L.^ Mara, Liszt-Briefe. IV
siège toiijours à Thôtel de Russie, et fait bon ménage avec Schade ^\
«Voilà pour le moment» , comme dit Belloni. J'écrirai à llerlioz et quelques autres collègues de rang très inférieur. Tendresses à bon Maguolet, et n'oubliez pas le pauvre Fainéant solitaire, qui vous aime de toutes les forces et faiblesses de son âme.
Mardi, 17 Juillet 55, 10 heures du matin.
Vous ne manquez pas à l'appel de mon cœur, et le courrier de ce matin m'apporte votre lettre, datée probablement par erreur de Lundi lli — car je suppose que vous m'avez écrit Dimanche soir. La uouvelle que vous me donnez sur le principal de votre séjour à Berlin, me rend très heureux — car j'ai pleine confiance eu M'"^ de Billow, et suis persuadé que mes filles se trouveront non seulement très bien sous sa garde "^j, mais encore qu'elles rencontreront à Berlin de meilleures chances d'établissement qu'autre part, dans la situatiou donnée. D'ailleurs, si les fonds ne viennent pas à me manquer, rien n'empêche quelles ne fassent l'été prochain un petit voyage aux eaux , etc. Si vous le jugez à propos, veuillez remettre les lignes ci-jointes à M'"^ de Btilow , en l'assurant bien entièrement du sentiment qui me les a dictées.
Si vous réussissez à coUocpier le Fater nosier de Cornélius, dédié à Brilggemann, à Schlesinger ^), ce sera charmant et un petit chef-d'œuvre de négociation diplomatique. Vous savez que ce sont 9 Liecler pour une voix seule, environ 20 planches en tout — et on peut recommander cet ouvrage en très bonne conscience. Son équivalent en peinture ne manquerait pas d'obtenir un succès assez considérable — mais en musique nous ne savons plus à quoi nous prendre et nous
1 Oscar Scb., Philolog, gab mit Hoffmann von Fallersleben das >Weimarer Jahrbuch« heraus.
2) Fi-au von Biilow nahm Liszt's Tochter in ihr Haus.
3) Berliner Musikverle^er.
tenir, et les éditeurs le savent encore moins que nous. Cependant, il est presque probable que le Pater noster acquerra assez vite un bon débit, s'il trouve un éditeur qui sentende à le faire circuler convenablement. A ce sujet vous pourriez affriander Schlesinger, en lui disant que je lui ferais un bout darticle sur le Pater noster, aussitôt quil l'aura fait paraître et qu il se sera décidé à payer un honoraire dune trentaine déçus à Cornélius.
Avant que je n'oublie, je dois vous charger encore d'une commission musicale. Soyez assez bonne pour écrire deux mots à KuUak'); priez-le de vous remettre le manuscrit que je lui ai envoyé, il y a plus de 2 ans, dune nouvelle version du "Gaudeumus igitur». Jeu ai besoin pour le donner à Pruckner, et veux aussi en faire tirer ime copie poiir Hans, qui pourra s'en servir dans quelque occasion universitaire. Je compte donc que vous me l'apporterez.
Compte-rendu de ma journée d'hier: de '.) à l heure. Passion de Bach, que j'ai tînie. A 1 heure, déjeuner avec Miss Anderson, Cornélius et Kostenecka. Après cela dormi une demi-heure. De 3 à 5, Psaumes de Mendelssohn. A 5 le P*^*^ Latour d'Auvergne ^ vient me voir et m'invite à dîner pour aujourd'hui — mais voici que Son Altesse Impériale me fait inviter à 3 heures à Belvédère. Je vais donc être obligé de sortir, pour mexcuser chez Latour. La nomination de Talleyrand à Bruxelles est devenue assez incertaine, et Latour croit que ses chances ont diminué la semaine passée. De 6 ',2 à. 10 heures, j'ai fait travailler Viole''!, .luugmann^), Schreiber et Pruckner. Ce dernier prend tout à fait les allures d'un pianiste «Jî)-si-rate->. Dans l'entre-temps, Griepenkerl et un Monsieur Suisse mont fait visite. Comme vous voyez, je n'ai pas écrit une note depuis votre départ. Mais j'ai be-
1; Theodor K. (1818— 82), angesehener Musikpiidagog in Berlin, der zuerst mit Marx und Stern ein Conservatorium. dann. sich loslosend, eine eigene »Acadeuaie der Tonkunst« griindete.
2 Franzosischer Gesandter in Weimar.
3i Rudolf V. 1S25 — liT , Pianist und Componist, Schiller Liszt's.
4; Louis J. lS.'i2 — 92 , Liszt" s Schiiler. Musiklehrer in Weimar.
soin île prendre un peu l'air (les partitions, que j'ai pris à tâche d'étudier plus consciencieusement que je n'ai eu le loisir de le faire jusqu'ici. Avant l'instrumentation de mes cli'L'urs de Pmméthée^ j'écrirai probablement mon Psaume et un autre morceau de chant du même caractère — car je tiens à achever ma provision de concert pour l'hiver. En consé- (luence. je ne me mettrai an Dante qu'après avoir terminé ces deux choses.
La lettre de Magnolet est ravissante. Je songe à ses beaux yeux à' Indisches Miirchen^) — et lui répondrai demain matin.
Comment se fait-il que le Domchor ne vous ait pas plus émotionnée ? Je ne puis croire à vos oreilles dans le récit que vous m'en faites, et vous engage beaucoup à y retourner. Dans les Psaumes de Mendelssohn que j'ai parcourus hier, il s'en trouve un, le 22"'^: <^- Mein Gott^ mein Gott^ ivarum hast du midi veriassen? Ich heule^ aber meine Hiilfe ist fern^. (pii a été composé pour le Domchor^ ainsi que le Ps. 2: «Wanim toben die Heiden?y> et le Ps. 43: «Richte mic/i, mein Gott, und fichre meine Sache». Peut-être trouverez- vous moyen d'en entendre un ou deux; d'après ce qui m'a été dit, ils sont très bien exécutés. Veuillez bien faire toutes mes amitiés à Marx. Faites votre métier de pèlerin-artiste et esthéticien avec toute conscience à Berlin , et restez-y tout le temps nécessaire à cet effet. Fainéant tâchera d'employer ses journées, en attendant du mieux qu'il pourra — en vous adorant et demeurant à vos pieds.
Jeudi, 11) Juillet 55.
Bonjour, très chère et très unique! Merci de la bonne nuit que m'a value \otre lettre de Berlin, confiée à Hans, lequel est heureusement arrivé hier, dans l'après-midi, vers
1) »Das indische Miirchen* pflegte Preller die Prinzessin Marie zu nennen. Vergl. »Friedrich Preller« von Otto Roquette (Frankfurt a. M. 1SS2\ Seite 140.
5 henres. Un peu avant lui Hauptmann de Leipzig i; — Tauteur du livre ([ue personne ne réussit à comprendre excepté RaÔ' — était venu me voir, au retour d'une excursion à la Wartburg. Comme il reste encore une partie de la journée daujourd'hui, et que sa femme est désireuse de voir le château et les tableaux de Preller, je lui ai promis de lui servir de cicérone de 10 à 1 heure. Après quoi nous tâcherons de dîner quelque part avec Hans, et vers 4 heures toute la bande se rendra à Erturt, doit nous ne re\iendrous que par le train de nuit.
Par ce que j'écrivais hier matin à Magne, jai en quelque sorte répondu à la question que vous me faites au sujet de Kaulbach. Je suis vraiment enchanté de la l)onne idée qui vous est venue à toutes deux, de le prier de faire le portrait de Magnolet. Kaulbach m'a toujours été fort sympathique, et s'il vient ici, ce me sera une véritable joie. Ainsi donc j'approuve de tous points votre «impromptu», et vous engage à ne pas trop différer les 80 séances, que Maguolet a promises à Kaulbach.
Pour M'' de Humboldt^], j'éprouve vraiment de l'embarras à hii communiquer une phrase quelconque. Cependant je vous donne «plein pouvoir illimité» et vous prie de faire entièrement selon que vous le jugerez convenable. Veuillez seulement lui présenter mes très respectueux hommages, et l'assurer de la très sincère reconnaisance que je lui garde pour les boutés qu'il m'a témoignées, etc.
Voici Biilow qui arrive, avec son ami Ehlert'^]. Je me hâte donc de terminer, en vous priant d'ajouter tout ce que je ne sais jamais bien vous dire — tant il est vrai que je vous aime au delà de toute expression». Kemerciez Magnolet de sa o:entille lettre N" 2. Donnez-moi des nouvelles de
1 Morîtz H. (1792— 1S(JS;, der beriihmte Harmoniker, Verfasser von ^Die Natur der Harmonik und Metrik^, war Cantor der Leipziger Thomasschule.
2) Alexauder v. H. stand lange in Beziehungen zu Liszt.
3 Louis E., Musikschriftsteller nnd Componist 1S25 — S4>
vos relatious avec Humboklt, auxquelles j "attache uu prix très sérieux. En leur lionueur vous ferez peut-être bien de prolonger votre séjour de Berlin de quelques jours, si vous jugez (juMl y ait lieu. Avez-vous déjà été chez Rauch')? Olfers-) pourrait vous y conduire.
Samedi, 9 heures du matin.
Votre lettre de Jeudi, très chère, ne m'est parvenue qu'assez tard dans l'après-midi d'hier — mais en revanche, voici celle du Vendredi, qu'on m'a remise d'un peu meilleure heure que de coutume. Je suis ravi de votre cours méthodique et pratique de plastique , et compte bien que vous men ferez profiter à votre retour, eu me racontant les statues, comme Magnolet me raconte souvent les pièces de théâtre. La distril)ution des ouvrages d'art au musée de Berlin a acquis parmi les connaisseurs une renommée de méthode et d'intelligente ordonnance, dont l'honneur revient probablement à Olfers et peut-être au Roi lui-même. Vous vous trouvez donc là très à même de fixer quelques notions qu'il importe de bien établir dans son esprit, quand on ne se contente pas de deviser un peu au hasard sur ces matières. Je vous engage à j^reudre quelques notes que vous écrirez sur le livret qiù contient le catalogue des statues et tableaux. Votre succès de connaisseur à propos du placement de la Vénus de Milo, de la Méduse, du Jupiter et de l'Antinoiis vous donne une considération, dont vous pouvez tirer un excellent parti pour augmenter le beau fonds de savoir et d'intelligence que vous possédez. Regardez donc bien et ne vous faites pas faute de questionner et dans l'occasion de confesser les gens, qui ont pris la peine de bien regarder avant vous! Je n'ai jamais fait grand cas de la peinture de Bégas. Toute cette école, en dehors de Cornélius et de Kaulbach, me fait l'eftet d'être à peu près
1) Christian R., der grosse Bildhauer.
2 Director der koniçl. Museen in Berlin.
de niveau avec celle représentée en musique par Marschner, Liudpaintner, etc. Pour ce qui est de Kaulbach, c'est une autre paire de manches, et je crois bien, qu'il est véritablement quelqu'un. Dites-lui bien que jai toujours eu ce sentiment de lui, et que j'attache un très grand prix à son amitié. Quand je serai quitte de mon Dante^ je verrai si je ne pourrais pas composer un de ses tableaux, la bataille des Huns, par exemple, ou quelque autre plus nouveau, ce qui me conviendrait encore davantage; car j'imagine que son talent a beaucoup grandi ces dernières années! Je lui en parlerai quand nous nous reverrons, et que vous m'aurez un peu mis au fait de ses peintures de Berlin. C'est bien pour le Schirmer de Carlsruhe que Preller voulait vous donner quelques mots. Puis(iue vous le connaissez déjà, cela devient inutile et vous pouvez vous contenter de lui faire les compliments de Preller. Yous avez parfaitement bien fait de ne pas mettre Dehn 'j et Marx aux prises, car ces deux individus sont incompatibles. Maintenant que vos relations d'amitié sont bien nouées avec Marx, je vous engage à ne pas négliger Dehn — et à le cultiver un peu durant les quelques heures d'entr'acte que vous laisseront vos visites au musée, etc. Je vous recommande aussi beaucoup Varnhagen-). Quant à Ilumboldt, je vous l'abandonne et aous le livre entièrement. Seulement n'oubliez pas (jue tout en ayant établi sa demeure dans les immensités et les infinis • — ses promenades habituelles à travers la voie lactée et les nébuleuses, ne lui ont jamais fait perdre son équilibre sur les parquets glissants des Cours. C'est une espèce de pape de la science. Infaillible en matière de «dogme» et merveilleusement délié et souple — tenant à la fois du chat et du singe — dans les circonstances habituelles de la vie. Si vous réussissez à bien prendre avec lui, j'en serai très heureux. S'il daignait me protéger auprès du Roi, qui pourrait un jour ou l'autre me commander quelque chose pour le DnmcAor? — peut-être même un travail assez étendu,
1) Siegfried D., der Musiktheoretiker in Berlin (1799—1858]. '2^ Varnhagen von Ense, der Schriftsteller ^ITsô— 1858).
au besoin une tragédie grecque m'irait assez clans ces conditions — il ferait une bonne action, dont je lui garderais une véritable reconnaissance. Pour ma part, je ne puis que faire des «mesures», en gardant sur d'auti'es points une «mesure» fort réservée.
Hans est charmant, et nous faisons naturellement le meilleur ménage du monde. Il sera de retour demain Dimanche soir à Berlin, et viendra vous voir dès son arrivée. Lewy sera le bien venu à Weymar. C'est un garçon d'esprit et de talent, mais très fort civilisé à la manière de Péters])Ourg. Je VOUS recommande assez de circonspection en paroles avec lui. Dites-lui que je lui rendrai avec intérêt les 4 ou 5 louis que je lui dois depuis 2 ans. Il me les avait prêtés à mou départ de Francfort. Je vous ai souvent parlé avec un éloge particulier de ses Lieder^ et du Trio qu'il m'a joué à Francfort.
Encore une fois bravo pour vos exploits artisti(|ues, et le véritable jour que vous avez jeté sur la Vénus de Milo — comme pour la millionième preuve de tact que vous avez fournie, en laissant Dehn et Marx chacun de leur côté. Tout à vos pieds et en votre cœur. F. L.
Lundi matin, 23 Juillet 55.
Très chère, adorée et adorable, que vous êtes bonne de prendre tant de soin et de soucis de mes fillettes, et comment pourrai-je jamais assez vous remercier de tout ce que vous faites pour moi! Il va sans dire que je souscris entièrement à tout ce que vous jugerez opportun et convenable à leur établissement de Berlin — et que l'appartement de la rue aux Ours a ma complète approbation. Veuillez donc dii'e à M'"® de Biilow qu'elle le retienne. Le voisinage du médecin me paraît fort commode, et je n'ai guère d'objection à ce que W Hans, que j'aime comme un fils, habite sous le même toit que mes fillettes. Il pourra leur être très utile tant par ses leçons de musique, que par sa culture d'intelligence vraiment
distinguée. Pour le reste je n'y songe guère, et me persuade aisément ([ue mes filles auront assez de bon sens pour s'épargner le superflu .... Il est probable que Pohl aille à Berlin pour y rejoindre Hans, et faire le voyage de Copenhague avec lui. Haus devant partir Mercredi matin, je vous prie de ne pas tarder à lui remettre les deux lettres de recommandation, que je vous joins sous la même enveloppe. Vous savez qu'il y a un C'*^ Kalckreuth qui s'est voué à la peinture, et a acquis une certaine réputation comme paysagiste ^). Il habite eu ce moment Diisseldorf, si je ne me trompe. Il doit être assez proche parent de la C^^® Kalckreuth, que vous avez rencontrée chez Varnhagen. Avant de partir, vouz verrez s il y a lieu de recommander mes filles à Varnhagen et à sa nièce. Comme elles seront inséparables de M"^ de Biilow, on se verra très naturellement.
