‹ Lettres, recueillies et mises en ordreChapitre 4 sur 113 · XL VI · texte numérisé non relu

XL VI

guées des deux extrêmes. Il avait entrevu, dès l'origine de ses malheurs^ et cette consolante vérité était peut-être la récompense dont Dieu payait son sacriflce, l'alliance, un jour possible, de la religion et de la liberté; mais recueilli dans son espérance^ il dédaigna de se mêler aux vaines querelles des partis, et dès qu'on eut reconnu qu'il n en voulait servir aucun au prix de sa conscience ou de sa raison, lasynqmtbie des opinions exaltées se retira de lui. 11 n'en éprouva ni surprise ni amertume. « Non, mon ami, écrivait-il alors^ il ne faut pas dire que mon pays me méconnaît. Le petit nombre de ceux qui se donnent la peine d'être mes ennemis et de m(; calomnier ne sont pas les représentants de mon pays, et auprès du grand nombre en Italie, je trouve une faveur dont je reçois des preuves surabondantes et continuelles ! Notre pays est en ceci comme tous les autres, je le crois; il y a beaucoup de lie au fond, mais la plus ^^rande partie n'est pas de la lie; il faut être indulgent même envers les malveillants. Pauvres diables! ils croiront avoir raison, et comme la malveillance procède le plus souvent d'ignorance et de faiblesse de jugement, ils sont véritablement dignes de coni|)assion. Pour moi, ils ne me font aucun mal, ni par leurs paroles, ni par leurs écrits. » 11 se savait soutenu au-dedans par les bommcs les plus distingués dont s'honorât alors, en Piémont, le parti qui appelait de sages réformes; et du dehors, les lettres de ses amis de l'adversité venaient le raffermir dans son intelligente modération. Souvent le soir, se promenant dans le cloître contigu à l'église de Saint-Philippe, entre dom Bogliiio, prêtre de TOra-

ioÉre, et FiMiéGiobertî^ il discutait arec eux les*bautes questions pelitiqoes qui, après avoir agité la Francey frtpiMâeot di^à MX portes du Piémont. Les opinions de ses dem amis étaient nn peu plus avancées que les siemes; aossl, «i 1834^ Boglino parut-il mécontent de k foir eitfrer an palais Barolo. Il en résulta^ même du» lews cappdrts, une espèce de refroidissement. L'wnitié reprât cependant le dessus^ mais non sans lais* im reste decoiltrainte. Leurs lettres^ toujours atTec- ', devinrent d'abcHrd un peu embarrassées^ puis moiiis f réquenteSé (tel sait combien Pellico était sensi- Me à rsmitjé ; il dut lui être bien pénible de voir Bo^ ^DO t^é\i(Agaer de luî^ mais il ne dévia en rien^ pow le retenir, de la ligne qu'il s'était tracée. Quelques sprès, l^preuve recommença avec Gioberti. si ce fut avec plus d'éclat, le déchirement fut ddulenreux, les relations entre eux n'ayant pas été si étraitesk Plu«eurs fois déjà, il avait fait avertir Gioberti de modérer en public l'emportement de ses discours. Hais Gioberti n'était pas de ceux qui tiennent compte de la prudence. Toutefois^ loin de garder rancune à Silvio de ce que d'autres auraient pu appeler la pusillanimité de ses conseils, il lui dédia son livre de la Primauté civile des Italiens, a Dieu, lui disait-il dans un magnifique prologue^ t'a rendu fort contre ropinion tyrannique du vulgaire présomptueux, qui t'est étonné en voyant un martyr de Tltalie sortir de prison sans rougir, devant les hommes^ de son consolateur^ de son Dieu. » Et continuant sur ce ton, il semblait se porter garant devant l'Italie du patriotisme de son doux compatriote. Cette parole superbe, ce

bruyant hoininage rendu à sa vertu et à ses sentiments^ étourdissaient un |)eu la mo<iestie de Pellico. En remerciant Gioberti^ il se plaignait amicalement à lui de l'exagération de ses éloges. L'année suivante parait un nouveau livre de l'impétueux publiciste qui^ cette fois encore^ prend hautement en main la défense de son ami^ contre ceux dont son éclatante dédicace avait réveillé les ombrageuses déiiances. Mais dans ce second ouvrage^ le Traité du bien, Gioberti attaquait les jésuites avec violence, et Silvio qui, on Ta vu, avait un frère dans l'ordre, se crut par cette circonstance, et aussi par un es|)rit de justice d'autant plus méritoire que nul ne le provoquait à ce désaveu, se crut, dis-je, autorisé à rendre public son dissentiment. La lettre qu'il écrit à ce sujet est |>leine de mesure, de noblesse et d'amitié, mais, en même temps, de fermeté. Gioberti, au lieu de répondre, se contente de dire qu'il est dans le vrai, que Silvio a tort, et, pour le prouver, il lance un troisième ouvrage, non |)his un traité philosophique cette fois, nmis une amère et sanglante diatribe, où, prenant à parti l'institution elle-même, il la |K)ursuit durant cinq volumes de sa verve intarissable et de ses élmpientes colères. Silvio se résigne alors et se retire dans un douloureux silence. C'est à peine si de temps à autre, dans quel(|ues lettres à un ami, il laisse percer les pénibles impressions de son âme. Achevons ce|>endant et disons tout. Les événements ramenèrent (iiol>erti de l'exil et le portèrent à la tcte du gouvernement de son pays. Aussi généreux que violent, il avait déjà oublié cette (pierelle passagère, ou du moins averti par les tristes consé<|uences que les

fureurs populaires avaient tiré de ses écrits, il en était à regretter ses dangereux emportements. Quoi qu'il en soit, il se présenta comme autrefois, accompagné de Boglino, au palais Barolo. Silyio Pellico était absent, et je ne sais si depuis ils se sont rencontrés dans ce monde.

