Lettres, recueillies et mises en ordre
Silvio Pellico est mort à Turin ^ dans la nuit du 3i janvier au i" février 1854. Un des rêves de ma vie avait été de pouyoir le visiter dans la retraite où il vivait depuis sa sortie du Spielberg. La nouvelle de sa mort^ en me surprenant au fond de TÂndalousie^ est venue me ravir une espérance que je nourrissais dans mon cœur depuis plus de vingt ans. Mais quelques mois plus tard; ce hasard qui dispose de ma vie^ et qui souvent en dispose si bien que j'aime à l'appeler de son vrai nom, la Providence , m'amenait sur les lieux mêmes où Silvio Pellico a vécu, où il a chanté, où il a souffert, et devant la tombe modeste sous laquelle il repose maintenant. C'était du moins une compensation au rêve qu'il ne m'avait pas été donné de réaliser. Au lieu d'une visite à un homme célèbre
(il m'eût permis lui-même de dire à un ami) j'ai ac-
compli un pèlerinage sur les traces d'un saint. Quoique ce pèlerinage n'ait pas toujours abouti là où j'eusse voulu aller^ il m'a du moins ému et consolé. Quelques personnes pourront sourire à l'idée (jue cette préoccupation m'ait suivi dans un premier voyage à Milan^ à Gênes, à Venise, à Vienne, à Turin. J'avoue, sans honte, que si elle ne ma pas rendu insensible aux grands souvenirs que rappellent ces lieux fameux, elle a été cependant ma première et ma plus chère pensée.
A Milan , Manzoni vivait encore, maisj'oubhai l'auteur des Fiancés, du roman que Silvio Pellico appelle une œuvre colossale, i>our ne cliercher (jue les prisons de Sainte-Marguerite, où, le vendredi 13 octobre i82<),à trois heures de laprès-midi, Silvio fut conduit, accusé d'aftiliation aux sociétés secrètes. Depuis cette époque, la partie du bâtiment où il fut enfermé a été démolie. Mais ces voàtes basses avaient vu [tasser le détenu, mais c était dans Tune de ces cours que venait jouer, sous sa fenêtre, le petit nmet qui revit à jamais dans une de ses pages les plus touchantes; mais ces murs avaient sans doute ganlé l'écho de la chanson de Madeleine. Dans ce sombre édifice, qui fut jadis un couvent, et où la police autri* chienne siège encore comme en 18*20, il restait assez de Silvio |K)ur que je m'arrêtasse, del)out sur le seuil et hasardant un regard furtif à rintérieur, à é>Oi|uer tous les incidents de sa première captivité. Silvio Pellico demeura à Suinte -Marguerite jusi]u'au lU février iSil , environ quatre mois. Il y recul la visite de sou père, accouru de Turin, et celle du comte
Porro. Il y connut le faux duc de Normandie. Ce fui là enfln que, dès le second jour, il comprit que la religion seule enseigne la patience et la résignation. Lorsqu'il se demanda d'où viendrait à ses infortunés parents la consolation d'une telle épreuve, une Toix d'en haut répondit : — De celui qui donna à une mère la force de suivre son fils au Golgotha; et cette force que Dieu devait donner à 1^ sienne, il commença dès lors à sentir qu'elle entrait aussi dans son cœur.
Jusque-là, il le dit lui-même, s'il n'avait pas été hostile à la religion , « il la suivait peu et mal. d De ce jour il résolut de lui être plus fidèle, et avec le temps, il en reprit les salutaires [)ratiques. Ce n'est donc pas la douleur qui , à la longue, a maîtrisé son âme et l'a rendue au christianisme. Même quand cette âme luttait encore, elle se sentait vaincue d'avance, et il ne lui avait manqué que la solitude pour se reconnaître et se redonner à Dieu tout entier. Les tourments et la colère pourront bien lui arracher des cris de souffrance ou de malédiction; l'impétuosité de rhomme mettra plus d'une fois en péril la modération du martyr, mais dès les premiers jours , il faut le répéter, Silvio Pellicp avait abdiqué toute haine entre les mains de Dieu.
