez soumis à vos investigations architecturales — et m'agenouille en pensée sur les marches de l'autel, où vous avez prié. Mayence m'a toujours fait une impression particulière, quelque chose comme un point d'interrogation entre le réel et la fantaisie. Frauenlob, Gutenberg — ce libérateur des libérateurs de la conscience humaine — ; le Rhin, dont la largeur est considérable ici, et qui cependant ne semble cher-
1 Heinrich Hoffmami von Fallersleben ;1798— 1874 , der Dichter und Gelehrte. der, damais lu Weimar lebend, sich mit Liszt nah befreuudete und mit ibm den von Liszt priisidirteu Neu-Weimar- Verein si'iindete.
cher à imposer que par sa régularité, à peu près comme un oratorio de Handel ou un poëme de Pope ; la forteresse de la diète allemande — en 1814, la forteresse fut rendue par la France au Général Hiinerbein, qui la remit en 1815 au Grand-duc de Hesse; mes souvenirs de vie aventureuse avec Lichnowsky, dont j'ai fait la connaissance à Mayence; et Schott, l'éditeur de la Missa solemnis et de la 9""® Symphonie de Beethoven, en même temps que de la Muette de Portici, de la Sonate de Schulhoflf ... et de mes Annc'es de pèlerinage. Toutes ces choses et ces noms se réfléchissent dans mon esprit à la vue de Mayence — à peu près comme les nuages, les rochers et les coteaux se réfléchissent dans les flots du fleuve. La première fois que je traversai le Rhin, ce fut sur lejîont de Mayence, à la fin de Mars, en 1840. Il était environ 1 heure du matin. Hermann, aujourd'hui le frère Augustin '), m'accompagnait — car il était venu me trouver à Prague, pour se tirer d'affaire, à la suite de quelques sottises qu'il avait commises. Je rentrais pour la première fois à Paris, après 3 ou 4 années d'absence — durant lesquelles j'étais devenu une sorte de fantôme de célébrité, à Vienne, à Pesth et un peu ailleurs. Je me souviens que j'écoutai dans un silence oppressé et longuement le bruit du fleuve qui était assez majestueux cette nuit. Ma propre destinée ne m'a jamais inspiré ni crainte ni anxiété. J'allais alors au-devant de choses déjà trop connues, avec je ne sais quel pressentiment de l'inconnu, qui m'aiguillonnait sourdement à tous les moments de réflexion solitaire. Ce ressort ne s'est brisé en moi qu'à un jour assez rapproché de nous, celui où j'ai senti que jetais encore plus aimé que pardonné et compris — celui où vous m'avez révélé cet infini de l'amour, qui est la soif de mon âme. Soyez en bénie d'une éternelle bénédiction! Les bateaux néerlandais sont charmants. Imaginez que
1 Hermann Cohen. Schiiler Lisat's, in Paris als Pianist gefeiert, in George Sand"s >Lettres d'un voyageur* als >Puzzi< portriitirt. trat 1S50 in den Carmeliterorden ein und starb 1871 in IJerlin, wohin er mit getangenen Franzosen gekommen war.
je vous écris dans une espèce de petit '^Crystal-jjalace-^^ étal)li sur le pont, d'où 1 on voit parfaitement le paysage, eu étant à ral)ri du vent et de la pluie. Heureusement nous n'avons à craindre ni l'un ni l'autre aujourd'hui. Il fait une douce journée de Dimanche. A 6 h. du matin j'ai été réveillé dans mon lit par quelques rayons de soleil pas trop ternes. Je les ai envoyés en pensée à vous et à Magnolet, en remerciant bon Dieu d'unir ainsi nos cœurs. Avant de me lever, j'ai purcouru eu partie la partition de piano du Juif errant d îlalévy. C'est un ouvrage fait avec soin, calcul et talent — mais décidément l'ancienne coupe de l'opéra et ses compartiments d'airs, trios, duos, etc. cessants et incessants à tout propos, avec la symétrie et l'artifice des enjolivements de jardin pratiqués avec des cailloux, tels qu'on les rencontre fréquemment dans les villas-palazzi du nord de l'Italie — est devenue insuffisante, et répugne à nos idées et nos sentiments d'aujourd'hui. A du vin nouveau il faudra de nouveaux vaisseaux! L'Étoile du Nord et le Juif errant viennent rendre témoignage à Wagner, qui est ATaiment toute autre chose qu'un songe creux.
Voilà une charmante église à deux flèches, que nous passons. C'est celle de Geisenheim. Je suppose que ce monument dont les proportions ne sont pas très grandioses, mais qui paraît achevé et fait une impression harmonique, a été restauré. Il est construit avec la même pierre rouge, employée au dôme de Mayence. Cette couleur tranche bien sur le «vert commun» et prosaïque du paysage. Jusqu'à présent je n'ai fait aucune autre connaissance sur le bateau que celle du Kellner qui me connaît d'autrefois — et m'a assez obligeamment prêté une carte coloriée du Rhin qui charme mon crétinisme — qui ne peut se passer, comme vous savez, de i-Conversations-Lexicony' et de tout le bagage des «aide-mémoire». On met un peu plus de 30 heures pour aller de Mayence à Rotterdam, où nous arriverons demain, Lundi, vers 3 heures.
Voici un bateau qui nous croise, sur lequel je lis en lettres d'or: Schiller — puis on tire 3 coups de canon pour ne
pas laisser fainéanter l'écho. Ceci me rappelle les règlements (l'un conservatoire de Rome, lesquels obligeaient les chanteurs à s'exercer dans les endroits connus pour leur écho — afin d'apprendre à mieux connaître leurs défauts! Naïveté digne d'un temps qui affichait moins ses vanités que le nôtre. Lureley ne me ressemble point — c'est un rocher cacochyme! (iuaut à la végétation de ces contrées, je viens de dire à un Monsieur du bateau que je ne voyais guère sa raison d'être, puisque ce ne sont pas des légumes. Il eu est des impressions comme de la chaleur. Le soleil ne réchauffe pas comme les poêles, et le feu de cheminée a d'autres <; Imaginatives > (jue les fours, etc. Pour ma part, je n'aime que le soleil et les grands feux de cheminée. Les contrées du Rhin me font poétiquement l'impression de beaux poêles en fayence verte. C'est très historique et passablement beau — mais je ne vous établirais pas là. Parlez-moi du paysage de Pise, de la campagne romaine, de Constantiuople — et même de Venise, du lac des Quatre-Cantons, de Lisbonne, ou de la forêt de Fontainebleau! Plus tard, il faut que nous allions en Italie. Quelque banalisée et vilipendée que soit cette terre, elle conserve encore des vertus et une énergie originelles, qui se communiquent aux plus profondes régions de l'âme. L'Italie est à la nature ce que la Véuus de Milo est à Tart. On ne la quitte jamais, quelque distant qu'on en soit!
Je veux faire mettre ces lignes à la poste de Cologne, llermann se chargera de cet office. J'aurais décidément dû lui dédier mou Kiinstlerchor^ tellement il continue de se montrer à la hauteur de son rôle. Pour moi, je me coucherai de bonne heure dans ma cabine, et me laisserai voguer vers la Hollande cette nuit. Tendresses à Magnolet — je vous envoie à toutes deux toutes les Ijénédictions de mon Ame.
4 heures, en vue du Drachcnfeh et de V Apollinariscapelle.
Rotterdam, 11 Juillet, Mardi, 7 heures du matin.
Très bonjour, très chère — voici des nouvelles de Fainéant. Avant-hier soir, à Cologne, Kubinstein est monté à bord de l'Agrippine. Il revenait de Berlin, où il avait passé quelques heures, en l'honneur des beaux yeux de M^''^ Emilie Genast'). Du reste, il ne s'est arrangé ni avec Litolfl"^ ni avec Schuberth"^), et se propose maintenant de garder l'expectative par rapport aux éditeurs jusqu'à son «avènement» à Leipzig aux concerts du Gewandhaus.
Ma nuit de Dimanche à Lundi a été assez mauvaise. La machine du bateau faisait un tapage terrible, et retentissait d'une manière infernale dans ma cabine — si bien que j'ai même été pris de peur, et me suis levé eu soubresaut pour regarder s il n'y avait pas quekiue accident.