Je proteste contre le mot spirituel qu'on m'a iuventé au sujet des compositions de la F®-® de Prusse. En général on ne réussit guère à me prêter de l'esprit, et il m'est arrivé plus d'une fois d'être quasi vexé des bêtises qu'on a pris la peine d'inventer sur mon compte — lors même qu'on semblait les trouver assez spirituelles pour être souvent répétées. A propos, puisque vous remplissez si bien votre rôle < d'ornement des salons», et que vous voyez tant de monde, n'oubliez pas de vous informer si Alwine Frommann 2] n'est pas à Berlin. Quoique nous n'ayons pas beaucoup à cheminer avec elle, il convient cependant de garder de bonnes relations, et elle pourrait se piciuer d'un oubli.
J'ai commencé mon Psaume et tâcherai de le finir bientôt. Remerciez Kaulbach de son mot. Je lui écrirai, quaud vous serez de retour. Ne vous fatiguez pas trop à courir. Mille et mille tendresses à vous deux.
1) Nachmals Director der Kunstacademie in "Weimar. 2; Tochter der bekannten Jenenser Familie. Malerin. Vorleserin der Prinzessin von Preussen imd nachmaligen Kaiserin Augusta.
Mardi, 24 Juillet 55.
Très infiniment chère,
La visite de Lewy, qui est arrivé hier ù 5 heures, m'a fait grand plaisir, d'abord parce qu'il m'apportait de vos nouvelles. Du reste, j'aurais préféré rester un peu seul durant cette semaine , car comme je vous l'ai écrit hier, je me suis mis à travailler à mon Psaume — et si je ne suis pas trop dérangé, je l'aurai fort avancé, quasi fini, à votre retour. Les dérangements de toute espèce ont toujours tellement fait partie intégrante de ma vie — (jue j'ai fini par m'en arranger, et me persuader qu'il doit en être ainsi.
Merci de votre petite négociation avec Marx, tiuoique je ne pense pas que le résultat m'en soit particulièrement avantageux en ce moment, où il me paraît bon de garder beaucoup de réserves à T endroit de l'exécution fragmentaire du peu d'ouvrages de ma façon, appropriés à cet eifet. Je suis à peu près convenu avec Hans, qu'au 4°"® ou 5"® concert de Stern') l'hiver prochain, on exécutera plusieurs morceaux de moi que je dirigerai — un ou deux des Poèmes symphouiques, VAve Maria, le Concerto. Peut-être vaut-il mieux attendre jusque-là, ce qui serait mon avis; vous chargeriezvous de rendre cette expectation plausible à Marx? Le manuscrit de mon Te Deum, qui est un morceau court destiné à l'Église, n'est pas entre mes mains, et je ne pourrai me le procurer qu'au retour de Kaff — car je n'étais pas ici lors de son exécution, et l'ai même écrit à Carlsbad, comme vous vous souvenez. Dans une dixaine de jours je présume que Piafif sera de retour, et en tout cas j'enverrai ce morceau à Marx, auquel je laisserai le soin de décider s'il le juge convenable et suffisant, pour le but auquel il a l'obligeance de vouloir l'employer. Eemerciez-le beaucoup de son amicale
1) Julius St. (1820 — 83), Begriinder des nach ihm benannten Conservatoriums, Leiter eines Gesangvereines, sowie grosserer Concerte in Berlin.
intention à mon égard; mais ne pressez rien, au contraire, retardez plutôt. Berlin a pour moi beaucoup dimportance maintenant, et c'est un terrain sur lequel il faut marclier avec prudence et circonspection.
Quant à ma Messe, elle exige une certaine piété et une certaine foi, fort étrangères à nos habitudes musicales. Je crains que sans ma participation, elle n'aille un peu de travers — et en conséquence ne produise pas l'impression que j'ai voiilue et ressentie. Dans tout ce que je fais, je crois avoir quelque chose d'assez nouveau à dire. Il est doue essentiel qu'on s'assimile ma pensée et mon sentiment, pour ne pas les trahir par une exécution ruineuse. Carlsruhe m*a été une leçon fort utile à cet égard, et je tâcherai d'en bien profiter. A un moindre degré que Wagner, j'ai pourtant l)esoin d'hommes et d'artistes — et ne puis pas me contenter de manœuvres, et d'une exécution mécaniquement régulière. Il faut que l'Esprit soufrie sur ces vagues sonores comme sur les grandes eaux de la Création.
Ehlert, l'ami de Haus, passera eucore une semaine à l'Altenburg. et Lewy 2 ou 3 jours. Le matin, je reste enfermé dans notre chambre — mais l'après-midi s'en va à vau l'eaa. J'ai accepté aussi un nouvel élève , ce petit Tausig^) de Varsovie dont j'ai parlé à Magne — qui a des moyens étonnants, et fera parler de lui plus tard. Il est âgé de 13 ans ^/o, et quoique de la tribu de Jacob, ne vous déplaira pas, je pense. Il passera jjrobablemeut 18 mois ou 2 ans ici, après quoi il sera parfaitement en mesure de faire une belle carrière de pianiste et de compositeui:. car il est déjà fort avancé des deux côtés.
Saluez tendrement notre Magnolet, de ma part, .le suis ravi que Kaulbach veuille faire son portrait, et lui ferai une Hunnenschlacht en échange , qui ne sera pas non plus piquée des vers! Il y aura très naturellement un long eôet de pianissimo à employer, et par lequel il faudra terminer — pour
1 Cari T., Liszt's nachmals so beriihmt gewordener Sclniler
laisser l'auditeur fixé sur le combat dans les airs, comme terrifié et ébloui par ces ombres insatiables de combat! — Et moi aussi je me sens parfois Hun, jusqu'à la moelle des os. Quand mes os seront brisés, et réduits en poussière ou pourriture, mon esprit respirera le combat, la vaillance et — votre amour!
Très chère, Hans vous donnera ce soir ou demain matin de mes nouvelles, très peu nouvelles pour vous. Aussitôt (juil sera parti, je me remettrai à la besogne, et tâcherai de tenir mes portes un peu fermées. Durant ces 4 jours ^ je n'ai pu rien écrire — ce qui me rend un peu de mauvaise humeur. Je vous fais mes compliments davoir si bien fini votre musée de Berlin, en vous recommandant de nouveau de mettre la même conscience à vos études subséquentes. Votre idée d'aller à Tegel sous prétexte de sculptures à admirer, me paraît excellente, et je suis curieux des prochaines nouvelles que vous me donnerez du personnage principal. Dans le courant de cette semaine, je vous écrirai probablement moins — mais vous n'en concluerez pas qu'il y ait négligence de ma part n'est-ce pas, très chère et unique? Sans cela je suis capable de jeter toutes mes partitions par la fenêtre. J'ai seulement besoin de 3 ou 4 jours, pendant lesquels je ne voudrais m'occuper que de l'esquisse de mon Psaume — et vous savez combien je suis quint eux dans ces sortes d'occasions. Aussitôt que je serai au clair sur ce que je pourrai en faire, je me remettrai à bavarder avec vous, que j'adore de toute mon âme.
Ici, il ne se passe rien de nouveau — et par conséquent je n'ai rien à vous apprendre. Parfois le balancement mélancolique des arbres du jardin, la promenade du beau paon que Henri a acheté tout dernièrement, ou les jacasseries musicales des oiseaux me font monter au cœur toutes sortes d'idées et de rêves. Comme je ne possède aucun talent descriptif, je ne vous en ennuierai point épistolairement, et me borne à vous garder silencieusement présente dans cette chère chambre bleue — et à vous aimer et vous chérir à ma manière, qui n'est peut-être pas la bonne, mais qui eu est du moins une, comme
disait M"® Sand. A propos, il y a d'elle dans la Presse de ce matin un assez singulier chapitre sur le mariage, qui vous divertira à votre retour. Biilow vous porte le Lohengrin et Préfaces '). Du premier, il n'y a plus qu'un seul exemplaire français à l'Altenburg. Je vous ai donc envoyé 5 en allemand. Je compte que vous reviendrez dans une dixaine de Jours à peu près.
A vos pieds F. L.
in.
Très infiniment chère,
Ma journée d'hier a été encore plus perdue (pie les autres, car je ne vous ai point écrit. Pourtant je me suis mis un peu au travail , et tâcherai de finir bientôt le Psaume commencé. Lewy et Ehlert me prennent du temps; mais demain ou après-demain, j'espère que j'aurai regagné un peu de solitude pour quelques jours du moins.
J "accepte le manuscrit de Tilke, et réussirai probablement à le faire graver par Korner d'Erfurt, qui est un très bon éditeur pour la musique d'orgue. La grosseur de la Fantaisie qui précède la Fugue sur le choral du Frophhte^ ne me semble avoir rien de disproportionné, quoiqu'en dise Hauptquil m'intéresserait beaucoup de connaître, et auquel je vous prie de faire en attendant tous mes compliments.
La phrase de Humboldt n'a rien de très éuigmatique. Elle veut seulement dire quon aurait pu faire un programme littéraire à la Hungaria, sans trop craindre de blesser les susceptibilités conservatives du public allemand. Seidement comme j'ai encore d'autres susceptibilités à ménager, je crois quon a mieux fait de seu dispenser — sans compter que pour ma part, je préfère m'abstenir d'aboyer, quand la possibilité de mordre mest enlevée. Pour moi comme pour Humboldt, le patriotisme n'est qu'une forme très relative et
1) Die Programme zu Liszt's syiuphonischeu Dielituugen.
2) August H. (1810— 91;, Orgelkiinstler ersten Ranges, nachmals Dlrector des konigl. Instituts fiir Kirchennnisik in Berlin.
tronquée du sentiment. Entant qu'artiste, j "ai peu de goût pour les cocardes, qui prêtent très aisément au cocasse, et n"ont que faire dans les régions que nous hantons. Du reste, je vous engage à ne pas revenir avec Humboldt sur sa phrase, qui n"a d'autre intention que d'allonger ingénieusement son billet très ingénieux. Le mot « artificieusement libéral* est une petite pointe sur les semblants constitutionnels usités dans le Nord de TAllemague, et ne se rapporte nullement à nos «moutons» de préfaces.
Puisque votre retour est ajourné d'une quinzaine en\iron, je vous attends du 7 au 10 Août, je vous envoie la lettre de Schwind et vous engage à lui répondre de suite. Hans ou sa mère auront la complaisance de vous rédiger une lettre en allemand — car dans cette circonstance il importe d'être clair, précis et correct de langage comme de fait. Merci de vos études sur la danse des Morts de Holbein, dont nous pourrons tirer bon parti dans l'occasion. N "oubliez pas de voir et de regarder le monument de Drake dans le Thiergarten. Jai entendu vanter les bas-reliefs. Vous ne m'avez pas répondu sur Kugler'j et Werder-). Une légère dose de philosophie avec Werder n'aurait pas d'inconvénient, durant les entr'actes que vous laissent vos explorations dans le domaine de l'art.
Je suis ailé chez M'"® Schorn hier soir. Elle part ce matin pour Nordheim. Preller est allé à Oldenburg faire des études de forêt et de là fera une pointe à Helgoland. Pruckner et Schreiber passent une quinzaine à Goslar. J'ai envoyé les photographies du dôme de Cologne à Preller — elles lui ont fait grand plaisir. Il est possible que j'aille à Wilhelmsthal à la fin de la semaine prochaine et voudrais faire d'une pierre deux coups, en passant par Reinhardsbrunn. Je vais écrire deux mots à Bussenius, pour m'informer combien de temps le Duc y restera. Les journaux annoncent la représentation de
1; Franz K.. der bekannte Kunsthistoriker ISOS— 58). 2 Cari W. '1806—93), Philosoph, Professer an der Berliner Universit;it.
*S''" Chiara à Paris pour le mois d'Août, à laquelle sûrement le Duc assistera. Si roceasiou se présentait d'arrauger quelque commande du Roi pour le Domchor^ ou quelque exécution de tragédie grecque, ou autre chose de ce genre à Potsdam, cela me conviendrait assez. Je n'y tiens pas énormément pour le moment, et on peut sans inconvénient remettre ces pourparlers à plus tard. Ainsi, «pas trop de zèle»! Quant à mes poëmes symphouiques , c'est au concert de Stern qu'il faut les produire d'abord — et en général pour Berlin, c'est Stern qui m'importe le plus.
Remerciez ]\['"^ de Biilow de son excellente lettre. Je ne lui récrirai qu'après vous avoir vue. Tendresses à l'Infante » ^) et aimez à distance ce pauvre Fainéant, qui vous aime de tout son pauvre cœur.
Dimanche, 29 Juillet 55.
Cherchez dans quelque buisson de Tegel, et vous y trouverez votre pauvre Fainéant, présent par la pensée et le cœur. Vous êtes tout son Cosmos, et bien au delà ! Je vais faire mettre à la poste votre lettre pour Schwind et suis fort enchanté que cette afiaire se termine selon votre souhait. Vous posséderez donc les 7 anvres de Miséricorde- , ! Que bon Dieu vous conduise et vous comble de toutes les bénédictions que mes vœux, mes prières et mes larmes appellent sur vous. Kaulbach doit-il commencer le portrait de Magne à lîerliu ? Je supposais quil le ferait ici d'un bout à l'autre. Mon idée de la bataille des Huns n'est pas une boutade de projet. J'entends bien m'y mettre aussitôt que j'aurai fini le Psaume, c'est-à-dire à la fin d'Août. J'ai seulement besoin de revoir la gravure de cette bataille, que vous possédez, je crois, dans votre cave à chefs-d'œuvre. On m'annonce des étrangers, et je suis encore obligé d'interrompre. A demain donc!
l; So nannte Hnmboldt die Priuzessin Marie. 2; Die Cartons zu den in der Wartburg ausgefiihrten Freskeu, jetzt im Besitz der Fiirstin Marie Hohenlohe.
Limdi, 30 Juillet 55.
.l'écris un tas de lettres aujourd'hui, à Berlioz, Augusz'), M""^ de Gasparin^], etc. Voici quelques mots que je vous prie de faire remettre de suite par Marx au père du petit Ketten-'j — le petit prodige de Posen, que vous avez vu ici. Si par hasard Ketten était d(yà parti pour Paris, on pourra savoir son adresse par le petit bonhomme, et lui envoyer la lettre par Marx. Je suis très curieux de votre visite à Tegel, et me réjouis à l'avance de votre récit de demain. Soignez votre refroidissement, très uniquement chère. Tout ce que vous avez dit et fait jusqu'ici me paraît à merveille — continuez de la sorte, et tout finira bien! Avec les gens qui sont à une grande hauteur de talent et d'intelligence, il vous sera toujours assez aisé de bien prendre. Faites donc votre bonne semaine en toute conscience à Berlin. Kotre revoir me sera très doux — mais je ne voudrais pas le hâter. Résignez-vous donc à être bénie par lettres, durant quelques jours encore!
Mardi, 5 heures, 31 Juillet 55.
Un jeune organiste assez distingué — se nommant Fischer, de Dresde 4) et représentant par parenthèse 10 écus — m'a empêché de vous répondre de suite ce matin. Il a joué la Fantaisie sur le Prophète dans l'église de Herder, et j'ai été obligé à passer ma matinée à l'écouter. A la suite de quoi, je l'ai engagé à passer encore 24 heures avec moi, et pour lui éviter la dépense de l'hôtel, l'ai logé dans la chambre du second étage. Son A. I. la Grande-duchesse est à Stuttgart, où
1) Baron A., langjiihriger naher Freund Liszt's, Ungar.
2) Vornehme Schwaizer Schriftstellerin.
3) Henri K. (1S48 — 83;, als Tjahriges "Wunderkind von Biilow Liszt zugefuhrt, lebte dann aïs Pianist und Saloncomponist in Paris.
4; Cari August F. (1S28 — 92), Organist. bedeutender Orgelvirtuos, auch Componist in Dresden.
elle passera 3 on 4 semaines, à ce qne m'a appris ce matin Winterberger. J'irai faire ma cour au Grand-duc demain à Wilbelmsthal, car il vient de me faire réinviter par Yent^), qui revient de là — et je crains qu'il ne soit un peu piqué de ma non apparition. D'après ce que me dit Latour, il part le 4 Août pour Wildbad. Il faut donc que je me bâte un peu pour le voir. Si par basard je ne pouvais pas revenir dans la nuit, vous ne seriez pas inquiète du retard d'un jour dans ma réponse à votre lettre de demain.