Le 21 février, il arrivait à Venise. J'ai parcouru une à une les étapes de ce voyage de Milan à Venise. En passant devant la porte, alors fermée, du théâtre de laScala, comment ne me serais-je pas souvenu de ces belles soirées durant lesquelles, dans la loge de
Monsignor Lodovico de Brème, son ami , où l'esprit
LETTRES
DK
SILVIO PELLICO
cette terre, Thomme y prend aisément racine, et presque toiyours il emporte je ne sais quel regret inexplicable des lieux mêmes où il a souffert.
Arrivé à San Michèle , Silvio fut enfermé dans une chambre qui donnait sur une cour, sur la lagune et sur nie de Murano. Cette belle île de Murano, où se fabriquent aujourd'hui encore ces frêles verroteries qui ont été un des caprices du moyen âge, n'est séparée de San Michèle que par un canal. Ce fut dans cette autre prison que Pellico reçut d'abord la nouvelle de sa condamnation. Mais l'amertume de ce moment lui fut bien adoucie par la joie de se retrouver avec Maroncelli, qu'il n'avait pas revu depuis que, l'un et l'autre, ils avaient été arrêtés. Il leur fut accordé de passer la journée ensemble.
Condamnés à mort tous les deux, la clémence impériale commuait la peine en quinze ans de détention dans la citadelle de Spielberg. Cette sentence devait être signifiée le lendemain aux condamnés , en présence (Je Venise entière. Lorsqu'on eut de nouveau séparé les deux amis, la nuit et la solitude livrèrent à l'âme de Silvio un assaut terrible. Un moment le vaincu résigné à Dieu faillit redevenir le vaincu frémissant de l'homme, un condamné vulgaire jetant à la face de ses juges et du ciel l'anathème du désespoir ; mais la crise ne dura que quelques heures, et quand le jour reparut, à défaut d'une entière résignation, il avait du moins repris ce calme apparent qui en est le signe et en assure le retour. .
Un échafaud avait été construit sur la Piazzctta, devant les arcades de la galerie extérieure du palais
ciel froid et brumeux, première prison fermée sur Tautre, ne devaient-ils pas éprouver un insatiable désir de s'enivrer une dernière fois du parfum de cet air si pur, de Taspect de ce ciel si bleu, de Téclat de ce soleil déjà si brûlant, de tout ce qui pour eux était alors la patrie?
Mais déjà les condamnés ont pris la route du Spielberg. A Vienne, qu'ils durent traverser pour se rendre en Moravie, les grandes rives du Danube, ces délicieux remparts, cet éblouissant Graben, ce ravissant Prater, ces voûtes recueillies de Saint-Etienne, les champs même de Wagram m'entretinrent de Silvio. 11 avait passé par Wagram pour aller à Brûnn , dont le Spielberg est la citadelle. J'attendais avec impatience le moment' d'y aller moi-même. Je savais cependant que Ton avait démoli au Spielberg la partie des bâtiments qu'avaient eue pour prison les détenus italiens. Ce mécompte est de ceux dont le cœur se console plus aisément que l'imagination; quelle bonne grâce aurait-on à se plaindre d'une mesure qui cache peut-être une réparation, surtout si c'est à Silvio que l'on doit que ces tristes prisons ne revivent plus que dans son livre?
En attendant que le choléra qui , à cette époque, sévissait à Brûnn, me permît de me mettre en route, je pensais à tous ceux dont j'allais retrouver les fantômes au Spielberg, le comte Oroboni , le bon Schiller, et cette mère si compatissante du surintendant. Malheureusement l'heure du départ arriva pour nous avant que le fléau n'eût laissé les chemins libres, et je passai de nuit et sans le voir, hélas ! au pied même du
Spiclbcrg. Avec quelle avidité, pendant que Timpiloyable locomotive m'emportait de Vienne à Dresde, j'interrogeais ce profond horizon, où, à chaque instant, je croyais voir se dresser devant moi la sombre citadelle ! C'était au mois d'août, et pendant l'une de ces nuits ardentes qui parfois, même dans le Nord , laissent entrevoir toute chose. Deux heures avant d'arriver à Brùnn, un orage terrible éclata, mais J'avais si bien pris mes renseignements, que j'espérais encore, ne fût-ce qu'entre deux éclairs, apercevoir en . passant le Spielberg. La pluie qui alors tomba par torrents ne me laissa pas même cette consolation. J'ai conservé de cette nuit une impression cruelle, et Silvîo Pellico se fût encore trouvé dans sa prison, que je n'aurais pas été plus ému. Heureusement, la veille je m'étais promené dans ces jardins historiques de Schœnbrunn, où le prisonnier, rendu à la liberté par la volonté de l'empereur, rencontra l'empereur lui-même.
