‹ Lettres. Rassemblées et éditéesChapitre 9 sur 18 · V: Theodor v. K. (1784—1864), fruher Theaterintendant · texte numérisé non relu

V: Theodor v. K. (1784—1864), fruher Theaterintendant

2) Von Pohl.

'<i] Eduard H., dcr Landschaftsmaler und Weltreisende (1817 — 68).

Mon respiro > ne ponrra être dit qne Jendi soir à 9 heures et je vous écrirai aussitôt.

Voici quelques mots pour Bronsart et Edouard, dont vous aurez la grande bonté de prendre soin. Comme Bronsart vient après-demain ici, il faudrait que ces deux mots lui parvinssent avant. La répétition générale aura lieu Mercredi à 1 heure.

Voici Neithardt et d'autres qui m'arrivent — je continuerai mes luillctins ce soir, en rentrant. Biilow vous enverra les anciens programmes cet après-midi. Demain il y en aura de nouveaux avec texte, qui vous seront aussitôt expédiés. Je vous envoie toutes les tendresses de mon âme.

Mercredi, matin, 5 Décembre.

Je reprends mes bulletins à avant-hier, à cause de l'interruption que ma paresse d'hier à occasionnée. Je ne m'étais levé qu'après 9 heures, m'étant couché à 4 h. du matin. Or, comme vous imaginez, après 9 h. je ne puis plus me livrer aux doux loisirs de la solitude — et le soir en rentrant je tombe ordinairement de sommeil, mes «G minutes» d'assoupissement après-dîner, m'étant absolument interdites ici. Dans la matinée de Lundi, j'ai passé chez la Frommann, qui m'avait écrit la veille pour me prier de disposer favorablement Rellstab et Kossak') pour Wagner, ou d'atténuer du moins les coups de leur critique à l'endroit du Tannhauser. Je lui ai naturellement dit que je ne me mêlais pas de faire de la bouillie pour les chats, et qu'elle était beaucoup trop Jenensen'n, Kleinstddterin dans ses inquiétudes sur le sort des ouvrages de "Wagner. Les sujets que nous avions à traiter ensemble ne m'ofirant pas un grand intérêt d'actualité — j'ai rompu plusieurs fois les chiens. Après une bonne demi-heure de conversation, l'envie me venant de voir un beau visage, je me suis rendu chez M™'' Gaggiotti, que je n'ai pas trouvée

1) Ernst K. (1814—80;, Kritiker und Feuilletonist in Berlin.

chez elle. Le domestique me disant qu'elle y serait le lendemain à midi, j'y suis retourné hier. La mère aussi bien que la fille ont gagné mon cœur en chantant vos louanges sur tous les tons — et je ne manquerai pas d'y revenir plusieurs fois, si cela m'est possible. Il paraît que vous leur avez écrit une lettre ravissante, ce qui ne m'a point surpris, mais la manière dont elles m'ont parlé de vous, m'a charmé. Je suis très sensible à une certaine mélodie dans les éloges, qui est naturelle aux femmes italiennes. J'ai rencontré chez elles le P*^^ de Bade, frère du Régent, qui est au service militaire ici.

Après les répétitions de chant et d'orchesti-e , j'ai passe une heure chez ces demoiselles. De là je me suis rendu chez Schlesinger, qui avait préparé un souper sardanapalique — auquel étaient conviés les coqs de la critique d'opposition, Kossak, Lindner, et une vingtaine d'autres personnes, appartenant plus ou moins au parti hostile à la Zukunftsmusik. On ne s'est mis à table que vers 1 1 h. '2 et nous sommes restés jusqu'après 3 h. du matin — mais sans excès de cognac de mon côté, comme j'ai prié M'"'' de Biilow de vous l'écrire hier. J'ai beaucoup causé. En réponse à un toast qui m'avait été porté par un M'' de Lowenstein, poète et critique, j'ai répondu à peu près: Ûber dem Kûnstler steht die Kunst. Als herrschendcr Kiinstler bin ich aus Berlin ausgezogen\ als Diener der Kunst kehrc ich loieder zun'ick. Autant que faire se pouvait, j'ai mis mon point et ma virgule — et il faudra voir de quelle manière on me traitera. En tout cas, je m'abstiendrai de lamentations, en dehors du Lamento de mon lasse.

Hier matin, j'ai écrit à Humboldt et Olfers. Demain Jeudi, Olfers m'a donné rendez-vous au musée à 1 1 h. Je n'oublierai pas le Wiistling'^). Nous avons passé la soirée d'hier Mardi avec les Biilow, les Stern et j\Iundt, chez les Marx. Comme nous étions très fort disposés à avaler nos langues respectives, je me suis mis au piano et ai joué les Funérailles et plusieurs morceaux des Années de pèlerinage. Après quoi

1) Cyclus von Zeichnungeu von Genelli.

La Mara, Liszt-Briefe. IV. 19

on a servi un souper très convenable, auquel j'ai eu pour voisines M""' Mundt et M"" Meyer ') — belle jeune personne qui a une voix de contralto magnifique, belle-sœur de Stern. Marx est toujours très bienveillant pour moi, mais en même temps très malheureux de l'opposition que Stern fait à l'exécution de son Moïse. Je crains que s'il se passe encore beaucoup de temps sans que le Moïse n'apparaisse, il en gagnera quelque maladie. Ce soir à 6 h., je retournerai au cours de Marx — il y parlera d'Eschyle. Les Stahr m'ont écrit, et nous nous sommes réciproquement manques en visites. J'y retournerai ce soir, ainsi que chez Varnhagen, qui m'a mis une carte. De 1 à 5 h. mon sort commencera à se dessiner un peu, à la répétition générale du concert, qui a lieu à la Singacademie — et demain, à la garde de Dieu! La promenade au musée dans la matinée, et le dîner chez Humboldt me serviront de préludes à d'autres Préludes. Vendredi matin, si je vous télégraphie, ce sera «très bien» — sinon, on verra à s'arranger.

Je remercie Magnolette de sa douce, gentille et ravissante lettre. Après le concert, je lui ferai le récit de l'événement — mais j'espère un peu vous télégraphier. Que Dieu me conserve votre cœur, et vous comble de Ses bénédictions! Bronsart arrive à l'instant. Voici le Correspondant de Hambourg, et une annonce de Lundi — avant souper — du concert dans le journal de Kossak. Je retournerai chez Chasles en sortant aujourd'hui, et lui porterai un billet.

Jeudi, 6 Décembre 55.

Je ne vous écris que deux mots ce matin, pour vous dire que ma pensée et mon âme sont avec vous — et nunc et semper. Lundi soir j'ai envoyé une lettre, dont je vous communiquerai copie, à Keller — et hier Mercredi, Sa Majesté

\) Jenny M. (1S34 — 94), Concertsangerin. spater Gesanglehrerin und Directorin des Stern'schen Conservatoriums.

m'a fait inviter à diner à Charlottenburg. J'ai été obligé de me faire excuser, car le dîner était pour 3 heures, et la répétition générale très satisfaisante, s'est prolongée jusqu'à 4 h. ^j^- Mais cette amabilité du Roi sera probablement suivie d'une seconde invitation que j'attendrai.

Aujourd'hui à dîner chez Humboldt, je tâcherai de lui glisser le Prométhée^ si l'occasion s'en présente. Autrement la chose peut s'arranger très bien, par correspondance. Bronsart vous a écrit hier. Mon bout de succès dépend d'un moment favorable dans le courant de la soirée. J'écrirai à Magne de suite après — et suivrai vos recommandations contre petit cognac au souper qui aura lieu après le concert, et auquel je vous promets de me conduire en Spartiate. J'accepte votre bénédiction et prie le Seigneur, Notre Père, de reposer sur votre cœur adoré! Probablement je ne pourrai pas revenir à Weymar avant Mardi.

Singer et Tausig retournent à Weymar demain matin, et vous donneront de mes nouvelles. Combien je les envie de vous revoir 2 ou 3 jours plus tôt! — mais réflexion faite, il vaut mieux que je reste encore jusqu'à Mardi ici. Les journaux commencent à me maltraiter, et je trouve convenable de faire au moins bonne contenance personnelle. Probablement j'aurai aussi quelque message du Roi, et il faut que je retourne chez Olfers, Schoru, Varnhagen. Je vous remercie de me rappeler la Q^^^ Néal, que j'avais complètement oubliée. Le Baron de Bergh a dîné aujourd'hui avec moi chez Wichmann '), et s'est fait présenter à moi. La conversation a de suite tourné sur votre séjour ici, et il m'a prié de le rappeler respectueusement à votre souvenir. A ce môme dîner, il y avait aussi l'historien Ranke 2), et le Cabinetsrath de Sa Majesté.

1) Ludwig Wilhelm W., Bildhaucr, Professor an der Académie der Kiinste zu Berlin (+ 1859).

2) Leopold V. R. (1795—1880), nachmals Wirkl. Geh. Rath in Berlin.

Dans la soirée, je suis allé écouter une Symphonie de Mozart, aux concerts de la Chapelle dirigés par Taubert — mon antagoniste prononcé. De là je me rendis chez Kullak, qui avait réuni toute son académie, pour exécuter Tine demidouzaine de morceaux en mon honneur. J'y ai retrouvé Dehn, Wieprecht') et Lindner^). Ce dernier a publié ce matin dans la VosHische Zeitimg le long article qui vous a été envoyé par Prosch, dans lequel il est prouvé clairement que je fais fausse route, et ne saurais m'y prendre pour écrire quelque chose de raisonnable. Dans la Gazette de Spener, des arguments analogues sont exhibés, ce qui ne me dérangera aucunement. Hans en a pleuré de colère, ce matin — mais ])our ma part, je reste parfaitement tranquille et dispos.

J'espère vous revoir Mardi soir, et vous raconterai les choses et la situation tout au long. Si le projet de Vienne ne tient pas, je n'en serai nullement désolé — en tout cas, j'attendrai tranquillement d'autres nouvelles. 11 est fort douteux que Meyerbeer se mêle de la chose sans moi, et nous aurons tout le temps d'en causer. Que bon Dieu vous bénisse, et bénisse bon Magnolet! Que nous nous aimions pour le temps et l'éternité, c'est là la seule chose nécessaire — le reste ne me donne aucun souci! Je suis à vous de toute mon âme, et vous dis au revoir dans 2 ou 3 jours au plus tard.

Samedi minuit, 8 Décembre 55.

[Berlin, 10. Dec. 1855.]

Très infiniment chère,

J'ai dormi trop tard aujourd'hui, jusqu'à 8 heures Y-2> ©t suis obligé de sortir à 9 heures. Je puis donc seulement vous dire qu'on vous adore. La P^^® Charles m'a commandé à

1) Wilhelm W. (1802—72), Director der Musikchore der Garde in Berlin.

2) Otto L. (1820—67), Musikschriftsteller, Rédacteur der A^ossischen Zeitung«.

midi. J'irai ensuite chez M™^ Néal. Dans la soirée, j'aurai des conversations intimes avec Marx et Kullak — qui sont juste autant de mon goût que la musique intime de Szembeck'). Il avait été fort question de répéter tout le concert de Jeudi dernier — mais tout bien considéré, il est peut-être plus avantageux de s'en tenir h cette première épreuve pour le moment, et à laisser peut-être une année d'intervalle.

Par la même poste, vous recevrez l'article sur les entr'actes. J'ai remis à Schlesinger le Pater noster de Cornélius, qu'il publiera et poussera. A mon retour, je m'entendrai avec Cornélius sur la question de l'honoraire; en attendant, faites-lui bien mes amitiés. Si je dois revoir encore Schoni, Olfers — chez lequel mes filles se présentent aujourd'hui — Varnhagen, etc., je ne pourrai partir d'ici que Mercredi soir — mais c'est mou dernier terme, car je suis comme sur des charbons ici. Bénissez-moi; tendresses à Magnolet — et gardezmoi votre amour. A Mercredi! Sa Majesté ne m'a plus rien fait dire. J'irai chez Humboldt et Briiggemann demain matin.

Mercredi, 12 Uéc. 5.").

Pour faire toutes vos commissions, il faut que je reste jusqu'à demain soir, très infiniment chère. Je vous ai fait télégraphier ce matin pour vous prévenir que je ne reviendrai que Vendredi, ce qui veut dire dans la nuit de Jeudi à Vendredi. Je ne pourrai pas vous conduire Chasles, attendu qu'il est reparti pour Paris avant mon concert d'ici. D'après vos ordres, j'étais passé chez lui pour lui remettre un billet, et c'est par le portier de l'hôtel de Kome que j'ai appris sou retour à Paris. Pour ma part, je regrette beaucoup de ne pas être à même de vous faire les honneurs de Chasles, puisqu'il vous était agréable de le revoir à Weymar. Mais à en croire quelques «on-dit» qui ont cours ici, la balance entre ses mérites littéraires et ses agréments personnels serait assez

1) Ein polnischer Graf.

douteuse. M"^ de Hiimboldt p. ex. en parle avec une défaveur marquée. En fait de défaveur, celle dans laquelle m'ont placé les critiques musicales de tous les journaux sans exception, est un fait assez singulier. Je n'ignore pas que cette circonstance peut à la rigueur s'expliquer assez à mou avantage — et je vous dirai de quelle façon j'envisage ma position, et tâclierai d'en tirer i)arti. Mais quelque opinion qu'on ait sur les suites de mon séjour à Berlin, il n'en reste pas moins bizarre qu'après l'impression vraiment assez vive, qu'ont produite mes compositions sur le public d'ici, et les honneurs personnels qui me sont rendus par la grande majorité des musiciens du lieu — on me fasse passer ainsi par les verges de la critique. Si je ne me trompe, j'ai bien fait de ne pas pousser Stern à tenter une seconde épreuve du concert — et à me borner en ce moment au passiveti Wicler stand. Je vous raconterai quelle contenance ont pris Marx, Dehn, Kullak. Kossak, etc. Notre brave ami Hans en a été indigné juscju'aux larmes. Son propre journal a remis à huitaine l'insertion d'un article de Hahn — de peur de se compromettre, en prononçant de suite un éloge plus prononcé de mes ouvrages. Quant à la Kretizzeiiung., j'ai appris hier soir que le rédacteur avait écrit à Stern que «par égard pour lui- son journal s'abstiendrait de rendre compte du concert! Ce nonobstant, vous pouvez tenir mon récit de la soirée du 6 Décembre tel que je l'ai écrit à Magnolet, pour entièrement authentique. Je puis ajouter en bonne conscience que l'opinion est tellement bien disposée pour moi — qu'on ne trouverait guère à redire ici, si Sa Majesté me nommait General-MusiMirector. Au milieu de ses contradictions et confusions d'idées, je tâche de ne pas faire de bêtises, et de remplir la tâche qui m'est dévolue.

J'ai vu assez longuement Briiggemann, hier; ce matin, je vais chez Schorn et Olfers. J'ai déjà parlé du Wûstling à ce dernier — mais la lueur d'espoir qui reste, est malheureusement très faible. Ich sehne mich nach Haus, zu Euch! J'espère pouvoir me mettre en route demain à 6 heures du soir, de manière à arriver à 1 h. du matin. Soyez bénie à toujours.

Je vous rends grâces et bénédictions pour vos lignes, très uniquement chère et adorée. Le télégraphe a fonctionné deux fois, par ma faute, aujourd'hui. Que dites-vous de cette prodigalité? — de 6 écus seulement, il est vrai. Dabord pour Wagner: Vortrcfjliche Auffïilirung^ wundervolle Inscenirung^ entschiedener Beifall. Glilck zu! — et ensuite pour vous. Cette seconde dépêche a été motivée par un mot du C*^*^ Redern, qui m'a fait entendre que S. M. le Roi me verrait demain matin, ou m'admettrait demain soir au concert de Cour. Il est donc nécessaire que je reste jusqu'à demain, quelque regret que j'aie de manquer le Hamlet de Dawison^j.

A propos du Tann/ùiuser, dont la représentation m'a fait vraiment un très grand plaisir, j'ai dit ce matin à KroU le mot de la situation: «La queue de l'opposition qui ne peut manquer de se faire apercevoir, se rétrécira petit à petit poui' s'arrondir — et former ainsi pour l'avenir le zéro du chiflre du succès!» Après chaque acte il y avait quelques st! — assez peu sensibles en somme , car le courant du succès va du côté du Tannhciuser^ et domine par sou fruit les voix discordantes. Une bonne portion du public était comme Bridoison'*): «ne sachant trop que dire, pour exprimer sa façon de penser. > La Wagner a été superbe, les décorations fabuleuses, et l'ensemble a largement bien marché. De la cour il n'y avait que la P*^® Charles, et quelques jeunes Princes.

Après-demain 3 heures, je vous conterai les détails. Veuillez me faire le plaisir* d'envoyer chez Beaulieu pour m'excuser, si je ne venais pas à temps pour sou dîuer de Jeudi. Je ne sais si le convoi arrive avant 3 h. ; dans ce cas, je crois que je me rendrais encore à son dîner. Je partirai d'ici à 8 h. du matin. Jeudi. Le 8 Janvier, aujourtl'hui, étant le jour de fête de M' Ilans, je suis resté en son liouueur — et lui donne

1) Die Auffiihrung des »Tanuli;lu3er« in der Hofoper rief Liszt schon im Januar lS5tJ wieder uach Berlin.

2) Uogumil D., der grosse Dresdner Schanspieler (1818 — 72).

3) Der Diener in Mollère's sl'Avarc-.

à dîner dans un quart d'heure avec sa mère, les fillettes, Stern, Marx, Kroll, Conradi, Viole et Damroschi). Plus tard j'irai à Fidelio. Hans a aujourd'hui 20 ans.

Voilà déjà Conradi qui arrive — j'embrasse vos bonnes petites mains, et celles de Magnolet. Par vous et pour vous

[Berlin, 1S51J,' 8 Janvier, 3 heures ^j^- F. L-

Mercredi, 9 h. du matin, 9 Janvier 50.

Hier soir après le Fidelio^ j'avais engagé M'"*' de Biilow, les deux fillettes. M"" de Ilerder-), Kroll et Hans à venir prendre le thé à l'hôtel Brandebourg. A la fin de la soirée, le C*^ Redern est venu me dire que S. M. le Koi me ferait inviter pour le concert de ce soir. Cette attention de la part du Roi est très flatteuse et honorifique pour moi, car je serai probablement la seule personne en habit noir. Le concert sera précédé par un «cercle de cour», et ma Courfcikigheit n'est pus du degré exigé par ces réunions. Fainéant tâchera cependant de faire bonne contenance! Le programme contient une Ouverture du C*® Redern, le Finale de Loreley^ le Concerto de Beethoven en mi h exécuté par Taubert, etc.

La Kreuzzeitung du 9, parue hier soir, contient un article passablement oppositionnel sur la représentation du TmvnhunHer^ dont Hans a été bouleversé. Je vous ai déjà dit que ni le Roi ni la Reine n'étaient venus à la première représentation. H sera curieux de voir si les feuilles soi-disant libérales prendront un peu chaleureusement fait et cause pour Wagner. J'en douterais presque — - mais il n'y a pas beaucoup de quoi vous en inquiéter. Pour demain soir, on annonce la seconde représentation du Tannhliuser. Nous en jaserons à Weymar,

1 Leopold D. (1832 — 85), Violinist in der Weimarer Hofcapelle. giug IbôS nach Breslau, 1871 nach New-York, aïs Dirigent eifrig fiir den musikalischen Fortschritt wirkend.

2 Sohn Johann Gottfried v. Herder's.

tout h l'aise. Je partirai demain matin, et vous reverrai vers 8 heures. îs'oubliez pas de me faire excuser chez Beaulieu. Je vous béuis et vous aime! Fainéant.

Je dépense une masse d'argent. Cette Tunnhuuser- Vorfttellung me coûtera presque autant (juc mon catalogue: GO écus à peu près.

Vienne,] Mercredi, IG Janvier 5 G, 9 li. du soir. Bonsoir à Vienne, très chère et unique!

Voici 12 heures que je veux vous écrire, et il m*a été impossible de me trouver un tant soit peu seul depuis 9 heures du matin ! Arrivé à Prague hier à 7 h. du soir, j'ai de suite repris le train de nuit qui partait 10 minutes après, et ma conduit en 13 heures ici. Aussitôt débarqué, j'ai pris un liacre pour faire une surprise à Edouard. Après avoir i)ris du café chez lui et assez longuement causé, il m'a reconduit à la Kaiserin von Oesterreich^ où je suis très bien installé. Marchesi'^), Haslinger, Lowy, Spina-^j, Riedel von Riedeuau, Streicher^), Willmers •''), Gloggl, ITelmesberger, etc. sont venus me trouver. A 4 heures, j'ai dîné dans ma chambre avec Edouard, lequel pense et agit à merveille. A 7 h., nous sommes allés ensemble à une répétition des chœurs, en\iron 4 ou 500 individus — tout cela marchera parfaitement et sur roulettes. Il se rencontrera bien quelques treffliche Frcunde^ dans le nombre on m'a en particulier cité Eckert ''). jMais à

1) Zu der ihm ubertrageneu Leitung der Mozart-Ceutenarfeier war Liszt nacli Wien gereist.

2) Salvatore Marchesi de Castrone (geb. 1S22 , Baritonist, Gesanglelirer. lebt mit seiner Gattin, der Gesangmeisterin Mathilde M., sait 18»! in Paris.

3) Wiener Musikverleger.

4) Der Wiener Clavierbauer.

5) Rudolf W.. Claviervirtuos (1821—78;.

()) Cari E. (l!52l' — 79,. Ilofoperncapellmeister in Wien, uachmals Berlin.

cette circonstance, ils ne feront ni chaud ni froid. S'ils ont un tant soit peu de tactique, ils finiront par ae rallier, ne serait-ce que pour protester double contre mes ouvrages, à la prochaine occasion. Demain je commencerai ma tournée de visites, moins étendue que celle de Berlin — et d'ici à Dimanche j'espère avoir mis mes petites aflaires en règle.

Mou voyage s'est fait très agréablement, à cette seule circonstance près, que je n'ai eu le temps d'avaler que la moitié d'un beefsteak à Dresde, et le quart d'un excellent morceau de roastbeef à Prague — tellement le conducteur nous à pressés, sous prétexte que le train était en retard. En revanche, j'ai nourri mon esprit de la lecture du volume de Lenz'), que j'ai consciencieusement fini, et de près de 200 pages d'Oulibicheô"^), car de Bodenbach à Prague et Jusqu'à Briinn, il y avait une excellente lanterne dans le wagon. Je me sens parfaitement dispos et bien portant — et «quoiqu'il arrive, je resterai digne», comme disait l'ami Bocage.

Edouard a publié 2 articles dans le Wanderei-^ que je vous enverrai demain. L'article anonyme qui nous a été envoyé à Weymar, a paru dans la Hamburger Theatcrchronik. C'est une espèce de réponse à mou désabonnement de cette feuille. Je ne sais plus qui me demandait aujourd'hui ce que j'en pensais — «Er ist sehr ausfûhrlich> ^ répondis-je. Un autre mot de mon répertoire de conversation sur le Nordstern, que j'irai voir demain soir au K'drnthnerthor: < Es isl mehr ein gekunsteltes IVerlc, als ein Iùms(werk.>

y 1 1 lieures.

Villers vient de passer une heure avec moi, et j'ai pu lui rechanter la cliauson: «Il n'a rien à sa boutonnière» — en

1) Wilhelm v. L. (1809— 83>, Schiller Liszt's. russischer Staatsrath, Musik- und nameutlich Beethoven-Schriftsteller.

2) Alexander v. 0. (1795—1858), ebenfalls Russe, pries in seiner Biographie Mozart's diesen auf Kosten Beethoven's und erregte damit allerseits Widerspruch.

le retrouvant trois fois décoré: de la Légion d'honneur, des ordres d'Albert et d'Ernest de Saxe. Il n'est guère changé, et toujours à sou avantage. Je dînerai avec lui après-demain, et demain avec Lciwy, Bauernfeld '), Vesque-) et quelques autres chez uue cousine de Lôwy, M'"® Todesco^).

Bonsoir, très très chère, tendresses à Magnolette — et n'oubliez pas Fainéant, qui vous aime de toutes les tendresses et bénédictions de sou âme. Tâchez de vous procurer le dernier N'^ du Kladderudatsch^ avec la charge du Tmmhauaer qui vous amusera.

Samedi, 19 Janvier 1850.

Fainéant est un vilain monsieur, n'est-ce pas? de ne pas écrire chaque jour, comme de coutume. Mais vraiment je n'ai guère le temps de souffler, et ne sais pas m'arrauger autrement ici, qu'eu dérangeant mes journées du matin au soir. ,1e ne vous dis que deux mots aujourd'hui pour ne pas manquer la poste, et vous rassurer au physique et au moral sur mon individu. Tout va passablement bien et quasi à souhait pour moi ici — seulement il faut que je sois sur pied, depuis •J heures du matin jusqu'à minuit, pour ue pas faire de besogne au fond! J'ai à peine vu la moitié du monde que je dois voir. Dans une heure, je dînerai chez le P"' Esterliazy, demain j'attends réponse de M'' de Metternich^), auquel je viens d'écrire; M'"*' Bânffy ■'') m'a accueilli les bras ouverts. Je n'ai pas encore pu aller au théâtre, quoique j'eusse déjà pris mon Ijillet pour V Etoile du Nord — mais Zellner étant venu avec les épreuves de l'article, j'ai pensé ([uil valait mieux ne pas

1) Eduard B., der osterreichische Lustspieldichter (1802 — 90).

2) Johann A'esque von Piittlingen 1803 — 83), Hofrath. componlrte Operu uuter dem Namen Hoven.

3) Baronin Sophie T., Gattin eiiies reichen Wiener Banquiers, die viel Kiinstler bel sich sah.

4) Der Staatskanzler.

ô) Eine kunstliebende uugarische Griifin.

le remettre davantage. Vous aurez vu qu'il l'a partagé en 2 N^% ce qui lui convenait davantage. Comme il n'en résulte pas de dommage essentiel, je n'y ai pas fait d'objection définitive. Du reste, je suis assez content de Zellner, et il est possible que nous fassions un bout de chemin ensemble. Demain, j'irai au concert de M""' Schumann, qui n'a pas accepté la proposition qui lui a été faite de jouer au Mozart- Conzert. D'après ce qu'on me dit, tous les billets sont déjà pris pour le concert du 27 — et je ne fais aucun doute, que nous aurons une excellente exécution.

Pardonnez-moi, très chère et unique, de vous écrire si peu. Aussitôt que la situation aura pris un peu plus de tournure ou de physionomie, je me lèverai un peu plus nuitin, et vous en ferai le compte-rendu à la lumière. Pour le moment il n'y a pas grand' chose à dire — si ce n'est (jue je vous aime de toute mon âme, et que je m'arrange de façon à partir d'ici le 30. Tendresses à Magnolet, et suis tout à vos pieds. F. L.

20 Janvier 5 G.

Je viens vous entretenir, comme si vous étiez là près de moi. Ma lontananza m'est amère, et j'ai besoin de songer à vous — comme la feuille a besoin de s'attacher à sa branche. Au dehors, les journées sont ternes et grises, à tel point qu'il faut laisser les bougies allumées une bonne partie de la journée dans mes chambres. Mais le véritable Hambeau de ma vie — mon travail, mon œuvre — me manque, et qui me rendra le céleste rayonnement de votre amour?

Vous avez bien fait de donner à RaÔ* les Préludes. Les parties d'orchestre sont dans ma chambre à couclier, sur le piano muet de Szerdahély — mais la partition déjà imprimée a été égarée, et il faudra probablement écrire à Hàrtel pour un nouvel exemplaire. J'avais déjà fait promesse à Kaft' de lui confier plusieurs de mes choses, pour ses concerts de Wiesbaden; seulement je crois qu'il ferait mieux de choisir VAve

Maria jiii lieu des chœurs de Faust, dans la partition desquels il y aurait quel<iues simplifications à pratiquer. Peut-être serait-il conseillable d'ajouter quelques instruments à vent, en place de l'orgue pour VAve Maria^ car les voix ont besoin d'être soutenues. Parlez-en à Raft', et priez-le de se charger de ce petit travail, qu'il fera à merveille.

Le P*^® Esterhazy m'a très aimablement demandé très haut, à dîner, de vos nouvelles. J'ai rencontré chez lui le C® Waldstein'), auquel j'ai fait de mon mieux la description du tableau de Scheffer , dont il prendra le plus grand soin. A la collection de mes portraits et bustes, j'ajouterai probablement un nouveau l)uste qu'un de mes compatriotes, Duneiski, doit modeler pour le musée de Pesth. C'est un jeune sculpteur de l'école de Schwanthaler, qui commence à gagner quelque renommée dans ces contrées. Quelque fatigué que je sois de ce genre de cérémonie, je serai pourtant obligé de lui donner quelques séances. Ma chambre ne désemplit pas, du matin au soir. Je vous raconterai les détails de mon séjour, dans une dixaine de jours. Les individus que je fréquente n'étant pas du nombre de ceux, «qui projettent leurs statues comme ombre > '-), je n'ai pas de prise épistolaire sur eux. Edouard se conduit à merveille — et je tâcherai de quitter Vienne un peu mieux, que je n'y suis arrivé. Soyez bénie avec Magnolette, sans nombre ni mesure toutes deux!

Voici un bout d'autographe, d'un flatteur officiellement «modéré» pour moi, que je vous envoie pour la collection do Magnolet — avec 1000 bénédictions et tendresses. Je vais assez bien, et les «choses» vont de môme — seulement je me sens affreusement ennuyé de tout le vide obligé de mon séjour ici. Ich sehuc mic/i zu Dir, nach Haus und Heimuth. '.'-Du hist der Friedenly

1) Director des Wiener Kunstvereins.

2) Citât von Victor Hugo.

22 Janvier 56.

Mon cœur est plein d'ennuis et de vide présentement. Je tâche seulement de faire bonne contenance au dehors, ce qui, si je ne me trompe, me réussit passablement. Lundi, Zellner et Hellmesberger m'arrangent un Festsouper en petit comité — à 10 fl. le couvert. Mardi, je dînerai chez le P*^^ Metternich, avec lequel j'ai eu un entretien de 20 minutes avanthier. Mercredi soir au plus tard, je me mettrai en route. Puisque vous le voulez, j'arrangerai le concert de Dresde pour le mois de Mars. Adressez à l'hôtel de France. J'irai voir Gutzkow et lui demanderai d'insérer l'article sur les rideaux de théâtre. De Dimanche en huit, je serai dans notre chambre bleue.

Pardonnez -moi de vous écrire si peu, et d'une façon si insignifiante. Mais tout ce que je puis faire, c'est de mener tant bien que mal la vie que je mène, et d'arriver jusqu'à minuit sans dormir debout. Quant à la raconter par écrit, ce me serait une fatigue insupportable en ce moment et sans profit pour vous. Vous m'en dispensez donc, n'est-ce pas? J'ai revu le P'^^ et la P^^^ Esterhazy, et il serait possible que l'affaire de Raiding s'arrange '). En attendant, il m'a fait passer le «plan» sous le nez.

Voici une lettre de Wagner à laquelle je ferai réponse de Weymar — après en avoir causé avec vous. J'y joins un autre autographe. J'irai voir l'auteur demain, car tout en voyant une masse de gens et d'individus, je suis nécessairement avare de visites. Vos lettres me parviennent. A partir de Dimanche soir, adressez-moi à Dresde. Je suis à vous et Magnolette, de toute mon âme.

24 Janvier 50.

Est-ce à 4 ou 6 semaines de prison que Marr a été condamné? En appelle-t-il à la Cour d'appel de Jena? Écrivez-

1) Die Fiirstin wollte Kaiding, Liszt's Geburtsort, kaufen.

moi sur ce point à Dresde. A propos, avez-voiis vu la note peu flatteuse de V Allgcmcine Aitgshurf/cr sur l'article Schumann? Lowy m'en a parlé avant-hier, avec son «anxiété» amicale! Si vous en êtes curieuse, vous la trouverez dans les N°^ de cotte semaine.

Lundi matin, 28 Janvier.

Je suis constamment avec vous en pensée, mais ne pouvant môme pas vous écrire, je me trouve à peu près dans la disposition d'âme du fidèle à l'église — qui serait empêché de prier par le bruit que font les maçons et les menuisiers, occupés à réparer l'édifice. Le fait est que j'ai rarement passé des journées plus < grises» au dedans de moi, que cette dernière semaine.

Lundi, 3 heures, après le second concert.

Vous aviez raison de m'engager d'aller à Vienne — et le concert d'aujourd'hui me donne une assiette parfaite ici. Probablement je serai obligé de rester jusqu'à Vendredi. Ainsi en m'arrêtant une journée à Dresde et une demi-journée à Prague, je ne serai de retour à AVeymar que de demain en huit, Mardi. Faites-moi le plaisir de «citer» Stor chez vous ou au théâtre, et priez-le de s'occuper un peu activement des répétitions préalables du CelUni^). Cornélius ou Bronsart pourraient aussi avoir l'obligeance de repasser le rôle avec Caspari''^).

Je n'ai pas oublié le cadeau d'Edouard — seulement je le lui ai fait du double plus considérable: une charmante

1) Liszt batte Berlioz' Oper »Benvenuto Cellini«, die bci ihrer ersten Anffiibrung in Paris 1838 ausgepfift'en worden war, bereits 1852 in Weimar auf die Biihne gebracht und studirte sie wieder neu ein.

2) Tenorist der Weimarer Hofbiihne.

cafetière en argent de 80 fl. Il s'est extrêmement bien conduit pour moij et me témoigne l'amitié la plus intelligente et la plus dévouée. Merci de la régularité de vos lettres, qui me parviennent assez exactement chaque matin, et auxquelles je n'ai qu'un reproche à faire — celui d'être trop courtes! Les miennes le sont bien davantage, me direz-vous; mais ce n'est pas la même chose ! Je vous rapporterai un petit paquet d'anecdotes insignifiantes, comme: «Bourqueney ') fait de la limonade douce, Gortschakoff 2) de la limonade aigre, limonade des deux côtés».

On représente souvent le < .Roî Ottoltar» '^] que je n'ai pu aller voir à cause des 30 000 obligations de visites que je dois «payer». Grillparzer^) m'a dit le «mot» de l'Autriche, par rapport aux choses d'art: FahrVdssig'keit. Je vous dirai le «mot» par rapport à moi verbalement. Edouard et Lowy vous donneront des nouvelles du dehors. J'ajoute seulement que Belloni pourrait être content d'aujourd'hui, mais d'aujourd'hui seulement — et c'est sur cet aujourd'hui qu'il faut s'appuyer pour le «lendemain» ! Personne ici ne se souciait do comprendre que je ne joue plus du piano — mais peu à peu cela deviendra intelligible.

J'écrirai à Magnolet demain. Pour aujourd'hui, je vous étreins de cette étreinte infinie, qui rejaillit jusqu'aux sources de la vie éternelle.

[Vienne,] Samedi, 2 Février 5().

Ce soir à 7 heures Y2 je me mettrai en route — et Mardi je serai près de vous. La dépêche télégraphique m'est parvenue avant-hier. Merci des derniers mots, que je vous redis 1000 et 1000 fois, de «toutes les voix» de mon âme. Je vous remercie aussi d'avoir prévenu Stôr, car je suis un tant

1) Franzosischer Botschafter in Wien.

2) Der russische Staatskanzler.

3) »Konig Ottokar's Gliick nnd Ende« von Grillparzer.

4) Der grosse osterreichische Dichter (1791— 1872j.

soit peu inquiet sur la représentation du Cellini, à laquelle je tiens beaucoup. 11 m'est impossible de vous écrire davantage — mais vous bénis pour la vie et l'éternité!

i-Amnr mi inosse, che mi fa parlure>

et ne pouvant vous voir avant demain soir, je veux au moins vous dire bonjour de Leipzig, ainsi qu'à charmant et doux Magnolet. La petite soirée de notre amie Riese a fort bien réussi, et s'est terminée par 2 ou 3 rubbers de AVhist entre M""" Steclie, M""® Pohl, Gôtze et Fainéant. Il y avait encore Brendel — avec lequel j'avais causé près de 2 heures, avant d'aller chez notre amie Riese - — , Singer, Pohl et la tille de Gotze, qui fleurit à merveille à Leipzig-). Je ne dirai pas de même de Brendel. La longue et désagréable maladie de sa femme paraît l'affecter beaucoup, et il a de plus comme une vague conscience — modernes Beicusstsein, disent les Allemands — d'être un peu plus le jouet que le chef du parti. J'ai tâché de le rassurer sur ce dernier point, en lui donnant à entendre que sa tâche était de tenir école de critique à Leipzig, et de pédagogiser un certain nombre de jeunes écrivains capables et actifs, qui ne demandaient pas mieux que de se grouper autour de lui. Il m'a raconté entre autre que M^'' de Gotha ne manquait pas une occasion de se prononcer d'une manière très défavorable contre le parti du progrès en musique représenté et soutenu par la Neue Zeitschrift. Tout dernièrement, Son Altesse a empêché l'exécution d'une Symphonie, composée par le fils du Dittenberger ^) de Cobourg, Sup er intendent ^ nommé Draseke^j — parce que l'auteur avait

Ij Liszt verweilte zu kurzem Besuch in Leipzig.

2j Auguste G., géniale Siingerin und dramatische Dichterin, lebt als eine der ersten Gesangsmeisterinuen der Gegenwart daselbst.

3) Superintendant in Weimar, Nachfolger ïïerder'a.

4) Félix D. (geb. Ib35\ der Componist. Jetzt Professer am Dresdner Conservatorium.

La Mara, Liszt-liriefe. IV. 20

déclaré qu'il se rangeait dans le nombre des adhérents h la nouvelle doctrine musicale. Le fait ne me surprend pas — l'opposition entre Weymar et Gotha m'étant très connue. Lisez dans le dernier N" de Brendel la lettre du Duc au comité directeur du Mozartverein. Les articles sur Riehl ^) ne sont pas de Ilans, mais d'un nouveau collaborateur de Munich. Un journal annonce le mariage de Joachim avec Gisel'^).

Tout à l'heure j'irai faire une visite à David, qui s'est effectivement cassé le bras en sautant d'un Droschke; mais le bras a été remis, et il est à espérer que David ne se ressentira pas beaucoup de ce fatal accident. Je retournerai aussi chez Brendel, et irai voir Gotze et Hauptmann. A demain soir donc, car probablement je n'aurai pas fini mes petites aflaires avant midi, et ne pourrai partir que par le train du soir. Tendresses à Magnolette — et songez doucement à

quel che t' amo tanto

CJi' uscio per te délia volgure schiera!

Vendredi saint [1856, Leipzig].

7 heures du soir, 12 Juin [185 G, Magdeburg]. Bonsoir, très chère et unique.

J'ai décidément du guiguon, avec mes dépêches télégraphiques. Une demi-heure après mon arrivée , je remis à Henri deux lignes pour être portées au télégraphe, à peu près ainsi rédigées: «Bien arrivé et bien pensant à vous. De Litolff point n'y aura». Mais voilà que Henri me rapporte mon papier, en me demandant d'écrire en allemand, attendu que l'expéditionnaire ne sait pas le français. J'y ai renoncé, ne

1] Der Munchner Culturhistoriker, der auch ^Hausmusik* und »Musikalische Charakterkopfe« veroffentlichte (1823 — 97).

2] Gisela von Arnim, Tochter Bettina's, nachmals Gattin Hermann Grimm's.

3) Liszt wohnte einem Musikfest in Magdeburg bei.

sachant comment traduire «bien pensant» — qui m'est un mot indispensable.

Je sors de la première audition du festival et n'ai pas manqué d'assister déjà ce matin à la répétition de la Création. dont l'exécution a été très satisfaisante. Les honneurs de la journée sont très entièrement pour M™^ Milde, qui n'aura pas à se plaindre de l'effet qu'elle produit ici. Elle était très en voix, et a parfaitement chanté sa partie d'Eve : « Mit dir, mit dir!» Milde a aussi rempli avec sa bonne tenue habituelle son rôle d'Adam. Béer de Gotha, Krause de Berlin et M'"'' Forster étaient chargés du restant des personnages. Cette dernière m'a demandé de vos nouvelles, se louant beaucoup de votre amabilité envers elle à Weymar. L'orchestre est nombreux, bleu composé et bien placé. Les chœurs environ de 350 voix, m'ont paru également très satisfaisants. En fait de visiteurs, je vous citerai Stern de Berlin, Neithardt, «M'^ Domchor»^ et Kellstab. Probablement je me mêlerai un peu de la direction du concert d'après-demaiu. Le quatuor de Weymar fait très bonne contenance et excellent effet. Pour ma part, j'ai été hébergé par le Stadtrath Max, l'un des directeurs de la ))anque de Weymar, chez lequel j'ai trouvé un charmant appartement et une femme parfaitement aimable et comme il faut. On m'attend pour faire une petite course aux environs. A demain donc — et à jamais, sans cesse.

Vendredi, 13 Juin, 5 h. [Magdeburg].

Hoffmann serait tout à fait dans son élément ici. Bon Dieu a eu heureusement soin de me donner autre chose que ce que je mérite, et en le bénissant du fond du cœur, je songe doucement, tendrement, et — passez-moi le néologisme — «célestement» à vous; car de mémoire d'homme, pareil amour ne s'était rencontré! Croyez bien que j'en ai le sentiment à chaque heure de ma vie, et si jamais je fais ou suis quelque

chose de bien, c'est par ce sentiment que je le ferai ou le serai. Amen !

Comme vous le présumez, je dirigerai demain pour la clôture du festival le Duo du Hollandais et la 9""* Symphonie. Litolff s'est conduit comme un «maniaque», ce que je vous raconterai plus en détail. Je m'arrange assez bien avec Abt, et «m'entends sourdement» ou tacitement avec les autres. 11 y a du reste passablement de bienveillance pour moi dans l'atmosphère de Magdebourg. Rellstab vient de faire ressortir que c'est la ville des demoiselles: Magd-Burg ^ dans un charmant toast en vers, parfaitement approprié à la circonstance. Mes hôtes, le Stadtrath Max, le Ober-Biirgermeister et le Ober-Frlisident von Witzleben — qui vient de temps à autre à la Cour de Weymar — sont d'une amabilité parfaite pour moi, et je crois qu'il faudra que je reste encore ici tout le Dimanche. Ne m'attendez donc que Lundi soir ou Mardi matin, car j'ai promis à Winterberger de m'arrêter quelques heures à Merseburg. Demain, je ne vous écrirai qu'après l'exécution, qui sera sans doute très satisfaisante et probablement brillante; car il y a une douzaine d'artistes de «premier ordre» dans l'orchestre, de Berlin et Brunswick. Le Duc de Gotha ne viendra pas, vu qu'il est en train de faire une cure à Ems — mais ou attend Meyerbeer, qui se fera attendre! Reissiger^) a faussé compagnie. Stern, Neithardt et lîellstab forment le fond du grand public d'honneur, que Brendel augmentera peut-être de son illustre personne demain! Tendresses à Maguolette — et soyez aussi en pensée et par le cœur avec votre Fainéant,

si inutile en ce monde, s'il ne parvient pas à vous être bon en quelque chose. Je n'ai pas encore de lettre de vous.

1) Cari Gottlieb R. (1798—1859), Hofcapellmeister in Dresden.

26 Juin, G heures 1856, Jena].

Kâmpfer revenant à AVeymar à 6 heures V2 ^^^ matin, je le charge de vous porter ces mots — avec tous les rayons du «Soleil» de Jena. Très bonjour donc très chère, et à revoir vers 2 heures. Vous trouverez la chambre prête, mais je ne serai revenu que vers 3 h.; car nous dînons à 2 h. ^2 chez Schleiden. Bonjour à Magnolet. Ci-joint aussi un exemplaire du diplôme, qui m'a été remis hier au soir à une très jolie fête, qui aurait fait les délices de Hoffmann.

Bonjour à Prague, très infiniment aimée et chère! Il n'y a pas eu le moindre accident durant ce trajet, et bon Dieu permettra que je revienne sain et sauf, comme je pars. A Leipzig, j'ai engagé la Riese à vous faire une visite pendant mon absence, et vous prie de la bien accueillir, car c'est vraiment un exemplaire extraordinaire d'attachement dévoué. J'ai vu elle, Brendel, le Rieter-Biedermann ^), éditeur de Berlioz, que vous avez vu à Weymar l'hiver dernier, et Kirchncr '', un musicien distingué de l'école de Schumann, établi à Winterthur et que j'ai rencontré à mon dernier séjour à Zurich. Nous sommes arrivés à Leipzig vers 9 heures et le train de Dresde ne partait qu'à 10 h. ^ ,. 11 y a donc eu une heure de causerie dans la «Eeslaumiion» — selon la locution française établie en Germanie — du chemin de fer, entre les personnages susnommés et votre très humble serviteur. Dans cellelà ce dernier s'est chargé comme de coutume du rôle de

1) Bai Gelegenhelt eines Ausflngs in Jena geschrieben.

2) Liszt war auf der Reise nach Ungarn begriffen, um bel der Einweibung der Metropolitankirche zn Gran seine fiir dieselbe geschriebene grosse Messe zur Auffiihrung zn bringen.

.'V Musikverleger in Leipzig nnd Winterthur. 4, Theodor K. (geb. 1823), der jetzt in Hamburg lebende Claviercomponist.

«primo doimoy>. Cette expression vaut à mon sens beaucoup mieux que celle de <'primu uo7no>. Les femmes étant des anges, et ne pouvant être autre cliose que des anges-archanges, elles doivent nécessairement toujours briller avec éclat, splendeur, rayonnement, luminosité. En conséquence, les hommes ne sauraient aspirer à rien d'autre et de plus haut, que de servir de réverbération, de reflet, sinon d'ombre! Voilà pourquoi je maintiendrai , quand on me nommera de l'académie française, qu'on doit dire «primo donnoà.

Nous nous sommes bien amicalement revus et quittés avec Brendel. J'ai chargé la Kiese de toutes mes commissions pour Ilartel, et elle vous adressera les Lied er de Stade'), que je vous prie de faire parvenir à M'°® la Grande-duchesse à Wilhelmsthal, par Zedlitz 2) — l'intention de Son Altesse Royale étant d'en offrir un exemplaire à Vermeulen^ . Cet excellent Vermeulen m'a parlé «très bien» de vous entre Naumburg et Weissenfels, et je lui en ai su le meilleur gré. Il a vraiment beaucoup de ce bon sens, qui est comme l'étui obligatoire des bons sentiments. Aussi nous sommes-nous assez tendrement quittés, eu nous disant au revoir. Ce n'est que vers 1 heure du mutin, que je suis arrivé à Dresde. Le train de Prague ne partant qu'à 6 h., j'ai dû passer 4 heures au British Hôtel, recommandé par Grosse^) — où on m'a fait payer deux écus de logement et 20 gros de bougies! Mais c'est la méthode des hôtels de Dresde. Avant de m'endormir, j'ai lu l'article de Hiller sur Robert Schumann, réimprimé dans les !Signale d'après la Gazette de Cologne. C'est d'un spirituel assez médiocre, et dune poésie guindée. Je vous engage cependant à le lire. Cela plaira au gros public, et déplaira sensiblement à la petite église des «marmottes» — à laquelle

1; Wilhelm St. geb. 181 7;. Univerpitatsmusikdirector in Jena. spâter Hofcapellmeister in Altenburg.

2) Kammerherr der Grossherzogin.

3 Generalsecretiir der »Maatschappij tôt bevordering van toonkunst< in Amsterdam.

4 Posaunist der Weimarer Capelle, der Liszt hilufig anf Reisen als Diener begleitete.

du reste il ne faut pas songer à plaire, car les «desservants» en sont si souverainement déplaisants et en ont si fort conscience, que rien ne peut leur plaire! Les 5 platanes à l'entour de la tombe de Schumann sont un tableau émouvant, que j'irai voir à quelque journée brumeuse. Ils personnifient l'école posthume de Schumann • — Clara, .Toachim, Brahms, Bargiel et Dietrich. Hiller aurait pu en tirer un meilleur parti.

Dreyschock') arrive — et je pars ce soir pour Vienne, d'où je vous écrirai demain matin. Tendresses à Magnolette et bénissez Fainéant.

8 Août 5 G, Prague, Schivarzes Ross.

Vienne, 9 Août, 2 h. de l'après-midi.

Kaiserin von Oesterreich.

Bonjour à Vienne, très chère! Après un trajet de 13 heures, je suis parfaitement arrivé ici ce matin à 5 h. J'ai d'abord pris petit café, et puis j'ai revu Zellner et Edouard. Ce dernier dînera tout à l'heure avec moi, et j'irai passer un bout de soirée chez Zellner. Demain matin 6 h. je vais à Gran, où j'arriverai entre 2 et 3 h. et vous écrirai le soir l'accueil qui m'y aura été fait. Lowy, Villers et Haslingcr ne sont pas ici aujourd'liui, de manière que je ne verrai plus personne, et me coucherai à 10 h. Pour maintenant, je reprends le fil de ma narration d'hier. Ma lecture de route était le dictionnaire de plain-chant de .T. d'Ortigue^). J'y ai trouvé tout plein de choses intéressantes. A Bodenbach, frontière de la Saxe et de l'Autriche, je montai dans le même wagon que M'^^ Seebach, (^ue vous connaissez de réputation comme une des meilleures tragédiennes de l'Allemagne. C'est une personne très simple, de bonne éducation et de manières comme

1) Alexander D. (1818—69), der Claviervirtuos.

2) Joseph d'Ortigiie ;1S02 — 66), franzosischer Musikschrîftstcller, Liszt befreundet.

il faut — pas précisément jolie, mais d'une physionomie attractive. Elle m'a raconté une excellente réponse de Grillparzer à la députation qui était venue lui demander d'écrire le prologue pour la fête de Mozart: «Ou bien moi je ne me comprendrai pas, ou bien vous ne me comprendrez guère».

Hier à 1 heure, je suis arrivé à Prague. Dreyschock était au chemin de fer et nous avons fait un dîner charmant chez lui avec le C*'' Nostitz, chef du conservatoire, Ambros'), Kittl^) et quelques autres personnes. Le dîner était fort élégamment servi, et la conversation très animée. Une demi-heure avant de me rembarquer pour Vienne, Dreyschock se mit au piano, et me joua deux de ses morceaux avec sa maestria habituelle. Il n'est pas impossible que je revienne par Prague, car il y est question d'une Wagner- Woche, avec les 3 opéras de Wagner, qui seraient représentés du 8 au 13 Septembre. Pour le moment je ne puis faire aucun projet, mais d'ici à une dixaine de jours j'espère être à peu près au clair sur ce qui sera à faire. Pour suivre votre recommandation, je vais me coucher de bonne heure — il est à peu près 9 heures 1/2 — cette lettre ayant été interrompue par la visite d'Edouard, et prierai encore bon Dieu de veiller sur vous et Magnolet.

Lundi, 1 1 Août. Hôtel de la Reine d'Angleterre. Pesth, 6 h. du matin.

J'ai fait acheter ce papier hier à Gran, et voulais vous écrire après avoir vu son Éminence. Mais Léo Festetics^) étant resté avec moi jusqu'au départ du chemin de fer — même reparti et arrivé ce matin .avec moi ici — je n'ai plus eu un quart d'heure de loisir. Pour le dire tout de suite^ je

1) Aug. Wilh. A. (1816 — 76), der Musikhistoriker und Kritiker, damais Professor an der Prager Universitiit, spater in Wien.

2) Johann Friedrich K. (1809 — 68), Director des Prager Conservatorinms.

3) Graf F., musikliebender »Freund« Liszt's. der gegen Auffuhrung seiner Messe in Gran intriguirt hatte.

crois que les choses s'arrangeront assez bien à Gran. où je retournerai dans une dixaine de jonrs. Son Éminence a été d'une parfaite gracieuseté pour moi, et peut-être rcussiraije à donner lieu à un crescendo de gracieuseté. L'Évêque Fekete est un homme encore très vert et dispos quoique âgé de près de 70 ans. Je ne suis pas descendu chez lui hier, ce qui l'a beaucoup surpris, mais je me propose d'user de son hospitalité quand je reviendrai. Durant la fête, j'aurai pour voisins de chambre plusieurs généraux de la suite de l'Empereur — car Fekete a pris la spécialité des logements militaires, et m'a prévenu qu'il n'y aurait ni chanoine, ni évêque chez lui, à ce moment. C'est lui qui s'est chargé de diriger les batteries. Sa haute taille et sa forte stature le qualifient parfaitement pour ces fonctions. On tirera 1 0 1 coups de canon à l'arrivée de l'Empereur, le Samedi soir, 30 Août. Le lendemain il y aura plusieurs salves lors de la cérémonie de la consécration, qui durera depuis 7 heures ^j-i du matin jusqu'à 1 h. au moins. La sonorité du dôme me paraît excellente, et l'orgue parfait.

Faites-moi le plaisir de faire écrire de suite à Winterberger que je l'attends, et prévenez-le que le 19 au soir je serai à (liran et y resterai jusqu'au 21, 4 heures de l'après-midi. S'il arrivait l'un de ces 3 jours, il aurait à s'arrêter à Gran. (J'est à 2 heures 1/2 ^^ distance d'ici, et il me trouverait chez l'évêque Fekete.

Un joli trait de mes amis de Pesth. Au reçu de la nouvelle de mon arrivée, ils ont arrangé un grand dîner en mon lionneur, et j'ai été informé par plusieurs personnes, qu'on se préparait à me recevoir avec pompa di festa. Par cette raison je suis arrivé ici à la dérobée , à 5 heures du matin. En descendant de wagon, je me suis mis à marcher un bon quart d'heure le long du Danube, évoquant quelques souvenirs, et songeant à vous et à Magnolet. Grosse qui est ravi de son voyage et me sert à merveille , est venu en voiture à l'hôtel — et m'a établi dans la même pièce qui me servait de chambre à coucher, 11 y a 10 ans. Grosse occupe une petite chambre attenante, et je paye pour le tout 3 fl. 30 Kr. par

jour, un peu plus de 2 écus, ce qui n'est pas un prix exorbitant. Mes deux très grandes fenêtres, dont l'une a une petite balustrade, donnent sur les montagnes, le palais du Palatin , la vieille forteresse démantibulée , et l'observatoire de Bude. C'est une vue splendide, et il y a dès le matin un grand mouvement de barques, de radeaux et de bateaux à vapeur sur le Danube, sans trop de bruit. Cette population, qui n'a rien des allures que donnent la rudesse et la convoitise du gain aux populations marchandes, m'a toujours fait une impression plus sympathique que toute autre. Les caleçons- Gatyen ') taillés grossièrement à larges pans, arrondis et élargis en bas, d'une couleur blanche à l'épreuve de toute saleté, — la Guha^ sorte de houppelande des paysans, égalment blanche,

— leur gilets en gros drap bleu à boutons en métal blanc,

— leurs charrettes et leurs attelages, leur démarche et leur façon de fumer — tout cela a un caractère à part. Rien ailleurs ne remplace ces choses et cette physionomie de la race, quand elles se rattachent aux souvenirs de lenfance, et qu'on a conservé intacte cette tonalité du cœur qui est le sentiment de la patrie, pour le Hongrois comme pour le Polonais. Aussi mon cœur se mit à pleurer dès la frontière, en apercevant un de ces tableaux si simples d'un berger accroupi nonchalamment «sous la garde» de ses moutons et de ses boeufs — car c'est lui qui avait l'air d'être gardé par ses bêtes. Ma pensée a volé amoureusement, comme une colombe blessée, vers vous, mon bon ange — vers vos paysans, vos champs, votre Podolie, vos levers de soleil, et vos mortes journées qui brûlent votre âme dune flamme si ardente! ! Chère, adorée, unique, vous avez tout quitté pour moi, pour me donner plus que tout — à moi qui ne suis qu'une ombre vacillante, et qui ne sais rien vous donner, rien faire pour vous ! Ne me dites rien sur cela ! — laissez-moi ma tristesse et ma souffrance inguérissables! Pénétrez-moi seulement parfois de votre force et votre céleste douceur, et espérons en bon Dieu qui nous a faits l'un pour l'autre!

1) Gatya, das weite Beinkleid der ungarischen Bauern.

Entre 9 et 10, jinii chez Augnsz, Proiiay, chef du conservatoire, et Raday, Intendant du théâtre. Léo Festetics viendra à 1 heure chez moi. Je noterai sur mon petit agenda quelques noms et mots, pour vous raconter tout au long. Voilà Singer qui arriAe, tout ahuri de mon arrivée. Il y avait je crois un bateau préparé pour me recevoir, etc. Tendresses à Magnolette, et amitiés à Kamienski.

13 Août, Mercredi.

Augusz habite une villa, à 1 heure de distance d'ici. J'y ai dîné hier et avant-hier, ce qui m'a pris près de 5 heures chaque fois. Augusz est plus et mieux qu'un personnage — c'est une tête. Il s'est conduit à merveille pour moi, et je crois pouvoir compter sur une bienveillance très marquée de sa part. Ce matin je ferai ({uelques visites officielles avec lui. A mon entrée dans la loge de llntendant, C*® Raday, hier soir, le public se mit spontanément à m'applaudir, et j'ai fait plusieur saints de remerciment. L'opinion unanime est très en ma faveur, et Festetics n'aura que le rôle de Fieramosca dans la dernière scène de Cellini. Toutefois je commence à douter qu'il tienne bon jusqu'au jour de l'exécution de ma Messe — et ne s'éloigne pas de Pesth et de Gran sous quelque prétexte de famille. Vous ne sauriez vous faire idée des harcèlements et avanies qu'on lui a fait subù', et (\\\\ nonobstant toute ma bonne volonté de conciliation n'ont pas encore cessé. Le fait est qu'il s'est montré d'une maladresse mirobolante et d'une sottise de vanité sublimée — sans compter une forte dose de mensonges et de fausseté. Il serait trop long de vous écrire ces choses en détail; mais nous aurons occasion d'en jaser bientôt dans notre chambre bleue. Je voudrais pouvoir mettre à votre fenêtre la magnifique vue que j'ai devant moi. Vous en feriez une description plus magnifique encore, en vous imbibant des teintes chaudes de ce beau soleil, qui vous rappelerait vos étés de Podolie. Je ne sais combien de degrés de chaleur nous avons ici — mais le fait est que nous grillons.

Après-demain I 5, on exécutera une Messe de Wcber à la Ffarrkifchc de 10 à 11. J'y serai et profiterai de mon séjour ici pour entendre encore quelques autres messes, peut-être une des 4 de Cherubini, car on fait régulièrement de la musique vocale et instrumentale pendant les offices aux principales églises d'ici. Le 18, on célèbre la fête de l'Empereur, et le 20, jour de la S'' Etienne, je retournerai à Gran, où j'entendrai une Messe de mon «Bacherl»^): Seiler. Singer a trouvé cette analogie entre le fameux dramaturge inventé par Schorn et le Regens chori de Gran inventé par Festetics. A propos de Singer, il vient de me dire qu'il a écrit ce matin une lettre à M"'^ Stahr, qu'il lui serait agréable qu'on vous communiquât. Si vous le jugiez à propos, vous pourriez faire demander à ses filles de vous l'apporter.