Par VUcho de Scblesinger je suis informé que le Domclwr sera au complet Dimancbe prochain. Il faut que vous 1" entendiez. A partir de demain Mercredi, le Schauspielhaus et l'Opéra sont réouverts. Vous ne devez pas manquer d'y aller. Je ne vous attends que du 7 au 10 Août. Vous aurez donc probablement d'ici là quelques représentations intéressantes, quoique la Wagner et quelques autres éminences de l'Opéra et du Drame soient en congé. Je suis enchanté de votre visite à Tegel, laquelle restera un excellent souvenir pour vous et Magne. Êtes-vous à peu près convenue du mois auquel Kaulbacb viendra ici ?
Savez-vous que je suis très tenté de vous conseiller de faire une excursion d'une quinzaine à Paris — comme pendant de votre séjour à Berlin? Vous pourriez partir peu après votre retour à Wejnmar et ramener Daniel. Nous en causerons. Pour moi je resterai à la maison, et tâcherai de moins fainéanter que je ne l'ai fait bien malgré moi toute cette dernière semaine. L'exposition de Paris vaut la peine d'être vue, et vous me raconterez tout plein de choses — ce qui m'amusera davantage que d'y aller moi-même.
Mon Psaume avance clopin-clopant; mais j'espère que ce sera assez beau. Quant à la hataille des Huns, je la commencerai de suite après le Psaume. Kaulbacb n'a qu à faire son Mazeppa, quand bon lui semblera, pour\Ti quil n'ajourne pas trop le portrait de Magne, et qu'il me fasse autre chose que je lui demanderai sïl se conduit bien. La peinture que vous
1) PrivatsecretUr des Grossherzogs.
La Mara, Liszt -Briefe. IV. 16
me faîtes de son caractère me paraît devoir être fort ressemblante — mais peu importent ces détails. Il ne faut s'arrêter quà la cime des montagnes, et ne pas mesquiner avec les natures de cette hauteur. C'est le plaisir du vulgaire que de noter des vulgarités chez les hommes extraordinaires. Quand on est de leur société, on passe outre et voit autrement. Fainéant embrasse vos petits pieds, en vous bénissant, vous louant et vous glorifiant!
■ Weimar,] Mercredi 2 heures, 1*"^ Août.
Je devais partir par le train de 11 heures pour Wilhelmsthal, mais à 9 heures 1/2 ^i® parvint le billet ci-joint de Youssoupoff ';, et sa connaissance ayant un certain intérêt pour moi, j'ai différé de quelques heures ma course. C'est le même Youssoupoff qui a dû aller au Caucase, à la suite d'une escapade avec M^'® de Ribeaupierre, si je ne me trompe, il y a 4 ans. Depuis 2 ans il est complètement rentré en grâce, et s'est fait nommer attaché à la Légation de Russie à Munich. Ce printemps il a été fort question de lui, à propos de sa liaison très solide avec Pépita^;, dont il a fait connaissance à Vienne, et qu'il retrouvera ce soir à Francfort. Le Caucase, M^'® de Ribeaupierre, la Légation de Russie et Pépita ne l'ont pas empêché de s'occuper assez particulièrement de musique — et il vient de publier un assez grand nombre de morceaux de sa composition, chez Schott et Hofmeister. «La musique est un art de millionnaire» dit Berlioz — et Youssoupoff en est la preuve. D'après ce qu'il m'a dit, il maintient toujours à ses frais un orchestre de 50 musiciens à Pétersbourg, et met sa salle de concert assez souvent à la disposition des artistes. Je ne sais si vous le connaissez de vue. C'est un assez joli garçon de 25 ans environ, dont les manières m'ont paru assez simples. Nous n'avons du reste passé qu'une
1) Russischer Fiirst, Musikschriftsteller u. Componist.
2) Spanische Tânzerin.
heure ensemble, remettant à une autre fois le plaisir de cultiver notre connaissance. En attendant, il m'enverra ses compositions et continuera de s'exercer sur le violon, en sa qualité d'élève de Vieuxtemps. A 3 heures 1/2? j® partirai pour Wilhelmsthal, d'où je reviendrai demain matin et vous écrirai , aussitôt.
iro.
Très infiniment chère et douce,
Parti par le train de 4 h. \ -i; J6 suis arrivé un peu avant 9 heures à Wilhelmsthal. En passant par l'Annathal, je lisais: «L'espace et le temps ne sont rien par eux-mêmes, ils ne valent que par leur contenu. Si une existence, quelque soit sa durée, s'élève jusqu'au sublime, si par la conception de son propre idéal et sa volonté de l'exprimer, elle vient pour ainsi dire toucher à l'absolu: alors cette existence peut se dire consommée. Elle tombe dans l'infini; parvenue à son apogée, elle n'a plus rien à faille parmi les vivants. Il n'y a plus rien pour un être hors de sa plénitude, qui est sa glorification, pas plus qu'il n'y a de complément pour l'univers. Celui-là donc qui a été illuminé de l'idée du beau, du juste et du saint — qui a admiré, qui a aimé, qui à un moment de sa vie, concentrant l'effort de toutes ses puissances, en a senti l'exaltation ineffable: que celui-là se tranquillise, l'immortalité ne lui manque pas.;> A ces mots, la feuille de chêne > que vous m'avez rapportée de notre promenade d'il y a 4 ans dans cette vallée, inonda toute mon âme de rayons et de rosée! J'ai du reste lu consciencieusement les 155 autres pages de la brochure de Proudhon: Philosophie du Progrès. J'avoue que depuis longtemps aucun livre ne m'a donné un aussi intense sentiment de la vérité de ma croyance en <rHomme-Dieu», dont la foi de Proudhon en la divinité de l'homme collectif» n'est que l'ombre et l'envers. S'il était constaté que toutes les preuves métaphysiques à l'appui de l'existence de Dieu sont réduites à néant par les arguments de la philosophie, il en resterait toujours une absolument in-
vincible: l'affirmation de Dieu par nos gémissements, le besoin que nous avons de Lui, l'aspiration de nos âmes vers Son amour. Cela me suffit, et je n'en demande pas plus long pour rester croyant jusqu'au dernier souffle de ma vie. L'écrit de Proudhon se résume par cette conclusion: <: Affirmation du progrès, négation de l'absolu». Mais sans y prendre garde, il fait du mot progrès un absolu et un fétiche des plus incompréhensibles et inadmissibles. Le mouvement est tout pour lui. C'est un remue-ménage perpétuel sans but ni fin — car la déification de l'homme devient un non-sens, quand on s'est débarrassé de l'idée de Dieu, du premier pas. Les pages sur l'art m'ont frappé: «L'art c'est l'humanité», dit-il. J'aurai l'impertinence de modifier ainsi sa formule: L'art c'est le cœur de l'humanité, la scieuce en est le cerveau, l'industrie les bras et les mains, le commerce les pieds — et la politique et le gouvernement l'estomac.
Je n'ai rien appris de nouveau à Wilhelmsthal, si ce n'est que la Grande-duchesse Marie ne pourra revenir qu'à la mi- Septembre de sa cure à Franzensbad. La Grande-duchesse Sophie reste à Wilhelmsthal, tout l'été. Je ne sais ce qui en est de sa «situation intéressante» et ne me suis aperçu de rien. Monseigneur part le 10 pour Wildbad. M"^ Fritsch est à Ems — et Beaulieu reste Intendant comme devant \j. En attendant, ne vous fatiguez qu'avec un peu de mesure — et faites en sorte de me revenir fraîche et rose, pour faire ornement et délices de la chambre bleue, où vos letti'es me font maintenant une si douce compagnie.
Bonsoir, très chère. Je suis un peu fatigué de ma course de cette nuit, et me mettrai au lit de bonne heure. Que les bons anges de bon Dieu vous gardent et vous ramènent, quand vous aurez fini consciencieusement Berlin.
1) Baron Beanlieu-Marconnay, Nachfolger Ziegesars in der Theaterintendanz.
Jeudi, 2 Août 55.
Le billet du Vieux de la montagne^) est charmant — mais Magnolet a eu raison de ne pas insister pour l'invitation à dîner. Dites-moi quelle impression vous a fait Werder. Je ne le connais pas du tout, mais j'ai une certaine sympathie pour lui, et quand j'irai à Berlin, tâcherai de faire sa connaissance. N'oubliez pas d'aller à l'Opéra et à la Comédie, pour me raconter.
J'ai redîné hier Vendredi chez le P^® Latour, auquel j'avais fait une visite avant-hier. Nous étions 6 à table : le Prince et la Princesse, qui part dans une dixaine de jours pour Ems, Monsabré et iP de Bande, attaché à la Légation de Rome, et W de Hell, attaché à la Légation de Berlin. Dampierre^) brillait par son absence. La conversation n'est pas sortie de la région de la nomenclature des personnes qu'on a rencontrées de ci et de là — et j'en ai fait à peu près tous les frais par 2 ou 3 anecdotes.
Cette nuit, Lewy est parti pour Francfort. J'ai donc gagné un peu de loisir pour travailler à mon Psaume, dont j'ai le cœur gros et la tête pleine. Ehlert, qui est tout à fait distingué d'esprit et de manières, s'en ira demain, et j espère rattraper la semaine prochaine le temps perdu. Il me faut seulement 4 ou 5 jours de travail sans désemparer.
On m'apporte votre lettre d'hier, très infiniment chère. Elle est encore au crayon, et je suppose que vous me l'avez écrite de votre lit. J'espère pourtant que votre indisposition n'aura pas de suite. Vous avez très sagement et habilement engagé vos relations avec Humboldt, et je suis persuadé que vous réussirez à les fixer selon votre gré.
Kaulbach doit être ménagé dans toutes ses susceptibilités et accoutumances, lesquelles auront nécessairement, comme vous
I) So nannte sich Humboldt selbst.
2 Der franzijsischen Gesandtschaft in Weimar attachirt.
le remarquez fort bien, plusieurs rimes et raisons. « Tutto il viondo h fatto corne la nostru famiglia' — de Weymar! Vous savez d'expérience combien il est difficile et souvent impossible de faire comprendre aux gens les choses les plus simples. Je vous engage à rester en bous termes avec M""' Néal, et à ne pas ajourner indéfiniment la connaisance de M"^ de Bergh^j. J'ai accepté de diriger la messe du 15 Août ici, et prié Cornélius d'en écrire une nouvelle, ce qui lui a fait grand plaisir. Wagner m'écrit de Selisberg, canton d"Uri, pour me prier de différer ma visite jusqu'en Novembre à cause de M'"® Wesendonck^), qui ne sera relevée de ses couclies qu'alors. Il faut que je réponde aussi à quelques lignes très amicales de Berlioz, et à une demi-douzaine d'autres letti-es, sans intérêt pour vous. Ne vous occupez plus de Kugler et Werder — j'en avais parlé par surérogation. Avez-vous vu Briiggemann?3) Cornélius ma fait plusieurs fois cette question. Si vous le voyez, je vous prie de ne pas manquer de faire très amicalement Tarticle de Cornélius. Jouissez -vous aussi à Berlin d'une pluie presque incessante, comme nous à Weymar ? Mais qu'est-ce que cela fait, direz-vous! Je ne m'en occupe guère non plus, et je ne sais comment je vous en parle. Je vous bénis de toute mon âme — faites-en la part de Magnolet l'Infante.
Samedi, 4 Août 55.
1 FlUgeladjutant des damaligen Prinzen von Preussen. Neffe von Frau von Néal.
2) Mathilde W., Gattin von Otto W., die beide in Ziiricli. wo sie damais lebten, Wagner gastlich ein Heim schufen.
3) Joh. Heinrich Theodor B. (1796 — 1866), preussischer Geheimer Oberregierungsrath und vortragender Ratli im Ministerium des Unterrichts und der geistlichen Angelegenheiten, Schwager des Malers Peter Cornélius.
[Weimar, 5. Aug. 1S55.]
Deux mots seulement aujourd'hui, pour ne pas laisser chômer la poste. Beurmanni) m'a apporté hier votre billet. Je lai gardé à déjeuner, mais sans Hoffmann — celui-ci étant allé en Belgique et en Hollande pour y continuer en chair et en os ses: vhorae Belgicaey>. Le soir il y avait musique, réunion et bal à la Erholung. J'y ai conduit Beurmann et lui ai fait faii'e connaissance avec Schade, Wimmer, etc. On a beaucoup causé philosophie et esthétique. A cette occasion. j'ai appris que Platen avait déjà dit que l'histoire était le plus grand des romans. Beurmann restant encore ici anjourdhui, je l'ai réinvité à 1 heure avec Schade et Wimmer. Ce dernier ne perd pas à être connu — mais voilà 3 jours que moi je perds à chercher quelle musique faire pour ce verset du Ps. 1 3 : « Dass nicht mein Feind riihme, er set meiner miichtig geworden^ und meine Widersacher sich nicht freuen. dass ich. niederliege.-> Enfin ce matin je crois avoir ti'ouvé à peu près ce qu'il me faut. C'est quelque chose dans le genre du passage si critiqué du Kûnstlerchor'.
TJnd rilche sich mit Siegesklaiige An des Verfolgers feigem Ohr!
Que de choses vous aui'ez à me raconter Mardi ou Mercredi! A moins de nouvelles particulières, je ne vous écrirai plus guère, et tâcherai d'avoir mon Psaume du moins aux deux tiers prêt pour Mardi — car je suis vraiment honteux d'avoir si peu avancé jusqu'à présent. Que bon Dieu exauce les prières et les vœux de mon cœur, et vous comble de toutes Ses bénédictions! Je ne tiens pas du tout à ce que vous fassiez la conquête de Schlesinger — vous recommande seulement d'éviter les brouilles et discussions avec lui. Pui.sque mes filles viennent en Allemagne, il est tout à fait superflu de leur envoyer quoique ce soit, particulièrement de la musique.
1) Chefredacteur des » Frankfurter Journar3«.
Mercredi, 22 Août, S* Sympliorien d'après notre calendrier de Weymar.
Bonjour donc à Paris! Je suppose que vous y êtes heureusement arrivée hier matin, et que vous faites en ce moment votre toilette pour l'exposition. Le trio de famille 2, a débarqué aussi hier à 3 heures \-2 de l'après-midi, avec M'"^ de Biilow . . . La partie de whist que j'avais enti'eprise avec Henselt en a été bouleversée. Henselt repart ce matin pour son château, Rittergut de Gersdorf, à 4 heures de distance de Dresde. Daniel, comme je le supposais, a eu de nouveau cette année une dixaine de prix, premier et second à son collège, indépendamment de ses deux accessits au concours général, ce qui est fort honorable. Le trio est de fort belle humeur, et a imaginé une nouvelle forme de gouvernement, qu'ils nomment «tapageaucratie;>, qui fleurit en plein pour le moment à l'Altenburg. J'ai dîné avec eux, car ils n'a\aient pas mangé en route — mais à commencer par aujourd'hui, nous maintiendi'ons nos heures weymaroises de déjeuner dînatoire à 1 heure et souper à 9. Ensuite, je suis allé rejoindre Henselt à l'hôtel de Russie à 1 0 heures passées, après les avoir conduits à leur appartement et leur avoir souhaité une bonne nuit. En revenant vers minuit et demi, j'aperçois de la lumière dans le salon et trouve Blandine et Cosima fort éveillées, qui m'avaient attendu sans m'en prévenir, en faisant lecture du Pape de M"^ de Maisti'e. Nous sommes restés jusqu'à 1 heure ^ 2 ^ jaboter. Je ne vous ennuierai pas du détail de mes conversations avec la «tapageaucratie» et réserve les récits, contes et fabliaux pour votre retour. Vous avez infiniment mieux à faire à Paris que de déjeuner avec ce «petit lait» de narrations familières.
Samedi et Dimanche, je suis resté à Wilhelmsthal, dînant,
1) Der Berliner Reise der Fiirstin und Prinzessin war bald darauf aine Pariser gefolgt.