La journée d'hier ne m'a offert aucun autre intérêt, si ce n'est la rencontre de quatre ou cinq musiciens, qui se rendent au Musikfest. Ritter, de Magdebourg, que vous avez vu à Weymar et à Mersebourg, était du nombre. A 3 h. i'2, nous sommes arrivés à Rotterdam. Mon hôte M'" van der Hoop se trouvait sur le quai, attendant mon arrivée. Elle lui avait été télégraphiée par un agent des bateaux à vapeur néerlandais, qui avait fait une partie de la traversée avec moi. Ce M"^ van der Hoop n'est point le banquier, ni même parent de celui-là. Sa position sociale est celle de notaire. Sa maison me paraît très bien tenue, et M""^ van der Hoop parfaitement aimable. Je présume cependant que je n y resterai pas longtemps, attendu qu'il n'y a pas de place pour Hermann, qui demeure à l'hôtel des Pays-Bas assez loin d'ici, ce qui m'est fort incommode. Rubinstein demeure aussi à cet hôtel.
Une heure après mon arrivée ici, j'ai été à la répétition de V Israël. Elle a duré jusqu'après 10 heures. Je vous
1) Sangerin, Tochter des "Weimarer Kiinstlerpaares G., spater Frau Merlan.
2) Musikverleger in Leipzig.
paiierai plus tard de louvrage et de rexécution. Roger, Pischek'), Formes-), Miss Dolby — pour laquelle Mendelssobu a écrit plusieurs de ses parties dalto — et M"'' Ney sont ici. Les trois Messieurs logent à Thôtel des Pays-Bas; quant aux dames, je ne m'en suis point encore informé. Toute la journée d'aujourd'hui se passera en allées et venues de répétitions. Les distances sont fort considérables, et il faut dépenser de l'argent en voitures. Demain Mercredi aura lieu le festival du Yacht-Club, sous la présidence du P'-"'^ Henri. Je me suis fait inscrire au dîner, et pour le soir le programme annonce une fête vénitienne. Je ne me fais guère idée de ce que ce sera.
En fait d'illustres étrangers, il est un peu à craindre que nous soyons réduits à ne pas en voir. Meyerbeer et le P*-'® de la Moskowa sont empêchés de venir à cause de la mort de leurs mères. Spohr est en Suisse. On attend Hiller, Bischoff, Marschuer, Weber de Cologne, etc. Déjà présents sont Gathy de Paris ■^, Hilgel de Neuwied, Wasielewski de Bonn^), Ritter de Magdebourg'^j, et force Hollandais. La chambre que j'occupe est fort triste, et sans vue. La maison élégante — et il y a deux grands tableaux de paysage dans la salle à manger, d'Achenbach et du C'^ Kalckreuth. Ce soir ou demain, j'espère une lettre de vous. Tendresses à Mao:nolet.
l; Johann Baptist P. 1S14 — 73,. lîaritonist.
2) Cari F. 1816—89), Bassist.
3) August G. i;i800— 58 , Musikschriftsteller in Paris.
4) Josef v. W. (1822 — 96;, damais Musikdirector in Bonn. Musikschriftsteller.
5) August Gottfried E. ,1811 — 85 . bedeutender Orgelspieler und Coiuponist.
Mercredi, 12 Juillet 54, 7 heures du matin.
Oui d'abord pour Schwind — et pour toutes les bonnes raisons que vous avez trouvées, avant que je n'ai eu l'esprit de les imaginer. 500 écus en 2 ans n'est pas une somme dont il y ait lieu de s'effrayer — et si les dessins n'étaient même pas d'une beauté extraordinaire, ce serait toujours une propriété distinguée que la possession des cartons de la Wartburg. Je vous engage et vous prie donc de conclure aussitôt avec Schwind — certaine, comme vous deviez l'être à Tavance, de mon approbation pleine et entière. Vos deux lettres et celle de Magnolet me sont parvenues hier vers 4 h. La communication est donc très prompte entre Weymar et Rotterdam, car votre seconde lettre était datée du 10.
Ary Schefifer est aux environs de Rotterdam, à Dordreclit, et j'irai le voir demain ou après-demain. Il a peint beaucoup de portraits ici, mais pas à moindre prix que celui que jai encore sur la conscience. ]\F van der Hoop m'a parlé même de 4 et 5000 fl.! A propos, j'ai trouvé chez Verhulst'), le directeur musical du festival, une bonne lithographie du tableau que vous possédez maintenant: les Rois 3fages'^). Je tâcherai de me la procurer. Elle a paru dans la collection des tableaux appartenants à ce feu Roi de Hollande.
Hier, j'ai dîné avec M'' May, laide de camp du P'^*' Henri.
1; Jean V. 1816—91), Dirigent der Rotterdamer >Maatschappij tut bevordering van toonkunst« , nachmals Hofmusikdirector im Haag.
2 Jetzt im Besitz der Fiirstin Marie Holienlohe in Schloss Friedstein. Es stellt zugleich drei versehiedene Lebensalter und Bernfsarten dar. Der Eine. ein Greis. ein Gelehrter, die Pergamentrolle in der Hand. scheint deu BHck mir nach innen zu richten. Der Zweite, ein Mann auf der Hohe des Lebens. ein Krieger mit der Waffe in der Hand. sieht sich gleichsam nach nenen Thaten um. Der Dritte. ein Jtingling — dem der Maler Liszt's Ziige lieli — scliaut in seliger Verziickuug gen Himmel. und er allein erblickt den Stern von Bethlehem. So erkennen nicht Weislieit, nicht Kraft, sondern Begeisterung und Glaube das Hei!. das der Welt gekommen.
Monseigneur est arrivé hier soir, sans sa femme. Je vais aller voir ce matin cette joute de yachts, et vous en rendrai compte ce soir, un peu tard — car on est toute la journée en 1 air. Comme vous tenez à avoir une réponse sur Schwind, je fais jeter ce gribouillage à la poste de suite, en vous en faisant mes très humbles excuses. Ainsi donc oui, pour Schwind. Je vous fais même tout à fait compliment pour cette belle acquisition, en embrassant petites mains et petits pieds. Rien n'est changé à mes projets de route — et je partirai d"ici soit le 1 6 au soir, soit le 1 7 au matin, de façon à arriver encore dans la soirée du 17 à Bruxelles.
Dimanche, 16 Juillet, 7 h. ^o ^^ matin.
Le festival est terminé et a fort bien réussi en somme. Le concert d'hier a duré 4 heures '/2, et le dîner autant. J"ai fait quantité de connaissances pendant ces quelques jours — et me fais assez bien voir et venir en ce pays, si je ne me trompe. Le P*^® et la P^^® Henri ont assisté an concert d'hier, de midi à 3 heures. La Princesse a très gracieusement causé avec moi, et ensuite ma fait inviter à dîner chez eux à la Haye aujourd'hui à 6 heures. Quoique ma journée fût autrement arrangée, j'irai, et ne reviendrai ici que poiir éteindre les bougies de la soirée, que mon hôte W van der Hoop a organisée à mon honneur.
Je vous ferai occasionnellement une analyse de \ Israël \ et des Quatre Saisons'^,. Ces deux ouvrages abondent en musique descriptive. Dans le premier, les mouches, les sauterelles, les grenouilles et même les poux — et dans le second tout le règne végétal et animal apparaissent dans 1 orchestre. On pourra en tirer quelque profit pour les fatrasies esthétiques.
Au dîner d'hier il m'est venu un à-propos, qui a trouvé son public. En réponse au toast des membres honoraires présents, j'ai rappelé que Beethoven était aussi de notre société
1) Von Handel. 2 Von Haydn.
— <:.Maatschappij ' — puisque les seules lettres de noblesse dont il avait joui sa vie durant, la préposition < ivm», il l'avait empruntée à la Hollande. Hiller') a joliment parlé sur l'union de l'Allemagne et de la Hollande — <;par cette raison même que dans le concert européen les Allemands ne sont pas placés aux premiers pupitres des premiers violons, ils sont à même de rendre de très bons services ailleurs, etc.» Plus tard BischoS"-;, avec lequel je n'ai pas rompu mes relations d'extérieur, a fait einen Vergangenheitstoast — auquel j'ai répondu en passant, mais lui s était déjà eflacé. En fait d'artistes présents il y avait Hiller, Sterndale Bennett de Londres, Weber de Cologne, Eeiuecke. Piscbek, Roger, Verliulst, Bischoti', Kufl'erath, Gathy, Maurice Schlesinger , un Schott et Scliloss, etc. Fainéant n'a pas pris petit cognac, et a gardé son bon sens avec son entrain. D'aujourd'hui en liuit je serai à Bonn, où j'ai accepté à dîner chez Hiller. Je ne passerai que quelques heures à Cologne, et irai à la messe au dôme à 10 heures. Dimanche matin. Lundi, je ferai ma visite à M"^'' Schumann, et Mardi, dans l'après-midi, j arriverai à Leipzig. A partir de Jeudi adressez à Bonn, Poste restante,, et depuis Samedi à Leipzig, chez Brendel, en lui écrivant un mot pour le prévenir de mon arrivée pour Mardi. Mercredi soir, nous prierons bon Dieu ensemble. Scheô'er nous avait invités à dîner aujourd'hui à Scheveningen — mais je ne pourrai pas rester aussi longtemps, et dînerai chez le P*^® Henri à 6 heures à la Haye. Pardonnez-moi de vous écrire si peu et si mal. Bientôt nous jaserons mieux. Tendresses à Magnolet. Reményi et Belloni viennent à Bruxelles.