Cette lettre a été interrompue par des visites très matinales — entre autres le père de Reményi, etc. .l'ai dîné en tête-à-tête avec Festetics, et je me plais à croire que tout se passera pour le mieux. Léo paraît ne pas mieux demander que de se raviser, ce à quoi je prêterai de mon mieux la main. Ce soir, j'irai au théâtre allemand, M^'® Seebach jouant Adrienne Lecouvreur. Après le théâtre , je courrai aux Bohémiens, comme hier soir. Vous savez quel attrait particulier cette musique exerce sur moi — aussi je compte bien m'en régaler à gogo. On me définirait assez bien en allemand: «Zu einer Hàlfte Zigeuner ^ zur andern Franziskaner ! ^> Cependant il y a encore autre chose qui domine ces deux éléments contraires — n'est-ce pas, très chère et adorable? C'est cette autre chose qui vous écrit, pense à vous et vous bénit sans cesse !

Vous pouvez m'envo^'er par la prochaine poste le paquet de mes parties d'orchestre, déposé dans votre cave-oratoire. Faites-le seulement très bien envelopper de toile cirée. Maintenant que vous voici à peu près au courant, je resterai peut-

1) Bacherl nahm die Autorschaft des anonym erschienenen Tranerspiels: »Der Fechter von Ravenna« fiir sich in Anspruch, bis Friedrich Halm sich als Verfasser zu erkennen gab.

être 3 ou 4 jours sans vous écrire. Mes répétitions commenceront demain. J'ai fait une quasi folie — en achetant ou plutôt commandant un piano de 500 fl. à peu près à Beregszaszy, qui a obtenu une première médaille à la dernière exposition de Paris. J'ai été im peu séduit, je crois, par le portrait de Louis Napoléon, qui se trouve à côté du nom du facteur — puis aussi par le bois qui est très essentiellement hongrois, Eschenhoh. Somme toute, ces instruments me paraissent excellents et très bien conditionnés. Le facteur a été très heureux de ma commande, comme vous imaginez, et me fera crédit tant qu'il me plaira. Ce nouveau piano remplacera très avantageusement mou Tomaschek, et il me semble de bon goût d'acheter un piano à Pesth. Écrivez-moi un peu ce que vous faites, ce que vous lisez et écrivez. Cassel vientil régulièrement, le Samedi? Je vous prie de faire mes amitiés au cousin. Tendresses à Magnolette — chargez-la de chanter à Scotch ma chanson du soir.

Lundi, IS Août 5 G.

Je n'ai que de bonnes nouvelles à vous donner, ma bienaimée. Toutes choses marchent dans le sens que j'espérais, et il serait comme impossible de rencontrer ailleurs une mesure aussi pleine et surabondante de sympathie, d'égard, de respect même, que celle qui m'est dévolue ici. Le petit incident dont je vous ai parlé de ma réception au théâtre a fait sensation en haut lieu. Chaque soir en entrant ou en sortant d'un des endroits publics, Hoppegarten, Lloyd casino, etc., où je me rends régulièrement après le théâtre pour souper — les assistants me saluent chaleureusement par des Eljens prolongés. Mon maintien est, je crois, tel qu'il doit être: simple et sérieux. J'entends beaucoup de musique, au théâtre et à l'église. Hier, on a exécuté la Messe dite de Nelson de Haydn, et aujourd'liui, pour la fête de l'Empereur, j'entendrai la 4™® Messe de Cherubini. Demain, j'irai à Gran, et reviendrai après-demain soir. Mes répétitions vont bon train — et le

personnel commence à comprendre mon œuvre et à la prendre fort en goût! La semaine prochaine on déterminera ce qui restera à faire après Gran. De toute manière, nous aurons entre de 24 et le 29 deux grandes répétitions générales et publiques de ma Messe. Vers le 4 ou 6 Septembre, un grand concert. On vient aussi de m'écrire une lettre fort convenable de Prague, pour me demander ma Messe, qui pourrait être exécutée le jour de la S* Wenceslas, patron de la Bohême, le 28 Septembre. Je ne suis pas encore décidé d'accepter, quoique cette proposition me soit agréable, et vienne fort à propos. De son côté, Haslinger m'écrit de Vienne, et m'oô're de graver la Messe — mais je tâcherai de prendre d'autres arrangements à cet égard. Quand je vous raconterai les détails de la censure que cette pauvre Messe a été obligée de subir, avant mon arrivée, vous rirez bien. Tous ces précédents, du reste, m'ont été extrêmement favorables, et il faudrait que je fusse un eôroyable imbécile, si je n'arrivais pas à un succès complet et extraordinaire. Il me tarde seulement d'entendre sonner mou heure — et de vous revoir. Ma correspondance préalable étant devenue quasi publique, et les salons de Vienne en ayant pris notice — on me raconte que sur la citation qui avait été faite d'une de mes lettres: «/cA habe die Messe mehr gehetet ah co?nponirt» — M^'' Viale Prela, Nonce Apostolique, s'est écrié avec cette pointe de malice, familière aux Monsignori: Gott sei Dank, dass Liszt doch hetet!y>

Singer vous a envoyé l'annonce officielle de la solennité du 31, et vous aurez remarqué que mon nom y figure d'une fayon très honorable. Cette note parut d'abord dans le journal du clergé «Religio». Winterberger vient d'arriver, ce qui me fait grand plaisir. Demain je l'emmène à Gran. A mon retour, je logerai chez Karâtsonyi '), qui est encore absent. Adressez toujours à Rôzsavôglyi^), et envoyez-moi au plus tôt les parties d'orchestre, que j'ai déposées dans votre «sainte

1) Graf Guido K., reicher ungarischer Magnat.

2) Pester Musikverleger.

cave». Veuillez aussi faire prier Hârtel par M"® Riese de m'envoyer de suite les épreuves de la Hungaria à l'adresse de Rûzsavoglyi, et à défaut la partitiou manuscrite, car j'en aurai sûrement besoin. Que V)on Dieu vous comble toutes deux de Ses saintes bénédictions! N'ayez aucune inquiétude sur mon compte. J'écrirai un mot à Rubinstein et à Daniel, de Gran. Faites-moi aussi parvenir de suite 2 ou 3 exemplaires du Chopin^ Lohen(,rin et Tannhauser en allemand^) — et peut-être la collection complète des articles de Brendel. Je les ai promis à M'"® d'Augusz. C'est Augusz qui est chargé de recevoir l'Empereur à son débarqué à Gran, le 80. Buol-^j et Bach 3) accompagnent l'Empereur. J'embrasse les petits doigts de Magnolette, et demeure en votre cœur qui est le sanctuaire de ma pensée, la force et la béatitude de mou âme.

Gran, Mercredi, 20 Août.

Hârtel vient de m'envoyer de son propre chef la partitiou manuscrite de la Hungaria^ les épreuves ne pou\'ant être entièremeut prêtes , à cause de l'indisposition du graveur. La commission que je vous ai donnée pour la Riese devient inutile, par suite de ce trait d'esprit de Hârtel. J'attends seulement les parties d'orchestre, que vous n'avez pas tenues en bon ordre! et les 2 ou 3 exemplaires du Chopin^ etc. La nouvelle du prix d'honneur de Daniel m'est parvenue aussi par Villers, qui m'envoya un petit imprimé d'un journal quelconque. Je vous remercie de me communiquer la petite note du Journal des Débats, et VOUS joins quehiues mots pour Daniel, que je vous prie de lui faire parvenir.

J'ai commencé cette lettre ce matin, et la continue maintenant sur le bateau à vapeur, qui me ramène à Pesth. Son Kminence m'a invité à dîner, et j'ai logé chez l'Evêque Weber.

1) Ges. Schriften III, 2.

2) u. 3) Ôsterreicliische Minister.

Celui-ci m'a reçu de la façon la plus cordiale en l'absence de Fekete, qui a été envoyé à Bude en l'honneur des cérémonies qui ont lieu le jour de la S* Etienne, Roi de Hongrie. C'est à Gran que S* Etienne a été baptisé, et les chanoines de Gran portent tous une grande croix, avec l'image de ce baptême. Le 20 Août est une fête nationale particulièrement célébrée à Bude, où se trouvent les reliques de S*^ Etienne. J'ai choisi ce jour pour venir à Gran, et faire la connaissance du petit personnel, environ 15 personnes, qui participera à l'exécution de ma Messe. Le Regens Chori Seiler lit exécuter ce matin à 9 heures la Messe qu'il avait composée pour la consécration de la basilique — et qui est une œuvre tout aussi louable que beaucoup d'autres, dont il n'y a pas lieu de s'occuper après les avoir entendues. L'évêque Weber, qui est le premier personnage après le Cardinal, aura pour hôtes les 30 et 31 l'Archiduc Maximilien, quelques évêques et le C*® Etienne Kârolyi, qu'on surnomme le «Montalembert hongrois». Je tâcherai de faire sa connaissance, et irai voir son frère Georges à Pesth, chez lequel j'ai beaucoup dîné autrefois.

A propos de Montalembert, je vous dirai que plusieurs chanoines et aussi mou cousin Hennig'], qui n'est que Cajilan, avec l'espérance d'avoir prochainement une cure à Gran, lisent V Univers et le Magasin catholique^ dont j'ai trouvé plusieurs exemplaires. J'ai été content de mon cousin, et l'ai engagé à venir nous voir à Weymar l'été prochain. Il espère d'ici là avoir déjà obtenu sa cure. Il est possible qu'il fasse un petit bout de chemin, et pour cela je lui ai recommandé la méthode de la patience studieuse et active. Sous le rapport musical, je l'ai trouvé assez intelligent et dans la bonne voie. Il a une prédilection marquée pour le chant Grégorien, Palestrina, etc. Avant de nous mettre à table, l'évêque Weber me dit du ton le plus aflable: «Le dîner sera modeste» — ce qui n'était pas le cas — «mais chez moi ist das Gasthaus zum guten Herzen!» Il a reçu ce matin de Rome une croix

1) Sohn einer Schwester von Liszt's Vater, jetzt P. Aloisins, Klostergeistliclier in Pest.

en or, avec des reliques de S* François Xavier, Ignace de Loyola, S' François Borgia, etc.

Après la messe, j'ai fait une répétition chez Seiler avec les chanteurs de Gran, qui se sont parfaitement acquittés de leur tâche. Tout me présage une excellente exécution, et un très grand succès pour ma Messe. Je n'en ai pas touclié un seul mot avec Son Éminence, qui m'a fait l'honneur de me placer à côté de lui à table. Je l'ai longuement entretenu de clioses et d'autres, de la famille Grand-ducale de Weymar, M='' de Gotha, Félix et Robert Lichnowsky, etc. etc. Le «concert» des journaux à l'égard de ma Messe et de ma personne a causé un peu d'humeur à Son Éminence — et j'ai adopté pour règle de conduite de garder un complet silence sur ce sujet avec lui.

Singer et Winterberger m'ont accompagnés à Grau, mais je n'ai pas eu occasion de les présenter. Ce sera pour la prochaine fois. Nous passons Visegrad. Quelle admirable contrée et quel pays béni du Ciel! Vous y viendrez, j'espère, bientôt, et Magnolet aussi — car nous formons une inséparable trilogie! Augusz m'a prêté un petit volume de la collection Iletzel: «Ze.s Femmes ^> par Balzac'), P'' vol. de l'Esprit de Balzac. Le 2™^ contiendra «Maximes et jjensées-^ , contenant les matières suivantes: les arts et les artistes, la littérature, la religion, et le 3"'*' «Morale et philosophie y>. Tâchez de vous procurer ce petit ouvrage. J'y ai trouvé des pensées charmantes, noblement exprimées, comme p. ex.: «Etre pour un homme le principe de son bonheur, est un sentiment impérissable chez une femme. — La femme n'est égale à l'homme qu'en faisant de sa vie une continuelle ofl'rande, comme celle de l'homme est une perpétuelle action. — Tout ou rien est la devise des caractères angéliques — têtes qui ont je ne sais quoi de divinement sauvage». Lisez aussi, pages 47 — 48, une longue fatrasie dans le genre de celles qi;i vous sont familières.

1) Es waren Ausspriiche iiber die Frauen. ans Balzac's Werken zusammengestellt.

Lailara, Liszt-Biiet'c. IV. 21

Vou8 ne mo dites pas si Cassel a fait tirer son petit volume à un exemplaire seulement, comme M"" Cousin les œuvres de M'"'' Louise Collet. Si vous en avez plusieurs, envoyezmoi ce présent de fête — et en attendant faites bien mes amitiés à l'auteur.

En arrivant à Pesth, j'aurai un certain nombre de lettres à écrire, et ne reprendrai notre bavardage que Samedi ou Dimanche. Demain, je commencerai les répétitions avec l'orchestre, et la semaine prochaine nous aurons deux répétitions publiques, dont je vous rendrai compte. Léo Festetics, qui marie le 25 sa fille avec un fils d'Hermcny, ce qui est un bon parti pour elle, ne reviendra à Pesth que le 26 au soir. Le 29 au soir tout le personnel musical s'embarque sur un bateau à vapeur spécial, qui servira de domicile à 120 personnes durant la fête. Je me mettrai de la partie — et vous emporterai avec Magnolet, dans la meilleure case de mon cœur. Priez Magnolet de faire ma révérence du soir à la Madone de Millier, qui, je suppose, figure maintenant à l'exposition permanente de la chambre de Magnolet. Chargez-la aussi de mes «shalce-hands» et accolades de tendresse pour Scotland. Je vous ferai envoyer régulièrement les journaux par Singer; M""^ Steinacker') vous les traduira. Si vous voulez être très aimable, écrivez deux mots à Singer en français, pour le prier de ne pas négliger de vous faire parvenir exactement les articles qui vous intéressent.

Vendredi, 22 Août.

Depuis hier je suis établi chez Karâtsony, à Bude. Dès mon arrivée à Pesth, il m'avait fait oôrir par son intendant cet appartement très spacieux et élégant, et on y avait déjà fait placer un piano neuf à mon intention. Comme Karâtsony n'était pas ici, et ne m'avait pas écrit, je me faisais quelque scrupule d'accepter. Aux visites renouvelées de son intendant.

1) Frau Gustav Steinacker's. eines ungarischen Pastors xind Dichters, der mit seiner Famille damais in Weimar lebte.

CCS scrupules ont disparu, et je me sers maintenant de ses voitures, de ses chevaux, de ses domestiques, sans vergogne aucune — en attendant que Karâtsony revienne demain avec sa femme, née C^^*^ Marzipani, des bains d'Ischl. Selon la méthode du pays, c'est pratiquer l'hospitalité que d'accepter sans plus de façon celle qui vous est offerte. En somme, je suis un peu plus tranquille ici, et comme il n'y a pas manque de chevaux à l'écurie, je ne serai pas gêné dans mes mouvements. Karâtsony ne revient que pour quelques jours, en l'honneur de l'invitation que lui a adressée le Cardinal pour la cérémonie de Gran, sans quoi il aurait probablement fait un voyage en Suisse et en Italie. 11 est en train de faire liâtir la plus belle maison de Bude, une espèce de palazzn^ à côté du corps de logis provisoire que j'habite maintenant. Ce goût d'architecture lui coûtera plusieurs 100,000 H.; mais comme sa fortune est une des mieux réglées du pays, il ne s'apercevra guère de cette dépense, qiii correspond d'ailleurs à ses habitudes de représentation. Toute la ville s'occupe de cette construction, et quand elle sera achevée, elle fera partie des curiosités de la ville, et aura les honneurs de la lithographie coloriée. Les petites images s'en vendront chez les marchands d'estampes. Je vous ferai expédier demain, par Fiozsavoglyi , quelques petites images de ce genre, que j'ai achetées en votre intention.

Envoyez-moi, s'il se peut, plusieurs exemplaires galvanoplastisés de mon médaillon de Rietschel, et aussi un ou deux en plâtre. Si vous y ajoutiez quelques exemplaires de ma biographie de Bussenius reliée, je trouverais à en faire bon usage. Votre lettre du 19 avec celle de Magnolette, m'est parvenue hier soir. Je l'ai baisée avec ferveur, et me suis endormi en la lisant. Les réflexions de Tausig sur Marino Faliero et Hamlet m'ont charmé. Dites bien des choses de ma part à Tausig, que j'aime tout plein. Je crois à un grand avenir pour ce gaillard. Pruckner amve le 24, Winterberger que j'ai (emmené à Gran, fait ti'ès bonne contenance. Je jouerai avec lui ce soir le Tasse en très petit comité d'artistes chez Brauer, directeur de la musique d'Église de Pesth,

qui se conduit h merveille pour moi. Mes répétitions vont le meilleur traiu, et quoique je sois déjà très fatigué de ma Messe

— car je n'ai guère de patience pour l'étude de mes ouvrages

— elle me vaut cependant toutes sortes de satisfactions d'amourpropre, auxquelles je ne puis pas être tout à fait insensible. Seulement ma faim et soif de travail et de production en devient encore plus intense. Je voudrais tant être rentré dans notre chambre bleue, car ici il m'est alisolument impossible de travailler !

J'ai écrit hier à Prague, en acceptant «à moitié» pour le 28 Septeml)re et demandant seulement une invitation officieuse de la part de «M'' le curé» — ou toute autre personne, ayant qualité ecclésiastique pour cela. Il est possible que la chose s'arrange dans un sens favorable pour moi; sinon, ce ne sera que partie remise. De toute façon, il faudra que je reste une huitaine de jours encore ici, après Gran. Je me suis arrangé de manière à ne pas dépenser trop d'argent. Grosse m'est aussi une grande économie, et je suis on ne peut plus content de lui.

Le programme de Berlioz est une concession à Baden-Baden. Bénazet*) lui donnera un millier de fr., et ce sera simplement une partie de plaisir pour M'"'' Berlioz. J'écrirai à Hans après Gran. Merci beaucoup de votre négociation avec Preller. Je suis très charmé qu'il veuille bien se charger de ces dessins

— et vous prie de le remercier très amicalement de ma part. Vos lettres me parviennent toutes, et parfois par couple. "Vous avez sûrement reçu par la poste d'hier ma réponse à Daniel et à Rubinstein, dont je vous prie d'avoir soin. Si Rubinstein est à Berlin, il faut adresser à Bote und Bock, Mttsihvcrlag. Je vous bénis de toute mon âme, avec Magnolette-Furette. S'il se passait 3 ou 4 jours sans que je vous écrive, ne soyez pas inquiète. On me trouve généralement très bonne mine, beaucoup meilleure qu'à Vienne — où l'illumination de jour dans la salle de la redoute m'a fait grand tort! Je commence à croire que ma Messe est décidément une belle œuvre! Mais il faut que j'en écrive bientôt une seconde, et une troisième.

1) Spielpachter in Baden-Baden.

Mercredi, 27 Août, 7 heures du matiu.

J'ai eu une boune journée hier. En entrant dans la salle du musée vers 3 heures '/2) Singer me remet votre petite lettre du 23, et le soir après le théâtre, Rôzsavoglyi celle du 24 au Hoppegarten, où j'étais allé pour terminer ma journée avec les Bohémiens, Patikarus. Deux lettres de vous, et aussi un bout de succès dans Taprès-midi, c'est beaucoup plus que ne mérite Fainéant. Singer vous aura envoj^é l'affiche de la l)remière répétition de la Messe, qui a eu lieu hier à 3 h. ^'o dans la charmante salle du Musée national, malheureusement trop petite pour cette circonstance. Quoique le prix des billets ait été assez élevé — 3 il. les premières places, 2 fl. les secondes et 1 fi. les troisièmes — il 3^ a quantité de personnes qui n'ont pas pu s'en procurer, et d'après ce qu'on m'a dit, cette salle n'a jamais été remplie de la sorte, à aucun des concerts philharmoniques et autres quon y donne depuis des années. Aussi la chaleur était littéralement insupportable, et j"en suis sorti en nage — ce qui m'a empêché de vous écrire de suite, car j'ai dû mhabiller de neuf à Pesth, mon établissement de Bude étant à une demi-heure de distance. Le personnel chantant et exécutant s'était déjà passionné pour ma Messe aux répétitions partielles précédentes — et l'on dit assez généralement en ville : Das ist wohl ganz neue Musik, aber zum Niederhiien..> On a beaucoup applaudi après chaque morceau, et à la fin on m'a rappelé 3 fois. L'exécution était boune, tout en manquant encore de plusieurs demi teintes (pli augmenteront de beaucoup l'impression. Je ne crois pas ((ue ma pensée et mon sentiment soient précisément compris, par le public d'ici — mais on sent vivement qu'il y a là quelque chose en dehors de l'ordinaire, et je puis ainsi voguer à pleines voiles sur des eaux abondantes et douces à la fois, qui me conduiront plus loin.

J'ai revu hier la C^^'' Batthyauy, la veuve de Louis Batthyanyï), qui est revenue pour quelque temps ici, pour con-

1) Er wurde in Folge der Révolution hingerichtet.

(luire sa fille un peu dans le monde, et aussi, je crois, rentrer en possession de quelques biens. C'est une très noble femme, et sa fille aînée de 17 — 18 ans est charmante. Elle était venue à ma répétition, et le soir j'ai passé une heure dans sa loge, au théâtre hongrois. Ou donnait le Nordstern^ qui m'a de nouveau désagréablement affecté. Je me sens décidément irréconciliable avec la vulgarité, si artistement déguisée qu'elle soit.

Ma chambre commence à s'eucombrer, et je ne puis continuer à jaser avec vous, chère adorable et unique. Je vous aime et vous aime encore et toujours; tendresses à Maguolette. Ma seconde et dernière répétition générale aura lieu demain Jeudi, dans la même salle du musée. Il y aura probablement encore foule. Vendredi nous partons tous pour (jlran, à 4 heures de l'après-midi. Festetics revient ce matin.

Vendredi, 29 Août.

La date du 28 Août a pour moi un sens mystérieux. C'est à cette date, jour de la S* Augustin, que mon père est mort. 11 y a 7 ans, nous avons fêté ensemble le centième anniversaire de la naissance de Goethe — et un an après, Lohingrin a été donné le 28 Août. Hier, mon cousin Heunig, qui était venu de Gran pour assister à une répétition de ma Messe, a dit à 8 heures du matin une messe basse dans une église, qui touche presque à la maison que j'habite. J'ai prié avec ferveur pour vous et Magnolette — tellement que j'imaginais que vous deviez à ce même moment ressentir quelque ettet intérieur de ma prière. En rentrant à Pesth, je vous ai fait expédier le programme officiel de la fête de Gran. C'est une attention particulière que d'y avoir mis mon nom. J'y ai aussi joint le compte-rendu de la première répétition générale de la Messe, qui a paru hier dans la Gazette officielle allemande. La répétition générale, qui a eu lieu hier à 3 heures Y2 dans la même salle, a été encore plus satisfaisante. L'auditoire était aussi nombreux que la première fois, et les exé-

entants beaucoup plus sûrs de leur fait. Il est très fort question tVexécuter toute la Messe avec mon Ave Maria Jeudi prochain, 4 Septembre, dans l'église paroissiale de Pestli — pour une messe de Te Deum, qui sera célébrée comme action de grâce de Tinauguration du dôme de Gran. Cela me convient parfaitement. D'ici là, j'aurai aussi la réponse de Prague. A midi, je m'embarque pour Gran sur le bateau à vapeur Marianna, avec tout le personnel musical, une centaine de personnes — et Léo Festetics qui. est revenu hier, et reste commissaire général de la musique , durant ces 3 jours. Il a l'idée d'obtenir la charge de Musikgraf à Vienne, et fait la <a-épétition ' de cette charge en cette circonstance. Vous aurez remarqué sur le programme officiel que c'est Augusz. VicepruHident der Statthalterei . qui est chargé de recevoir Sa Majesté. On s'attend à le voir nommé Excellence prochainement, ce qui lui sied à merveille. Il se conduit très excellemment pour moi, et je ne puis souhaiter mieux que de rencontrer < ailleurs ' un ami aussi intelligent et zélé. Bon Dieu vous protégera et Magnolette, et Fainéant passera pardessus le marché! Kertbény') s'est, je crois, blousé et coulé à Gran. Son livre sur la cérémonie de la consécration ne paraîtra probablement pas, et jusqu'à présent on ne voit pas le bout de sa queue. Je finirai par le mettre tout à fait de côté dans l'affaire de la publication des Bohémiens^ et marrangerai très aisément et avantageusement avec Heckenast'-) ou Geibel^), avant de quitter Pesth. Girardin n'a pas répondu, je suppose, et il faudra que je lui récrive prochainemeut. Je vous écrirai après-demain Dimanche, après le dernier Amen de la Messe. A la fin de la semaine prochaine, nous aurons un concert au théâtre hongrois, avec les Préludes et la Hungaria. Que la paix de bon Dieu, cette paix que le monde ne peut donner, repose dans votre cœur. Tendresses à Magnolette, et faites mes amitiés à Scotland, à laquelle je pense souvent et doucement — tout en l'enviant d'être près de vous.

1 ) Schriftsteller. Ûbersetzer ungarischer Dichtungen, der Liszt's »Bohémieus« iu's Ungarische libersetzon wollte. 2) u. 3) Pester ^'erleger.

31 Aoflt 5 G.

Il est 'A heures moins un quart. Le dernier Amen de la Messe vient d'être dit. S. M. l'Empereur, qui demeure vis-àvis, rentre aux sons de la mélodie de Haydn <i<Goft erhalte' — et je viens vous baiser les mains, et baiser les mains de Magnolette, en vous disant que tout est allé selon vos vœux, et que bon Dieu m'a béni. Ma Messe a commencé à

I h. 1/2. Comme je l'avais prévu, toute ma musique ne dure que de 45 à 50 minutes au plus, montre en main. L'exécution a été parfaite, admirable même en plusieurs parties — sans le moindre petit accroc, sans l'ombre d'un basson ^) de Carlsruhe. Nous étions en tout plus de 130 chanteurs et exécutants. Si je ne me ti'ompe fort, l'impression générale que cet ouvrage a produite est telle, que je pouvais à peine me flatter de l'obtenir. Je vous enverrai journaux et letti-es, qui vous rendront un compte détaillé de cette «date» d'aujourd'hui. Pour maintenant, je veux seulement vous remercier et vous bénir de m'avoir inspiré de bonnes pensées, et aidé à travailler pour bon Dieu! Bénie soyez-vous 1000 et lOOO fois! Je vous chanterai sur les harpes et les orgues plus tard! A demain plus de détails.

Mardi, 2 Septembre 56.

j\Ie voici de retour à Bude depuis liier soir 1 1 heures */;,.

II m'a été impossible de vous écrire encore de Gran. Je n'ajouterai que peu de chose à mon petit compte-rendu d'avanthier, réservant plusieurs détails pour nos conversations de la chambre bleue. Le jour de la consécration, je n'ai pas été invité à la table du Primat — et me suis excusé à l'autre table, où du reste étaient invités aussi Léo Festetics, le C*''

1; Bei Auffiihrang vou Liszts »Kunstlercbor< gelegentlicli des Carlsruber Musikfestes brachte der Fehler eines Fagottisten das Ganze in's Scliwanken.

Raday, Karâtsony, etc., qui se sont également excusés. J'ai dîné sur le bateau avec tout le personnel, Léo Festetics et le C'** Raday. Seiler-Bacherl m'a porté un toast. Léo Festetics s'est de plus en plus eflacé, pour déguerpir dans la soirée, et retourner à sa terre Dakâ près de Raal). Vers 6 heures, nous avons été au Volksfest, et plus tard nous avons fait le tour de l'illumination avec mes deux cousins et une très jolie personne de 16 ans de Presbourg, la fille du directeur de poste, qui est une espèce de Clauss ou Rosa Kastner en espérance'). La C^^** Bânôy a offert de la prendre chez elle, et vous la verrez probablement à Weymar. Comme résumé de l'impression qu'a produite ma Messe, je puis \ous dire que presque durant tout le temps de son exécution, toutes les têtes étaient tournées vers le chœur. A vue d'œil, il devait y avoir 4000 personnes dans l'église.

Hier matin Lundi, j'ai eu la visite de l'évêque de Transylvanie, Haynald'-), qui est une des têtes de l'Église de Hongrie. Il a beaucoup marqué aux dernières conférences du concordat à Vienne, oii il a été chargé par tous les évêques présents de rédiger l'exposé des motifs, etc. C'est un homme d'environ 4 0 ans, de taille assez élancée et d'une physionomie noble et fine. Il parle à merveille le français et l'italien, est lié avec Bach et déjà fort désigné comme le futur Primat de Hongrie. Je lui sais gré comme d'une politesse particulière d'être venu me voir, et nous avons fait plus tard un bout de voyage ensemble, de Gran à Pesth. Il y a eu encore un grand dîner chez le Primat à 1 heure hier, auquel assistaient le Cardinal archevêque d'Agram, l'archevêque Grec-catholi(iue de (iross- Avardein, l'archevêque d'Udine. qui m'a fait l'honneur de m'intituler eu italien «/« gluria délia Uungaria ., l'évêque de Briinn, Augusz — en tout une soixantaine de personnes. J'étais placé entre le C^" Etienne Kâroly et l'évêque Haynald, qui avait passablement l'air d'examiner un peu à l'avance «son logis». Le Primat m'a porté un toast eu latin vers la fin

1) Es war Seraphine \'rabély. die t^piitere Gattin Cari Tausig's. 2 Der uachiualige, Liszt selir befreundete Cardinal.

du dîner, un peu sur l'insinuation que lui en avait faite Haynald. Vou3 connaissez de réputation le C*-® Kâroly. Il s'était prononcé dès la veille très chaleureusement pour ma Messe, et j'irai demain chez lui à Foth, où il a fait construire l'église la mieux réussie comme architecture, de Hongrie. Elle contient des peintures qu'on dit remarquables de Blaas de Vienne, et un orgue de Moser, de 12 000 fl. C'est Foth qui est le centre actif de la propagande catholique de Hongrie.

Maintenant voilà ce qui me reste encore à faire ici: dernière exécution de ma Messe à l'église paroissiale dans le courant de cette semaine. Concert au théâtre hongrois^ avec les Préludes et la Hungaria. Répétitions et exécution de ma première Messe pour voix d'hommes seulement. Probablement on la chantera le jour de la consécration de la Herminencapelle en mémoire de la fille du défunt palatin, sœur de l'Archiduc Etienne, 8 Septembre. Cela me mènera jusqu au 12 Septembre environ. Le 15, Strauss ^)! exécute mon Mazeppa à Vienne, et me propose une grande sérénade. J'ai reçu réponse à peu près suffisante de Prague, et répoudrai affirmativement dans 3 — 4 jours, puisque vous paraissez d'a\ns que j'y aille — quoique mon éloignement de vous commence à me peser. Peut-être pourriez-vous vous arranger de façon à venir à Prague vers le 27, à peu près iucoguito. Je vous en écrirai plus tard.

La poste d'hier ne me pardendra qu'aujourd'hui, car il était trop tard hier pour me remettre les lettres. J'espère que Maguolette et vous, mou bon auge, vous êtes en bonne santé de corps et d'esprit — et vous bénis de toute mou âme.

Vous aurez un tas de journaux, par Singer. Zellner passe S jours à Pesth.

1, Johann St., der Wiener Walzerkiinig 1825 — 99;.

Vendredi, 5 Septembre 5(J.

Merci de votre clière bruyère! Elle fleurit sur l'untel fumant de mon cœur. J'ai remis les vers de Cassel h Augusz. qui m'a fait l'iionneur de venir dîner chez moi avec sa femme, hier. Kar^îtsony étant parti pour Ostende avec Madame, nous n'étions que cinq à diner: Augusz et sa femme, Winterberger et un M'' Bakits, avocat et homme d'affaires de Kar.itsony. Peut-être Augusz me proposera-t-il de faire imprimer les vers de Cassel, ce qui m'arrangerait le mieux — sinon je tvou\erai quelque journal où ils passeront.

La lettre de Girardiu est parfaite, et d'ici à 'A — 4 jours je m'arrangerai avec Heckenast, pour la publication en allemand et en hongrois de nos Bohémiens — après quoi on pourrait envoyer le manuscrit sans retard à (Jirardin. Sa façon de style épistolaire est fort de mon goût, et je suis très tenté de l'imiter sur ce point.

Dans ma dernière lettre je vous ai dit ce qui me restait à faire. Hier, ma Messe a été admirablement exécutée à l'église paroissiale de Pesth, qui contenait à peine l'énorme foule des curieux que cette exécution avait attirée. La sonorité était de beaucoup meilleure qu'à Gran, et le personnel encore plus dispos et plus pénétré du sens de mon œuvre. Aussi at-elle produit ime émotion prodigieuse. D'après ce qui m'a été raconté, beaucoup de personnes pleuraient, et Augusz m'assura ([u'il avait été obligé de soutenir le G'*" K;iroly, qui avait eu l'obligeance de venir de Foth — situé à 2 heures de distance — pour reentendre ma Messe. Singer vous aur.-i envoyé le Lloi/d et un article pul)lié à part par Engesser'j. Plusieurs journaux de Vienne: Fremdenblatt^ Osterreichische Zeitung^ qui ont un i)arti pris de malveillance contre moi, m'accusent de transplanter la Zuhin/ismusil-, voire même le Venusberg dans l'Église, ce qui est un coup de Jarnac assez bien calculé. Mais le clergé ne s'y laissera pas prendre, et,

1) Matthias E., titadtpfanei-Caulor lu Pest.

dans la personne de plusieurs de ses chefs, fait mine de m'adopter franchement. A ce sujet, je vous envoie ci-joint copie en latin de l'opinion exprimée par l'évêque de Temesvar. Ilaynald, dont je vous ai déjà parlé, m'est également devenu très favorable. Très probablement j'écrirai une seconde Messe, qui sera exécutée l'année prochaine à Kalocsa, dont l'Archevêque se nomme Kunst, et Tannée après une troisième pour Erlau. C'est le projet d'Augusz qui peut réussir très naturellement. Avec ces 3 Messes j'espère acquérir quelque signification, comme compositeur religieux. En attendant, j'ai deux ou trois légers changements à faire dans ma partition, et tâcherai de m'enfermer 24 heures pour les écrire, avant de repartir pour Vienne, où je compte arriver le 14. Le 18 ou 19, je partirai pour Prague. Lundi, S Septembre, on exécutera ma première Messe pour voix d'hommes, à la cérémonie de la consécration de la Herminencapelle. C'est le Cardinal P*^*" Primat qui officiera. Je viens de faire faire la première répétition de cet ouvrage, pour lequel je conserve un certain faible. Meyer, dont vous vous souvenez de Weymar, cliante le premier ténor et à merveille.

Lundi soir aura lieu aussi le concert au théâtre hongrois, dans lequel je risquerai les Préludes et la Hungaria. J "espère que cette soirée me sera encore favorable. Nous avons répété 4 heures ce matin, pour recommencer demain et aprèsdemain. Je puis compter sur une bonne exécution, tout ce personnel m'étant pour ainsi dire affectionné. Singer et Pruckner joueront dans ce même concert, dont vous aurez abondamment des nouvelles. Après une répétition préalable de 2 heures, j'ai passé le restant de la journée du Mercredi à. Foth chez le C**^ Kâroh' , où j'ai rencontré deux évêques et plusieurs personnages ecclésiastiques. J'ai fait route avec Augusz et ne puis que me louer beaucoup de l'excellent accueil, que m'a fait le Comte. Entre autres attentions, il a eu celle de me placer à sa gauche à dîner. Je souscrirai pour une centaine de fl. à son oeuvre de propagande catholique, qui du reste est en pleine prospérité. A Vienne, je compte aussi faire la connaissance du R. Père Klingowstrum, le plus

célèbre ries prédicateurs de la compagnie de Jésup. Je vous raconterai verbalement mon impression de l'église de Fotli, pour laquelle le C'*^ Kâroly a déjà dépensé près d'un million de fr. Les peintures à fresque de Blaas de Vienne m'ont semblées assez médiocres — mais, en revanche, le Comte possède de magnifiques paysages de Marco. Hier matin Jeudi, S. A. I. l'Archiduc Albrecht m'a fait l'honneur de me recevoir, et j'ai profité de cette occasion pour le prévenir que je reviendrai l'année prochaine.

«Voilà pour le moment;>, comme dit Belloni — mais ce qui n'est pas du moment, et rejaillira jusqu'à la vie éternelle, c'est mon amour pour vous et Magnolette, que je ne sais mallieureusement ni vous prouver ni vous dire comme je le voudrais. Que bon Dieu soit avec vous deux, et vous comble de Sa paix et de Ses ))énédi étions! F. L.

Je ne vous écrirai qu'après la messe et le concert de Lundi. Demain j'écrirai à Prague, et tâcherai de répondre aussi à Rubinstein. La lettre de Latour d'Auvergne m'a fait grand plaisir, et je lui écrirai aussi.

Me voici arrivé au terme de mon séjour ici, et il ne me reste qu'à prier Dieu de bénir le peu que j'ai fait. .Vprès le concert du S Septembre dont j'ai rendu compte à Magnolet, je n'ai pas eu le cœur d'en faire annoncer un second. L'émotion et la fatigue que j'en ai ressenties, me rendaient une «pause» nécessaire. En conséquence, j'ai ajourné divers projets qui étaient sur le tapis, à l'année prochaine. Peut-être reviendrons-nous alors ensemble ici! La date de la cérémonie de Kalocsa ne saurait encore se préciser — mais proba])lement elle aura lieu dans le courant de l'été 5 7, et ,Vugusz m'en préviendra 2 ou :< mois à l'avance, de manière que j'aurai le temps d'écrire une nouvelle Messe. Singer sera Dimanche soir ou Lundi matin à Weymar. Invitez-le à déjeuner, Lundi ou Mardi, et priez Steinacker de traduire en

vers la poésie de Liszmiiy, dont un millier d'exemplaires a été distribué le soir du 8 Septembre. Liszmay n'est pas un poète à la douzaine, et cette pièce de vers contient quelques idées. Je tâcherai de faire encore publier ceux de Cassel; mais dans les circonstances données, je ne puis y mettre trop d'insistance. Ils sont ailleurs un peu trop «impersonnels».

Ci-joint la lettre de Girardin avec celle de la Librairie nouvelle, que je vous remercie de m'avoir envoyées. Je suis allé hier chez Heckenast qui nous avait écrit, il y a 2 ans, et dont la proposition était fort convenable. Malheureusement il n'est pas ici en ce moment et ne reviendra que dans une quinzaine de jours. Mais j'ai pris mes arrangements pour qu'il nous récrive à son retour, et ne fais aucun doute que la chose se termine à la satisfaction générale. Il faut seulement que Kertbény soit entièrement mis de côté, ce qui convient autant à Heckenast qu'à moi — le personnage de Kertbény étant complètement discrédité maintenant. Pendant les quelques jours que nous serons ensemble après Prague, à Weymar, nous conviendrons de ce qu'il y aura à faire pour les Bohémiens^ que nous expédierons de suite à Girardin. La lettre de Heckenast sera déjà arrivée alors — d'après laquelle on prendra les arrangements nécessaires pour lui assurer la propriété de la traduction de Cornélius et de la traduction hongroise qu'il fera probablement faire par Matray.

Je n'ai rien de particulièrement intéressant à vous conter de ces trois derniers jours, si ce n'est que je vais être admis comme «conf rater y> par les Franciscains, qui m'enverront mon diplôme à Weymar. J'ai dîné hier chez eux, à la même table où je me trouvais en 1823, 40 et 46. Mon ancien attachement pour ce couvent n'a pas diminué avec les années, et les Franciscains m'ont accueilli comme un des leurs. Un peintre de talent, Giergl, fait mon portrait à l'huile, et Singer vous apporte une photographie, laquelle, mes réserves faites contre la photographie en général, ne me paraît pas trop désagréable. Je tâcherai d'êti-e prêt pour partir demain. Samedi soir, et nonobstant l'invitation de Son Éminence, ne m'arrêterai probablement plus à Gran. Dans la soirée du Dimanche au plus

tard je serai à Vienne, et vous écrirai avec un peu plus de loisir — car ici il m'est comme impossible de gagner une demi-heure de repos dans la journée, et les soupers se prolongeant jusqu'à 1 ou 2 heures du matin, je suis rompu de fatigue en rentrant. Malgré tout j'ai bonne mine, et votre rêve vous a fait mal voir ma figure, qui est en assez bon état. Je vous envoie des tendresses sans fin, chère unique et adorée, et soupire après le moment où nous nous reverrons, les premiers jours d'Octobre. Tendresses à Magnolet, et que bon Dieu, auquel je chanterai bientôt une nouvelle et belle Messe, demeure dans vos cœurs!

Vendredi, 12 Septembre 56,

Adressez jusqu'au 19: Kaiserin von Oesterreich. Le 20, je serai déjà à Prague — un peu plus rapproché de vous! J'ai remis vos lignes à Augusz, qui vous répondra. Votre fantaisie sur M""" Augusz est une pure fantaisie. Je dînerai encore aujourd'hui avec eux. Ils partent également demain pour Szegzard, où il possède une assez belle terre.

Lundi matin, 1 5 Sept. Vienne, Kaiserin von Oesterreich.

A mon arrivée hier soir ici, on m'a de suite remis votre chère lettre — ft je me suis endormi sur vos chères recommandations de sommeil. Soyez sans inquiétude sur ma santé et le repos de mes nerfs. J'utiliserai mon séjour à Vienne pour me préparer à mes répétitions de Prague, et bon Dieu aidant, tout ira bien jusqu'à la fin. Le meilleur sera cette fin même — c'est-à-dire mon retour chez vous et nos bavardises dans la chambre bleue.

Mes dernières journées de Pesth n'ont rien amené de nouveau. J'ai reconduit Augusz Samedi matin 7 heures au bateau, qui le mène à Szegzard, réglé quelques comptes, dîné à la maison, avec Erkel '), fait un peu de musique auparavant,

1) Franz E. (isio — 93). ungarischer Componist nnd Capellmeister des Pester Nationaltheaters.

pris congé de Raday, au théâtre hongrois — et suis parti, comme j'étais arrivé, sans tambours ni trompettes, à 9 heures du soir, avec le conscience d'avoir fait à peu près ce que j'avais à faire, et comme je devais le faire. Je vous résumerai verbalement la donnée de mon séjour actuel, et présume que vous m'approuverez de m'être arrêté à un seul concert à Pesth. Singer vous apportera encore quelques journaux et deux photographies qui vous persuaderont, j'espère, que je n'ai pas trop mauvaise mine. Le portrait que Giergl a fait de moi, me paraît bien réussi. Il vous l'enverra à AVeymar, après l'avoir copié.

Ci-joint une espèce d'article qu'il s'agirait de traduire, ou plutôt de refaire en français. Peut-être qu'en le modérant beaucoup, Berlioz pourrait l'employer pour un de ses feuilletons des Débats. Il faudrait naturellement que vous ayez la bonté de le lui envoyer, en lui disant qu'il me serait agréable que les dates de Gran et Pesth fussent mentionnées par lui. Par l'intermédiaire de Kamienski, on pourrait peut-être aussi faire insérer quelques lignes dans la Presse. Feldinger qui l'a rédigé tant bien que mal voulait l'envoyer directement; mais je lui ai demandé de me charger de l'expédition, pour éviter toute mésaventure. Vous recevrez ces jours-ci quelques articles (pi'on m'a recommandés, sur la musique des Bohémiens — dont on tirera peut-être profit pour les «notes» à ajouter à notre volume. Je n'ai pas le temps de les lire en ce moment, et n'en saurais rien faire sans votre conseil et approbation.

Ce soir, Strauss exécute plusieurs morceaux de Lohengrin., et la Marche finale de Mazeppa au Volhsgarten. Demain matin, jeferai mes visites à Bach, Klinkowstrom, etc. Haslinger publiera mon premier Concerto de suite. J'attends une nouvelle lettre de Prague demain, et ue puis vous dire qu'après mon adresse à Prague, où je compte arriver par le train de nuit de Samedi à Dimanche, le 2 1 au matiu. J'irai de suite à la messe au dôme, et me conduirai selon vos instructions. Vers le 4 ou 5 Octobre nous partirons ensemble pour Zurich! Kamienski vient de m'écrire une très gentille lettre, dont je vous prie de le

remercier ))ien amicalement. Je lui répondi'ai plus tard. liubinstein a été mandé par télégraphe à Moscou, par la Grandeduchesse Hélène. J'attendrai donc encore un peu, avant de lui écrire. Chargez-vous de mes tendresses pour Tausig, et de mes amitiés pour Hartmann i). J'accepte avec plaisir Baur'^) dans mon avant-garde artistique, d'après ce que vous m'en dites. Je ferai sa connaissance dans les premiers jours d'Octobre, mais ne pourrai m'occuper de ses études qu'en Novembre; car pour cette année nous passerons le 22 Oct. en Suisse, et j'espère que bon Dieu nous donnera un beau ciel! A bientôt donc, très chère et unique ! Que les bons anges de bon Dieu vous portent sur leurs ailes avec Magnolette! Jusqu'à Samedi matin, vos lettres me trouveront ici. Inutile d'ajouter que je n'ai pu lire l'article de Feldinger, que je vous envoie par acquit de conscience. Vous verrez si l'on peut en faire l'usage que je vous ai indiqué, pour les Débats ou la Presse.

Ne me grondez pas, très infiniment chère, de ne vous avoir pas mandé par télégraphe, comme vous me le demandez, que je me porte à merveille, qu'un chacun me trouve excellente miue, beaucoup meilleure que l'hiver dernier, où de fait j'étais assez souifrant, etc. etc. En place de télégraphe, je vous envoie Winterberger, qui a besoin de faire une cure d'une quinzaine de jours, et \-iendra ensuite nous rejoindre en Suisse. Le pauvre garçon a les pieds enflés et doit consulter Ried ou Wedel, pour se soumettre ensuite à un régime très sévère avec accompagnement de quelques médicaments. Je lui ai enjoint d'aller vous voir en arrivant, et de vous porter cette lettre. Recevez-le avec afl'abilité, car c'est un excellent cœur, et donnez-lui de bons conseils par rapport à sa cure. Priez Kamienski de ma part d'aller le voir, et de

1) Ludwig H.. Schiller Liszt's. gegenwartig Musikkritiker in Dresden.

2) Jacob B. ans Strassburg wurde Liszt's Schiiler.

La Mai- a, Liazt-Briefe. IV. 22

lui tenir un peu compagnie de temps à autre. .T'esp(''re qu'il sera remis lors de mon retour à Weymar, et je lui donnerai rendez-vous à Stuttgart le 6 Octobre. Vous irez droit à Zurich, où je vous rejoindrai 1 ou 3 jours après.

Je viens de recevoir tout à l'heure une lettre définitive de Prague. J'y serai Dimanche matin, et en réponse à ces lignes vous m'adresserez jusqu'au 28 Septembre Gasthof zum fichivarzen Ross^ où nous avons passé une journée en 4S. Il y a maintenant ici un congrès de Naturforscher. On attendait llumboldt, qui naturellement ne vient pas, et on attend encore Carus, dont le frère est ici, et Schleiden. Demain je verrai Bach et Klinkowstrôm. La soirée de Strauss a très bien réussi, et on a demandé bis pour le Mazeppa-Schlusssatz, ainsi que pour les deux morceaux de Lohengrin. Le programme portait: Zii Ehren der Anwesenheit des Herrn Doctor Liszt. Il est très fort question de l'exécution de ma Messe.

Vous avez parfaitement conseillé Wagner. On aimerait à l'aplatir le plus possible. Ce n'est pas beau, mais c'est comme cela. Heureusement il a lui de quoi faire du beau — et après sa mort on lui érigera une statue , comme à ce pauvre Schiller. Telle est la loi du destin qu'il est bon de comprendre, afin de ne s'y soumettre que dans la mesure exigeable !

Encore une fois, je suis en très belle et bonne santé, ce que vous confirmera Winterberger. Ce qui n'a pas besoin de confirmation — j'ai à peine besoin de vous le répéter — c'est que je vous aime, vous adore et ne vis que pour vous.

Vienne, IG Septembre 56. F. L.

Pantomime à Magnolette.

Prague, Schwarzes Ross.

Dimanche, 21 Sept., S h. '/j tiu matin.

Votre chère lettre de Vendredi m'a souhaité la bienvenue, en arrivant dans cette maison. Je l'accepte comme de bon

augure pour le restant de mon séjour ici. Nonobstant votre recommandation de ne pas voyager de nuit, je suis parti hier soir, 7 h. Y2> ^^ Vienne. Je vous écris d'une chambre assez semblable à celle qu'on nomme Raupachzùnmer à V Erbprinz — à cette différence près qu'il y a un petit jet d'eau dans le petit jardinet sur lequel mes trois fenêtres donnent. Cet appartement me fait une très bonne impression, et je tâcherai d'y travailler un peu pour me remettre en équilibre. Eu premier lieu il faudra que je m'occupe de la publication du premier cahier de Hallberger, et que j'écrive une espèce de Prélude pomposo à cette fin'. Hallberger m'a envoyé un tas de manuscrits et de lettres de tutti quanti^ en me pressant beaucoup de lui faire au plus tôt le choix des morceaux, i[ui paraîtront dans le premier cahier. Il faudra que je passe 2 ou 3 matinées à cette besogne. Après quoi je me mettrai à écrire la nouvelle Fugue de ma Messe, que je n'ai pu qu'esquisser très en gros à Pesth, où il n'y avait pas moyen de travailler, pas plus ([u'à Vienne. Cette dernière semaine a été d'une insignifiance complète pour moi, ce qui ne m'a pas empêché de dépenser 200 11. à peu près, et un peu plus, en fiacres et dîîiers.

Les articles de Zellner sur la Messe s'étendent encore à travers quelques N***. Je suppose (^ue vous les lisez avec plus d'attention que je ne l'ai fait jusqu'ici. Dans le couraiit de l'hiver, le Munnergesangverein exécutera à 1 église des Augustins ma Messe publiée chez Hartel. Ilellmesberger donnera deux de mes Poëmes symphonicpies aux concerts de la Gesellschaft der Musikfreunde, dans la grande salle de la redoute, avec 24 premiers \àolons et 14 contrebasses. On m'avait invité à venir les diriger, mais je me suis excusé poliment — préférant ne pas me mêler de cette première exécution, et attendant quelque occasion extraordinaire pour réapparaître ii Vienne, où du reste je ne réussis qu'à m'ennuyer comme un

1 Fiir eiue SammUinj? Clavierstilcke, die. von Liszt rediairt unter dem Nauien »Das Piancforte'^ bel Hallberger lu Stuttgart erschien.

Mops. J'ai fait ma visite à S. E. le B"" Bach, et lui ai écrit au sujet de la publication aux frais du gouvernement de ma Messe, par l'imprimerie Imp. et Royale. Dans quelques jours j'aurai probablement une réponse affirmative.

Les R. Pères fondent un établissement pour 500 élèves à Kalksburg, à 1 heure de Vienne, où j'ai fait la connaissance des R. P. Roman et Mikès. Ce sont des hommes d'une trentaine d'années à peine. Le premier est cousin de M*"® Augusz, et le second appartient à une très bonne famille de Hongrie. Leur ordre est très ostensiblement protégé. On leur rend l'ancienne église des Jésuites, qui est maintenant Universit'dtsliirche. Le P. Klinkowstrôm n'était malheureusement pas à Vienne, mais je me réserve de faire sa connaissance plus tard. Le général des Jésuites actuel, Beckx, est natif de Vienne. J'ai revu et assez bien repris avec Kuranda, Ostdeutschc Post, mis définitivement à la porte Kertbény, et entendu Rosa Kastner^), qu'on prétend être la fille d'un très haut personnage. Elle viendra probablement à Weymar, cet hiver. C'est une très jolie personne et une excellente pianiste.

A propos, l'origine de Black-), auquel il faudra trouver un autre nom, n'a absolument «rien d'impur». Il n'y a pas trace de dame dans l'affaire. Je vous raconterai comment en me chargeant de l'emporter à Weymar, j'ai été son sauveur — le pauvre animal risquant très fort de tomber entre les pattes de l'équarrisseur. Je suis charmé que vous lui ayez fait bon accueil, et réclame en sa faveur la continuation des bons soins de la maison, en vous assurant très positivement qu'il n'y a pas l'ombre d'un «équivoque» sur sa peau noire !

Le pauvre Grosse a reçu avant-hier la triste nouvelle de la mort de son garçon, et a passé toute sa journée en pleurs. Je vous serai très obligé de faire venir sa femme et de lui dire quelques mots de consolation. Le pauvre homme est

1) Schiilerin Thalberg's (1835 geb.), verheiratete sich mit dem Musikverleger uud Scliriftsteller Marie Escudier in Paris. 2; Eiû Hund. deu Liszt nach Weimar schickte.

encore tont abattu ce matin . et il faudra que je le remette à son trombone pour le distraire un i)eu. Vous pourriez peut-être envoyer quelque chose, comme un gâteau, à sa femme. Grosse se conduit à merveille et tient mes affaires en très bon ordre. J'ai été obligé de prendi-e de nouveau 500 fl. à Vienne, qui me conduiront jusqu'à Weymar, j'espère. Cela fait en tout 2000 ti. depuis 0 semaines, ce qui me paraît énorme — mais avec toute l'économie imaginable, il m'a été impossible de m'en tirer à moins avec les tailleurs, les souscriptions, les annonces, etc. qui ont al)Sorl)é plus du tiers de cette somme. J'aurais pu demander \m millier de fl. au Cardinal, comme dépense de route et de séjour — mais rétlexion faite, je m'en suis abstenu, et me suis borné à marquer expressément mon désir de ne recevoir de Son Éminence qu'un souvenir sans valeur d'argent. En fait d'emplettes, je n'ai acheté que I porte-cigares de 5 ti. chacun, qui vous plairont, j'espère.

Bonjour donc à Prague, très chère et unique! Dans un quart d'heure j'irai au dôiçe à la grand'messe, pour juger de l'effet de la musique dans cette église. Dans 4 ou 5 jours, je vous écrirai quand j'arriverai à Weymar. Ne venez à ma rencontre que jusqu'à Naumburg ou Kosen. Si le P*^® Richard Metternich ^) est à Dresde, je m'y arrêterai une demi-journée, d'où je vous télégraphierai. Je tâcherai de vous apporter bonne mine, et belle humeur — et vous me rendrez tout ce qui me manque depuis que je vous ai quitté. Dites à Magnolette que je l'aime très, très tendrement. A bientôt! Je dormirai «beaucoup» et prendrai «peu» de petit cognac! Merci de vos analyses de caractères, que je vous prie de continuer. Vos lettres sont mon cours de littérature et de morale.

4 heures.

Je reviens d'une première répétition préparatoire. M™^ Steche de Leipzig est venue exprès pour chanter dans les

1) Damais osterreichischer Gesandter in Dresden, spiiter Botschafter in Paris.

oluciirs. Les forces d'ici sont très modiques — mais on tâchera de marcher. En tout cas, je tâcherai de faire honneur à vos instructions.

25 Septembre 56.

Vous avez comme toujours très bien fait ce qu'il y avait à faire, en écrivant pour Sklower^j un autre article que celui que je vous avais envoyé. Le geai Feldinger sera trop heureux de se pavaner avec les belles plumes de votre beau style! Dans le pire des cas, si le Comtitutionnel n'en insérait qu'une minime partie, et même si peu que point, le mal ne serait pas grand. La mention faite dans le Momtenr m'est agréable. Si r Univers catholique accepte soit votre article, soit le compterendu qui lui a été envoyé de Pesth, j'y attacherai un certain prix. Mais du reste, j'ai de quoi marcher sans cela.

A Prague les choses s'annoncent assez bien, et je crois pouvoir vous dire à l'avance, que vous n'avez rien à craindre pour Dimanche prochain. Samedi, avant la répétition générale, je serai présenté au Cardinal P'=® Schwarzenberg , et je vous écrirai deux mots de suite après la Messe Dimanche. Vous jugez très bien Prague à distance, par rapport aux difficultés de ma position personnelle et artistique. Il deviendrait trop long de vous en écrire avec détail. Je note seulement entre autres que Kittl, directeur du conservatoire, a composé plusieurs opéras, dont je n'ai fait représenter aucun à Weymar. Skraup, maître de chapelle au théâtre, et frère du Domkapellmeister^ se trouve dans le même cas. Depuis avant-hier, je commence à me lier assez avec Dreyschock, auquel j'ai joué ma Sonate qui l'a beaucoup frappé. Hier soir, j'ai conduit M™® Steche et M"'*^ Dreyschock au théâtre, à une assez médiocre représentation à''Ernam. Aujourd'hui, je dînerai avec Ambros et (luelques autres chez Dreyschock, et demain Vendredi, j'inviterai M™® Steche, Dreyschock, les Skraup, Ambros, etc., à dîner chez moi. La répétition générale de ma Messe aura

1) Franzosischer Journalist.

lieu Samedi à midi, après quoi on dînera tutti quanti chez le Domkapellmeister Skraup. Lundi matin je ferai une visite au C*® Chotek à-^Gross-Priesen, qui est presque sur ma route de Dresde. Chotek m'a écrit ici quelques lignes fort aimables.. J'y passeriir=Tru jour, et compte arriver Mardi soir à Dresde/ d'où je vous télégraphierai Mercredi matin, quand et où nous nous retrouverons. Si le P*^'" Richard Metternich est à Dresde, il faudra que je m'y arrête une demi-journée — et s'il m'invitait à dîner, j'accepterais. Au plus tard, je serai de retour à Weymar le Jeudi, 2 Octobre, jour des S*^^ Anges gardiens, et comme la saison est déjà très avancée, je vous engage à vous tenir prêtes pour repartir le 4 ou le 5 Octobre. Nous composerons ensemble notre itinéraire de Suisse, et si bon Dieu vous donne bon petit frère soleil, j'espère que Magnolette sera contente de sou voyage.

J'ai à peu près fini mon Prélude pomposo, mais ne pourrai plus faire autre chose ici — si ce n'est bavarder et parcourir un tas de Messes, Requiem du terroir. Skraup a eu une idée fort ingénieuse d'une Volksmesse, et a fait plusieurs expériences avec des communes de village, qui, à ce qu'il paraît, ont assez bien réussi. Il est possible que je m'avise de faire quelque chose d'analogue — mais <' autrement».

En attendant, merci de vos adorables «fatrasies»! Vous vous souvenez donc de ce petit jardinet du sckwarze Ross, et de nos heures du mois de Juin 48! A Mercredi ou au plus tard Jeudi, à la station de Corbetha — car Leipzig me «gênerait» dans ce moment. Pardonnez-moi de ne pas vous écrire davantage; mais je n'ai absolument rien d'intéressant à vous communiquer pour le moment — et vous savez de reste que je ne vis que par vous et pour vous. Tendresses et amitiés à Magnolette. Comment trouvez-vous les articles de Zellner? Vous aurez encore le temps de m'écrire après avoir reçu ces lignes, mais pas plus; car Lundi matin je partirai positivement d'ici. Ecrivez-moi Dimanche, Poste restante, Dresde. Pour ma part, je ne vous écris maintenant qu'après l'exécution de la Messe, fixée à 1 1 heures Dimanche ; elle sera probablement excellente. Grosse jouera encore la partie de trombone. Je

vous remercie d'avoir marqué une attention à sa femme. Chargez-vous de mes compliments, souvenirs, prédilections pour Singer, Hoffmann, Tausig, Winterberger, etc. Je tâcherai de trouver un moment pour écrire deux mots à Kamienski.