2; Liszt's Kinder kamen ans Paris.
promenant sur eau et en calèche , et jasant du sec et de Ihumide avec la Grande-duchesse, qui est toujours parfaitement aimable et spirituelle avec moi. Il n y avait pas de visiteurs étrangers, et le salon se composait de 3 demoiselles: ime fille de la C'"® Hohenthal, M"« de Kunneritz, et une nièce du C® Werthern, M^^® de Helldorf, et de 3 Messieui's : le vieux Werthern, Zedlitz et moi. Lundi dans l'après-midi, j'étais à Reinhardsbrunn. Le Duc ne devant revenir de la chasse qu'à 8 heures du soir, il n'y a pas eu de dîner. Mais Monseigneur m'a fait inviter pour la soirée, un quart d'heure après son retour — et hier à 4 heures du matin, j'étais de retour ici. Si Litolfi" va à Reinhardsbrunn à la fin de ce mois, il est probable que je l'accompagnerai — car la continuité de mes bonnes relations avec le Duc m'est agi'éable.
A 7 heures '/2, Blandine est venue me faire la surprise de me réveiller. J'ai décidé que je ne déjeunerai pas avec <;la séquelle», et me réserverai les heures de la matinée tant bien que mal, jusqu'au second déjeuner, pendant tout leur séjour.
Il y a une heure, on m'a remis vos lignes de Francfort — et voici qu'on m'apporte la lettre de Forbach avec tout un paquet d'autres lettres. En parcourant rapidement la vôtre, j'en remets la lecture plus attentive à quelques heures plus tard — car elle ne contient qu'une appréciation et discussion de l'article de la Revue des Deux- Mondes. Je tiens à ce que ces premières nouvelles que je vous donne de Weymar, vous arrivent au plus tôt. J'ai invité Henselt à déjeuner, en honneur de son -affirmation de l'amour». Il repart par le train d'une heure pour Dresde et Gersdorf, d'où il retournera en Octobre à Pétersbourg. Rellstab est annoncé pour aujourd'hui ou demain. Mon pauvre Psaume — et mes pauvres Béatitudes! 11 faudra pourtant que je raccroche quelques heures pour les finir, avant votre retour.
M"»^ Sand a fini de son côté les histoires qu'elle nous conte sur V histoire de sa vie. Le N*^ du 1 7 Août de la Presse, (lui contient le dernier chapitre de cet ouvi-age, m'a causé lagréable siu'prise d'y rencontrer cette phrase: «On a pré-
tendu que dans un de mes romans, j'avais peint le caractère de Chopin avec une grande exactitude d'analyse. On s'est trompé, parce que l'on a cru renconti-er quelques-uns de ses traits. Procédant par ce système trop commode pour êti-e sûr, Liszt lui-même dans une Vie de Chopin un peu exubérante de style, mais remplie cependant de très bonnes choses et de très belles pages, sest fourvoyé de bonne foi.»
Brendel m'est tombé ce matin de la lune, ou plutôt de Gotha, où l'on fait une «Fondation-Mozart» , dont je serai obligé de m'occuper pendant une demi-journée, demain où après-demain. Je vous enverrai par la prochaine poste les 2 N**^ de la neue Zeitschrift, contenant la suite et la fin des articles Berlioz.
A la fin de notre déjeuner, voilà Rieucourt. Il m'apprend que Scheffer fait le portrait de Maguolet. Bravo ! cela m'a fait grand plaisir — et n'empêchera pas celui de Kaulbach, auquel je tiens. La question d'argent est tout à fait accessoire, et quand le portrait sera fini et envoyé à Weymar, on arrangera la chose de manière à ce que tout le monde soit content. Tâchez seulement de vous convenir avec Scheffer, comme vous vous êtes convenues avec Kaulbach. Pour atteindre ce résultat, il faudra des procédés différents, car Berlin ne ressemble pas à Paris. Scheffer, par exemple, ne bouge que très peu de chez lui, et vous ne pourrez pas lavoir dès 7 heures du matin. Il ne servirait de rien aussi de rin\'iter l)eaucoup à dîner — et il faudra que vous mettiez assez d'esprit en œuvre, pour mettre vos relations avec lui au diapason qui vous agrée.
J'ai chargé Cosimette de vous parler de plusieurs tableaux qui sont à l'exposition; entre autres du Pilori de W Glaise, dont j'ai vu un dessin dans V Illustration à Wilhelmsthal. Cela doit être affreux, mais passablement curieux — aussi bien que l'exposition du réalisme par M'' Courljet, prix 1 fr. A propos, informez-vous donc de ce qu'est devenu le tableau de la Musique, exposé il y a 2 ans par M' Lamlein, ou quelque chose comme cela. Vous vous souvenez que j'y figurais avec la Malibrau, Bériot, Piossiui, Paganini, etc. Scheffer vous dii'a
le nom exact de l'auteur, et vous pourriez visiter son atelier et faire sa connaissance personnelle, si vous ne trouvez pas sa peinture trop mauvaise. C'est un artiste qui semble avoir quelques idées d"idée!
Riencourt me dit que vous désirez réponse par le télégraphe, au sujet de Scheffer. C'est un mode de communication, dont je ne me sers pas volontiers. Magnolet aura deviné que je suis pour le portrait de Scheôer — en conséquence vous aura décidé à faire taire tout scrupule. Je suis très ennuyé de ma vie de Weymar — ■ und se/me mich nach einem Eilsen, que nous découvrirons l'été prochain.
5 heures.
Votre lettre de Jeudi me parvient, et je vous renouvelle mes compliments pour le succès de Magnolette auprès de Scheffer. Ne vous occupez pas du paiement, jusqu'à ce que le portrait soit à Weymar. On verra ce qui se passera d'ici là, de quelle grandeur sera l'étude, etc. Il ne faut en aucun cas demander à Scheffer ce qu'on lui doit. Je suis ravi que vous admiriez franchement le génie de Scheffer, et désire beaucoup que vous fassiez bon ménage avec lui et sa femme. Vous savez que sa fille fait de la sculpture, et passe pour une personne distinguée.
Je suis curieux des nouvelles que vous me donnerez de Lamartine' et Girardin^j. N'attendez pas trop de lettres de moi. Je ne pourrai vous écrire que 2 ou 3 fois par semaine — car les enfants et le cousin, sans compter Brendel et tutti quanti^ me mangent horriblement de temps. Je vous bénis — et ne puis vivre et revivre que par vous.
1; Alphonse de L. (1790— 1S69. der franzusiscbe Dichter und Staatsmann.
2 Emile de G. (1S02— SI), der franzusiscbe Publicist. Rédacteur der »Presse«.
Samedi, 25 Août 55.
La question de l'accord de la raison et de la foi a été admirablement envisagé par Pascal. Ce qu'il en dit, aussi bien que la manière dont il le dit, m'a toujours semblé aussi persuasif que concluant. «La foi dit bien ce que les sens ne disent pas, mais jamais le contraire. Elle est au-dessus, mais non pas contre. Si on soumet tout à la raison, notre religion n'aura rien de mystérieux ni de surnaturel — si on choque les principes de la raison, notre religion sera absurde et ridicule.» «La raison, dit S* Augustin, ne se soumettrait jamais, si elle ne jugeait qu'il y a des occasions où elle doit se soumettre. Il est donc juste qu'elle se soumette quand elle juge qu'elle doit se soumettre, et qu'elle ne se soumette pas quand elle juge avec fondement, qu'elle ne doit pas le faire. Mais il fciut prendre garde à ne pas se tromper. » Après Pascal et S*^ Augustin, votre foi est venue sceller mes convictions. Je vous jure qu'il n'y a dans mon cœur nulle place pour les songes creux de l'incrédulité.
Merci de votre lettre de Forbach. Le N° de la Eevue m'est parvenu ce matin, et hier au soir j'ai reçu à la fois vos 2 lettres, de Metz et de Paris. Je ne suis pas trop d'avis que vous fassiez la connaissance de M™** Anceloti), Elle a bien eu quelques succès littéraires; mais à côté de cela, elle a aussi eu quelques «bonheurs», et fait «salon» — deux choses qui ne vous sont pas particulièrement sympathiciues, et pour lesquelles votre tolérance ne s'étend pas très loin. Quant à M"^*^ Reybaud^j, je ne la connais pas. Si je ne me trompe, elle a pour époux l'auteur de Jérôme Paturot à la recherche (fune position sociale. Il ne serait pas impossible que vous rencontriez en eux quelque chose comme une traduction en français du ménage Mundt^). En thèse générale, je n'ai point d'objection contre des relations comme celles de M'°^^ Ancelot
1) u. 2) Pariser Schriftstellerinnen.
3 Theodor Mundt und Louise Miihlbach, schriftstellerndes Ehepaar.
et Reybaud — sans toutefois les croire particulièrement utiles à l'agrément de votre séjour à Paris. Ainsi faites-en ce que bon vous semble. Pour l'appartement de l'hôtel des Princes, il va sans dire que je suis d'avis que vous le gardiez. 40 fr. par jour ne sont pas un écorchement trop criant. Edouard ^) est arrivé hier matin et nous avons passé la soirée tutti quanti à Tiefurt. M"® de Biilow a reyu hier matin une lettre de Hans, qui lui a fait désirer de retourner aussitôt à Berlin. Il n"y a pas d'inconvénient à ce que les fillettes restent seules chez moi. Quand vous reviendrez, je vous raconterai nos histoires familières en détail. En attendant, tâchez de vous arranger à Paris à peu près comme à Berlin — et den rapporter une bonne moisson de souvenirs et de dessins.
Lundi, 27 Août 55.
Votre entente cordiale et artistique avec les Schefler me fait un grandissime plaisir, très chère, seule et unique. Je vous recommande seulement de ne pas leur dire trop de ])ien de moi! Il est dommage que vous ne rencontriez pas Lamartine à Paris — mais j'imagine pourtant que quelque hasard favorable vous aidera à faire sa connaissance. Je vous ai déjà répondu sur M™^® Ancelot et Picybaud. Probablement vous les laisserez sur le second plan, à moins dune circonstance particulière — ce qui est toujours déterminant en ces matières. Par Scheôer vous aurez quelques renseignements artistiques, politiques et littéraires tout à fait excellents. Il est assez considérable et bien vu pour, à son tour, bien considérer et bien voir un certain nombre de personnes et de choses. Parlez-lui, entre autres, de Duban-). Je ne sais quel titre douner à ce personnage. Il a travaillé à la restauration de la S*® Chapelle et dirigé les travaux du cabinet de «paresse étudiée» de M™'' d'Aaroult, rue neuve des Mathurins.
1 Eduard Liszt. Liszt"s Stiefonkel, als Generalprocurator in Wien 1879 gestorben.
2) Franzosischer Architect.
M"^ Lasusse, Hitorff , rarchitecte , si je ne me trompe natif de Cologne et assez lié avec Weyden, pourraient vous intéresser.
Je n'ai pas voulu faire mettre cette lettre à la poste, sans avoir reçu ma manne quotidienne — mais malheureusement aujourd'hui elle ma manqué, et le facteur de la poste ne m'a rien apporté de Paris. Je vous adresserai désormais à Thôtel des Princes. Demain et après-demain, je tâcherai de me débarrasser de mon horrible correspondance, et puis me mettrai à écrire ma Fantaisie sur BACH, pour l'inauguration de Torgue de Merseburg, qui aura lieu le 21 Septembre. Hoffmann m'a assuré que je jouissais à Merseburg d'une estime particulière. Vous ai-je dit que Rellstab était venu me voir? Nous nous sommes quittés en bons amis, malgré la dissidence de nos opinions. Dans quelques jours j'écrirai à M™^ de Biilow et lui expédierai probablement les fillettes, au commencement de la semaine prochaine. Elle m'a promis qu'elle viendrait à leur rencontre, jusqu'à Halle. A Weymar il ne se passe rien de nouveau. Par conséquent je n'ai rien à vous en dire — si ce n'est qu'on vous aime pour le temps et Téternité, in saecula saecuîonim. F. L.
Vous savez quel profond sentiment j'ai gardé de M""® d'Artigaux — ainsi parlez-lui de moi comme bon vous semblera. Tendresses à Magnolette. Piacontez-lui qu'hier entre chien et loup, j'ai appelé Cosima par distraction Magnolette.
Kôsen, 29 Août 55.
Stahr m'a écrit hier pour me prévenir qu'il ne %àendi"ait pas à Weymar, à cause de la maladie de sa première femme — mais que ses deux filles étaient avec lui à Kosen, où il resterait encore jusqu'à ce soir, et que lui ainsi que Fanny Lewald seraient charmés de me revoir. En conséquence de cette invitation très amicale, je suis venu ici ce matin à 11 heures avec le cousin Edouard. Je vous prie beaucoup de ne pas
négliger la consultation que vous aviez l'intention de faire avec M'' Chaumel. Le gendre de Sclieffer a un père extrêmement célèbre comme notabilité médicale — M'^ Marjolin; mais je ne sais s'il est encore de ce bas monde. En ce cas, vous pourriez vous informer si sa spécialité habite les régions du foie. Je suis enchanté que vous fréquentiez les Scheffer, et vous prie occasionnellement de leur faire mes plus sincères, cordiales et respectueuses amitiés. Le portrait de Magnolet sera im chef-d'œuvi'e, j'en suis sûr — mais je ne vois pas pourquoi vous lui feriez mystère de Tintention de Kaulbach. Kietschel, Scheffer, Kaulbach — voilà j'espère de brillantes revanches pom* les séances données à ce pauvre Dosnay! Je suppose que Girardin vous aura écrit, après avoir mis sa carte — sinon il s'entend qu'il faut le laisser reposer S jours. Vous ne me parlez pas dAutrani]. La soirée de M™^ de Pdencourt ne presse pas non plus. N'oubliez pas M'' Lamlein ou Lemmel, son nom commence par un L. Popelin-j ou Scheffer vous mettront sur la voie. Il paraît que c'est un homme de fantaisie.
Les fillettes promènent avec Miss Anderson, qui se monti-e à merveille pour moi et poiu- vous. Avant-hier, elles ont été sans moi au Belvédère, et aujourd'hui elles vont à Ettersburg. De mon côté, j'irai probablement avec Litolff à Eisenach. A la fin de cette semaine, jespère être arrivé au bout de ma correspondance, de manière à pouvoir commencer ma Fugue BACH, pour l'inauguration de Torgue de Merseburg. Il me faudra au moins une douzaine de jours pour mener à bien cette œuvre.
Jeudi 30.
Je ne suis reparti de Kosen que par le dernier train. Stahr est toujours un ti'ès excellent cœur et un esprit d'une distinction qui me plaît. M""^ Fanny est fort vieillie et en-
1) Ein Liszt befreundeter franzSsischer Dichter.
2) Pariser Maler, Schiller Ary Scheffer's.
laidie — mais en revanche, son noiiveau mari a bonne mine. et j'en ai fait compliment à sa femme. Ils vont en France chez les Sabatier-Ungher^), et passeront peut-être par Paris, où Stahr viendra vous voir — mais probablement vous n'y serez plus.
Ne serait-il pas convenable, que vous fassiez la connaissance du C*® de Nieukerke ? 2) Vous savez que Monseigneur avait eu l'idée de lui commander une statue pour Jena, celle de Jean-Frédéric, je crois. Par Delacroix ou même Scheffer, vous pourriez vous mettre en relations avec lui. Dans vos explorations artistiques, il serait à même de vous être agréable.
Pardonnez-moi le décousu de cette lettre. J'ai été 20 fois dérangé ce matin, et voici Selig-CasseP) et Litolff qui marrivent. Je vous baise les deux mains, et vous écrirai après-demain. Merci de vos lettres , qui me sont un doux trésor. Adieu !
Mardi, 4 Septembre 55.
M"" de Monsabré veut bien se charger de vous remetti'e ces quelques lignes, que je vous écris au beau milieu des préparatifs du départ des fillettes. J'ai donné rendez-vous pour aujourd'hui à Merseburg à M™® de Biilow, et conduirai les enfants jusque-là. Edouard part aussi avec nous, et s'en retourne à Vienne. De la sorte je pourrai me remetti'e à travailler après-demain, et commencer «ma fugue» après cette fugue de famille. Vos lettres me sont de beaucoup la meilleure société, et je vous suis sincèrement reconnaissant de trouver le temps de m'écrire aussi souvent. J'espère que dans une dixaine de jours Scheffer aura achevé le portrait de Magne.
1) François Sabatier, franzosischer Schriftsteller, Faust-Ûbersetzer, Gatte der Sangerin Caroline Unger.
2) Director der Pariser Museen.