M""' van der Hoeven que j'ai eu souvent l'avantage de voir à Rotterdam, veut bien vous donner des nouvelles du festival et des miennes. Je vous prie de l'accueillir très affectueusement, ainsi que son mari, qui est un des hommes les plus distingués qu'on puisse rencontrer. F. L.
1) Ferdinand H. 1811 — 85. Componist und Musikscliriftsteller. Director des Conservatoriums und der Giirzenich-Concerte in Coin.
2; Rédacteur der »Niederrheinischen Musikzeitung' . Erfinder der spottisch gemeinten Bezeichnung • Zukunftsmusik* 1794 — 1S6T .
Limdi, 17 Juillet 54.
Voici ma journée d'hier Dimaucbe. A 10 lieures, parti en chemin de fer pour la Haye avec Hiller et un Monsieur et une dame, dont SchefFer a fait le portrait. En moins d une heure nous étions à la Haye, où nous moutons eu voiture pour nous rendre à Scheveningen , ce qui ne prend pas plus de 25 minutes. Le chemin est charmant — une belle allée d'arbres, que le Guide de Baedecker assure avoir été plantée par Charles-Quint, conduit tout près de la plage. Les premières personnes que japerçois en descendant de voiture sont le petit P*^® héréditaire de Weymar avec Kampfer '^. Le petit Charles Auguste a superbe et excellente mine, et court toute la journée. Ensuite nous montons chez Scheffer, avec lequel je cause beaucoup. Sa femme est partie pour Paris, à cause de la maladie de sa mère, depuis plusieurs jours. Scheffer reste là à Scheveningen avec sa fille, M'"*^ Marjoliu. une fille de son frère Henri, et deux ou trois enfants de sou frère défunt. Il a assez bonne mine, le visage un tant soit peu bouffi, et les cheveux très franchement gris. On a ser\i des côtelettes pour déjeuner, et puis nous avons fait uu tour sur la plage, qui est fort agréable pour les promeneurs. Jai à peine regardé la mer, qui me faisait presque limpression dune lithographie. Scheffer m'a donné quelques détails quasi incroyables sur M'' de Lamennais-), lesquels je vous raconterai à mon retour. L'Introduction et toute la traduction de Dante '^i sont achevées, et la publication s"en fera bientôt, Scheffer est peu partisan de la fusion et me citait ce mot sur M'' (iuizot: «Il a d'abord perdu la monarchie avec la Ijranche aînée, ensuite il a perdu la branche cadette — par la fusion, il perdra l'une et l'autre une dernière fois.» Il est possible que Scheffer
1) Major, Erzieher des Erbgrossherzogs von Weimar.
2 Abbé, beriihmter franzijsischer Scliriftsteller (1782—1854;, der auf Liszt, als dieser in seiuer Jugend iutim mit ihm verkehrte, tiefen Einfluss gewann.
3 Von Lamennais.
vienne encore à Eisenach — mais je n'y compte gnère. Il doit avoir quelc^ue complication à Tendroit du portrait de la j)sse (l'Orléans et de ses deux fils qu'il a en perspective. Peut-être aussi que le voyage de Delaroche, qui est un peu son Tlialberg, le rend moius empressé — mais ce n'est qu'une supposition de ma part. D'après ce qu'il m'a dit, il paraît que Monseigneur avait, il y a quatre ans, encore l'idée de faire peindre la Wartburg par Martersteig, ce que Scheffer lui a vivement déconseillé. Pour ma part, je n'ai pas mis d'insistance à l'inviter pour Weymar — et lui ai simplement indiqué que Rietschel dont il fait beaucoup de cas, venait de terminer un ravissant buste de Magnolet. A propos, j'aurais à vous gronder très vertement de la négociation en cachette du portrait de Chopin. Très décidément je m y oppose — et d'ailleurs Scheffer ne peut pas le livrer avant de l'avoir terminé, comme il eu a lintention. Nous en reparlerons.
A 6 heures, j'ai dîné chez le P" Henri, en très petit comité. J'ai fait rouler la conversation sur toutes sortes de sujets. Avant de me congédier, la Princesse m'a demandé de vos nouvelles. Je lui ai offert de lui envoyer nos fatrasies sur le Jliegenden HoUunder. Le Prince a eu l'amabilité de me montrer plusieurs beaux tableaux — entre autres un portrait de Rembrandt, peint par lui-même, et un S' Sébastien de Luini, qui proviennent de la galerie de son père. J'ai vu aussi la statue équestre de Guillaume le Taciturne, modelée par Nieukerke; elle est d'un bel effet et bien placée — sous la voûte du milieu de l'entrée du château construit par le feu lîoi, et vis-à-vis du palais, que je suppose être habité par le Roi. Il y a aussi sur une place une détestable statue du feu Roi Guillaume II en uniforme. Il ressemble là beaucoup à j\P Hutschenruyter, chef de la musique militaire, lequel nous avons vu en fonction au Yacht-Olub. A 1 1 heures du soir, j'étais de retour ici. M"^'' van der Hoop avait arrangé une grande soirée musicale. Pischek avait chanté avant mon arrivée, plusieurs amateurs avaient joué du piano — et fin finale je me suis exécuté en exécutant deux morceaux: mon Etude et les Patineurs — Amen!
Cet après-midi, je visiterai avec le directeur du musée d"ici, M- Lamme, parent de Sclietter. la galerie de W Xottebom, qui possède le Faust et la Marguerite de Sclieffer. Le soir, ce même M'" Nottebom douue une fête champêtre, qu'où prétend devoir lui coûter une dixaine de 1000 fl. On parle de 400 invités. A 1 lieure du matin, je m'embarquerai pour Anvers, où nous devons arriver demain, vers 9 heures du matin — et le soir, je vous donnerai des nouvelles des enfants']. Je vous quitte donc à Rotterdam, où je vous ai aimée et bénie, et vous envoie tout mon cœur et toute mon âme. Vos lettres me sont parvenues exactement. Hier, en revenant, j'ai trouvé celle du Vendredi 14 Juillet. Probablement on m'en remettra encore une ce soir. On n'oublie pas bon Dieu, et chaque soir ou Le prie avec vous deux.
Bruxelles, 20 Juillet, 7 heures du matin 54.
Vous êtes si constamment au milieu de nous, par toutes nos pensées, toute notre tendresse et tout notre amour — qu'il me paraît singulier et ))izarre de devoir vous écrire. M'"" Patersi est arrivée exactement le Mardi 18, à S heures du soir à l'hôtel Bellevue, avec les fillettes et le cavalière Belloni. De mon côté, j'avais fait la traversée dans la nuit du Mardi en 9 heures — d'i à 10 heures du matin — de Piotterdani à Anvers. D'Anvers à Bruxelles , il ne faut pas plus d'une heure, de sorte qu'an lieu de me trouver en retard au rendezvous, j'y étais à l'avance de plusieurs heures. Deux de vos chères lettres me font une délicieuse société. Je compte rentrer dans ma chère coque d'aujourd'hui en huit. Hier, nous avons dîné à 6 heures, et ce matin à 10, je conduirai toute la société à Anvers — pour voir les ])eaux Kubeus de la cathédrale et du musée. Demain on verra comment avaler la journée — et après-demain Samedi, on se sépare. Il est possible
r Liszt Hess seine Tochter Blandine und Cosima, um sie zu selien, mit ihrer Erzieherin von Paris nacb Briissel kommen.
que je reste un jour de plus entre Bonn et Diisseldorf, et que je ne sois que Mercredi à Leipzig. Je suis allé faire visite à Fétis et à M™® Pleyel'j. Il n'y aura point d'excès dans nos relations, «pour le moment». Fétis a été très mal, il y a i3eu de mois, mais je l'ai trouvé parfaitement remis, vert et vigoureux. C'est là, me disait M""^ Pleyel, l'avantage des gens laids — ils ne changent point! Reményi est arrivé de Londres. «Voilà pour le moment, M"'® la Princesse». Belloni entre dans ma chambre, et je termine avec sa formule.