Samedi soir, 27 Septembre 50.

Je vous écris ces lignes comme quelquefois je reviens à l'Altcnburg de VErbprinz, à l'improviste, avant d'aller souper chez les Pohl ou les Sabinin. Tant et tant de fois une céleste lumière rayonne dans mon cœur, et me dit que je n'ai autre chose à faire en ce monde que vous aimer et vous dire que je vous aime — sauf à le redire en bonnes petites notes, que bon Dieu bénira! A propos de petites notes, j'espère que tout ira bien demain, et que j'aurai à vous rendre un compte favorable. Si je ne me trompe, je prendrai pied ici. Dreyschock se conduit à merveille , ainsi que le Domkapellmeister Skraup. Je vous dirai ce que j'intentionne pour Prague, si, comme il est probable, la Messe de demain produit «la sensation de l'émotion» que j'en attends.

Ce matin, S. E. le P'^" Schwarzenberg m'a reçu, et m'a invité à dîner pour aujourd'hui ou demain. J'ai accepté pour demain. C'est un prélat grand-seigneur, comme l'Église en compte fort peu. Prince dans les formes, catholique militant par système à tout le moins et je présume aussi par conviction. On le dit fort avancé dans les confidences d'importance. Dans son salon il se trouve un certain nombre de tableaux de paysage assez médiocres, achetés eu Italie. Dans une chambre attenante, les aïeux de la maison Schwarzenberg, copiés à l'aquarelle, avec deux gravures françaises, représentant les peintres, architectes et sculpteurs depuis Erwin von Steinbach, jusqu'à Raphaël. Il est le frère cadet du P''® Adolphe Schwarzenberg, à la femme duquel, la P^^® Lori, j'ai dédié le cahier de la Winterreise '). Leur fils a été à Moscou, au

1) Liszt's Transscriptionen des Scbubertschen Liedercyclus.

c-ouvonnemcnt. Félix Schwarzenberg mort en 53 ou T)!, comme président du conseil des ministres, était le troisième frère.

Je vous apporterai d'ici deux volumes d'esthétique. Le premier de mon ami Adolphe Pictet, le major: Sur le Beau dans les arts — et le second d'un jeune homme de Pragiie, nommé Beyer, dont j'ai fait la connaissance. C'est un ami d'Ambros, qui navigue dans les mêmes eaux que notre ami Weiss de Leipzig. Il est je crois question de me faire une grande sérénade ce soir, car on m'a prié de rester confiné dans ma chambre de 9 à 10 heures; mais je n'en sais pas davantage jusqu'ici. En attendant, je vais achever mon Prélude pomposo, qui est la seule chose que j'ai pu écrire. J'espère que cela vous plaira, vous qui êtes assez amateur de fracas. Lundi soir, j'arriverai chez le C'' Chotek. Mardi soir ou Mercredi matin au plus tard, je vous télégraphierai de Dresde, où et à quelle heure nous nous retrouverons Mercredi. Tendresses à Magnolette. Vous aurez encore un mot de moi demain, après la messe — mais ne m'écrivez plus, car vos lettres risqueraient de s'égarer. Tout à vous de cœur et d'âme. F. L.

3 heures, 2 S Septembre.

Votre douce et très chère lettre d'hier matin 27, m'est parvenue à 1 0 h. aujourd'hui, un peu avant la messe, et m'a servi d' «Introït». Comment vous dire combien je vous bénis et vous aime? Vous avez pressenti justement l'impression que mon œuvre a produite ici. Je n'en puis pas bien juger encore, mais je crois qu'elle est vive et forte. L'exécution était somme toute satisfaisante, quoique moins harmonieuse que celle de Gran, et surtout celle de Pesth à la Stadtpfarrkirche. Les quelques visages que j'ai vus après, semblaient émus et frappés. Dreyschock m'a embrassé les mains, et avait tout à fait la mine d'un homme convaincu de ce qu'il faisait. Au fond, c'est lui qui est cause que je suis ici, car sans lui Skraup n'aurait pas d'abord osé risquer une pecca-

— Me, —

(lillc semblable! Mais maintenant Skraup me vient aussi en aide — et a joué lui-même les deux notes de tamtam qui sont dans le Criwifixus. Quant à Kittl, il ne sort pas du mot: <!.hoch intéressant^^ — quoique il ait à peu près joué le rôle de Festetics, en miniature.

Enfin voilà ma petite campagne d'été terminée, et je puis rentrer dans notre chambre bleue, qui m'a tant manqué depuis plus de G semaines ! Mercredi nous nous reverrons.

O huW if h Adlers FluijeL Jch Jlogii rasch zii dir!

Heureusement le télégraphe n'y mettra pas beaucoup plus longtemps, et pour rien au monde je ne me laisserai retenir à Dresde, au delà des quelques heures indispensables. La visite chez Chotek me vient tout à fait à propos, mais il suffit d'une nuit. Je logerai à l'hôtel de France et y trouverai votre prochaine lettre après-demain. Mardi soir. Remerciez Magnolette-Furettine de sa chère petite lettre, à laquelle je ne répondrai plus qu'en personne. Encore une fois c'était bien aujourd'hui, et vous avez lieu d'être tranquille et contente. Je suis à vous de toute mon âme — et vais seulement me jeter un instant sur mon lit, avant d'aller dîner chez Son Eminence. Que bon Dieu vous comble de Ses saintes bénédictions! Inutile de dire que le dôme était archi-comble. Le Cardinal pontifiait.

Les petites notes pour Hallberger étant finies, je reprends ma douce et très chère occupation du matin et du soir, en vous écrivant. J'espère que bon Dieu a envoyé bon petit

1) Nach Liszt's Riickkehr von Ungarn reiste die Fiirstin mit der Prinzessin iiber Constanz und Appenzell nach Ziirich. Dort traf Liszt zum Besuch Wagner's mit ihnen zusammen, verweilte aber auf dem Wege dahin in Stuttgart und Baden-Baden, von welch ersterem Orte ans er den nachstehenden Brief an die Fiirstin richtete.

IVf'ro soleil, pour vous accompagner dans vos pérégrinations au lac de Constance, et prendre soin que les petites sœurs montagnes et eaux soient revêtues de leurs plus belles parures pour vous faire fête , et tenir petits discours mystérieux à l'oreille de INIagnolet. Lundi soir ou IVEardi matin au plus tard — selon que je serai retenu à Maiuau i, Dimanche soir

— Magnolette me redira tout cela de sa chère voix, qui est encore la captive de son cœur — et la musique la plus attendrissante pour le mien, .l'ai repassé ma Messe en conversation et au piano, avec Ferrières et sa femme, après-diner avant-hier, car il n'avait invit(' personne ce jour-là. Demain je m'invite de nouveau chez lui à dîner, et y rencontrerai probablement Cotta^j et Hacklander'*'. J'ai déjà vu l'un et l'autre et vous raconterai le petit résultat favorable à peu près obtenu à la Gazette d'Augsburg. Cotta a été d'une parfaite amabilité pour moi. Ti'ayant manqué à ma première visite, il est venu me voir quelques heures après, sans me trouver non plus. Mais le lendemain j'ai causé une bonne demi-heure avec lui, et n'ai pas manqué de lui faire vos compliments, auxquels il a paru fort sensible. Quant à Hacklànder, il accepte avec empressement tout ce qu'on pourra lui envoyer pour ses HausbUitter. J'ai aussi arrangé pour demain Samedi une petite séance de musique intime chez Schiedmayer

— facteur de pianos et d'orgues qu'on estime à près d'un million de fr. de capital — avec Kriiger^) que j'attelle au second piano de mes Poèmes symphoniques. Peut-être en préviendrai-jc Ferrières, Benedict'') et le fiancé de la fille de notre liôtelier Marquard, nommé Abert^), jeune compositeur de beaucoup de mérite, et très bien i)ensant.

1) Zum Besuch der grossherzoglich baden"schen Herr^chaften,

2) Der Stuttgarter Verleger.

3' Friedrich Wilhelin H., Romanscliriftsteller.

4) Wilhelm K. 1820— 83\ Pianist und Componist. Lelirer am Stnttgarter Conservatorium.

ô' Julins B. 1804— 8.5 . wirkte als Componist und Dirigent in England.

<j; Josef A., damais Hofcapellist. spiiter Hofcapellmeister in Stuttgart.

jfme Kalergis m'a écrit quelques mots qui me sont parvenus peu après votre départ, et j'ai accepté Thospitalité qu'elle m'offrait en prenant possession de deux petites chambres dans la maison qu'elle occupe, et d'où Je vous écris. Elle fait mine d'être très fatiguée de toutes les discordances du «concert européen» , et de la partie de première flûte qu'elle y remplit. En conséquence de quoi elle soupire après la solitude et va construire un i-cottage-» à Baden-Baden. p]ntrc autres, elle m'a raconté le mariage d'Emile Wittgenstein, et j'ai trouvé sur sa table le poëme tcherkesse, dont nous avons eu la primeur manuscrite à Weyraar. Sa fille a à peu près 1 7 ans, et m'a fait une impression agréable. Vers 1 1 heures, je jouerai avec elle mes Préludes et Orphée^ qu'elle ne dédaigne pas de patronner et de propager, à ce qu'elle m'assure. Plus tard j'irai voir M™^ Laussot '), qui a établi ici une institution de jeunes personnes, et Maurice Schlesinger. J'entendrai aussi M^^® Backofen, la protégée de Pohl. Le P'^'' Fiirstenberg, avec lequel j'ai fait un bout de chemin hier en wagon, me dit que Badeu était déjà bien vide — ce qui ne me fait ni chaud ni froid; car je n'ai que faire du monde qui ne fait rien pour moi, et ne saurait que faire du monde que j'habite en dedans de moi. «2)^/- Kiinstler ist himmelreichsunm{Uelbary> ^ disais-je hier en opposition à la morgue de tous les Retchsunmùielbaren. Pour ma part, je ne suis plus guère disposé à me laisser amoindrir et «médiatiser» par les vulgarités et les mesquineries de salon.

Que bon Dieu vous bénisse, vous protège, et vous comble de Ses saintes bénédictions! Votre pensée monte incessamment vers lui, avec l'encens de ma prière. Il exauce les vœux des cœurs contrits et humiliés, et nous unira pour le temps et l'éternité !

Vendredi matin, 10 Oct. 56. [Stuttgart.]

1, Frau Jessie L., geb. Taylor, spater Gattin des Culturhistorikers Cari Hillebrand. lebt sait Jahrzehnten in Florenz. daselbst sowohl schriftstellerisch als auch fiir Verbreitung deutscher Musik thatig.

A Lundi ilonc! Je vais écrire à Wagner. Voici un mot que je lis dans un article de Lacordaire et qui me frappe: < La religion s'avançait avec la multitude des esprits droits, dans un progrès plein dimniutabilité. » ')

Deux jours ([ue je n'ai vu Minette ^j et Maguolette — mauvaises journées! Et l'une et l'autre vous êtes soutirantes, sans que je puisse au moins vous tenir compagnie, si ce n'est par la pensée et le cœur. De cette façon, je ne vous quitte jamais. C'est là mon orgueil et mou bonheur!

Ein Frets chcli war's, den Du alhin errangst!

Les deux répétitions préalables, quatuor et instruments à vent séparés, de Lundi et Mardi ont été excellentes. La réjjétition générale de ce matin marchait à merveille. Toutefois il sera plus sûr de faire une répétition supplémentaire demain, ce qui aura lieu pour les Préludes^ Muzeppa et le Concerto, Une bonne partie de musiciens semble prendre goût à mes choses, mais n'oseront probablement pas se prononcer. Rietz^) a quitté la salle à l'entrée du triangle dans le Concerto, quoiqu'il eût écouté sans frémir le triangle bien plus fréquemment employé dans le Concerto de Vieuxtemps, qui avait été répété un peu avant. David se conduit parfaitement à mon égard, avec les réserves indiquées i)ar rapport à l'essentiel. 11 m'attendait au chemin de fer. Lundi, et j'ai pris le café chez lui avant de prendre possession de mon logis à Thôtel

1) Ein mehrwochentlicher Aufenthalt in Zurich kam mit einem Concert in St. Gallen zum Abschluss, in dem Wagner Beetlioven's Eroica. Liszt den ^Orpheus« und die >Préludes« dirigirte.

2) Von der Direction der Gewandhausconcerte eingeladen. eiuige seiuer Compositionen in einem am 2B. Februar 1857 stattfindenden Orchesterpensionsfond-Concerte zur Auffiihrung zu bringen, verweilte Liszt in Leipzig.

3) Die Fiirstin.

4, Julius R. (1812—77). damais Capellmeister der Gewandhausconcerte, spUter Hofcapellmeister in Dresden.

de Bavière, la répétitiou devant avoir lieu une demi-heure après mon arrivée. Lundi, j'ai dîné tout seul dans ma chambre, à 3 heures. Senff est venu me voir, comme relevé de potage. Puis j'ai dormi une bonne heure, et à 6 1/2 j'ai fait visite à Lobe^) et lirendel. Comme fin de soirée, je m'étais invité à une partie de wliist chez David, avec 11. Dreyschock, Conzertmeister, et l'un des directeurs du Gewandhaus, D'' Petsdike. Mardi, j'ai dîné en tête-à-tête chez notre amie Riese, avec sa mère et son cousin pourtant. J'y ai trouvé votre petite lettre allemande, que j'ai lue en entier avec émotion. Conformément à vos instructions, je suis rentré pour dormir «6 minutes», après quoi j'ai fait visite aux Milde''^), à Hauptmann, Freytag^), Pohl. A 8 h. Yi) lions avons rejoué au whist chez Dreyschock, avec David et soupe à 5 — 6 personnes, comme la veille. Aujourd'hui, grand dîner chez M"'" Steche, et soirée cliez Freytag. Hans est arrivé ce matin à 4 h. '/.2, et a produit beaucoup d'effet à la répétition. Il joue admirablement ce Concerto^). Pardonnez la hâte et le décousu de ces lignes, aussi mal écrites que bien senties. Il y a beaucoup de monde dans ma chambre, et je n'ai que le temps de vous envoyer toute mon âme, ainsi qu'à Magnolette.

Mercredi, 25 Février 57. Leipzig.

La Riese est toute rayonnante. Je lui ai appliqué le mot de Napoléon sur les femmes polonaises, en disant à Biilow qu'elle était le seul homme «assez homme» à Leipzig.

1) Prof Johann Christian L. (1797—1881), Musikschriftstellcr in Leipzig, friiher Hofcapellist in Weimar.

2) Das Siingerpaar Milde wirkte bei dem Concert mit.

3) Gustav F., der damais in Leipzig lebende beriihmte Dichter und Schriftsteller (1816— 9.i).

4) Hans v. Biilow spielte Liszt's Es-dur-Concert.

Daniel vous arrive en guise de télégraphe, et Pohl vou» donnera les nouvelles musicales , qui sont en somme assez Ijonnes. Ce matin, je me suis demandé ce que vous me conseilleriez de faire — et après m'être consulté avec conscience, je me suis dit que vous m'engageriez à rester ici jusqu'à demain, pour attendre la réponse de Beaulieu. Si comme je le suppose, elle est affirmative, Tamiklluser sera donué Mercredi — sinon, je reviendrai demain soir vers 10 heures. Je vous supplie de n'avoir aucune inquiétude sur mon état physique. Il est seulement plus prudent et plus commode que je garde le lit aujourd'hui et demain — dans l'expectative du l\innhauser. Du reste , je vais à merveille, et l'effroyable article de la Gazette de Brockhaus, dont je suis menacé pour ce soir, ne changera' rien à mon <bien aller». Que bon Dieu et Ses bons anges demeurent avec vous et Magnolet! Je suis tout à vos pieds. Fainéant.

28 Février, midi [1857, Leipzig].

Je tiendrai promesse et viendrai vous faire ma cour, un peu plus tard. Voulez-vous en attendant m'en\oyer les homélies de l'ami Hiller, en échange de la collection des joiini.iiix de la localité que voici, et dont vous connaissez déjà la meilleure partie.

Bonjour, très chère, et que bon Dieu soit avec vous! Miss Anderson m'a donné hier soir d'excellentes nouvelles de voire

1) Wahrend einer Krankheitsperiode Liszt's und der Fiirstin. im Friihjalir l>>r)7 wurden die nachstchenden Uillets von einem Zimuur zum andern gesandt. Auch die Prinzessin war krank. Liszt ging dazvvisclien aus. dirigirte auch, litt aber au Abscessen an deu Fiisaeu und musste zeitweilig liegen. Erst eine im Sommer von ibm gebrauchte Badecur in Aachen brachte ihm Heilung.

bonne mine, et de la belle contenance que vous faites avec votre broderie. Avec cela que vous devenez récalcitrante et résistez à Goullon'), en prétendant ne pas vouloir quitter les charmes de votre lit, aussitôt que vous l'ordonne l'homme de science et d'art! Voilà qui est bon signe, quand le malade s'émancipe de la tutelle des médecins!

Pour ma part, il est vrai (jue j'ai fait de même tout en faisant le contraire — en me levaut et courant les champs, tandis que Goullon me disait de rester au lit. J'espère pourtant que nous arriverons bientôt à bien tous deux, et que nous reprendrons sous peu nos déjeuners dans la chambre bleue — avec nos petites querelles sur les épreuves de Breudel, qui nous font défaut depuis trop longtemps. En attendant, mes jambes font mine de mieux aller.

Très infiniment chère, Que dites-vous de ma résolution de ne point quitter mon lit, jusqu'à ce que Magnolette me le permette? N'est-ce pas exemplaire? Il est vrai que j'ai très fort l'espoir que dans trois jours je serai assez bien pour «accourir» chez vous — et me promener en long et en large dans votre chambre. En fait de nouvelles, je vous dirai qu'on vous aime et vous adore.

Bonjour, très chère et douce. Je vous donnerai tout d'abord la bonne petite nouvelle, que mon pied se comporte mieux. J'espère très sérieusement être bientôt tout à fait quitte de mes ennuis physiques — le repos et l'homéopathie de Goullon aidant. Gustchen'^) m'a fait aussi un bon récit de votre réveil, et en attendant que je vienne eu personne, je vous souhaite très bon appétit pour votre prochain déjeuner.

1) Arzt in Weimar.

2) Kammerjungfer der Prinzessin Marie.

Merci, très chère, de votre douce inquiétude sur mes sottes jambes. Je me suis retiré de bonne heure, avant 11 heures hier soir, et en somme, je ne me sens pas mal aujourd'hui. Cependant je crois que je ferai mieux de ne pas me lever de toute la journée d'aujourd'hui, quelque chagrin que j'aie do ne pas vous voir, vous mon grand trésor, que bon Dieu m'a donné !

Le Paradies et Péri sera donné Samedi au théâtre, et il faudra répéter demain soir. Jusque-là je me tiendrai tranquille, car de rester assis me fatigue encore beaucoup. J'espère que moyennant 3 G heures de lit, je me remettrai tout à fait. Daniel est encore venu m'embrasser ce matin. Dieu le conduise!

Devinez qui est là ! — trefflichrr P'rmnd î .' ' )

Bonjour, très chère! Après-demain je me flatte que je pourrai venir vous faire «ma cour» — ce qui m'intéressera iuliniment plus que d'assister à la fête de Cour. GouUon est fort content de mon état, et me donnera du salpêtre demain, ce dont je ressens une certaine fierté, car c'est un remède qui me paraît ne devoir être employé, qu'avec les gens de qualité! Mon éditeur aux 200 écus, Holle^j, m'annonce sa visite pour après-demain.

Très infiniment chère,

Voilà une douce et bonne nouvelle, que vient m'apprendrc Gusti. Vous avez un peu moins mal dormi cette nuit, et par

1) Eine auf dev Altenburg iiblichc Bezcichnung fiir Kaulbach.

2) Musikverleger in Wolfenbiittel, bel dem Liszt's Ausgabe der Beethoven'schen Claviersonaten erschien.

LaMaru,, Liszt-Briefe. IV. 2t{

suite vous vous trouvez dans un moindre état d'agitation. Pour l'amour de moi, prenez soin de vous — et tâchez que nous habitions bientôt de nouveau notre chambre bleue ensemble! J'achève de nuancer mon « Eivig-Weiblic/ic ^> >) que je veux donner à la copie de suite — et viendrai vous voir bientôt.

«Frau FûrsHn lassen fragcn^ wie sich (1er Herr Doctor he- Jinden^ ob «.Nieclerdero-» sich nicht langweilcn^ und mit xcas Sie sich heschUftigeny> . So weit Gnsti.

Réponse: Goullon vous aura, je pense, complètement rassuré sur ma sotte jambe, qu'il compte mener à bien dans 24 heures. L'enflure subsistant toujours, il vaut mieux que je ne me lève pas — et je suis déterminé à garder le lit mordicus, jusqu'à ce que je sois très en état de vous faire ma révérence. Je m'ennuie toujours , quand je ne vous vois pas. C'est un fait, et il n'y a, comme on sait, rien de plus entêté qu'un fait. Pour me consoler et me faire, aussi bien que je puis, bonnes petites journées — j'ai prié Magnolettc de m'apporter votre daguerréot}^De , qui me tient charmante compagnie dans mon lit.

J'ai écrit à Brand, à Haslinger, et suis en train de finir une lettre à Martha^j. Dans l'intervalle, Beaulieu est venu me voir, et tout à l'heure Pohl a passé 10 minutes avec moi. J'ai demandé à Beaulieu de faire diriger Lohengrin par Stôr Samedi prochain; car il tient à cette représentation, et lui ai fait comprendre que j'étais d'autant plus fier de ce que les choses aillent mieux sans moi — ce qui lui a paru convaincant!

Bonsoir et bonne nuit, très infiniment chère. La confrontation des «deux oracles» vous a heiireusement rassurée sur votre empoisonnement — et bon Dieu fera le reste.

1) Schlusschor der Faust-Sjmphonie.

2) Martha Sabinin.

Voilà encore de tristes nouvelles de votre nuit, très infiniment chère. Ah, si l'amour pouvait être médecin en ce cas, de quelle santé ne rebondiriez-vous pas ! Mais c'est là la plus navrante tristesse de cette vie, de voir ainsi notre cœur frappé d'impuissance, et condamné à la stérilité des vœux. Espérons en bon Dieu, car il est bon et doux jusque dans les sévérités de notre sort. Prenez patience, vous qui êtes ma sainte et glorieuse âme — et pardonnez-moi de ne savoir rien dire, rien faire de mieux. J'écris à Aix et Cologne et viendrai vous voir vers 10 heures.

Très bonne et très chère,

On me dit que vous êtes encore im Duscl. Que bons petits anges de bon Dieu vous chantent les louanges de mon cœur, puisque par précaution, je me suis résigné à ne point me lever de toute la journée d'aujourd'hui. Je passe mon temps tristement à écrire des lettres et me remettrai après à la correction des 3 dernières Sonates de Beethoven, dont Holle vient de m'envoyor rédition originale. Ce sont 3 œuvres de prédilection pour moi, qui peuvent dispenser d'en connaître beaucoup d'autres, publiées avant et après. Je vous bénis.

Je vais admirablement, sauf à ne pas marcher encore — mais pas trace d'inflammation, ni de suppuration. Goullon vous fera du reste un rapport selon les règles de l'art et de la science, qui vous tranquillisera. WedeP) est donc aussi une illusion. Hélas, hélas, à qui peut-on se fier!

1) Arzt, Professer in Jena.

Très adorable et chère, Fainéant va très passablement, et s'est assez bien conduit hier soir, en se tenant constamment assis, depuis le commencement jusqu'à la fin du Lohengrin. Seulement j'imagine que ce vilain temps influe même sur mes jambes, et voudrais me tenir tout à fait tranquille dans mon lit aujourd'hui. Pardonnez-moi donc, si je ne viens pas tout de suite. Je me sens un peu hébété, et me rendormirai probablement, pour me reposer de la fatigue d'hier soir. Il y avait beaucoup de monde, et le tout allait aussi bien que possible.

Les hommes de l'art et de la science, Wedel et Goullon, m'ont déclaré qu'il fallait que vous dormiez, sommeilliez, et vous rendormiez le plus possible — et par conséquent qu'il valait mieux qu'on s'abstienne de venir vous voir. Fainéant part pour la répétition de l'opéra deLassen'), durant laquelle il se tiendra bien tranquille dans la loge de la régie, avec son tabouret et son sac à pied, pour ne pas se fatiguer ni se refroidir. Que les bons anges de bon Dieu demeurent avec vous, et chantent au fond de votre cœur les bénédictions du mien!

Vous m'avez oublié, très chère. Je ne vous reverrai pas ce soir, car après la répétition j'irai chez M™"^ Pohl, avec laquelle j'aurai une longue conférence sur «ce qu'on entend sur la montagne». De chez elle, il faut que je m'achemine vers la «vallée» du Neu-Wcimar-Verein !

1) Eduard L. (geb. 1S30), spater als Componist der Fanstmusik und zahlreicher poesievoller Lieder besonders erfolgreich, Murde 1858 unter Liszt Hofmusikdirector, nachmals Hofcapellmeister und Generalmusikdirector in Weimar. Liszt fiihrte 1857 seine Oper »Laudgraf Ludwig's Brautfahrt* auf.

Vous êtes très amoureusemeut priée de ne pas trop songer à M'' le curé , et de revenir bientôt auprès de Magnolet et Fainéant.

J'ai invité Laucliert ') — et vais paraître pour vous admirer et vous adorer; car vous êtes vraiment admirable et adorable !

GouUon s'élève aux plus hautes cimes de la poésie. II vient de me comparer à l'Orphée, comme jamais personne ne s'en était avisé, en me disant que je ne devais pas plus sortir de mon lit sans sa permission expresse, qu'Orphée n'aurait dû regarder Eurydice avant d'avoir quitté l'Elysée , sous peine de perdre aussi bien que mou aïeul musical, le fruit de mon labeur de fainéantise! Supposant vous complaire par mon obéissance aussi passive que peu convaincue, je me suis refourré dans mes draps, rêvant à Orphée, Beethoven, vous, ma Muse, et vous adorant.

Je suis tout triste pour vous, et très heureux par vous! Mon mal de jambe est tout à fait bien, il n'y a plus trace d'inliammation — et je viendrai dans une heure vous souhaiter bonnes Pâques.

Très, très, très bo7ijour, infiniment chère! Suivez mon exemple cette fois, et guérissez bientôt. J'écris à Bronsart, et voua porterai ma lettre dans une heure.

I) Ein in Iloflcreisen sehr boliebter Portriitmaler, der auch Liszt portriitirte.

Soyons doux pour les doux! Cornélius est du nombre. Pour le moment, il est déjà parti — et son bon cœur saignerait d'une leçon comme celle que vous voudriez lui voir a])pliquée. Il prendra d'autres façons, d'autres habitudes — tout naturellement.

Je viendrai vous voir aussitôt que Goullon m'aura émancipé, sur quoi je compte avec certitude, l'inflammation ayant entièrement disparu.

Vœux et bénédictions, très chère et unique. Je me sens très bien ce matin, et songe, en chevauchant à travers cliamps, à mes Idéale ^).

Ma pauvre, très chère et adorée a encore passé une mauvaise nuit, tandis que ce gueux de Fainéant dormait comme uue marmotte! Mais bon Dieu «qui est ressuscité» mettra bientôt l)on ordre à votre seiatique et à Tindisposition de Magnolet, comme II a déjà chassé les vilenies de Fainéant. Alors nous irons tous trois Le remercier, et Le prier de nous faire pratiquer sans retard les vertus qui découlent du sacrement, dont Bourdaloue^) parle si bien. J'ai encore pour une couple d'heures de travail à mon Purgatoire, car Dingelstedt m'a empêché de finir hier. Ensuite je viendrai auprès de vous et Magnolet.

[April 1857.]

Il n'y a plus depuis hier soir ni inflammation, ni suppuration — seulement un peu d'enflure. Plutôt la tension est demeurée, et voilà pourquoi je préfère ne point me lever, jusqu'à ce que je puisse bien appuyer le pied, comme c'était

1' Symphonische Dichtung Liszt's.

2) Grosser franzusiscber Kanzelredner unter Ludwig XIY.

déjà le cas ù la fin de la semaine passée. Même avant-hier il n'y a pas eu d'inflammation proprement dite , c'est-à-dire qn'aucune rougeur ne s'était établie autour de l'endroit en soufirauce. 11 est possible que le lait de Wedel appliqué tout le long de la jambe, m'ait valu le bénéfice de rester 2 ou 3 jours de plus au lit. D'autre part, les croûtes tombent, et j'aurai bientôt la jambe entièrement nettoyée. Voilà l'exacte vérité sur mou petit mal, que je vous supplie de ne pas prendre plus au sérieux qu'il n'y a lieu. Il me vient, il est vrai, aussi mal à propos que possible, puisque cela m'empêche de vous aller voir, et de vous dire ce que je ne saurais jamais assez vous répéter.

J'écrirai volontiers à Smetaua ') aujourd'hui ou demain. Envoyez-moi sa lettre par Magnolet, avec celle de Martha, à laquelle je voudrais aussi répondre.

Bonsoir, très chère et uniciue ! On a eu peur de l'orage et du chemin de fer. Et voilà ce pauvre Fainéant qui est obligé d'aller dormir, sans vous dire bonsoir. Il en est tout marri, je vous assure, et vous attendait le cœur aussi endolori que le pied, lequel du reste semble aller mieux. J'ai écrivassé une partie de la soirée, et plus tard Magnolet m'a lu quelques pages du 2""' volume de Stahr, qui ont de l'intérêt. Nous avons soupe à trois avec ]\Iiss Auderson, et je me suis livré à des bombances de compote, ce qui ne troublera guère mon repos. Bonne nuit, et à meilleur réveil demain matin!

Le Grand-duc m'invite pour 4 h. ^/2 à dîner, à Ettersburg. Je crois qu'il faut que j'accepte.

1) Friedrich Sm. (1824 — 84i, der géniale bohmische Componist, dessen sich Liszt von Anbeginn liiilfreich annahui. Siehe La Mara, »Briefe an F. Liszt <. L Nr. 71. [I. 71 u. Il;i.

Encore un mot, uu serrement de cœur et d'âme, avant que je ne parte d'ici! Gardez la paix en bon Dieu, et soyons un eu Lui!

Grâces soient rendues au Ciel de vos douces et chères lignes. Puisque le «mieux abstrait» inventé par Goullon continue, espérons que le bien concret et positif reviendra enlin, et que très chère Minette aura bientôt santé, bonheur et prospérités à la fois. Fainéant continue de faire sentinelle aux abords du Musikfest^ comme c'est sa coutume eu pareille occasion. Ma présentation au comité à l'hôtel de ville, hier matin, a plutôt produit uue boune impression sur ces Messieurs, parmi lesquels se distinguent par des sentiments bienveillants eu ma faveur, le président van Houten, possesseur de plusieurs quatuors d'instruments à archet, deux violons, viola et violoncelle — de Stradivarius, de Guarneri, d'Amati et de Magini — ce qui fait uue collection probablement unique en Europe. Puis l'architecte de la ville nommé Ark, et uu poète célèbre par des poésies dans le dialecte de la contrée, nommé Joseph Millier. Ce dernier vieut de m'envoyer avec des inscriptions très flatteuses plusieurs de, ses petits volumes, et aussi un petit recueil de poésie catholique: «■ MuttergotLs- >Strilusslein zum Maimonate.» Après quelques explications qui m'avaient été demandées, le Bourgmestre Dahmen m'a conduit dans la grande salle de l'hôtel de ville, pour me montrer cette localité. Malheureusement elle ne se prête guère à uue grande fête musicale, à cause des grands piliers qui traversent tout le milieu de la salle, et empêchent d'une part que le directeur soit vu de tout le personnel, et de l'autre divise aussi le public en deux moitiés, ce qui sera nécessairement d'un fâcheux eÔet pour l'impression générale.

]) Liszt batte sich zur Leitung des Niederrbeiuischeu Musikfestes in Aachen bereit finden lassen. und schreibt von dort an die Fihstin.

Dans cette salle se trouvent les grandes fresques de Rethel, dont la composition m'a paru grandiose, et marquée au coin du génie. Rethel partage le sombre sort de Schumanu, dans une maison d'aliénés à Berlin, et le vulgaire dit que c'est par suite de vanité blessée. Il n'a pu achever que la moitié de sa tâche, et c'est son élève Kehren qui a été chargé de peindre le restant d'après les cartons de Rethel. On m'a raconté qu'on lui a fait ici beaucoup de mauvaises chicanes, et il a eu à essuyer les critiques les plus acerbes de la part des < entendus» qui ne s'entendent pas plus à la peinture qu'à la musique — les secrets et le mystère de l'art ne se révélant guère au gré de l'arrogance et de la médiocrité. Je retournerai à ces fresques avec Kehren, et tâcherai de vous en parler avec plus de détail.

A 1 heure, j'ai dîné à trois avec Suermondt') et Walbriil, M'"® Suermondt étant allée passer la journée à une petite maison de campagne très champêtre , sans luxe aucun , à une demi-heure de la ville. Nous l'y avons rejointe avec Turanyi^) vers 6 heures, et j'ai fait un bout de promenade avec elle sans ressentir le moindre inconvénient. A 10 heures j'étais dans mon lit — et avant de partir vos lignes m'étaient parvenues.

Ce matin j'ai lu quelques pages de l'esthétique de Vischer, que j'achèverai en entier, car j'y prends goût et intérêt. Sa critique de Hanslick est parfaite, et je commence à prendre meilleure opinion du «pédant». Vers 1 1 heures j'ai fait une demi-douzaine de visites avec Suermondt, aux trois bourgmestres d'abord, dont l'un vient d'être fait Comte par le Pape, ce qui naturellement a été le sujet de toutes les conversations de la ville; à Millier et à Sachs, rédacteur du journal d'Aix, qui me paraît avoir d'assez bonnes dispositions à mon égard. A 2 heures, van llouten, Sachs et quelques autres sont venus dîner chez Suermondt — et à 7 heures j'irai à la répétition. Avant de sortir ce matin, j ai écrit quelques lignes à llillcr

1) Liszt wohnte bei S., einem Kunstmiicen.

2) Stlidtischer Capellmeister iu Aaclien.

et à Bronsart, que j'eugage à venir me voir avant le coup (le feu des répétitions générales. J'ai vu aussi la salle du théâtre qui est d'une acoustique très favorable, et suis très satisfait de l'excellente disposition des pupitres et de l'arniugenient général. Kous aurons 52 violons, Ki violas, 1!J violoncelles et 13 contrebasses. 11 y a vraiment de quoi ravir Berlioz lui-même.

Veuillez faire dire à M'"*^ Milde que je l'attends avec anxiété. Elle sera logée dans la même maison que moi chez les Suermondt, ainsi que M™^ Pohl. Rappelez aussi à Cornélius qu'il m'envoie par M™® ]\Iildc la partition et la partition de piano de V Enfance du Christ et cliargez-la aussi d'un paquet de mes cartes de visite, qui ont été oubliées. Pauvre chère, c'est vous toute malade que vous êtes, qui avez voulu faire la besogne de mettre le papier dans mon buvard, de ranger les enveloppes, la cire à cacheter et les plumes. En y pensant ce matin, je ne pouvais m'empêcher de pleurer d'attendrissement! Dépêchez de suite Cornélius aux Milde, afin qu'ils soient ici au plus tard Mercredi matin. Les autres Weymarois seront très bien accueillis et j'ai soin de leur faire bon lit de mon mieux. Pour M'"® Milde je la réclame à cors et à cris. Après avoir vu la salle ce matin, je suis persuadé qu'elle fera un grand effet.

Dans la situation donnée je n'irai probablement pas à Cologne, avant les jours de Pentecôte; mais peut-être y passerai-je ime demi-jouruée après. Ma sauté se consolide, et on me trouve bonne mine. Puissé-je vous retrouver guérie et alerte, et vous saluer déjà quelques stations avant Weymar. En attendant, saluez Magnolet pour moi, et faites aussi toutes amitiés à Scotland, ainsi qu'au rossignol qui chante dans le petit fourré d'arbres du jardin de l'Altenburg. Tout à vos pieds et en votre cœur. F. L.

22 Mai 57 [Aachen].

Zrô.

23 Mai, Samedi, 5 heures.

Je viens faire ma causette quotidienne avec Minette, dont J'embrasse d'abord les clières petites mains un peu amaigries, par suite de vos excès de régime. Pour commencer, je vous apprendrai que je n'ai rien de nouveau à vous mander, si ce n'est que ma chambre s'est enricliie de trois têtes de belle peinture, que Suermondt est venu lui-même appendre ce matin. Il est eu train d'arranger toute la maison, et se trouve fort embarrassé de la quantité de ses tableaux. Le premier tableau est un fort beau portrait de Gluck, peint par Kupetzky •' — ■ l'original pouvait avoir alors à peu près mon âge. Le second un S' Jérôme de Ribera, dont Suermondt a envie de me faire cadeau — et le troisième une dame néerlandaise avec l'énorme collerette d'usage au 17'"^ siècle. Le S* Jérôme est d'une admirable énergie, et tient à la fois de l'anachorète, du Titan et du Faust. Quant à la dame patricienne néerlandaise, elle me paraît bien peinte, bien lustrée, et d'une aménité accorte et digne. Tout en ne faisant pas trop de façons, elle semble commander qu'on en fasse avec elle!

Tout à l'heure j'ai eu la visite du correspondant d Hrard à Cologne, M"^ Heinemann, qui m'a informé que M""^ Erard envoyait un piano exprès, très grand format, pour être mis à la disposition de Hans. En outre, Heinemann m'a quasi annoncé la visite de Hiller pour Vendredi prochain, premier jour de répétition générale. Hiller dirigera probablement le Mimhfrst de Mannheim, Lachner^] se trouvant assez indisposé.

La fête champêtre pour laquelle j'avais été invité, aura lieu Mardi prochain, comme faisant i)artie du programme des fêtes en l'honneur du retour de lîome du Cardinal Archevêque Geissel. Je me priverai du plaisir d'y assister. Mon ami

1) Johann K., ausgezeichneter deutscher Portriitmalcr (1067— 1740).

2) \'iucenz L. (1811 — 93), Brader von Franz L.. wai Hofcapellmeîster in Mannheim.

Bisclioff est parti cette nuit avec le Cfilner Mlinnergesangverein pour Londres, et par conséquent brillera par son absence au Musikfest d'ici. Le Munnergesan(jverein m'a envoyé son livi'et, relatif au voyage de cette année. J'ai dîné en tête-à-tête avec mes hôtes et dormi après. A 6 heures, j'irai à la répétition de VEnfance du Christ^ et demain matin à 7 h. Y'i j'assisterai à une messe basse, qu'un chœur d'enfants des écoles accompagne de cantiques. Walbriil qui a eutendu la musique du dôme à la fête d'avant-hier, m'a assuré qu'elle était fort mauvaise, ce que je n'ai pas de peine à croire. Je termine par où j'ai commencé, en vous embrassant les pieds et les mains, et en vous disant merci de vos chères lignes, qui me sont arrivées ce matin.

Lundi matin, 25 Mai.

Hier matin, je suis allé avec Turanyi à la messe à 7 heures '/2 ^^^ dôme. Les enfants de la Domschule^ dont une bonne partie des voix a déjà mué, chantent à cette heure des cantiques et psalmodies , qu'il m'intéressait d'entendre. Une modulation de ces psalmodies qui blessait l'oreille de Turanyi, me parut belle — quoique défigurée dans l'exécution par des dissonances accessoires. Dans la soirée, Walbriil me raconta qu'il avait assisté à un sermon du Père Roh, un des plus renommés prédicateurs parmi les K. Pères, et je regrette beaucoup de ue l'avoir pas appris plus tôt, car je n'aurais certainement pas manqué de l'entendre. Je tâcherai de réparer cette omission involontaire au plus tôt, et s'il y a lieu, je ferai la connaissance du P. Roh. Les R. Pères possèdent une maison à Aix, mais se tiennent fort sur la réserve à l'extérieur, d'après ce qu'on m'a assuré. L'institut du S. Cœur, situé à une très petite distance de la ville, compte plus d'une centaine de demoiselles pensionnaires. Au retour de la messe, j'ai passé une couple d'heures en tête-à-tête avec Turanyi, et lui ai joué ma Messe qu'il trouve admirable et en progrès sur celle de Beethoven. Il a fait pour sa part aussi une

demi-douzaine de Messes, dont il m'a communiqué trois dans l'après-midi, ainsi que quelques autres compositions — entre autres Die Macht des Gesanges von Schiller, pour chœurs, soli et orchestre — des Ouvertures, Quatuors, Lieder, Symphonies, le tout inédit. D'après mon humble opinion, ces œuvTes sont plus à leur avantage dans cette ombre manuscrite, malgré les qualités d'expérience, de savoir et d'acquit qu'elles dénotent. Il lui manque comme à beaucoup d'écrivains un je ne sais quoi, qui est absolument nécessaire à mon entendement — et il sait trop bien à l'avance ce qu'il veut faire, pour bien réussir à le faire. De fait, j'ai passé c[uasi toute ma journée avec lui. De 9 heures à midi, à lui montrer ma Messe et parcourir la Cantate de Bach, l'après- dîner de 5 heures à S h. '/2, à prendre connaissance de ses ouvrages. Dans l'entretemps j'ai reçu une ou deux visites, et dîné avec le beaufrère et la belle-sœur de Suermondt. Les deux frères ont épousé deux sœurs Coqueril, et il y avait encore à table une troisième sœur non mariée, de 24 ans environ. Il m'a semblé que l'occasion était bonne pour produire mes petits talents de pianiste après le café. Je leur ai joué une couple de morceaux, en guise de remercîment de l'obligeance et des égards qu'ils continuent de me témoigner.

Milde vient de m'écrire qu'on lui refuse la permission de venir à Aix, et que sa femme ne pourra arriver que le Jeudi matin, à cause d'une représentation des lustige fVeiber, qu'il trouve passablement unlustig. Veuillez encore faire dire à M™*^ Milde que le Musikfest l'attend, comme la terre sèche attend la rosée. Je la prie de venir droit chez moi, à son arrivée. Sa chambre est préparée, au même étage que la mienne, et elle peut être assurée qu'on la choiera et dorlotera. Faites-lui recommander aussi d'apporter avec elle les parties d'un ou deux morceaux qu'elle devra chanter au troisième concert. Peut-être la prière de Geneviève qu'elle a chantée à Leipzig, ou bien celle du Tannàliuser, dont on pourrait faii'e copier les parties en toute hâte. En sus quelques cahiers de Lieder de Schubert et Schumann. Je compte aussi sur un petit paquet de cartes de visite, et 3 exemplaires du Kiïnstler-

chor^ que vous ferez remettre soit à M"'*' Milde, soit aux Pohl ou Singer.

Que les anges de bon Dieu vous fassent leur Musikfest dans votre grand et doux cœur, très infiniment chère! Tendresses à Furet-Schaliatte, et toutes deux n'oubliez pas votre

Fainéant.

Mardi matin.

Les répétitions générales avec le personnel d'Aix, orchestre et chœurs environ 300, qui forme le noyau d'exécution du Musilxfest^ ont commencé dans l'après-midi d'hier Lundi. 11 me tardait de faire connaissance avec mes exécutants et mes chanteurs, avec lesquels j'espère établir dans très peu les meilleurs rapports. Malgré toutes les sottises qu'on dit et qu'on imprime sur mon compte, j'ai toujours remarqué que le personnel musical au moment de l'exécution, bon gré mal gré, se sentait entraîné vers moi, et me suivait avec feu et docilité. Ici il en sera indubitablement ainsi. A mon entrée, on m'a salué avec les fanfares d'usage, et je compte qu'après les derniers accords du Musikfest^ les applaudissements de la grande majorité s'y joindront. Les Suermondt me racontent que mes façons ne déplaisent point, de sorte que ma personliche Liebensioûrdigkeit se trouve dans une assez bonne assiette. Il paraîtrait même que les membres de l'opposition commencent à se rallier et à se fusionner, en voyant combien peu de fondement avaient les sottises débitées sur mon compte.

Ce matin je ferai une seconde répétition avec l'orchestre séparé, et le soir à 7 heures avec les chœurs et l'orchestre. V Enfance du Christ n'a été apprise qu'à contre-cœur, ainsi que je le prévoyais. Ce néanmoins l'ouvrage marchera bien, et fera un bon effet. Pour ma part, je ne l'admire que dans une certaine mesure. Aussitôt mon Elisabeth terminée, il faut que nous composions le Christ^ dans le sens que nous donnons à cet ouvrage. Si vous vous chargez du canevas, Cornélius fera très bien les vers, en prenant l'Évangile et Riickert pour

appuis. A propos de Cornélius, dites-lui de ma part, que sa traduction vaut mieux que le texte original en beaucoup d'endroits.

Vers 3 heures, Walbriil m'a invité à prendre le café avec le R. Père Roh, qui est en bonnes relations avec le D"" Rodenburg, médecin, chez lequel Walbriil demeure. S'il y a lieu, je tâcherai de faire bonne connaissance avec lui, et me propose d'assister aux premiers jours à l'une de ses prédications.

Ma mère m'a écrit pour me demander de venir à Paris, ce dont je m'abstiendrai pour le quart d'heure. Je vous envoie simplement sa lettre, comme une distraction. Pour vous faire assister complètement à mon petit train de vie d'Aix, il faut que je vous dise que la salle à manger est au rez-de-chaussée, et ornée de deux tableaux, placés vis-à-vis l'un de Tautre. J'occupe le «haut bout» de la ta])le, M'"'' Suermondt est à ma gauche et lui à la gauche de sa femme. Le tableau à ma gauche représente un énorme pélican, entouré de canards chinois et autre même volaille qui se complaît dans son activité de barbotement, tandis que le pélican les considère à la façon du P*'® Metternich: i-der auf solche Einzelheiten nicht einjehen ]<anny>. C'est bon Dieu Jésus-Christ qui est sur le tableau opposé, avec S^ Pierre et S* Jean et un champ de blé, et traite le sujet des disciples d'Emmatis. Je ne sais si Suermondt, en les plaçant là, a songé à l'analogie qu'il y a entre le pélican et Jésus-Christ. Ce dernier tableau est peint par Otto Rethel, frère d'Alfred, qui a commencé les fresques de l'hôtel de ville. Les deux frères appartiennent à l'école de Diisseldorf — et le pélican est de Hondekœter, 1G60. Le salon avec le piano d'Erard et le Velasquez est entièrement mis à ma disposition pour recevoir des visites. Tous les meubles sont recouverts de velours vert foncé, ainsi que ceux de la pièce attenante, dans laquelle se trouve entre autres tableaux de choix une admirable tête d'étude de Rubens. Dans ma dernière lettre, je vous ai raconté que Suermondt avait placé trois tableaux dans ma chambre. Ayant à sortir, j'ajoute seulement, pour vous prouver combien les voyages contribuent à mon instruction, que parmi les trésors pré-

cieiisement conservés ici au dôme, se trouve le cor de chasse de Charlemagne avec cette inscription, demeurée mystérieuse et incompréhensible au dire des archéologues, et que pour ma part je comprends si bien: Dein Ein.

Bronsart m'écrit qu'il arrivera probablement ce soir. Les dispositions peu bienveillantes de Berlioz à l'égard de mon activité et de mes tendances ont transpiré ici — et ne contribuent pas à mettre Berlioz en meilleure lumière, car le gros des gens explique cela simplement par l'envie, et ne se trompe peut-être pas entièrement. J'écrirai demain à Daniel, dont la lettre me parvient à l'instant avec celle de Bronsart.

Jeudi, 6 heures du matin.

J'ai vu le K. Père Roh, et tâcherai de le revoir avant de quitter Aix, après l'avoir entendu prêcher Dimanche prochain. Cornélius dont il s'est souvenu tont affectueusement, et auquel il m'a chargé de faire ses meilleurs compliments, vous donnera la description du physique du personnage. Il n'est dépourvu ni d'embonpoint ni de pétulance , ni de cette bonhomie maîtresse, qui embarrasse fort les habiles. Sa conversation est d'un flot assez vigoureux, et ses façons accortes, plutôt enjouées, avec uue pointe de gaieté. Es geht sehr ffut, me dit-il, avec le grain de malice permise, et quasi en se frottant les mains — quand je lui remarquais que le procès de décomposition intérieure du protestantisme ne laissait pas que de faire sa besogne sans perdre de temps. A ce propos il me raconta qu'il avait autrefois fait un ouvrage, dans lequel il avait pris la peine de consigner les protestations successives du protestantisme contre les vérités, une à uue. De fait, le protestantisme avait renié la Voie, la Vie et la Vérité, en se détachant du tronc de l'Église. En joignant ensemble les pierres détachées de l'édifice d'erreur et de mensonge, établi par les docteurs du protestantisme, on verra qu'il n'y a pas une vérité de la foi chrétienne, que l'un d'eux ou plusieurs d'ordinaire, n'aient cherché à détruire. Ils

arguent de la Bible, dit-il, mais s'ils voulaieut être de bonne foi, ils seraient obligés de convenir qu'ils n'en laissent subsister pas une page, pas un verset, depuis la Genèse jusqu'à l'Apocalypse — de sorte qu'il leur reste à peine der Fappendeckel, sur lequel ils feraient bien d'inscrire le titre de l'ouvrage du Prof. Bauer de Tiibingen: Mythologie der Hebnier. Du reste, Koh trouve que la dialectique catholique s'est trop longtemps attacliée à polémiser contre le protestantisme. Mieux vaut, selon lui, se renfermer à lui opposer une fin de non recevoir pure et simple, en démontrant, ce qui est très aisé, que ses docteurs n'ont pas les titres nécessaires pour comparaître au tribunal de la foi — sans faire entrer en ligne de compte les cliancellements et aberrations de leur raison, laquelle n'a aucune «raison d'être». Nous avons causé de la sorte pendant une bonne demi-lieure, avec accompagnement de café, de cigares, et même d'un petit verre de bon cognac — choses que le K. Père ne prohibe pas, lorsqu'on en use dans une certaine mesure. Le D^' Miiller que je vous ai uoumié, me raconta hier que dans une controverse, il avait poussé Koh jusqu'à admettre non seulement l'âme des bêtes, mais encore la subsistance de cette âme après la mort. J'imagine que le K. Père en faisant cette concession peu dommageable aux intérêts de la catholicité, ne pouvait qu'approuver intérieurement ([ue chacun, sans en excepter Miiller, prêchât pour soi, ou à tout le moins pour son Saint. Or les bêtes sont des espèces de Saints pour les esprits forts! Je suppose ([u'il accorderait également indulgence pléuièrc aux scrupules théologiques de M'"® Patersi! Pour lui servir un peu de mon crû, j'e lui ai parlé de ma façon de concevoir la musiiiue religieuse en notre temps auquel il semble réservé d'entamer plus profondément qu'on n'était à même de le faire jusqu'à présent, le côté exégétique. 11 me raconta qu'il avait pleuré à chaudes larmes eu entendant dernièrement la première Messe de Beethoven. Puis nous avons jasé sur la situation inévitablement fâcheuse de la musique d'Eglise, et le goût peu éclairé des hauts prélats en matière d'art.

Les Pohl sont arrivés avant-hier soir, lironsart hier matin.

lia M ara, Liszt-Briefc. IV. 21

Il y a eu grand dîner officiel chez les Suermondt hier, avec bourgmestre, Colonel commandant, etc. Après le dîner, la musique de régiment a exécute' plusieurs morceaux de Tannhliuser et Lohengrin^ et aussi sur ma demande le Facheltanz de Meyerbeer.

Voici Suermondt qui m'arrive, et j'aurai fort à faire tous les jours-ci. En somme, j'ai très bon espoir de la réussite du Musikfest. Ci-joint je vous envoie la lettre de Ililler') et un bout d'article d'un journal d'ici: Echo der Gegemoart.

Dehi Ein.

Mardi, 7 heures du matin.

Vous m'avez porté bonheur , et depuis hier soir ma victoire, comme disent les Suermondt, est complète ici. Les FestkUinge'^] ont eu aux répétitions un succès d'orchestre. Aussi l'exécution avait-elle beaucoup d'entrain et de feu — et les salves d'applaudissements et de bouquets qui ont éclaté aux dernières mesures , me rendent la modestie aisée. Quant à Berlioz, il a été impossible de le sauver, malgré tous mes efforts. Saus la maladie de Dalle Aste''), qui n'a pas pu chanter deux notes hier soir, et avait déjà été obligé de quitter la salle après le premier récitatif du Messie^ sans cette fortunée maladie qui me rendait possible de retirer sans couardise la première et la dernière partie de la trilogie de Berlioz

— il était à prévoir que l'ouvrage aurait fait une chute désastreuse. Schneider a très bien chanté le récit de la Fuite en Ecjypte^ et M™® Suermondt s'est conduite en héroïne dans l'organisation du chœur invisible. Elle donne avec sa sœur le bon exemple de se poster tout au haut de l'orchestre, derrière les timbales, justifiant ainsi parfaitement les armes — 5 coqs

— et la devise de son père <! Courage to the last»^ dont je vous envoie l'empreinte. Tous les morceaux du concert ont

1) Hiller's Briefe an Liszt siehe: La Mara, »Briefe an Fr. Liszt« IL Nr. 75 u. 77.

2) Syniphonische Dichtung von Liszt.

3) Bassist.

marché :\ merveille , et quoique Dalle A.ste nous ait fait défaut — je n'ai rien changé à l'ordre du programme, lleinthaler '), l'auteur de l'oratorio JephU'^ exécuté avec succès à Cologne, Londres, Berlin, Erfurt, etc., s'est chargé de la partie de basse dans le dangers Fluch'^]. Seulement j'ai dû retrancher la première et la dernière partie de VEnfance du Christ^ et terminer le concert par un admirable chœur et une Fugue colossale avec trois trompettes de Bach. Le grand succès de la soirée était pour la Symphonie de Schubert et ma liebensivilrdige Persnnlichheit^ en honneur de laquelle on a fait aux FestMUnge un accueil, qui m'a tout à fait surpris et dont vous pouvez être contente. Bronsart et Biilow vous écrivent par la même poste. Ainsi que je l'espérais et vous le disais avant mou départ, ma réputation de «directeur» est brillamment établie, et mes adversaires seront forcés de battre en retraite sur ce point. Sur les 550 personnes du personnel chantant et exécutant, il y en a certainement plus de 500 auxquelles je conviens, et qui me suivent avec une sorte d'attachement, qui est le résultat de l'autorité musicale que j'exerce, et maintiendrai de plus en plus.

Que bon Dieu soit loué et béni du mieux que Wedel et (Joullon constatent dans votre état. Prenez patience, très adorable et iniiuiment chère fiancée, sœur, amie, aide et support, joie, bénédiction et gloire de ma vie! J'espère vous revoir Dimanche , car je ne sais si je pourrai partir d'ici avant Samedi. S'il m'était possible, je voudrais m'arrêter quehiues lieures à Wesel chez le père de Bronsart, et aussi à Wolfenbiittel chez Holle. Je vous écrirai encore demain, pour vous donner des nouvelles du concert de ce soir, dont le succès me paraît certain. La Milde a un succès prodigieux. Elle est le star du Musikfest^ et même ma partie adverse la porte aux nues. Hiller, les Colognais et le Diisseldorfois en sont ravis. Je réserve tout ce petit paquet d'histoires pour nos

Ij Cari R. (1822 — 97, nacliuials stiUlt. Musikdirector , Domorganist und Dirigent des Doiiicliors in Hreuien. 2 Von Sclmmaun.

«Causeries» du Lundi, Mardi, Mercredi, etc. Mon heure de congé sonnant bientôt, je ne songe plus à ce qui m'entoure — pour vous envoyer toute mon fime, ainsi qu'à très chère et douce Maguolette!

Mercredi, 8 lieurcs du matin.

Dans tout ce qui ui'arrive d'heureux comme dans tout ce que je fais de bien, c'est vers vous que remontent ma pensée et mon cœur — car c'est à vous que je dois d'être le peu que je suis! Ce sentiment qui remplit toute mon âme est mon repos, mon bonheur, ma gloire, et me suivra au delà de la tombe, ou plutôt m'y précède, car c'est par vous et en vous que mon âme aspire au Ciel!

La circonstance d'Aix m'a été favorable. Tout a bien réussi — mes amis sont très réconfortés, et la partie adverse quasi décontenancée. Le concert d'hier a parfaitement marché d'un bout à l'autre. Il a été fort question de répéter les Festldange^ qui ont fait sensation ici. Mais comme le concert devait être selon la tradition terminé par un chœur — V Hallelujah de Hândel — et que l'ovation préparée, habituelle aussi en pareille circonstance, convenait le mieux pour la clôture, il a mieux valu ue rien changer au programme. Miiller, dont je vous ai parlé et qui fait partie du comité, a fait pleuvoir après le Hallelujah un millier d'exemplaires de toutes couleurs, de la pièce de vers que je vous joins ici, et qui exprime parfaitement le sentiment de la grande majorité. Eu même tempsla fille du bourgmestre, M'^® Dahmeu, jeune et jolie personne, m'a remis une couronne de lauriers, aux acclamations de toute la salle, avec accompagnement de faufares et d'une pluie de bouquets. Le succès de la Milde tient du prodige. Singer a été très applaudi ainsi que Biilow, qui a joué comme un lion. Hiller l'a fait complimenter par une tierce personne sur sou talent d'exécution, regrettant seulement qu'il n'ait pas choisi un autre morceau.

Après le concert, je m'étais in^ ité chez les van der Ilope,

à l'hôtel Nnellens. Une partie de la Liedertafcl s'y est rendue pour me faire une sérénade. Dans le salon voisin, Hiller soupait avec quelques Colognais, peu charmés de la réussite du Mnsikfest d'Aix. Quoique j'aie dû traverser cette première pièce, pour arriver chez M™^ van der Hope, nous ne nous sommes même pas salués avec Hiller. Après souper, en reconduisant M™" van der Hope, j'ai tiré un peu à gauche pour éviter de passer trop près du gros personnage de mon ancien ami! A 1 1 heure ce matin , a lieu la séance du quatuor des Weymarois: Singer, Stor, Walbriil et un remplaçant d'ici pour Cossmann. Biilow joue avec Singer la Sonate de Beethoven, dédiée à Kreutzer, et M""® Milde chante des Lieder de Franz et Schubert. A 2 heures, grand dîner chez un des trois bourgmestres, le C® Nelissen, et le soir grand bal, auquel l'excellent état de mes jambes me permettrait de danser. Demain matin, je ferai une visite au R. Père Roh — et s'il m'est possible, je partirai avec Bronsart dans l'après-midi pour passer la nuit à Wesel. Ne mécrivez plus ici ni ailleurs, car je ne sais comment j'arrangerai mon voyage, et quelle station je ferai à Wolfenbtittel. Dimanche je serai de retour à Weymar — et tout en vous et bon Dieu!

