‹ Lettres, recueillies et mises en ordreChapitre 33 sur 113 · AU T.-R. SEIG' ABBÉ DON ANTONIO ROSMINI SERBATI · texte numérisé non relu

AU T.-R. SEIG' ABBÉ DON ANTONIO ROSMINI SERBATI

▲U CALVÀIRB, PRBS DOMODOSSOLA.

Turin, 22 juillet 1837.

Très-honoré seigneur abbé.

En échange de mes deux petits livres que vous ave*/ agréés, vous m'avez donné deux beaux volumes que je conserverai précieusement, et je vous rends grâce du bon accueil comme du présent, et de votre aimable et affectueuse lettre. 11 y a longues années, c'est-à-dire à l'époque où mon esprit était agité de doutes et de prétentions sans nombre, je lisais beaucoup de livres, et je voulais toujours examiner, confronter, connaître, bepuis qu'il a plu à Dieu de m'alfranchir de ces doutes et de me donner la paix dans la foi, je lis beaucoup moins; néanmoins les l)ons livres me font plaisir et

me consolent^ et je me plais souvent à les feuilleter^ à les méditer avec amour.

Ob ! comme vous excellez à combattre les erreurs des doctrines malfaisantes opposées à la philosophie chrétienne ! J'espère que la jeunesse fera son profit des œuvres de rabl)é Rosmini. Que n'ai-je eu dans mes jeunes années un pareil maître ! Il me semble que ses arguments auraient fait impression sur moi.

Veuillez dans vos deux ermitages prier quelquefois pour moi^ puisque vous m'ottrez votre amitié , offre que j'accepte avec une vive joi^ tout indigne que je m'en reconnaisse.

Croyez que je suis avec vénération et de tout nnon cœur votre très-affectionné.

AU COMTE FEDERICO CONFALONIERP

Turin, 11 septembre 1837.

Mon bien cher Federico, ' Béni soit le 27 d'août, jour où revenant d'une course à Varallo, j'ai trouve une lettre de toi apportée |iar le bon évéque ! Je ne saurais dire quelle joie j en ai ressentie, quoique pour nous toute joie de ce geure soit mêlée de compassion et d'un délire douloureux. Oh! comme je te désire, et t'aime, et te pleure ! Je te remercie de cette cbcre lettre après laquelle j'ai tant,

* Imprimée dans la CiviUa caltolica, série m, fol. i, Room 4856. l/urigiiiai «le ceUe leUre ap|Mirlieni aui héritiers duGoale Melleriu. {Soie de rÉéileyr.)

tant soupiré. Mais toi, tu n'as donc pas reçu les mien- Des si longues, pas même celle que je t'adressai par un missionnaire, le père d'Aubisson ? Tu m'avais donc aussi écrit longuement toi-même une première fois? et je n'ai pas reçu une ligne de toi jusqu'à présent. Tout le monde était plus heureux que moi, car plusieurs, je le savais, avaient des lettres de toi, et notamment Treccbi. n y a peu de jours encore, étant à Varallo, le comte Uandolo vint me voir et me dit que notre Mompiani avait eu une lettre de toi. J'étais affligé et jaloux. Pourquoi ne me répond-il pas? pourquoi ne m'écrit-il pas? N'est-ce plus ce Federico si bon, qui non-seulement m'a donné tant de preuves de sa bonté et de son amilié durant notre captivité commune, mais qui depuis ma sortie de prison m'a poursuivi de ses bienfaits ; bienfaits immenses, qui ont en partie tempéré mes douleurs, dans un temps où j'avais tant besoin d'une main amie [>our me soutenir ? Néanmoins tout en me réi)éUuit:a Et pourquoi ne m'écrit-il pas? Je ne fiTMivais m'empêcher de médire : Ah/ certainement il m'a écrit, et quelque maudit accident me prive de ses chers caractères ; mais il m écrira encore, » Oh ! contentement indicible bien que tardif! iMainlenantquand je lis ta lettre, il me semble que nous sommes plus près l'un de laulre. Je ne vois que trop que tu as dû m'écrire à la hâte, car tu ne me dis pas de ta santé ce que j'en voudrais savoir. Mais des longues courses que tu as faites là-bas, je conclus (ju'avec ta liberté lu as recouvré une santé assez robuste. Le ciel le veuille et te conser>e, et console tes pauvres jours! Oli ! si nous puu>ions encore nous embrasser ! Mais en attendant,

Barolo. C'est un homme d'une piété active et charitable ; ce qu'est un Mellerio à MilanK II a pour femme une sainte dame qui l'égale. Enfln^ dans ce malheureux mondc^ je possède une assez bonne dose de félicité^ ayant, avec le nécessaire, la consolation de vivre au milieu de quelques personnes qui m'aiment La plu|)art des Piémoutiiis, et j'oserais dire des Italiens^ m'honorent d'une estime cent fois au-dessus de ce que je vaux. Je n'ai contre moi qu'un petit nombre de gens, et ceux-là sont de deux couleurs opposées : les uns de faux libéraux qui prêchent l'irréligion et détestent une croyance qui est la mienne ; les autres, certains chrétiens ardents, que je ne comprends pas, qui ont cherché à qui mieux mieux à prouver leur sainteté en me calomniant. Je laisse dire les uns et les autres, et je continue mon chemin, en priant pour tous, en prenant pitié des fanatiques de tous les partis, et reconnaissant chaque jour davantage qu'il n'y a qu'une affaire iini)oi-tiinle, qui est de servir Dieu et d'oïKTcr notre salut. Porro m'a écrit quelquefois, et je sais qu'il se porte bien, qu*il vit en homme sage et bon à Marseillr, sans fraterniser avec les têles folles qui abondent dans cette ville, honteusement incapables de distinguer le jacobinisme de Tamour de la patrie. Pour ce qui est de nos anciens amis et de nos connaissances de Milan, tu en seras mieux informé que moi. Hanzoni a |)erdu sa femme et s'est remarié. 11 est tou-

1 Au moyen du sel d*oseille, on a fait reparaître cet note: Ce qu'est un Mellerio à Milan, que la modestie du propriétaire de b lettre avait couverts d*une encre épaisse.