Je me suis endormi sur vos chères lettres, et à 7 heures, Blandine est venue me réveiller. Les enfants sont bien — elles ont bon air et bon cœur. Nous en parlerons plus au long dans peu de jours. Maintenant je suis entièrement à leur service. Je cause avec elles, ou plutôt je parle devant elles et pour elles. M™^ Patersi est toujours excellente et parfaite et telle que vous la connaissez et l'aimez — gardant toujours un ordre parfait, même à travers un certain nombre didées confuses. Je me flatte d'être parfaitement d'accord avec elle sur tous les points principaux.
Hier, nous sommes allés à Anvers, où nous avons passé la journée, qui était fort belle, à promener au jardin zoologique. C'est le plus renommé de la Belgique. Nous nous sommes donné le plaisir de passer en revue lions, tigres, vautours et autruches. De là, nous avons été au musée regarder de superbes Rubens: le coup de lance, l'adoration des mages, la Trinité — merveilleux raccourci! A 6 h. \ 2? ^^^us avons dîné chez M'' Kufferath , avec les Schott^]. Je me suis mis au piano après dîner. Kufferath est le pianiste-compositeur en renom à Bruxelles, élève de Mendelssohn et non attaché au conservatoire — ce qui explique sa position d'opposition avec Fétis. J'ai joué le Conzert-Solo^ mon invariable Etude et les Patineurs. Ce soir, nous recommencerons cette séance et produirons la 9°'® Symphonie avec Rubinstein.
1) Marie P. geb. Moke, Gattin des Clavierfabrikanten Camille Pleyel in Paris, Pîanistin, Lehrerin am Briisseler Couservatorium
'2: Musikverleger.
J'ai hâte de rentrer chez nous, et m'ennuie profondément sans mon «Tintamarro» '). Pauvre M'"^ Patersi, comme elle se récrierait sur ce nom de Tintamarro ! Nous parlons constamment de vous à propos de toutes choses, mais je n'ai pas grand' chose à vous écrire sur tout ce séjour de Bruxelles, très doux et monotone. Demain, à 3 heures, je pars pour Cologne — probablement je ne vous écrirai que Dimanche soir, de Bonn. Demandez à Ferrières^], s'il a lu l'article que Chasles'^l a fait dans les Débats^ siir son Ambassade en Chine. Il est fort long et élogieux — - il y en aura prochainement un second.
Je suis constamment dérangé par des visites ce matin, et vais faire jeter ces lignes à la poste, toutes bêtes qu'elles soient. Grâce à Dieu, vous avez de l'esprit pour y suppléer. Au fond, je n'ai qu'un mot à dire , mais qui contient plus qu'ime phrase, qu'un livre et même plus que toute une bibliothèque — c'est que j'ai besoin de vous revoir. Mercredi soir ou Jeudi dans l'après-midi vous me verrez arriver. Tendresses à Magnolet.
21 Juillet 54, Vendredi.
Samedi, 7 heures du matin, 22 Juillet.
Bonjour, très chère, imique et seule! Bon Dieu donne bonne belle journée. Je me suis reveillé en jasant avec vous, et je continue. Dans quelques heures, la société se séparera. Fainéant sera à Cologne ce soir à 10 heures et les enfants arriveront demain matin à 5 h. 1/2 ^^ P^^'is. Je n'ai absolument rien d'intéressant à vous mander. —
1' Die Fiirstin ist scherzhaft geineint.
2 Franzijsischer Gesandter in Weiniar, Schriftsteller, mit Liszt von friiher her bofreundet.
3; Philarète Ch.. beriihmter fi-anzosischer Literarhistoriker (1T98 — 1S73).
Cologne, Dimanche, 7 heures cTu matin.
Il ma été imijossible tle continuer ma lettre hier à Bruxelles. J'ai dû jaboter avec les enfants jusqu' à la dernière minute. Vers 11 heures seulement j'ai fait deux ou trois visites, entre autres à Josika. le romancier hongrois, dont vous avez lu 2 volumes. Lui et sa femme sont vraiment très bien. J'ai appris par eux que la «docte Diotyma> était venue assez dernièrement à Bruxelles, pour consulter le Général Bedeau et en obtenir des documents, pour son histoire de la révolution de 48.
Vous ai-je dit que le «Marquis de la Tigrière»!) était arrivé à Bruxelles, Mercredi matin? Il est toujours de même, très chic et très chouette. Belloni aussi de sou côté est absolument inchangeable. Imaginez qu'il s'imagine être nommé directeur de «V Art-JournaU ^ qui paraîtra pendant la durée de l'exposition universelle à Paris! Il est sérieusement persuadé de ses chances — parle du déclin de Meyerbeer, X Étoile du Nord allant filant! de l'avènement de Verdi, qui doit faire représenter son ouvrage les Vêpres siciliennes à l'entrée du printemps, etc.
Le voyage de Bruxelles à Cologne n'offrait aucun intérêt aux passagers, qu'une excessive chaleur rendait impropres à tout. En arrivant à l'hôtel Royal, nous nous sommes d'abord mis à souper Rubiustein et moi. Puis sont arrivés Hiller, Franck 2)j Gouv}^'^), et puis encore Marschuer, lukermaun et Diezmann. Ou a bavardé jusqu' à 1 heure du matin. Tout à l'heure j'irai voir Weydeu pour lui demander des nouvelles sur le bouddhisme, de là au dôme — et à 1 heure je serai à Bonn, où Marschner viendra également. Je suis excédé de tout ce trimballage, et très impatient de revenir dans notre coque. Lors même que j'y trouverais des ennuyeux et 100 fois pire — ce n'en sera pas moins un paradis pour moi!
Tendresses à Magnolet, et soyez lionne pour Fainéant —
1) Reményi's Sclierzname.
2) Vermuthlich Eduard F.. Clavierlehrer am Colner Conservatorium.
3) Théodore G. (1822—98;, Componist.
qui ne sait vraimeut plus que devenir sans Tintamarro! Je vous ai déjà dit, il me semble, que Fétis et M™* Plej^el hinnen mir gestohlen toerden^ comme dit Raff. Je les ai \"us ensemble avant-hier durant une lieure et en ai assez pour longtemps. Fainéant prend des petites notes dans son agenda, et se réserve verbalement quelques narrations de sa tournée. Au revoir!
Vendredi, 25 Août, Gotha '1S54].
Bonjour très chère.
On vous aime, vous et Magnolet. On a bien de la peine à se traîner, ainsi éloigné de son cher gîte. Il est 9 heures du matin, et je viens darriver au Deutsche Haus. En passant devant le palais, jai vu le phaëton du Duc à la porte. Son aide de camp, W de Treskow, m'a fait très obligeamment entrer, tout crotté que j'étais — et j'ai échangé quelques mots avec Monseigneur, qui m'a invité à dîner à Reinhardsbrunn à 5 heures. Je vais donc passer quelques heures ici, faire un peu de correspondance avec Rubinstein, Hahnel^j, etc., et commencer naturellement par vous, avec c^ui on ne finit jamais. Jai passé la moitié de la nuit en voiture, car il faut plus de 4 heures de Dittersdorf à Elgersburg. On est o])ligé de changer de véhicule à Arnstadt, ce qui est passablement insupportable. Aussi ai-je retrouvé avec satisfaction le chemin de fer à Dittersdorf, pour venir à Gotha ce matin à 7 heures. L'expectative de passer de nouveau plusieurs heures en coche demain, en l'honneur de votre ami Kistner'^), que je tiens cependant à pourchasser jusqu'à Ruhla, me sourit très peu. Les communications dans les pays pittoresques sont aussi désagréables que lentes — les chevaux ne marchent, ni ne s'arrêtent. C'est une sorte de milieu qui porte sur les nerfs, et qui est très peu propre à me faire goûter la beauté des
1) Gelegentlich eines Ausflugs iiach Gotha geschrieben. 2; Erust H. (ISll — 91 , der Liszt befreundete beriihmte Dresdner Bildhauer.
3; Leipziger Musikverleger.