3) S.-C. gelelirter Talmudist in Erfurt, lateinischer Lehrer der Prinzessin Marie, wirkte nach seinem Ûbertritt zum Protestantismus als Paulus Cassel mit grossem Eifer fiir die christliche Lehre.
La Belgique ne vous retiendra pas plus de 5 ou 6 jours. Bruxelles se sait en 48 heures, et Anvers et Bruges de même. Je compte donc que vous serez de retour vers le 24 de ce mois, et viendrai à votre rencontre pour me suspendre à vos lèvres, eu écoutant tous les merveilleux récits que vous aurez à me faire de votre voyage. En attendant, je vous baise les deux mains, ainsi qu'à Magne, et suis tout à vos pieds.
Je me suis tourmenté l'esprit pour vous envoyer quelque objet de Weymar, et n'ai naturellement rien trouvé — car quand vous êtes absente tout me manque, ju.scpi'aux idées. Merci de votre canne en caoutcliouc. J'en suis ra\'i à l'avance, et la porterai avec une fierté d'Artaban.
Mardi, 4 Septembre 55.
Je vous ai écrit deux mots ce matin, très infiniment chère, que vous portera Samedi ou Dimanche M"" de Monsabré — que vous pourriez sans aucun inconvénient inviter à dîner. A 1 heure ^/2, je conduis les fillettes à Merseburg, où nous trouverons M™** de Biilow qui les remènera à Berlin demain. Probablement je ne reviendrai que demain soir, car les fillettes ne sont pas pressées de me quitter. Samedi et Dimanche j'ai perdu mon temps à Reinhardsbrunn, chez W-' de Gotha, avec Litolfï, qui du reste semble me savoir bon gré du petit sacrifice de temps que je lui ai fait en cette circonstance. J'espère que le ruban ne manquera pas, ce qui sera un point de rattache entre Litolff et moi. Edouard part pour Vienne, par le même train qui nous dépose à Merseburg.
Bravo pour la visite à 9 heures du matin de Scheffer! Je m'arrange très volontiers et de grand cœur de ces démentis ! Voici quelques lignes pour Delacroix. Invitez-le à venir nous voir à Weymar. Il n'est pas impossible qu'il s'y plaise — et nous sera à tous trois inséparablement indivisil)les, très agréable. Peut-être pourrait-on lui arranger un petit atelier,
La M ara, Liszt-Briefe. IV. 17
tel quel. En attendant, envoyez-lui 300 très bons et beaux cigares — en l'assurant qu'il en trouvera probablement de meilleurs ici.
Je vous ai déjà parlé de Nieukerke. Il est possible que vous ayez lieu de lui écrire un billet indispensable, pour voir quelque objet ou chef-d'œu^Te extraordinaire qui se trouverait sous sa garde, comme directeur des musées! On peut s'en rapporter à vous pour trouver le joint, s'il est trouvable. Laissez bouder le Kreutzer ') — mais ne boudez pas le Girardiu. Vous faites bien d'aller chez les Petit 2]. Ils ont toujours été très bons pour moi et les enfants. M™® de Kiencourt ne presse point. Il n'y a qu'à se maintenir au pair avec cette fraction de la société. Avez-vous vu Zéuéide Lubomirska? îv'oubliez de lui faire visite, David le statuaire est-il à Paris, a-t-il exposé ? Etex 3) a fait une grande médaille de moi autrefois. Si vous alliez dans son atelier, vous pourriez la prendre, en l'honneur de votre innombrable collection, à laquelle manque aussi, si je ne me trompe, un petit buste de Mercier. Je suis bien aise que vous alliez à Fontainebleau. C'est la forêt d'Obermann^j. J'en ai gardé un grand souvenir, quoique je n'y ait fait qu'une promenade de 2 heures. Rapportez-moi pour cadeau un bon catalogue de l'exposition, qui me servira de guide-mémoire de vos récits. Dites à l'Infante que je ne l'aime pas «jusqu'à un certain point» seulement, et j'espère qu'elle le sait et le sait bien. Remerciez-la de sa ti'ès bonne petite lettre de ce matin. Tout en vous et par vous. • F. L.
1) Léon K. (1817 — 68;, musikalisclier Kritiker in Paris, Liszt befreundet.
2) Franzosischer General.
3) Bildhauer.
4) Der von Sénancourt iu seinem Eoman »La vallée d'Obermann<î geschilderte Wald. Nach diesem Roman benannte Liszt ein Stiick seiner ï' Années de pèlerinage*.
Demandez à Delacroix la brochure que cite Georges ') et si Georges revient, faites sa connaissance. Au besoin, je vous enverrai un mot pour elle. Ecrivez-moi seulement si elle revient encore à temps.
Les enfants sont encore à TAltenburg, et ne partiront que demain Samedi pour Berlin, avec M™^ de Biilow qui est venue très exactement au rendez-vous que je lui avais donn(' ^fardi dernier à Merseburg, comptant ramener les enfants à Berlin par le train de nuit. En quittant Téglise, Blandine a tellement insisté pour rester encore quelques jours à l'Alteuburg, que je n'ai pas eu le cœur de lui refuser, et elles sont revenues le soir même à Weymar avec M'"® de Biilow. Latour d'Auvergne, qui est toujours d'une parfaite amabilité pour moi, donnera im passeport à ces demoiselles — et demain soir elles coucheront à Berlin.
Je suis bien aise que vous ayez bien pris avec CuchevaP), et vous engage à vous eu tenir au '< Constitutionnel» pour les ((uelques articles que nous aurons peut-être la fantaisie de publier dans les années à venir. Ce journal marche en première ligne depuis une douzaine d'années, et quoique je conserve un certain faible pour Girardiu, je ne me sens guère l'envie de forcer les colonnes de ses feuilletons. Ses anciennes relations avec M'"° d'Agoult pourraient aussi contriliuer à entretenir quelque gêne entre nous. Je ne sais si vous lui avez montré les Bohémiens'^). En tout cas, je crois qu il faudra opter entre le Constitutionnel et la Presse. Pour le moment, le Constitutionnel m'arrangerait parfaitement, si l'on veut bien s'y arranger de moi.
Si vous revoyez Verdi, dites-lui que ses due Foscari seront représentés ici pour la fête de M'"" la Grande-duchesse, S Avril. C'est un ouvrage favori de Son Altesse Royale; elle l'a
1) Georges Sand.
2) Cucheval-Clarigny, Àsthetiker, Rédacteur des »Constitutionnel*.
:<) Das Manuscript zu Liszt's Buch: >Le8 Bohémiens et leur musique*, in deutscher Ubersetzung Ges. Schriften VI.
beaucoup govité h Rome — et nous sommes convenus hier avec Beaulieu qu'on les donnerait cette saison.
Bravo encore pour Gudin^), et M™® du Gudin. Vous et l'Infante faites des merveilles, ce qui ne peut plus me surprendre. Mais pourquoi ne voulez-vous pas poser quelques heures à Sclieffer? S'il a eu l'idée de faire ce portrait, je vous engage beaucoup et vous prie même de le prendre au mot. Schefter pourrait faire ce portrait soit pour moi, soit pour Magne , à laquelle j'écris deux mots ci-joint, et qui devrait ce me semble se charger de réentamer cette petite négociation artistico-diplomatique. N'écartez pas cette idée et ne repoussez pas ma prière, je vous en supplie. Imaginez que M^' Ingres 2), d'après ce que me raconte Blandine, a fait payer 18 000 fr. son portrait de la D^^"^ de Broglie. A ce compte M'' Scheffer peint gratis!
Vous faites bien de voir Chasles. Mickiewicz^j est-il à Paris? Informez-vous en, et dans le cas affirmatif, écrivez-lui quelques lignes en polonais. J'attends votre réponse sur M'"® Sand, pour vous envoyer deux mots à son adresse. Sainte- Beuve 4) serait peut-être raccrochable par quelque bout. Voyez si vous en avez le loisir. Bury^) a fait un long article sur la Ristori*^) dans la Bévue des Deux-Mondes du 15 Août. Le moment serait peut-être venu pour lui faire savoir que vous êtes à Paris. Du reste, si vous ne le faites pas, je n'y trouverai rien à redire. Voici encore une lettre de Baschet, à laquelle je réponds par l'envoi du volume des Années de pèlerinage.
A vous F. L.
7 Septembre, Vendredi 55.
1) Théodore G. (1802—80), der franzOsische Marinemaler.
2) Franzosischer Ilistorienmaler (1781—1867).
3) Der polnische Dichter.
4) Charles Augustin S.-B. (1804—69), der franzîjsische Schriftsteller und Kritiker.
5) Blaze de Bury, Musikschriftsteller (1813— 88K
6) Die grosse italienische Tragodin.
isr.
Samedi, S Septembre 55.
Je ne sais faire autre chose que vous écrire, très infiniment clicre. Je voulais laisser passer quelques jours et expédier une demi-douzaine de lettres qui me pressent depuis deux semaines — mais voici qu'en me remettant à mon bureau, je recommence par instinct et habitude à vous écrire de nouveau. Je me dis qu'après tout «une seule chose m'est nécessaire > — et cherche à oublier toutes les autres pour cette seule, qui est à la fois mou idéal et ma réalité, mon espérance et ma joie.
Les fillettes sont parties à l heure '2 avec M'"'' de Biilow et nous sommes convenus qu'elles m'écriraient tous les 15 jours, tantôt l'une, tantôt l'autre. Daniel attendra votre retour, et ne retournera à Paris que les premiers jours d'Octobre. Au sujet de l'invitation de M"^® Gudin, je vous réponds que cela ne peut pas faire question pour moi, et que vous ferez bien d'accepter. Tout grand talent est né gentilhomme, et lors même qu'il lui arriverait de gâter ou de compromettre sa noblesse d'origine par une gentilhommerie d'emprunt, jusqu'à friser le bourgeois ou le ridicule — il lui resterait toujours assez de sa race première, pour couvrir les défauts des circonstances. Voyez donc les Gudin, et passez par-dessus leur bricabracologie. Autant qu'il m'en souvient, ^I'"*^ Gudin est de bonne naissance. Quoique la vogue des tableaux de Gudin ait beaucoup baissé ces 10 dernières années, il suffit que vous fassiez cas de son talent, pour (lue selon toute apparence, vous vous arrangiez à merveille avec lui. Je vous ai répondu hier sur Cucheval et Girardiu. Ne voulez-vous pas voir Sainte Beuve ? Denis 'j pourrait peut-être vous servir dintcrmédiaire. Si Alexandre a la médaille d'or, je ne suis pas pressé de lui rémunérer le travail qu'il a fait en mon honneur. Toutefois je tiens à garder de bonnes relations avec lui —
1) Ferdinand D., franzosîscher Schriftsteller.
mais sans < engagement» aucun de ma part. Informez-vous occasionnellement de ce que c'est que «l'harmonichord» de Debain, le rival d'Alexandre. Quant au claviharpe, je crois qu'il faut y renoncer, à moins que Dietz *) ne veuille le construire, comme il me l'avait promis.
En fait de nouveaux arrivés à Weymar, je \ous nommerai Johanna Wagner avec papa et maman et llalmcl de Dresde, (|ui regrette beaucoup de vous manquer. Bonsoir, très chère — prenez vos plaisirs de Paris eu bonne patience. Si cela peut vous consoler de vos ennuis, sachez bien que les miens n'out pas été moindres toute cette quinzaine, où il m'a été littéralement impossible de rien faire.
Tout à vos pieds. F. L.
Dimauche, 9 Septembre, 3 heures.
Hahnel et Preller ont déjeuné avec moi. On a beaucoup causé d'art en général et en particulier. Hahnel a été comme de coutume spirituel, mordant et instructif. Preller est de nouveau revenu sur le chapitre des tableaux de Wiertz^j à Bruxelles; il en a fait un énorme éloge, à l'eucontre du scepticisme de Hahnel. Quand vous passerez à Bruxelles, il faut que vous alliez voir l'atelier de Wiertz, qui n'est qu'à une petite distance de la ville. Vous devez voir en particulier son tableau de la croix portée au Ciel par une légion d'anges, tandis que de l'autre côté les démons ne pouvant supporter ce spectacle, sont précipités dans l'abîme. AViertz est à ce qu'il paraît un très pauvre diable, gagnaut son pain quotidien moyennant quelques portraits, et que ses collègues prennent à tâche de déclarer fou. Ne l'oubliez pas, à votre retour.
Riencourt, qui chasse toujours sur les terres de Chaulin, est venu me voir tout à l'heure. Il m'a recommandé l'hôtel de Flandre à Bruxelles, qui est connu aussi comme un des
1) Erfinder der Clavierharfe.
2] Anton Josef W. (1806 — 65], belgischer Historienmaler.
meilleurs. C'est une très ancienne maison , dont la bonne réputation s'est toujours maintenue. Sauf meilleur avis, je vous engage à y loger.
Lundi matin.
La Grande-duchesse Marie est revenue hier par le train de 11 heures, ainsi que M"" PJese. Le Grand-duc est attendu à la fin de la semaine à Wilhelmsthal. La Grande-duchesse Marie s'est installée au Belvédère, et se porte à merveille. J'ai appris ces nouvelles chez la Sabinin '), où j'ai passé la soirée d'hier avec Johanna Wagner, qui a clianté plusieurs Lieder de Schubert.
Je me réjouis beaucoup de ce que vous appelez vos 'infamies» artistiques et vous fais mon compliment de l'agréable résultat de votre visite à Horace-) — qui se traduira aussi, je présume, par quelque beau dessin "pour le portefeuille de Magne. Horace n'est pas sans quelque analogie avec Auber — avec cette différence qu'il a fait plus d'une "Muette de Porticiy. Par sa productivité, il se rapproche aussi un peu de Dumas. Son esprit et son pinceau sont éminemment français. Il attrape souvent l'effet avant d'y viser — ce qui est plutôt une «manière:) qu'un défaut. Je ne comprends guère comment vous faites pour ne pas dire à Scheffer que vous voyez Delacroix et Horace. Je vous engage à ne pas outrer cette méthode de cachotteries, car elle peut jouer de mauvais tours. Je vous ai répondu affirmativement hier pour Gudin. Si vous n'aviez pas tant de choses à voir, je vous aurais donné un mot pour Michelet^), Quinet^), etc. Mais vous n'auriez guère le temps de cultiver cette fraction de beaux esprits, aussi pleins d'antagonismes que les Raphaëls et les
1^ Martha Sabinin, Schiilerin Liszt's. Tochter des griechischen Propstes in AVeimar.
2) Horace Vernet, der beriilimte franzosische Maler (1789—1863;.
'i] Jules j\r., franzosischer Historiker (1798 — 1874).
4) Edgar C^ (1803—75, franzosischer Dichter und Schriftsteller.
Michel-Anges contomponiins. Si vous réussissiez à coUoquer soit le Jhrlioz^), soit les Bohémiens à Clarigny, j'en serais content. Le Constitutionnel me convient parfaitement, en ce moment — à moins que vous ne trouviez plus d'avantage à vous entendre avec Girardin, qui se sera probablement laissé prendre à quelque méfiance et aura cru pressentir, très à tort, quelque anguille peu digérable sous roche. Vous verrez s'il y a lieu de le rappeler avant votre départ. Voici un billet pour M"® Sand, "-ad libitum ■>. J'avais compris qu'elle n'était pas à Paris, sans quoi je vous l'aurais envoyé depuis longtemps, car je désirerais que vous la vissiez. Elle vaut en tout cas beaucoup mieux que la plupart de ceux qui en médisent. Demain j'écrirai à M"'^ Érard^).
Belloni fera sagement de quitter les Escudier, et de renoncer à son imaginative en matière d'affaires — car il est d'une part trop honnête homme, et de l'autre n'a pas les reins assez solides pour se permettre certaines fantaisies. Il va sans dire que je ferai tout ce que je pourrai pour le servir. Litolff, qui a envie de parvenir à tout prix, désirerait entrer en relations avec Belloni — et il ne serait pas impossible, que celuici ne s'en arrangeât assez bien. «Voici pour le moment», très uniquement et infiniment chère. Vos lettres sont mes seules joies — et je ne pourrai jamais assez vous dire combien je vous aime et vous bénis.
Mardi, il Septembre 55.