{SolederÉdiieur,]

jours dans le meilleur esprit. Il parait qu'il ne s'occupe plus beaucoup de littérature. Je ne m'embarrasse plus guère non plus de choses littéraires. Depuis le petit Yolnme de Dei Doveriy je n'ai publié que deux volâmes de mes poésies diverses, anciennes et nouvelles, mais toutes de peu de valeur. Je n'ai pu faire plus que d'y rappeler çà et là ton cher nom . Je t'enverrai ces deux volumes ; tu y trouveras du moins quelque cliose de bien, c'est le langage d'un croyant. J'espère tout de Dieu pour le prochain et pour moi. J'espère peu de la puissance isolée de la raison humaine, et partant peu du prétendu progrès indéflni de la civilisation.

J'eus cette illusion du progrès, l'imaginant plus grand qu'il n'est. Ce que je vois maintenant, c'est que l'industrie, le commerce, et maints objets qui touchent à la prospérité matérielle se perfectionnent en effet ; mais que la |>auvre race humaine n'en reste pas moins tyrannisée par ses fautes, par ses erreurs, par un horrible ferment, qui est partout d'égoïsme, d'envie, de colère. Malgré ce ferment et les maux infinis qui en résultent, il est encore de bonnes àincs, il en est qui sont bonnes à demi, il en est de souverainement bonnes. Nous sommes, la religion nous l'enseigne, dans un monde qui vaut bien peu si Ton regarde à l'iniquité, mais qui vaut beaucoup si nous le considérons comme une milice où l'on s'exerce dans la vertu et où l'on gagne la |)alme éternelle. Cette dernière vérité doit nous consoler de nos misères et de celles de la société, là même où elles nous semblent les plus graves, où nous sentons le plas que nous ne pouvons ni les amoindrir

ni les éviter. Je yois avec chagrin la tristesse qui s'est emparée de Borsieri. C'est une tentation déplorable, contre la(|uelle il faut bravement combattre. Ob! mon Federico! je connais, moi aussi, ce supplice des idées noires; mais je le repousse, parce (|ue je le regarde comme stérile et dangereux , et, quoique parfois il me poursuive encore, je ne veux pas m'en laisser abattre. La religion m'y aide souverainement. Je Tinterroge, et elle me répond par des raisons efficaces ei divines. Toi aussi, Federico, tu as fait des pevt^ cruelles, et souvent en y |)ensant ton cœur sera d^ cbiré. Tourne-toi, tournons-nous vers Dieu, et il nous armera de patience et de force jus(|u'à la fin. Vmvo(|ue parfois ta Teresa comme une sainte, et je suis persuadé qu'elle en est une, et que du ciel elle te protège maintenant. Adieu, salue tous les amis que tu as près de toi ; je ne sais combien vous êtes. N'oublie pas notre pieux et cher Castiglia quand tu le verras, et s'il est allé à Hockbridge, quand tu lui écriras. Je te prie de faire remettre les deux lettres ci-jointt*s. L'évéque qui m'ap|>orta à Turin ta chère lettre, |ieudanl que j'étais au Val de Sesia, est parti |)our Rome, et je n'ai pu le voir. J'en suis désolé. 11 m'eût dit bien des choses de ta santé, de ce que vous avez fait ensemble, de ion amitié |)Our moi, de tes peines et de tes consolations. Oh l que j'aurais été heureux de l'entendre et de lui parler !

Aime-moi, écris-moi, et quoique tous ceux qui te connaissent véritablement t'estiment et te chérissent, souviens-toi que j'ai la prétention de t'aimer avec |ilus de tendresse que personne.

ex

AU COMTE FEDERICO CONFALONIERn.

Turin, 11 octobre 1837».

Mon bien-aimé Fedenco^

Voici enfin une lettre qui ne pourra manquer de te parrenir. Je n'en ai reçu de toi qu'une seule^et ce fut ctïïe que ta m'envoyas par révèque Dédroit, qui me b laissa à la maison pendant que j'étais à Yarallo. A mon retour, je ne le trouvai plus ! Ob ! qu'il me fut pénible de ne pas voir un homme qui t'avait vu, qui avait parcouru avec toi différents pays, qui pouvait me dire de toi tant de choses ! A peine avais-je reçu cette chère lettre, ô le plus tendre de mes amis, que je t'écrivis et envoyai ma réponse à Gènes, d'où certainement eDe te fut expédiée ; mais tu auras quitté l'Amérique avant qu'elle n'y arrivât. J'y avais joint ces deux petits volumes de poésie, imprimés il y a six mois, productions de peu de valeur, mais où il y a quelque trace de mon excellent et cher Federico, quelque trace, rien de plus. 11 ne me fut pas permis de parier de toi longuement. — Mais toi, lu n'avais donc pas eu non plus mes lettres antérieures; tu m'avais écrit aussi, et rien ne m'est venu! Oh ! que je trouvai long ton silence dès que je te sus sorii des cruels murs

* Publié dans la Civilta catlolica, série m , vol. i, Rome, «856. [Note de l'Éditeur.)

• Reçue à Bruxelles, après mon relour en Europe, quand je fus expulsé de France. (6\ Confalouicri.)

Page 1