La Mara. Liszt-Briefe. IV. 14
sites, plaisir auquel je suis d'ailleurs rarement disposé à me livrer. Ce nonobstant j "ai trouvé la contrée d'Elgersburg charmante, et nous avons fait avec Bussenius ^) une promenade de 5 quarts d heure en devisant de plusieurs choses peu champêtres — ce qui a probablement contribué à me maintenir en ))onne humeur. Hoffmann a tenu ouvert son robinet d'anecdotes tout le long de la route, c'est-à-dire depuis 11 heures du matin jusqu'après minuit; après quoi j'ai essayé de dormir jusqu'à Arnstadt, où nous sommes arrivés à 2 heures du matin — et où je me suis de nouveau jeté sur mon lit, pour attendre le départ de la diligence, qm nous a conduits à Dittersdorf à 5 heures. Hoffmann sétait déshabillé et reste à Arnstadt toute la journée d'aujourd'hui, pour faire des recherches de bouquins. Bussenius continue à m'intéresser, et je m'emploierai volontiers à lui rendre service. Tout le monde à Elgersburg est dans une sorte de stupéfaction de sa prodigieuse activité. Sa tête est comme un atelier de tisserand, où il y aurait une quantité de métiers en mouvement. Il écrira à Hartel au sujet du Chopin, et s'arrangera avec Weyden pour la traduction. Peut-être même s'entendra-t-il avec Brendel pour la Neue Zeitschrift. Je regrette qu'il n y ait guère de chances pour l'acquérir à Weymar — mais eu somme Gotha lui convient beaucoup mieux, car ses sympathies «non moscovites» sont très prononcées. Pour ma part, je puis bien m'aventurer par-ci par-là, à essayer de tirer quelques marrons du feu — mais je n'ai nulle envie de fourrer mes mains dans le brasier, pour les y faire rôtir en guise de marrons! Bussenius est un Emile Girardin allemand, calculant les risques, infatigable à la poursuite du succès, et capable de s'occuper pendant son sommeil même du parti qu'il y aurait à tirer d'une nouvelle espèce de construction de lits, ou d'une fabrique de matelas progressifs. C'est le pôle opposé à Fainéant, comme vous voyez, qui ne sait que toui'ner dans un même cercle — vous aimer, vous adorer et vous bénir. Si je ne suis de retour que Dimanche à midi, n'ayez point d iu-
1) VerlagsbuclibUndler in Gotha.
quiétude. Cela prouvera seulement que j'ai manqué le train du chemin de fer, ou que je me suis retardé à Reinhardsbrunn ou à Ruhla. Que bon Dieu vous garde! En arrivant hier à Dittersdorf, je me ti'ouve nez à nez avec l'ami Chaulin, qui se rendait à Eiseuach. Il m'offre ses chevaux et sa calèche pour me conduire à Arnstadt — j'accepte, mais les chevaux et le cocher étaient déjà partis. Image parfaite d'un certain nombre de services, qu'on vous rendrait d'autant plus volontiers, que vous êtes moins à même d'en profiter!
J'ai lu ce matin dans le volume de Rossini des Escudier un chapitre: chap. XI contre le pittoresque, le programme et le progrès en musique — dans lequel ils gourmandent même Beethoven sur son programme de la Symphonie pastorale, et ne se font pas faute d'allusions à Berlioz. C'est un assez bon résumé de ce qu'il est convenu de dire sur ce sujet. Quoique je sois d'un avis diamétralement opposé, ces pages m'ont assez amusé, car c'est écrit avec verve. Probablement les chap. S et 11, qui se tiennent par le fond de la pensée, sont du même auteur. Nous les relirons occasionnellement.
Dédicace de mes Poèmes symphoniques
Ce qiion entend sur la Montagne,
Hungaria
8 Féviier 1S55.
A celle qui a accompli sa foi par l'amour —
agrandi son espérance à travers les douleurs —
édifié son bonheur par le sacrifice!
A celle qui demeure la compagne de ma vie, le firmament de ma pensée, la prière vivante et le Ciel de mon âme — à Jeanne Elisabeth Carolyne
F. Liszt.
i; Zum Geburtstag der Fiirstin schenkte ihr Liszt die Originalpartituren zweicr seiner symphonisclien Diclitungen mit dieser Widmung.
25 Mai 55, Brunswick chez Litolft".
Je vous bénis et vous chéris, seule et unique! Mon voyage n'a été marqué par aucun incident. En arrivant à Brunswick, je finissais la lecture de la brochure de M™® Marr- — dont la conclusion est que la «réalité» du drame doit être maintenue et agrandie, en face de l'idéalité de l'opéra. En d'autres termes, que M"^ Marr acquière la «réalité» de la direction, sauf à laisser à M'" Liszt — comme au Monsieur de la Salamandre, si honoré d'avoir à couver l'œuf adoré — «l'idéalité», c'està-dire les vents coulis de l'opéra. Qu'à cela ne tienne ! Pour ma part, je m'arrangerai de tout en ce genre, et n'ai besoin que de l'Altenburg à Weymar. Mais il est fort douteux que la Cour, malgré les compliments monstres qui lui sont crachés dans cette brochure, soit disposée à entrer dans les vues de M™® Marr. Les passions sèches, comme le besoin d'autorité et l'envie qu'on porte aux avantages d'autrui, sont rarement habiles — et je crois que par cette brochure les Marr ont fait un pas de clerc. Néanmoins ce n'est pas moi qui leur en ferai des reproches — tout au contraire j'aurais à les en remercier modérément, ce que je ferai dès mon retour.
Comment avez- vous passé votre journée ? Que faites- vous en ce moment? M'' Baschet^j est allé à Eisenach, et vous serez probablement seule avec cette douce et chère Magnolette, que Fainéant aime de cœur et d'âme.
A Halle, je suis allé voir Franz, qui me dit fort spirituellement à propos de la Création^); ^Aho fûhrt mun noch dièse Thierbude dem erbauten Publikum vor ! » Pour saisir le sens de ce bon mot, il faut que vous sachiez qu'il y a dans la Création une quantité de peintures d'animaux: un lion, un cerf.
1) Liszt war auf dem Weg zum Diisseldorfer Musikfest.
2) Gattin des Schanspielers Marr, Schriftstellerin unter dem Namen Sangalli.
3) Armand B. i;i829 — 86:, franzosiscber Schriftsteller. war zu dieser Zeit der Gast der Altenbm'g.
4, Von Havdn.
des oiseaux, etc. C'est comme un petit Buôbn musical. Franz m'a promis de revenir à Weymar dans le courant de l'été, et me donnera des notes pour quelques articles que j'ai l'intention de faire depuis longtemps sur ses ouvrages et son génie lyrique.
Litolfl" m'a fait loger chez lui, et il était plus simple d'accepter sans trop de façons. Sa femme est très bien, réservée et comme il faut. Nous avons musique un peu ce matin, et allons continuer tout à llieure. A 4 heures il a réuni la musique de régiment, qui est vraiment excellente ici, et exceptionnellement fournie d'instruments à archet. On a d'abord exécuté une Ouverture de Fétis , dont le programme pourrait se résumer ainsi: M'aimera-t-elle? Oui, elle m aime. La question n'étant pas flagrante pour moi , je n'y ai pris qu un plaisir assez objectif. Ensuite sont venues deux Ouvertures de Litolff: les Girondins, et une Ouverture triomphale sur le chant national belge. Ces deux ouvrages sont loin de manquer de talent — mais ils appartiennent un peu au style flamboyant, lequel à mon sens est prêt dètre flambé, en musique. Aussi ai-je engagé Litolff à ne plus beaucoup cultiver ce genre — car il a, à mon sens, mieux à faire.
Que bon Dieu vous garde, et vous donne toute la félicité de ses élus!
Samedi soir, 26 Mai 1S55, Diisseldorf].
Vers i» heures ^2 j '^i passé devant Buckebourg. La vallée d Eilsen est demeurée sainte dans mon cœur. Aussi y aije plongé du regard et de l'âme, aussi longtemps quil m'était possible. Le chemin de fer longe aussi une allée de peupliers, où nous nous sommes promenés plusieurs fois diirant la maladie de Magnolet. Nous avons parlé de Chopin, et c'est là aussi que vous m'avez donné le judicieux conseil de m'affranchir complètement de la servitude du public, et de renoncer même à ce demi-parti auquel je m'étais arrêté assez maladroitement, de jouer de temps à autre en public sans profit
pécuniaire ni artistique — ne comprenant pas 1)ien encore que je devais prendre position désormais. En ceci, comme en mille autres choses vous aviez plus (jne raison — et je me donnerais volontiers des soufflets de ne vous avoir pas compris plus vite. Nous nous sommes tant aimés à Eilsen! Tout le firmament était dans nos cœurs! Et quelles adorables disputes à propos de Chopin^, de Lohengrin, etc., qui ont été écrits là! — Tous ces souvenirs m'ont gonflé l'âme de bonheur, et en les remémorant, les larmes jaillirent de mes yeux — et le paysage m' apparut au loin comme un cratère encore fumant de notre amour! Les Harmonies poétiques, le Cantique d'amour et les Polonaises datent de là! — Oh si je pouvais jamais trouver en musique la Geistes-Korperlichkeit de ce que vous m'avez fait ressentir! —
Passé Minden, j'ai repris la lecture de Marx') et vous sais un gré infini de votre prédilection pour ce livre. Nous ne l'avons pas trop loué. J'en ai la conviction après cette seconde lecture — car ce volume contient, à part ses rares qualités de style, la meilleure substance des idées qui doivent prédominer aujourd'hui. Pour vous surprendre, j'ajouterai que même la parti métaphysique ne m'en déplaît pas — et que malgré mon antipathie pour le jargon philosophique, j'ai suivi avec beaucoup d'intérêt les développements sur la Allkimst, et toute l'argumentation des 2™^ et 3™« chap. an point d'en relire plusieurs passages. Les marques au crayon que je me ■ suis permis de faire, nous aideront à repasser sommairement tout l'ouvrage, que j'achèverai ces jours-ci, à mon retour.