Le jour où j'allai au Campo-Santo de Turin, je demandai où était la tombe de Gioberti. Sous Tun des portiques latéraux, une simple inscription marque la place où cette tombe doit s'élever. Dans la galerie sépulcrale qui sert de soubassement au portique, et précisément au-dessous de Tinscription, est déposé un cercueil en plomb où dort celui qui fut un moment^ à Turin, Fidole de la révolution. Quelques coiu*onnes flétries étaient jetées autour. La faveur populaire qui les avaient apportées là, déjà occupée à se faire de nouveaux demi-dieux, n'avait pas eu sans doute le temps de les renouveler.

Silvio Pellico et Vincenzo Gioberti resteront les deux types opposés du patriotisme italien moderne : Vmiy patient et résigné, attend son jour de Dieu, du temps et de Teffort ininterrompu des générations ; préoccupé surtout de l'indépendance de ce noble pays, il ne fait pour lui qu'un rêve, la délivrance du joug étranger. L'autre, impatient et romanesque, s'emporte contre tous les obstacles, ne tient nul compte des faits, et voudrait achever lui-même, et en un moment, l'œuvre des siècles.

Cependant les atteintes de la maladie dont Silvio

mourait depuis tant d'années, devenaient, de jour en

jour, plus graves. 11 passait de longs mois sans pou-

voir se lever. Vers la fin de 1845^ ilavait faii^de compagnie avec son frère, un voyage à Kome, et Grégoire XVI l'avait reçu avec bonté. Il y était retourné en 1851 avec la marquise de Barolo, et il avait eu la joie de saluer Pie IX. Mais si ces voyages, pleins de religieuses consolations et de ces pures jouissances qui semblent renouveler la vie, si un hiver passé à Napies, avaient, un moment, contenu le mal, il reprit, au retour, toute sa violence, et Tautonme de i853 ne fut qu'une longue crise. Silvio en sortait encore par instants, a Presque tous les matins, dit Briano, dans l'église de San-Dalmazzo , on voyait un front plus triste, plus recueilli que tous les autres, se prosternant de\ant les autels, [)éle-nicle avec le plus humble vulgaire; c'était Silvio Pellico. Quand il passait dans les rues, tout le monde remarquait sa démarche grave, lente, son front élevé vers le ciel, dans lequel étaient déjà toutes ses pensées. Des jeunes gens, des étrangers s'attachaient à ses pas, attirés par cet aspect extraordinaire, par ce maintien |>eu connnun, et se réjouissaient d'avoir vu en face l'auteur de Mes Prisons. »

Dans les premiers jours de janvier 1854, ce pieux empressement fut trompé : la sainte et chétive créature ne repai'ut plus sur le chemin de San-Dalmazzo ;

Silvio Pellico était tombé pour ne plus se relever. Cette fois il reconnut la mort; mais il l'avait si souvent regardée en face que, devant ce doux et intrépide regard, depuis longtemps son aiguillon était émoussé. Quinze jours avant de mourir, il disait : a Je vous rends grâce , ô mon Dieu, de m'avoir fait rencontrer plus d'amis que d'ennemis! Bien des gens mont sou-

tenu et me sont venus en aide , dans tout le cours de ma vie; un petit nombre a cherché à me nuire : c'est de tout mon cœur que je pardonne à ces derniers et que je prie pour eux. »

Plus près de sa fin ^ et ne pouvant plus tenir la plume^ il faisait écrire à sa sœur : — «Je ne puis assez te remercier de ta constante amitié; je n'ai besoin de reconmiander à tes prières ni mon âme, ni ma vénérée bienfaitrice, ni toutes les personnes qui m'ont pardonné mes défauts et m'ont traité avec bonté. Adieu, sœur, adieu, frère, adieu , mon incomparable bien; faitrice : oh ! oui , à Dieu, allons tous à Dieu ! In nuinus tuas, Domine, commendo spiritum meum. ' La sainte fille accourut assez tôt pour revoir une dernière fois celui à qui elle allait encore survivre, après tant d'autres pertes ! Quant à lui , désormais consolé , a il rendait grâce au Seigneur de l'avoir fait naître dans la religion catholique et de parents si exemplaires dans la foi et dans la vertu, et qu'il espérait bientôt revoir dans le royaume éternel. »

Peu d'heures avant la dernière, il plaisantait encore avec D. Ponte, le digne chapelaiil de la marquise. Comme celui-ci'se retirait pour céder la place au médecin. — a Ne vous éloignez pas, lui dit Silvio, redevenant tout à coup sérieux, mais toujours calme, peutêtre avant peu aurons-nous besoin de vous. »

Vers trois heures du matin , le bon prêtre lui rappelant les souffrances de Jésus-Christ, pour le soutenir dans Tagonie, il se tourna de son côté pour lui répondre. — a Ah ! cher dom Ponte, je ne puis maintenant penser à autfe chose qu'au Seigneur. Quand je

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