Je viens vous dire bonjour, très infiniment chère , et vous dire que je ne vous quitte pas d'une minute en pensée. Votre douce tête continue à reposer là dans mon cœur, et puis je vois aussi Magnolette dans la glace qui est vis-à-vis de votre lit, tout à côté de votre broderie! Ise me grondez pas, de me servir de papier blanc. Mon pied étant par hasard beaucoup mieux aujourd'hui , je suis venu dîner Potsdamerstrasse et vous écris dans la chambre de Cosette, que j'ai trouvée de toute façon ti"ès bien: de santé, de tenue, de sens, d'esprit et de coem*. J'ai passé 2 heures avec elle dans la sou'ée

1) Liszt war fiir einige Tage in Berlin, um seiner Tochter Cosima die fiir ihro Vermahlung mit PI. v. Biilow erfordcrlichen Papiere zu iibergeben.

d'hier, cle 1 1 ;i 1 li. <ln matin, pour lui remettre et expliquer les différents papiers. Je crois qu'elle en a été très satisfaite, ainsi que M'"" de Biilow, qui l'a prise très en affection — et il y a, ce me semble, toutes les probabilités d'une union heureuse. Ce matin, M""^ de Biilow est venue me trouver, pour excuser Hans de l'apparente gaucherie du silence ([uil avait gardé vis-à-vis de moi à Aix — ce qui semble avoir pesé à Hans — et m'assurer de la joie qu'elle avait maintenant de ce mariage.

A 10 heures '/^ j'étais chez Briiggemann. Il m'a parfaitement accueilli en homme sérieusement pratique et pratiquement sérieux. Le point principal entendu et convenu d'abord, que les enfauts du jeune couple seraient baptisés et élevés dans la religion catholique, le reste ne souffre aucune difficulté. Par rapport au mariage protestant, il est seulement nécessaire que les bans soient publiés à l'église protestante. La cérémonie du mariage devient tout à fait superflue, et il vaut même mieux s'en abstenir à cause de la question de préséance. Légalement et religieusement cette cérémonie n'ajoute rien à la validité du mariage, et le texte de la loi prussienne est tout à fait positif à cet égard. Quand l'épouse est catholique, c'est au prêtre catholique que revient de droit la dispensation du sacrement, lequel a force de loi pour l'époux protestant. La célébration du mariage ne peut avoir lieu à l'église catholique, qu'après la publication des bans, faits conjointement par le prêtre catholique et le ministre protestant. Briiggemann m'indiquera demain matin l'homme de loi, qu'il croira le plus recommandable pour dresser l'acte notarial. A ce sujet il m'a fait la même question que M™*' de Biilow, si je croyais que cette formalité était nécessaire. Mais j'y ai tenu. Vers midi je suis allé chez M"" le curé, Propst Pelldram, un homme parfaitement bienveillant et distingué de manières. Il connaissait déjà Cosima pour lui avoir été présentée , je ne sais à quelle occasion par ]VI™® de Biilow. Je lui ai parlé de l'Abbé Bucquet'), et il m'a promis de publier les premiers bans Di-

]] Religionslehrer von Liszt's Kindern.

manche prochain, se montrant même disposé à abréger cette cérémonie, s'il y avait lieu. On n'aura pas à recourir à cette obligeance, à laquelle l'autorisent ses pouvoirs spirituels; car il me faudra 15 jours au moins pour l'efficacité de ma cure d'Aix, et le Dimanche, 2 Août, tout sera terminé, car les bans n'ont besoin que d'être publiés trois fois. Sur ma demande, Hans s'est présenté avec sa mère à 3 heures Y2 chez le curé, qui lui a confirmé ce qu'il m'avait dit, de sorte que tout est dans la meilleure voie. Demain Hans se rendra chez le ministre protestant.

Trejfïicher Freund , auquel j'ai envoj^é Hans au sortir de chez le curé, qui est logé très près du musée, viendra me voir demain à 10 heures et j'irai avec lui au musée voir ses fresques. S'il est libre, je l'inviterai à dîner ou à souper. Ce soir, je suis capable d'aller une demi-heure au Sommergarten^ situé en face du N° 132 d'où je vous écris. On y exécute la !)'"^ Symphonie sans le finale, et Cosima a bien envie de l'entendre. Après-demain je vous ferai une petite surprise d'envoi — et vous ne me gronderez pas. Je partirai dans l'après-midi vers T) heures pour Aix, en restant à Wolfenbiittel. Ne m'écrivez donc plus à Berlin passé demain soir, et faites mettre la lettre à la poste avant 8 heures, car plus tard elles ne sont plus expédiées.

J'ai lu Jeanne (V Arc de Daniel Stern — et dis comme Planche') que dans l'intérêt de l'auteur il serait à désirer que cela fut mauvais. Je vous envoie ce maigre volume, plus étriqu('' encore au dedans qu'en dehors, que j'ai augmenté de quelques notes. Que bon Dieu soit près de votre lit, et que Ses bons anges chantent incessamment dans votre cœur. Magnolet et Fainéant seront de concert, et toujours de concert à vous aimer et vous bénir.

Jeudi, 16 Juillet 57 [Berlin].

1) Franzosischer Kritiker.

Vendredi, 1 7 Juillet, 3 heures [Berlin].

J'enverrai domain matin mon billet au vieux du Cliimborasso, avec un bouquet que j'ai pri('. M'' Schrader, le propri('^taire de l'hôtel Brandebourg, de soigner particulièrement, en lui indiquant sa destination. Votre lettre m'est parvenue ce matin, chère adorée, pendant que trefflicher Freund était chez moi. Je lui avais fait demander hier par Biilow à quelle heure je le trouvais ce matin, et il est venu vers 1 1 heures. Briiggemann se trouvait encore chez moi en tête-à-tête, me parlaut de l'homme faisant fonction de notaire , qu'il me recommandait. Il n'avait pas d'abord reconnu Kaulbach, car au moment où celui-ci entrait, Briiggemann était sur le point de partir — mais tout sorti de la porte qu'il était dfyà, Briiggemann revint pour s'excuser de ne l'avoir jias reconnu de suite. Ils s'entretinrent près de 10 minutes très à la bonne et affectueusement sur Cornélius, qui est à Albano. Vers midi je suis allé au bras de Kaulbach au musée. Il m'a expliqué avec sa manière nette, précise, à la fois concentrique et concentrée, la composition de sa Blilthe Griechenlands et son nouveau tableau des Croisades. J'ai passé à peu près une heure avec lui au musée, jasant et fumant. Mon idée de composer tous ses tal)leaux du musée, peut-être sous le titre dus Drama der Geschichte^ ou quelque autre analogue, se fortifie. Aussitôt que j'aurai rencontré le poète qu'il me faudrait, je l'exécuterai — car tous les sujets s'adaptent merveilleusement à la musique, comme à la poésie. Il s'agit seulement de leur donner la forme que je sens d'instinct, mais qu'il n'est pas aisé de fixer de manière à ce qu'elle puisse être illuminée de tous les rayons de l'art. Vous rirez peut-être de ma suffisance, mais je m'imagine que je ferai comme disent les Italiens «una gran hella cosa».

A 4 heures viendront dîner chez moi Kaulbach, M™® de Biilow, Cosima, Hans, Kroll, Draseke, Viole et Dohm. Ce dernier est un homme d'esprit, collaborateur du Kladderadatsch et très bien disposé pour la Zukunftsmusik^ par conséquent lié

avec Hans et Cosette. Dans la soirée d'hier, je suis allé avec Cosette et les Biilow au Sommergarten, pour entendre la j)nie Symphonie. A 10 heures '/î j'étais dans mon lit. Mes jambes se portent et me portent vraiment très bien, et je puis vous assurer en toute exactitude, qu'il y a un mieux assez sensible. Demain soir je partirai d'ici après avoir encore revu le curé catholique, auquel je désire faire une petite politesse particulière, car il m'a laissé une excellente impression. La petite surprise de livres vous parviendra aussi demain soir. Malheureusement il m'a été de toute impossibilité de me procurer l'édition de Balzac que je vous destine et qu'on a fait chercher à travers tout Berlin.

J'espère que vous aurez lieu détre contente de Cosima, qui ne tardera pas beaucoup à vous venir voir à Weymar, après son mariage. La plus parfaite union s'est établie entre elle et M"*' de Biilow, et la fille de M™*' de Biilow. La catholicité des enfants était chose entendue entre Hans et Cosima depuis longtemps. Je salue Maguolette, et ne vous quitte et ne vous quitterai jamais — car vous êtes ma gloire et mon salut! J'applaudis à la couronne de bluets de INlagnolette. F. L.

Mercredi, 9 heures du matin, 22 Juillet [Aachen].

Si mes pieds s'éloignent de vous, les ailes de mon âme me portent tout droit sur votre cœur, mon seul home pour le temps et l'éternité! Amen!

Aucun accident ni incident n'a interrompu mon voyage, que le temps un peu rafraîchi par l'orage favorisait. Je suis arrivé ici en changeant une seule fois de wagon à Diisseldorf, où il faut traverser le Rhin à 7 heures du soir. J'employai S heures sur les 1 6 de route à lire les Mémoires de Chateaubriand qui m'ont intéressé au point de me rendre désireux de lire les volumes restants. Le style fouillé m'attache, et

1) Liszt hielt sich zum Gebrauch ciner Badecur in Aachen anf.

je m'accommode aussi du fouillé de la pensée politique et philosophique, sauf à en tirer ce qui me convient de préférence. Il s'y trouve un grand nombre de mots admirablement frappés, comme «tourner les mensonges en rehaussements de statues», «les vieilles gens se plaisent aux cachotteries, n'ayant rien à montrer qui vaille», «le monarque de notre choix conduit dextrement sa barque sur une boue liquide», etc., etc. Lors même que les récits pécheraient du côté de l'exactitude, et les portraits par celui de la ressemblance — ils n'en conservent pas moins leur valeur, de composition et d'art, à peu près comme les paysages de l'école idéaliste. Ce livre clôt bien la carrière de l'auteur du Génie du Christianisme^ et pourrait s'intituler le Génie du Chateaubriandisme. Je définirais ce néologisme: le mal du vague des passions se déjetant incessamment du centre à la circonférence des choses, et demandant aux contraires leurs contraires. A un plus ou moindre degré nous en sommes tous atteints, et n'avons guère le droit de le blâmer — nous trouvant au niveau du même blâme, avec moins d'avantages que lui!

Je me suis logé provisoirement à l'hôtel Nuellens, qui est très encombré, et où je n'ai trouvé qu'une petite chambre au rez-de-chaussée, donnant sur une cour de jardin. Rodenburg ^) est venu me voir . â 9 heures du soir hier. Il augure très bien de ma cure que j'ai commencée ce matin en avalant deux verres d'eau soufrée. A 1 1 heures, il m'accompagnera au bain, et je vous écrirai plus en détail les prescriptions qu'il me fera. Probablement on me permettra le café à petites doses, car la plupart des malades en prennent — et même un Schoppen de vin de Moselle à dîner, dont je me priverai par précaution. Sur la liste des étrangers, j'ai remarqué les noms de Branicki — le prénom n'est pas indiqué — et les Qtes Alexandre et Wladimir Komar, avec une C^^*' Alexandrine Komar mit Gesellschaftsdaine, notée à part et demeurant dans le même hôtel. Si Meyerbeer reste encore une quinzaine de jours à Spa, j'irai lui faire ma visite.

1 Liszt's Arzt in Aachen.

D'après ce que me dit Rodenburg, le temps d'une cure régulière prend en général 6 semaines, mais je compte bien en être quitte à moitié frais au plus. Ce ([u'il y a de certain, c est que je prendrai la clef des champs aussitôt que raisonnablement il se pourra. J'ai trouvé vos deux adorables lettres en arrivant, et attends celle (pie Maguolet avait commencée Dimanche soir, lors de mon arrivée à Timproviste. Que bon Dieu et Ses saints auges soient avec vous deux! Mon cœur vous chante un Psaume sans fin.

Jeudi, 23 Juillet 57.

A partir de Samedi, je prendrai mes quartiers aux bains de la Rose. J'y occuperai une petite chambre donnant sur le jardin, et contiguë à un cabinet où se tiendra Grosse. Le tout coûte 6 fr. par jour. Les bains se trouvaut dans la maison, je n'aurai à, sortir que le matin, pour me rendre à la galerie où l'on boit les eaux. Parmi les dessins que je vous ai apportés d'Aix, vous trouverez la vue de cette galerie, où je me suis promené pour la seconde fois ce matin à 6 heures ^j-i. Une demi-heure ajjrès, je me plonge dans le bain, à 2 G degrés de chaud, pendant 25 — .30 minutes. Puis je dtyeune avec du caf(' ou du thé, fume et travaille. Je m'arrangerai de façon à dîner à la carte avec un beefsteak au restaurant du Cur/iuus, situé vis-à-vis des bains de la Rose, et les jours (le pluie me ferai venir le dîner dans ma chambre. De ;< à 5 heures il y a musique dans le jardin ou la salle de ce Curhaus] j irai l'entendre assez régulièrement. Je me propose aussi de suivre les représentations du théâtre. Il y a 4 fois opéra par semaine durant la saison des bains, et point de Schauspiel. En ce moment, c'est M"" Krall'], engagée à Dresde, qu'Edouard mavait recommandée dans le temps, qui fait les délices des diUttanti. Je lai rencontrée hier à la re-

1) Wurde die Gattiu des spateren Wiener Hofoperndirectors Jauner.

présentation de la ZauberJJote, et irai l'entendre demain comme Alice dans Robert. C'est une assez gentille Viennoise, passablement bonne musicienne, prenant la vie avec gaieté, décence et commodité. Elle habite Dresde depuis plusieurs années avec sa sœur qui ne chante pas, mais s'occupe du ménage et voyage avec elle. Dans quelques jours on attend Formes, la basse-taille, et une M'"® Fortuni, première chanteuse de Madrid, où l'on ne chante guère. Plus tard viendra Steger de Vienne, et je ne sais qui encore. A défaut des lions, tigres et autres bêtes féroces, que la régie avait jugé à la fois plus économique et plus esthétique de retrancher hier, je me suis édifié de nouveau aux quelques maximes qui font mes délices dans la Zanherfliite. Je ne résiste pas à la tentation de vous en citer quelques-unes:

Bckltmen dnch die Liigner aile

Ein Schloss cor ihren Mimd;

Statt Hass, Vcrleunuhmg, schicarzcr frallc,

Bestande LieV imd Bruderhund.

Ihr holier Ziveck zcùjt deutlich an :

Nichts edler sci ah Weib and diann.

3fann und JVcib, Weih und Mann Reichen an die Gijtter an!

Ein Weih thiit ivcnir/, 2)latidert vicl!

Die Wahrlicit ist nicht immer gnf, Weil sie dcn Grossen icehe thut!

(Ordinairement on coupe ces deux vers!;

Ein 3Iann muss Eure Herzen Iciten ( Eraucnhcrzen) ;

Demi olxne ihn l^flerjt jedes Weih

Aus ihrem JFirknnf/skreis zu schreitcn.

Ein IVeiscr priift und achtet nicht, IVas ein vericorfner Pohel spricht!

Et enfin:

Ztoei Herzen, die vor Liebe brennen, Kann Memtchen-Ohnmacht 7iiemals trennen; Verloren ist der Feinde 3fnh', Die Gotter selbst beschntzen sic! Amen!

Rodenburg a très bonne opinion de mon entière guérison, par le simple moyen des eaux et des bains. Je conserve mon régime de Weymar, et m'abstiens volontairement de vin. Dans 3 ou 4 jours on verra si mes petites plaies se décideront à se fermer tout de bon. Pour le moment elles sont naturellement rouvertes, les bains ayant fait partir les croûtes. Je n'ai garde de m'en occuper en imagination, et me plais à croire qu'elles me laisseront bientôt en repos. Par la poste d'aujourd'hui je vous envoie, ou plutôt à Magnolet, la partition des Idéale que j'ai achevé de nuancer ce matin. Faitesla remettre de suite à Randekert, pour qu'il copie les parties sans retard — 6 premiers violons, (1 seconds, 5 basses et 4 violas. Le total devra être prêt pour le 15 Août. Ce soir je me mettrai à instrumenter les Marches de Goethe et du Grand-duc^ qui serviront d'entr'actes au Festspiel de Dingelstedt, le 4 Septembre i). Magnolet réussirait peut-être à déterminer Hoffmann à m'envoyer un texte pour l'hymne en question-). Faites inviter Hoffmann à déjeuner — le vin de Champagne fera mousser la lyre germanique.

A l'exception de Rodenburg, je n'ai encore revu aucune de mes connaissances d'ici. Suermondt était à Liège hier, et je laisserai passer 2 — 3 jours avant d'aller 'voir van Ilouten, Turanyi, etc. J'ai écrit 2 billets à Suermondt et MûUer. Je passe paisiblement mon temps à songer à vous et à jMagnolet. La correspondance de Goethe et Schiller m'est une agréable lecture, et j'y rencontre une quantité de passages s'adaptant parfaitement à la situation musicale d'aujourd iuii. Les sentiments et les idées sont d'une parfaite justesse, mais le cercle en est trop restreint pour nous intéresser vivement, et si l'on

1) Es galt der am 3. Scptember 1857 beginnenden Feier des Cari Augiist-Jubililums. Dabei wurde der Grundstein zuui Cari August-Deukniul gelegt, sowie dus Goethe-Schiller-Mouument uud die Wieland-Statue enthiillt. Dingelstedt's Thiitigkeit als Intendant begaun mit dieseiii Fcst.

2) Die betreffende Diclituug wurde, statt von Hoffmann von Fallersleben , von Cornélius ausgelûlirt. uud Liszt setzte sie ala »Wt'im;irs VolkHh'oiU in Aliislk.

retranchait de ces 2 gros volumes les noms de Schiller et Goethe, on ne s'en occuperait guère. La répétition incessante (l'une foule de circonstances tout à fait banales et insignifiantes, fatigue inutilement le lecteur. Les coquilles et les pelures sont en trop grande disproportion avec le fruit, et portent dommage au goût (pi'on prendrait à celui-ci — si quelque marmiton littéraire nous avait rendu le service de le dégager des enveloppes qui le surchargent.

Depuis que je suis arrivé ici, je ne me suis pas encore avisé d'avoir une idée quelconque et vis seulement par habitude de vivre, en songeant à vous. Dimanche, j'irai au sermon du Père Roh, que je tâcherai de revoir plus tard. Le journal d'ici, Echo der Gegenicart, que je vous enverrai, a annoncé d'une manière fort convenable mon arrivée. Dans le même N" se trouve comme «curiosissimum» que le Grandduché de Weymar n'a contribué que pour 1 fl. 30 kr. à la souscription du monument de Luther, qu'on se propose d'ériger à Worms. C'est le cas de dire avec Lamartine: «Il n'y a pas une idée qui contrepèse un écu!» Je n'ai pas eu de lettre de vous, ni hier ni aujourd'hui — probablement la poste du soir m'apportera de vos nouvelles. Je vous aime et vous bénis. F. L.

N'oubliez pas Tausig, et faites-moi savoir par Magnolette ce qu'il devient, car je m'intéresse beaucoup à lui. Amitiés à Scotland.

Vendredi, 24 Juillet, 4 heures.

Ce n'est que ce matin que m'est parvenu votre mot de Mercredi, et tout à l'heure celui de Jeudi, très infiniment chère. J'étais plein d'inquiétude , car j'imaginais que vous m'auriez peut-être écrit Mardi. En réponse à vos curiosités médicales, je demanderai à Rodenl)urg de vous faire une petite consultation par écrit sur ma cure, qui se réduit simplement comme je vous l'ai écrit hier, à boire de l'eau soufrée le matin,

et à me baigner une fois par jour. Dans quelques jours on verra les effets de cette méthode. Pour le moment, je me sens assez bien, et rien de nouveau n'est survenu dans le département de mes jambes ni ailleurs. On m'applique aussi une espèce demplâtre, dont j'ignore la composition, mais d'une couleur différente de celui que Goullon me prescrivait. Demain matin je prendrai possession de ma chambre aux Bains de la Rose, pour y continuer ma vie de réclusion. Je suis très occupé de mes Marches, que j'espère avoir terminées dans la huitaine.

Suermondt est venu me trouver hier, après mon dîner au Curhaus. Nous sommes allés ensemble à l'hôtel de ville, pour y revoir les fresques de Rethel achevées par Kehreu. Je marche d'une façon très ingambe, et plus que de coutume sur l'ordonnance du médecin. Ces fresques sont de la peinture grandiose, avec des tons de couleurs ternes et monotones. La simplicité de la composition s'allie bien à la simplicité des sujets. Dans le premier tableau: Charlemagne renverse la colonne d'Irmensul, dans la forêt (jui a fait place au dôme et à la ville de Paderborn, l'expression de la tête de Charlemagne dit bien: Vous voyez bien que la faiblesse des faux dieux doit céder aux hommes armés de la force du Dieu vivant. Les druides s'enfuient, et le peuple demeure plus consterné que convaincu. Dans le second tableau: Charlemagne bataille contre les Maures à Cordoue , et dans le ti'oisième il fait son entrée à Milan, après avoir battu le Roi des Lombards, Desiderius lU. Il y a du génie et de la vigueur dans toutes ces compositions — les groupes sont frappants, pleins de jet, d'ampleur, sans manière, et les chevaux et les bœufs ont de la vie. Le quatrième tableau représente le baptême de Wittekiud. La physionomie de celui-ci a plutôt un caractère d'expiation, que celui de la conversion. Le cinquième tableau: le couronnement de Charlemagne, n'a rien d'officiel. Le peintre a suivi la version historique, d'après laquelle le monarque fut couronné par Léon à l'improviste , pendant C[u il faisait sa prière de sénateur romain. Un groupe populaire de 3 — 1 personnes se lève en sursaut et s'éloigne,

effrayé de s'être trouvé si rapproché de tant de majesté. Ce n'est pas tout à fait de cette façon qu'on couronnera Louis Napoléon — et si Pie IX vient à Paris, il n'y aura point de surprise improvisée. Tous ces tableaux, auxquels s'ajoutent encore 2 ou 3 : la consécration du dôme, et le congres des souverains à Aix-la-Chapelle, ont le meilleur jour possible, et par leurs grandes proportions et leurs grands traits, font un effet très imposant. Ils ne sont ni trop haut ni trop bas, et cette magnifique salle de l'hôtel de ville est l'emplacement le plus favorable que je connaisse pour un pareil déploiement de l'art, car rien n'y détourne l'attention et ne porte dommage aux peintures.

Suermondt vient d'acheter à assez bon compte un magnifique van Dyck en grisaille , représentant une descente de croix. Il a la parfaite certitude que c'est bien l'original de van Dyck, ayant découvert une gravure fort rare de ce tableau, faite durant la vie de van Dyck, et s'applaudit intérieurement de ses consciencieuses études d'art, qui le conduisent à de si belles trouvailles. Sa femme, ses enfants et son frère ont été très malades. Dimanche soir, j'irai à sa campagne. Suermondt partira pour Paris et Manchester vers le 15 Aoiit, pour y voir l'exposition des tableaux.

Que bon Dieu et ses saints anges soient avec vous. J'espère être bientôt revenu à l'Altenburg, et alors nous prendrons notre café dans la chambre bleue! J'écrirai à Maguolet de mon nouveau logis de la Rose. J'ai trouvé ici plusieurs brimborions que je lui rapporterai. F. L.

Samedi, 25 Juillet 57. Bains de la Rose.

Je puis en toute véracité vous donner de bonnes nouvelles de ma cure, qui est dans le meilleur traiu. Non seulement il ne vient plus de boutons, mais encore les anciens gagnent meilleure mine, et se ferment à vue d'œil sans plus s'encroûter. Dans une huitaine de jours, j'espère en être quasi quitte — quoique Rodenburg tâche de me persuader que pour aller

sano^ il faut aller lontano. Il vous enveiTa demain son grimoire médical, avec la petite brochure de Liebig sur les substances contenues dans les eaux d Aix.

Vers 1 beure j'ai pris aux Bains de la Rose possession de mon nouveau logis, se composant d'une chambre à 2 fenêtres et dune autre avec une seule. Cette dernière est habitée par Grosse, ce qui m'est très commode, le brave garçon ayant tous les soins imaginables de ma personne. Le mobilier est très décent, en bouleau, si je ne me trompe, tirant un peu sur le jaune. J'ai loué un petit piano de Pape de Paris, d une forme tout à fait exiguë et particulière, que je renonce à vous décrire. La vue donne sur un petit jardin proprement tenu, et je jouis du repos le plus complet au dehors. Tout mon aprèsmidi s'est passé à remanier mes Marches, qui me font un tintamarre dans ma tête. Hélas, mon bon, mon unique et adoré «Tintamarro> est loin! J'avance plus lentement que je ne voudrais dans la besogne de ces Marches, quoique je n'en démorde guère. Peut-être me réussiront-elles d'autant mieux. Je me suis mis à relire V Essai sur la littérature anglaise de Chateaubriand, que j'ai acheté pour 10 gr. — édition illustrée de crétin ') — et y prends goût.

Demain, à 1 0 heures, j'irai au sermon du Père Roh, et à 2 heures je dînerai à la campagne de Suermondt. Le soir, je sids capable d'aller entendre la Krall dans Martha, quoiqu'elle lie m'ait que médiocrement charmé dans Robert^ hier soir. C'est une cantatrice de bonne routine, mais dépourvue de passion et d'idéal. Ce qu'elle fait est bien fait — ce qui n'empêche pas qu'avec un peu de générosité on lui épargnerait assez volontiers la peine qu'elle est obligée de prendre pour cela. Le reste de la représentation était assez pitoyable, et très audessous de notre niveau de Weymar. La grande scène au troisième acte avec des choristes qui marchaient comme des cannes, atteignait le sublime du ridicule. Quelque habileté et

1) Mit dem »Cretin« meînt Liszt hier scherzend sich selbat, auf seine, der Fiirstin unbegreifliche Vorliebe fiir billigc uiul dalier oft schleclite illustrirte Ausgaben anspieleud.

La Mara, Li»zl-iiiii'lV. IV. 25

talent qu'il y ait dans cet opéra, il commence pourtant à tomber passablement en loques, et à moins d'une très belle exécution, il y a des morceaux qui deviennent insoutenables — comme p. ex. le Trio sans accompagnement entre Bertrand, Ftobert et Alice, au troisième acte. Leurs gargouillades me faisaient hier l'effet d'une imitation des grandes eaux de Versailles ou de Cassel, au moyen de pompes! C'était affreux, et j'ai regretté les 20 gr. que m'avait coûté ma place.

Il est 10 heures du soir, et je me sens un peu fatigué de ne pas faire davantage et mieux. Bonsoir, très infiniment chère, vous qui m'êtes seule nécessaire en ce monde et dans l'autre — car je ne sais que devenir quand vous nétes pas près de moi. Que bon Dieu soit avec vous et Maguolet!

Veuillez vous charger de mes amitiés pour Georges 'j. Je n'ai pas eu de lettre de vous aujourd'hui.

29 Juillet 57.

Je viens d'écrire à Cosette qu'il se pourrait que son mariage souffrit quelques jours de retard, à cause de ma cure, qu'il ne serait pas raisonnable dinterrompre. Mais franchement et de vous à moi — je suis déjà très résolu à ne pas me confirmer aux prescriptions d'une cure régulière, par rapport au nombre des bains; car il me suffit de me sentir guéri et d'avoir la peau nette, pour m'en tenir là sans plus. Or, il est quasi certain que dans 3 jours il n'y aura plus trace de suppuration, la peau blanchit d('jà. A quoi servirait de dorer l'or, de parfumer la rose, et de baigner les bains? Cela peut convenir aux Anglais oisifs, mais n'est nullement de mon goût. A la fin de la semaine prochaine je serai de retour à Weymar — et si vous n'avez pas d'objection, fixerai le mariage de Cosette ainsi que je l'ai écrit à ]\[ague, pour le Dimanche,

1) Baron Kalm, Vetter der Furstin.

9 Août. Si le Dimanche ne convenait pas à M*^ le curé, au Mardi 11. Écrivez-moi si vous approuvez ces dates. Entre Aix et Berlin il va sans dire que je m'arrêterai au moins une journée à Weymar, et vous promets que s'il se montrait d'autres symptômes de mon mal, je ferais passer la considération de cure avant toute autre. Quant au dire de Rodenburg et d'autres médecins, qu'une prolongation de ma cure aurait pour efiet de prévenir un retour ultérieur du mal, je m'abstiendrai d'en tenir compte — pensant qu'il est bon de ne pas montrer trop de zèle, et de ne pas chercher à survaincre, fut-ce même la mauvaise nature. Voilà qui est dit, et je ferai en conséquence.

Mes Marches sont presque achevées. Les deux prennent plus de 20 pages de mon papier à 30 portées eu partition, chacune étant de plus de 200 mesures. Celle de Goethe en a pris de 250, av^ec la répétition. Vous en serez contente, j'espère — et puisque me voilà en train de marches, je vous ménage une petite surprise qui vous fera rire.

Avaut-hier je suis allé à Hans Heiling. Il serait curieux de suivre comment Wagner a dégagé des vulgarités, bouffissures, du faux pathos et du romantique de mauvais aloi de ce piteux livret de notre ami Edouard Devrient, qui est essentiellement un «homme sérieux» et digne d'estime — plusieurs des plus belles scènes et situations du Tannhuuser. On pourrait commencer par la première entre Vénus et Taunhàuser, qui a beaucoup d'analogie avec la première scène du prologue de Hans Heiling^ entre Hans et sa mère, qui est une reine des Erclgeister — mais dégénérée en une Erdapfd- oder Kartoffel-Konigin. Seulement ce qui est lourd, gauche, plat et émoussé chez Devrieut, devient noble, inspiré et de haute allure chez Wagner. L'un reste bourgeois, ou mieux Spiessbiirger — mot intraduisible comme la chose — à travers tout son galimatias fantastique, tandis que l'autre est né patricien de Venise ou de Rome. Au lieu de s'aplatir et de s'empêtrer, il s'élève et rayonne. Les vers de Devrient sont de la prose disloquée de sentiment et d'expression. Wagner, lors même que telle ou telle expression ne serait pas par-

faite, n'en demeure pas moins iualtérablemeut poète. Entre le personnage et certaines ombres du personnage de IJmis Heiling et de celui du fiiegendcn Holl'dnder , on pourrait noter aussi quelques affinités, sans pour cela être en droit d'accuser Wagner de larcin. Mais je ne veux pas vous fatiguer de mes parallèles, et ajoute seulement que je vous aime, vous adore et vous bénis à chaque heure — sans parallèle aucun, comme ma gloire et mon salut. F. L.

Toutes tendresses à Magnolet.

Voici quelques lignes pour ma mère. Dites-moi aussi ce que je dois écrire à M™® Kalergis. Il me semble que je dois l'inviter à venir en Septembre, sauf à elle d'accepter mon invitation ou non. Dites-moi si vous n'entreprendrez pas bientôt quelque excursion autour de votre chambre, mais hors du lit. Mes vœux et mes prières vous enveloppent à chaque minute du jour.

30 Juillet 57.

Je suis tout ému de la douce et toucliante confiance que Magnolette me témoigne. Je l'aime tant et tant cette chère enfant. Elle est devenue pour moi le signe manifeste de la bonté de Dieu pour nous, et son image se relie saintement dans ma pensée à vos traits de flamme , comme la ligure de la Vierge à celle du Christ. Jusqu'ici nul tableau n'a pu les rendre visibles à mes yeux, telles que je les sens — quelque admirables que soient les chefs-d'œuvre qui les ont reproduites. Mais comment fixer sur un point de l'espace cette mansuétude et ce mystère inénarrable? La musique serait encore moins impuissante à exhaler des accents correspondants.

Le Père Roh qui prend des douches dans la maison que j'habite, m'a fait une visite hier. Je me suis permis de le complimenter sur son sermon de Dimanche, et de relever la remarquable rectitude de son argumentation logique, si parfaitement assortie avec une aisance et une sécurité de langage, dépourvu de toute raideur. «Vous enseignez sans professer»,

lui ai-je à peu près dit — lui opposant et sacrifiant M"" Guizot, qui (l'ordinaire professait beaucoup sans rien enseigner, la substance de ses idées n'offrant pas la prise nécessaire. Du reste, vos observations dans votre lettre de ce matin n'en sont pas moins pleines de justesse. Il est évidemment plus commode d'admettre en théorie 1 5 commandements égaux enti'e eux, que d'en bien pratiquer un seul. Koh m'a recommandé la lecture de Fabiola du Cardinal Wiseman; je vais me le procurer. Me voyant si bien raffermi à l'endroit de ma soumission et de ma foi dans la S*® Église, il me parla du scandale des peintures païennes dans le château du Briihl, habité et décoré au siècle dernier par l'Électeur, archevêque de Cologne. C'est en vain qu'on y chercherait un seul sujet religieux — mais en revanche on y voit force Vénus, nymphes et naïades, plus quantité de faucons et peintures de chasse, et enfin l'Archevêque lui-même en domino , faisant la cour aux belles dames du bal masqué ! Roh ne craignit pas de s'aventurer trop loin en me disant, qu'il considérait même les saccagements de l'impiété et du libéralisme comme profitables à l'Eglise, qu'ils purifiaient et obligent à opposer de plus en plus les bons exemples aux mauvais, la vérité à l'erreur — laissant de côté les vanités et les mensonges, pour se transfigurer dans la foi et la charité. Ue ce point de vue, les émeutes contre les couvents et le clergi' en Piémont, en Belgique et ailleurs sont comme des orages qui rafraîchissent l'atmosphère de l'Eglise, qui n'en demeure pas moins l'Épouse inviolable du Christ. Dimanche ou Luudi nous irons à la campague de Kodenburg, et continuerons ce sujet.

Hier soir j'ai passé quelques lieures chez les Suermondt, à leur campagne, qui n'est qu'à 20 minutes de distance de la ville. M'"® Suermondt est encore passablement souffrante, et leur fils cadet quoique hors de danger, n'en continue pas moins de subir un traitement, qui l'oblige à rester toujours couché dans une petite voiture, dans laquelle on le roule promener. Il n'y avait que les deux T., mari et femme, à souper. Ils offrent peu de ressources de conversation, ne s'intéressant au fond à rien de ce qui mérite de l'intérêt,

s'acorochant aux pommes de terre de l'éoroïsme par la pratique du métier de la musique, y mêlant de temps à autre quelques vétilles de vanité froissée, ou de vanité en ébuUition, et se contentant du mécontentement qu'amène avec une certaine régularité le racornissement conjugal. «Mon cœur se refuse aux joies communes, comme à la douleur ordinaire», disait Napoléon. Bi i)etit et infime que je me sente, il m'est impossible de m'accommoder du grouillis de la vulgarité, qui gagne une résonnance si disproportionnée dans les têtes sans idées. Je ne voudrais pas être dur pour ce brave T., mais il est décidément trop infatué de médiocrité, pour f|ue je puisse prendre plaisir à son commerce. Aussi ai-je pris le parti de laisser s'éteindre la conversation entre nous, et de ne m'occuper que de tenir nos cigares allumés. J'écrirai deux mots h Stein i) , pour le remercier de son entreprise de la « Montagne »2j. Tâchez d'envoyer à Sondersbausen , pour le 9 Août, quelques-uns de mes «concitoyens» qui nous apportent des nouvelles. Pour moi j'espère passer cette journée avec vous, si je ne suis pas déjà en route pour Berlin. Ma cure me réussit à merveille, et vous pouvez être entièrement tranquille. Mais pourquoi ne me parlez-vous pas de vous? En avez-vous encore pour quelques jours de lit? Que dit Goullon? Sommez-le donc d'être plus habile! Je suis charmé de la visite de Gerhard, qui vous aura un tout petit peu fait diversion. Que bon Dieu vous fasse société, me ramène bientôt près de vous, et nous conserve indissolublement unis dans sa sainte volonté, que je le prie humblement de nous accorder d'accomplir! Pour M'' Lazareff'*) et hiiii qtianti je ne serai de retour à Weymar qu'à partir du IG, 17 Août.

1 Eduard St. (1818—64, Hofcapellmeister lu Soudcrsliauseu.

2) Liszt's Bergsj'mphonie.

3) Ein reicher Russe.

Vendredi, 31 Juillet 57.

Quel inépuisable trésor de bonté, de force, de conseil, de douceur et de sagesse, très infiniment chère, votre cœur répand incessamment sur moi! Comment vous louer, vous bénir, vous chanter et vous glorifier comme j'en ai besoin? Tous les vœux de mon âme vous invoquent, toutes les fibres de mon came tressaillent à votre pensée, et ne sachant comment parler la langue des anges, je vous dis avec Shakespeare:

Hantj there like fruit, my soûl, Till the iree die!

Ma guérison avance du meilleur train, et j'espère que vous ne désapprouverez pas ma hâte de revenir près de vous. Au plus tard, je partirai d'ici à la fin de la semaine prochaine, mais j'espère même me mettre en route déjà Jeudi. Ma besogne de Marches tire à sa fin, et Dimanche je commencerai à instrumenter le Festvorspiel. Bronsart et Winterberger avec Hahn m'arriveront Dimanche ou Lundi. Nous musiquerons du matin au soir. Vos lettres me sont apportées très exactement par le facteur de la poste, sans passer par l'hôtel Nuellens. Il n'y a pas besoin d'auti'e adresse que mon nom — mais comme je vous l'ai écrit, je demeure depuis S jours aux Bains de la Rose. Ils sont au centre de la ville, et connus de tous les enfants , car c'est un ancien établissement , qui, semblable à l'acajou, se bonifie.

En fait de choses anciennes, je suis allé voir les reliques qui sont conservées à la sacristie du dôme: la tête et le bras de Charlemagne. Son corps est dans une splendide châsse qu'on n'ouvre jamais, donnée par Frédéric Barberousse; la ceinture de la Vierge en tricot, et la ceinture de Jésus- Christ en cuir, la corde dont fut lié Jésus-Christ durant la flagellation, l'éponge im])ibée de fiel dont on l'abreuva sur la croix, une robe de la Vierge, et un bout de drap de la décollation de S* Jean. Victor Hugo décrit la ceinture de Jésus- Christ: «une petite lanière tordue et roulée sur elle-même,

comme un fouet d'écolier». Le sigillum de l'pjrapereur Constantin s'y trouve opposé. Elle était tombée plus tard entre les mains de Haroun-al-Raschid , qui en fit présent à Charlcmagne. Le talent descriptif me faisant tout à fait défaut, je vous renvoie la i)""* lettre du Rhin de V. Hugo, pour être renseignée exactement sur ces objets miraculeux. Magne pourra vous lire ces 15 ou 20 pages, sans fatigue aucune. Il s'y trouve enti'e autres cette phrase, qui m'a charmé: «Charlcmagne, dont le tombeau rayonne jusqu'à nous à travers 1 0 siècles, n'est sorti de ce monde qu'après avoir enveloppé son nom pour une double immortalité, de ces mots: sanctus, magnus — saint et grand, les deux plus augustes épithètes dont le Ciel et la terre puissent couronner une tête humaine.»

Merci aussi de m'avoir envoyé les Entretiens de Lamartine, qui me seront un régal pour la soirée. Avez-vous lu la lettre de Ledru-ltolliu'), dans le Journal de Francfort? C'est un document de quelque importance, dans le procès qui s'engage. Tendresses à Magnolette, et espérons en bon Dieu!

Dimanche, 2 Août, 8 heures du matin.

L'arrivée de Sach Winterberger et Hahn m'a empêché de vous écrire, car j'avais mon après-midi pris par une promenade avec Millier, et la soirée par une espèce de concert céleste de la Liedertafcl ^ dont Kodenl)urg est quasi président pour le moment. Winterberger m'apporte une nouvelle Sonate ijuasi fantasia, qui m'a semblé un progrès sur ses devancières, et Hahn me lira aujourd'hui et demain les i)riucipaux chapitres de son ouvrage sur Chopin, dans lequel il a traité ex professa et à fond les questions de forme. Brousart viendra par le train de ce matin, ce qui nous fera de la musique en permaneuce. Ces jeunes gens étant devenus mes «proches», il est de mon devoir de m'occuper pendant quelques heures par jour

l! FranzîJsischer Advocat, Vertreter des politischen Radica-

lismus (1 808— 75).

d'eux et de leur tnivail, d'autant plus qu'ils ont pris la peine de venir me chercher ici. Pour ne pas rester oisif de mon côté, je composerai deux des Lieder du Muttergottes-Stmiisslein de ]\[iiller qui seront d'une simplicité de rosaire 'l ]\Ies Marches sont entièrement terminées, et il ne me reste plus qu'à les nuancer, ce qui sera fait d'ici à demain. Ce matin on exécute la première Messe en ut de Beethoven au dôme, un peu à mon intention. Pour y assister, je serai obligé de manquer le sermon du Père Roh, ce que je regi'ette, car je ne suis pas tout à fait de ces gens dont parle Pascal: :qui vont au sermon comme on va aux vêpres». A 1 heure je dînerai chez les Suermondt en ville , et peut-être plus tard irai-je à leur campagne. Pour demain on annonce la Juive avec Steger, le ténor braillard de Vienne. Après-demain il y a grand concert de la Concordia, au profit des incendiés de la Moselle, auxquels il reviendra aussi quelques écus de l'exposition du portrait de la P*'^" Louise, Grande-duchesse de Bade, peint par Winterhalter. Les regards du public vont en être honorés , moyennant une contribution volontaire en faveur des incendiés. Ce porti'ait a déjà été exposé à Carlsruhe en l'honneur d'un but analogue, ce qui est une façon tout à fait moderne de populariser les effigies princières.

Je me conformerai à vos instructions quant à M'"*' Kalergis, très d'accord avec ma paresse d'écrire, et attendrai l'événement de son arrivée en Septembre que, du reste, je ne tiens pas pour probable , supposant qu'elle trouvera mieux à faire à Baden en cette saison. Je ne dirai plus mot de ma cure, qui fait des merveilles. In petto seulement je fais comme Tansig à son institut de Dresde, en caressant mon projet de fuite — que je compte réaliser prochainement avec Itlus de joie et de succès encore que le brave Tausig. Encore quelques jours, et je m'affranchirai de tout ce soufre, dont je n'ai plus aucun besoin. L'air de votre chambre me vaut mieux que toutes les cures, et, grâces à Dieu, je suis assez bien constitué et organisé pour me passer des médecins

1) Liszt's Lieder: »Das Veilchen* und »Die Schliisselbluraen*.

cl de l.-i médecine! Voici le directeur de la musiciue du dôme, M'' Scliorn, qui m'arrive, et je ne puis plus que vous dire, que je suis tout entier et à toujours en vous, par vous et pour vous. F. L.

Mercredi, 1 Août 57, 9 heures.

Dans une heure je me rends à Cologne pour donner une dernière séance à Mohr, qui me semble avoir très bien commencé le second médaillon, A 1 1 heures du soir, je serai de retour, de manière que ma cure ne se trouvera aucunement interrompue par cette course. Puisque vous l'exigez, je resterai jusqu'à Dimanche et Lundi, et ne reviendrai que Mardi — 20 bains étant la règle d'une petite cure, et devant suffire au dire de Rodenburg. Ma dépense ici s'est considérablement accrue par l'arrivée de Hahn et Winterberger. Le premier se trouve dans une entière détresse , par suite de circonstances que je vous raconterai plus en détail. Comme c'est un très brave garçon, honorable et délicat, je n'ai pu me dispenser de lui donner une cinquantaine d'écus, en outre des petites dépenses que j'ai faites, durant son séjour à Aix. La vie est extrêmement chère ici, et tout en resserrant ma dépense, il y a dans ce moment tant de quêtes pour les incendiés et les inondés, et d'occasions inévitables pour moi, auxquelles je suis forcé de délier les cordons de ma bourse, que j'ai fait venir un renfort de 100 écus pour me liquider. Je les attends Dimanche, et partirai sans faute ]\Iardi matin. Les Rotterdamois repartent ce matin, et je vais me trouver à même de me remettre à mon travail le matin, et à vous écrire moins à la hâte — à vous qui êtes la vie de mon âme, ma gloire, mon bonheur et mou salut. F. L.

Jeudi, 5 Août 5 7.

Les vers de Cornélius') me viennent ;i point nommé, comme Mars en carême, ou plutôt comme le soleil en été. La mélodie chorale de ma Marche s'y adapte à merveille. Cela me fait d'une pierre deux coups, et n'en vaut que mieux pour chaque coup. Je vais me mettre à coucher mon h3^mne sur papier, et ferai cadeau à Cornélius du manuscrit. Eu attendant, remerciez-le d'avoir si bien réussi selon mes souhaits. La strophe:

Mijge Segen dir entsprossen

Aus vereinfen Sarkophagen,

TVo unsterhliche Genossen

Diadem und Lorbeer tragen!

est admirable.

L'atmosphère grosse d'orage depuis hier, m'alourdit extrêmement la tête. C'est à peine si je puis vous remercier en paroles de votre douce, tendre et adorable lettre de ce matin. Chaque fois que vos lettres et celles de Magnolette m'arrivent, j'en ai l'âme toute embaumée ! Par rapport à mon séjour ici, il est décidé que je compléterai selon l'ordonnance de Rodenburg mes 20 bains, chiffre fixé pour la cure — ce (jui me conduit jusq'à ^lardi ou Mercredi. Je commence à prendre pour règle , que quand une chose me semble raisonnable et m'est en même temps fort désagréable à accomplir, je dois la faire. C'est mon cas en ce moment, où mon mieux subjectif est fort ennemi du bien objectif. Le premier me conduirait sur le champ près de vous, tandis que l'autre me retient cloué à Aix! En fait de célébrités musicales quoique peu musiciennes, Mario-) et Grisi"^) viennent d'arriver ici. Je leur souhaite de l)ien se retremper aux vieilles eaux de

1) Weimars Volkslied.

2 Giuseppp M; Conte di Candia '1^10 — 83], sang tast 30 Jnhre in der italienischen Oper zu Paris. Loiidon und Petevsburg.

3 Giulia G. '1811 — tiO . die gefeierte Primadonna von Paris und Loudon. war Marios Gattin.

Charlemagnc, que pour mon compte j^ii hâte de quitter. Steger et Formes continuent leurs «casseroles» — manière de franciser le mot de Gastrollen — devant des banquettes vides. Ma course de Cologne hier m'a fait manquer les Huguenots^ mais j'en ai été plus que dédommagé par les sculptures de Mohr du portail sud de la cathédrale, que je trouve fort belles. Les deniers me manquant, je fais des emplettes, et j'ai acheté pour vous une magnifique photographie de ces sculptures, qui ont tout à fait le caractère du moyen-Age. Le second médaillon que Mohr a fait de ma triste figure lui a parfaitement réussi à mon sens — mais je n^ose plus hasarder un avis en pareille matière, depuis le fiasco du portrait de Lauchert. Après avoir traversé le dôme, où l'espace se dilate et le temps s'immerge dans l'infini des Cieux, je me suis agenouillé dans le recoin de l'extrémité de la chapelle des trois Rois, derrière leur tombeau. L'étoile des mages mest apparue — s'arrètant sur voti'e front, et l'illuminant de toute sa radiance. J'ai prié alors pour nous trois le Dieu des miséricordes, qu'il nous accorde d'accomplir Sa sainte volonté. Amen. F. L.

Très infiniment chère.

Les vers de Cornélius m'ont été une véritable obsession durant toute la journée d'hier. Impossible de me désensorceler soit à diner soit au théâtre. Magnolet et Miss Andersou, à laquelle je vous prie de faire mes très sincères amitiés, auraient eu de quoi rire, en me voyant allumer mon étui à cigares au lieu de cigare, et mettre du vin rouge dans mon café, en place de sucre. Enfin me voici au clair de ce que je veux faire, et je m'imagine que ce sera magnifique! Toute la journée d'aujourd'hui et celle de demain y passeront, car •tout en conservant le caractère populaire à la mélodie que je ferai chanter à l'unisson . sans aucune altération dans les 5 strophes, je varierai très sensiblement l'accompagnement de l'orchestre, ce qui m'obligera à écrire de S à 9 pages de

grande partitiou. Mais l'idée de vous revoir sous peu de jours me met eu bonne veine, et j'espère avoir fini demain soir ou après-demain matin.

Ce n'est pas Pierre Wolf, dont la Gazette musicale ne s'occuperait guère, mais tout bonnement Edouard Wolfl"'), l'oncle de Wieniawski, établi à Paris depuis longues années, i|ui se trouve à Spa. Les nouvelles que je pourrais vous en donner ne seraient d'aucun intérêt pour vous, par conséquent je ne me dérangerai d'aucune façon pour lui. J'avais un peu l'idée d'aller à Spa faire une visite à Meyerbeer, mais j'ai appris par les journaux qu'il était de retour à Paris, depuis S jours au moins. Il va sans dire que je n'écris à personne, et ne vois que les visiteurs inévitables: Kodeuburg, Bronsart, Suermondt, Formes, Steger, le Père Roh, et un M'' Cavallins, Intendant du théâtre de Stockholm. Suermondt a trois fils sérieusement malades dans sa maison, dont deux atteints du typhus. Le Père Pioh vient de m' envoyer un petit livre de prières: Marienandacht , pour lequel j'irai le remercier cet a])rès-diner. La gent musicale d'Aix a quasi disparu de mon horizon. Je n'ai guère à m'en embarrasser, et laisserai ces individus l)arI)oter dans la mare de leurs amours-propres et de leurs petits intérêts comme devant.

En fait de lecture , Fabiola ou V Eglise des catacombes du Cardinal Wiseman, et un piquant petit volume des Maxhnes^ pensées et anecdotes de Champfort , que j'ai acheté à Cologne avec le César et le Cromrrell de Lamartine, fournissent à ma distraction durant la demi-heure du bain quotidien, et celle qui précède mon sommeil. Merci de votre citation de Lamartine, qui est eflectivement la meilleure définition du caractère» (lui se puisse donner. Voici quelques pensées de Champfort, auxquelles vous souscrirez:

«Le public ne croit point à la pureté de certains sentiments et de certaines vertus — et en général, le public ne peut guère s'élever qu'à des idées basses. — Il y a une

1) Pianist uud Componist IMG— 80j, war Chopin sehr befroundet.

profonde iiiseusibilitc aux vertus, qui surprend et scandalise beaucoup i)lus que les vices. — Les courtisans sont des pauvres, enrichis par la mendicité. — 11 n'y a personne qui ait plus d'ennemis dans le monde qu'un homme droit, fier et sensible, disposé à laisser les personnes et les choses pour ce qu'elles sont, plutôt qu'à les prendre pour ce qu'elles ne sont pas.»

Combien plus cette dernière pensée est-elle applicable à une femme, qui comme vous, bénédiction de ma vie, joint à ces qualités la supériorité de l'intelligence, la sagacité la plus perspicace, et toute la vaillance d'un caractère inébranlable!

La lettre de Ledru, très drue, dont je vous parlerai plus au long, et que je tâcherai de retrouver, se réduit à ceci;

«L'accusation qu'il a plu à M'' Bonaparte de lancer contre moi, et porter à ses tribunaux soudoyés et corrompus, est absolument dénuée de tout fondement'). Je n'ai jamais été mêlé à ce complot inventé par la rancune de M"^ Bonaparte contre les dernières élections de Paris, auxquelles mou parti a remporté une victoire — et dénie entièrement la compétence d'un tribunal tel que celui de Paris, eu ce moment. En reconnaissance de l'hospitalité de l'Angleterre, je demande à me justifier des inculpations qui me sont faites par une tyrannie inique, devant un jury anglais , selon que la loi anglaise m'y autorise. L'Angleterre ne peut sans forfaire à un principe essentiel de sa constitution, et sans porter gravement atteinte à la cause de la civilisation même, céder à la demande de l'extradition des réfugiés étrangers , à moins de preuves convaincantes contre eux, sanctionnées par le verdict du jury anglais. Autant le principe de l'extradition en matière criminelle est juste et salutaire, autant son empiétement en matière politique deviendrait barbare et funeste. Aussi l'Angleterre ne l'a-t-elle pas admis dans sa législation jus-

1) Ledru-Rollin war mit Mazzini eines Coini)lots gegen d:is Leben Napoleon's III. vor dem Assisenhuf der Heine angelchii^t uikI wurde zur Deportatiou veruvtlieilt.

qu'ici, et ne pourrait l'appliquer qu'en se manquant à ellemême. On parle de meurtre et d'assassinat là où il n'y a pas même eu une tentative d'exécution quelconque — si bien qu'on est contraint de se servir du mot < complot», qui dans le langage judiciaire ne peut avoir qu'une signification exclusivement politique. Du reste, M"^ Bonaparte, sans compter ses journées de Décembre, a commis et fait commettre sur ses ordres des assassinats et des meurtres flagrants, prouvés et jugés tels en 1836 à Strasbourg et en 1840 à Boulogne. Ce nonobstant la Suisse n'a-t-elle pas maintenu le droit d'asile en sa faveur, au point de se déclarer prête à faire la guerre à la France — et l'Angleterre malgré son intimité avec Louis-Pbilippe à cette époque, a-t-elle jamais songé à lui interdire de se promener librement dans les rues de Londres?»

Vous voyez que cette argumentation ne manque pas de consistance. Il est seulement dommage que Ledru l'ait surchargée de termes virulents, qui blessent mon oreille très sensible à l'atticisme du langage. Notre doux lys des vallées éthérées'j me parle du lys terrestre dépeint par Balzac 2), avec un charme si exquis. Priez pour votre tout entièrement votre à jamais F. L.

8 Août, Samedi, 10 heures du matin.

Lundi, 10 Août 57, 5 heures de ra])rès-midi. (îher et grand amour,

C'est bien 12 pages de grande partition qu'il m'a fallu ))our le Volkslied de Cornélius — mais aussi j'espère que le )»oète sera aussi content du musicien que celui-ci l'est du l)oète, et nous nous embrasserons à cœur joie! J'y ai travaillé toute la journée d'hier, à partir de 7 licures du matin

1) Priuzessin Marie.

2) »Les lys de la vallée*. Roman von Balzac.

jusqu'à 9 heures du soir, puis tout ce matin, et je vais m'y mettre pour l'arranger de manière à ce qu'il puisse être exécuté par un chœur ou un quatuor d'hommes, avec accompagnement de quelques instruments en cuivre, ce qui me prendra encore 4 — 5 heures de travail. A propos de chdnns d'hommes, j'ai eu des nouvelles du !Sungerfest de Crefeld par Kodenbnrg, qui s'y était rendu comme quasi directeur de la Liedertafel d'Aix. La société de chant de Neuss se comjîosant d'une quarantaine d'individus, avec le père de Hartuiann à sa tête, a exécuté mon VereinsUed: «Frisc/t au/\ zu neuem Leèen», que vous avez entendu répéter chez Brousart. L'exécution paraît avoir eu assez de succès. La fête se divisant eu 3 jours et 3 programmes, jai été surpris qu'on ait admis les Neussois et mon Lied au premier jour. Hiller qui y était venu avec une députation de Cologne, a jugé prudent de s'absenter après la première partie du concert, et n'a pas entendu ma composition, qu'on avait placée comme avant-dernier morceau. D'après ce que me dit Rodenburg, on a considéré ce morceau avec le refrain: Troiz Philistergeschrei, comme une réponse indirecte aux articles de notre ami Hiller, ce à quoi je ne songeais nullement quaud je l'écrivais l'été dernier.

Le sermon du Père Roh, auquel j'ai assisté hier, roulait sur la lecture des romans qu'il met tous daus le même sac, propre à être jeté aux ordures. Il trouve que tous ne sont que le produit de l'esprit du mensonge — «la folle du logis>, autrement nommé fantaisie ou fantasmagorie — et ne traitent que d'un même objet, infiniment monotone dans ses variations perpétuelles: Liebelei, comme il disait. Je ne trouve pas en ce moment d'autre traduction de ce mot, qu'amourette. Par conséquent «les meilleurs ne valent rien» , selon le jugement de S*^ François de Sales, qui s'entendait mieux en douce sainteté qu'en littérature, nonobstant sa prédilection pour les comparaisons fleuries. Roh a cité le mot de Jean-Jacques: «une honnête fille ne lit jamais de romans», ce qui m'a fait doucement songer à notre chère et douce Maguolette, et à son charmant récit dans une de ses dernières lettres, de votre lecture du li/s dans la vallée. N'en déplaise à Roh et à son

argumentation de cyclope, de très honnêtes et nobles filles font sagement de lire des romans tant qu'ils leur profitent aussi bien qu'à Magnolet. Il a aussi été question d'Eugène Sue'), de son luxe et du scandale de ses œuvres. Heureusement les coups d'assommoir ne sont pas des jugements, et nous pouvons toujours en appeler de la lettre qui tue à l'esprit qui vivifie, sans pour cela manquer de respect à notre sainte mère l'Église. Mais arrivons à ce qui m'importe pardessus tout en ce moment. Je pars irrévocablement Jeudi, et vous rapporte ma vieille adoration avec quelques bouts de peau neuve — puisque vous exigez que je vous parle de ces choses. Mon état me paraît très satisfaisant, et je pense que vous et Goullon en jugerez de même. D'ailleurs, je ne puis plus m'accommoder en aucune façon de prolonger mon séjour ici au delà de Jeudi. J'arriverai donc Vendredi, dans l'aprèsmidi au plus tard — veille de la fête de Jfagnolet, à laquelle je rapporte un tas de balivernes, tout à fait assorties à mon crétinisme. Ne m'écrivez plus en réponse à ces lignes, pour qu'il n'y ait pas de lettre égarée. Je retrouverai bientôt dans votre regard mon étoile des mages!

Voici une lettre de Schuberth, qui me vient très à point. Gardez-la; j'y répondrai de Weymar. Je vais écrire à Cosette, en lui indiquant le 18 ou 19 pour son mariage'^). Le 20 au plus tard je serai de retour, à poste fixe chez vous. Vous aurez plaisir à me revoir aussi parfaitement sur pied, et plus ingambe que jamais!

Mardi, 1 1 Août 57, 7 heures du soir [Aachen].

Que ces mots vous disent une dernière fois de cette chambre que vous avez illuminée des rayons de votre amour, de votre tendresse, de votre ineffable bénignité — et que j'ai peuplée

1) Der franzosische Romanschriftsteller (1804 — 59). 2; Sie fand am 18. August in Berlin statt.

LaMara, Liszt-Briefe. IV. 26

de votre souvenir, de vos larmes et de vos sourires , de mes défaillances et de mes aspirations victorieuses vers vous, combien je vous aime et ne vis que par vous et en vous!

1®'" Novembre 57, Dresde').

Très uniquement chère,

Vos derniers mots de ce matin m'ont laissé de l'inquiétude sur votre santé. De grâce, soignez-vous à temps. Ne restez pas trop longtemps au musée, et vétissez-vous très chaudement — de manière à arriver fraîche et rose avec Magnolette Mardi matin. Joachim, M'"® Schumann et votre cousin Russanowski sont établis à l'hôtel de Saxe. Mardi soir aura lieu le second concert de Joachim, dans la salle de l'hôtel, et pour Mercredi soir, on nous annonce Idomcnée de Mozart. Une demi-heure après mou arrivée, je suis allé à l'église du château, où j'ai retrouvé Lipinski^)^ Schubert^), Tichatscheck ') et M"^ de Liittichau^). J'ai fait visite à Dawison en sortant, mais sans le rencontrer. Tout à l'heure j'irai au théâtre, où l'on donne Joseph de Méhul. Demain je ferai quelques visites de politesse, et à 5 heures j'ai rendez-vous avec la dame de la Goethe-Stiftung^ qui, je le crains, n'est autre chose qu'un bas-bleu incompris. Dans la soirée il y aura une réunion du Tonh'instlei'verem, à laquelle on m'a invité.

