‹ Lettres, recueillies et mises en ordreChapitre 42 sur 113 · AU BARON ACHILLE DU LAURENS », A AVIGNON · texte numérisé non relu

AU BARON ACHILLE DU LAURENS », A AVIGNON

Turin, 24 août 1840.

Monsieur,

Depuis plusieurs jours rexcellent chevalier Manfreik) di Bertone a eu la bonté de me remettre le livre de Votre respectable Seigneurie. Je commence par TOUS remercier infiniment de l'honneur que vous m'aYez fait de penser à moi et de m'envoyer un tel présent, et en même temps je vous proleste que je suis confus des expressions trop obligeantes par lesquelles vous daignez me manifester votre bienveillance. Je me suis hâté de lire votre Essai sur la vie de Pélrar- (pte, et comme j'en ai été extrêmement content, le don a encore augmenté de prix; vous avez écrit ce livre avec amour et vérité. Je vous félicite d'avoir su le rendre altravant sans lui donner mie couleur de ronian,('l d'y fivoir répandu toute la lumière histori(|ue etcriti(|ue réclamée par le sujet, entreprise toujours difficile et qui demande autant de discernement que de savoir. Les passages traduits le sont avec une rare intelligence et un admirable bon goût. Je m'en félicite avec mon cher Pétrarque. On voit i\ue Votre Seigneurie a fait des études profondes sur lui, sur son temps,

I M. le baron Achille du Laiirens, ami inlime des familles Bertooe ei Balln), connut dans celle dernière Silvio Pellico. H. (ia I^ureiis e>i Pauleur (l*un savant coinmenlaire de Pétrarque «•l«riine intéressante Étude historique sur ce poêle.

{Sole de l'Éditeur.)

sur notre langue. Avec quel plaisir j'irais TÎsîter la patrie de Laure, surtout depuis que Votre Seigneurie a la bonté de m'y inviter d'une manière si aimable ! Qui sait si un jour je ne céderai pas au désir que j'en ai? Le premier pas que je ferais à Avignon serait pour me présenter chez vous^ Monsieur, que je serais heureux, plus que je ne puis le dire, de connaître personnellement. 11 est cependant peu vraisemblable que je m'aventure à pareil voyage, vu l'état de ma santé toujours fort chancelante et souvent en proie à des souffrances extraordinaires. 11 en sera ce que Dieu voudra; je serais un ingrat de me plaindre. Si je ressens quelques souffrances, j'ai aussi des preuves si continuelles de la bouté de Dieu ! Fiat volunKis Dominif J'ai l'honneur de me dire le très-obligé de Votre Seigneurie et d'être avec la plus respectueuse estime, etc.

A MADAME ELVIRA R0SSI-6IAMPIERI,

▲ FLORBNCB.

De la Colline, 21 septembre 1810.

Madame,

Ce Silvio à qui vous demandez si gracieusement de vous entretenir un instant de Dieu et de pensées consolantes, est condamné par sa déplorable santé à ne plus écrire désormais, et partant je me borne à vous remercier des expressions dont votre cœur trop indulgent a bien voulu m'honorer. La vérité, en outre, et non plus la modestie, me force d'ajouter. Madame, que je me sens bien éloigné des vertus que vous roe

supposez. Dans quelque humble livre j'ai balbutié de Dieu et du bien qu'il veut faire, et qu'il fait à nos âmes^ du bonheur que j'ai eu de sortir de Tincrédulité et d'apercevoir toute lumière et toute consolation dans l'Église catholique ; mais cela ne prouve rien en mafaveur, sinon que je ne suis pas tout à fait ingrat. La religion m'a donné la paix, une paix qui a ôté la plus grande partie de leur amertume à mes malheurs, et qui maintenant embellit, pour ainsi dire, les souffrances de mes derniers jours. Quoique dans les aooées qui ont précédé ma captivité, la fortune et les hommes s'empressassent à me sourire, et que pour bien des raisons je pusse me dire heureux, cependant les incertitudes de mon esprit ne cessaient de jne tourmenter. Livres, recherches, systèmes, je déirorais tout. J'attendais la lumière tantôt de telle philosophie, tantôt de telle autre, tantôt même des déclamations illusoires des protestants sur leur prétendu perfectionnement de doctrine et de morale. J'eus l'orgueil de vouloir examiner, confronter, de prétendre me constituer juge ; et Tunique fruit que j'en retirai fut de découvrir les faiblesses et les mensonges de chacun de ces systèmes superbes, accusateurs de l'Église. Peut-être eussé-je continué à vivre de la sorte, dans une fluctuation per[)étuelle, et partant, a peu près étranger à toute religion, et sans frein à mes passions, ce qui est une vie stupide, une vie païenne, et non chrétienne. A une âme agitée comme était la mienne, il fallait la solitude, le temps et la douleur. Je tirai alors parti de mes études pasi, et de plus en plus je méprisai la pauvreté de

toutes les sectes^ et je vis à quel point le catliolicisme est triomphaut et fort d'autorité et de raison. Je vis qu'un catholique peut^ comme le grand Volta, dire humblement son cha|>elet^ et rester une intelligence saine, clairvoyante, robuste. Je vis que ces pratiques, si fort raillées, de notre culte sont autant de moyens d'adoration et de résolutions utiles ; moyens auxquels il faut seulement apporter une âme bonne et aimante, et cette mesure qui convient à chacun suivant sa nature. Je vis que les scandales de l'hypocrisie ne doivent pas s'imputer à la foi, ni nous éloigner d'elle; d'elle qui condamne partout le mal, qui veut le bien, la sincérité, l'indulgence, les nobles exemples. Lorsque mes yeux furent ouverts, dégagés des liens du doute, enfin lorsque j'eus trouvé Dieu, je m'appuyai sur lui, et j'espère ne plus l'abandonner, ni dans les souffrances, ni dans les consolatioqs. Par ce qui m'est arrivé à moi, si indigne, j'ai compris combien Dieu aime sa créature. Ce n'est pas sa grâce qui |)eut manquer, et il n'exige de nous que la bonne volonté.

J'en ai écrit plus long que je ne croyais, et je n'ai parlé que de moi. Je l'ai fait pour (|ue vous, qui êtes pieuse, vous bénissiez avec moi le Seigneur, noire «idorable ami. Les affaires domestiques, les devoirs sociaux, les études, les facultés de l'esprit et du cceur, offrons-lui tout. Qu'il soit i)our ainsi dire l'âme de ik» pensées, de nos actions, de nos affections, de nos souffrances. Vous, très-gracieuse dame, vous avez beaucoup à lui offrir parce qu'il vous a beaucoup donne. Soyez aimable |H)ur lui, instruite pour lui, hwnble et patiente pour lui; et vous aurez tout un trésor

(fheures fortunées; non des heures sans chagrin, mais heureuses parce qu'elles seront en harmonie avec Toire conscience et avec le divin modèle. ËtabUr en Dous cette harmonie, tout est là. Là est le mérite, là est la paix, là est le pardon, là est la charité, là est la force.

Je ne promets pas de vous écrire de nouveau, et je ne saurais guère, je crois, vous dire autre chose. Agréez mes vœux sincères et le témoignage de la parfaite estime avec laquelle j'ai F honneur d'être votre très-humble serviteur.

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