Dimanche matin.
Je viens d'envoyer à la poste — mais un nouveau règlement de la poste eu Prusse, qui commande une plus stricte observance du Dimanche, ne permet pas de délivrer les lettres avant 5 heures du soir. Il faut que je me mette en train
1) Adolph Bernhard M. ^1799— 1866), Berliner Musiktheoretiker, »Die ]\rusik des 19. Jahrhunderts*. Siehe Liszt's Besprechung Ges. Schriften V.
de visites. Entre autres arrivés, on me parle de Chorley^), Marschuer. etc. Je vous écrirai ce soir après le concert, et vous envoie eu attendant le livret, contenant les programmes et les textes. Kappelez-moi à Magnolet bien, bien tendrement
— et serrez la main à Talleyrand de ma part. Pour vous, je toml)e à genoux — et prie Dieu de vous combler de toutes Ses bénédictions.
Lundi matin 2S. Mai 1S55].
«M'' Weydeu, M'' Weyden! » Le voilà tranquillement établi chez moi — vis n vis du musée où vous avez fait de si consciencieuses études — faisant ménage avec moi, comme lors de nos courses architecturales. Weyden est toujours le même et par conséquent ne me donne pas occasion de changer pour lui — ce qui fait que nous nous quittons et nous retrouvons toujours excellents amis. Mou logis ne vaut certainement pas les 3 et 4 écus par jour, quon me le fait payer. Ce sont deux chambrettes plus que modestes au second étage — mais la masse des étrangers qui affluent pour le Musikfest, met tout hors de prix. Hier, à 6 heures, a eu lieu le premier concert, avec la Symphonie de Hiller et la Création. Le public est médiocrement enthousiaste, si ce n"est pour la Lind-'), laquelle, figurez-vous, a l'obligeance de chanter gratis! La Symphonie de Hiller a le défaut d'être un ouvrage trop sérieux pour ceux qui ont le goût léger, et trop léger pour les gens sérieux
— aussi n'a-t-elle eu qu'un succès de convenance. Quant à la Création^ j"avoue quelle ma passablement ennuyé d'un bout à l'autre — à commencer par le < Chaos», qui est plutôt une espèce de «Cacao», jusqu'au Duo: «JftV dir, mit dir gmiesse ich doppelt sie», qui nous avait déjà si peu édifié à .Tena — y compris le petit <Buflbn en miniature» des Airs de Raphaël et d'Uriel dans la seconde partie. La Lind a parfaitement
1) Henry Ch. 1808— 72 . englischer Schriftsteller, Kritiker und Mitarbeiter am Atlieniium«.
2) Jennv Lind-Goldschmidt JS20 — 87 .
chanté les deux parties de lange Gabriel et d"Éve, et Schneider i) et Mitterwurzer-} se sont également bien acquittés des leurs. Le P*^® Frédéric, qui résidait autrefois à Diisseldorf, mais qui n'y était plus revenu depuis 4 S, assistait à ce premier concert. Pour mon humble personne, elle s'est trouvée l)lacée entre Schadow, le directeur de l'école de peinture, et Chorley. En fait de notabilités, en visite à ce festival — j'ai renouvelé connaissance avec Hanslick'*;, Stephen' Heller^), Hartel, Jahn'^), Bisehoff, Da\'id de Leipzig, Wasielewski, Brahms '^'), Rosti, Riccard, le peintre de portraits, etc. Joachim est arrivé ce matin, et compte passer tout l'été ici. M"® Kalergis était aussi au concert dhier, et je suis allé souper à son hôtel en sortant. Avant d'entrer, un Monsieur, que je ne connaissais pas, me remit votre lettre adressée à Brunswick. Merci tendrement de ces lignes, qui m'ont été un rayon de soleil. Xon, je n'ai pas oublié le Concerto pour Litolff — et le lui ai rejoué tout an long. Comme il viendra me retrouver, au retour de son voyage de Cobourg qui se fera assez prochainement, je n'ai pas pris d'arrangement de gravure avec lui, et lui ai simi)lemeut laissé la copie de Pruckner. Weyden vient de me parler d'un paysage de Schirmer, maintenant directeur de lacadémie de Carlsruhe — Der Weg des Guten und des Bosen. D'après sa description, jimagine que cela vous plairait. Comme je suppose que Talleyrand doit déjà être arrivé à Weymar, demandez-lui d'obtenir de Schirmer qu'il vous fasse un dessin de ce tableau, qui a acquis une certaine renommée, et a figuré avec honneur à l'exposition de Londres.
1) Cari Sck, Tenorist, Opernsanger (1822—82;.
2 Anton M. (1818 — 72), der Dresdner Baritonist.
3 Hofrath Eduard H. (geb. 1825}, der Wiener Mnsikschriftsteller und Kritiker.
4 Der Claviercomponist (1813 — SS),
5i Der Mozart-Biograph, Otto J. '1813—69;.
6) 'Bei seinem Eintritt in die Offentlichkeit 18.53 batte Brahms '1833 — 9T; bel Liszt in Weimar die freundlichste Aufnahme und eine Zeitlang Herberore auf der Altenburar gefunden.
Mardi matin 29. Mai 1855J.
J'ai été interrompu hier par des visites et après le concert, à 10 h. ' ^j 01^ '^ *^té souper au Breidenhacher Hof. En somme ce Musikfest ne m'apprend rien et me satisfait peu. Il n'y a guère de profit à faire pour moi dans la Création ^— et les clairs de lune assez pâles de la Péri^) ne sont pas plus de mou goût qu'il ne faut. Le public a accueilli avec une tolérance réservée cet ouvrage, qui contient cependant quelques beaux moments. Le grand mérite de Schumann gît décidément dans la distinction de son style. Il a certaines façons de dire certaines choses, comme d'autres ne savaient pas les dire. Joachim me dit à l'endroit d'un bel effet de pédale: ^' Er ist ein Mensch '. > — <^Oder irenigstcns ein Mxisiker-y^ lui répondis-je. Quant à Chorley, il ne mâche pas le mot et trouve que le 2)aradis et la Péri est un «paradis perdu >.
La direction de Hiller est comme toute sa personnalité — accommodante, rondelette, très convenable, distinguée même, mais sans ressort énergique, et par conséquent sans autorité ni électricité communicative. On pourrait lui reprocher de manquer de défauts, et de ne pas prêter suffisamment à la critique. Du reste il se tire, habilement, en musicien très bien organisé et expérimenté qu'il est, de toutes choses — mais sans en représenter suffisamment aucune. En général, il manque à ce Musihfest ce quelque chose de contagieux (jui doit être dans l'air pour remuer et passionner bon gré malgré le public. Tout est à peu près bien, et rien ne frappe ni ne marque vigoureusement. En Hollande, il y avait un sens mieux accusé à tout ce remue-ménage. On s'apercevait que les Hollandais faisaient effort pour se mettre au niveau de la culture musicale de l'Allemagne, ce qui était un progrès louable pour eux. Ici, cela se passe par h.abitude, avec la mesure voulue et établie. De manière ou d'autre, les diverses
r »Das Paradies und die Péri', von Schnniann.
fractions du personnel et du public se ressentent de cette situ.atiou et le sens des choses se fait toujours sentir plus ou moins directement. La Lind, par sa popularité, masque bien le vide irrémédiable du festival — mais cela même n'est pas un avantage, car après avoir tant crié contre les virtuoses, il est pour le moins peu logique de les metti-e ainsi sur le premier plan, quand il devrait surtout s'agir de l'art. A la vérité, le comité est sûr de faire de belles recettes, moyennant l'appoint que lui donne gratis le concours de la Lind. Toutefois, à la place de Ililler je ne m'en a])plaudirais pas plus que Rubinstein n'avait lieu de s'applaudir de ses succès de pianiste à Vienne. Du reste, la direction de Hiller et ce que quelques-uns nomment son manque de caractère, Charaldcrlosigheit — terme plus que sévère en ce cas — ne laisse pas que de rencontrer des critiques assez fâcheuses. Joachim entre autres me disait hier, qu'il napprouvait presque aucun des mouvements pris par Hiller — moins encore ses transitions d'un mouvement à l'autre. On le trouve pomadig. sans élan, ne s'occupant que juste ce qu'il faut de la chose — et ne la possédant même pas au degré nécessaire pour en communiquer le sens et la signification. Eu un mot, l'opposition des partisans de Schumann l'accuse de profiter de ce festival — pour continuer ses «Études rythmiques» comme directeur.