Voici deux lignes pour M'"" Érard, lesquelles je vous prie de lui remettre ou faire parvenir par Belloni. Une heure avant que votre dépêche télégraphique me fût parvenue, je vous avais expédié la lettre pour Piffoël •*) — en la mettant moimême à la poste. Je reçois votre lettre d'avant-hier, et vous remercie pour votre ennui de < voir», et votre besoin de «re-
1) Liszt's Berlioz-Artikel.
2) Wittwe des beriihmten Pariser Clavierbauers.
3) Georges Sand nannte sich auf ihrer Schweizer Reise Piffoël.
voir» que je «réciproque» ai fort. J'espère que Seheffer aura fini avec cette semaine, et que peut-être Dimanche en huit, 23 Septembre, vous serez de retour ici. Vous me trouverez un peu honteux du peu que j'ai fait durant votre absence — mais il n'}^ avait vraiment pas mo^^en de travailler pendant que les enfants, le cousin et M""® de Biilow étaient à l'Altenburg. Ces trois derniers jours je n'ai fait qu'écrire des lettres, ce qui est un affreux travail pour moi, comme vous savez. Latour d'A. qui sort de chez moi, m'a déjà plusieurs fois chargé de ses compliments pour vous. Sa femme s'en va ... . pour un long voyage, je crains! On ne distingue plus le son de sa voix, quand elle parle. Latour a connu Horace Vernet à Rome et n'en fait qu'un assez médiocre cas personnel. En revanche, il semble me prendre en goût, et a été vi-aiment charmant à l'occasion du passeport des fillettes. N'oubliez pas Janin. Il a été trop de mes amis, pour que vous puissiez vous dispenser de le voir — en gardant la mesure nécessaire, s'entend. Pour moi, je vous aime sans mesure aucune — en conséquence, je vous dispense do me revoir, avant une quinzaine de jours. Il vous faudra bien 4 ou 5 jours de Belgique^ et je vous demande beaucoup de ne pas négliger cette occasion de voir Anvers et Bruges — mais surtout Anvers, dont Seheffer lui-même vous dira merveille. Miss Andersen se chagrine un peu de ce que Maguolet ne lui écrit pas.
Jeudi, 13 Septembre 55.
La poste est bien boiteuse, très chère. Ce n'est que ce matin que je recois votre lettre datée du Lundi avec le récit du dîner de Seheffer. Le petit contretemps de votre visite manquée chez Caroline n'a rien de fâcheux et vous avez bien fait de n'abandonner ni la visite de congé de Delacroix, ni le dîner de Seheffer. Je suis ravi que Delacroix vous ait donné le dessin de Hamlet, et lui écrirai deux mots de remercîment après votre retour.
Je sais d'expérience combien il est difficile, pour ne pas
dire impossible, de mener de front à Paris les connaissanecs, les curiosités, les amitiés, les petits intérêts, les menues obligations, etc. Bon gré, mal gré on est forcé d'opter. C'est ce qui m'a fait mettre de côté les «hommes sérieux», comme disait M™® d'Agoult — lesquels ne me servaient de rien, dans les données de ma position d'alors. Pour vous, je vous engage à faire prévaloir l'art, et les artistes par-dessus tout le reste. Ne diplomatisez pas trop avec Scheffer au sujet de Kaulbacli et Delacroix. Maintenez aussi, si faire se peut, vos relations avec Horace et Gudin. J'espère que vous prendrez bien avec Nieukerke^ que je crois un parfait «gentleman». Q.uant à Georges, je ne sais quelle mine elle vous fera. Elle se cabre aisément. Si par hasard, la lettre que je vous ai envoyée avant-hier s'était perdue, je vous joins ici un double que vous jetterez au feu si, comme il est plus que probable, vous avez déjà fait remettre la première. L'important c'est que Magnolet ne s'ennuie pas. Elle en aura bien le temps durant tout l'hiver à Weymar. N'abrégez donc pas son séjour à Paris, et tant que bon Dieu vous laissera quelques bons petits écus — dépensez-les pour son agrément. C'est un capital très bien placé. Pourquoi ne me reparlez-vous pas de votre portrait? J'en récrirai à Magnolet demain.
Mardi, 18 Septembre 55.
Je suis charmé de votre séjour à Paris, et il me semble que vous vous y prenez à merveille dans toutes vos relations. Le dîner Girardin m'est très agréable et je vous approuve de ne faire aucune simagrée à l'endroit de Georges. Nous causerons de l'usage qu'il y aura à faire des bonnes dispositions de Girardin et de Clarigny. L'important, c'est que ces bonnes dispositions existent, grâce à votre intermédiaire. Sous ce rapport comme sous tant d'autres, vous me rendez très véritablement service à Paris, comme à Weymar. Aussi vous demanderai-je de prolonger votre absence d'une huitaine de jours, et vous prie de considérer comme non avenue mon in-
vitation d'avant-hier, de nous retrouver à Merseburg le 2 G. Si vous êtes de retour ici le 1*^- Octobre, c'est tout ce qu'il faut, et vous avez parfaitement raison de vouloir ajouter le «paraphe» à votre expédition de Paris. Il est bon d'ailleurs que par cette occasion vous voyiez Bruxelles et Anvers au moins. Le peintre de Preller s'api)clle AViertz et non Wappers — qui est une célébrité de l'école belote commençant aussi par un W.
Je n'ai rien de nouveau à vous mander de Weymar, si ce n'est que Daniel se conduit assez bien, et prend des leçons de danse chez Voss. M"*' Spohr, actuellement C^^" Sauerma, a dîné avec Roquette et Otto Wigand aujourd'hui à l'Altenburg. Ce soir j'ai promis aux Genast de souper chez eux. J'ai fait l'arrangement de piano de mou Psaume, et suis en train d'y ajouter les nuances, ce qui est un travail de plusieurs jours. Après quoi je l'enverrai à Ilans pour qu'il le fasse copier par Conradi, qui est dans la plus complète débine. J'ai accepté de diriger le 5'"^ des 6 concerts que donnera Stern cet hiver à Berlin. L'annonce en est déjà dans les journaux. Au mois d'Octobre, j'irai probal)lement pour 3 ou 4 jours à Brunswick, où l'on exécutera également un ou deux de mes poëmes symphoniques.
Faites mes amitiés à Stahr. Je ne vois pas d'inconvénient à ce que vous voyiez Heine ^). Mettez-y seulement la mesure voulue, car à côté de son grand talent il y a du Juif et du folliculaire en lui. Avez-vous retrouv(î Gathy? Expliquez l'enNoi (pie je lui ai fait de la biographie Bussenius^]. C'est un homme parfaitement recommandable, et de beaucoup d'instruction. M'" Naudet m'est aussi connu par une très solide et excellente réputation, et je pense que vous trouverez plaisir à causer avec lui. Votre billet à Da\dd'^j est parfait. Jespère qu'il reviendra de la campagne avant votre départ — item
1) Heinrich H., der Dichter 1797— 1S56). 2 B. gab eine Anzalil kleiner Musikerbiographien heraus. darunter auch eine Liszt's.
3) Jean David d Angers, franzusischer Bildhauer (h 1856).
pour Nieukerke, et vous engage beaucoup à faire leur connaissance. La Bury ') fait bien dans le groupe ainsi (pie Fétis. A propos, Meyerbeer ne serait-il pas à Paris? Dans ce cas, il faut que vous le voyiez. Je demanderai au Grandduc de l'inviter à Weymar cet hiver. Merci un million de fois, chère adorable, de vos ))ounes lettres. Elles sont le seul rayon de lumière dans mon existence actuelle — mais cela me suffit, et me comble. Je récrirai à ]Magnolette; diteslui de rester tant que cela lui plaira à Paris. Tout à vos pieds.
Jeudi, 20 Septembre 55.
Vous avez très bien fait d'aller chez Georges. Votre rencontre au dîner de Girardin en sera d'autant plus agréable. J'approuve aussi votre visite à Heine, quoique l'idée ne m'en serait pas venue d'abord. Pour la Stahr, il faut la colloquer avec Fétis pour chanter un duo d'humanisme >. L'aventure du dîner Bury en l'honneur de Villemain^) n'a guère d'inconvénient — et j'en aurai pour un mois au moins de «votre dessert d'anecdotes». Tâchez de bien parapher avec Scheffer, auquel je tiens.
Chartres et Bourges sont d'excellentes idées. J'ai beaucoup rêvassé dans cette cathédrale de Bourges, et vous m'y retrouverez, j'en suis sûr. Mais surtout ne manquez pas le musée d'Anvers, et n'oubliez pas Wiertz à Bruxelles, sans le confondre avec Wappers.
Merci de vos bonnes emplettes. Je me fais des imaginations merveilleuses du porte-cigares — et aussi de la canne en caoutchouc, qui sera mon cadeau du 22 Octobre. Je vous envoie un programme de Stern, dont les journaux intéressants auront à s'occuper particulièrement. D'après ce que Stern m'écrit, le 5""® concert aura lieu au mois de Décembre. Je tâcherai d'y faire exécuter mon Psaume, et pour vous
1) Frau des Musikkritikers, Romanschriftstellerin.
2) Abel V., franzosischer Literarhistoriker (1790—1870).
faire plaisir, vous dirai que quatre morceaux du programme seront de ma composition. Après-demain, j^enverrai le Psaume à Berlin, pour que Conradi le copie de suite. Il m'a été impossible de travailler à autre chose tout ce temps, ce qui me rend d'une humeur insoutenable.
Merci 1000 et 1000 fois de vos bonnes, douces, tendres et parfaites lettres, qui sont ma manne quotidienne. J'attends avec impatience l'heure de la poste de l'après-midi — et vais au devant du vieux facteur! F. L.
Ce papier m'a été donné par Nabich'j, qui l'a rapporté de Londres.
Vendredi, 21 Septembre, 10 heures du matin.
J'ai toujours oublié de vous parler de S*^ Ouen à Rouen, très chère, et vous engage beaucoup à ajouter encore cette cathédrale à votre liste. La distance de Paris à Rouen ne doit pas être de plus de 3 heures, et je suis persuadé que vous ne regretterez pas ce petit dérangement. Victor Hugo avait une grande prédilection pour S' Ouen, et en disait des merveilles.
Vitzthum, avant de partir pour la campagne, m'a envoyé la lettre ci-jointe pour Berlioz. J'écrirai à Berlioz au premier moment que j'aurai de libre — aussitôt mon Psaume expédié à Berlin. En attendant, chargez-vous de la missive de Vitzthum, et de mes très constantes et vives amitiés pour lui. La Grande-duchesse accepte avec plaisir sa dédicace — et je tâcherai d'obtenir une belle représentation de Cdlini dans le courant de l'hiver.
Je vous ai écrit hier ma pleine approbation de la visite à Georges et du dîner de Blaze dans les données et réserves existantes. Peut-être rencontrerez-vous cliez Girardin Eugène Pelletau, auteur de la Frofession de foi du 19""^ siècle, et
1) Posauueuvirtuos. damais in Weimar.
Théophile Gautier'). Permettez - moi de vous recommander encore de ne pas dire trop de bien de moi — de peur de manquer d'une part à la vérité, et de l'autre de choquer mes amis!
J'ai fait votre commission hier soir à Latour dA., qui mettra le plus aimable empressement à vous obliger officiellement et personnellement. Il déménage aujourd'hui, et Dimanche je dînerai chez lui avec Kamienski'^). Celui-ci figure dans la liste des étrangers du Journal de Weymar comme Stdne Durchlaucht der Fier si Kamienski.
Arrangez avec Magnolet ce petit voyage de Rouen en l'honneur de S* Ouen. Il y a aussi une belle église-cathédrale, tout à côté. Je vous envoie toutes mes tendresses.
Mardi prochain j irai à Merseburg, et y resterai jusqu'à Mercredi soir. Sascha Winterberger fera furore avec la Fugue du Prophète. J'ai dit à Miss Anderson que je vous attendais le 1®'' ou le 2 Octobre, au plus tard, car la Belgique ne vous prendra guère du temps. Il n'y a que peu de choses à y voir — et Wiertz! D'Anvers à Weymar vous pouvez venir en droite ligne par Cassel, je crois, ce qui sera le plus court. Si vous voulez vous reposer à Cassel, faites demander WJLwlauf, secrétaire de la Légation d'Autriche. Visitez avec lui une très belle galerie de tableaux, au château, je crois; elle pourrait vous intéresser comme finale ou coda de vos pèlerinages artistiques. Eu prenant le chemin de Cassel, vous ne passez pas par Cologne — ce qui vous est indifférent, je suppose.
Dimanche, 5 heures Y2- Vos deux lettres de Jeudi et Vendredi me parviennent à la fois. Je n'ai qu'une minute pour vous répondre — mais incessamment
1) Franz osischer Dichter und Kritiker (1811 — 72).
2) Ein junger polniscber Anverwandter der Furstin.
mon âme vole à toi, Tantôt comme un encens, tantôt comme un orage!
Soyez donc bénie, comme vous êtes aimée! Merci, merci (le votre fleur — nous l'ajouterons à la feuille de chêne d'Eisenacli, d'il y a quatre ans. J'ai déjà écrit à Magnolet que j'étais plutôt d'avis de prolonger que de raccourcir votre séjour à Paris. L'argent que vous y dépensez, est parfaitement employé. Je regrette un peu que vous manquiez le dîner Bury, avec Villemain et Cousin i) — peut-être cela s'arrangera -t -il encore. A partir de demain, je ne sais plus où vous adresser. Tâchez de voir S' Ouen. Bruxelles et Anvers ne vous prendi'ont que 2 ou 3 jours au plus. Si vous ne vous arrêtez pas en chemin, vous pouvez être de retour dans une huitaine de jours, en restant à Paris jusqu'à Jeudi.
Votre lettre à Rossini est charmante. Celles de Georges et Emile m'ont fait grand plaisir. Après-demain je vais à Merseburg, et ne serai de retour ici que Jeudi matin. Je ne sais si cette lettre vous parviendra encore — mais votre Heur m'a fait une telle joie à l'âme, que je ne puis faire autrement que vous écrire, et rester à genoux devant vous.
24 Septembre 5.').
Puisque vous ne partez que Jeudi , ces lignes vous parviendront encore, très chère — mais ce seront probablement les dernières que vous aurez de moi à ce voyage. Demain à midi, je pars pour Merseburg, et je ne recevrai votre lettre de demain qu'après-demain dans la soirée seulement. Je suppose que vous exagérez le i-mancando^ du dîner Girardin — et qu'il aura été pour sa part très satisfait de lui et de sa société. Son billet est à merveille. J'en connais de lui qui sont moins tendres, écrits à des personnes pour les(iuelles il avait pourtant de grandes tendresses. Les Bohémiens feront
1) Victor C, franzUsischer Philosoph (1792 — 1S6S).
un bel effet à la Presse, et je vous applaudis d'avoir si bien réussi à les lui faire accepter. Il faudra se soumettre, sans trop chicaner, aux coupures de la Revue Constitutionnelle. Pour ne pas perdre de temps, vous pourriez en charger Berlioz luimême — car ce qui m'importe avant tout, c'est que lui soit content de ce travail. Peut-être ferez-vous bien de rester jusqu'à Samedi, pour tirer au clair l'article de la Revue Constitutionnelle.
Le dîner Bury se sera probablement arrangé , et vous aurez à vous régaler des assaisonnements philosophiques et littéraires des deux ex-Grands-Maîtres de l'université et ministres de l'instruction publique.
J'attends votre retour, comme une terre sèche attend la rosée du ciel. J'ai envoyé hier à Hans mon Psaume pour être copié par Conradi , et le progamme que je propose à Stern : Les Préludes., Ave Maria, Concerto, exécuté par Hans, Tasse^ Psaume.
Vous faites parfaitement de ne pas négliger Meyerbeer — et la curiosité de voir Rossini est aussi de bon goût.
Lundi, 15 Octobre 55, Brunswick, 8 heures du soir.