De Vienne, par la Styrie et la Carinthie, il avait regagne Milan, sous l'escorte, celte fois bienveillante, de la police autrichienne ; il avait, à dix ans de distance, revu ces mêmes villes, si tristement traversées jadis, quand elles étaient pour lui le chemin du Spielberg, Vérone, Brescia, Padoue, Vicence, Mantoue. Mais son pauvre cœur n'était guère i)lus tranquille que la première fois. A chaque station il laissait un compagnon, un frère : à Brescia, TonalU ; à Mantoue, Maroncelli ; et, cha(jue jour plus affligé, il se remettait en route , se demandant s'il retrouverait ses parents. Il n'aurait donc laissé au Spielberg cette famille de l'exil, deve-
irae si chère à scm coeur, que pour reiic(»itrer au foyer paternel la solitude et la mort ? Cette cruelle pensée 6tait tout son charme à la liberté même.
Mais le moment approchait où devaient cesser pour lui toutes les tristesses de l'âme. A Noyarre^ en touchant le sol de la patrie^ il reçut enfin une lettre de sa famille. Quand j'arrivai moi-même à Novarre , je ne songeai pas à me faire montrer le champ de bataille de rhéroïque Charles- Albert; j'étais plein de la joie dont avait débordé le cœur de Texilé en apprenant que tous les siens étaient encore vivants, excepté sa plus jeune sceur. Dans l'amertume de ses regrets^ ce lui fut une douceur de croire qu'il devait surtout sa hberté aux pieuses intercessions de celle qui n'était plus.
Silvio Pellico, revenu à Turin, y vécut encore vingtquatre ans , dians la pratique des vertus chrétiennes dont il avait fait à Milan, à Venise^ au Spielberg le difficile apprentissage. Je reviendrai plus loin avec détails sur cette dernière époque de sa vie, qui eut aussi ses épreuves et ses mécomptes, mais qui, dans son ensemble, eut sa douceur, et dont le silence même, après le grand éclat de son livre, fut un enseignement. Et, en effet, après avoir raconté à ses concitoyens et au monde cette incomparable légende de la prison, il passa plus de vingt ans encore à prouver par la modération de sa vie, de ses opinions, de son langage, que l'adorable récit n'était ni une vengeance déguisée, ni un calcul de l'hypocrisie ; et, après avoir vu mourir son père, sa mère et l'aîné de ses frères, il mourut lui-même avec la simplicité d'un saint, laissant
chacun bien convaincu qu'il n'eût pas écrit la relation de ses souffrances en 1853, sous un roi constitutionnel, autrement qu'il ne l'a fait en 1832.
J'arrivai à Turin au mois de novembre de Tannée suivante. Je n'avais que peu d'heures à passer dans cette ville; mais je n'avais aussi qu'une idée : celle de m'agenouiller devant le tombeau de Silvio Pellico. Un Vénitien distingué, M. Guillaume Stefani, le même qui en ce moment vient de payer sa dette au Piémont, sa patrie adoptive, en prenant le soin pieux de réunir les lettres éparses dont je publie la traductjon, voulut bien me servir de gfuide au Campo Santo. U faisait un temps sombre et plu^ieux ; ce|)endant je n'éprouvais pas le besoin de trouver la nature en deuil sur la tombe de Silvio. La beauté du ciel, l'éclat d'un doux soleil d'automne n'ont rien qui doivent troubler les cendres du juste. Je n'apportais moi-même devant cette pierre, si doucement retombée sur une vie pleine de bonnes œuvres et de pens<'»es chrétiennes, qu'un seul regret, le regret de n'avoir pas connu vivant celui que je venais visiter dans le champ des morts.