J'espère que vous serez contente de l'appartement, qui me paraît fort commode et comme il faut. N'oubliez pas de m'ap-

1) Liszt war an diesem Tage nach Dresden gereist, um die ani 7. Nov. stattfindende Auffiihrung seines Prometheus und der Dante- Symphonie, zu der sich auch die Fiirstin mit der Prinzessin einfand, vorzubereiten.

2) Cari L. (1790 — 1861), Violinvirtuose, Hofconcertmeister in Dresden.

3) Franz Sch. (1808 — 78), zweiter Concertmeister in Dresden und spater Lipinski's Nachfolger.

4) Josef T., der beriihmte Dresdner Heldentenor. der Rienzi und Tannhiiuser creïrte (1807 — 86).

5) Baron von L., Dresdner Hoftheater-Intendant.

porter le Paradis perdu ') et tâchez de décider l'auteur à assister au concert de Samedi, (^ui paraît s'annoncer sous d'assez heureux auspices, à en .juger par la bonne mine que me font les musiciens d'ici, y compris Reissiger. Je vous baise les mains et vous attends. F. L.

La première pensée qui me vient en vous quittant: soyons comme l'oiseau sur la branche, sentant qu'il a des ailes! Puis j'ai ouvert mon Dante sur ce vers:

()(j)ii tuo dir me caro ceiino .'

et repassé en mon cœur ce (jne vous me dites par chaque battement du vôtre. Soyez bénie à jamais, et à chaque heure de chaque jour!

Je vais aller chez notre Gcanfe''), tâcherai de ne rien oublier et deviendrai économe et rangé. Je baise vos chères mains, et les belles tresses de Magnolette.

Leipzig, 5 Mars [1858], G heures du soir.

1 1 heures.

Je reviens de chez la Géante. Brendel abonde dans notre sens, et paraît décidé à partir du pied gauche. Bonsoir, bonne nuit, que bon Dieu soit avec vous !

Prague, (J Mars [1858].

Parti à G heures du matin de Leipzig, je suis arrivé ici hier à 7 heures du soir, m'étant seulement arrêté trois heures,

1) Oratorium von Anton Rubinstein.

2 Auf dem We.ue nach Piag. wo Liszt in einem Concert der »Mediciuer«. am 11. Miirz 1S5S, »Die Idéale» und die Dante-Symphonie leitete, schreibt er von Leipzig ans der PUrstin.

3) Clara Ricse, die Leipzlger Preundin.

de 9 à midi, à Dresde. Mon voyage s'est fait sans incident ni accident aucun, et grâce aux mesures de corruption prises par Grosse, je suis resté à moi tout seul de Dresde jusqu'ici. Notre ami Meissner^) m'attendait au débarcadère, ainsi que deux très jeunes gens: M"^ Musil et un de ses collègues de l'école de médecine, et les deux directeurs du théâtre: Stoger, le papa de notre ex-Irma, et Thomé. Wagner est en correspondance assez active avec ce dernier, qui compte donner en premier lieu le Tristan à Prague, sous la direction de Wagner! Je lui en ai fait mon compliment, en lui promettant à l'avance que je n'entrerai point en rivalité — quelque naturel qu'il semblerait que Wagner m'accordât la préférence. Pauvre Tristan! Le voilà déjà se promenant de Strasbourg à Carlsruhe, et de Carlsruhe à Prague — peut-être pour me retomber finalement à Weymar, à la manière de la Judithet du Satnson 3) ! Ces intempérances de gaucherie de la part de Wagner auraient de quoi chagriner — mais n'accusons jamais ceux qui sont dans l'infortune!

A Dresde, je suis allé droit chez Drâseke. 11 m'a communiqué deux morceaux de son opéra qui m'ont paru superbes, et tout à fait à la hauteur de ce qu'il faudrait. Il viendra à AVeymar à la Pentecôte avec sa partition terminée, et je tâcherai de faire donner l'ouvrage l'hiver prochain. Pendant que j'étais chez Draseke, j'ai fait chercher par Grosse Reubke^). Ce brave et charmant jeune homme n'en a pas pour longtemps à \i\Te, je le crains, malgré les soins que lui prodiguent 3 ou 4 médecins, Carus y compris. Les maladies de poitrine parvenues à ce point se guérissent rarement; mais d'ordinaire les malades se font illusion jusqu'au dernier moment, et meurent doucement. Les sœurs Ritter^] adoucissent son triste état par les preuves multipliées du plus

1) Alfred M. (1822 — 85, der damais iu Prag lebende Dichter nnd Schriftsteller.

2) Oper von Franz Doppler.

3) Oper von Raff.

4) Julius R., Schiller Liszt's, starb am 3. Juni 1858.

5) Schwestern von Cari und Alexander Ritter.

amical et tendre intérêt. Elles ont pris à tâche de lui servir de gardes-malades, et lui envoient ce dont il a besoin. Il vient de donner avec assez de succès un concert à l'hôtel de Saxe, et s'il réussit à vivre, le reste lui réussira également. Bronsart a con(iuis tous les suffrages. Le public et les artistes 1 ont pris en affection, si bien ([u'il n'est pas impossible que plus tard il songe à s'établir à Dresde.

Draseke m'a raconté que la Kreuzzeitung s'est occupée de la Bannerschaft ') et de Steinacker. Naturellement elle a crié au scandale des comparaisons entre S*^ Jean et Joachim , S* Paul et Draseke, S' Pierre et Biilow, en jetant les hauts cris sur ce qu'un «pasteur protestant» se permettait de semblables blasphèmes. J'ai rassuré Draseke, qui prétend qu'il n'a jamais été Saiil, mais qu'il n"en continuera pas moins ses épîtres aux Corinthiens et aux Galates. Il est tout à fait de bonne roche, et tiendra ferme. J'espère que Brendel en fera autant avec la Alljememe Zeitung\ dii moins il m'a parlé dans ce sens. Je vous ai fait demander par la Riese la lettre des musiciens de Hambourg. N'oubliez pas de me l'envoyer.

Mildner^) vient de me faire visite. Cet après-midi à 2 h. '/2 ou exécute le Tasse au conservatoire, et après nous répéterons le Dante et les Idéale^ qui sont le sujet de toutes les conversations musicales du moment à Prague. Le "'4 et ■Y4 et les dissonances non résolues ont encore leur intérêt dans cette ville, où je présume que je rencontrerai d'assez bonnes dispositions chez la plupart des musiciens. Meissner dînera avec moi .à l heure et je vais sortir pour faire queUiues visites obligées. Je vous aime. F. L.

Le concert d'ici aura lieu Jeudi, i 1 Mars. S'il est ])ossible que je reçoive le programme du Dante Lundi matin, cfla me sera agréable.

Ij »Des Meisters Bannersclialt. Festgallerie vou ZukuIlftt^kullst- Portraits zu Pr. Liszts Geburtstagsfeier* vou Treumuud ;Steiuacker) gediclitet, w;ir am 22. Oct. IS.")? auf der Altenburg aufgefiibrt worden.

2 Moritz M. (1S12 — ti5 . V'ioliulehrer am Prager Conservatorium und Theaterconcertmeister.

Samedi soir, 0 Mars 5 S.

D'après les nouvelles des journaux de Vienne, il paraît qu'on s'y occupe encore de l'exécution de la Messe, qu'on annonce pour le 25; mais dans la 0 ester reichishe Zeitung^ journal semi-officiel, avec les solistes de Pesth. Je ne sais ce qu'il en adviendra, et attendrai fort tranquillement la décision finale.

La répétition de cet après-midi a été excellente, et les «jugeurs» de Tendroit semblent bien disposés en ma faveur. Le C'^ Nostitz, président du conservatoire, m'a demandé conjointement avec Kittl, de diriger le Tasse Dimanche 14, au concert du conservatoire, ce que j'ai dû accepter. Je ne pourrai donc pas partir d'ici avant le 15. Meissner vous enverra l'affiche, (jui est collée aujourd'hui à tous les coins. Elle est remarcjuable par la dimension et le repoussoir de mon nom! Demain je donnerai ù dîner à une dixuine de personnes: Ambros, Kittl, Mildner, les trois membres du comité, etc. C'est une dépense inévitable dans la circonstance donnée.

Ecrivez-moi aussi l'adresse d'Edouard, auquel j'aurai probablement à écrire, si je vais à Vienne. Bonne nuit, très infiniment chère! J'attends de vos nouvelles dans la matinée de demain, et me plais à espérer que vous en aurez de bonnes de mon séjour artistique à Prague. Vedremol De toute façon je suis tranquille et très satisfait de ma Hauskritil;, qui est d'un tout autre acabit que la Hcnismusik de notre ami Kiehl!

Lundi soir, S Mars 5 S.

Votre programme du Dante est un chef-d'œuvre, et malgré mou goût pour les vétilles, j'ai à peine trouvé trois ou quatre mots à changer. Je vous remercie de me l'avoir envoj'é si vite, et quoiqu'un règlement de police exige que les imprimés soient déposés trois jours à la police avant la publication, j'espère qu'il pourra être distribué Jeudi. Les épreuves sont

soigneusement lues et corrigées, et vous recevrez les 2 exemplaires pour Pohl.

.le n'ai d'autre nouvelle de Vienne que l'affiche qu'Edouard ma adressée, et que je vous ai de suite expédiée. D'après cela il paraît (|ue la Messe marchera, et deux fois, le 22 et 2;^ Je partirai d'ici Dimanche 14^ après le concert du conservatoire, qui commence à midi et sera terminé à 2 heures. Mes répétitions d'ici vont à merveille, et, si je ne me trompe, il y a assez de bienveillance pour moi en lair à Prague, dans ce moment. Les articles de la Gazette d'Augsbourg') nous ont été plutôt favorables, et la brochure de Brousart-; viendra fort à propos. Ce matiu j'ai fait quelques visites, entre autres à M'"® Cibbiui, et à S. E. le Cardinal Schwarzenberg. J'ai remarqué comme accessoire dans sa chambre de travail, une grande balle en caoutchouc assez près d'un crucifix, sur une console. Skraup me raconta que Son Eminence faisait beaucoup d'exercice physique, se promenait sur des échasses dans ses appartements, jouait à la balle, etc. Du reste, il n'y a ni rideaux ni tapis dans cette grande chambre de travail — mais un assez bon nombre de tableaux médiocres, ((ue probablement il a achetés pour encourager les bons sentiments de piété de leurs auteurs.

Mou dîner d'hier, (pii me coûtera 7 0 il. à peu près, a assez bien réussi. Ambros a été étincelant d'esprit et d'un entrain d'érudition prodigieux; Ricard-') et Meissner étaient de la partie. Ce dernier me cite souvent le mot de Mozart avec allusion: <i]\Ieme Prciffer verstchen mich>, et se ilatte que ses Pragois abonderont dans son sens, à mon occasion.

La poste ne m'a rien apporté de vous aujourd'hui; i)robablement vous avez fait jeter votre lettre trop tard. Tausig vient d'arriver, demain et après-demain matin nous aurons nos deux dernières répétitions. Edouard m'écrit qu'il m'a envoyé à Weymar une invitation du comité de Vienne, que je recevrai,

1) »Mu8ikalische Loiden« von Alfred von Wolzogcu, lieilage dor Allgemeiuen Zeitung, Nr. .'{53— r)5.

2) »MusikaliHclie Fflicliteu'^. Leipzig. Matthes. 1858. ;{; Bekaunter frauziislsclu-r Maler.

je suppose, demain ou après-demain. N'oubliez pas de me donner l'adresse d'Edouard, je l'ai totalement oubliée. Votre l'ecomraaudation de faire de ma santé mon pt-nultième souci, est trop spirituelle pour (jue je ])uisse faire autrement que de la suivre. Je tâcherai donc de dormir, et n'abuserai pas de spiritueux, quoique la passion s'en mêle un peu! Dites à ]\Iagnolet ([ue je songe beaucoup à elle, et que je l'aime très tendrement. Patience — si les roses nous manquent, nous étreignons la palme! Je suis à vous toutes deux de toute mon âme.

Jeudi, 1 1 Mars, 7 heures du matin.

Merci, mon doux amour, de vos chères lettres. Puisque l'affiche de Vienne vous a valu un moment de joie . je suis très heureux que la chose se soit arrangée à l'amiable. C>ue le Dieu des faibles et des opprimés soit avec nous!

Corinne^) doit se trouver dans ma chambre à coucher, sous le piano muet, ou tout à côté. Donnez à Beust l'adresse de l'oncle de Bronsart à Varsovie, auquel vous pourriez écrire deux mots pour le prévenir de l'arrivée de ces lettres, un peu fort en retard. G. Schmidt a-t-il dirigé la seconde représentation de la Weiberireiie? Donnez m'en des nouvelles.

A ma grande surprise, j'ai retrouvé ici M'"® Prokesch. Son mari est toujours à Coustautinople. Elle a choisi Prague pour ne pas être à Vienne, je suppose d'abord, et aussi à cause de ses fils, dout un est au régiment, et l'autre à luniversité.

Imaginez un phénomène! Hier à la répétition, vers le milieu de la mélodie de Francesca, une centaine de personnes se sont mises à applaudir avec enthousiasme, de manière à quasi interrompre la répétition. Les bras m'en sont tombés. Vous savez que sous ce rapport je ne suis pas habitué à être gâté, si ce n'est par ma très chère Hauskritik, à la-

1 Roman von Mad. de Staël.

quelle je dois tout ce qn"il y ;i de doux et de bou dans ma pauvre vie.

Remerciez Magnolette de ses lignes. Je lui écrirai demain, eu vous envoyant votre programme du Dante (|ui sera prêt vers midi.

Jeudi, G h. 1/2, eu rentrant du concert.

Je vous bénis, vous rends grâces, et vous aime du plus profond amour.

Meissner vous donnera de bonnes, très bonnes nouvelles du concert. L'exécution a été excellente, pleine de vie, et je crois (lu'ou m'a rappelé une demi-douzaine de fois après les derniers accords du Dante. Zelluer est arrivé ce matin, et repart demain pour Vienne, où tout est en émoi. J'y arriverai Lundi matin, afin de ne pas manquer la première graude répétition avec les chœurs, qui a lieu Lundi à 3 heures. Cette fois, je partirai d'ici par le train de nuit Dimauclie. Eu réponse à ces lignes, adressez: Vienne, hôtel de l'Impératrice d'Autriche.

Tausig a admirablement joué ') et garde un excellent maintien. Zelluer fera le programme musical du Dante après la Messe. Pour le moment il est entièrement pris par les préparatifs et la brochure de la Messe, dont je lirai les épi-euves Lundi matin, eu arrivant à Vienne.

Par la même poste, je vous envoie 12 exemplaires de votre Dante. Il n'est resté, je crois, que très peu de fautes — et j'espère que vous ne désapprouverez pas les légers changements que j'y ai faits, et qui se réduisent à quelques mots, comme gchenedcit.i qui me semblaient là à leur place.

Que bon Dieu soit avec vous!

1) Liszt's A-dur-Cuucert.

:îo:}.

Prague, 13 Mars 58.

Vous faites très bieu de passer quelques semaines à Berlin. Prenez seulement garde, mes très clières, de ne pas vous refroidir à quelque galerie inconnue, et ne vous levez pas comme lors de votre premier séjour à Berlin, dès les G heures du matin, serait-ce même pour écrire à Fainéant! Prenez du )jon temps le plus qu'il se pourra, et faites provision de racontages pour mon retour.

Je chargerai Meissner de vous envoyer les journaux dici, qui cette fois seront plus tempérés que lors de l'exécution de la ]\Iesse. Ambros s'est lancé hier dans une série d'articles, qui fait mine de continuer durant la semaine. 11 commence par citer Sésostris, ce qui vous plaira. Le petit ami de Meissner s'est conduit comme un petit grediu, ce qui désole notre ami — cependant nous sommes habitués à pire , de la part du DeutschlunxU).

Je suis bien aise que vous ayez vu les Ilorrocks "-) , qui sont plutôt bien que mal pour nous. Ma journée d'hier s'est passée en visites au recteur de l'université, et à quelques autres personnes de moindre calibre. J'ai dîné chez le C'' Salin et passé la soirée chez Ambros, auquel j'ai fait grand plaisir eu lui jouant de charmants petits morceaux de sa composition, un peu dans la manière de Schumann ; il vient de les publier sous le titre: Auf der Wanderschaft.

Zellner est parti dans la soirée avec Tausig. Je les rejoindrai après-demain à Vienne, où j'aurai fort à faire. Il est nécessaire que je me présente devant Sa Majesté, pour l'inviter à assister à ma Messe, et la remercier en môme temps de l'édition de l'ouvrage, qui se fait à la typographie Impériale. Il faudra aussi que je reprenne quelques relations avec plusieurs personnages de la haute volée. On explique le refus des chanteurs 3), comme une réponse à mon refus de jouer à

1) Eine in Weiuiar erscheiuende Zeituug.

2] Eine englische, lu Weimar lebeude Familie.

;5) Die Mitwirkung der Hofopernsiinger war diirch (îraf Lancko-

un Concert de Cour en 56, qui a été fort mal interprété à ce qu'il paraît. Il n'y a pas lieu de revenir à ce sujet, et moins que jamais il y aurait avantage pour moi à faire des concessions, qui ne seraient autre chose que des niaiseries. Je verrai ce qu'il y aura à dire et à faire, ]J0ur bien prendre position à Vienne. Que bon Dieu me soit en aide!

Je n'oublierai pasHalm'), qui m'intéresse par-dessus tout, puisque c'est votre idée. Demandez pardon à Magnolette pour moi, de ne pas lui avoir écrit au sortir du concert; mais je ne la sépare plus de vous dans mon cœur et ma pensée — et réparerai mon petit tort à Vienne. Heureux voyage et lieureux retour pour vous deux ! Que bon Dieu soit avec vous !

Si vous m'envoyez une dixaine d'exemplaires de la lettre de Wagner sur les symphonische Dichtungen'^)^ je trouverai à en faire bon usage. Le Tasse, que nous avons répété hier, marche à merveille , et ne peut manquer son effet dans le concert de demain — attendu qu'il a trouvé à l'avance grâce auprès des jugeurs de rcndvoit, faveur dont je suis redevable à l'article de Lobe.

[Prag, M. od. 15. Miirz 1858.]

En toute hâte je vous écris que les parties des Préludes, qui sont à l'Altenburg ne peuvent plus servir. C'est la copie de l'ancienne version faite il y a 5 ans, et si la Steehe veut absolument faire exécuter ce morceau à Leipzig, ce qui ne m'arrange guère , il faut demander les parties de Sondershausen, ou mieux les faire copier en toute hâte à Leipzig ou Dresde. Je suis un peu contrarié que vous n'ayez pas

ronsky verweigert worden sielie Liszt"s îBriefe an eine Freundin». S. 106 — 7), sodass man das Solistenquartett aus Pest kommeu Hess, das Liszt's Messe daselbst gesiingen hatte.

1; Der unter dem Dichteruaiucn Friedricli ILtlm sclireibende Baron Miinch-Bellinghausen, sjjJiter Generaliutendaut der Wieuer lloftlieater.

2 Der Brief war au l'rinzossin iMaric Witti'oustein orerichtet.

refusé net pour les Préludes^ qu'il n'y a absolument aucun avantage à faire exécuter à Leijjzig — tout au contraire, j'y vois plusieurs inconvénients. Mais sil est trop tard pour s'y opposer, à la garde du bon Dieu! Du reste, approbation complète pour tout ce que vous faites et dites avec les Dingelstedt, les Ilorrocks, etc., et surtout pour votre projet de Berlin, que je vous prie de réaliser sans plus de retards. Les Ahisikalischen PJiichten devront m'êti'e eu\'oyées à Vienne. J'écrirai à Bronsart demain matin.

i^Benedieimus ie, ffratias agimus iiln»^ ai-je chanté dans ma Messe — et la meilleure part de mon cœur vous eu revient!

Pour aujourd'hui je n'ai encore rien de nouveau à vous dire de Vienne, si ce n'est que les préparatifs et répétitions de la Messe vont leur bon train. Vendredi et Samedi auront lieu les dernières répétitions générales. La brochure de Zelliier^) paraît Samedi, et je vous l'enverrai de suite. Je vais retourner chez le C**^ Kuefstein, pour lui demander avis au sujet de ma présentation à la Burg. Hier j'ai invité personnellement le B"" Bach. Tous ces jours vont se passer en visites, et petites correspondances de «poulets». Avant de vous en rendre un compte détaillé, il faut que mes relations se dessinent un peu plus. J'ai écrit à Bronsart, Moniuszko-], et même à Brendel. Je suis charmé que vous soyez contente de ce dernier, et lirai tout le dernier N° en fiacre. Tâchez de savoir si la Gazette d'Augsbourg a inséré la réclamation de Brendel, et maintenez celui-ci dans ses bonnes dispositions.

Daniel s'est établi avec Tausig au 3™'' étage de l'Impératrice d'Autriche, où deux lits se sont trouvés, dont Daniel a pris un pour lui. Je déjeune avec eux à 7 heures du matin. ]\[ardi soir, Daniel partii-a pour Dresde, les vacances de Pâques étant venues. 11 a obtenu deux très bons certificats à l'uni-

1) Ûber Liszt's Graner Messe.

2) Stanislaw M. (1820—72), polniscber Componist.

versîtc, pour le semestre passé. Cet arrangement d'hôtel n'est nullement de mon invention. Hidalgo ') l'a concocté avant mon arrivée, et je n'ai été averti qu'hier soir, en entrant pour la première fois dans la chambre, où je les trouvai établis ensemble. Il n'y a aucune objection à y faire , et je suis même bien aise que de cette façon j'aie plus occasion de voir Daniel. Edouard se conduit à merveille, et Zellner manœuvre bien. Après la répétition générale Samedi , je vous écrirai où nous en sommes. Pardonnez-moi les déchirures de mon style épistolaire en ce moment — je vous parle comme à moimême, quoique vous soyez de beaucoup mon «meilleur moi.>.

«Per aspera ad as(ra> est ravissant, et je volerai Magnolette -,, que je salue tendrement. Répétez bien à Btilow que je lui ai écrit tout au long, avant de partir de Weymar. Peut-être y a-t-il erreur d'adresse, car autrement je ne m'explique pas que la lettre ne lui soit pas parvenue. Après la Messe, je répondrai à Hans et à Cosette. Pour Liihrss, je ne suis pas d'avis que j'aie à me mêler de sa candidature d'Aix. Le plaisir de faire concurrence à l'iniluence de Hiller ne me tinite pas — et quoique j'estime Liihrss comme un très gentil garçon, je n'en attends pas grand'chose qui vaille. Toutefois je trouverai un moment pour lui répondre.

J'ai recommandé vivement à Stor avant mon départ de faire donner le Faidus'^) le Dimanche des Rameaux, au bénéfice de la caisse des pensions. Toutes ces petites et grandes misères de Weymar m'affectent peu , et je m'arrangerai toujours de façon à avoir d'autres chats à fouetter. Rappelezmoi très révérencieusement au souvenir du Vieux de la montagne, et aussi très affectueusement à celui de Varnhagcn. Verrez-vous les Arnim? Peut-être? Demandez et suivez le conseil de INIagnolette à cet égard.

La Stechc m'écrit une lettre de 8 pages au sujet du cou-

1) Tausig.

2) Prinzessin Marie batte dièse Worte als Devise unter ilir Portriit geschricbcn.

3) Mendelssohn's Oratorium.

cert de Riedel : je ne l'ai pas encore lue. Vous savez déjà que je ne m'intéresse pas du tout à ce concert, tout en sachant grand gré à M'"" Steche de ses bonnes intentions, un peu prématurées. L'espèce de succès de mon Concerto pour deux pianos exécuté par KroU et Hans m'a été une surprise agréable. Oh, quand pourrai-je travailler, et encore travailler!! Ma tète est surpleine, et il me semble que maintenant je ferai vraiment quelque chose de bien. Sacha "Wintcrbergcr fait assez bonne contenance. Je suis inteiTompu par des visites — adieu, que bon Dieu soit avec vous !

Jeudi, 18 Mars 58.

Vendredi matin, 19 Mars 58.

Cachetez et faites remettre l'incluse à Liihrss. C'est un garçon dont je fais un certain cas, car je le tiens pour honnête et bien élevé, deux grands avantages sur beaucoup de ses collègues. Si vous le voyez, dites-lui qu'à part d'autres considérations plus majeures, je ne puis me mêler du ménage d'Aix-la-Chapelle à cause des W. Autre chose si le bourgmestre Dahmen ou Rodenburg, ou quelque autre membre du comité m'écrivait directement à ce sujet, dans lequel cas je ne manquerais pas de dire toute sorte de bien de Liihrss. En même temps faites comprendre à Hans qu'il m'est impossible d'intervenir en faveur de Ltihrss pour le plaisir de jouer niche à Hiller — par la raison que je ne vois aucun avantage à faire une guerre de coups d'épingle à ses amis.

Demain je passerai l'après-soirée chez M™® Rettich '), et tâcherai de l'intéresser à notre Jeanne d'Arc. Mon train de Vienne semble prendre assez bonne tournure. Daniel viendra peut-être vous voir à Berlin. La Steche m'écrit ime lettre de 7 grandes pages, sur les Préludes. Je vais lui répondre pour la remercier doublement de ce qu'elle a fait, et de ce que je la prie de ne plus faire. Momentanément il convient

1) Julie R.. die Wiener Tragôdin.

d'ignorer Leipzig. Cela me parait de beaucoup la meilleure méthode. Je vous donnerai de suite des nouvelles exactes de la Messe. Mou cœur et mon âme sont avec vous.

Lundi matin, 2 2 Mars.

Voici le résumé de ma journée d'hier, par lequel vous verrez que mes promesses musicales sont presque à la hauteur de vos promesses pittoresques. A 10 heures. Messe de Palestrina à l'église de Mariahilf. J'ai souvent prié dans cette même église à l'âge de 10 à 11 ans, mon père s'étant logé dans ce faubourg à notre arrivée à Vienne. Comme Oiïertoire on a fort bien exécuté mon Pater noster. l l heures, Messe de Palestrina à la chapelle de la Burg. Midi ' 2> concert d'un jeune pianiste de 12 ans, nommé Bix. 1 heure, concert du Mannergesanrjverein. 3 heures ''2? répétition de ma Messe avec les quatre solistes de Pesth, qui chantent admirablement, de cœur et d'âme. 5 heures, chez Winterbcrger. Conférence critique avec Hanslick, Speidel'), Laurencin "-), Debrois van Bruyck^j, l'auteur des articles que vous connaissez, et quelques autres personnages de cette trempe. Je réserve les détails pour la chambre bleue. 7 heures, séance du ([uatuor de Hellmesberger à la salle du Musikverein : 2 Quatuors de Schlâger, Beethoven, plus le Quintette de Schumann. Après, soirée chez M'"^ Lange, cousine de Lôwy et M""' Eskeles.

Avant-hier j'ai rencontré Halm chez M'"® Rettich. Nous avons causé de Jeanne d'Arc, et j'ai pris rendez-vous avec lui pour après-demain matin Mercredi, pour continuer ce sujet. Tout en me disant qu'il ne pouvait pas me faire une promesse, il n'a pourtant pas refusé. Le préc('dent de Schiller, seml)lo le gêner un peu — et il préférerait de beaucoup un sujet plus «vierge» que la Pucelle d'Orléans.

1) Ludwig Sp., Musikkritiker des "Wiener Fremdenblattes.

2) Graf L., Musikschriftsteller (1819— 90\

3) Musikschriftsteller und Componist.

;5(is.

Lundi matin, 22 Mars 58.

Ce matin à lU heures S. M. l'Empereur m'accordera audience. A midi '/2 j'offrirai en holocauste d'amour et d'humilité nos trois âmes à hou Dieu dans ma Messe.

4 heures.

Bon Dieu a été bon, et vous pouvez être à peu près contente. Il paraît qu'il y a succès — pour moi je suis tout absorbé et très fatigué. Pour demain les chances me paraissent encore meilleures, le public sachant déjà un peu de quoi il s'agit. Lôwy vous a écrit de suite après l'exécution. Cette fois-ci il n'a pas pris nue stalle cachée — tout au contraire, il s'est mis fort en évidence sur le second rang, et a beaucoup applaudi. Villers est venu me faire un compliment, très à mon gré à ce moment. Il a pleuré à sanglots. Je lui ai demandé de vous écrire pour demain. Je vous envoie à toutes deux toute mon âme.

[Wien, 24. Mârz 1858.] Très infiniment chère,

Augusz étant arrivé hier matin pour la seconde exécution de ma Messe, j'ai dû le voir immédiatement après, et les quatre chanteurs hongrois dînant chez moi à 3 heures, il m'a été impossible de vous écrire de suite. Mon cœur vous cherche et vous parle incessamment — et je souffre partout où vous n'êtes point. Les choses qui se passent autour de moi ne m'intéressent qu'en apparence, je demande à d'autres de vous en donner des nouvelles. Lowy vous a écrit avant-hier, et pour hier j'ai demandé à Villers de vous faire un petit compterendu. Je ne sais s'il y a bien réussi; mais si vous trouvez un moment, vous me ferez plaisir en lui répondant quelques mots, que vous adresserez 140, Ohere Brâunersirasse. Je serais bien aise que nous renouions un peu ensemble à cette occasion.

car j'estime Villers comme im de mes meilleurs amis. Son titre est: chargé d'aôaires de S. M. le Roi de Saxe.

Comme je le prévoyais, l'exécution d'hier a été encore plus satisfaisante que celle de Lundi, et la «sensation» et «l'émotion» plus puissante. Jusqu'à Dimanche je resterai ici. Ensuite je m'arrangerai de manière à passer peut-être toute la semaine S*® à Pesth, mais sans concert. Si Karâtsony me logeait, cela me serait une économie fort bienvenue, car je suis eflrayé de la dépense que je suis obligé de faire, et préférerais de beaucoup réserver cette somme pour Ilartel. Toutefois je crois que ce voyage ne m'est pas absolument inutile, et puisque me voilà, il faut bien que je m'en accommode, tant bien que mal.

Voici Augusz qui arrive, et toute ma journée est encombrée. Je vous écrirai demain matin. Que bon Dieu demeure avec vous — je vous bénis! Adressez toujours à Vienne.

Dimanche, 28 Mars 58.

Je suis tout attristé d'être resté 3 jours sans vous écrire. Pardonnez-moi cette négligence, qui n'en est pas une. Dès S heures du matin ma chambre est encombrée; plus tard il faut que je fasse une quantité de visites, et la soirée se partage eu 3 à 4, de manière que je rentre épuisé. Dans tout cela il n'y a pas un moment de libre respiration pour mon ânu', et la fatigue de parler constamment à des gens, auxquels de fait je n'ai rien à dire, m'est très pénible. De plus, je me fâche de l'obligation de dépenser tant d'argent; car j'ai aussi mes accès d'économie, comme vous savez. Pourtant réilexion faite, je crois qu'il n'y avait pas moyen de s'arranger autrement. La balance des dépenses et de la recette des concerts de Lundi et Mardi faite, il restait à peu près zéro — attendu que les frais ont été portés au double, par suite de ce que Zellner appelle si justement: locale Gesinniingstuchtlgheit. Ce résultat m'a semblé honteux, et j'ai dit à Edouard d'ajouter 1000 fl. pour ma quote-part. Je ne sais si vous

La M ai- a, Liszt-Bricfe. IV. 27

approuverez cette libéralité en faveur de l'association des musiciens, mais dans les circonstances données , je l'ai tenue pour quasi indispensable. Edouard sans en avoir eu l'idée, s'est trouvé de mon avis. D'ailleurs cet argent servira à donner de la soupe à quelque pauvre diable de musicien — qui donne au pauvre prête à Dieu.

Vienne est horriblement cher pour un individu de ma sorte. 6 fl. d'appartement, et 8 fl. de fiacre par jour — ce dernier article étant indispensable, cela fait déjà 14 fl. de fixe; puis viennent les et caetera! Passe encore si je ne m'ennuyais si horriblement, et si à chaque heure de la journée je ne me sentais complètement dépaysé parmi ce monde qui n'a rien de commun avec «mon monde». Enfin je partirai Mardi, aprèsdemain, pour Pesth, et tâcherai de m'arranger de manière à arriver à Lôwenberg dans une dixaine de jours. ,. Les Majestés n'ont pas assisté à l'exécution de la Messe.

Du reste, je suis assez bien vu ici, et en train de gagner un peu de considération. J'ai dîné chez les Nîîko ^), M""^ Bîînfty, ' qui m'a chargé de 1000 choses pour vous, la vieille M'"® Pereira^), M™^ Eskeles^), et demain pour mon dernier jour j'ai accepté chez le I"^^ Fiirstenberg. M™^ Nâko a mis ses deux loges au Kamthnerthor et à la Burg à ma disposition, mais je n'ai pu y aller que deux fois, pour voir deux actes de la Dame blmiche et la Reine de Chypre. Je me suis présenté chez le FeUhnurschallleutnant Kâmpen et chez les ministres Bach et Bruck — ce dernier est un homme d'une rare distinction. Ce matin, j'irai chez le ministre de la justice, Nadasdy, pour solliciter un peu d'avancement pour Edouard. /, On m'a insinué que je devais demander une audience chez î l'Archiduchesse Sophie. Mais je crois que je m'abstiendrai pour le moment — attendu qu'à l'exception de l'Archiduchesse Hildegarde, personne de la Cour n'a été à mes concerts, et que je ne saurais vraiment quoi dire à Leurs Altesses Impériales. J'ai revu le C® Kuefstein, qui dit du bien de moi.

1) Grjifin N., durch ihre vielseitigen Talente weithin bekannt.

2) u. 3) Gattinnen von Wiener Banquiers.

Augusz qui a passé 4 jours ici, s'est conduit à merveille pour moi — et s'est chargé d'expliquer en haut lieu mon refus de faire partie d'un concert de Cour, dans le sens que je lui avais indiqué. En effet, il devient impossible de me ranger si peu que ce soit dans la catégorie des Kummervirtuosen. En somme, je m'imagine que votre pauvre Fainéant fait assez bonne contenance ici, et que vous n'aurez pas lieu d'être mécontente de lui. Vous verrez l'article de Hanslick et de mes autres antagonistes, qui pour le moment sont obligés d'enrager un peu, car la conviction que je suis capable de faire quelque chose qui nest pas absurde, s'est assez fortement établie, par la sensation générale qu'a produite ma Messe. Kertbéuy qui est le favori de Laube ' a fait une correspondance à la Gazette d'Augsbourg qu'on dit infâme. Kertbény n'a pas osé montrer le bout de son nez chez moi, et je lui ai fait refuser par Haslinger les billets qu'il avait demandés. Speidel a promis à Winterberger un article raisonné, plutôt favorable. La 0 ester reichische Zeitung fait très fort mon éloge, de même V Humorist de Saphir, la Theater-Zeitung^ le Wanclerer et la Vorstadt- Zeitung^ où Edouard a quelques influences. La Ostdeutsche Post et la Wiener Zeitung officielle seront tempérées, et même le Fremdenblalt dont l'hostilité contre moi était déclarée, m'a pourtant fait une certaine part de sa\oir et de talent. Le public tout en ne sachant quelle part me faire, me porte quelque sympathie. J'ai passé une soirée d'artistes chez Saphir avec la Rettich, la Neumann^), M'"® Csillag^), lîoger, etc. En fait d'amis, j'ai regagné le cœur de Lowy et de Yillers à la Zuliunfismusik. lis comprennent que je ne puis être autrement que je ne suis, et sont tout près de me trouver bien tel quel.

Il a été question de l'exécution prochaine de deux de mes symjjhonischc Dichtungen — mais le lièvre préfère attendre d'être écorché, et j'ai ajourné à l'année procliaine. On vou-

ly Heinrich L.. der Rédacteur und Dramatiker (1806 — 841, damais Director des Wiener Ilofburgtheaters.

2; Schauspielerin ain Burgtheater, nachmals Grafin Schunfeld. 3 Sangerin an der Hofoper.

luit aussi orgauiser une grande fête à VAurom pour me remettre le fameux pupitre, terminé depuis hier soir'). J"ai modestement demandé que cette cérémonie ait lieu sans tambours ni trompettes. Vous en aurez des nouvelles par les journaux.

A Pesth je ne ferai rien exécuter, et me bornerai à de simples visites de politesse pour cette fois. Roger y cliaute le G, et il ne me convient pas de fatiguer le personnel et le public de mes choses, dans ce moment. Laub a donné son premier concert hier soir, avec assez de succès. Tausig a très bien joué comme de coutume, mais il est à craindre qu'on ne soit pas disposé à lui rendre la justice qu'il mérite. La critique lui sera hostile, et Zellner ne le soutiendra pas. La virtuosité a décidément fait son temps, et il n'y a plus qu'à glaner dans ce champ.

Laissez- moi vous remercier des nouvelles que vous me donnez de Berlin, et vous dire que les moments auxquels je lis vos lettres sont les seuls où mon âme rayonne! Je vous écrirai de suite en arrivant à Pesth. Que bon Dieu soit avec vous, et vous comble de Ses plus douces bénédictions! Adressez toujours à Vienne, jusqu'à nouvelle information.

Mardi, 29 Mars 58.

Les anciens pourparlers au sujet d'un opéra hongrois ayant recommencé , je suis obligé de rester encore aujourd'hui ici, pour rencontrer Cari Beck^), dont le poëme de Janos pourrait fournir le sujet d'un opéra à succès. Je ne sais ce qui en adviendra, mais je serais assez disposé à composer cet ouvrage en collaboration avec MosenthaP), qui a déjà fait une espèce

1) Elu silbernes Notenpult, als Huldiguiio^ der Wiener. Zufolge letztwilliger Verfiigting Liszt's, befindet es sich jetzt im lîesitz des Budapester Nationahnuseums.

2) Dichter, in Ungarn 1S17 geboren. in Wiihring iWien) 1879 verstorben.

3) Salomon M. (1821 — 77), dramatischer Dichter, kaiserl. Rath in Wien.

de scénario, que je vous communiquerai. Il faut seulement le consentement de Beck, afin d éviter plus tard des réclamations et des explications désagi'éables. Quant à Halm, il est possible qu'il fasse quelque chose pour moi — tvenn ihm eiu-as einfullt, comme il me l'a dit. Dans ce cas, je ne doute pas que ce sera fort beau, mais la Jeanne d'Arc ne lui va décidément pas à cause de l'antécédent de Schiller, et d'une autre tragédie du même nom d'un poète qui m'était resté inconnu jusqu'ici, et dont en ce moment j'oublie le nom. Je rapporterai la pièce, car d'après ce qu'il m'a dit, la donnée n'en est pas sans analogie avec ce que nous voudrions, et le dénouement est parfaitement conforme à l'histoire. M™® Rettich que jai encore vue hier, m'a positivement assuré à la fois des meilleures dispositions de Halm à mon égard, et de l'impossibilité où il se trouve de mettre la main à Jeanne d'Arc. A mon avis, il n'y a plus de tentative à faire avec lui. Il faudra voir plus tard si l'élève de Magnolet ou Dingelstedt ne seraient pas d'humeur à se conformer à notre désir. Pour ma part, je ne voudrais pas abandonner l'idée — mais il n'y a pas moyen de compter sur Halm. Du reste, s'il lui venait une idée d'opéra, j'y aurais assez de confiance. Il connaît les poèmes de Wagner, et s'est mis parfaitement au courant de ce que nous demandons de la poésie maintenant.

Je viens de voir Beck, et je crois que nous mettrons le Janos à flot. Il a été de très bonne composition, et je désirerais seulement que la chose vous plût. Je vous en parlerai tout au long, aussitôt mon retour.

Je suis allé voir Laube ce matin, qui, ce me semble, n'a pas su comment s'arranger à Vienne. Il fait comme Dingelstedt de la Posse pour divertir les augustes visiteurs du théâtre — et l'actrice en vogue, qui est comme le pivot de l'art dramatique à Vienne, est peut-être au-dessous du niveau de ]y[me Hettstedt. Elle se nomme Gossmann, excelle dans la Grille dont tout le monde raffole, se fait protéger par Edmond Zichy, Meyer, et les « Mecenasitms > du Jockeyclub , et affecte les manières d'un «rat» d'Opéra! Halm, la liettich et les «hommes sérieux» en sont naturellement fort scandalisés —

mais elle est très à la mode, et la Cour et la ville en parlent.

Ces lignes vous souhaiteront la bienvenue à Weymar, très infiniment et uniquement chère. Demain matin, à 6 heures, je partirai par le bateau à vapeur pour Pesth. Karâtsony m'a offert de me loger, ce que j'accepterai. Je ne pense pas que je resterai au delà de 3 à 4 jours. A mou retour ici , il faudra que je m'arrête à peu près autant pour terminer ma petite négociation de libretto avec Beck et Mosenthal, et aussi pour recevoir le fameux pupitre qui a été terminé aujourd'hui, d'après ce qu'où m'a dit.

Les Pflughaupt^j retournent demain à Weymar, et vous donneront à leur manière de mes nouvelles. Recevez-les avec affabilité. Ils sont dans la pénurie, et j'ai payé un petit compte d'hôtel pour eux. Du reste, je n'ai pas à me plaindre d'eux, et ils se sont assez bien conduits à mon égard. Tausig ne m'accompagne pas à Pesth, mais je le conduirai à Lôwenberg. Daniel est toujours à Dresde, et ne m'a pas écrit. Il pourra aisément très bien prendre dans la société d'ici. J'espère ne rien faire ici, qui mériterait une réprimande de votre part. Mais je suis très ennuyé et fatigué de ce genre de vie. Comme je le disais tout à l'heure, j'envie mon cocher de rester tranquillement sur son siège, tandis que je suis obligé de causer avec les gens ! Que bon Dieu soit avec vous! ■'.

Pesth. !'■' Avril 58, chez Karâtsony, Herrengasse 10.

9 heures du matin.

Voici mon premier réveil doux et tranquille depuis que je vous ai quittée. Je l'attribue à une petite chaumière en bronze exactement pareille à celle qui est dans votre chambre, et qui est restée sans que je m'en aperçoive près de mon lit

1) Robert Pf (1830—71) nnd seine Gattin Sophie (1837— 67 , beide Piauisten, Schiller Henselt's und Liszt's.

cette nuit. Karâtsony est encore obligé de se ménager beaucoup, et de garder la chambre, par suite d'une maladie assez grave qu'il vient de faire. Sa femme est alitée et toute cette maison a en ce moment un air de repos et de tristesse, qui me convient beaucoup. Peut-être y demeurerai-je une huitaine de jours. Je vous joins ici une petite note des munificences très intelligemment réparties par Karâtsony, ces jours derniers. Communiquez-la à Rank ') — peut-être pourra-t-il en faire un extrait pour V Allgemeine Zeitung. Je me suis un peu occupé de son aôaire à Vienne, et j'aurai plusieurs choses à lui en dire à mon retour. Il pourrait aussi ajouter que Kar;îtsony me fait l'hospitalité en ce moment. De pareils traits de munificence sont trop rares, pour que ce ne soit rme espèce de devoir de leur donner le plus de publicité possible.

Quel est votre avis sur Bruxelles ? Je n'en suis guère tenté — mais de toute façon je devrai écrire à Fischer. Veuillez me dire dans quel sens. Si la Messe est exécutée à Bruxelles, il sera nécessaire que j'y aille une huitaine de jours auparavant. Je suis horri))lement ennuyé de la dépense inévitable qu'entraînent ces sortes de voyages, et le gain moral ne me semble guère en proportion. Ah, pourquoi ne sais-je pas faire de peinture, ne fut-ce qu'à l'aquarelle pour les portefeuilles de Magne — et ne puis-je rester paisiblement chez moi à travailler, sans me mêler à tout ce brouhaha discordant du monde! La nécessité de trimbaler ma personne en public, et d'avoir besoin du concours de tant et tant d'individus pour produire mon œuvre me devient de plus en plus insupportable. Le musicien est en vérité après le danseur le plus mal partagé entre tous les artistes — quand, comme pour moi, la rumeur de la fourmilière humaine lui est un spectacle chagrinant. L'avantage du peintre, du statuaire, de l'écrivain, de pouvoir répandre sa pensée sans autre intermédiaire que la couleur, le marbre et la typographie — laissant de côté les hommes et jouissant pour leurs personnes de

1) Josef E. :1S16— !»•;, Schriftsteller. Volkserzahler, lebte damais in Weimar.

la retraite et dn silence extérieur à volonté — - me paraît d'un prix inestimable. Aussi leur porterais-je grande envie, si en définitive je ne savais que chacun doit porter sa croix eu ce monde et n'espérer qu'en bon Dieu! Soyez bénie de vous être attachée à la mienne, et de me la rendre douce et légère par votre amour! Adressez à Vienne, car probablement j'y retournerai dans 3 à 4 jours.

Mardi, 6 Avril 58.

Quoique ma visite à Pesth en ce moment n'eût d'autre but qu'une cordiale politesse faite à mes 4 chanteurs du théâtre hongrois, qui ont pris la peine de se déranger pour chanter ma Messe à Vienne, et à leur chef le C*^® lîaday, je n'ai pu me refuser au désir exprimé de toutes parts d'entendre de nouveau la Graner Festmesse. Cet ouvrage sera donc exécuté Vendredi prochain dans la salle du musée, au bénéfice du conservatoire, et Dimanche à la grande église paroissiale de Pesth. Je vous enverrai l'affiche de Vendredi, et repartirai pour Vienne Dimanche soir. Probablement je serai obligé d'y passer encore 4 à 5 jours à cause de Mosenthal et Beck, avec lesquels je voudrais tirer mon Janko au clair, de manière à pouvoir me mettre à l'œuvre aussitôt mon Elisabeth terminée. Je n'oublie pas la promesse que je vous ai faite de finir V Elisabeth dans le courant de cette année, et aussitôt de retour à Weymar j'y travaillerai de pied ferme. Parole de Fainéant!

Envoyez chez Kiihn '] faire demander ce que deviennent les épreuves de la nouvelle édition du Kiinstlerchor^ et si par hasard elles étaient prêtes, envoyez-les-moi à l'adresse de Hasliuger, Kohlmarht^ Vienne.

Je vais écrire au P*^*^ de Hohenzollern pour lui annoncer mon arrivée vers le 18 ou 20 de ce mois, et puis à Biilow. Merci de m'avoir envoyé l'article de Brendel sur Lôwenberg;

1) Musikverleger in Weimar.

il me paraît dans un très bon sens. La lettre de !M"'' Wertheim^) me devient inutile — le papa Tausig ayant annoncé positivement sa visite à Weymar, pour le mois de Mai. Tausig a fait une petite faute en débutant dans le concert de Laub à Vienne. Il pourra la réparer une autre fois, mais pour maintenant je lui ai conseillé de rester parfaitement tranquille. Winterberger qui n'est pas sans influence personnelle sur la haute critique à Vienne, laquelle n'a que trop d'influence sur le public, lui est à la fois un antécédent et un concurrent fâcheux. Zellner n'est pas en mesure d'appuyer Tausig, et ne serait guère disposé à le faire, à cause de lîubinstein. Le public est blasé, distrait, sinon stupide — la critique bouffie de son importance, très réelle à l'extérieur, souvent vénale et occupée de tout autres intérêts que celui de l'art et des artistes. Les musiciens et la gent musicale, éditeurs, courtiers, brocanteurs, etc., sont pétris d'impertinence, de jalousie et de sottise. Voilà le tableau tel qu'il s'ofire à l'observation impartiale, à quelques nuances près, partout le même! Le moyen de faire de l'art à travers ces miasmes — et pourtant il le faut, et on leur en fera bon gré mal gré! Ai-je besoin de vous dire que je mène une très triste vie, loin de vous ? A Pesth pourtant je réussis à mieux dormir qu'à Vienne, et généralement on me dit que j'ai très bonne mine , depuis Prague. Je n'ai pas le loisir de vous faire une description détaillée de mes allées et venues — et comme j'y trouve très peu d'intérêt, moins encore d'attrait, ma plume ne coule pas du tout sur ce chapitre. Ici, j'ai revu et fréquenté Augusz, Raday, Léo Festetics, chez lequel jai passé la soirée hier, M"'^ Batthyâny et quelques autres personnes de cette société. En fait de musiciens, Erkel, Brand, Roger, etc. Ce soir j'irai entendre Roger, dans le Prophète^ demain et après-demain seront pris par des répétitions, pour Vendredi et Dimanche. Je n'ai qu'à me louer des bons sentiments qu on me témoigne ici, et si je ne me fais illusion, j'y suis estimé et aimé.

1 Die Mutter Tausig'S; die von ihrem Gatten geschieden lebte.

A propos, je viens de lire dans im journal qu'on fait une souscription pour Lamartine en France. A mon retour, je voudrais y contribuer, et écrirai à Ollivier') à ce sujet. Donnez-moi des nouvelles de Dingelstedt et du théâtre de Weymar, sans en excepter la comédie. Cela m'intéresse encore plus qu'autre chose. Je suis de cœur et d'âme avec vous. Tendresses et intimités à Magnolette, à laquelle j'écrirai au premier moment de repos.

Jeudi, 8 Avril 5S.

Vos chères lettres m'arrivent avec une douce continuité chaque matin , et me remontent pour la journée, comme une pendule! Magnolette m'a écrit hier des choses ravissantes, sur les étoiles qui ne savent plus autour de quoi tourner, le centre de leurs rayons les ayant subitement délaissées, le dragon de l'ennui, et la pâte à dragon, etc. — si bien que j'ai encore plus honte de ma vile prose écourtée et hâtive! Je suivrai votre conseil et resterai 4 à 5 jours à Vienne, où j'arriverai Lundi soir. Donnez-moi des nouvelles de la fête de la Grande-duchesse, et tâchez de conserver de bonnes relations avec les Dingelstedt — car j'ai toujours l'idée que nous pourrons faire un bout de chemin ensemble. Si vous écrivez à Janiu à l'occasion de Gieseke -), dites-lui que vous me remplacez en mon absence — à moins que cela ne vous paraisse une modestie trop exagérée. Pour Arsène Houssaye^), je le connais si peu que pas. En sa qualité de commissaire de 1 Empereur auprès du Théâtre-Français, c'est un assez grand personnage. Peut-être serait-il plus prudent de s'abstenir de lui recommander quelqu'un, dont il ne saura trop que faire.

1) Emile 0., Pariser Advocat, spater Minister und noch gegenwartig als Schriftsteller tliatig, war am 22. Oct. 1S57 der Gatte von Liszt's Ultester Tochter Blandlne geworden, die er schon 1862 durch den Tod verlieren sollte.

2) Schriftsteller.

3) Franzôsischer Schriftsteller.

Du reste, consultez Magnolette, qui est le juge décisif en ces sortes d'occurences.

Par suite d'un eurouemeut de Iloger, (jui dérange le répertoire du théâtre, nous avons été obligés de remettre l'exécution de la Messe dans la salle du musée à Dimanche 4 heures au lieu de Vendredi. De cette manière l'exécution à l'église se trouve ajournée, jusqu'après mon départ. 11 a été impossible de trouver un jour plus rapproché que celui de Samedi pour la répétition générale — mais je ne voudrais pas rester au delà de Dimanche soir, car de fait je nai rien à faire ici pour le moment, si ce n'est acte de présence. j\res excellents Franciscains m'ont invité à dîner pour Dimanche prochain. Si je ne me trompe, ils se décideront enfin à ne pas tenir compte des mauvaises plaisanteries des journaux, et à me délivrer mon diplôme de confrater. Je puis l'accepter en bonne conscience, car je n'ai nullement intrigué pour l'obtenir. L'antécédent de W de Voltaire ne m'effraie point!

J'ai écrit au P*^® HohenzoUern que j'arriverai à Lowenberg vers le 20 on 22 de ce mois. Faites-le savoir à Cosette, car je ne sais si je trouverai le temps d'écrire à Biilow avant Vienne. Les premiers jours de Mai, je serai avec vous. Je ne puis vous dire coml)ien le temps me dure. Si vous a\ez envie de Bruxelles, soit — mais pour ma part, je n'ai d'autre vouloir et désir que de rester tranquillement chez nous; car partout ailleurs je me sens, à la lettre, comme un poisson hors de l'eau!

Adressez à Vienne en réponse à ceci jusqu'à Mardi prochain — et puis à l'ami Meissner, car il convient que je m'arrête 2 jours à Prague. Si vous lui écrivez, par hasard, vous pouvez lui annoncer mon arrivée pour Samedi prochain, d'aprèsdemain en huit, au plus tard. Mais ne lui écrivez pas exprès pour cela, car je l'avertirai de Vienne. Il me tarde de repasser la frontière de Saxe — car je me sens bien loin de vous, d'autant plus que je pense et songe incessamment à vous. Remerciez Magnolette de son petit chef-d'œuvre de lettre. Que bon Dieu soit avec vous! S'il était nécessaire, enguirlandez encore Dingelstedt, pour qu"il me laisse Grosse, dont je ne saurais comment me passer maintenant.

Samedi 10 Avril 58, après l'exécution de la Messe dans la salle du musée, retardée d'un jour à cause d'un changement dans les représentations du théâtre. 8 heures du soir [Pesth].

«Fête, vers, fleurs, amour infini» — quelle dépêche télégraphique, et signée Carolyne, Marie ! Je n'ai su qu'en pleurer de joie et de reconnaissance. Mais comment répondre? Toutefois mon âme a volé vers vous, plus vite encore que le télégraphe. Je demeure bien incessamment près de vous et en vous, mes très infiniment chères!

Je n'ai que peu d'instants pour vous écrire aujourd'hui. La Messe a été parfaitement exécutée, et tout aussi bien écoutée cet après-midi. Tout le monde aristocratique et élégant et un nombreux public se trouvaient réunis dans cette charmante salle du musée, dont la sonorité est malheureusement un peu trop forte ; mais il n'y avait pas lieu d'en être désagréablement affecté cette fois. Les cœurs ont battu — et il y avait bien dans l'auditoire ce sentiment indéfinissable, que provoquent exclusivement les œuvres marquées au coin du génie. Demain on exécute de nouveau la Messe dans l'église paroissiale, durant le service divin. De suite après, le Père Guardian du couvent dira une messe basse à mon intention — pour ma réception solennelle comme confracer. Augusz sera reçu en même temps en cette qualité par l'ordre des Franciscains demain. On vient de me communiquer la minute de l'allocution en latin, que le Supérieur me tiendra. C'est un chef-d'œuvre de rédaction, et je vous l'enverrai. Je ne sais si les journaux se mêleront de cet incident, mais cela m'est parfaitement indifférent — et la cérémonie sera faite avec une solennité de nature à imposer finalement silence aux plus malveillants. A 1 heure il y aura grand dîner au réfectoire, pour lequel on a invité plusieurs personnages des plus considérés de la ville. Vous en aurez des nouvelles dans ma prochaine lettre de Vienne.

Je repartirai dans la soirée de demain, et n'aurai pro-

bablemeiit plus le temps de vous écrire. Que bon Dieu vous comble de Ses plus saintes bénédictions! Vous ne vous êtes pas trompée sur la grifie dans la réponse à Hanslick, qu'on n'a pu insérer que dans la Vorstadt-Zeitung à cause de l'impartialité de mes amis de l'autre côté! Edouard avait fait cette réponse, à laquelle J'ai ajouté quelques mots à ma manière. La Gazette d'Augsl)ourg, à ce qu'on me dit, a donné un nouvel article sur la Messe, à peu près aussi malveillant t|ue la note précédente. Il n'y a pas moyen d'empêclier ces choses pour le moment — et vous savez que j'y suis parfaitement résigné pour tout le temps que cela durera.

Vienne, Mardi, 13 Avril.

Eu arrivant ici hier soir, j'ai trouvé votre chère lettre pour ma bienvenue. Mon cher festoyeur n'a donc pas voulu changer ses habitudes, nonobstant le Vendredi saint et mon absence — et en cela comme en toutes choses, maintient son meilleur faire et dire! Ce qui n'empêchera pas que le 22 Octobre nous nous arrangerons de façon à passer la journée «à nous trois», comme je vous l'ai déjà demandé. Mais je reviens aux dernières nouvelles, que j'ai à vous donner de Pestli. Dimanche, Il Avril, à 10 heures, ma Messe a été exécutée à la Stadtpfarrhirche de Pesth. L'église était comble, et tout près de l'autel on avait réservé une douzaine de bancs, qui étaient occupés par des personnes que M"" le curé Santofly, Fropst^ avait invitées spécialement, en leur envoyant des textes imprimés en latin, allemand, hongrois, que je vous ferai parvenir. Comme Graduel on a exécuté VAoe vcnmi de JMozart et un morceau de Bràuer, qui m'est dédié sur le texte bibliciue Frémit mare cmn furore. De suite après l'église, j'ai dû rentrer pour recevoir une députation du conservatoire, à la tête de laquelle était le B"" Pronay, président de cet établissement, qui venait me remercier d'avoir destiné la recette du concert de la veille au musée, pour le conservatoire.

A midi, je me suis rendu à ce cou\ent des Franciscains.

Le P. Guardian a dit une messe basse en mon intention, durant laquelle un chœur d'hommes a très l)ien chanté plusieurs morceaux d'une messe fort simple, avec accompagnement d'orgue. L'église des Franciscains est une des plus jolies et espacées de Pesth. Albach y a un petit monument avec le médaillon qui se trouve dans ma chambre du rez-de-chausée'j. J'ai pris place sur un banc près du maître autel, et prié pour vous et Magnolette. A midi ^/2 on s'est réuni dans le réfectoire. J'avais à ma droite Augusz, et à ma gauche Karâtsony. A côté d'Augusz, le chanoine Dauielik, qui vient de publier une biographie qu'on dit fort sérieusement écrite , de Christophe Colomb, et passe pour une des meilleures têtes du clergé de Hongrie. C'est un homme fort posé et digne. Il est en relations avec V Univers catholique^ et se rendra prochainement à Constantinople et à Rome, pour y faire des recherches relatives à un ouvrage sur Hunyady. Le volume avec les gravures sur S*'^ Elisabeth que vous connaissez, est aussi de lui. Plusieurs exemplaires de cet ouvrage , qu'on a présenté à l'Empereur et à l'Impératrice, ont été payés 1000 H. chaque. Pour ma part, je me suis borné à 50, ce qui est déjà un prix fort raisonnable. A côté de Dauielik s'est placé Santufly, le curé de la Stadtjifarrkirche , et dans le nombre des invités se trouvaient plusieurs Honorationen. Avec les 12 Franciscains à peu près qui étaient présents, on était une quarantaine de personnes à table. Mon buste et mon portrait avaient été placés dans le réfectoire. Avant le dîner, un des frères me lut à haute voix l'allocution latine, dont je vous ai parlé comme d'un petit chef-d'œuvre en ce genre. C'est le chanoine Haas, directeur des écoles, qui en est l'auteur, car les Franciscains ne sont pas de cette force en fait de rédaction. Elle paraîtra eu latin et en allemand dans un journal religieux: Der katholische Chrisi, que vous recevrez. Dans le courant du dîner, le P. Guardian m'a porté un toast en latin, et quelques autres

1) Dem 1853 verstorbeuen Pater Albach, den Liszt schon als Knabe vom Eisenstadter Franziskanerkloster her kanute und verehrte, batte er sein Pater noster und die Messe fiir Mannerstimmen gewidmet.