Bonsoir, très chère unique. Je suis arrivé sans aucun accident, à 5 heures du matin. Après avoir dormi 3 heures, j'ai pris mes petits arrangements de concert avec Abt^) et Litolff jusqu'à 10 heures, qui était l'heure fixée pour la répétition du quatuor. Les musiciens paraissent parfaitement disposés à mon égard, et il m'a été aisé de conserver la plus parfaite mesure de politesse et de savoir-vivi-e. A 2 heures, on a dîné chez Litolff avec Kamienski, après quoi Litolff m'a rejoué admirablement mon Concerto, qu'il compte produire
1) Nach Ptiickkehr der Fiirstin ans Paris brachte Liszt einige seiner Compositionen in Braunschweig zur Auffuhrung.
2) Franz A. (1819—85), Braunschweiger Hofcapellmeister.
après-demain dans un cercle choisi, en attendant qu'il l'exécute plus tard en public. De 5 à 8 heures, nous avons fait quelques visites, entre autres à Griepenkerl, qui est plus à son avantage à Brunswick qu'à Weymar. Kamienski a été au théâtre, et reviendra tout à l'heure souper avec nous. Demain de 10 à l heure, nous aurons de nouveau répétition, avec les instruments à vent, de \' Orphée^), et du Prométhée'^], et Mercredi et Jeudi de même. Je compte sur une très belle exécution. II est question d'un grand souper après le concert, à la manière de celui (^u'on avait arrangé pour Berlioz. Le Mécène de Litolff, Schade, nous a invités pour demain à dîner, et les jours suivants ne laisseront pas d'être pris par d'autres personnes.
Joachim est à Diisseldorf, et a écrit à Litolff ses regrets de ne pas revoir en ce moment cden vîelgeehrten Freimd». Franz avec lequel j'ai passé deux heures hier en chemin de fer, est charmé de la promesse que je lui ai faite que son article serait prêt dans une quinzaine de jours '^). Il remplira naturellement avec empressement les rul)riques, laissées vides sur le petit manuscrit autographe que j ai laissé entre ses mains.
Voilà «pour le moment» , très chère et unique — et je demeure pour l'éternité votre. Mille tendresses à bon Magnolet, que je prie de ne pas oublier son Fainéant. Aussitôt que la partition de l'Ouverture des Francs-Jupes de Berlioz nous sera parvenue à Weymar, veuillez l'envoyer de suite à Hans, Wilhelmstrasse S6, Berlin. Si Jeudi elle n'était pas encore arrivée^ écrivez-le moi, car dans ce cas, pour plus de sûreté, j'emprunterais l'exemplaire de Griepenkerl.
Mardi, 16 Octobre 55.
Nos répétitions continuent d'aller bon train, et mon amitié avec Litolff marche de même à merveille. Il n'y a rien de
1) XL. 2) Symphonische Diclitungen Liszt's. 3j Ges. Schriften IV.
La Mura, Liszt-Briefe. IV. 18
tel que les gens d'un véritable talent pour bien s'entendre entre eux. Ma journée est très prise, comme vous imaginez — mais comme c'est mon ancien genre de vie, je m'y retrouve très naturellement. Le Duc est par hasard à Brunswick, mais un tant soit peu malade, me dit-on. Il est probable que je ne le verrai point, car il ne s'occupe aucunement des choses qui m'intéressent ici. Demain je passerai un bout de soirée avec deux de ses ministres, et j'ai mis une carte chez le Watzdorf du lieu, que je connais d'ancienne date comme un homme parfaitement aimable et distingué. Du reste, j'aperçois de plus en plus clairement, combien c'est un triste métier en ce monde — d'avoir des idées qui ne sont pas celles de tout le monde, et à quel point la position d'un musicien de mon espèce est pénible. Quoiqu'il en advienne, je tâcherai de faire ce que je dois! Bon Dieu a été trop bon pour moi, en vous donnant à moi — tout le reste ne m'importe guère !
Voici deux lettres de Hans et de Joachim. J'y joins un programme esthétique du premier concert de Stern à Berlin. Veuillez me faire le plaisir de le communiquer à Pohl, qui désirait le connaître et me l'a demandé plusieurs fois.
Ne vous inquiétez pas du choléra à Brunswick. Tout le monde ici mange des fruits crus, et Kamienski a déclaré qu'il donnerait au moins une douzaine de cas de choléra pour une grappe de raisin. Toutefois je remplis la promesse que je vous ai faite, et m'abstiens de salade, etc. En revanche, «petit cognac» est ordonné, comme préservatif du choléra — mais je n'eu abuse guère non plus, et m'en tiens à ma petite portion congrue de Weymar. Aussi je me porte à merveille, et tout le monde me trouve excellente mine. Je ne vous écrirai probablement pas demain, mais aussitôt le dernier accord du concert terminé, je vous en rendrai compte. Bon gré, mal gré, je deviens un homme «fort sérieux» — il faut donc que j'en accepte le sort, avec ses chances et conséquences! Ce qu'il y a de certain, c'est que je vous aime très sérieusement — avec adoration. F. L.
Kamienski fait toujours très bonne contenance^ et se trouve assez bien de son séjour ici.
IS Octobre, 9 lieures du soir.
•T'ai lieu d'être content, de l'exécution principalement, et aussi des dispositions à demi bienveillantes, à demi réservées du public. Si je ne me trompe, c'est quelque chose comme un succès sérieux — c'est-à-dire de ces succès où l'individu ou l'œuvre s'impose de fait, comme quelque chose de quasi inévitable. Avec 2 ou 3 années de patience, je crois que je viendrai à bout de ce qu'il me faut.
Je n'ai pas voulu tarder à vous dire que vous n'aurez point de baume à tenir en réserve pour mes blessures d'amourpropre, et que je soupire après mes pénates. Samedi à 1 0 heures Y2 j'arriverai sûrement et vous raconterai plus au long mes faits et gestes de Brunswick. Pour maintenant, il faut que je vous ({uitte pour me rendre à un grand souper, arrangé en mon honneur. Plus tard, il n'y aura plus le temps de jeter quelques lignes à la poste. Au revoir, très uniquement chère, et inliniment douce et bonne! Tendresses à Maguolet.
8 heures du matin. Lundi.
[Berlin, 25. Nov. 1855.]
La matiualité est décidément dans l'atmosphère de Berlin, car depuis une heure je suis sur pied, réveillant Henri'-), comptant mes parties d'orchestre, prenant petit café, songeant à vous et vous aimant. Du reste, il est à prévoir que j'aurai peu le loisir de songer ici, et ma correspondance prendra naturellement les allures de bulletin. Pour commencer^ voici celui d'hier soir. Grâce à l'obligeance du conducteur du chemin de fer, qui m'a favorisé d'une lanterne, je suis arrivé ici en lisant une centaine de pages du livre de Lewy, et sans autre
1) Die bevorstehende Aufflihrung seiner Compositionen in Jul. Stern's Concert batte Liszt nach Berlin gefiihrt.
2) Diener der Altenburg.
incident :i 9 heures ^2 à peu près. Au débarcadère se trouvaient une douzaine de personnes qui formeront le fond de mon auditoire et de ma société durant ces 15 jours — Hans, Stern, KroU, Jaelli), Elilert, Bock '-2), Hahn3), Laub, etc. A Thôtel^ Marx et Dorn'*) sont venus me voir aussitôt. Pour faire diversion, j'ai demandé à Tausig de jouer sur le champ la Polonaise de Chopin. La bonne venue souhaitée et quelques phrases échangées, mon salon s'est désempli vers 11 h. et je n'ai retenu que Haus et Stern avec lesquels j'ai causé à fond de nos «moutous'> de concert. Les dispositions sont excellentes à mou égard, et Stern — qui n'est pas un faiseur de promesses en l'air — me promet G ou 7 répétitions au besoin, 10 premiers violons, 5 contrebasses, etc. — enfin le tout au plus satisfaisant complet. Demain Mardi nous aurons la première répétition de quatuor à 2 heures, et répétition du chœur à 4 heures. Le soir on donne les Huguenots^ Jeudi, les Nibelunge)i^]j Vendredi, le Lac des Fées, et Dimanche, Olymjne de Spoutini. J'irai probablement à toutes ces représentations.
Vers minuit est arrivé Joachim, s'excusant de ne pas être venu au-devant de moi au cliemiu de fer — Armgarf*) était venue passer seulement quelques heures ici , et lui tenait à la voir. Sa mère se trouve à sa terre à quelques lieues de Berlin et Armgart y retourne, je crois, aujourd'hui. L'Ouverture de Henri IV de Shakespeare de Joachim, a fait ce qu'on nomme un four très complet, à ce qu'il paraît, et je ne sais à quel point ses très grands et légitimes succès de virtuose le dédommagent de l'injustice des critiques — qui opposent une certaine fin de non recevoir à ses compositions. Pour ma part, je l'ai fortement engagé à ne pas s'en préoccuper,
1) Alfred Jaell, der Pianist (1S32— 82).
2) Der Berliner Musikverieger war zugleich Herausgeber der »Neneii Berliner Musikzeitung*.
3j Wol Albert IL. Musikschriftsteller und Dirigent ;182S— 80).
4) Heinrich D. (1804 — 92), Hofcapellmeister in Berlin.
5) Oper von Dorn, 1S54 von Liszt in Weimar aufgefiihrt. tj, Tocliter Bettina"s von Arnim, spatere Griifin Flemming.
et à travailler sans relâche — selon que le vent de sa fantaisie le poussera. S'il ne se laisse pas trop «enamérer» par l'opposition qu'il rencontre, je suis convaincu qu'il fera de très belles choses, car c'est un lunsicieri de haute taille et de grande valeur. Plus que tout autre il est appelé à continuer Schumann — ce qui est peut-être une tâche assez ingrate, mais noble, et par cela enviable. Vers 1 heure, j'ai reconduit Joachim en Droschke chez lui. 11 est reparti ce matin pour Hanovre, et donnera un concert avec M""® Schumann à Leipzig, le 6 Décembre. 11 compte passer le restant de l'hiver à Hanovre, où il dirigera les S concerts de la chapelle. Il a refusé l'invitation de Vienne, et semble très fatigué de ses courses de virtuose — ce que je comprends à merveille. Probablement il viendra à Weymar, après Pâques. Il m'a aussi engagé à faire entendre quelques-unes de mes compositions au second concert de la cliapelle à Hanovre — mais «j'ai ajourné» cet honneur, et lui ai dit que je viendrai lui refaire une visite de 2 ou 3 jours occasionnellement.
Vers 2 heures du matin, j'ai jeté Hans à sa porte de la Wilhelmstrasse. Il }' avait encore de la lumière, mais je ne suis pas monté, et me présenterai seulement ce matin vers 10 heures à «ces demoiselles >. Voulez-vous me faire le plaisir de nVenvoyer le journal df Gloggl'), et la partition de Faust ^ reliée en rouge avec couverture de papier bleu; elle est restée dans le buffet. Je serai bien aise de montrer cette dernière à quelques personnes. Marx est très attristé par la maladie de ses enfants, qui ont la scarlatine — et pour sou compte, entre nous soit dit, il est passablement atteint d'une espèce de jaunisse morale, que le «mal entendu» de son Moïse lui a fait gagner. 11 ne s'explique naturellement pas (lue Stern hésite à produire cet ouvrage. Celui-ci lui a proposé de faire la moitié des frais, dont le total monte à 500 écus environ, mais Marx a repoussé cette offre comme humiliante pour sa dignité de grand compositeur. Je tâcherai de maintenir l'équilibre, sans me faire équilibriste > pour cela.
1; Wiener Miisikverleger.
En somme, je me trouve ici tlaus des conditions tout à fait favorables, et si mon «imbécillité subjective» — comme disait le Iloftmaun non de Fallersleben — ne vient pas me jouer de mauvais tours, il y a tout à parier (jue j'aurai d'agréables nouvelles à vous donner. En attendant, je vous envoie à vous et à Magnolet toutes les tendresses de mon âme. Aujourd'hui j'irai encore chez llumboldt, et demain chez Olfers. A demain donc!
Mardi matin, 8 heures, 27 Nov. 55.
C'est à peine si j'ai réussi à faire une demi-douzaine de visites dans la journée d'hier — depuis 10 '/2 <lii matin jusqu'à S heures du soir. En sortant, je suis d'abord passé chez Schlesiuger, qui m'a retenu une grande heure — puis chez «ces demoiselles» qui sont très convenablement établies, et en parfaite santé toutes deux. Elles ont été si joyeuses de me revoir, m'ont tant embrassé et fait de cajoleries! Comme je tardais, elles avaient déjà pris avec M'"® de Biilow le chemin de mon hôtel. De chez elles, j'ai été jeter des cartes à Rederni) et Georges Esterhazy^, et fait mes salutations à Stern dans son domicile. Vers 2 heures Ys» j'^i dîné avec Tausig sur le pouce et à la carte, dans votre salon, dont je suis fort content — ainsi que de la voiture de l'hôtel, et du valet de place, Ulrich.
Après dîner, j'ai passé chez Bock, et ai fait deux longues visites à Dorn et à Marx. A 8 heures, j'étais revenu à la Wilhelmstrasse, où j'ai retrouvé Stern, Conradi, Kroll, Laub, Prosch et Hahn. Vers la fin de la soirée est survenu le jeune Grimm 2), que vous connaissez de la période Arnim à Weymar. Il paraît assez goûter ces demoiselles, lesquelles du reste sont passablement gentilles et Parisiennes. Entre autres diver-
1) Graf R., Generalintendant der kimigl. Hofmusik iu lîerlin.
2) Hermann Gr. (geb. 1828), Dichter und Kunstschriftsteller. nachmals Geh. Regierungsrath in Berlin.
tissements, Blandine se donne celui de contrefaire Philarète Chasles. P]lle m'a vraiment fait pouffer de rire en imitant le geste et le débit et même la diserte érudition et éloquence du Professeur eu chaire. Les mots et la tournure du style professoral lui viennent avec une singulière abondance. Hans m'assure quelle a fait durer cette façon de divertissement plus d'une heure, peu avant mon arrivée. Les cours de Chasles sont fort suivis, et M"" Philarète fait Horès ici. J'irai à sa prochaine leçon.
Mercredi, 7 heures '/2 du matin.
Je vous écris à la lumière — hier on m'a interrompu avant 9 h. du matin. Le reste de ma journée s'est passé sans incident particulier. En sortant, j'ai fait ma visite à Iliilsen'), avec lecpiel mes rapports s'engagent sur un bon pied. Il m'a écrit deux mots pour m'inviter dans sa loge, et me présenter à sa femme qui est fort agréable, hier soir, à la représentation des Nibelungen. Il ma accordé Formes-) pour mon solo de ténor dans le Psaume, et fait réserver ma place aux deux théâtres royaux. Hiilsen demeurant Wilhelmstr., je suis allé dire bonjour à ces demoiselles — et les ai invitées aux Nibelungen, Dorn m'ayant envoyé (3 billets de balcon en leur intention. Vers 1 1 h. j'ai vu face à face le Chimborasso de la science et de l'amabilité '^j, dont M'"*^ Gaggiotti ^) vient de termiuer un très agréable et spirituel portrait qui m'a été montré. Je me suis présenté, tenant à la main un boutpiet, que j'ai déposé sur sa table — et qui par parenthèse m'a coûté 4 écus, sans être particulièrement beau. Il m'a fait les honneurs de quelques piquantes médisances sur les médisances de Berlin. Il déplore la rage de critique et de dépréciation, qui est la maladie toujours- régnante de cette capitale de l'intelligence germanique — me citant Meyerbeer
1) Generalintendant der ki3uigl. Schauspiele in Berlin.
2) Theodor F. ;1S26 — 74), Berliner Hofopernsiinger. :V) Alexandor vou Iluuiboldt.