Le Campo Santo de Turin est formé d'une double enceinte qu'entoure un majestueux [)ortique. En prenant à gauche i>ar le sentier de verdure où M. Stefani me précédait, je lisais çà et là des noms illustres, dont quel(|ues-uns se rencontrent souvent sous la plume de Silvio, les Barolo, les Balbo : plus d*un ami l'avait devancé là. Je hâtai le pas avec une impatience involontaire : mon guide m'arrêta entln devant une humble sépulture, du milieu de laquelle s'élevait une pyramide de marbre d'environ sept pitnls de haut. Sur la
partie supérieure de cette pyramide se détachait en relief un médaillon avec cet exergue : Silvio Pellico. C'était bien cette figure souffrante, un peu chétive, qu'on retrouve dans tous ses portraits. — a Silvio, écrit Tun de ses amis, avait un front élevé, large, serein, sur lequel brillaient les nobles et graves pensées, Tceil tirant sur -le bleu, le regard triste, pénétrant, fixe, affectueux; des lèvres très-minces où se dessinait de temps à autre un sourire plein de mélancolie et de mansuétude. »
Je retrouvai dans le médaillon, rendus plus frappants encore par la mate blancheur du marbre, ces divers caractères. N'étaient-ils pas résumés aussi avec simplicité et grandeur dans cette épitaphe ?
« Silvio PeUico, né à Saluées, le 24 juin 1789, mort à Turin, le 31 janvier 1854.
a Sous le fardeau de la croix, il a appris le chemin du ciel et nous Ta enseigné ; chrétiens, priez pour lui, et suivez-le. »
Un rosier croissait parmi d'autres fleurs, au pied de la pyramide ; il portait une dernière rose : je la cueillis en souvenir de celle que Maroncelli offrit, dans la prison, au chirurgien qui venait de lui couper la jambe.
Mon pèlerinage finissait à la tombe de Silvio PeUico. Le lecteur pourra le reconunencer dans la collection de ses lettres : elles embrassent depuis son premier séjour à Milan, où la gloire lui sourit pour la première fois sous les traits de Françoise de Rimini jusqu'à la veille de sa mort, à Turin. Commentaire éloquent de ses Mémoires, c'est encore un document qui met au*
dessus de tout soupçon la siticérité du récit et la bonne foi de récrivain.
A répoque où Silvio publia Mes Prisans, la généralité des lecteurs se laissa d'abord gagner au charme émouvant, à Tirrésislible douceur, à la clémence de la narration, mais quelques-uns s'obstinèrent à ne voir dans la modération de langage qu'une mani^ ingénieuse de mettre en défaut la censure , et un moyen d'autant plus sûr d'atteindre la vengeance, qu'on semblait y avoir renoncé. Non, mille fois non, il n'y eut rien là de semblable : cet ennemi si habile à dissimuler sa haine était simplement un chrétien. Ce qu'il venait de raconter à ses lecteurs, il le répétait ainsi à sa famille, à son frère le prêtre, à sa sœur l'austère religieuse, à ses amis présents; il ne récrivait pas autrement aux absents. Dans l'abandon de la correspondance la plus familière , il ne lui échappe jamais un mot qui témoigne d'un reste d'amertume : depuis longtemps il en avait épuisé la dernière goutte. Tel on le voit redevenu libre, tel il était déjà dans la prison. Vous sentez à chaque ligne que sa modération d'ai^ourd'hui ne lui coûte aucun etl'ort ; il l'avait eue dans les années mêmes d'une jeunesse qui eut toutes les illusions de cet âge sans aucune de ses violences. Ce que rêvait dès lors Silvio PeUico, ce n'était pas une révolution, mais l'indépendance de l'Italie, et il continua à l'espérer, même après avoir cessé presque d'y croire. 11 se ralliait à ce grand cri que Machiavel a jeté à la (in de son livre du Prince, cri généreux qui demande grâce pour tant d'odieuses leçons : Arrière les Barbares ! C'était, j'en conviens, uu crime im|iar-