à Aiigusz, Kavîîtsony , etc. qui y ont répondu eu liougrois. Vers 4 heures on s'est séparé, et comme je devais partir dans la soirée, on m'enverra ici le diplôme de confrater et l'allocution , qu'il faut encore traduire. Le diplôme est daté du 20 Juin 57. Le C'^ Georges Kâroly, qui par parenthèse, à l'occasion de la fondation de deux majorats a dû faire constater officiellement sa fortune et s'est justifié de 1)00 000 fl. de revenus, a été également nommé confrater^ il y a quelques années. Augusz et Karâtsony recevront leur diplôme d'ici à ([uelque temps. Je me trouve, comme vous voyez, en très bonne et sûre compagnie. Préoccupé d'économies comme je le suis depuis un mois, je me suis contenté de faire remettre par Augusz 200 fl. au P. Guardian, ce qui du reste suffit largement.

Avant mon départ, Léo Festetics est encore venu me dire adieu. 11 me dédie des Hongroises pur sang, qui paraîtront chez Gloggl à Vienne. En passant je me suis arrêté quelques heures à Presbourg, chez les Vrabély-Séraphine, qui soïit de très braves gens. J'ai vu aussi Tiudividu, qui m'avait écrit pour ma Messe. Presbourg possède encore les choeurs d'église les mieux montés; ils le sont par un institut spécial: der Kirchenmusikverein, qui est en bon renom dans tout le pays. Ils ont exécuté la seconde Messe en ré de Beethoven, bel exemple que n'a encore pu suivre aucune église de la monarchie.

Daniel n'est pas encore de retour ici. Arrivé à 7 heures du soir hier ici, j'ai été de suite à la séance du quatuor de Hellmesberger, où il y avait une foule qui aurait fait envie à Singer et à Stor. Ole Bull', qui vient d'arriver, y était. Laub donne un 3™" ou 4™*' concert Jeudi prochain, et obtient beaucoup de succès.

Ce matin, ]Mosenthal m'a apporté presque tout le premier acte de Janko. J'imagine que cela vous plaira assez. Il est à peu près convenu que je le ferai donner à Pesth, au commencement de l'hiver GO ou fin 59. Mais avant tout, il

1; Der norwegische Violiuvirtuose ;1810— 80j.

faut faire VElisahcth de fayon à ce que vous en soyez contente.

Je V0U8 envoie mes tendresses dans l'ordre de la signature de la dépêche télégrapliique, Carolyne, Marie. Si je n'écris pas demain et après-demain, soyez sans inquiétude. Ma santé est bonne, et j'aspire seulement à faire mes paquets au plus tôt. Samedi prochain, je partirai pour sûr d'ici.

Vendredi, IG Avril 58.

Enfin me voici bientôt quitte de Vienne, et demain je pourrai me mettre eu route, en pleine tranquillité de conscience. Le fameux pupitre m'a été remis avant-hier, 5 heures, et c'est encore Assmayer en sa qualité de Hofkapellmeister qui s'était chargé de l'allocution, à laquelle je n'ai répondu qu'un simple merci. Pourtant j'y ajoutai le vœu de produire bientôt quelques œuvres, qui seraient dignes d'être placées sur un pareil pupitre, et dignes aussi d'être offertes en hommage aux trois Patrons de la musique Beethoven, Weber et Schubert, dont les bustes sem])leut me commander de marcher mon chemin, et de remplir ma tâche 'y. Zellner donnera une photographie de ce pupitre comme supplément à son journal, qui cessera de paraître en Juin. A l'exception du buste de Weber qui est assez manqué, tout le reste me paraît fort bien réussi. C'est un bel objet d'art et de luxe, qui aura sa place naturelle dans le salon — où nous le placerons sur le piano de Beethoven. Quand je reconduirai Magnolette chez elle, il nous servira de fanal. Ah, mes très chères, comme je voudrais vous dire tout bêtement que je vous aime infiniment! Encore 15 jours environ d'attente, j'enrage et en sèche!

Avant-liier, il y a eu aussi grande soirée cliez M"'^ la C'^^ Bàuffy. Tausig et Laub y ont joué. Le C^*^ Lauckoronsky ayant refusé aux chanteurs italiens la permission d'y chanter, j'ai pris sur moi de dédommager M""^ Bâuffy de ce dés-

1, Die Biisten ziereu das silberne Notenpult.

appointcment. Il l'avait extrêmement irritée, si bien qu'elle avait écrit une lettre des plus tapées au C*® Lanckoronsky; mais je l'ai priée de ne pas la lui envoyer. En revanche, j'ai joué deux morceaux à la fin de la soirée, qui ont obtenu beaucoup plus de succès qu'ils ne méritaient. La réunion était des plus élégantes. Au nombre des invités se trouvaient le P*^^ Wolkonsky, nommé ministre à Dresde en remplacement de Schroder, fils de la P^**^ Zénaide Wolkonsky, et sa femme, la P^*^ Khevenliiiller, sœur de Félix, et sa fille, la P^^® Brezenheim, la D^^® d'Acerenza, sœur de la D^^^ de Sagan, une charmante jeune femme, la C^^^ Zamoyska^), les Batthyany, Brunswick, etc. En fait de bourgeois, je n'y ai remarqué que Laube, directeur du théâtre de la Burg^ et sa femme. La Comtesse m'a déjà chargé plusieurs fois de ses meilleurs souvenirs pour vous, et je vous apporterai deux petits objets viennois pour vous et Magnolette, de sa part. Elle et ses connaissances ont fait feu et tlamme aux deux exécutions de ma Messe, et disent tout haut que les journalistes qui s'avisent de me critiquer, sont des «infâmes!» Malgré toute mon antipathie contre la musique de salon, j'ai cru qu'il valait mieux m'accorder à son plaisir pour cette fois — d'autant plus qu'elle n'a pas commis la moindre indiscrétion à cet égard, et qu'elle nous veut sincèrement du bien.

Hier, j'ai posé deux heures à 11 ah 1 2) pour un portrait à l'huile, qui sera terminé demain, et réussira fort bien, je crois. Rahl et Meixner^j viendront à Weymar, dans le courant de l'été. Je tâcherai de trouver une lieure pour aller voir llebbeH) et Laube aujourd'hui. Pour la soirée j'ai invité Mosenthal et Beck. Le premier acte de Janko est terminé — et je vous enverrai le scénario préalable, avant de partir. A défaut de mieux, cela me paraît un cadre suffisant pour faire

1) Damais Hofdame der Erzherzogin Sophie; aïs Griifin Gicycka- Zamoyska machte sie sich spater als Coniponistin bekannt.

2 Cari R. (1812 — 65,, dor Wiener Historien- und iJildnissmaler.

3; Joliann M., Wiener lUIdhauer (i 1872 . Seine Liszt-Buste gilt als eius seiner besteu Wcrke.

4) Friedrich II., der grosse Dramatiker (1813 — 63).

La ai ara, Liszt-Briefe. IV. 28

(le la musique liongroise. L'idée de commencer ma carrière d'opéra à Pestli, me sourit. Du reste, si je ne me trompe fort, il y a un succès possible avec un pareil ouvrage en Allemagne, et peut-être même à l'étranger. Il s'agit seulement de bien trouver le ton, et de le maintenir. Or, vous savez que nous nous imaginons que l'imagination ne nous fait pas défaut!

Voici une commission que Villers m'a donnée, et que vous m'obligerez beaucoup de remplir avec votre ponctualité habituelle. Il s'agit d'oljtenir une lettre catégoriquement explicative de Schleiden. Villers a déjà écrit deux fois à ce sujet, mais sans obtenir de réponse. Je lui ai promis que si vous vous en mêliez, il saurait positivement à quoi s'en tenir. Veuillez donc me faire le plaisir d'écrire à Schleiden, en lui envoyant la petite note ci-jointe sur les charl)ons. La chose, du ressort de la Légation de Saxe, paraît avoir une certaine importance.

Daniel est revenu avant-hier soir de Dresde et Berlin. Je répondrai au B'^" Eosen demain. La lettre de Dingelstedt m'a fait plaisir, et je vous prie de l'eu remercier de ma part. A cause du portrait, je ne pourrai partir que demain soir. Dimanche et Lundi je resterai à Prague, Mardi à Dresde, et Mercredi j'arriverai à Lôwenberg. Les épreuves de ma Messe, où je changerai décidément la prosodie du Gloria^ m'empêcheront probablement de vous écrire encore d'ici. Je n'ai du reste rien de nouveau à vous mander sur Vienne ■ — et me promets fermement de ne pas revenir ici, avant d'avoir terminé mon opéra hongrois, fin 59. J'ai parlé aussi dans ce sens à Edouard, Zellner et quelques autres. Réflexion faite et bien faite, je n'ai rien à chercher à Vienne — où l'on ne voudra jamais de moi pour toutes sortes de raisons, qui me font honneur et que je ne saurais changer. Nous eu causerons, et je suis certain que vous m'approuverez. Nous aimerons bon Dieu, bonne Minette et Magnolette , en liberté d'esprit et rassérènement de cœur, priant, travaillant — et heureux! ! ! Je vous bénis et demeure à jamais votre F. L.

Lundi, 19 Avril.

Bien malgré moi c'est encore de Vienne que je vous écris. Vous avez calculé juste en m'adrcssant ici votre chère lettre d'aujourd'hui. Demain soir j'en trouverai une à Prague. Où votre cœur, votre amour, votre Ijonté m'ont-ils jamais manqué? () Carolyne, je voudrais que vous ayez incessamment joie de cette conscience qu'à, chaque heure de chacune de mes journées mon âme vous bénit et vous glorifie ! Je ne vis, pour ainsi dire, qu'imbibé et cerné de toutes parts de votre tendresse. Le buvard sur lequel j'écris me vient de vous, le «hibou» que je porte, c'est vous qui me l'avez donné — et hier je n'ai pu m'empêcher de pleurer comme un enfant, en me couvrant de cette pelisse de renard, que vous avez exigé que je prenne avec moi, malgré mon antipathie pour les vêtements de prix! Quelle lettre sublime vous m'avez écrite au sujet de ma confraternité avec les Franciscains! .) en ai été remué jusqu'au fond des entrailles! Que Dieu me fasse la grâce de vous donner un tant soit peu raison dans la foi et l'amour que vous me témoignez! C'est la plus ardente prière de mon moi.

Le portrait de Rahl qui m'a retenu un jour de plus ici, est remarquablement réussi. Il vous lenverra après Tavoir exposé ici, et viendra lui-même à Weymar dans le courant de l'été. Par la même poste je vous envoie le premier acte de Janko et le scénario. Puisse ce livret obtenir un peu votre approbation. Mosenthal aura bientôt terminé le tout '). Écrivez-moi à Lowenberg, où je serai Vendredi au plus tard, vos observations. Zellner auquel j'ai communiqué cet acte, l'a trouvé parfait. Lowy fera votre commission à Ilalm, et con-

1) Bald darauf, am 15. Mai, sandte der Dichter das fertige Opernbuch an Liszt. Dieser aber batte Bedenken gegen dasselbe, sodass es nicht zur Composition kam. Naheres siehe MosenthaVs Briefe in: La Mara, »Briefe an F. Liszt*. II, Nr. 102 u. 115. Rubinstein componirte spater den Text imter dem Titel »Die Kinder der Haide*.

tinuera d'entretenir Ilalm dans de bonnes dispositions à mon égard. Peut-être rcnssirous-noiis finalement à lui soutirer la Jeanne d'Arc — mais l'opération n'est pas aisée! liu))instein a renvoyé son poëme de SOO fl. à Hebbel, que je siiis allé voir avant-liier, et dont je vous parlerai, comme de quelques autres nouvelles connaissances. En somme, je crois que je n ai pas lieu d'être mécontent de mon séjour de Vienne — ahcr ich sehne mich nach Haus^ zu Dir, zu Euch!

J'ai reçu la lettre de ma mère pour ma fête, et lui répondrai de Lôwenberg. Merci des Anregimgen^]^ que je lirai en route demain. Nous avons encore un souper en l'honneur de Laub ce soir, qui joint à votre préjugé contre les départs du Lundi, m'a fait rester. Mais dès le matin 7 heures demain, je vous reviens et à cœur joie! Vous ne sauriez croire à quel point toute autre vie que celle avec vous et Magnolette m'est devenue littéralement insupportable!

N'oubliez pas la commission de Villers, et pardonnez-moi de vous la rappeler. Je le vois beaucoup, ainsi que Lôvi^y. Quand vous écrirez à Wagner, dites-lui que je suis très malheureux d'être resté si longtemps sans lui donner signe de vie, et que je réparerai mon tort au plus t(jt. Il va sans dire que je me suis conduit eu ami à son égard, quand l'occasion s'est présentée de parler de lui et de faire son article. A propos, laissez-moi vous faire mon compliment sur votre acquisition de M™® Auguste^), qui a vu les pyramides, et que je me réjouirai de connaître. Continuez à me donner des détails sur l'Altenburg. C'est la seule chose qui m'intéresse! Je vous dirai comme Vitzthum: «Pardonnez ce griffonnage» — que je vous prie de déchiffrer avec les yeux de votre amour. Sachez-moi bien entièrement et infiniment à vous

La tartine de Belloui est, comme vous dites, grotesque mais bien intentionnée. Il y a 300 fr. pour Girardin au bout.

1) Zeitschrift, von Brendel uud Pohl redigirt.

2) Kammerfrau der Furstin.

J'envoie toute mon âme à vous et Magnolette. Écrivez-moi de suite à Lowenberg, Silésie, où je serai Vendredi. J'ai dîne hier chez le B°" Sina^), qui possède, à ce qu'on dit, une fortune de 5 à G millions de tl. de revenu! Aujourd'hui je redînerai chez les xS;îko, qui vont à Paris.

Lowenberg, Samedi, 24 Avril 58.

Arrive dans l'après-midi hier G heures ici, j'ai été accueilli avec le Tasse et les Préludes qu'on répétait tout à côté de la chambre que jhabite. Biilow est à Lowenberg depuis 3 jours. 11 a joué au concert de Jeudi, et rejouera au concert de Dimanche demain, qui sera le dernier de la saison, et où l'on exécutera les Préludes^ Tasse, et même les FeslJdangel Le Prince est de la plus affectueuse cordialité pour moi, et s'indigne des attaques auxquelles je suis en butte. A ce propos il m'a été dit qu'à Leipzig ou se raconte que le Bundustag a la main dans la pâte des articles de Wolzogeu! Voici dans la Kreuzzeitung une petite note sur la soirée de la C^'^*' Bânffy, N** du 2 1 Avril, Mercredi, qui donne nue version politiciue au procédé obligeant que j'ai eu pour elle! Si cela continuait de ce train, on m'obligerait bientôt à aller rejoindre notre ami Wagner à Zurich.

Le Prince vient de passer une heure chez moi. 11 m'avait déjà parlé liier à souper de sa rencontre avec vous et Magnolette chez Élie Meyer^). Je présume que (pielque ))eau jour il viendra nous voir à Weymar, et vous invitera à faire un tour en Silésie. J'ai fait un peu connaissance avec sa femme, liier à souper — on dîne à l heure et soupe à 7 heures. ,1'imagiue ([ue je réussirai à me bien trouver en me faisant bien venir ici. Biilow et Tausig ont leur chambre vis-à-vis de la mienne. La P""*"^ de Prusse fait mine de i)rotéger ostensiblement ITans, ce (|ui peut être d'un graïul awmtage

1 Wiener Banquier.

2; Dresdncr Juwelier.

pour lui. Il faut seulemeut qu'il tienne bon à Berlin, comme je le lui ni toujours conseillé. Le reste se fera presque de soi, car il n'y a pas à s'abuser sur la force réelle de nos antagonistes, qui ne saurait dépasser certaines limites peu dangereuses pour nous, tant que nous garderons la tranquille sécurité de notre bonne conscience. Le succès pour nous c'est l'accomplissement de notre tâche — und dus unheirrte Aufrechthalten unserer Ùberzeugung.

Comme vous êtes bonne de vous souvenir de notre longue promenade de Zurich! Je me suis endormi hier dans cette «nacellette allant à la dérive sur quelque nuage d'argent dans l'immensité bleue d'en haut!» ^j

Je resterai probablement jusqu'à Jeudi ici, et serai de retour Dimanche. Tout à vos pieds. F. L.

26 Avril 58.

Le concert d'hier dont voici le programme, a admirablement bien réussi. Je resterai encore jusqu'à Jeudi. Le Vendredi j'ai promis à Hans de passer la journée à V Anhaltstrasse^ et Samedi soir ou Dimanche matin au plus tard, je serai avec vous. C'est ma seule idée, ma seule fayon d'être nunc et sevijjer ! F. L.

Voici deux mots pour Damrosch, dont j'approuve complètement la résolution de quitter Weymar. Je tâcherai aussi de lui être utile à Breslau, plus tard. Le P'^^'^ Iloheuzollern arrivait au moment où je commençais cette lettre , et je suis obligé de remettre la suite à demain.

Mardi matin, 7 heures, 27 AatII 5S.

Obligé de fermer ma lettre hier pour ne pas manquer la poste, j'ai oublié d'ajouter que je vous priais de faire savoir

1) Citât ans Liszt's »F. Chopin<:. Ces. Schrifteu I.

à Damrosch que je lui accordais volontiers «l'usufruit» du violon que Singer jouait autrefois à l'orchestre. Seulement, comme ce violon appartient à lieményi, je ne puis pas en faire cadeau à Damrosch — et l'avertis en conséquence que je lui prête cet instrument sans le lui donner, comme faisait V Avare du bonjour'). Il n'a du reste qu'à le garder tant qu'il le voudra, car Reményi ne fait guère mine de le réclamer. jVlais si jamais c'était le cas, je serais en toute justice obligé de le lui restituer, car je n'ai payé que la réparation du violon, mais non le violon même. Veuillez expliquer tout ceci à Damrosch , et l'autoriser à emporter le violon parmi son bagage.

Hans est parti hier soir, en même temps que l'aide de camp du Prince, IVr' de MôUendorf, qui va également à Berlin, porter avec les excuses du Prince un magnifique bracelet de chez Elle Meyer, au milieu du([uel se trouve le château de IlohenzoUern très bien ciselé, destiné à la Reine de Portugal. Ses noces par procuration vont être célébrées à la fin de cette semaine. Le Prince a préféré ne pas y assister, son état de santé ne lui permettant pas de se livrer aux assujettissements de ces sortes de cérémonies, pour lesquelles il a d'ailleurs peu de goût. Il est avec Berlin presque dans les mêmes termes de réserve qu'autrefois avec Stuttgart, sans bouderie toutefois, mais avec une parfaite sincérité de grand seigneur. Le «déplacement» d'un assez grand nombre de beaux ta))Ieaux et d'autres objets qu'il a fait opérer à Sagan, a mis la Duchesse de fort mauvaise humeur, dit-on, et on ne se voit guère depuis. A la tin de Mai il se rendra à Carlsbad, et plus tard à Hombourg. Peut-être à ce moment s'arrêtera-t-il à AVeymar, comme je me propose de le lui demander. Nous avons bu à votre santé et à celle de Magnolette hier. Le Prince eut aussi la charmante attention de remettre un beau bracelet avec turquoises à Hans pour Cosette, d'une vingtaine de louis environ, en plus des 15 1. d'iionoraires (|ue Hans a reçus par l'entremise de son secrétaire.

1) »Der Geizis'e* von Molière.

Tausig qui est parti en même temps que Hans, sera de retour à Weymar en même temps que cette lettre. Établissezle à l'Altenburg jusqu'à ce qu'il se trouve autre chose, et faites-lui bou accueil. Il est très mélancolique depuis Vienne, et ne sort qu'à contre-cœur de sa chambre. Durant ce dernier mois, il a fait l'arrangement pour piano du Dante ^ du Faust et des Idéale^ et ne vit que dans cette région. Je vous en parlerai avec plus de détails, car je prends sérieusement à tâche de lui être utile, ce à quoi j'espère réussir. Pour maintenant il n'y avait pas moyeu de l'établir ici, mais probablement je parviendrai à lui faire son nid l'automne prochain, alors que les concerts recommenceront, car celui de Dimanche était le dernier de la saison. Tausig pourrait du reste aller se jeter dans les bras de Belloni à Paris, ce dont il a fort envie et ce qui peut-être serait le meilleur parti à prendre pour lui. Il a l'idée de changer de nom, et de conquérir une grande réputation à la pointe de ses ongles.

J'espère que vous ne me refuserez pas des miettes de votre table d'érudition en matière de bouddhisme, que vous a si bien préparé Kôppen^j, si j ai bien lu le nom. Quoique «mon siège soit fait à cet égard», j'aurai un très grand plaisir à vous entendre parler sur ce thème fécond à Tinfini. A mon sens, vous êtes parfaitement dans le vrai, en protestant contre le rapprochement que quelques ressemblances de forme n'autorisent nullement. La similitude des rites n'importe guère, quand il y a une telle différence dans le dogme et le sentiment. Schopenhauer a très lucidement fait ressortir les différences entre la philosophie grecque et la religion du Christ, dans le Dialogue sur la Religion, qui se trouve dans le 2™*" volume des Parerga^ et qui contient deux pages des plus fortes et belles que je connaisse , comme apologie du christianisme. Aucun docteur de l'Église n'a mieux marqué la distance infinie entre Aristote et Platon et les Évangiles — car rien ne peut se comparer à l'Amour, comme rien ne peut le remplacer. Pour vous, très infiniment chère, dont toute la vie n'est que

1) »Die Religion des Buddha*. Berlin. 1857.

l'accomplissement de cette loi suprême, je comprends que vous vous indignez contre les faux semijlants et les menteuses analogies. Si jamais vous prenez le temps d'écrire vos idées au sujet du livre de Kôppeu, je suis certain que vous direz tout naturellement les plus belles choses *). En attendant, vous faites comme bon Dieu, qui a pris nos péchés sur Lui pour nous racheter et nous libérer — en me disant que la crainte de m'écrire trop vous fait parfois ne pas répondre sur les sujets, oîi vous n'auriez que des sentiments à m'exprimer. C'est bien mon tort à moi, s'il vous plaît, et non le vôtre, très chère — et je serais tout simplement un gredin , si je ne reconnaissais en toute humilité combien je demeure en reste vis-à-vis de vous. Aussi faut-il toute votre tendresse pour que je ne sois pas accablé par ce sentiment de votre supériorité de cœur, et toute votre bonté pour m'aimer comme vous le faites, malgré tous mes défauts.

Le portrait de lîahl qui m'a conduit à cette confession, vous arrivera en Juin. Avez- vous reçu le Janko? 11 faudra que j'écrive d'ici à Augusz et Karâtsony. J'ai répondu hier à Nostitz-Prague et Kosen-Rome. Après-demain ce sera le tour de Magnolette, avant que je ne quitte Luwenberg. liemerciez-la de sa très gentille lettre , avec le parallèle de Dingelstedt et Herwegh, qui est très réussi. Comme je vous l'ai dit, je partirai Jeudi soir, resterai Vendredi et Samedi chez Cosette, et vous arriverai Dimanche par le train de l'après-midi. Faites bien mes amitiés à Scotch , que je serai si heureux de revoir!

[Coburg,] Dimanche, .") Décembre 58.

«ht es nicht em wahres Ilimmolsgehuade^ misère Liehe? — aher auch so fcst ^ wie die Veste des lliimnels!>y Qui parle

Ij Spiiter verutïentlichte die Fiirstiu in der That ein Werk «Bouddhisme et Christianisuie«.

2) Nachdem Liszt die Fiirstln und die Prinzesa von Ende Augrnst bis Aufaus October auf einer Roise nacli Miincben und

ainsi pour nous? Beethoven. Vous voyez que j'ai bien fait d'emijorter le volume de Marx^), où certes il n'y a rien de comparable à ces mots, qu'il cite d'après une lettre de Beethoven à la «-Mondschein- Sonate» '-).

La fête de la Duchesse est pour demain, à ce que j'apprends. Il est donc probable que je ne reviendrai pas avant Mercredi, car il me faudra bien rester quelques heures à Meiningen. Nous ne pourrons avec Dingelstedt nous y rendre que Mardi, au lieu de Lundi, comme nous le comptions. L'opéra du Duc : Diana de Solange a du mouvement et de l'effet — même de la passion. Eu somme, cet ouvrage est Ijcaucoup mieux réussi que les précédents. Je vous en dirai plus long verbalement. L'auteur du livret, Otto Prechtler à Vienne, demeure porte à porte. Dingelstedt et votre très humble serviteur sont logés au château. On déjeune à 1 0 heures en redingote, et dîne à 5. Parmi les autres convives je vous cite Tempeltey^), Puttlitz^), le C*»^ Platen, Intendant de Hanovre. Pour ce soir, on attend Liittichau et Pabst'') de Dresde, et plusieurs autres. Le major Serre'') est également ici, mais logé à V Aigle — ainsi que Kiicken ') , logé au Lion.

Tyrol begleitet liatte, war er einer Eiuladung des Herzogs von Coburg zur Erstlingsauffiihrung seiner Oper »Diaua von Solange* gcfolgt.

1) »L. v. Beethoven's Leben und Schaffen*. Berlin. 18.58.

2) Auf Grund der Mittheilungen Schindler's nalim man friilier an, dass der beriilimte Brief Beethoven's an seine >unsterbliche Geliebte«, dem das obige Citât von Liszt entnommen ist, an die (îrilfin Giulietta Guicciardi — die Empfiingerin der Cis-moll- oder Mondschein-Sonate — gerichtet gewesen sel. Aber A. W. Thayer, der selbstilndigste und gewissenhafteste der bisherigen Beethoven- Biographen >L. v. Beethoven's Leben«. Berlin, 1866—79), wies nach, dass dieser feurige Liebeserguss einzig und allein der Cousine Giulietta's, der Gratin Thérèse Brunswick, gegolten haben kann.

3) Eduard T., dramatischer Dichter.

4) Gustav zu P. (1821 — 90), Dichter, spiiter Generalintendant zu Scliwerin und Carlsruhe.

5) Hofrath P., Beamter der Dresdner Theater-Intendanz. 0) Kunst- und Literaturfreund in Maxen bei Dresden.

7) Friedrich Wilhelm K. (1810—82), Hofcapellmeister in Stuttgart, populUrer Liedercomponist.

Le Duc Aient de proposer une promenade h la forteresse — je présume que cela sera une bonne occasion de voir le Germanische Muséum. Pardonnez-moi de vous écrire tellement à bâtons rompus. Je tiens seulement à vous prévenir de ces 21 heures de retard proba]>le, afin que vous ne soyez pas inquiète — et vous envoie toutes les tendresses du cœur.

25 Février, 8 heures ^2 ^^^ matin. [Berlin, 1859".

Bonne octave de fête de ]Magnolet, très chère et unique, et tendres saints de Berlin. Mon voyage a été sans incidents, et Mitzi 2) a été de très bonne compagnie avec sa sœur Tony. Hans, Cosette, Weitzmann^) et Kroll m'attendaient au chemin dt; fer, et m'ont reconduit à l'hùtel Brandebourg. Mitzi loge à l'hôtel de Kome. Cosette et Hans sont restés jusqu'après minuit, et nous avons jaboté de cœur à cœur sur la situation, Wagner, Prague, etc. Ce matin, 9 heures, j'irai à la répétition du concert. Strauss^) est comme Conzerttneister au pupitre des premiers violons. L'orchestre est à peu près au double de celui de Weymar, par rapport aux instruments à archet. Je verrai encore aujourd'hui Ilumboldt, Hoquette et Stilke-'') — et vous écrirai ce soir. Pour maintenant je vous bénis seulement de toutes les forces de mon âme.

1; Nachdem Blilow mit Auffiihrung der Liszfschcn »ïdeale« in einem der von ihm lu lîerlin veranstalteten Orchestorconcerte im Januar ISôiJ einen eclatanteu Misserfolg erlebt batte, erbot sich die Fiirstin Wittgenstein siehe La Mara, Briefwechsel zwischen Liszt nnd BiiloM*, Leipzig, lireitl^opf u. Hiirtel, ISiiS, Nr. 1U8— 112;, die Kosten eines zweiten Concertes zu tragen, in dem eine Wiederholung der » Idéale « stattfinden und Liszt dieselbe dirigireu soljte. Zu diesem Zwecke kam der Meister jetzt nach Berlin.

2) Emilie Genast.

3) Cari Friedrich W. (1808—80), der Berliner Theoretiker.

4) Ludwig Str., geb. IS:!."), Wiener Yioliuvirtuos, uachmals Soloviolinist im Londoner Hoforchester.

5) Hermann St. (180.'3— 6o;, Historienmaler in Berlin.

25 Février, 7 heures du soir.

Voici, très iuliniiiient chère, ma petite jouruée. A 9 heures, répétition préahible ;i la Singakademie. Hans me fit les honneurs (les Idéale qu'il dirige admiral)lement, avec un sens ])arfait de l'œuvre. L'orchestre est par conséquent très bien préparé, et il nu^ sera aisé d'y ajouter en plusieurs endroits le «je ne sais quoi» — una certa idea, comme dit Raphaël, qui j'imagine impressionnera l'auditoire. De là je fis visite à 11 heures à M"® de Jasky avec Cosette, et ensuite je me rendis chez Cosmos. Il me fit le plus gracieux accueil, et me dit entre autres qu'il espérait bien que je resterais plus long te m]) s à Berlin. 11 faisait par là allusion à un bruit assez en circulation depuis plusieurs années que S. A. K. la psse ^g Prusse me choisirait comme remplaçant de Meyerbeer — ce à quoi il n'y a nullement lieu de songer. Or, comme je n'y songeais absolument pas au moment où Humboldt me le dit, il me le répéta une seconde fois plus distinctement, ce sur quoi je n'avais qu'à m'incliner. Il me parla de l'académie de peinture de Weymar, et en particulier de Kaulbach, de son symbolisme, et de son Cliristophe Colomb en expectative, avec bienveillance pour notre ami. Comme je ne lui remis votre lettre qu'à mon entrée, il ne la lut qu'après mon départ — mais s'informa très aimablement de vous, etc. Il fut encore question du nouvel opéra de Meyerljeer, et de mon Elisabeth. A cette occasion il me dit que mon ouvrage serait en particulier bien accueilli à Darmstadt — car la maison régnante se flatte de sa descendance de S**^ Elisabeth. De mon côté, je lui observai que la Thuringe et la Hongrie revendiquaient également cette Sainte. Quoique de conversation toujours vive et alerte, Humboldt est assez souffrant de corps et affaissé, Stilke que j'ai vu tout à l'heure, me dit avoir dîné avec lui hier — et qu'il se plaisait à raconter qu'il avait dîné autrefois avec Voltaire. Quant à Frédéric le Grand, cela ne compte pas et va sans dire! De chez Humboldt j'ai passé chez Mitzi Genast, puis je suis revenu à

l'iiôtel Brandeljourg, que vous avez si spirituellemeut qualifié (lu titre d'un liôtel de nobles ruinés, à ce que me raconta Cosette. J'y ai dîné eu tête-à-tête, non pas avec Voltaire ou Frédéric le Grand, mais tout simplement avec Cosette, qui est toute bonne et gentille. Durant notre petit repas sont survenus : Schneider, qui chante ce soir dans la Création au Gustav-Adolf-Verein, Cassel, qui avait déjà passé chez moi dans la matinée, sans me trouver, et auquel je rendrai sa visite demain à une Vorlesung ^ qu'il tient de G à 7 heures du soir à V Evangelische Verein sur son «homonyme» Paulus. Cest Cosette qui prétend qu'il allait lui échapper de désigner ainsi S*^ Paul. Enfin Strauss que je trouve toujours fort convenable, et auquel je ferai volontiers place à Weymar.

A 5 heures, nous sommes allés avec Cosette chez les Stilke. Je vous raconterai comme quoi il s'agirait d'une robe de moire antique grise, si vous teniez à faire grand plaisir aux Stilke. Pour fixer la valeur du cadeau, Cosette trouva cette excellente formule: il faudrait une robe comme on en donne aux personnes qui désirent une robe — seulement il est nécessaire qu'elle soit grise et de moire antique pour satisfaire à l'idéal du goût de la personne en question. Du reste, les Stilke ont été charmants et songent à me «faire» une soirée; mais Cosette a riposté vivement qu'elle avait un projet analogue, et qu'elle priait les Stilke de venir chez elle. Stilke a à peu près abandonné son projet de ta])leau Einzug der Slinger auf (1er Warthurg. Sa Judith est exposée eu ce moment, et j'irai la voir.

A propos, Drake i) épouse la C*^® Waldeck, de ligne très princicre. Il paraît qu'elle ne lui apporte en dot que son titre et son illustre naissance, en échange de quoi elle se trouvera de suite belle-mère de (J enfants. Heureusement Drake a de la fortune et à la suite de son mariage il lui viendra sûrement aussi de belles commandes princières. De chez les Stilke, nous sommes allés chez les Marx, toujours avec Cosette. Nous n'y avons trouvé que Thérèse. Elle me

1) Friedrich D., der Bildhauer (1805— 82).

raconta que Marx ne pouvait se lasser de lire — devinez quoi ? — les œuvres d'Alexandre Dumas ! Je retournerai chez Marx après-demain Dimanche, après la répétition générale, fixée à 8 heures du matin ; car je tiens à tirer ma révérence à l'illustre président de la TonMmstlerversammlung. Avant de revenir pour vous écrire, je me suis arrêté chez Redern, où l'on m'a également ti-ès bien reçu. Le C*** Redern travaille à un opéra en 3 actes, Christine de Suede^ texte de Puttlitz. Je lui ai demandé conseil sur les maréchaux ou chambellans de service, auxquels j'avais à me présenter pour être annoncé chez Leurs Altesses Royales. A ce sujet, il me raconta une jolie anecdote, que je vous sers toute chaude. A son dernier scîjour ici, le Roi Léopold remarque un individu avec un ruban jaune — c'est la couleur du ruban de l'Aigle noir — et demande à Redern quel est ce personnage. «Votre Majesté, répond celui-ci, ne daigne pas faire attention à l'entourage. C'est un ruban jaune et noir (la couleur de la couronne de fer) qui se trouve à sa boutonnière». Cela changeait beaucoup la question, attendu que le Roi ne se serait pas informé d'un ruban à double couleur. Probablement Redern m'invitera à dîner pour Dimanche. De chez lui, j'ai été de suite chez le C*^ Piickler, maréchal de Cour, et le C*''' Waldeck, chambellan de service — et demain matin, d'après les instructions de Redern, j'irai m'inscrire chez le Régent. J'avais déjà adressé une question analogue ce matin à Humboldt, qui m'a nommé aussi Waldeck — tout en m'observant que je devais me considérer comme de la maison, et que je n'avais qu'à me présenter tout droit chez Leurs Altesses. Quoique très sensible à cette amabilité de la part de Humboldt, j'ai trouvé plus prudent de suivre en ceci du moins les sentiers battus!

Excusez mon abominable écriture de ce soir, rendue plus abominable encore par une méchante plume d'oie. Il paraît qu'il n'y en a pas d'autre à l'hôtel, et Otto') est sorti. J'ai promis aux Biilow de passer la soirée avec Mitzi Genast et

1) Liszt's Diener.

Dohm chez eux. Il est S heures passées, et ceci doit être mis à la poste avant 0, pour vous parvenir demain soir. Je vous salue tendrement avec Magnette, pour l'octave de sa fête!

Minuit, Dimanche, 27 Février [18591 ').

Une seule chose est nécessaire! C'est vous, chère Carolyne, ma foi et mon amour, ma terre et mon Ciel!

Quoique vous m'ayez dit de ne pas télégraphier ce soir, j'ai laissé faire Cosette. Je présume que sa dépêche vous sera arrivée avant votre coucher, et vous aura fait un petit plaisir, ainsi qu'à Magnolette ch(''rie. Fainéant devient par son bout de succès d'aujourd'liui, un quart de Monsieur. Brendel, Kroll et tout notre bord sont ravis. Hans a admirablement joué, et son prologue symphonique pour le Cain de Byron-) est l'oeuvi-e dun maître. Le succès de Mitzi n'est pas resté en deçà de ce que j'attendais — au contraire. Après les Lieder de Schubert elle a été rappelée deux fois, et après Mignon''^) une fois. Elle chantera la Lordey^] au concert de Strauss, Mercredi prochain, dans lequel Blilow exécutera aussi plusieurs morceaux. Je vous prie de faire savoir la belle et complète réussite de Mitzi à son père et sa famille, par Pohl ou quelque autre intermédiaire.

Au concert du P'^^ Régent, le Duc de Fiatibor'') est venu très aftablement vers moi. Je lui ferai ma visite demain, Lundi 1 1 heures, ainsi qu'à un de ses cousins avec lequel je m'étais lié à Stuttgart, et que j'ai retrouvé ce même soir, Hugo Hohenlohe. Le P*^® de Prusse a été d'une parfaite amabilité d'accueil, et M™® de Prusse a eu la très flatteuse gracieuseté de venir une demi-heure au concert de Hans, ce dont je lui suis très reconnaissant. Elle est arrivée vers la

1) Der Concertabend, au dem Liszt seine »Ideale« dirigirte.

2; Spater »Nirwana« benannt.

3] u. 4; Lieder Liszt's.

5) Nachmals der Schwager der Prinzessin Marie.

fin de l'Ouverture de Faust, a entendu les Lieder de Schubert et le Caprice turc^), après lequel elle a dû quitter. Dans la matinée, à 1 heure, elle m'avait entretenu durant un quart d'heure de Weymar, et m'a fait, comme elle le disait, un sermon en 3 points à ce sujet. 11 y était fort question d'asile, et l'on m'a bien donné à entendre que je ne pourrais que me trouver bcaucouj) plus mal partout ailleurs qu'à Weymar. Je vous raconterai avec plus de détails les sinuosités de cette conversation.

Lundi, 4 heures.

Les lettres n'étant point distribuées dans la journée de Dimanche à Berlin, je n'avais point de vos nouvelles hier. Ce matin vos deux lettres me sont parvenues avec les chères petites lignes de Magnette. Merci, et actions de grâees! Brendel, la Riese, Miitzelburg'^), Cosette et Hans dînent dans ma chambre, au moment où je vous écris. En rentrant j'avais trouvé le Hof-Fourier, qui m'a invité à 5 heures à dîner chez Leurs Altesses Royales. Je vous dirai donc eu très raccourci que j'ai vu le Duc de Ratibor ce matin, ({ui m'a nommé son frère Constantin, me demandant si je Tavais rencontré à Vienne. Probablement il m'invitera à dîner pour Mercredi ou Jeudi, et je suis assez tenté de rester jusque-là à Berlin. Demain, Cosette aura une soirée brillante, et Mercredi il se trouvera sûrement quelque chose à faire.

Veuillez faire ajouter aux parties des FestUlinge celles de Mazeppa, que Grosse vous trouvera et mettra en bon ordre, et adressez tout le paquet à Herm Hans Musil, Tummelplatz 83, Frag. Cosette a reçu le soir de mon arrivée votre lettre. Pardonnez-lui de ne pas vous en avoir encore remercié. Mais vous étant moi, et moi étant ici, cette confusion de négligence s'est commise naturellement. Cosette fera l'emplette

1) Fiir Clavier und Orchester von Liszt, vorgetragen von Biilow.

2) Adolf V. M., Schriftsteller in Berlin, Verfasser einer Brochure »Hans V. Biilow und die Berliner Kritik«. 1859.

de la robe de moire antique pour M""' Stilke, qui tient à me «faire» une soirée Vendredi — mais je pense qu'il sera plus simple de vous parler de Berlin ce jour-là à Weymar. Il faut seulement que je fasse un peu le pied de grue jusqu'à Mercredi, tout au plus Jeudi. Demain matin, 9 heures, Piefkei) fera exécuter sur l'escalier du C*^*^ Redern fHéruide funèbre et le Festvorspiel^ qu'il a très bien arrangé. Je remercie très tendrement Magnette de sa bonne et spirituelle petite lettre, et suis tout entier avec vous comme par vous F. L.

Mardi, 8 heures du matin.

Très infiniment chère, douce et seule,

Je reprends un peu mon agenda interrompu dès la première journée, et continue ainsi: Samedi: Les coupures que j'avais faites aux Idéale après l'exécution de Prague avant l'impression de la partition, sont nécessaires. J'ai en conséquence passé toute la journée depuis 7 heures du matin jusqu'à 3 heures à bifl'er et corriger dans les parties d'orchestre. Heureusement Stern m'a aidé dans cette besogne, de manière que nous avons pu terminer le tout avant la seconde répétition, qui a eu lieu à 4 heures. Durant cette opération, il m'est venu un certain nombre de visites musicales : Weitzmann, Schreiber, Kullak, etc. J'ai fait dîner Cosette, Mitzi Genast, Schreiber et Stern dans ma cliambre, avant d'aller à la répétition. A 6 heures '/2 j^ suis revenu ici pour me reposer un peu, et couver mon attente du lendemain. La répétition avait pris une tournure très favorable, et j'étais entré en possession de mou orchestre — ce qui importe par-dessus tout en ces sortes de circonstances. A 9 heures j'étais au palais du P*^^ Régent. Le concert avait lien dans la salle de la rotonde, qui est très acoustique, et que je connaissais par l'exécution du 4"^" acte des Huguenots. Le nombre des invités s'étendait

1) Gottfried P., Musikdirector einer lîcrliner Militarcapelle.

La M ara, Liszt-Briefe. IV. 29

à 400 personnes environ. L'illumination était splcndide, et le tout avait très grand air. Le Prince m'a donné la main, et adressé quelques paroles avec bienveillance. Puis j'ai retrouvé notre C**^ Werthern, le vieux, le Duc de Piatibor, Piedern, Hugo IToheulolie, P*^*^ Fiirstenberg, et aussi le 0^^ Fiirstenberg, le possesseur de V Apollinariscapelle ^ autrefois mon collègue au comité -Beethoven, quelques généraux et colonels, le D'' Waagen'], Simson-j, etc. La Wagner a chanté le récitatif de Wolfram du second acte de Tannh'duser^ choix singulier, mais nullement gênant ni pour la cantatrice ni pour Tauditoire. Cela a fait Tefl'et d'un rince-l)ouche servi au commencement d'un grand dîner, en place de punch glacé! La partie vocale du programme contenait le Duo des deux gaillards des Puritains^ le Finale de Lucia et le Finale à^Ernani\ la partie instrumentale: les Ouvertures à'Eginont, de Struensee, la Marche du Sommernachtstraum^ un Duo pour- deux pianos sur des motifs du camp de Silésie^ exécuté par Biilow et KuUak, et les Souvenirs d'Italie exécutés par Léopold Meyer^). Taubert dirigeait le concert. A la fin de la soirée. M'"" la P=^® Charles m'a entretenu fort gracieusement, et la P^^® de Prusse a couronné le tout en me témoignant ses regrets de n'avoir pas entendu le Tasse pour deux pianos, qu'elle avait désiré faire ajouter au programme. Quoique j'eusse fait dans la matinée de fortes coupures à ce morceau avec Kullak et Hans — on a pourtant craint la longueur de ce Lamento^ sinon l'impertinence du Trionfo. Biilow a pris sur lui de dire au C*® Redern que je préférais que ce pauvre Tasse fut remis à une autre fois. A minuit je suis revenu à la maison. A ma grande surprise, j'ai retrouvé Cosette m'attendant. Nous avons parlé de sa mère et d'autres choses, jusqu'à 1 heure du matin.

Dimanche à 8 heures du matin, répétition générale de tout

1) Gustav Friedrich W. (1794—1868), Kunsthistoriker, Director der Gemaldegallerie des neuen Muséums in Berlin.

2) Eduard S. (ISIO — 99;, der Parlamentarier und nachmalige Prasident des Reichsgerichts in Leipzig.

3; Leopold von M. (1816 — 83), ein viel gereister Pianist.

le concert de Hans. laquelle dura jusqu'à près de midi. De là nous allâmes avec Cosette et Mitzi chez Hildebrandt, qui nous reçut à merveille et nous montra de très belles choses, «sans dessin ni composition», comme le lui reproche dame critique. Ensuite je me rendis chez W'^ de Prusse, dont je vous ai cité les bienveillants avertissements. A 2 heures Y2 j'étais chez les Marx, avec lesquels, malgré toute ma bonne volonté, il me sera difficile de cadrer. A 3 heures il m'a fallu revenir à la salle de la Singa^ademie pour répéter spécialement les Licder de Mitzi Genast. A 4 h. '/o, dîner chez Redern, auquel étaient invités le C*^ Fiirstenberg, celui de VAjjollmarisberg^ Kedern, le ministre de Dresde, C'^'* Golz, et une dixaine d'autres personnes, dont aucune appartenant à la musique. A 7 heures sonnant jetais au concert de Hans — dont vous avez tous les détails par les journaux, qui vous seront envoyés en masse demain. Demain je continuerai aussi mon agenda, interrompu aujourd'hui par des visites.

Tout à vos pieds F. L.

.Alercredi matin, 2 Mars [1859].

J ai hâte de revoler vers mon nid, très chère, et à moins d"uue invitation quasi obligatoire qui pourrait me tomber dans la journée d'aujourdhui, vous pouvez mattendre demain soir 1 1 heures. Afin de revenir encore dans la soirée demain, je crois que je passerai par Leipzig, ce qui allonge le temps de la route, tout en raccourcissant le voyage. C'est une combinaison que j'ai inventée hier soir, et dont j'espère pouvoir profiter dès demain — si Ms'' de Weymar, ou M^'' de Gotha, qui est également ici, ne me retiennent. Le diapason extérieur ne m'est pas défavorable en ce moment ici; mais cela ne me mène à rien maintenant, et je n'ai vraiment plus que faire à l'hôtel Brandebourg.

Je crois que je ne vous ai pas encore parlé du dîner chez le P"^® Régent. De fait, je n'ai pas grand' chose à en raconter. Il y avait seulement des Messieurs, à l'exception de

jyjnie ^g Prussc ct de ses deux dames d'honneur. Le Duc de Cobourg était à la droite de la Princesse, et le P*^® de llohenzollern-Siegniaringen, chef du Ministère, à sa gauche. Ou m'avait placé entre un M"" d'Ottenstedt, chargé d'affaires des duchés, si ce n'est du Royaume de Saxe, et M"" de Boyen, L*-colonel et ancien aide de camp du P"^® de Prusse, toujours en fonction. Mon bout de conversation avant et après le dîner avec Leurs Altesses n'a rien amené d'intéressant. Ms'' de Cobourg cette fois s'est abstenu de causer avec moi, ce qui du reste n'est pas une preuve de ma disgrâce auprès de lui. Je ne me suis pas trouvé sur son passage, et il n'a nullement fait cercle. Une bonne moitié des invités était en habit noir, mais pbiqué et cordonné. Dans le nombre se trouvait notre C^® Hohenthal, avec lequel j'ai échangé quelques mots, et un C*® Beust, pas l'omuipotent de Dresde, oncle de notre Beust. En plus je ne connaissais là que le Maréchal de Cour, C*® Piickler, Golz, aide de camp du Prince, et Waldeck, chambellan de la Princesse. Je n'ai pas demandé le nom des autres convives, qui du reste avaient tous l'air de ne pas y être invités pour la première fois. Le dîner se termina à 6 heures ^j^. Je suis allé passer le reste de la soirée chez Cosette, où nous avons déchiffré une nouvelle Sonate de Raiï avec Strauss, et puis fait quelques rubbers de whist avec Hans, Miitzelburg et Dohm, qui composaient toute l'assemblée. Hier matin Mardi à 9 heures, la musique du S'"'' régiment sous la direction de Piefke exécuta admirablement mon Feslvorspiel et V Herdide^ plus une Fantaisie du C® Redern , deux morceaux du Lohengrin et la Marche de Jules César de Hans — le tout au bas de l'escalier du C*® Redern, tandis que nous étions apostés au haut. Il n'y avait d'invités que le colonel commandant du S"" régiment et Hans, que j'avais invité pour ma part. Le restant de la journée s'est passé en visites chez Roquette, Dohm, Weitzmann, etc. J'ai dîné en téte-à-tête avec Cosette, à l'hôtel Brandebourg. A 8 heures je suis allé au concert de L. von Meyer, qui était venu avanthier me faire tout plein d'explications sur notre incident de brouille à Vienne! En arrivant chez Cosette h. 9 heures, jy

ai trouve au féminiu: M^''* de Jasky, M"® Ney^), qui vient de faire un charmant médaillon de Cosette, M'"® de Biilow maman, M"^"" Dohm, M™'' Herwegh, M"® Franz 2), une charmante Anglaise, M'"« Stahr, 31™*^ BulyowskyS), les Genast. Au masculin: Hoiîniann, 8tahr, Kossak, Dohm, Miitzelburg, FischeH), l'auteur de la brochure sur Lohengrin^)^ Lassalle''), Bock, Strauss, Kroll, Schreiber par raccroc, Weitzmann, Hildebrandt, Becker le peintre"), Roquette, etc. Mitzi a chanté plusieurs de mes Liedcr^ exclusivement. J'ai régalé la société de mon Etude en ré bémol^ et de ma Valse caprice. Pour terminer la soirée, j'ai joué avec Hans deux des < Canons énigmes» de Weitzmanu à 1 mains; Kossak qui ne connaissait pas cette œuvre vraiment distinguée, y ayant pris goût, a continué de déchiffrer avec Hans 2 ou 3 autres N°^ du même cahier, pendant que le reste de la société causait et se divertissait. Les Marx s'étaient excusés, car Marx garde rancune à Cosette de prendre des leçons de composition avec Weitzmann, ce eu quoi je l'approuve fort. Stern n'avait pas été invité par suite de je ne sais quel motif, que je suppose valable. Le souper était très convenable. Il y avait des glaces en abondance, et toutes sortes de mets de façon à rassasier tutti quanti.

Cosette porte ce matin la robe à M'"^ Stilke, non invitée hier, et vous fera la narration de sa soirée, comme je le lui ai demandé. Ce soir j'irai au concert de Strauss. Dans la journée je tâcherai de «payer* mon restant de visites à Stern, Kullak, Naumann^), M''® de .Jasky, Johanna Wagner, Alwiue Frommann, et peut-être notre Grand-duc. Les distances étant

1) Bildhauerin.

2) Schauspielerin, spater Freifrau von Heldburg, Gemalilin des Herzogs Georg vou Sachsen-Meiningen.

3} Lila v. B., ungarische Scliauspieleriu von bedeuteiulem Rufc. 4j Eduard F. (1 826— 63, Publicist.

5) »Wagner's Lohengrin und die Kritik der Tagespresse«. Berlin, Niihring. 18.59.

6) Ferdinand L. (1825 — 64;. der bekauntc Socialistenfuhrer.

7) Cari B. (geb. 1820), Historieumaler.

8) Emil N. (1827 — 88). l\Iusikschriftsteller uud Cuiuiioiiist iu Berlin, spater in Dresden.

considérables, et mes visites lougues, il me faudra 1 à 5 heures pour cette corvée, que j'ai réduite au minimum. Dans la circonstance donnée, je suis d'avis de n'aller voir personne de la presse. Ce serait trop tôt, ou trop tard. Kossak viendra probablement à Weymar — ce qui est un meilleur terrain. Dites à Magnette, que je salue très tendrement, que j'ai fait sa commission à Schlesinger, avec lequel j'ai eu une explication passablement virulente. 11 est possil)le que cela contribue à sa meilleure éducation. Vedremo!

Si je ne puis pas partir demain à midi , je vous télégraphierai, afin que vous ne m'attendiez pas. Autrement envoyez-moi la voiture à 9 h. r)5 min. du soir, au chemin de fer. Ma fainéantise depuis Dimanche soir me pèse, et je ne m'habitue pas à vivre loin de vous. Je vous ai répondu pour Bronsart et me réjouis qu'on lui ait accordé le théâtre de Hanovre. Surtout pas de symphonische Dichtung à ce concert, ni aucune velléité de propagande. Cela gâterait tout pour le moment, et nous ôterait les meilleures chances qui ])ourrout se présenter l'année prochaine.

A vous, tout à vous et rien qu'à vous

[Weimar, 17. April 1859.] Très infiniment chère et chères.

Je n'ai qu'une chose très ancienne et sans fin à vous dire, c'est que je vous aime de toutes les forces et faiblesses de mon âme, et que je me ferais hacher en lÛOO petits morceaux pour vous savoir contentes et heureuses.

Ici rien ne s'est passé. Au triste retour du chemin de

1) Die Fiirstin und ihre Tochter waren auf einer Reise nach Miinchen begrift'en. Mit Liszt trafen sie erst bei der Tonkiinstlerversammlung in Leipzig wieder zusammen, aus welcher der officiel! von Erendel, thatsliclilich aber vou Liszt geplante und gegriindete »Allgemeine deutsclie Musikvereiu« hervorging.

fer, j'ai passé chez Mulinen'), que jai h'Ouvé couché sm* son canapé, en robe de chambre, vis-à-vis de sa femme. De chez Mulinen, je suis revenu ici pour terminer la Marche d'Emile-), qui m'a assez bien réussi, répondre à Franz au sujet du cadeau de la P^^^ de Prusse, prendre ma part du bon souper, et jouer 5 parties de su- (y six avec Scotch, dont j'ai gagné 3 et une double! Puis je me suis couché à 10 heures. Ce matin j'ai écrit à Emile et à Wurzbach-^). Au premier je dis que dans la coda j'ai tâché de lui faire un beau panache flottant au vent et défiant les balles et les boulets. Au second, après les remercîments voulus: «Zuncic/ist erlauhc ich mir noch von Ihrem freundschaftUchen Anerbieten vollen Gebrauch zu mac/ien, und encarte von Ihncn^ sci es direct oder vielleicht durch meinen Cousin Eduard^ die in Ihrem Briefe angedeuteten Weisungen ûher mein Verhalten in Sac/ien, die mit dem Orden der eisernen Krone verhunden sitid , um die Erfiïllung der mir von Seiner Majestiit ertheilten Hidd und Gnade nicht zu verabsaumen» ^). Comme de coutume, j'ai assez élaboré ma lettre, et la tiens pour appropriée à la circonstance. Le mot de noblesse et quelques autres devaient à mon sens être évités. Ils sont assez bons entendeurs à Vienne pour qu'on les salue selon les règles.

Auguste me dit que vous lui avez fait commander de retirer les objets des armoires du cabinet vert. S il en est ainsi, veuillez me renouveler vos ordres — jusque-là je lui ai dit de laisser les choses comme elles sont.

Stur vient de s'illustrer par une indignité de sou métier contre ce pauvre Gotze, le choriste, coupable d'avoir fait exécuter deux morceaux de ma composition à son dernier concert. Imaginez qu'on a déterré un règlement, par lequel les membres

1) Graf M., Secretiir der franzusièchen Gcsandtschaft in Weimar.

2) Fiirst Emil Wittgensteiu. Er componirte.

3) Constant v. W.. Bibliograph und Dichter, Archivar iin Ministerium des lunern in Wien.

4) Mit Verleilumg des osterreicliischen Ordens der eisernen Krone war friiher auf ein dicsbeziigliches Gesuch die Verleilunig des Adels vorbunden.

de la chapelle qui ont joué à son concert, devraient payer chacun une amende de 5 Th., ce qui ferait plus de 50 Tli. en tout — quoique Gotze eût obtenu préalalilemeut la Genehmigung der hohen General-Intendanz pour leur coopération! Je vous envoie ci-joint, pour vous amuser, copie de ma lettre à Stor, et vous préviens que je vais me débarrasser de toutes relations avec ce perfide collègue.

Ce soir je parcourrai avec Ijassen sa nouvelle partition

— eu songeant à mes clières absentes, dont j'espère avoir de bonnes nouvelles demain de Cobourg. Que bon Dieu vous conduise ! L'annonce du Deutschland vous fera sourire. L'esprit de Dingelstedt sublimé par celui de Stôr, plane «au-dessous» de la signature de Panse. J'y joins les lignes très convenables de la Weimarer Zeitung.

Mardi, S heures du matin, 19 Avril.

Petit bulletin de la fin de la journée Dimanche 17, et celle du Lundi, IS Avi-il: Dimanche de 7 à 8 h. 1/2 soir, lu le premier acte du Fraumloh de Lasseu. Belle musique qui a les meilleures chances de succès. S h. '/o, revisite à Mulinen, qui est à peu près toujours dans le même état d'inflammation de gorge. 9 h. ^j^, souper avec Scotlaud. Lundi, 18 Avril: Matin, écrit à Lowy, Haslinger, etc., et au P*^^*" Hohenzollern; reçu des lettres d'O. Bachi) — le frère de Son Excellence, mais que ce dernier ne protège pas à toute heure

— Dachs^), Lewy de Pétersbourg. Celui-ci me croit à Paris et déplore que Séroff'*) s'en prenne assez vertement à la Symphonie de Mendelssohn, qu'on vient d'exécuter à un des grands concerts du grand théâtre , pour lesquels il est question de mes symphonische Dichtungcn, Tannée prochaine, à ce que me

1) Otto B. (1833—93), Componist, wurde 1880 Capellmeister an der Wiener Votivkirclie.

2 Josef D., Clavierlehrer am Wiener Conservatorium.

3 Alexander S. (1820—71), russischer Staatsrath, Operncomponist und Kritiker.

(lit Lenz. Il y ii un orchestre de 150 musiciens, sous la direction de Schubertli, le frère de celui de Hambourg. L'Ouverture du Tannkuuser^ exécutée à la fin d'un concert oïl l'on avait entendu la Symphonie héroïque et la Pastorale^ a été suivie d'un tonnerre d'applaudissements. Séroflf ferraille aussi contre Rubinstein qu'il appelle bien un pianiste phénoménal, mais en lui posant ce dilemme: ou bien M'' Rubinstein est un ignorant, qui ne sait pas qu'il écrit de la mauvaise musique, V Océan — ou bien c'est un imposteur, qui veut faire passer cette mauvaise musique pour de la bonne ^y. Rubinstein peut se consoler pour le moment avec la recette de 3000 R. qu'il vient de faire à son concert du grand théâtre. C'est un beau chiffre de concert, même pour Pétersbourg, et Lewy prétend que Laub avec tous ses succès n'aura pas eu beaucoup plus de ses trois concerts, plus quatre séances de quatuor.

J'ai encore eu une lettre presque d'outre-tombe de Biedenfeld, datée de Carlsruhe. Il m'envoie son grand article die Marseillaise des Jahrhunderts^ qu'il me prie de placer dans quelque journal. Il travaille à une histoire de topera séria, qu'il m'assure devoir être meilleure que son histoire de l'opéra comique, dédiée à F. Liszt!