4 llalerln.
comme exemple, en qualité de victime s'entend. M™^ Gaggiotti lui a fuit hommage d'un beau portrait d'elle, singulièrement éclairé à la joue droite. Le portrait de Lichnowsky se trouvant près de la fenêtre, je me suis attaché à le remarquer. Cela lui a servi de transition pour parler de M™** de Sagan, à laquelle il a connu «beaucoup d'attachements» — je crois même qu'il s'est servi du mot «d'égarements du cœur» — mais qui a été «entièrement brisée» par cette passion pour Félix. Ce sujet ayant pris un certain ton pathétique et sentimental, je me suis permis de lui remarquer qu'en amour comme en religion, on pouvait toujours être heureux de faire «une belle fin»! En sortant de chez lui, j'ai fait amitié avec son chasseur, qui mavait reçu de la façon la plus cordiale, me reconnaissant tout dabord, et m'assurant que Son Excellence me reverrait avec le plus grand jjlaisir. Pour couronner cet excellent accueil , il m'a montré quelques portraits et livres de son maître, en m'engageant vivement de présenter mes civilités et devoirs à M""' Gaggiotti, laquelle peint comme Raphaël, joue de la harpe comme Parish-Alvars-, chante comme la Malibran, et demeure Dorotheenstrasse , où je ne négligerai pas d'aller lui faire ma cour. Aujourd'hui, à 5 heures, je dînerai chez Redern. Demain à 4 heures chez Johanna Wagner, qui a été superbe de figure et de mimique dans le rôle de Brunhilde, hier soir. Les 2 premiers actes, je les ai vus dans la loge de Hlilsen, le 3"'® d'une place de parquet à côté de papa Wagner'}, et les 4""^ et 5""^ du balcon, près de ces demoiselles. Je suis retourné avec elles souper chez M""^ de Biilow, où nous étions en famille seulement. De 2 à 4 heures j ai fait une répétition avec les archets et le personnel du Gesangverein. Je suis très content des uns et des autres, et compte sur une excellente exécution.
J'abrège maintenant cette lettre, pour ne pas manquer la poste d'aujourd'hui comme celle d'hier. L'article des entr'actes''^) m'est parvenu en entier, le K" 2, il y a une demi-
1 Albert W. , Régisseur der Berliner Hofoper, Yater von Johanna, Brader von Richard W.
2 Keine Zwischenactsmusikl*^ Ges. Schriften III. 1.
heure. Je ne suis pas d'avis de tant presser la chose avec Schlesinger — et vous ue m'en voudrez pas, j'espère, de suivre les lentes inspirations de ma méthode de temporisation. Je vous en dirai les motifs verbalement. Pour le moment je me borne à vous assurer que ce charmant article ne perdra rien à attendre S jours. Vous aurez les épreuves. Ci-joint G programmes du concert de Stern, que vous m'avez demandés. 3 ou 4 jours à l'avance, je vous dirai quand aura lieu la répétition générale. Veuillez me rendre le service de dire à Cornélius d'envoyer de suite à Tausig le manuscrit du Nocturne que Tausig veut envoyer à son père pour son jour de naissance, les premiers jours de Décembre. Cornélius connaît ce morceau. Priez-le donc d'aller chercher ce morceau chez Gôtze, et de me lexpédier sans retard — en y joignant le manuscrit de son Pater noster^ ({ue je voudrais du moins mettre sous le nez de Schlesinger. Je tâcherai de trouver Rauch et Olfers aujourd'hui — et n'oublierai pas Schorn. Que bon Dieu vous bénisse de toutes Ses bénédictions!
Jeudi, S heures du matin, 29 Nov.
Mes journées sont grises et obscures, comme latmosphère du dehors. Je contiuue simplement à «monter la faction» de ma célébrité — ce qu'en ma qualité de sentinelle avancée > de l'art, je suis obligé de faire bon gré mal gré. Sur mon programme d'hier il y avait deux cours — celui de Chasles et celui de Marx — plus une répétition du Domchor. Mais j'ai retranché Chasles pour plusieurs motifs, i)our faire un plus grand compliment à Marx, en n'allant pas badauder quelques heures avant à un cours de littérature réputé — passablement superficiel, quoique très en vogue — et pour ne pas retarder da- \autage quelques visites auxquelles je suis tenu. Je me suis dispensé aussi de la répétition du Domchor, que j'entendrai après-demain soir Samedi dans un de ses concerts, auquel llans joue un Prélude et une Fugue de Bach, et les Variations en ut mineur de Beethoven.
Voici mon petit bulletin du 28 Novembre. Dans la matinée, pourparlers avec toutes sortes d'individus, visite à un magasin de pianos et d'orgues pour choisir le piano de Hans, et l'orgue qui servira pour l'accompagnement de VAve Maria. Vers midi, je suis allé voir les enfants. De l à 2 heures 1/2? j'ai eu une longue conférence avec Schlesinger, qui fait tirer les épreuves de l'article sur les entr'actes, et le publiera dans V Echo à 750 exemplaires, Dimanche, 9 Décembre. Il ne me convient d'aucune manière de mettre plus de presse à cela. Vous aurez les épreuves dans trois jours; je vous prie de les corriger avec grand soin. En sortant de chez Schlesinger, je suis passé chez M'"^ Meyerbeer, qui vous enverra probablement un petit objet, qu'elle tient de votre mère — et m'a invité pour dîner Dimanche. Puis visites à Dehn et à KuUak, avec longues explications. A 4 heures \ 2? dîner chez Ivedern, qui avait invité Biilow, Dorn, Neithardt^), lliilsen, Lucchesini. Ce dernier m'a répété le mot de sa fille à Weymar, où elle désirait voir deux choses: la Wartburg et Fainéant. Entre G et G^/2, promenade avec Ilaus, sous les Tilleuls — dont la conclusion est que je lui donnerai probablement ma fille en mariage, sans diplomatie aucune — car je suis persuadé qu'il se conduira mieux qu'en <'gentleniany>\ A 6 h. '/'2, cours de Marx, où j'ai refait connaissance avec la Muudt. Demain il y aura grande production en mon honneur, au conservatoire de Marx et Stern de midi à 2 heures: j'ai été officiellement invité après la leçon de Marx. De S à i) heures, j'ai fumé un cigare chez ces demoiselles, qui se conduisent assez bien, et se feront j^oco a poco une petite position ici, où elles se trouvent sur un terrain qui leur est avantageux. De chez elles, j'ai été passer la soirée chez les Conzertmeister Ganz-), qui sont du bord de Dehn, Dorn et Kullak, et me font d'assez grandes avances.
1) August Heinrich N. (1793— IbGl). Schupfer und Dirigent des Berliner Domehors.
2' Die Briider Moritz und Leopold G., beide Concertmeister, der eine Cellist, der audere Violinist.
Comblez de tendresses bou Maguolet. .1 écrirai demain à ( Uoggl, qui aura à produire d'abord un extrait de ma dernière lettre dans son journal. Je suis fort content que Hellmesl)ergeri) se soit mis de la partie. De cette façon, la chose marchera bien. Ce matin, je passerai chez Olfers et lîauch. Eu plus, il y aura 4 heures de répétition, dîner chez Johanna Wagner, et représentation des Huguenots. On a vendu hier, m'assure-t-on, une centaine de billets pour le concert du G, et Steru m"a demandé la permission de disposer des places d'orchestre. Si je ne me trompe fort, Belloni aura tout lieu d'être content de moi ! Ich aber nehne mich gewaltsam nach dem <'^(lori»j too ich nicht hin icnd loo dus Gliick ist!
Rederu me disait hier: «Vous allez donc devenir Beethoven et Cherubini dans 8 jours >. — «A tout le moins — et excusez du peu!» lui répondis-je, à peu près du même ton que Josy^j, alors ([u'il me dit à Strasburg : «C'est que je suis un Monsieur!:
Que bou Dieu me garde votre amour! N'oubliez pas le manuscrit de Tausig et le rater noster de Cornélius. IMerci pour le Faust.
Jeudi, 29 Novembre^ 1 1 heures du soir, après la représentation des Huguenots.
Dimanche prochain, ou me fête déjà en grand public. Le Sternsche Gesangverein^ la Singacademie et le Domchor se sont réunis pour donner une espèce de concert en mon honneur. Jeudi soir, après le concert de Steru, il y aura un grand souper, sur lequel ne me sont encore parvenues que des rumeurs vagues. Mes répétitions marchent à merveille, et j'en ferai encore 4 ou 5 — ce (pii me semble beaucoup trop,
1) Josef H. (1829—93), der Wiener neigenkiinstler. damais Dirigent der Gesellschaftsconcerte. spater Director des Conservatoriums und Hotcapellmeister
2 Ein selir begabter Zigeunerknabe. den Liszt erziehen liess; aber seine Beiuiihuugen. ilm zu civilisireu, scheiterten.
mais Steru y tieut^ et je me subordonne en ceci complètement à son avis. D'ici à 8 jours il doit se montrer un moment favorable, auquel il me sera loisible de mettre le pied dans l'étrier de Berlin. Si je tombe , je tâcherai du moins que ce soit avec grâce — car il y a ici autre chose dans l'atmosphère qu'à We^^mar, Carlsruhe, etc.
Je suis allé chez Olfers et Rauch. Ce dernier était sorti de très bonne heure; mais Olfers m'a parfaitement reçu, et j'ai fait un peu de médisance sans conséquence avec lui. 11 veut bien me faire les honneurs de son musée, au premier jour que je lui indiquerai. Ce sera probablement Lundi. Je tâcherai d'aller voir Fôrster ^) , mais plus tard. Le Roi a ouvert les Chambres aujourd'hui, à ce que j'ai entendu dire. Moi;, très pauvre Sire, j'ai fait une demi-douzaiue de visites, à Eellstab entre autres — employé 3 heures à mes répétitions — entendu uu nouveau Quatuor très aqueux — vu 3 actes des Huguenots — dîné chez Johauna Wagner — tout cela, le cœur gonflé d'amour et d'adoration pour vous.
Rappelez tendrement Fainéant à Magnolette, et donnez une bonne poignée de mains à Scotland. Demain, je serai en course toute la journée. De midi à 2 heures on me produit le conservatoire, et dans l'après-soirée, je souperai probablement avec le rédacteur en chef du Kladderadatsch Kalisch, que j'ai rencontré par hasard chez Schlesinger. Dans l'entre-temps, je remettrai votre lettre à Varnhagen; mais probablement je ne frayerai beaucoup ici qu'avec ma <' subjectivité et objectivité personnelles», que j'estime du reste comme d'assez bonne compagnie, pour me dispenser de plusieurs autres, dont au fond j'ai très peu à profiter. Adieu encore une fois — je prierai bon Dieu avant de me mettre au lit.
1) Friedrich Forster, Jîruder des Kunsthistorikers, historischer Schriftsteller, am Muséum lu Berlin angestellt.
Vendredi, 30, 8 heures du matin.
Aujourd'hui votre lettre avec votre amour «infini comme les cieux» m'arrive de meilleure heure que de coutume — et ma matinée a ainsi de doux rayons. Si vous me permettez cette prière, je vous demanderai de faire mettre vos lettres à la poste avant-midi à Weymar pour qu'elles arrivent encore le soir à 10 heures ici. De cette façon je les recevrais le lendemain de bonne heure, et pourrais répondre de suite s'il y a quelque chose de pressé; tandis que si elles me parviennent plus tard, je riscpie fort de ne pouvoir les lire que dans la soirée, vu que je sors souvent dès 9 heures '2 ^^^ matin. Cornélius me semble voguer à trop pleines voiles vers ... la BcmhardshUttc Je doute (pie le Kladderadutsch accepte un correspondant de ces contrées ! Vous auriez pu m'adresser le pacpiet poétique de Cornélius, car Hans n'a pas plus d'empressement qu'il ne faut, à l'endroit des communications de j.ouruaux. Du reste, il n'y a pas lieu de se plaindre de Hans — car il est vraiment à merveille pour moi. On vient m'interrompre. Je n'ai que le temps de vous prier de faire venir Schwab, pour lui remettre les actes de mon chien de procès ou procès de chien, que Henri a oublié de porter chez Schwab avant son départ, ainsi que je le lui avais demandé. Comme l'affaire doit être plaidée le G ou 8 Décembre, il est nécessaire que Schwab en soit saisi sans retard. Kecommandez-lui de gagner le procès pour moi, ce qui ne me paraît pas être d'une difficulté exorbitante. Adieu, adieu!
Très uniquement chère et adorée,
Laissez -moi seulement vous dire merci en votre cœur pour vos douces lettres et votre sublime amour. Je continue mes «factions» passablement étendues par les distances de Berlin — et me trouve seulement très à court de temps. Aujourd'hui à midi a lieu la solennité honorifique — on peut
l'appeler de ce nom — dont je vous ai déjà parlé, et à laquelle participeront, m'assure-t-ou, près de 300 exécutants. Je vous envoie comme friandise mon «diplôme» d'invitation, par lequel vous verrez que je ne m'étais pas trompé sur les dispositions de Berlin à mon égard. Une fête de ce genre sort de la catégorie des «dîners et réunions» habituelles, et sans en exagérer la portée, je dois comprendre ce que cela signifie, et y répoudre par ma contenance. Comme friandise, je vous ajoute aussi une carte de Humboldt, et un N'' du Kladderadatsch^ (pii vous donneront à peu près le degré de mon thermomètre ici. A moi de faire en sorte qu'il n'y ait point de coda ou queue de poisson. Litolff a aussi publié dans le Corrcspondaut de Hambourg — journal très ancien et toujours fort répandu, môme à Londres et en Amérique — du Vendredi 30 Novembre un article très amical pour moi, sous le titre: Ein offener Brief iiher Franz Liszt \ je vous l'enverrai prochainement. Du reste, j'ai fait à peu près toutes vos commissions, et suis allé voir Varnhagen avant-hier soir. Il m'a très aimablement accueilli, mais une indisposition qui le retient encore sur son canapé, l'empêchera de beaucoup cultiver ma connaissance. Rauch m'a invité à dîner pour aujourd'hui, mais je dois lui écrire un billet d'excuse — ce que je regrette beaucoup — car je suis déjà invité chez M""® Meyerbeer, et après je tiens à voir Olympie. Demain, je lancerai aussi un petit poulet à Olfers, pour le prier de vouloir bien me montrer les fresques de Kaulbach au musée, Mardi matin. Mes répétitions vont à merveille. Stern est d'une conscience admirable, et tout le personnel semble assez prendre en goût et ma personne et mes ouva-ages. Ick Un loirklich sehr gespannt auf Donnerstag. En attendant il y a, m'assuret-on, 250 personnes inscrites pour le grand souper qu'on me donne après le concert. Malgré mon antipathie contre les dépêches télégraphiques — je siiis capable de vous en adi'esser une si, comme j'y compte, un sérieux et franc succès se prononce. Une demi-douzaine de lettres — à Beaulieu, Rauch, Haslinger, etc. — que je dois écrire ce matin avant de sortir, abrègent ces lignes. Elles n'ont autre chose à vous dire, si
ce n'est que je voiis aime du plus profond de mon âme et de mes entrailles — et salue Magnolct.
Dimanche, 2 Décembre, S heures du matin.
Voici encore une lettre de Kiistner '), que je vous prie de communiquer à Pohl, en demandant à ce dernier d'écrire sans retard quelques lignes <à Kiistner, et de m'envoyer mon vcrhindenden Text du Prométhée'^)^ dont je pourrais avoir besoin.
Lundi, 3 Décembre 55.
A la sortie du concert d"hier, j'ai prié M"'* de Biilow de vous écrire et de vous envoyer les progi-ammes. Plusieurs visites à payer m'empêchaient de la'ucquitter immédiatement envers vous, en vous rendant compte de cette matinée, pour laquelle j'ai trouvé le mot en causant avec Dorn et Marx, qui étaient venus me chercher ex officio: <^.Es giebt Ehren, die wenig Freude machen ; die Elire abcr , die mir heute zu Theil toird^ z'ùhle ich zu den freudigsten meiner kiinstlerischen Laufbahn. » Le fait est que cette matinée satisfaisait toutes les exigences d'un «goût sévère». Elle avait non seulement le meilleur air, mais encore «très bon style >, et je ne suis nullement autorisé à jouer au «génie méconnu > , quand on m'ouvre ainsi la Ehrenpfortc à deux battants! Il s'agit seulement de Jeudi maintenant. Je disais hier à dîner chez M""^ Meyerbeer — où se trouvaient Humboldt, Ranch, Hildebrandt^jj Martschenko, les Decker et les AVoermann — que d'ici à Jeudi je me trouvais un peu dans les petits souliers de Don Ottavio. Durant le magnifique rc'citatif de Donna Anna, où elle raconte à son pioupiou d'amant les circonstances aggravantes de son enlèvement, celui-ci n'arrive qu'à lâcher son célèbre «respiro!'>