M"" Kalergis se lamente sur ses marasmes, mélancolies, etc. Savez-vous que la <=~Pressey> de Londres, le journal de d'Israëli, l'a tout bonnement accusée d'avoir fait assassiner en compagnie de Chreptowich, l'Empereur Kicolas! Elle me raconta, en se l'appliquant à elle-même, une histoire bien connue d'un fameux polichinelle italien, lequel atteint d'une hypochondrie insurmontable, consulte un médecin. Celui-ci lui demande s'il a mal au foie, à la tête, à l'estomac: «Non — mais je suis triste jusqu'à la mort». — «Eh bien, pour vous amuser, allez voir le célèbre polichinelle, cela vous guérira.» — «Le rerpède peut être excellent, mais malheureusement je ne puis en profiter — c'est moi-même qui suis le célèbre polichinelle ! » Elle vient de la Haye, et y retourne demain. De là elle re-
vieut à Bruxelles, et si la guerre continue, s'établira de nouveau pour quelque temps chez son oncle, le chancelier à Pétersbourg. Elle m'assure qu'il ne peut pas se passer d'elle — pas plus que M'"® de Lieven') ne s'accommode de son absence.
Votre lettre du 26 'm'est parvenue hier soir. Comme je compte partir demain soir ou après-demain au plus tard, vous n'aurez plus le temps de m'écrire ici — mais peut-être votre lettre me trouvera-t-elle encore à Cassel, où je m'arrêterai un our. Vendredi soir ou Samedi dans la journée, je serai de retour à Weymar. Mon écriture est encore plus atroce que de coutume — mais jai une horrible plume, et de l'encre à l'avenant.
Mercredi, 30 Mai 55, 5 heures de l'après-midi.
Je réponds tout d'abord aux questions de fait, de peur d'oubli. Toutes vos lettres adressées à Hiller, me sont exactement parvenues. La dernière datée du 27 m'est remise à l'instant, et je viens d'envoyer à la poste pour prévenir qu'on devra m'envo3'er les lettres qui arriveront peut-être encore demain, à Weymar. Demain matin Jeudi, je pars avec David pour Cassel — et Vendredi soir ou Samedi matin au plus tard, je serai rentré dans notre chambre. Vous avez raison, ce me semble, de maintenir le premier titre pour les articles de Berlioz — et quoique mes scrupules ne soient pas sans motifs, je souscris volontiers au retranchement du mot Programmmusik. Il n'y a donc ([u'à laisser simplement la cliose telle qu'elle est déjà imprimée.
La dépêche télégrapliique a fait une sorte d événement, le soir du concert — car on a appelé Hiller, qui a été obligé de quitter son pupitre, je crois pour signer le reçu. Schadow m'ayant affirmé ce que je savais déjà, que Deger"'^) n'est plus
1) Fiirstin L. spielte in Paris eine vorwiegend politische Relie und hielt daselbst einen beriihmten Salon.
2) Ernst D. (1809—85), berlihmter Vertreter der religiosen Historienmalerei.
à Diisscldorf depuis Pâques, je n'ai pu faire autre chose que d'écrire à Weydeu, qui est reparti depuis hier pour Cologne, et lui recommander de prendre soin de vous faire retourner au plus tôt la Madone. L'invitation de Roquette ') est tout à fait selon mon gré, et je vous supplie d'en agir toujours de la sorte. Les scrupules timorés sans compter même comme péchés véniels, sont cependant désapprouvés par les confesseurs plus ou moins timorés — et sans me permettre de < désapprouver» quoi({ue ce soit en vous, vous ne trouverez pas mauvais (^uc j'approuve très entièrement que vous suiviez votre premier mouvement, surtout quand il vous porte à ne pas vous claquemurer. Je reste encore jusqu'à demain matin ici, pour voir un peu Joachim, Brahms, Wasielewski et deux ou trois autres personnes. Ce matin on a musique chez M'"^ Schumaun, qui m'a reçu le plus amicalement du monde
— mais sans me dire un seul mot de l'article de la Neue Zeitschrift'-]. A 9 heures, j'attends David qui revient de Cologne, et demain matin nous ferons le voyage ensemble jusqu'à Cassel — et probablement il continuera la route avec moi jusqu'à Weymar. M'"*^ Kalergis est partie ce matin pour la Haye. Le souper d'hier a été parfaitement terne. Je me suis placé vis-à-vis de M"" et M™*^ Hiller, entre Hanslick et Wasielewski, M'"® Kalergis qui devait y venir, s'est excusée
— et la Lind y a simplement député son mari, dont je nai pas fait la conuaissauce. Pour ma part, je me suis retiré paisiblement après le rôti, vers 1 1 heures.
Voici trois ou (quatre visites qui viennent interrompre non pas le fil de mes idées, qui ne sont pas d'humeur à se laisser beaucoup interrompre — mais seulement le courant de ma plume. Je ne pourrai donc pas vous écrire davantage aujourd'hui. Excusez-moi aussi auprès de Magnolet, dont je baise les deux mains pour sa ravissante petite lettre, à la- (luelle je répondrai verbalement, car la poste de Cassel n'ar-
1) Otto R. -1824— 96\ der Dichter von Liszt's »Heiliger Elisabeth«.
2) Liszfs Artikel iiber Clara Schumann. Ges. Schriften IV.
rivera pas plus tût que moi. A revoir donc, très chère, bien aimée, seule et unique! Je prie bon Dieu de vous combler de Ses bénédictions.
[Cassel, 31. Mai 1555] Jeudi, 5 heures.
Me voici arrivé à Cassel — ce ([ui nest pas le chemin de Paris comme vous voyez, très chère et unique. Probablement demain h cette heure, je serai à Weymar. David et Liihrss *) y viendront avec moi, et je vous prie de les recevoir amicalement. Peut-être pourrait-on dîner à 6 heures, mais surtout point de dérangement dans vos arrangements de maison. Ainsi, si vous avez commandé le déjeuner, de grâce ne donnez pas contre-ordre, et faites nous faire simplement une côtelette pour souper. Si cependant nous n'arri^dons pas par le train dEisenach, à 5 heures '/o; j*^ crois — ne mattendez que Samedi vers midi. Je ne sais pas encore quels arrangements nous prendrons avec Spohr^) — auquel il faudra peut-être par révérence consacrer la journée de demain. En tout cas, envoyez-moi la voiture au chemin de fer pour le train qui arrive d'Eisenach à 5 ou 5 heures \ ., à Weymar. Le reste verba volant — el manent. Adieu et à demain, ou après-demain au plus tard. J'ai fait attendre pour vous écrire sans retard encore ces mots, afin que vous les receviez demain matin.
Samedi, 14 Juillet, S heures 1/2 [Weimarl.
On vous prévient, très chère et unique! Vous n'êtes pas encore entrée en possession dun encrier et d'une plume, au
1) Cari L. (1824—82), Schiller Mendelssolm's.
2) Louis Sp. fl784 — 18-59 , der beriihmte Casseler Hofcapellmeister, Componist und Geiger.
3) Die Fiirstin war mit der Prinzessin l'iir mehrere Woehen nach Berlin gereist.
moment où je vous écris. Aussi ces mots vous parviendrontils demain soir, tandis qu'il faudra que j'attende jusqu'à Lundi matin, pour recevoir quelques lignes de vous. Mais certes si la poste ou le télégraphe se chargeaient des pensées, émotions et sensations inarticulées et non rédigées, vous ne seriez pas en retard.