Mais j'en arrive à votre chère lettre avec la giboulée de Meiningen, la bécasse de Cobourg et le sy?nposium Schlonbach. Relativement aux 3 anecdotes de Schlonbach, il est à craindre que les Stimmcn der Zeit, recueil grave et de haut ton, se soucieront peu d'admettre un collaborateur aussi peu en crédit que notre ami Schlonbach. Ce néanmoins j'en parlerai à Voigt'^j à un moment opportun, c'est-à-dire entre deux rubbers , et s'il les refuse , nous aurons peut-être la ressource de la Modenzeitung , qui est assez bien disposée. Je lui ferai une double visite de remercîment pour les portraits envoyés dans les personnes de M'^ Diezmaun^) et Baum-

1) Siehe auch Seroflf's Sebreiben: La Mara, »Briefe an F.Liszt» H, Nr. 141.

2) Verlagsbuchhandler in Weimar.

3) Rédacteur der Leipziger »Modenzeitung«.

gilvtner'j, la prochaine fois que j'irai à Leipzig — probablement Vendredi prochain, où l'on y exécute la Passion de Bach.

Avec Scotland nous combinons et composons votre voyage. J'imagine que vous avez passé la journée d'hier très doucettement avec les Kreling- à î^uremberg, où je vous ai adressé ma lettre, et que vous arriverez ce soir à Munich. Je voudrais vous y attendre dans ce salon, où nous avons si bien jasé, et qui a été illustré par de «glorieux» sinon «augustes» visiteurs. J'attends votre lettre de Nuremberg et reprendrai mon bulletin, en vous racontant la Vorlesung de Diugelstedt d'hier soir.

Voici lirousart qui arrive. Les concerts de Gottingen et de Berlin ont assez bien réussi. A Berlin il a eu l'honneur de jouer à la Cour, et quoique le résultat financier de sa carrière jusqu'à présent soit peu brillant, il a cependant lieu à mon sens d'en être content. Avec votre approbation, je le garderai à l'Altenburg jusqu'au 29, et nous irons ensemlile à Lowenberg Samedi eu huit.

La poste n'a point apporté de lettre de vous, et je vous expédie ces lignes pour qu'elles vous trouvent à votre arrivée à Munich; car je présume que vous ne resterez pas plus de 24 heures à Nuremberg. A demain donc la Vorlesung de Diugelstedt et la suite de mon bulletin, qui n'oftre absolument rien d'intéressant. Je vous aime toutes deux, de toute mon âme. Permettez-moi de vous rappeler l'exemplaire de Sa Sainteté, et celui du Cardiual Antonelli^). En plus je vous prie d'en commander 3 autres moins magnifiques, mais beaux cependant: L'un pour le Cardinal de Gran, l'autre pour Augusz, auquel j'ai écrit une longue lettre ce matin, en le prévenant qu'Edouard lui enverrait l'exemplaire en question. Je vous recommande de le faire soigner, car de fait c'est Augusz qui a tout le mérite de l'exécution de ma Messe à Gran, ce qu'il ne faut pas oublier, surtout en ce moment.

1) Verleger der Leipziger »Modenzeitung«.

2) August V. K. (1819 — 76), Maler und Bildhauer, Director der kun. Kunstschule zu Niirnberg, Kaulbach's Scbwiegersohn.

3) Die Graner Messe.

Le troisième pour le Grand-duc, sur lequel on mettra les armes ici. Ce dernier exemplaire ne presse point ; mais pour les deux autres je désirerais qu'ils parvinssent bientôt au Cardinal et à Augusz. Pardon de toute cette peine , mais cela me paraît nécessaire.

Mercredi matin, 20 Avril.

Votre douce lettre de Nuremberg me parvient, et je présume que celle que je vous y ai adressée ne vous a pas manquée. Je comptais bien que vous y resteriez le Lundi, et n'arriveriez à Munich ((u'hier. M"" Dingelstedt nous citait Lundi soir l'inscription placée sur l'enseigne du théâtre i/ie Glohus, au temps de Shakespeare. Elle était en mauvais latin et signifiait: «Tout le monde joue la comédie». Dans les commencements, les théâtres s'établissaient dans les auberges, et à l'heure qu'il est, le métier des intendants ne diffère pa,s beaucoup de celui des aubergistes, à mon sens du moins. Dingelstedt nous a fait un tableau assez circonstancié des arrangements extérieurs du théâtre sous Shakespeare. Deux sociétés ou troupes de comédiens rivales, comme en France sous Molière — celle des Blackfriars et du Glohus — • les premiers tirant leur nom d'un couvent. Le beau monde placé sur la scène à l'entour des acteurs, à peu près comme le lieau monde se plaçait près des pupitres de violons et contrebasses et même timbales à mes concerts de Vienne. Les dames étaient masquées. Le spectacle commençait à 3 heures de l'après-midi. La tragédie dont la représentation n'excédait pas 2 heures '/2 de durée, était toujours suivie dune farce. Les rôles de Juliette, d'Ophélie, Cordélia remplis par de jeuues gars. Lue planche noire sur laquelle on inscrivait le nom de l'endroit, où la scène devait se passer — méthode dont plus dun protecteur des sciences et des arts déplore certainement la perte. Point de décors, mais un arrangement de scène favorable à des épisodes, comme la comédie de Hamlet^ la bataille de Macbeth, la scène du balcon de Roméo. Un

orchestre assez nombreux, mais ne se mêlant pas de signifier quelque chose de par et pour lui-même, borné heureusement à annoncer l'entrée des princes et rois par des fanfares de trompettes, des amoureux par des flûtes et hautbois, etc. etc. Tout cela était parfaitement dit et débité, et formait un tableau de genre tout à fait agréable. Plus tard quand il s'est agi d'entamer le caractère du génie de Shakespeare, Dingelstedt n'a rencontré que des lieux-communs, fort embrouillés seulement par la prétention qu'il aflectait de dire presque du nouveau, mais cependant pas tellement nouveau que cela ne pût être senti et applaudi de prime abord. Lessing a naturellement été mis à contribution. Der miiss immer herhalten^ uni auf (las deutsche N ational-G efûhl zu pochen! La coda se termina élégiaquement par la déploration du manque de terrain pour le développement du théâtre allemand. Le théâtre, a-t-il dit, est et demeure essentiellement démagogique — non pas cependant dans le sens où la police prend ce mot. Quand les Cours le régissent, il devient futile et conventionnel, comme en France sous Louis XIV; quand c'est le clergé, il se pétrilie, comme avec Caldéron en Espagne. Shakespeare et* l'Angleterre nous ont donné l'exemple de ce que peut être sa vitalité et sa grandeur, quand il prend racine dans le sol d'un peuple libre. Der Rest ist Schveigen — Hainlet^ dernière scène. Puis il s'est levé et a ajouté quelques phrases sur ce que les Schillerfeste avaient été contremandés — en manière de paraphrase de la correspondance de Weymar dans la Gazette d'Augsbourg, 16 Avril, N° 106. Il y est dit que S. A. R. le Grand-duc a dû subordonner son amour de l'art à son amour pour la patrie'). Demandez ce numéro à Kaulbach. Pour ne pas se démentir, Dingelstedt a parlé du FJingstrvein des poètes, qu'il espérait faire jaillir de dessous les trappes et de par toutes les coulisses du théâtre de Weymar. Prol)ablement confondait-il la descente du S' Esprit à la Pentecôte avec la S^® Cène! Marshall était ravi de toute cette

1) Der Ansbrnch des osterreichisch-italienischen Krieges stand bevor und erreffte die Gemiither aucli iu Deutschlaud.

éloquence, à hiquellc applaudissaient le Grand -duc et la Grande-ducliesse, l'Archiduc Etienne et un nombreux public. Tout à vos pieds.

Vendredi saint, Leipzig, 8 heures du matin. 122. April 1859.]

Très infiniment chère.

Je ne vous ai point écrit hier, tout en ne faisant (^ue songer à vous et vous préparant même une petite surprise — que je vous dis tout d'abord. De 9 à 1 heure les Béatitudes ') ont été composées presque en entier — il ne reste plus qu'une fin à trouver, ce qui ne m'embarrassera guère. Le morceau est d'une entière simplicité — pauvre d'esprit et humble de cœur. Le baritou solo entonne chacun des 3 premiers versets, que le chœur répète, mais une fois seulement. Pour éviter la monotonie et gagner du mouvement — aux 4""', S"*^, 6'"^ et 7™« versets — <:faim et soif de la justice, miséricorde, pureté de cœur et béatitude des pacifiques >, le bariton solo ne dit que la moitié du verset: «Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice!» «Bienheureux les miséricordieux», etc., et le chœMir les achève: «car ils seront rassasiés», «car il leur sera fait miséricorde». Enfin au 8""® verset: «Bienheureux ceux qui souffrent persécution», je répète d'abord entre le chœur et la voix solo le mot «Beati, bca(i->, et plusieurs fois tout le verset qui termine par <^regnum roelormn». Le tout contient à peu près 80 mesures, sans accompagnement. Peut-être y ajouterai-je vers le milieu quelques accords d'orgue, pour soutenir les voix. Le tout ne durera que de 5 à S minutes. Lundi matin ce sera achevé, et peutêtre le ferai-je graver pour vous.

II n'est point arrivé de lettres hier ni avant-hier, qui soient d'un intérêt quelconque, et celles que j'ai écrites à

1) Die Seligkeiten, zu Liszt's ergreifendsten Eingcbungen zahlend, wurden in sein Christus-Oratorium aufffenommeu.

Sobolewski '), Heinemann, Dietrich à Regensburg, etc., n'en offrent pas davantage. Mardi je m'étais invité à dîner chez Schwcndler à V Erbprinz, et lui ai promis que je viendrai à votre rencontre à Eisenach, à votre retour de Munich. Mercredi, j'ai passé la soirée chez les Genast avec les Genelli, les deux Raff, qui restent jusqu'au 29 à Weymar, Bronsart, Lassen, etc. Biedermann a été empêché d'y venir, devant communier le lendemain. Il est parti pour Dresde par le même train que moi hier à 4 heures. Wilhelm - ), qui m'a parlé de votre conversation sur Hebbel, et SchoU, l'ont mis en wagon. Je n'ai pas profité de l'occasion pour lier conversation avec lui, et attendrai que d'autres cas de rapprochement se présentent.

Hier soir, nous avons naturellement soupe chez la Riesc, avec Brendel, Bronsart et Nelisoff^). Ces derniers m'ont accompagné à Leipzig. J'attends réponse du P^® Ilohenzollern, et présume qu'il n'y aura rien de changé à mon voyage à Lôwenberg, qui reste fixé au Samedi 30.

Que bon Dieu vous comble de Ses bénédictions et béatitudes! Quelques pourparlers relatifs aux concerts de Juin, et la commission que Lewy m'a donnée pour son Beethoven- Lexicon, etc., me retiendront ici jusqu'à demain midi. J'ai demandé qu'on m'envoie votre lettre ici — et si elle me parvient, vous répondrai de suite.

Dimanche de Pâques [Weimar, 24. April 1859].

Le Christ est ressuscité — et le Dieu de notre foi n'est pas le Dieu des morts, mais le Dieu des vivants. Bonnes Pâques, très chères!

1) Eduard S. (180S— 72), bis 1859 Capellmeister in Bremen. siedelte nach Amerika liber. Liszt hatte seine Oper »Comala« 1858 ziir Aaffiihrung gebracht.

2) Wilhelm Genast jun., war schriftstellerisch thatig und starb als hoherer Staatsbeamter in Weimar.

3) Iwan N.. Schiller Liszt's ans Petersburg.

En revenant de Leipzig hier à 5 heures, j'ai trouvé vos clières lettres écrites à votre arrivée à Munich, et ce matin me sont parvenues à la fois celles des 21 et 22, qui me font très grand plaisir. Les choses commençant si simplement l)ien, il est à présumer qu'elles continueront de même. Les ti'ès sérieux bruits de guerre m'avaient fait un peu craindre que le P"^® Constantin ^) ne se trouve empêché de tenir sa promesse. Sa seule présence à Munich est un signe qu'il met de l'importance et du cœur à ces préliminaires. Je charge Magne de trouver le meilleur moment pour lui dire combien je lui suis personnellement obligé et reconnaissant de la part ([u'il a prise à ma couronne de fer. J'enverrai après-demain à Emile son blinden Konig^ avec quelques annotations. Par la poste du soir je vous enverrai une bonne lettre de Cosette, et quelques lignes de Wagner. Ici rien de nouveau ni d'intéressant, et je ne vous écrirai que Mardi probablement. Que Dieu soit avec vous et vous comble de Sa bénédiction!

Mardi de Pâques, matin.

Le P*^^ Constantin a très bien fait de venir à temps à Munich, et fort bien aussi de repartir maintenant. Dieu protège ceux qui ont le cœur droit, et j'ai bonne confiance en tout ceci. Merci de vos chères , tendres et bonnes lettres. 11 s'est indubitablement fait quelques pas vers un heureux dénouement de la situation. Eugène vous a télégraphié hier de Berlin, s'il pouvait venir vous voir ici. Je lui ai répondu par la même voie que vous étiez à Munich, et je suppose presque qu'il vous arrivera, peut-être même avant ces lignes.

La mission à Vienne du Roi des Belges, qu'on dit avoir passé ici avant-hier, semble un incident rassurant. Je suis ravi du nouveau portrait de Kaulbach^). Fainéant et

\) Prinz Ilohenlohe-Scliillingsfiirst, Flilgeladjutant des Kaisers von Osterreicli, nachmals Gemalil der Prinzessin Marie. 2) Er portriitirte in Miinclien die Prinzessin Marie.

Magnette, les grands amis, pourront occasionnellement se relever de faction, en posant chez notre trefflicher Freund! Je ne vous charge de rien pour lui, certain comme je le suis que vous ne m'oubliez point. Pardon de vous avoir rappelé l'exemplaire de Rome; c'était un sot luxe d'exactitude de ma part !

Hier Lundi, après le Tcmnhauaer, qu'on prétend que Dingelstedt avait fait commencer une demi-heure plus tard que de coutume, nous avons fêté Preller au Neu-Wei/mar, par un souper régulier à 15 gr. le couvert. J'ai fait servir une demi-douzaine de bouteilles de vin de Champagne à toute la société, qui était de fort bonne humeur. Les peintres s'y trouvaient en majorité — Singer, Stiir, Cossmann, Milde, Caspari, etc. ont brillé par leur absence. A la droite de Preller j'avais placé Genelli, et à sa gauche Hoftmann. Pour ma part, je m'étais mis vis-à-vis de Preller. Schuchardt '), Donndorf2), Marshall fils^), etc., n'y ont pas manqué, et nous étions une vingtaine en tout. La Stimmung était parfaite, sans raideur aucune, et très comme il faut. Diugelstedt naturellement n'a pas montré le bout de sa queue.

La Riese est fort souôrante. J'espère que vous ne me désapprouverez pas d'avoir voulu lui faire ce petit plaisir de passer Pâques à Weymar. Elle repart par le train de midi.

Hier j'ai dû dîner deux fois. D'abord à 1 heure chez Hoftmann avec Bronsart, sans personne de plus que nous 4 ou 5, en comptant la belle-sœur de Hoffmann. Puis à 5 heures à la Légation de France, où Mulinen m'a entraîné. Chez Son Excellence, il n'y avait que la Légation au complet avec la Chancellerie: 2 des Méloiges^), 2 Mulinen et 2 de Laporte'^). On n'a parlé que de paix et de guerre — le Ministre insistant beaucoup sur ce que la France n'avait point fait

1) Kunstgelehrter.

2) Cavl Adolf D., der Bildhauer, jetzt Professer der Stuttgarter Kunstschule.

3) James M., Maler.

4) Franzosischer Gesandter in AVeimar.

5] Franzosischer Gesandtschaftssecretar daselbst.

d'armements! — qu'il était incroyable de voir combien ou cherchait malignement à envenimer les bons sentiments de l'Allemagne pour la France, par des mensonges du genre de celui des armements, que les journaux propagent de ce côté du Rhin, malgré les assurances les plus positives du Moniteur^ voire même du journal de Loir-et-Cher, dép. de iF de Méloiges. Vous imaginez combien j'ai été convaincu! Aprèsdîner nous avons été fumer un cigare en tête-à-tête avec Mulinen, chez Mulinen — sa femme étant restée chez les Méloiges. Notre ami, comme preuve de sa haute estime, m'a favorisé d'un de ces cigares dont il ne possède plus que 22, en ayant fumé deux, offert un à Watzdorf, à 25 sous pièce.

Pour aujourd'hui à 1 heure Son Altesse Imp. m'a fait demander. Il est question de remettre les tableaux vivants préparés pour le jour de fête de l'Impératrice de Russie, Vendredi 29, à cause de la gravité des événements. Je vous dirai ce qui en sera. Seifriz ') m'a écrit que le P*^^*^ de Hohenzollern passe une partie de la journée dans son lit, mais que nonobstant on se fait une fête de me revoir à Lôwenberg. Je partirai donc d'ici, comme il était convenu, Samedi matin 5 heures avec Bronsart. Brendel nous attendra au chemin de fer à Leipzig et viendra avec nous pour passer un jour ou deux chez le Prince. A Dresde, nous nous arrêterons quelques heures pour déjeuner avec Ritter, Drâseke, etc. Le 1^"^ Mai, nous serons installés à Lôwenberg. A partir de Jeudi, adressez chez le Prince.

Voici une lettre de Damrosch. J'accepterai probablement son concert du 9 Mai, car il me faudra bien passer une semaine là-bas, et m'arrangerai de façon à être de retour ici du 12 au 14 Mai. Que bon Dieu soit avec vous, et n'oubliez pas . Fainéant.

Je crains d'avoir oublié de vous parler de votre Majesté grecque in partibus'^). Il s'entend de soi que venant de chez

1) Max S. (1827—85;, Ilofcapellmeister in Lôwenberg, spiiter in Stuttgart.

2) Ein junger griecliischer Diploniat. der Liszt vorgestellt zu werden wiinschte.

La Jlara, Liszt-BiiciV. IV. 3(j

vous, il me sera le très bienvenu. Miss Anderson soupire après votre retour, et remerciera Magnette de sa l)onne petite lettre. Mille et mille fois, et en mille morceaux à vous

27 Avril.

Très infiniment clières, et très «singulièrement» aimées «au pluriel»,

Mon voyage de Silésie s'arrange assez mal durant votre absence, car jaurais voulu vous attendre ici. Mais puisque j'ai promis et annoncé cette visite au F^^ Hohenzollern, je tiens à ne pas y manquer — d'autant plus qu'il y a d'autres petits intérêts en jeu. Brendel et Bronsart viennent avec moi. Vers le 12 au 14 Mai, je serai de retour ici. Dans le cas assez probable que la guerre sera déclarée de suite, il faudra contremander et ajourner la Tonkilnstler-Versammlung de Leipzig, et tout le programme de Brendel. J'en conviendrai avec lui, à Lowenberg.

Je vous envoie la lettre de Wurzbacb, qui me paraît très satisfaisante. Communiquez-la à Edouard, quoiqu'il soit déjà très au fait de ce qu'elle contient, et priez-le de rédiger ma demande au sujet de mes droits de noblesse héréditaire, que je pourrais signer à Lowenberg. Si possible, je désire conserver mes armes, car la licorne me va bien. Quant à la devdse, vous m'en trouverez une.

Son Altesse Impériale, qui a été d'une parfaite amabilité pour moi hier matin, a envoyé pour Magne un œuf de Pâques avec le petit billet ci-joint. Eu ce moment elle me fait inviter à dîner pour aujourd'hui 3 heures. La soirée avec tableaux vivants, etc. pour la célébration de la fête de l'Empereur de Russie, n'a pas lieu — comme Dingelstedt l'a dit dans la Allgemeine Zeitung: <Wenn Deutschland gefahrdet ùi, darf Weimar nic/it j'uielnl» Toutefois Son Altesse Imp. tient au concert, pour lequel Stor était venu me voir 5 fois avant votre départ, et m'a recommandé avec insistance de me le tenir pour dit. Aussitôt mon retour et peut-être avant, on

fixera le jour de ce concert, clout nous ferons une Handelfeier avec Judas Machabée. Monseigneur que j'ai rencontré hier chez sa mère, me verra avant mon départ. Je vous rends grâces et vous bénis.

BliO.

Très infiniment chère,

Jeudi, 28 Avril 5!).

Je ne m'explique pas la singulière idée de Linauge de croire que je l'ai oublié, ou même que je le boudais. Bien au contraire, vous savez que je lui suis resté très sincèrement reconnaissant, et m'empresserai de faire le Lied qu'il me demande. Si Magnette n'y a point d'objection, je préférerais que ce soit sur un des textes que Cornélius lui a laissés. Je pense que si le Lied lui parvient après mon retour ici, vers le 15 Mai, ce ne sera pas trop tard.

Remerciez tendrement Magnette pour sa chère petite lettre, avec le répertoire d'anecdotes. Je lui écrirai demain pour lui dire qu'elle est toujours près de moi en pensée et dans mon cœur. Si Magne a un autre texte sous la main, pas tragique ni trop étendu, priez-la de me l'indiquer ou me l'envoyer, et je ferai le Lied pour Liuange en arrivant à L(h\euberg .

J'ajoute une question à l'envoi de ma lettre de Wurzbach d'hier. Que vous semble de l'idée d'ajouter à mon nom celui de von Raidiriff? Je ne craindrais pas d'avoir l'air de venir de mon village, mais je soumets absolument cette proposition à votre suprême approbation. Peut-être, à cette occasion, pourrait-on renouer la petite négociation avec le P*^® Esterluizy??? — Je ne sais ce que vous en penserez — mais si vous étiez de cet avis, je vous prierais d'écrire dans ce sens à Edouard. En tout cas, il faut que je fasse la demande de noblesse, pour mettre cette affaire en règle, en conséquence de la décoration pour mou compte personnel — car il n'y a pas lieu d'espérer qu'un pourra s'en tirer autrement, vu les

lacunes qui se trouvent dans nos documents ^j. Si l'on m'accorde les armes que j'ai continué de prendre d'après le Wappenbuc/i, cela établit un bon antécédent, qu'Kdouard pourra mettre à profit pour lui plus t;ird.

J'ai dîné hier chez Son Altesse Impériale. 11 n'y avait que le vieux Beulwitz, M'"® Santi et Streichhahn, en plus de son personnel d'obligation. Après le dîner, Monseigneur m'a gardé chez lui une couple d'heures, et nous avons causé en long et en large. La Grande-duchesse Sophie me fera demander aujourd'hui, et je dois lui apporter le Tristan. Pour votre retour je vous prépare une toute petite surprise, ce qui m'oblige à ne pas vous faire de trop longues épîtres. Que Dieu soit avec vous, que nous soyons bientôt ensemble , toujours inséparables de pensées, de cœur et d'âme comme jusqu'ici. F. L.

Merci de vous être souvenue de Pocci^]. J'ai reparlé à Monseigneur du Cardinal Autonelli, et lui remettrai les exemplaires à mon retour, avec une petite note explicative.

Vendredi, 2!) Avril 59 [Weimar]. Très infiniment chère.

Voici bien des fois que je me reproche de ne pas vous avoir parlé de vos pauvres dents. Sachez pourtant que j'y pense chaque soir en me couchant, et que je me réveille la

1) Der Familientradition zufolge war Liszt von alter adliger Abstammung; der urkundliche Nachweis aber war abhanden gekommen.^ Ûbrigens bat Liszt bekanntlich deu Adel nie gefiihrt. Das in Ôsterreich iibliche Adelspradicat, d. i. das Beifugen eines zweiten Namens, war nicht nach dem Geschmack der Fiirstin. Liszt wurde demnach cime Pradicat in den Ritterstand erhoben. Er suchte darum nacli, denselben auf seinen Stiefonkel Eduard iibertragen zu diirten, der nun den Titel fiir sicli und seine Nacbkommen erhielt und sich Eduard Ritter von Liszt nannte.

2j Graf P., Marchendichtcr und Illustrator in Miinchen.

nuit pour y penser encore. Dites-moi si vous en souffrez toujours. Vous serez avertie par télégraphe du jour de mou retour ici, puisque vous le désirez ainsi. Mais à l'avance je vous l'indique: du 12 au 14 Mai. Jusqu'au 7 ou S je resterai à Lôwenberg, et le i) je stationne à Breslau, pour le concert de Damrosch. S'il y a lieu, j'irai chez les Augustenburg, que la Gartner 1) a rendus très bien pensants. Merci de vos charmants détails sur les Gretchen de Kaulbach, vos bisbis avec Schack^), les récits de Kohi, etc. Tout cela m'intéresse exti'êmement, venant de vous. Le principal de votre séjour a réussi au mieux à mon sens — et je suis très heureux de la bonne impression que vous conservez de la famille Hohenlohe. A la garde de Dieu!

J'ai répondu à Eugène, Lang's hôtel, et renvoyé le manuscrit de la Ballade à Emile, en lui disant seulement que j'attendais sa visite à Weymar pour lui soumettre les variantes que j'aurais à lui proposer pour sa Ballade. En postscriptum je l'informe simplement que vous lui écrirez de Munich.

Les Béatitudes sont terminées, et je les ai chantées à Scotland et Bronsart hier! Demain Samedi à 5 heures du matin je pars, et serai au plus tard Dimanche matin à Lôwenberg. Pour le moment, je me trouve dans tous les embarras d'une veille de départ. Pardounez-moi le décousu de ce gribouillage.

Auguste a très bien transféré tous les objets du cabinet vert. Sa façon d'être et de faire me plaît toujours beaucoup. Je l'ai surnommée die Prinzessin-Regentin der Altenburg.

La fraîcheur de Pocci ne me surprend guère — mais il était difficile de trouver une voie plus simple pour faire parvenir les exemplaires à Leurs Majestés •'). C'est tout ce qu il

1) Marie G., Schiilerin Liszt's, Clavierlehreriu des Herzoglichen Hanses.

2; Graf Adolf Sch. (1815—94), Dicliter imd Literarhistoriker, Begriinder und Eigenthiimer der uacli ihm benannten Gemaldegallerie in Miïnchen.

3) Konig Ludwig 1. und Kunig Max II. von Bayern.

faut pour le moment, ce me semble. A une autre occasion, on verra s'il y a autre chose à faire. Quand j'aurai mes exemplaires, j'en enverrai un à Pocci, pour lui. Si vous avez un moment de loisir , faites dire à Barmann fils ') de venir chez vous, à moins que vous ne l'ayez déjà rencontré chez les Kaulbach.

Par vous et pour vous F. L.

Dites-moi ce que vous pensez de ma fantaisie de village, de m'appeler von Raiding. Ne vous moquez pas trop de moi!

2 Mai, 6 heures du matin, 59, Lôwenberg.

Un arriéré de correspondance avec Lenz, Séroff, Lôwy — au sujet du Festspiel de Halm — , Cornélius, Vesque, etc., (jue je voudrais mettre en règle, raccourcira mes lettres de Liiwenberg, où je suis arrivé avec Brendel et Bronsart hier matin à 6 heures. Le Prince est toujours d'une bienveillance très charmante et affectueuse pour moi. Malheureusement il est obligé de passer deux tiers de la journée dans son lit, en compagnie d'une goutte intense, qui le travaille depuis 4 mois, de toutes sortes de façons et sans façon. Il ne dîne point à table et n'a assisté, en se faisant porter dans sa loge, qu'à 3 concerts sur quelque 20 qui ont eu lieu chez lui cet hiver. Il est du reste de la meilleure humeur possible dans la conversation, et prend un intérêt des plus chaleureux au progrès de la Zuhunftsmusik , qui dans ces contrées-ci, grâce à sa sympathie très avouée, va bon train. Quoique la série des concerts de la chapelle du Prince soit terminée, et le tiers des musiciens dispersés au loin — j'ai de quoi fort bien passer mon temps sans violons ni flûtes, nous réservant de les mettre à contribution une autre fois. Pour maintenant, on se bornera à de la musique intime: le Trio de Bronsart, sa Fnihlingsfantasie ^ les Idéale pour 2 pianos, etc. Le tout

1; Cari B. aiis Munchen. Pianist Lisztscher Sclmle.

sans autre public que le Prince en robe de chambre, écoutant dans la pièce contiguë au salon, sa belle-sœur et sa femme, et les Sa 10 personnes qui font partie de la maison du Prince. Sa femme porte le nom de Rothenburg — son nom de famille est von Schenk et je crois que les Aufsess ') la connaissent. Monseigneur me raconta hier, avec beaucoup d'enjouement, le séjour que Louis Napoléon, son cousin par sa première femme, P'^^ de Leuchtenberg, fit à Ilechingen, jusqu'à Tavant-veille de l'attentat de Strasbourg. Plus tard, le P*^" HohenzoUeru retrouva Louis Napoléon à Areuenberg, où ce dernier se complaisait à clianter le duo de Sémiramis : « Fo, ra, siiperho ^ al trionfo, alla gloria'.i' Quand quelque sujet sérieux était sur le tapis, Louis Napoléon gardait dordinaire le silence, ou bien répondait: «J'y réfléchirai» — sauf à revenir le lendemain sur le même thème, armé de ses arguments de pied en cap. Son génie d'action très émlnent se trouve ainsi en parfait équilibre avec ses réserves d'impassibilité en paroles. Entre autres anecdotes, je note encore celle-ci sur Spontini, qui dit un jour au P*^® Hohenzollern: «Je ne connais pas de forte et de piano — il me faut du fortissimo ou du pianissimo^. Cela s'applique parfaitement à la musique comme à d'autres choses, et correspond avec ma maxime: Ou bien ou rien! — que vous pratiquez au mieux. Mon âme vous envoie, il piii fortissimo possible, toutes ses tendresses. F. L.

Mercredi, 4 Mai 59, Lciweuberg.

La i)ostc est très lambine ici, ce qui fait que je n'ai pas eu de lettre hier. Ce matin celles du 30 Avril et du F' Mai me sont arrivées à la fois. Grande joie , très chère ! Vous avez 100 fois raison d'ajourner la suite de mes écritures de Vienne jusqu'à votre retour à Weymar. On a vraiment bien

1) Familie des Griinders des Germanischen Muséums in Nuvnberg.

d'autres chats à fouetter à Vienne en ce moment! A ce propos, je vous dirai qu'on prête à Louis Napoléon cette prophétie: «le 17 Juin, l'armée française prendra possession de Vienne». Il pourra en advenir autrement! En attendant, la Bavière, le Wurtemberg et Bade devancent la Prusse, et ne s'accommodent pas de la méthode de temporiser — fort indiquée d'ailleurs dans la distribution des rôles pour la Prusse. Nous conviendrons donc à l'Altenburg, dans notre chambre bleue, de ce qu'il y aura à faire en surplus. D'avance, comme après, je suis absolument de votre avis — les questions de noblesse ne devant être traitées que noblement.

Laissez-moi vous raconter une petite anecdote. Le Maréchal Donat, grand amateur de café, avait l'habitude en voyage de faire venir le maître d'hôtel et de lui demander s'il y avait de la chicorée dans la maison. Sur la réponse affirmative, le Maréchal le priait de lui faire apporter toute la provision de chicorée qu'il possédait. Puis il s'informait si M'"° la maîtresse de l'hôtel n'en conservait pas en surplus (juelque provision cachée. Celle-ci encore apportée, le Maréchal disait de son ton de commandement: «Maintenant faites-moi faire du café!» Il faudrait procéder de la sorte avec certaines gens, quand on traite d'affaires avec eux!

Diugelstedt m'accorde la Milde pour Leipzig, et le Grandduc m'a de nouveau promis qu'il y viendrait, s'il y a moyen. Brendel qui a passé fort agréablement 3 jours ici, ne démord pas de son projet, et tient absolument à s'immortaliser dès le 1*^'' Juin prochain. Pour ma part, je suis presque d'avis d'ajourner la chose, mais ne me déterminerai qu'après mon retour à Weymar. Samedi matin, je serai déjà à Breslau. Le concert de Damrosch a toujours lieu le Lundi, 9 Mai. Le lendemain soir je repartirai probablement de Breslau, et rentrerai à l'Altenburg Mercredi soir^ ou Jeudi matin au plus tard. Si l'assemblée constituante de «l'avenir» a effectivement lieu à Leipzig, je serai obligé de m'y établir à poste fixe, dès le 18 Mai. En réponse à ceci, adressez: Breslau, hôtel Zedlitz. Avant de partir dici, je donnerai ordre qu'on m'y envoie vos lettres. A moins d'autres nouvelles, à partir

de Dimauclie prochain, S Mai, adressez déjà à Weymar — car j'ai hâte de rentrer dans notre gîte.

Mes journées de Lowenberg se ressemblent beaucoup entre elles. Le matin je reste seul dans ma chambre, et m'occupe de ma correspondance. Hier j'ai écrit à Lowy, à Vesque, à Miss Anderson, etc. Ce matin à Schlesinger pour les Liecler de Lassen, Jaell, Cornélius, dont j'ai appris l'adresse par une lettre à Rosa. A 1 heure on dîne, après ciuoi je dors. A 3 h. '/2 on se réunit dans le salon de musique, et nous faisons de la musique au Prince, qui n'apparaît qu'à ce moment. Bronsart a joué son Trio deux fois, Seifriz un Trio de Beethoven, la Sérénade pour violon, alto et violoncelle. Osten a chanté le Liederhreh an die ferne Geliebte de Beethoven; moi j'ai joué VOrjohce^ Edkamcj^ précédés d'une Rhapsodie, et la Frûhlingsfantasie avec Bronsart. Pour demain nous projetons le Tasse et les Idéale, qu'on a fait venir exprès de Leipzig. A 7 heures on soupe, et vers 8 h. ^/j, après que les dames se sont retirées, nous faisons quelques rubbers avec le personnel de la maison du Prince. Avant 11 heures tout le monde est couché. Si je puis me dispenser d'aller chez les Augustenburg, je n'y manquerai pas. Si non ce serait jNIardi prochain, en quittant Breslau, que je ferais cette course.

Je suis bien aise que vous ayez fait l)onne connaissance avec Ramberg '). Il s'est fait une bonne réputation parmi les artistes, et son talent ne manque pas d'esprit. L'opposition qu'il fait à notre ami Kaul))ach, ne me l'a pas fait rechercher particulièrement. Au surplus, il a été très au tendre avec ]\1"^'' Hiller, (pii lui a valu l'agrément de se battre en duel avec je ne sais plus quel Monsieur, qui était aussi au plus tendre avec elle. Dans cette circonstance, Raml)erg passe Itour s'être très bien conduit, d'après ce que l'on m'a raconté.

Magne a-t-elle vraiment lu les traductions du persan de Schack — ou bien en parle-t-elle comme sa chérissime mère de certains ouvrages philosophiques? Qu'elle me pardonne

1) Arthur Freiherr v. R. 1819 — 75), Maler und Zeichner, Professer an der Miinchner Kunstacademie.

ce soupçon ; mais vraiment il est par trop étonnant qu'elle soit ainsi familiarisée avec la Perse!

Si par occasion et hasard, vous pouviez sans indiscrétion soutirer à Kaul1)a(']i le dessin qu'il a promis à Hildel)raudt, en échange de celui qu'il lui a envoyé, vous feriez un grand plaisir à Cosette. Elle serait charmée de revaloir à Hildebrandt le dessin, dont cet avaricieux lui a fait cadeau. Excusez cette parenthèse, qiii n'aurait d'à propos que dans le cas où Kaulbach serait de très belle humeur.

Je suis constamment avec vous et Magnette de toute mon âme. F. L.

La veille de mon départ, Vendredi, je reçus par l'intermédiaire de M'' de Watzdorf, la décoration et les statuts de la couronne de fer, avec une lettre du C*^ Ignace Hartig, chancelier de l'ordre, autrefois gouverneur de la Lombardie, et que j'ai connu à Milan et Vienne. J'ai répondu de suite quelques mots de remercîment à Hartig, et ai écrit aussi à Watzdorf pour le prier de se charger de faire parvenir ma lettre, ainsi qu'un Revers que j'ai dû signer, par lequel je m'engage à faire restituer la décoration après ma mort à la chancellerie de l'ordre. Paragraphe 20 des statuts de la couronne de fer : Auch crhalten aile Ordensriiter, ohne Untcrschied des Standes, den Zutritt hei den Hoffesten und sogenannten Appartements. Par. 2 1 : Die Ritter der 2''®" Classe uerden, ■wenn sie darum ansuchen, in den Freiherrnstand, und die Ritter der ,9'^'* Classe in den Ritterstand taxfrei erhohen. Dites-moi ce que vous pensez de ma fantaisie de village d'accoler le nom de Raiding à mon monosyllabe! Cela ferait un pendant au Hoômann von Fallersleben! Cette idée étant entièrement mienne, je ne la tiendrai pour mauvaise que quand vous me l'aurez dit.

Si possible, il me serait agréable de trouver les exemplaires de Rome à mou retour à Weymar, vers le 12 au 14 de ce mois.

rBreslaii,] Dimanche, S Mai 59, 8 lieures du matin.

Très infiniment chère,

Il nous a falhi partir de liowenberg à 1 heure de \a nuit, pour arriver à lu station du chemin de fer de Bunzlau vers 3 heures et à Breslau à 6 heures '/2 ^^ matin. Damrosch nous attendait au débarcadère. Nous avons dîné avec Bronsart et Seifriz chez lui à midi, et à 2 h. ^/^ commençait la répétition qui a duré jusqu'à 7 heures. La salle est immense et contient à peu près ;iOOU auditeurs. L'orchestre et les choeurs marchent bien, et jusqu'ici tout le concert s'annonce sous de bons auspices, Damrosch ayant acquis assez de terrain ici pour inspirer aux gens un certain respect préalable pour moi. .l'étais très fatigué hier, et me suis couché à 9 heures. Ce matin, j'irai chez bon Dieu au dôme, de là à l'église des Bernardins pour entendre le célèbre organiste Messe 1), que je connais d'autrefois et dont la renommée est européenne. De là je ferai (luelques visites à Gottschairf,, rédacteur en chef de la Breslauer Zeitung^ puis à un esthétiqueur, le Prof. Braniss'), et à 2 ou 3 musiciens nommés (loftwald^), Brosig^), etc. A l lieure, on dîne chez Sander, qui était en Septembre à Munich avec sa femme, à l'atelier de Kaulbach. C'est le Schlesinger de l'endroit, c'est-à-dire un éditeur de musique assez cossu. La Firma de sa maison fort ancienne est Leuckart'^), et il nous flatte en pensant que la Zuhtnftsmusik pourra devenir matière à bonnes afiaircs.

Voici la dernière lettre de Cosette, et le discours d'Emile.

1) Adolf H. (1809-63).

•2) Rudolf v. G. fg-eb. 1823), der Dicliter und Schriftsteller, lebt suit Jahren aïs Geh. Hofrath in Leipzig.

3) Christlieb Julius B., Prof der Philosophie.

4) Heinrich G. (gest. lS7(i). Musikschriftsteller.

5) Moritz Br. (1815 — 87, Domcapellmeister, Kirchencomponist.

6) F. E. C. Leuckart (Constantin Sander), jetzt in Leipzig.

A mon sens, il n'y a pas de demi-parti à prendre dans la situation actuelle. Les Français doivent suivre leur Empereur, et l'Allemagne marcher avec l'Autriclie, sans marchander ni tergiverser. Le reste «c'est des bêtises!» Alors que la mèche des canons est allumée, le parlementarisme devient un horsd'œuvre — plus dangereux que respectable.

Je serai probablement obligé de rester un jour de plus ici, et ne reviendrai à Weymar que Jeudi soir ou Vendredi matin. S'il y avait quelque chose de très pressé, vous pouvez télégraphier à coup sûr à Breslau, hôtel Zedlitz, jusqu'à Mercredi 11, midi. Bronsart vous donnera des nouvelles du concert. Le KunstlercJior sera bien exécuté cette fois, j'espère. Que Dieu me fasse la grâce de me rendre de plus en plus digne de vous! F. L.

Mardi, 10 Mai, 8 heures du matin.

Le concert de Damrosch est une étape de plus dans la carrière que j'ai à parcourir, et en somme il y a lieu d'être satisfait du résultat d'opinion et d'impression obtenu. Bronsart vous donnera des nouvelles plus détaillées, et je vous enverrai les journaux, qui seront probablement aux deux tiers favorables. Je regrette seulement que diverses circonstances aient influé d'une manière fâcheuse sur la recette, car il m'eût été agréable de mettre Damrosch un peu à flot. D'abord le mauvais temps — la salle qu'on avait choisie se trouvant à une forte demi-heure du centre de la ville, bon nombre de personnes ont été empêchées par la pluie d'y venir. Puis une représentation de M"^" Bulyowsky, qui fait fiirore en ce moment. La direction du théâtre a obligé M"'® Bulyowsky de jouer hier soir, malgré sou désir de remettre cette représentation à aujourd'hui — ce dont elle m'a fourni la preuve par deux lettres du directeiir. Enfin la crise d'argent et l'indécis de la situation générale, sans compter celui de la situation musicale — Damrosch ayant bien réussi à occuper le terrain, mais non encore à s'y établir carrément. Pour toutes

ces raisons, dont le mauvais temps était la majeure, nous n'avons eu qu'à peine demi salle, ce qui du reste est déjà quelque chose ; car, comme je vous l'ai dit, ce local est immense, et contient plus de 3000 personnes. M"'® de Biilow y aurait remarqué la prédominance de la dritte Gesellschaft. Cette part faite à la pluie, à la guerre, aux banqueroutes et aux difficultés de notre position, je suis parfaitement content du reste. L'exécution était fort louable, et le public a fait le meilleur accueil aux 2 morceaux de ma composition. Chose surprenante, le Kûnstlerchor a été chaleureusement applaudi. D'après ce que m'en ont dit Hesse, Gottwald, Brosig, maître de chapelle au dôme, Seifriz et Damrosch — il a produit une grande sensation. Le premier ténor était chanté par le Cantor de la synagogue, avec une virilité d'accent qui m'a ravi. Quant au Tasse, il était déjà accepté ici comme à Prague, pour la thematische Bearbeitung^ que les connaisseurs s'accordent à y reconnaître. Damrosch dirigea fort bien la 9""" Symphonie à la fin du concert, après avoir joué en maître le Concerto de Beethoven.

Ce soir nous aurons le pendant de la soirée Biilow à Berlin chez Damrosch. Une vingtaine de personnes bien pensantes y sont invitées, et je jouerai probablement le Trio de Bronsart et un bout de solo quelconque. Pour demain soir, on me prépare un grand souper public, et Jeudi matin je m'en retournerai à notre chère chambre bleue, qu'il me tarde de revoir. Peut-être y trouverai-je déjà la photographie du portrait de Magne dont je me réjouis à l'avance. Kaulbach aura sûrement fait un chef-d'œuvre, dont vous, chérissime, pourrez revendiquer votre part — car je vous vois d'ici occupée à poser et tourner le modèle, ajuster les plis des étoffes, corriger les contours du dessin et ordonnancer le tout.

Je me conformerai entièrement à ce que vous me dites au sujet de la particule. Votre avis est toujours le meilleur, en ce cas comme en tout autre. Amen!

Vous faites bien d'en finir avec la sotte bouderie de Fôrster, car il n'y a vraiment aucune raison pour que nous ne restions sur notre ancien pied damitié avec lui. Kaulbach disait très

justement de lui: < .E'r ist ein ganz trefflicher Menseh^ hlos muss er aile Jahre wenigstens einen dummen Streich begehen^. Il eu est d'autres qui ne se contentent pas de si peu!

Est-ce que Heyse ') ne pourrait pas aisément vous racoler le Windischmann ? '-) Je crois qu'ils sont en bons termes. Merci d'avoir écrit à Janin, en lui envoyant le Bohémien de Gallait. J'enverrai à Carrière-') de Weymar «votre» préface du Dante. Si son Esthétique paraît avant votre départ, rapportez-la-moi. Dans ma lettre à Magnette, je lui ai déjà recommandé de cultiver Zeising^j à mon intention. Le rapprochement entre Grandauer et Zeising que vous avez opéré, m'est très agréable et portera de bons fruits. Zeising pourrait donner quelque chose aux Anregungen, où je viens de lire d'excellents articles sur Schopenhauer , ou plutôt une bonne critique de son prétendu système, par Buchner^). Grandauer fera bien de se mettre un peu à l'école de Zeising, qui est en mesure de lui en apprendre plus long qu'il n'y réussirait à lui tout seul. Zeising a de l'inspiration dans ses idées, et de la méthode dans leur déduction. Avec cela, il sait écrire sa langue avec distinction et précision. Recommandez à Grandauer de le traiter un peu en grand homme, ce qu'il pourra faire sans inconvénient.

Quelle étonnante fantaisie a pris Kaulbach de me peindre en Colomb? En attendant, arrangez la soirée avec les Barmann chez lui, et ne vous scandalisez pas trop de la mastication de Kolb^) — en égard à sa Gesinnungstiichtiglceit!

Voici l'accusé de réception du Roi Louis, avec son illustre signature au bas. La reliure méritait peut-être iine réponse

1) Paul H., der Miinchner Dichter (geb. 1S30).

2) Friedrich W. (1811 — 61), Gêner alvicar des Erzbischofs von Miinchen.

3) Moritz C. (1817 — 95), der Philosopb und Âsthetiker.

4j Adolf Z. (1810—76), Asthetiker, entdeckte das Gesetz des igoldenen Schnitts* in Anwendung auf don menscliliclien Korper.

5) Ludwig B., der Natnrphilosoph, Verfasser von »Kraft und Stoff*.

C) Julius V. K.. Pianist.

entièrement antograplie — mais en pareil cas, il faut modérer ses exigences. D'ailleurs les seuls autographes qui m'intéressent sont les vôtres — et, grâces à bon Dieu, vous ne me les mesurez pas parcimonieusement! Soyez en remerciée et bénie, avec la plus amoureuse gratitude. F. L.

Votre assiette à Munich est on ne saurait meilleure, et je vous engage à bien consolider vos relations si bien prises avec les illustrations de la science et de l'art. N'avez-vous pas revu Lasaulx?')

Breslau, 1 l Mai 5'.).

Très infiniment chère.

Son Altesse Imp. vient de me faire écrire par Pliiskow, que le Judas Machabée devait être donné pour la Handelfeier du I 3 au 1 5 à Weymar. J'ai de suite répondu par télégraphe à Pliiskow que je serai demain soir à AVeymar, et partirai comme je le comptais, demain matin à 7 heures d'ici. J'espère (lue je trouverai la photographie du portrait de Magne. Ne voudriez-vous pas me faire la grâce de vous faire photographier aussi chez Hanfstângl pour moi ? J'aime extrêmement le portrait fait à Pétersbourg, mais je vous serais très reconnaissant de m'en donner un maintenant. Ne me refusez pas!

Voici les deux articles de la Schlesische et Breslauer Zeitung^ qui sont presque de grands journaux.

Je suis à vous de toutes les tendresses et énergies de mon âme. F. L.

Adressez toujours à Weymar, jusqu'à ce que je sache quand je m'établirai à Leipzig, car il est probable que Brendel ne démorde pas.

1) Ernst V. L. (1805—61), Alterthumsforscher in Miinchen, Anh'anger von Gorres.

Votre bénédiction m'a reçu au seuil de cette maison que votre amour et votre tendresse ont transformée en im ciel de la terre, pour mon cœur. Chaque pierre et chaque atome m'y parlent de vous. Pas un objet, pas une ombre qui n'aient été une sollicitude , une rêverie , une pensée de votre amour. Vous êtes ma musique et ma prière, maintenant et à toujours!

Parti à 7 heures du matin hier Jeudi de Breslau avec Brousart, nous sommes arrivés à 2 h. V2 ''■ Dresde. Ritter, Drâseke et Tausig m'attendaient au chemin de fer. Nous avons dîné chez Sacha Ritter avec sa femme, qui m'a déclamé admirablement la ballade de Léonore avec mon accompagnement, et je l'ai priée de venir à Leipzig pour le Tonhilnstlerfest^ ce qu'elle a accepté avec beaucoup de bonne grâce et d'amabilité. De fait, elle convient mieux que toute autre à cette occasion, tant par son premier nom de famille que par les sentiments de toute sa seconde famille. Elle dira le prologue au concert du théâtre, et à l'un des concerts suivants une l)allade de Hebbel avec accompagnement de Schumann, et Léono7'e.

Bronsart passe quelques jours chez les Ritter, qui le logent, et viendra me rejoindre à Leipzig le 18. Tausig s'en est revenu avec moi ici, et suivra une invitation de M""^ Swiejkowska en Ukraine au mois de Juin. Il est assez bien lancé à Paris, où il a joué chez le Branicki, Poniatowsky^ Aguado, etc. et payé Giacomelli •), ce dont j'ai vu quittance. 1500 fr. de M'' Aguado l'ont un peu mis à flot. Brendel que j'ai vu à la gare du chemin de fer à Leipzig hier à 10 heures du soir, ne démord pas — et puisque vous êtes de son avis, je m'y range complètement. Les répétitions de la Messe vont bon train. L'église de S' Thomas nous a été accordée après d'assez vifs débats, et toutes choses semblent en assez bon ordre. Brendel m'a remis votre lettre datée du 9, Lundi, ce qui m'a fait grande joie. J'avais reçu à Breslau celle datée

1) Pariser Concertbnreau.

(lu 7, de sorte qu'il ne m'en manque qu'une, qu'on me renverra ici. Celle qu'Auguste Prinzess-Reyentin m'a donnée sur l'escalier, à ma rentrée à l'Altenburg, avait le timbre du 1 0 Mai, et celle reçue ce matin, celui du 1 1 . Les séances de Kaulbacli et les symposies s'harmonient parfaitement. Je trouve simplement que vous employez on ne peut mieux votre temps à Munich. Ne vous pressez donc pas de revenir. Aussi bien ne pourrai-je qu'à peine vous voir et vous parler durant les 10 jours de préparation à Leipzig, où j'aurai la tête Ijourrelée. Notre grande et belle vie à trois, qui ne sont qu'un en bon Dieu, ne recommencera qu'après le 4 Juin. Nous verrons ce que nous aurons à faire le restant de l'été, pour que Fainéant puisse bien tenir sa parole donnée à Magnette et à vous, de terminer V Elisabeth, A cette iin, il est quasi indispensable que j'aie 4 mois de tranquillité — du 1*^'' Juillet au 22 Octobre avec mes matinées de travail et mes soirs de bonheur par votre présence. A propos, ne troublez pas par des préoccupations «bleues» à mon sujet') votre séjour à Munich. Cela viendra en son temps. Les nouvelles nominations ne se fout que le jour de la fête du Koi en Novembre, et je ne sais s'il y aura prochainement une vacance de musicien. Peut-être après le décès de Spohr aurai-je quelque chance — mais que Dieu conserve longtemps encore ce vénérable Nestor de la gamme chromati(iue ! Avez-vous lu la notice funèbre de V AUcfemeine Zcitung sur Humboldt? Le mot par lequel elle termine est assez l)ien trouvé : Ehrcnbilrger der ganzen Erde. On aurait même pu aller jusqu'à dire : Ehrcnhurger des ganzen Weltalls — les astres et les comètes ne protesteraient point! Vous m'avez écrit lors de votre S('jour à Berlin un mot ravissant sur la bienveillance de Humboldt, que vous compariez à l'ombre rafraîchissante d'un beau palmier. Elle ne nourrit i)oint, n'étanche pas la soif, mais coramuni(iuo un recueillement qui adoucit les souvenirs et les craintes de la vie, et nous pénètre mystérieusement de ce sentiment: que le meilleur de la vie, c'est d'attendre ce dont Dieu prendra soin! Toute cette nuit,

1) Der Maximiliansorden.

La Mara, Lisït-Briefe. IV. 31

les oiseaux du jardin m'ont fait une douce sérénade, que je vous envoie, à vous et Magnette, avec toutes les tendresses de mon âme. F. L.

La maison est en parfait bon ordre. Il y a un papier bleu neuf sur la porte de notre chambre, et le tapis rouge dans le corridor du premier étage me semblent renouvelé. Scotland m'a tenu compagnie une demi-heure à mon retour, à 1 heure de la nuit, et je ne puis vous dire combien je suis inféodé à tout ce qui vous rappelle et vous rend comme présentes à mou âme.

J'ai rapporté le libretto de Ilebbel; il est sous la garde de Scotland.

Dimanche, 15 Mai, matin.

La photographie de Magne est arrivée comme un rayon de soleil. C'est un magnifique portrait d'histoire, et en même temps d'une ressemblance vraie et profonde '). Le regard surtout me semble admirable — tout le tableau en est comme illuminé. Faites-en mes très vifs remercîmeuts à notre grand ami Kaulbach, pour lequel j'ai fort à cœur de faire aussi un jour quelque chose, qui vaille la peine qu'il m'en remercie!

Ici rien de nouveau; le Judas Machahée aura peut-être lieu Mercredi. Dans ce cas, je partirais Jeudi pour Leipzig, où Bronsart viendra me rejoindre. Je crois vous avoir dit, qu'il était, en attendant, resté chez les Kitter. Je dîne aujourd'hui chez Rosa'-), qui aura un congé pour Leipzig ainsi que Féodor^).

Merci d'avoir pensé à cet excellent Cornélius, et de l'avoir recommandé au P*^® Constantin, qui lui sera toujours un bon appui. Il me paraît toujours assez probable qu'il y aura lieu de prolonger votre séjour de Munich au delà du portrait de

1) Das Originalportriit befiudet sich Im Besitz der Furstin Hohenlohe in Schloss Friedstein in Steiermark.

2) u. 3) Rosa imd Feodor von Milde.

Kaiilbacli. Les bonnes nouvelles que vous venez de recevoir du P"' Constantin, attaché à la personne de l'Empereur durant la campagne, me confirment dans cette opinion. Persuadé que vous ne ferez en tout ceci que ce qu'il y aura de mieux à faire, je me confie en plein abandon à votre sagesse et à bon Dieu, sans vous en parler davantage.

Vous jugez parfaitement les bonnes intentions de la lettre du Pioi Louis. Voici celle de son fils, qui m'a fait une bonne impression également — je dirais même presque meilleure que celle du père, par la parfaite simplicité de sa rédaction'). Moyennant ces deux «reliures», je me trouve avoir un petit antécédent à Munich, qui pourra trouver son conséquent à un moment opportun. Je joins aussi une lettre bourrasque de Wagner à laquelle j'ai répondu simplement, lui disant en résumé: «iflss uns unser Kreuz zusammen tragen in Christo — dem Gott^ dem man sich ohne Stolz n'àhert und ohne Verzweiflung heii()tl> Sur la première page de son exemplaire du Dante^ je lui ai écrit la lettre que j'avais d'abord l'idée de faire imprimer comme dédicace.

Je vous quitte, mes très chères, et vous demeure tout entier comme votre chose, de toute mon âme

Je suis bien aise que vous ayez vu lîiehl, avec lequel je me rencontrerai probablement sur plusieurs poiuts plus tard. Zeising s'était trompé sur Ilanslick, mais il réparera cette erreur. Nouo1)stant l'esthétique, (pii n'est pas mon fort, je lui garde un certain faible.

La lettre du 8 est arrivée, et il ne manque plus un iota de votre main. Tout ce cher trésor est dans le plus parfait ordre, et j'ai rangé hier les lettres jour par jour.

1) Dankschreiben fiir Zusenduns: der Graner Messe.

Mercredi, 18 Mai 59.

J'ai écrit liier à Magnette pour lui dire combien la matinée en votre honneur avec les 3 poëmes symplioniques ^) me faisait plaisir. C'est un petit chef-d'œuvre de votre fa<;ou, mes très infiniment chères, et j'en prends toute ma part de joie. Un bout de cadeau à Kolb et à Bârmann, me paraîtrait l)ien placé. L'article de Riehl sur Weber vient fort à projjos. 11 rapproche bien les points de ressemblance : Weber ivar nicht blos Musiker^ er war zugleich Asthetiker^ Schriftsteller^ Kritiker^ er war Kûnstler nn tveiteren, modernen Sinn. II, P. 305. Weber ist cler Ahnherr der heutigen schriftstellernden Musiker. Sc/tumann ^ Wagner^ Berlioz^ Liszt traten in seine Fussstapfen^ etc. P. 309. Toute cette fin de II est excellente, et pour le moment nous ne demandons pas davantage de nos adversaires — si ce n'est qu'ils tiennent sérieusement compte de nous, sans quoi nous nous tiendrons prêts à compter sans eux. S'il y avait peut-être moj^en de persuader Riehl de venir à Leipzig, je l'y verrais avec plaisir. Entre nous il n'y a pas absolument nécessité de guerre, et quelques rapports personnels pourraient contribuer à nous mettre en bonne intelligence — certaines réserves faites de part et d'autre.

C'est très intentionnellement que le Grand-duc n'a pas répondu à Heyse, après l'envoi de la Thecla'-). Monseigneur a un faible très prononcé pour la personne de Heyse. Ses affaires sont donc en fort bon état; mais je ne les avancerais nullement si je disais trop nettement qu'il en a été blessé. Faites-lui envisager ce petit incident de ce point de vue. Les bouderies des grauds seigneurs, comme celles des jolies femmes, sont faites pour provoquer des paroxismes de sentimentalité — et il n'y a d'amitié possible avec eux, que sous condition d'un fanatisme plein d'abnégation de notre part. Ce qui n'est que raisonnable, leur semble de l'ingratitude, et ils s'en mé-

1) Bei Biirmann's in Miinchen.

2) Epos »Die heilige Thecla«.

fient cojûme (l'une sorte rie mésestime cachée. Geibel') n'a que toutes les chances lionorables en Cour, ce qui peut n'être pas beaucoup. Un peu de dépit contre Munich, ferait peutêtre pencher le poids de la balance en sa faveur! Du reste, s'il y a moyen de le servir, ne doutez pas de mon sincère désir de lui être agréable. Quant à Dingelstedt, il s'entend à merveille à ce que l'on pourrait appeler en allemand das thcatralische KJapi^crhandwerh. Il m'impose par là à la Cour et à la ville, et filera de long jours d'Intendance — si la fièvre chaude particulière aux parvenus oftens('S et oftensifs, ne lui joue de trop mauvais tours.

4 heures.

Rhaden et Devrient Emile-) sont venus me voir dans la matinée, et m'ont empêché de fermer cette lettre à temps pour la poste de midi. Dans un (juart d'heure, il faut que je fasse ma troisième répétition de Judas Machahêc^ qui marche encore à peine. Cela me prendra encore 4 heures au moins. Pour Samedi, 'j'ai accepté à dîner chez Son Altesse luq)., et n'irai probal)lement à Leijizig que Dimanche, dans l'après-midi. Si vous quittiez Munich à la fin de cette semaiue, je vous engage beaucoup à revenir d'ahord ici, et à ne me rejoindre à Leipzig qu'à la, iin du mois. Je viendrais it;isser un jour avec \()us à Weymar, dans rentre-teuq)S de mes répétitions et ])réparatifs — et nous jaserons bien plus à l'aise ici qu'à l'hôtel de Pologne. .") ou () jours de Leipzig suffisent amplement, et je craindrais pour vous l'ennui d'un séjour plus prolongé dans la patatri-patatra de la Tonhunstlcr- Vcrsammlinv/. Je tiens à vous faire très précieuse — voilà ])our(iuoi vous ne devez arriver que quand tout sera en bon ordre.

Les exemplaires pour Sa Sainteté et le Cardinal Antonelli me sont par\euus hier. C'est du plus magnifique que j'ai vu en ce genre. Aussi ne les expédierai-je qu'à bon escient!

1) Emanuel (\. (1815—84), der Dicliter.

2) Der beriilunte Drcsdner IJiilmeukiinstler il 803— 72).

Du reste, rien de nouveau ici — mais toujours à chaque jour et cliaque heure, je vous chante un nouveau cantique de bcnédictiou et d'amour! F. L.

Quoique j'approuve fort que vous soyez restée à Munich et que vous y fassiez vraiment merveille, je n'en suis pas moins triste de votre absence , très infiniment chère , et ne m'accommode pas de vivre sans vous. Toute mon existence n'a de sens et de valeur que par vous, et quand vous n'êtes pas là, je me suis horriblement à charge à moi-môme!

Les matinées de ces 3 derniers jours se sont passées à composer un petit Volkslied, petite chanson de printemps pour 3 voix d'enfants, qui doit être publié dans un vaterUin- (lischem Liederhuch chez Bohlau'). Eu plus, j'ai rafistolé la Fantaisie sur Diana de Solange de Jaëll, qui me l'a apportée à cet effet, et écrit quelques lettres indifférentes. Les aprèsmidi de 4 à 9 heures ont été prises par les répétitions de Judas Machabée^ qui sera enfin donné ce soir — devant banquettes vides probablement. Leurs Altesses Imp. et Roy. y assisteront, ce qui est plus que suffisant.

Mulinen est de nouveau malade, et je lui ai fait im bout de visite hier soir, mais sans trouver sa femme. Celle-ci est gratifiée d'uue joue enflée, comme une grasse orange, à ce qu'il me dit. Tausig dîue avec nous tous les jours, et se conduit bien. Son talent vraiment extraordinaire a encore gagné depuis Paris, et comme il ne manque nullement d'intelligence, j'espère que dans 4 à 5 ans il tournera fort raisonnablement, et prendra une bonne position quelque part.

Je ne désespère pas que vous ne fassiez «épingler» Sybel-) pour votre collection d'illustrations, dont je vous fais sincèrement compliment. Vos relations sont on ne peut mieux choisies, et vous avez admirablement mis votre temps à profit.

1) Weimarer Verleger.

2) Heim-ich v. S., der Historilier uud nnclimalige Director der preussischen Staatsarchive in Berlin.

Que de choses vous me raconterez, très infiniment chère! Mais que ce soit d'abord à Weymar, et non pas à Leipzig, n'est-ce pas? Du reste, Fainéant propose et vous disposez. 11 me semble que c'est mieux pour vous de ne venir à Leipzig que le 30 de ce mois. Mais si vous êtes d'un autre avis, nous ne nous disputerons pas — car, excepté en matière de littérature, cela ne peut pas nous arriver.

Voici une lettre de Cosette, à laquelle j'écrirai de venir à Leipzig avec Hans. Haus II Bronsart y sera déjà Dimanche, et m'attendra hôtel de Pologne, où j'arriverai Dimanche à G heures du soir.

Je suis à vous d'amour et d'adoration à toujours. Vendredi matin, 20 Mai 50 | Weimar]. F. L.

Que le Dieu des faillies soit avec vous, mes doux auges! Ne soyez pas inquiètes pour Leipzig. Tout y semble eu bon ordre, et j'y ferai mon devoir de manière à vous faire honneur, je l'espère. Ici il ne se passe absolument rien qui vaille la peine d'être mentionné. Leurs Altesses Imp. et Roy. ont été d'une parfaite gracieuseté pour moi, après le Judas Machahée. Elles m'ont complimenté daus leur loge sur la bonne exécution de l'ouvrage, et exprimé leur satisfaction de me revoir comme autrefois, à mon pupitre. Le dîner chez M'"^ la Grandeduchesse hier s'est passé sans incident aucun, et on a été comme de coutume d'une parfaite amabilité.

J'ai écrit à M^'"" de Gotha, de Meiningen, et aussi à notre Grand-duc et même à la Grande-duchesse, pour les inviter à me faire l'honneur et la grâce, d'écouter ma Messe à Leipzig. Vedremo! Cet après-midi à 4 heures, je serai eu route pour Leipzig, songeant à vous et priant pour vous de toutes les larmes de mon âme. Et maintenant aussi je me mets à genoux avec vous dans cette chambre, où tant de larmes ont été répandues; mais Dieu les a déjà consolées — et II les couronnera des rayons de Sa bénédiction éternelle!

Dimanche, 22 Mai 59 [Weimar].

Mardi, 24 Mai [Leipzig".

Merci et merci de vos très chères lettres, qui me parviennent 3 à la fois ce matin. Tout est au mieux ainsi, et vous avez fait mieux encore, mes très infiniment chères! Je suis ravi du succès du portrait de Kaulbach, que, du reste, je trouve très mérité. Geibel me va merveilleusement pour la Jeanne (fJrc. S'il entre un tant soit peu dans cette idée, j'y abonderai. Faites en sorte que la chose se fasse, .le ne m'attendais pas à si bien rencontrer que Geibel, qui trouvera de soi tout ce qu'il me faut. Sauf erreur, je ne suis pas impropre à cette œuvre, mais ne la ferai ))ien que si vous la faites avec moi !

Je ne vous parle pas des choses d'ici. Depuis avant-hier soir nous programmisons et prologuons avec Brendel et l'ohl. Vous verrez le résultat de mes Bestrehungen., la semaine prochaine. Pourvu que vous arriviez Mercredi, 1*''' Juin, c'est tout ce qu'il faut.

Gieseke, qui est à Leipzig en passant , aussi à l'hôtel de Pologne, s'est très convenablement montré pour moi. Il a maintenant la rédaction de la Conslitulionelle Zeitung de Dresde, un presque grand journal, et vous garde un souvenir quasi tendrement respectueux. J'ai déjeuné avec lui ce matin, et il passera probablement la rédaction de la Novcllcn- Zeitung qu'il quitte, à Polil, qui s'établira i)rochainement à Leipzig, où il sera plus à son avantage qu'à Weymar.

Pocci m'ayant parlé dans sa lettre de mes Banden uni Fesseln^ je lui ai répondu ce matin: «Les liens et les chaînes dont vous me parlez, sont ma véritable liberté. Toute mon âme y est attachée avec un respect et un amour religieux», (^ue bon Dieu vous comble de Ses bénédictions! F. L.

[Leipzig, 24. Mai 1859.]

Demain à l heure j'irai probablement à Weymar avec David pour assister à la première représentation de lopéra de Rietz'). Puisque cet ouvrage est donné par suite de ma conversation avec le Grand-duc, il est parfaitement convenable que je sois présent à la première représentation. David qui est en apparence presque aussi brouillé que moi avec Rietz pour le moment, passera la nuit à rAlten])urg, et nous reviendrons ensemble Jeudi à 1 heure ici.

Les répétitions de la Messe sont très satisfaisantes. J'écris à Pocci que le meilleur mode d'exécution pour ma Messe à Munich est celui d'un concert spirituel à l'Odéon. Je ne vous écrirai qu'après-demain, à mon retour de Weymar.

Mes plus tendres ))énédictions i)Our vos lettres. Je vous attends donc Samedi soir ou Dimanche matin. Vous trouverez les choses en assez bon ordre ici, et j'espère que vous n'aurez pas lieu d'être mécontente de Fainéant.

A vous de toutes mes pensées et de tout mon être

25 Mai, avant de me mettre en route pour Weymar, d'où je reviendrai cette nuit, après la reprt'sentatiou de l'opéra de Rietz 2].

1) Die einactige Oper »Georg Nenraark und die Gambe«.

5) Wenige Tage spilter fanden sich Fiirstiu und Prinzessin in Leipzig zura Musikfest ein. Nacli Weimar zuriickgekehrt. verlobte sicli letztere am 9. Augnst mit dem Prinzen ConstaTitin Hohenlolie. Die Besorgung der Aussteuer bracbte Reisen ihrer Mutter nach Dresden, lîerlin, Paris mit sicli. Dalnn sind die niichstfolgenden Briefe Liszt's gerichtet.

Dresde ne vous accueille pas avec sécheresse, mes très chères — et Fainéant est tout attristé de ce mauvais temps, à cause de vous, trouvant d'ailleurs le monde plus ennuyeux que la pluie, sans vous. Par suite des intempéries de cette journée, Mulinen a changé de projet, et m'a invité à faire la partie chez lui. Laporte fera le troisième — mais je doute qu'il réussisse à raccrocher un quatrième.

Il n'est point anivé de lettres pour vous, et je n'ai rien à vous mander de l'emploi de ma journée, qui s'est passée à parcourir des musiques liturgiques, et à expédier une couple de lettres.

Bonne chance d'emplettes pour Magnette.

Demeurant de cœur et d'âme F. L.

Jeudi, 5 heures de l'après-midi [Weimar].

La journée est toute morose, ma très infiniment chère et plus sublime — et sans vous. Fainéant plus morose encore. Il n'est arrivé que 3 lettres ce matin: d'Emile, de des Michels') et de M'"® Patersi, qui ne contiennent rien dont la réponse soit pressée. Magnette a eu aussi une lettre de son fiancé avec la bague, sans autre nouvelle.

Pour moi, je me suis resouvenu avec une amère tristesse de mon accès de mauvaise humeur d'hier au sujet de V Elisabeth! Comment se peut-il que je vous fasse encore l'ombre d'un chagrin? Je ne puis vraiment pas me le pardonner! Mais je vous promets que V Elisabeth sera finie avant que vous ne le pensez.

Kapportez-moi cpielques détails sur la brochure de Hans. Transmettez mes tendresses à Daniel — et prenez patience avec celui qui vous aime si indiciblement!

Samedi, 3 Septembre, 5 h. [1859, Weimar.]

Franzusischer Schriftsteller und Diplomat.

Que faire claus mou gîte, à moins que je u'y songe à vous, très chère, très aimée et adorée! Et puisque je n'ai rien à faire en ce monde que de songer h vous, en vous louant et vous bénissant — je vous écris sans avoir quoique ce soit d'autre à vous dire , si ce n'est que vous êtes très aimée et adorée!

Eu vous quittant, j'ai été chez Beust, et nous nous sommes très bien entendus sur mes rapports négatifs avec l'intendance et le théâtre. A la manière dont il a accueilli d'emblée mes aveux à ce sujet, je lui en sais assez gré pour aller de temps à autre chez la Comtesse, qui est, comme vous le savez, uu de mes «constants sentiments.-.

En revenant à l'Altenburg, j'ai rencontré notre excellent curé, qui vous avait fait sa visite de remercîment. Sa mine était parfaitement rassérénée, et disait tacitement: lors même ([u'il ne me reviendrait que moitié profit, je vous marierais tout aussi volontiers au plus tôt! Que bon Dieu fasse que ses bonnes intentions se réalisent! De notre côté, nous ne serons i)as cliiches!

Mon petit doigt me dit que vous avez rencontré Magnettc à Gotha — et je m'en réjouis pour vous deux. Il faut laisser le jeune ménage s'arranger tranquillement, à son gré. Eu conséquence j'approuve fort votre résolution de ne pas entretenir une correspondance active avec Magnettc pour le moment. Mais à une condition cependant — c'est que vous n'oublierez pas pauvre Fainéant, qui vous aime très uniquement et tâchera de se rendre plus digne du titre de votre très absolument adonné et dévolu esclave

(Weimar,] Mardi, G h. du soir, 18 Oct. 59.

1) Am 15. October hutte die Vermiililung dcr Prinzessin Marie mit Prinz Ilohenlohe stattgcfunden. Drci T:igc spiiter trat die Fiirstiu ihre Reise nach Paris an.

Dingclstedt vient de m'envoyer sou Schillerlied, que je comjîoserai demaiu. Il a modifié les vers qui me semblaient anstossig^ et la chose pourra marcher maintenant sans achoppement.

Votre très chère lettre de Francfort m'est arrivée ce matin, et j'avais déjà appris par Gieseke votre rencontre avec Magnet à Gotlia. Tout est l>ien comme cela et tournera tout doucement au mieux, avec la bénédiction de Dieu. Il n'y a qu'à laisser faire, et à ne s'en mêler qu'à propos.

J'ai passé toute la journée d'hier à la maison, à l'exception d'uu l)out de visite que j'ai fait à Wille '), pour le remercier de son dessin dans l'album de Magnet. Hans m'a communiqué la lettre de Wagner, dont le sens correspond assez à vos prévisions. Sans s'expliquer nettement, et en gardant même une certaine délicatesse de langage quil n'a pas employée eu d'autres circonstances — il ressort de cette lettre qu'il veut séparer ceux que Dieu a joints, c'est-à-dire vous et moi. Il se plaint de mes réserves, de l'exemplaire non relié que je lui ai envoA^é de mou Dante ^ 6 semaines après la publication! des exemplaires non reçus de ma Messe et des Bohémiens^ des quelques lignes de Pohl au sujet de l'introduction de Trisian, où il est dit que le tissu harmonique de ce morceau se ressentait de la lecture des Poèmes symphoniques, etc., etc. En somme, il semble vouloir insinuer à Hans, que vous exercez sur moi une influence regrettable et contraire à ma véritable nature. Si Wagner u'a pas le mérite de l'invention de cette sotte idée, je n'aurai garde pour ma part d'en partager l'absurdité. Toutes les fois qu'on a essayé de me chausonner sur ce ton, j'y ai mis i)rompte fin — considérant une pareille fausseté comme une triple injure qui m'est faite. Wagner demeure maiutenaut 16, rue Newton, avenue des Champs-Elysées. Peut-être le verrez-vous. Je vous y engage presque. Mais traitez-le très doucement — car il est malade, et incurable. Voilà pourquoi

1) Maler.

il faut simplement raîmer, et tâcher de le servir autant que cela se peut.

A vous jusque dans léternité

[Weimar,] 20 Octobre 5!J. F. L.

La petite affaire avec Bock s'est arrangée, et il publiera pour son compte la partition de la ]\Iarclie.

Très infiniment chère,

La Gazette universelle d'Augsbourg, N" 291, Dienstag, 18 Oct. contient la correspondance suivante, écrite dans im sens fort bienveillant: v-Thuringcn. Wcimar, 10. Oct. Gcstcvn Moryen fand in (1er pr'dchti(j mit Blumen ausgeschmilckten Jnesigen katholischen Kirche die Trauung des Prinzen Constantin Hohenlohe- Schillingsfilrst mit dur Prinzessin Marie von Sayn-J]'ittgenstein statt. Die Prinzessin lebte seit mehreren Jahren mit ihrer Mutter^ der Furstin von IVittgenstcin, in IJ^eimar. Die Prinzessin gilt ah cine wohlunterrichtete und sc/ir geistrciche Damcy.

J'ai passé toute la journée à la maison, à écrire des lettres, et ne sortirai pas non plus ce soir. Voici le brouillon de ma lettre à Hans, que vous lirez en vous endormant. Je ne vous envoie pas celle de Wagner, qui ne contient pas autre chose d'intéressant, que ce que je vous en ai écrit hier.

Remerciez très tendrement ma mère de ses bons \œux pour le 22 October qui me parviennent à l'instant. Ménagez bien votre santé, très infiniment chère, afin que nous puissions encore longues années prier bon Dieu ensemble !

Vendredi, 21 Octo))r(', 0 heures du soir. F. L.

A (jui parlerai-je à ce jour, si ce n'est -a vous, ma pensée, mon amour, ma destinée? Votre sublime lettre m'a été remise avant la messe , à S heures ce matin par Scotch — et aussi

les Moralistes ^)^ dout je vous roraereie 1000 et 1000 fois. Ils m'eut fait uu extrême plaisir, comme une toucliaute marque de votre souvenir. Du reste, tous les moralistes et toute la morale du monde ne peuvent m'enseigner qu'une seule chose — vous servir avec le plus absolu dévouement. Le reste ne s'enseigne ni ne s'apprend. Scotch m'a aussi remis une lettre à fendre le cœur, de Magnolette, écrite avant sou départ d'ici, avec une montre, qui est nn admirable bijou. Voici les ligues que j'ai reçues d'elle hier soir; je vous les communique, pensant que vous n'avez pas de plus fraîches nouvelles de votre enfant.

Cosette m'a fait la surprise d'arriver à 1 heure. Elle a dîné avec Scotch et moi, à trois. Du reste, je n'ai invité personne, par principe et goût. Mais je n'ai pu me soustraire à un souper du Neu-Weymar^ qui aura lieu après le Prophète^ vers 9 heures ^.o ^^ VErhprinz, quoique je me sois déjà excusé hier par Lassen, et ce matin après la messe en personne. Bon gré mal gré il faudra donc que j'y assiste — et je vous dirai demain s'il s'y est passé quoique ce soit, qui vaille la peine d'être raconté.

Mon cœur est exclusivement rempli par vous, très infiniment chère, et j'ai pleuré d'abondance de cœur devant bon Dieu ce matin — en le priant d'excuser nos vœux, et de nous accepter comme Ses enfants.

[Weimar,] 22 Oct. 59, à l'âge de 4 S ans.

Au moment de cacheter arrivent vos ligues de Paris. E(;clamez 2 et même 3 lettres de Weymar, adressées à l'hôtel des Princes, rue Richelieu. Demain et après j'adresserai chez ma mère.

Amour et tendresse sans fin à vous, mou unique , qui m'enveloppez de vos bontés et de votre grâce, de loin comme de

1) Ein Compendium ans den Schriften franzosischer Mo^ali.■^ten, philosophischer Schriftsteller.

près! Votre douce lettre du 21 m'est parveuue Lier soir, et je vous envie d'entendre le Duo des Troijens '), tout en trouvant charmant de la part de Berlioz de vous otirir cette belle surprise. Pauvre grand ami , il s'en va tristement de ce triste monde, «saignant par tous les pores», comme vous me dites! Si du moins on pouvait adoucir un peu son mal — mais il est difficile d'imaginer comment. Képétez-lui bien que je lui suis resté très profondément attaché, et que ce me serait un bonheur de pou\'oir lui être bon à quelque chose.

Wagner m'a écrit une bonne lettre pour le 22 — et notre amitié continuera sans trop d'achoppement, s'il se maintient, lui, à ce ton. Peut-être m'en rapporterez-vous des nouvelles? Avez-vous reçu 4 lettres de moi, adressées à l'hôtel des Princes? Dans l'une il y avait la lettre de Maguette, et dans l'avant-dernière, si je ne me trompe, le brouillon de ma lettre à Hans sur Wagner.

Je ne vous attends que vers la iiu de la semaine, et vous engage beaucoup à \o\x ÎP" de Lamartine cette fois, lors même que cela dût vous coûter l ou 2 jours de plus. Il n'en a pas pour longtemps non plus — et c'est certes une des plus belles et plus nobles natures, que Dieu ait créées. Voyez-le donc! Rien ne presse ici d'ailleurs — si ce n'est la joie que j'aurais à vous revoir, mais que vous ne devez pas trop mettre en ligne de compte. A bientôt donc, très uniquement chère et adorée. Magnet m'écrit encore hier une très 1)onue lettre, à laquelle je ne répondrai qu'après votre retour. Je ne vous enverrai plus rien de ce qui viendra, à moins que par votre lettre que j'attends ce soir, vous ne m'informiez d'un prolongement plus considérable de votre séjour à Paris. Cosette est encore avec moi et ne repart (pic demain pour Berlin. J'embrasse vos chères mains, et ne respire qu'en votre âme.

Lundi matin, 24 Octobre 59. F. L.

1) Oper von Berlioz.

Voici près de 48 heures que je n'ai reçu de vos nouvelles, très infiniment chère. Je ne suis pas in([uiet, mais soupire après quelques lignes de vous; car, (piand vous n'êtes pas là, vos paroles sont ma seule fortitude, mon unique consolation! Peut-être viendrez-vous bientôt vous-même, et votre présence me rendra mon soleil et mes étoiles!

Je viens de composer le Festcjedicht de Dingelstedt, Weise im Volkston — mais seulement 3 strophes au lieu de 6 , ce ([ui pour la musique est parfaitement suffisant et ne donnera lieu à aucune récrimination. IJ lllustrirtc Zeitung publiera mon choeur et le texte à part, de manière que Dingelstedt aura la satisfaction de dire ce que bon lui semble à l'Allemagne, sans que pour cela je me mette absolument de la partie, me bornant à ce qui se rapporte aux sentiments d'enthousiasme et de glorification, qui sont le ton général des fêtes du 10 Novembre'). Ma composition est très simple et sans autre prétention que celle de se fixer dans la mémoire à la première audition. Je suis curieux de la Cantate de Meyerbeer, et plus encore de celle de Wagner — si tant est qu'il daigne d'obtempérer à la prière que le comité de Berlin lui a adressée, de faire le texte et la musique d'une Cantate, qui devra être exécutée à la Schillerfeier. Je n'imagine pas que cette demande, quelque flatteuse qu'elle soit, lui paraisse particulièrement opportune. Vous ai-je dit qu'il m'avait écrit une très belle lettre pour le 22? Je lui répondrai demain.

Cosette est repartie hier pour Berlin. Vous ne retrouverez donc que moi à l'Altenburg — mais vous aimant et vous adorant de toute, toute mon âme. ¥. L.

Rien de nouveau du reste, si ce n'est quelques petits incidents de Cour, que je vous raconterai verbalement. Avezvous vu Lamartine — et peut-être M"^® Sand? Cosette m'a apporté la brochure d'Emile Girardin: V Empereur Napoléon et

V] Schiller's lOOjahrig-er Geburtstag.

la France. Elle ne me semble pas faite pour persuader l'Empereur de changer de système, car Emile propose simplement un va-banque général — ce qui n'empêche pas sa brochure d'être une pièce politique très remarquable. 26 Octobre [1859, Weimar].

27 Octobre [1859, Weimar].

Dieu soit loué, voici 2 bonnes lettres de vous à la fois ([ui m'arriveut après 2 longs jours d'attente. Je vous dis tout d'abord qu'il ne faut pas vous presser de revenir, et laisser aux choses tout leur temps pour se bien faire — d'autant plus que vous avez, comme dordinaire, si bien mis en œuvre les meilleurs moyens pour cela. Plus je vais, et plus je suis frappé de votre étonnante sagacité, qui tient vi-aiment de la divination . . . Aussi vous pouvez être certaine que vous ne rencontrerez jamais plus aucune sorte d'opposition de ma part — pas même j'imagine sur le terrain si scabreux des exigences littéraires! Si cet acquiescement de conviction vous devenait ennuyeux par sa monotonie, vous n'auriez qu'à vous en prendre à vous même; car vous l'avez, je vous jure, bien mérité. Hier encore en jasant avec Polil au sujet de son texte pour les chœurs de Manfred, je lui rappelais une observation que vous lui avez faite d'emblée, il y a quelques années, et ({ui maintenant se tourne en objection contre lui de la part des directeurs de musique. Ne sachant quelle nouveauté oflrir au public, ils se ruent sur l'œuvre d'un «bon mort» — pour rafraîchir l'imagination des auditeurs, un tant soit peu attirée par tout ce qu'ils entendent dire. La conclusion fut que vous avez toujours raison, lors même qu'il arrivait à d'autres de ne pas s'en apercevoir à temps.

Quelqu'un qui se trouve aussi avoir très étonnamment raison sur la majorité des points en question, c'est Emile de Girardin dans sa brochure Napoléon III et la France, dont je vous ai déjà parlé hier. Son idée avec cette formule: «de retirer à la puissauce indivisible tout ce qu'il est possible de restituer

La Mara, Liszt-Briefe. IV. 32

à la puissance individuelle» — par conséquent de rendre l'Ktat de plus en plus irresponsable et neutre, en prenant absolument le contrepied de Louis XIV, et déclarant simplement: «L'État c'est vous, c'est-à-dire tout le monde» — est à mon sens une idée de génie. Reste seulement la question d'application ! Mais lors même qu'il n'y aurait pas de chance à attacher ce grelot à Napoléon III, je présume que pour la France «la logique des choses tendra de plus en plus à l'emporter sur l'inconséquence des hommes». Puisque tant est que la démocratie, comme l'ont affirmé les meilleurs esprits, y coule à pleins bords depuis près d'un siècle, il faudra bien bon gré mal gré qu'elle y creuse son lit. Or jusqu'à présent je ne sache pas de formule plus nette, plus simple, plus complète que celle que Girardin propose à Louis Napoléon. Aussi je vous engage à dépenser l fr. et à lire attentivement ce curieux document, qui n'a qu'une quarantaine de pages, lesquelles résument des centaines de volumes.

Je vous remercie, très chère, de votre amabilité pour mon ancien ami, Ferdinand Denis. Il la mérite par les très excellents sentiments qu'il me porte depuis près de 30 ans. J'espère que vous verrez Lamartine, et aussi Villemaiu et S**' Beuve. Si M™*^ Sand était à Paris, il me semble que vous deviez l'aller voir. La soirée des Troyens chez Pauline') est de très bon goût, et je me rejouis à l'avance des beaux récits que vous m'en ferez. Peut-être vous mettra-t-elle en veine d'appétit pour le Tristan'? Mais il est entendu que vous en ferez uniquement comme bon vous semblera, et je ne puis ni vous conseiller ni vous déconseiller en cela. Wagner demeure rue Newton, 16, ainsi que je vous l'ai déjà écrit. Je ne pense pas que vous puissiez partir de Paris avant Mardi prochain. Tâchez donc de remplir votre temps du mieux qu'il se trouvera. A propos, ne pensez-vous pas revoir Eugène Delacroix? Il me semble qu'il aurait droit à une attention particulière.

Mon Festlied étant terminé, je vais me remettre à ma correspondance, qui s'est très encombrée par le 22 Octobre. On

1) Madame Viardot-Garcia.

a exécuté avec succès ma Messe pour voix d'honinies, celle de Napoléon III '), à l'église des Augustins — où le monument de Canova est élevé — le 23 Oct., anniversaire de la fondation du M'dnnergesangverein^ dont Herbeck'^] est le directeur. Cornélius et Herbeck me donnent les nouvelles les plus satisfaisantes sur l'exécution et l'accueil qu'a rencontrés l'ouvrage. En Mars, on donnera probablement les chœurs de Promîtkée^ et pour faire un petit plaisir à Herbeck, je vais lui partitionner une couple de Marches de Schubert, dont il a très envie. Vous savez que je suis toujours induit en tentation pour ces petites besognes accessoires, qui du reste ne me sont pas trop inutiles pour le moment. Les mélodies polonaises paraîtront bientôt, et Scblesinger vient de m'écrire une lettre convenable par laquelle il accepte enfin T édition de mes Lieder^ c'est-à-dire qu'il se charge des frais d'édition, etc. La partition de piano du Faust de s Gounod ayant paru, vous me ferez plaisir en me l'apportant / — mais ne la demandez pas à Gounod, achetez-la simplement. ' Il n'est rien arrivé pour vous ces derniers jours, et il ne * s'est non plus rien passé ni dans la maison, que je ne quitte presque pas, ni en ville, qui vaille la peine de vous être mentionné. J'ai revu Dingelstedt à mon souper du 22, et aussi à l'AItenburg. Nos relations se sont remises sur un bon pied. Je vous attends donc d'aujourd'hui en huit, Jeudi. En attendant, je vous loue, vous bénis et vous glorifie à chaque heure du jour, de toute mon âme, qui est toute en vous.

1) Die Messe wurde anf Wunsch der franzosisclicn Ge.saïKltschaft in Weiiiiar am Napoleoustag, 15. August in der katliolisclicu Kirclie aufgefiihrt.

"2 Johaim II. IS^Jl — "7 . nachuials Ilut'capellincistcr und Dircctor der Ilofoper in Wien.

[Berlin,] Lundi, 12 [Décembre], G heures du soir.

Vous avez V)ien fait de m'envoycr ici, très iufiniment chère. Il était, je le crains, bien temps! liiicking^;, qui est venu 2 fois aujourd'hui, n'a de fait plus aucun espoir. Daniel est d'une faiblesse mortelle — et n'a presque plus de quoi vivre. Depuis quelques jours il a. perdu tout appétit et ne réussit que très péniblement à respirer. Que la volonté du Seigneur soit faite! Cosctte et Hans sont à merveille. J'ai passé toute la journée chez eux, depuis !) heures du matin. Nous avons même fait passablement de musique. La seconde soirée de Hans hier soir était plus brillante encore que la première. 11 en est tout ragaillardi, se sentant porté par le flot du succès. Cosette n'a pas fait l'exhibition de sa personne — mais son amie a été vivement applaudie, et il est question d'un engagement pour elle au théâtre d'ici. J'ai promis de rester jusqu' après-demain. Mercredi midi. Si les choses allaient plus mal, je vous télégraphierais. En attendant, comme toujours, je vous bénis et suis à vous du plus profond de mon âme.

[Berlin,] Jeudi, 15 Décembre 59.

Voici, très infiniment chère, comment se sont passés ces 4 jours. Ainsi que nous en étions convenus, je ne me suis pas arrêté à l' Anhaltstrasse en arrivant ici Dimanche à 1 0 heures du soir. Le lendemain à S heures Y2) je n'y trouvais que la

1) Die Fiirstin war nach Weimar zuriiekgekehrt und batte gleich Liszt den November auf der Altenburg verbracht. Da traf von Liszt's Sobn Daniel, der, in Wien Jura studirend, seine Ferien bei seiner Schwester Frau von Biilow in Berlin froh zu geniessen gedacht batte, beunruhigende Kunde ein. Ein plotzliches Bjustleiden war ausgebrochen \mà bedrohte, in erschreckender Weise fortscbreitend, sein 20jabriges Leben. Die Besorgniss trieb Liszt am 11. Deeember nach Berlin.

2) Arzt in Berlin.

femme de cliambre de levée. Elle me dit que Cosima avait veillé auprès de Daniel jusqu'à 0 heures du matin. Après quelques minutes celui-ci arrivait dans la salle à manger, roulé sur son canapé -couchette. Il semblait très heureux de me revoir. La première impression qu'il me fit était mortelle — sa faiblesse extrême, mais il en avait à peine conscience. Ni llans ni Cosima qui vinrent bientôt après dans la même pièce, où le café était déjà préparé, n'avaient nullement l'appréhension de ce qui devait survenir sitôt! Ou déjeuna tranquillement, et Daniel comme d'habitude y assistait — se plaignant avec douceur de ce que depuis plusieurs jours, il n'avait plus du tout d'appétit. On lui donna du lait. Sa respiration était fort embarrassée , et ses paroles péniblement entrecoupées, quoique sans la moindre apparence de déraison. Jusqu'à son dernier moment, il n'y avait aucun trouble dans ses facultés d'intelligence — seulement il ne possédait déjà plus à cette heure la force de les mettre en exercice. Tout en paraissant prendre une sorte d'intérêt à la conversation, qui s'était engagée assez vivement entre Hans, Cosette et moi, je sentais qu'il n'était pas eu état de la suivre. Je l'exhortais à la patience. Il me parlait de reprendre bientôt ses études de droit, et Cosette me raconta qu'il avait voulu lire la veille dans son volume de jurisprudence de Puchta. A ce récit il rassembla un peu ses esprits, et nous expliqua lentement mais avec précision les 5 catégories d'obligations d'après le code de droit. A 10 heures Biicking arriva. Cosima lui dit que la nuit avait été fort mauvaise, que Daniel n'avait réussi à s'endormir qu'après 5 heures du matiu. Pour le soutenir et le ranimer un peu, on lui avait ordonné quelques gorgées de Tokay. Après la conférence médicale, je pris Biicking à part, et lui dis que j'étais prépare', au pire. Malgré sa circonspection et son désir de ne pas trop craindre, il ne sut comment me rassurer. Il s'étendit seulement sur ce que le caractère de sa maladie n'était pas celui des pulmonies ou phtisies ordinaires, qu'il n'y avait absolument rien de contagieux , que de fait aucun organe n'était sérieusement menacé, et que s'il devait succomber, ce serait simplement par manque de force

vitale. « Wenn dus Unglûck eintreffen sollle, so tvird er nur erloschen. sehr ruhig^ ohne Agonie und ivahrscheinlich ohne Schmersen». Cette prédiction s'est réalisée d'une manière presque incroyable, comme vous le verrez plus loin. Mais Biicking ajouta de suite que son état n'en était pas au point où l'on pût nier la possibilité d'un changement favorable — moins encore déterminer le moment auquel il ferait, comme disent les paysans en France «une fin de vie», sans autre maladie que celle de ne plus pouvoir vivre!

Pour ne pas fatiguer Daniel qui s'assoupissait, nous passâmes avec Hans dans le salon pour parler un peu musique, en parcourant les épreuves d'un Concerto de Bach. Cet incident que je mentionnais dans les lignes que je vous écrivais le même jour, semble avoir été mal interprété par vous, très chère. Il est probable que cette fois-ci comme de coutume, vous ayez grandement raison en trouvant que je devais mettre ces instants à profit pour préparer Daniel au mystère de la mort, et l'amener à désirer de recevoir les sacrements de l'Église. Veuillez cependant prendre en considération que Daniel n'était plus en état de rassembler ses idées, qu'il avait écouté quelques jours auparavant la proposition que lui avait faite sa sœur à plusieurs reprises de communier avec lui à Noël, en trouvant qu'il valait mieux attendre Pâques. En cet ordre de sentiments, il est dangereux de l'imposer à une nature d'une susceptibilité ombrageuse, comme l'était celle de Daniel. Un demi acquiescement m'eût fait une profonde peine, et l'émotion qui devait résulter de ma confidence était d'ailleurs un si grand risque à courir — que je ne m'en suis pas senti le courage. Bucking qui m'inspirait pleine confiance, ne présumait pas que la fin fut ainsi prochaine, et comptait sur quelques alternatives de mieux et de plus mal, avant le dernier moment. Je ne connaissais pas d'ecclésiastique à Berlin, auquel ma pensée pût se rattacher avec quelque sécurité en cette circonstance. Ce nonobstant, en recevant vos dernières lettres, je me suis senti dans mon tort. 11 y aurait peut-être eu moyen de disposer encore Daniel à recevoir les sacrements, si ma foi avait été plus agissante.

Le restant de la journée du Lundi se passa à l'entour de son canapé — qu'après le déjeuner ou roula dans le salon sombre. Deux lettres arrivèrent à l'adresse de Daniel, dont l'une de M)^^ Séraphine de Presbourg. Cosima la lui lut, et je tâchai d'entrer un peu en conversation avec lui, au sujet de cette jeune personne, à laquelle je supposais qu'il prenait de l'intérêt. Mais il n'avait plus le sens des choses en dehors de lui, et la mesure de ses forces était tellement réduite, qu'elle suffisait à peine pour continuer son existence. On lui donna encore quelques gouttes de Tokay. A 2 heures, pendant que nous dînions, il prit une tasse de bouillon. Les soins de sa sœur lui étaient devenus indispensables. Quand elle s'éloignait un tant soit peu de sa couchette^ il la redemandait.

A plusieurs reprises il s'endormait. Soit dans la veille, soit dans la somnoleuce, il ne donna d'autre signe de souffrance que sa respiration difficultueuse. Il ue réussissait pas à vivre! Vers la soirée, M"® Franz et Dohm arrivèrent. A 9 heures, on transporta Daniel dans sa petite chambre, qu'il ne quitta i)las — que pour aller à la dernière demeure de sou enveloppe mortelle !

Vers 1 1 heures du soir, je retournai avec Cosette à l'hôtel. Elle retourna de suite auprès de son frère, lut plusieurs psaumes dans le livre de prières que vous lui avez donné, et parvint à lui faire gagner le sommeil quelques heures après. Le leudemain Mardi, à 9 heures, Hans arrive tout en larmes chez moi, pour me dire qu'il u'y avait plus d'espoir. Je me rends près de Daniel. Son visage était seulement très pâle , mais non défait. Jusqu'à l'instant où l'on ferme son cercueil, ses traits ont gardé leur douce et harmonieuse expression. Cosima me dit alors qu'il ressemblait à un Christ de Corrège — la couleur de sa barbe et de ses cheveux s'étant un peu nuancée de rousseur. Dans un de ses accès de somnolence, il prononça distinctement ces mots: «Je vais préparer vos places!!» Biicking cependant pensait qu'il passerait encore la nuit. Cosima et moi nous nous agenouillâmes auprès du lit, demandant à Dieu que Sa Sainte volonté s'accomplisse — surtout qu'il nous associe à cette sainte \olouté, en nous accordant la grâce de l'accomplir fermement pour notre part.

Je m'entretins de cœur à cœur avec cette noble et chère enfant — et vous dirai verbalement la bonne pensée qu'elle a conçue, et qu'elle remplira. Daniel me rei)arla par réminiscences de ses études de droit, qu'il comptait reprendre au printemps ! Hans, Cosette et moi nous nous relayions auprès de son lit. Dieu était dans nos cœurs — mais son nom ne fut prononcé qu'enti'e ma fille et moi. Daniel était plus près de Lui et du royaume du Ciel, que le Seigneur a promis à ceux qui sont semblables aux enfants! A 10 heures du soir, je me couchai sur le lit, qu'on avait fait placer dans la chambre du piano. A 1 1 h. 1/4 je me relève , sans que personne m'ait averti — et entre dans la chambre de Daniel. Cosette était agenouillée. Silence, mystère — quelques minutes s'écoulent, grains de sable du rivage de l'éternité. Je dis: «On n'enten-d plus sa respiration». Elle pose la main sur son cœur — il ne bat plus. Un peu auparavant à peine un soupir. Il s'était endormi dans le Seigneur. «Mourons ainsi à nous-mêmes, pour vivre dans le Seigneur, dès maintenant. Dépouillons-nous de nos folles passions, de nos vaines attaches, de toute la poussière de nos futilités, pour ne respirer que du côté du Ciel. Dieu ne nous repoussera pas, si nous allons à Lui de toute notre volonté» ! Voilà ce que je disais à peu près à ma fille, et beaucoup de choses semblables, dont je n'ai plus le souvenir, «Il est heureux, lui», me répondit-elle. «Nous le sommes plus que lui, puisque nous pouvons mériter davantage!» Puis nous priâmes de toute notre âme. Que le Seigneur nous exauce! Amen.

Je trouvais qu'il valait mieux n'informer Hans, qui était passablement souffrant, que le lendemain. J'engageais Cosette à se coucher sur le canapé de la chambre du piano — et je dormis quelques heures sur le lit. Le lendemain, Mercredi, nous fîmes avec Hans les courses nécessaires à l'église , à la police, chez Biicking, etc. Pendant ce temps Cosima lava ellemême le corps de Daniel. Personne autre ne l'assista, ses femmes de service même s'étant laissé gagner par la terreur de la mort. Le sacristain, qui s'est montré très obligeant pour moi, envoya une belle «layette» pour le mort. Ma fille l'ha-

billa — lui mit un portrait de Pascal à ses pieds. Ils avaient constamment parlé de Pascal ensemble, ces derniers temps. Ce portrait est resté dans son cercueil, qu'il a fallu placer dans le salon sombre — car il était trop grand pour entrer dans la petite chambre où Daniel expira. Avec cette piété qui vient du cd'ur, et qui s'élève plus haut que le sentiment des convenances, elle fit une sorte de chapelle ardente, réunit tout autour du corps les tableaux et gravures de sujets religieux qu'elle possède. Une madone, une S*''^ Cécile, une seconde madone, les béatitudes que Magnette lui avait données dans le temps, ornementées par la Schulze '), le Christ avec les quatre pécheurs de Rubens, dont vous lui avez fait cadeau. Ce sont les quatre grands repentirs: IMadeleine, le bon larron. S' Pierre et David. Puis sur uue table un crucifix et des cierges. Votre livi'e de prières était là aussi, et c'est le seul dont nous nous soa'ous servis, elle et moi.

A 9 heures, j'emmène ïïans et Cosima à l'hôtel lirandebourg, pour prendre du thé. J'avais beaucoup engagé Cosima à passer la nuit ici. Mais elle insista, et je lui cédai. Elle s'en retourna auprès de Daniel. A 10 h. ^j^-, je voulais l'accompagner, mais Otto venait d'arriver avec vos lettres, liéflexion faite, je me décidais à ne pas veiller près de Daniel — recommendant aussi à Cosette de ne pas trop épuiser ses forces.

Nous n'avons ])as appelé de prêtre. Vous ne me désapprouverez i)as de cela. Le Propst qui a béni l'union de llans et Cosette est devenu Feldpropst — quasi évèque de larmée. Son remi)la(;ant me demanda si je désirais qu'un prêtre accompagnât le cercueil au cimetière, m'observant que c'était à peine l'usage à Berlin et qu'il fallait qu'on en exprime particulièrement le désir. Je n'y ai naturellement pas manqué, (^uant à la messe, j'ai préféré qu'elle ne fut pas chantée — la musique telle qu'elle se pratique dans la plupart des églises catholiques, étant de peu d'édification. Le sacris-

1 Weimarer Malorin.

tain s'était chargé de tous les arrangements, qui ont été pris pour le mieux, et aussi expéditivement que possible.

On pensait d'abord qu'il faudrait attendre jusqu'à Vendredi ou Samedi pour les obsèques. Mais Biicking ayant déclaré que la maladie du défunt n'avait aucunement un caractère contagieux, on a obtenu la dispense de la police. Le Beerdigungs-Comptoir a pu fonctionner hier matin Jeudi, à 1 1 heures. C'est ainsi que cela se nomme à Berlin, l'église n'ayant pas le bénéfice de ce qu'on appelle la «Fabrique» en France! Le remplaçant du Projyst, non encore nommé Propst, mais seulement vicaire, m'observa qu'il était contre l'usage de porter le corps à l'église, ainsi que cela se fait en France, et je crois dans la plupart des pays catholiques. Il a dit lui-même la messe, à 10 heures. Hans, Cosima et moi étions les seuls assistants — les messes habituelles finissant ici à 9 heures. M™" de Biilow et Isa') y seraient venues volontiers, mais c'était une sorte de convention tacite entre Cosima et moi, que nous n'associerions personne à notre affliction. A 1 1 heures , le chapelain arriva dans la maison mortuaire. Il dit l'office des morts — et à 11 heures V2 1^ convoi se mit en marche. Le corbillard en avant, 12 hommes l'accompagnant, 3 voitures suivant. Dans la première le chapelain avec Hans, dans la seconde Cosima et moi — la troisième, celle de l'hôtel, restait vide. Les deux premières étaient louées par le Beerdigungs- Comptoir. J'avais commandé celle de l'hôtel pour revenir du cimetière avec Hans et Cosette. Le cimetière catholique est hors la porte d'Oranienburg — à une grande distance de la Anhaltstrasse. Nous passâmes par la Oranienburgerstrasse, où habitait Humboldt. Un magnifique soleil nous éclairait, et nous en sentîmes même quelque peu la chaleur au cimetière. Parvenu au bord de la fosse, ou y suspendit le cercueil — trois sacristains en surplis blancs agitaient l'encensoir, pendant qu'une volée de colombes tournaient en cercle à une grande hauteur de l'air, presque perpendiculairement au-dessus de la tombe, durant quelques minutes. Le chapelain récita quelques

1) Biilow's Schwester, naclimalige Frau v. Bojanowsky.

prières à haute vois. Enfin on laissa descendi'e le cercueil en beau bois de cliéne. Nous jetâmes les dernières pelletées de terre à la dépouille mortelle de celui qui doit, comme il le disait, nous préparer nos places ! Dieu lui fasse miséricorde, à lui et à nous!

Nous sommes revenus ici vers 1 heures ^j-2 et sommes restés à trois jusqu'à 1 1 heures. J'ai écrit les premières pages de cette lettre. Cosette qui participe un peu de votre facilité épistolaire, a écrit 3 à 4 billets pour des arrangements à prendre, et aussi 2 lettres, à sa mère et à Blandine. A cette dernière, j'ai ajouté deux lignes — et la chargerai d'après votre bon conseil de remettre ma lettre que je vais écrire, à ma mère. Cette nuit, mes enfants la passent encore à Ihôtel. Demain je leur ai promis que je les ramènerai chez eux. Nous resterons probablement la soirée dans le même salon sombre, avec M'"® de Biilow et Isa, que j'ai prié Cosima d'inviter.

Je vous informerai demain par quel train je serai de retour Dimanche. Dans sa lettre à sa mère Cosima dit: «Il s'est remis aux bras de la mort, comme à ceux d'un ange gardien — comme s'il l'avait attendue depuis longtemps. Il n'a pas lutté contre elle; sans dégoût de la vie, il avait cependant aspiré ardemment à l'éternité >.

Merci et bénédictions de tout ce que vous me dites ']. Ménagez-vous bien, ma très infiniment chère. Les Requiem à Vienne et à "Weymar sont une bonne pensée de votre cœur. Cosima écrit aussi à l'Abbé Bucquet , pour le prier de dire une messe pour l'âme de son frère. Je viendrai vous dire tout ce qui ne s'écrit pas, Dimanche, (^ue Dieu vous comble de tous les trésors de Sa tendresse! F. L.

1) Die Fiirstiu widuiete deiii Friiliverstorbenen cin erij;reit'endes Erinnerune-sblatt: »Dauiel Liszt«.

[Berlin,] Anhaltstr. 17 Dec. 59, 11 h. du matin.

Le terme de mon séjour ici est arrivé. Je viens de reconduire ma fille chez elle. Que la vie, le travail, les vertus agissantes, la patience dans les épreuves, l'accomplissement des devoirs et la paix du Seigneur rentrent dans cette maison avec elle ! Je viens de le demander à Dieu avec elle, et nos prières seront exaucées!

Demain Dimanche, à midi V2) j^ partirai d'ici. Otto me dit que vous avez l'intention de venir à ma rencontre. Si vous vous sentez assez bien pour vous mettre en route par le froid qu'il fait, j'accepte. Dans ce cas, venez jusqu'à Halle, où mon train s'arrête près d'une heure. En partant de Weymar par le train de vitesse à 3 heures ''/j, vous serez à Halle en même temps que moi, et nous nous en reviendrons ensemble dans notre chambre bleue. Mais de grâce, si vous êtes encore si fort enrhumée, ne vous exposez pas — et attendez-moi simplement chez nous. Je serai rentré à 10 heures du soir.

Que les bénédictions de Dieu soient avec nous!

Die brennende Frage der Altenburg, die Scheidungsangelegenheit der Fiirstin, harrte noch immer der Lôsung. Zwar hatte das russische Consistorium zu ihveu Gunsten entschieden. Doch erhob der Bischof von Fulda, zu dessen Diocèse Weimar gehorte, erneute Schwierigkeiten. In der Hoftnung, sic zu besiegen, entschloss sich die Fiirstin endlich zu eiuer Reise nach Rom. Im Mai 1860 begab sie sich dahin auf den Weg.

mw^mm^wh^

Namenregister.

Al>d-el-Ka<kT Nr. 13.

Abert 245.

Abt, Fr. 107, 224.

Acerenza, d', Horzogin :)I7.

Arhenbach 150.

Ackormaim, v, 142.

Agoult, cV, Grâfin ISl, 18(i, lill, liGO. Sielic

auch Nelida und Daniel Stem.

Agthe, Kosal. (i8. Siche aueli Frau v. Milde. Aguado 34:3.

Albach, P. 316.

Aldridge, Ira 141.

Alexandra 129, l(i5.

Alexandre 133, 187.

Amati 274.

Arabros 227, 242, 213, 299, 300, 303.

Ancelot, Mad. de ISO, 181.

Andersen, Miss 164, 166, lb2, 190, 194, 203,

293, 321, 329, 330, 334, 337, 339, 343, 355. André, d' 75.

Antonclli, Card. 330, 336, 345.

Arago 19.

Arc, d', Jeanne 307, 311.

Aristoteles 92, 321.

Ark 274.

Arndt, E. M. 57.

Arnira, Bettina v. 93, 115, 30.").

Armgart v. 200.

Gisela v. 222.

Artigaux, d', Mad. 18, l;î9, 181, 191.

Aeschylos 207.

Assmayer 317.

Auber 189.

Aufsess, V. 338.

Auguste 3.8, 329, 337, 343.

Augustenburg, Herzogl. Familie 337, 339.

Augustin, St. 22, IsO.

Augustin, Frater (Herm. Colien) 149.

Augusz, Baron 173, 22s, 229,230,231,234,

Baronin 230, 237, 238, 211.

Autran, d' 182.

Bach, J. S. 62, 161, 165, 166, 202, 276, 279, 330, 360.

■ Baron 230, 236, 239, 210. 241, 305, 310.

Otto 330.

Baclierl 229, 236.

Back^teu, Frl. 21.5.

Baedeker l.J3.

Baden, Grossherzog 110.

Grossherzogin 110, 111, 133, 135, 2.10.

Prinz-Rcgent 110, 111.

Grossherzogin Louise 290.

Prinz 207.

Bakits 237.

Balzac 1 l'.i, 231, 282, 293. '.

Bilnffy, Grâiin 21.5, 236, 310, 317, 319.

Bargiel 226.

Bârmann, C. 337, 341, 345.

Barrot 19.

Bartolini 53, 56.

Baschet 158. 186.

Batthyany, Graf 233.

Grâfin, u. Tochter 233, 313, 317.

Baude, de 177.

Bauer 278.

Bauerufeld 214.

Baumgiirtner 330.

Baur, Jacob 239.

Bayeru, Kônig Ludwig I. 133, 13.5, 337, :i41,

Max n. 337, 343, 344.

Beatrix 6, 105.

Beaulieu, Bar. 176, 186, 205, 212, 213, 247,

Beauvais 38.

Beek (Dichter) 311, 317.

- (Tenorist) 74.

Becker (Maler) 328.

(Magiker) 138.

Beckx 211.

Bedeau 155.

Béer 223.

Beethoven 56, 62, 85, 96, 104, IIS 145, 149, 152, 156, 165, 202, 213, 258, 265, 276, 280, 290, 307, 316, 317, 322, 327, 332, 339, 341.

Begas 168.

Behr 142.

Bolgien, Kônig Leopold 324, 331.

Belloni 2, 7, 11, 13, 15, 17, 22, 54, 61, 80, M, 84, 95, 96, 101, 109, 119, 131, 152, 154, 155, 165, 189, 196, 202, 220, 318, 322.

Biînazot 232.

Benedict 215.

Bennett, Sternd. 152.

Béranger 9.

Beregszaszy 229.

Bergb, Bar. 177, 20!t.

Berslieiii III.

Boriot 17!).

Berlioz il, (17, 77, 78, 7!), 82, Hi, 87, 101, 107, 122, 14:!, 144, 156, 162, 104, 165, 173, 175, 177, 179, 189, 194, 196, 197, •J26, 2:52, 239, 277, 279, 345, 356.

Mad. 232.

Bertin 7!).

Benlwit'/,, v. 33(i.

Beurmaiin, v. 178.

Beust, tiraf 75, 301, 352.

Grâlin 352.

Graf 328.

Beyer 2l,i.

Biedenfeld 39, (M, 330.

liiedermanii 332.

Birch-Pfeiffer 110.

Bischoif 150, 152, 160.

Bix 307.

Blaas 236, 237.

Bocage 214.

Boccage 75.

Bôhlau 346.

Boileau 139.

Boisserée Î29.

Bonin, v., Familic 115.

Bossuet (), 109.

Bute & Bock 143, 200, 232, 328, 353.

Bôttger, Adolf 144.

BOtticher 145.

Bourdaloue 26S.

Boiirqueney 220.

Boyeii, V. 328.

/Brahms 146, 160, 162, 226.

' Biand 256, 313.

Rnuiicki, Graf 283, 313.

Braniss 340.

Brâuer 232, 31 (i.

Braunschweig, Hcrzog v. 103, 198.

Breitkopf & Hartel 62, 79, 84, 90, 96, 120, 144, 156, KiO, 216, 226, 230, 231, 241, 309.

Brendel loi, 113, 139, 142, 144, 148, 152, 156, 165, 179, 220, 224, 226, 230, 246, 249, 297, 298, 305, 313, 325, 326, 332, 334, 335, 338, 339, 342, 343, 348.

Frau 101, 220.

Brezenheim, Furstin 317.

Brockhaus 70, 73, 77, 78, 82, 85, 87, 90, 94,

Broglie, Herzogin v. 186.

Bronsart, H. v. 164, 206, 207, 208, 220, 267, 274, 277, 278, 279, 280, 289, 290, 293, 294, 298, 300, 301, 304, 305, 328, 330, 332,1 334, 335, 337, 338, 339, 340, 341, 343, 346.

Brosig 340, 341.

Bruck, Bar. 310.

Briiggemann 166, 177, 210, 211, 281, 282.

Bruns 116.

Brunswick, Graf u. Grâfln 317.

Bruyck, B. van 307.

Biichner, Ludwig 341.

Bûokeburg, Graf v. 54.

Bûcking 359, :i60.

Bucquet, Abbé 281, 360.

Buffon 15S, 159.

Bull, Ole 3lti.

Ciilow, llans v. 100, 101, 104, 130, 132' 166, 167, 16S, 100, 170, 171, 180, 192' 19(i, 197, 198, 200, 201, 2(i2, 204, 206> 207, 209, 211, 212, 213, 220, 232, 246' 279, 280, 281, 282, 298, 305, 306, 313' 314, 319, 320, 321, 323, 324, 325, 326' 327, 328, 341, 346, 351, 353, 354, 350, 359, 360.

— Frau Cosima v. 305, 314, 321, 323, 324, 325, 326, 327, 328, 333, 339, 340, 346, 355, 356, 357, 359, 360, 301. Siehe aueh Cos. Liszt.

Frau V. (Mntter) 100, 101, KiO, 169,

171, 179, 180, IM, 184, 185, 186, 187, 190, 201, 205, 207, 213, 281, 282, 341, 360.

Isa V. 282, 360.

Bulyowsky, Lila v. 328, 341.

Buol, Graf 230.

ièury, Blaze de 186, 193, 194, 195, 196. /^î — Mad. 192.

Bussenius 156, 171, 192, 232.

Butowich u. Frau 103.

Byrou 9, 325.

(îâcllie, St. 360.

Calderon 331.

Oanova 358.

Cari der Grosso, Kaiser 277, 285, 289, 292.

Cari V., Kaiser 153.

Cari Borroiuaus, St. S^l.

Carlo witz, v. 142.

Carrière 341.

Carus 240, 298.

Câsar 293.

Caspari 220, 334.

Catalani 164.

Cavallins 293.

Chambord, Herzog v. 67.

Champfort 293.

Chaslos 154, 1S6, 201, 2o2, 207, 211.

Chateaubriand 2s3, 2^6.

Ckaulin 46, 156, 188.

Chaumel 182.

Cbelard 54, 87, 127.

, Cherubini 144, 202, 229, 2:î0.

Nf'hopin 8, 9, 57, 60, 62, 113, 153, 159, 179,

Cborley 72. 159, 161.

yCbotek, Graf 242, 243, 244.

^Cbreptowitsch 134, 161.

Mad. 134, 13,5.

Chrysostomus 81.

Cibbini, Mad. 300.

Clauss, Wilhelniine 76, 81, 85, 236.

Coburg-Gotba, Ernst Herzog v. 138, 139,

Herzogin v. 138, 142, 143, 322.

- Collet, Louise 231.

Columbus 316, 324, 341.

Conrad 98.

Conradi 16, 18, 39, 192, 193, 196, 201, 212.

Constantin der Grosse, Kaiser 289.

Coqueril 276.

Corneille 13.

Cornélius (Maler) 2*<2.

(Componist) 106, 143, 148, 106, 16S

271, 277, 27<i, 292, 2o:i, 2!il, H.WJ, 338,

Cornélius, Frl. 14s.

Correggio 3(i0.

Cossmann 51, 5H, 58, r,2, 01), 70, 73, 115,

Cotta 245.

Courbet 170.

Cousin, V. 92, 12ii, 195, 231.

Cranach, Lucas 111.

Créraieux 19.

Crorawell 2!i3.

Csillag, Frau 310.

Cuoheval-Clarigny 1S5, ls7, 18'.), I!l2.

Czerny 122.

Czetwertinska, Fûrstiu 91.

Ilahmen 274, 30(5.

■ Frl. 280.

Dalle Asie 279.

Dampierre 177.

Damrosch 212, 320, 321,331, 337, 339,310,

Danemark, Kôuig v. 15.

Danielik 31(1.

Dante 0, 9, 1.5, 153, 180, 297.

David, Ferd. 02, 85, 95, 90, M4, 160, 1C2,

(Maler) 145.

d'Angers Ds5 192.

Dawison, Bogum. 212, 296.

4)eliaiii ls7.

Decker 200.

Deger 102.

Dehn lOS, 202, 209, 211.

Delacroix 105, 183, 1S5, 18(1, Isi), ]!)!, 35S. ^

Delaroche 153. /

Delécluzo 02. '

Denis, Ferd. 187, 358.

Desiderius III., LougobardenkOnig 285.

Dessau, Herzog v. 57.

Devrient, Ed. 109, 110, 110, 130, 287, 345.

Dieffenbacli 00.

Diepenbrock. Furstbiscliof 15.

Dietrich, Albert 226.

Dietz 187.

Diezmann 155.

(Rédacteur) 330.

Dingelstedt 81, '.)0, 9S, 128, 129, 131, 132, 133, 134, 209, 304, 311, 313, 314, 317, 321, 322, 329, 330, 331, 331, 335, 339, 345, 3.'->3, 357, 358.

Dittenberger 222.

Dohin 2S2, 321, 328, 360.

Dolby, Miss 150.

Donat 339.

Donizctti (i.

Donndorf 334.

Do)n,'.Heinr. 200, 201, 202, 200.

Dosnay 117, 182.

Dr^ke 321.

Drâseke 222, 282, 298, 334, 343.

Dresel, Otto 40.

Dreyschock, Alex. 227, 212. 243, 214.

Frau 242.

• Raymund 240.

Duban 181.

Ducoudray 62. ,

Dumas, Alex. 1S9, 32iS Duneiski 210.

Dûntzer 109.

Dyck, van 285.

Eckert 214.

Ehlert 107, 170, 171, 177, 200.

Elisabeth, St. 148, 316, 324.

Engesser 237.

Erard 103, 275, 277.

Mad. 189, 190, 275.

Erkel, Franz 239, 313.

Ernst 9, 134.

Escndier, Gebriider 51, 61, 81, 95, 96, 156,

is'J.

Eskeles, Frau 307, 310.

Esterhazy, Paul Ftirst, 123, 215, 210, 217,

FurstJn 217.

Georg Fûrst 201.

Estrella 111.

Etex 185.

Eurydice 265.

Falconi, Frau 112.

Fastlinger, Frl. 78.

Faust 113, 275.

Felileisen 54, 91.

Fekete, Bischof 228, 231.

Feldinger 239, 212.

Ferrie res, de 154, 215.

Festetics, Qraf 228, 229, 231, 233, 231, 236, 244, 313, 316.

Comtesse 234.

Fétis (>4, 151, 155, 158, 192, 193. .«i»

Field 54.

I''ilzyg 6.

Fischel 328.

Fischer (Musikdir.) 16.5.

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