Après vous avoir accompagné au chemin de fer — où bon Dieu vous accompagne ainsi que Magnolet — je suis entré chez les Ritter avec Bronsart i). Nous y avons trouvé M"'® Rockel, la femme de l'ancien ami de Wagner — qui devra passer je ne sais combien d'années au Zuchthaus. Les Rockel sont proches parents de M™® Hummel^j et de M""' Moritz, et cette M""® Rockel m'est assez sympathique, quoique je la connaisse fort peu. Sur la prière de Ritter, j'ai joué une de mes Rhapsodies — N° 2, la même qui a ravi Panin à Teplitz, et que Ritter veut arranger pour violon et orchesti'e. Après avoir jaboté une grande heure, j'ai fait un bout de visite à Gôtze, dans le jardin des Froriep. Aima, Bertha et la maman étaient présentes. Un peu avant 6 heures j'étais rentré dans notre perchoir bleu. Tous ces murs, ces fenêtres, et chacun de ces meubles me parlent de vous — et racontent les gloires et les douleurs de votre amour, les ardeurs de votre dévouement, les frénésies de votre endurance. Je me suis jeté à genoux, et ai prié bon Dieu d'avoir soin de vous, et de nous accepter tous trois dans Sa demeure éternelle. Puis j'ai été chercher la Passion de Bach, dont j'ai repassé toute la première partie, 100 pages de partition, pendant ces 2 heures i,2- Cet ouvrage est encore une de mes passions, non usées pour moi, et chaque fois que je m'y replonge, il redouble d'attraits. Si nous étions moins misérables à Weymar, cela me ferait grand plaisir de monter une exécution, telle que je la comprends, de cette colossale merveille. Celle que vous avez
i; Hans V. Br. (geb. 1830), Schiller Liszt's; nachmals Intendant in Weimar imd Gatte von Liszt"s Schiilerin Ingeborg Stark.
2) Wittwe des Claviervirtuosen Joh. Xepomuk H., der als Hofcapellmeister in Weimar 1837 starb.
entendue à Leipzio:, ue peut vous en donner qu une idée très affaiblie, malgré le nombre considérable d'exécutants et de chanteurs qui s'y trouvaient rassemblés.
Je vous envie votre matinée de demain au Domchor^ et ferai mon possible pour que le Grand-due fasse venir ces chanteurs, l'hiver prochain. C'est un très beau luxe que le Roi de Prusse s'est passé, en organisant ce service de musique d'Église — en comparaison duquel celui de S'-Pétersbourg, nonobstant les larmes de M""^ Catalani et les phrases de Berlioz — n'est qu'une espèce d'exercice automatique, très régulier et assez imposant, il est vrai, mais sans valeur d'art, vu l'absence d'inspiration et de style des morceaux qui y sont exécutés par privilège exclusif. Ne manquez pas d'entendre aussi souvent que vous le pourrez le Domchor — car vous ne retrouverez nul part un ensemble pareil.
On m'appelle pour souper en tête-à-tête avec Miss Anderson. Bonsoir donc, très chère, seule et unique! Demain matin je continuerai ma Passion, et ne vous écrirai probablement qu'après avoir reçu votre première lettre. On vous aime!
Le Sonntagshlatt contient une petite poésie de Geibel, dont je vous cite ces 4 vers:
Welch cin alinum/fireiclier Lhift Quillt aus allen Bciumen, Dunkel weht es in (1er Luft,
Wie von Zukunftstriiumen!
Lundi, IG Juillet, S heures Y2- Merci, très chère , ])our vos douces lignes , qui me parvienneuent au moment où j'achève «petit thé, que bon Dieu donne ;>. Je suis bien aise que vous ayez trouvé un bon appartement à l'hôtel Brandebourg. Autant qu'il m'en souvient, c'est une maison qui a assez d'air et d'espace. Les plafonds en sont élevés, et l'escalier ainsi que les corridors très bien tenus. J'y ai passé 3 ou 1 jours en 44, peu avant de retourner à Paris — et d'v donner mes célèbres concerts au
Théâtre Italien. C'est îilors que je m'amusais à démontrer, que ce sont les poètes qui inventent et diviuisent les Béatrix — et non pas les Béatrix qui font ou glorifient les poètes!
J'ai perdu toute ma journée d'hier, quoique je ne sois sorti qu'à 9 heui'es ^Ji du soir, pour souper à l'hôtel de Russie avec Wasielewski. Celui-ci est venu me trouver, très en émoi comme vous devinez, dès S heures du matin — et sur sa prière, j'ai écrit quelques lignes à Brendel, par lesquelles j'engage la rédaction à faire une déclaration — comme quoi les articles sur la situation musicale des villes rhénanes, ne sont pas de Wasielewski. C'est une manière très bénigne d'en finir avec cette sotte histoire — et puisqu'elle est si fort du goût de Wasielewski, je ne m'y oppose pas. Dans 3 semaines, Wasielewski s'établit à Dresde. Son beau-père a quelque foriane, et paraît disposé à financer.
Gôtze. Wasielewski, la Riese et les Anglaises ont déjeuné à l'Altenburg. J'ai fait travailler la Riese, et puis nous avons fait S ou 10 rubbers de whist avec Schreiber'), Gôtze et Wasielewski. De 11 à 1 heure V4 j'ai joué la Kreisleriana'"-), et un Nocturne de Rafï avec Ritter. Celui-ci n'est pas encore de retour, et on ne sait ce qu'il est devenu. Le journal de Zellner^) donne un long extrait de notre article sur Schumann, le passage «sur la critique >', en tête de son dernier N", avec quelques compliments introductifs très convenablement tournés. Si cela vous amuse, je vous l'enverrai. Les 2 derniers N*^^ de la Presse contiennent deux feuilletons de M"'® Sand, où il est beaucoup question de Delacroix^ . Elle cite un fragment tiré d'une brochure ou d'une lettre de Delacroix, sur le Jugement dernier de Michel- Ange ; il termine ainsi: «Après toutes les nouvelles déviations, dans lesquelles l'art
1) Ferdinand Schr., Schiiler Liszt's.
2) Yon Scliumïinn.
3) Leopold Alexander Z. (1823—94. Wiener Musikschriftsteller. Rédacteur der »Blattevfur Musik«, spiiter Archivar der Gesellschaft der Musikfreunde.
4) Eugène D.. der Begriinder der franzôsischen romantischen Malerschule :1798— 1863.
pourra se trouver entraîné, par le caprice et le besoin de changement, le grand style du Florentin sera toujours comme un pôle, vers lequel il faudra se tourner de nouveau, pour retrouver la route de toute grandeur et de toute beauté.»
Aujourd'hui, je ne sortirai point et me remettrai à la Passion que je veux finir d'abord. Ensuite je parcourrai plusieurs Psaumes de Mendelssohn que j'ai besoin de revoir, et le volume des Cantates de Bach — avant de commencer le Psaume qui me trotte en tête. Ma pensée et mon cœur vous suivent dans vos pérégrinations artistiques, que je vous prie d'accomplir avec un tant soit peu de modération. Comme vos soirées ne seront pas prises par les spectacles, je compte que vous m'écrirez à la fin de votre journée. Le concert dErfurt est remis à Jeudi prochain. Taubert') m'a écrit quelques mots et je me rendrai à son invitation, en assistant Jeudi à ce concert, où l'on exécute une Symphonie et une Ouverture, Barhe-bleue, de sa composition. Le programme annonce en plus le Concerto en ut mineur pour ])iano de Beethoven, et freie Fantasie von Taubert.
Kostenecka va parfaitement bien, et ne semble avoir aucune envie de recourir aux mauvais offices des «hommes de l'art . Elle passe sa journée au jardin avec Alexandra et M"°® Esméralda^j. Il règne une parfaite tranquillité dans la maison, qui n'est troublée que par quelques turbulences d'aboiements du gros chien noir. Singer'^), Haslinger^' et Litolfl' m'ont écrit hier, mais leurs lettres ne contenaut rien d'intéressant, je ne vous les communique point. Notre club de Neu-Wei/mar est remis à demain soir, à cause des ébats musicaux que la bande de Fischer prend le Lundi, im Schiesshaus. Griepenkerl •'»)
1 Wilhelm T. (1811 — 91;, Componist, Hofcapelliueister in Berlin.
2] Die Katze.
3 Edmund S., Soloviolinist des Weiraarer Hoforchesters, jetzt Hofconcertmeister und Professer am Conservatorium in Stuttgart.
4, Wiener Musikverleger.
5 Robert G. ;1S10 — GS , Docent der Kunstgeschichte in Braunschweig, der auch einige musikalische Schriften veroflfentlichte uud besonders fiir Berlioz eintrat.