CLXXVIII
AU CHANOINE IGHINA».
Turin, 30 décembre 1842.
Cher chanoine et illustre professeur.
En premier lieu je m'acquitte de l'honorable commission que m'a donnée Madame la marquise, de vous remercier des vœux que vous lui exprimez, (•t d'ajouter qu'elle vous les rend de tout son cœur.
t Du livre Siivio Peliico e il suo tempo, considérations de Pieiro Giuria. — Voghera, tip. Galti, IH'ii.
{Xohi de V Éditeur.)
Kn second lieu, cher professeur, je \ous remercie inflniment de tout ce que, dans la lettre à moi adressée, vous avez la bonté de dire à un homme aussi dépourvu de mérite que je le suis. En vérité il m'est doux de me voir jugé avec cette bienveillante partialité par vous, que j'estime et que j'aime tant, mais ce n'est pas une raison pour que je m'aveugle sur moo compte, sachant trop bien le peu que j'ai fait, si toutefois j'ai fait quelque chose. Nul plus que moi ne sent toute la faiblesse des productions sorties de ma plume. Ceux-là me font trop d'honneur qui daignent s'en occuper comme de choses littéraires. Elles n'ont d'autre mérite que la bonne intention.
Je pourrais vous reprocher votre excessive indulgence; mais je ne puis dissimuler que pareils torts ne me mettent nullement en colère, d'autant plus que Voire Seigneurie m'offre un trésor bien plus précieux que des louanges, dans les prières qu elle veut bien adresser pour moi au Seigneur.
Je suis [lersuadé que vous ferez grand bien à vos studieux jeunes gens, non en me faisant l'honneur de leur parler de moi, mais en les amenant à dus |ieusées justes par Tattrait de votre vertu. Continuez à joindre l'exemple aux paroles, et vous produirez de grands fruits. Courage! la carrière du professorat est labo» rieuse , mais belle.
Il y a précisément à Sainte-Anne la place vacante que vous désirez , pour la petite Zucchi ; il faut qu'on l'y conduise sans retard ; autrement, après quelques jours d'attente , la place serait donnée à une autre. Si , |)Our quel(|ue motif , on ne se décidait |»as à mettre
cette enfant à Sainte-Anne, qu'on ait la complaisance d'en aYertir par deux lignes.
Bonne année ! bonnes années !
Je vous salue avec respect et tous embrasse avec fardent désir de vous savoir heureux , et je suis votre très-dévoué serviteur.
AU COMTE TULLIO DANDOLO
Turin, !•' janvier 1843.
Très-cher Dandolo , Notre bon chevalier Bonafous qui , depuis déjà bien des mois, avait à me remettre de votre part un aimable souvenir, je veux parler de vos Sludi su Roma e TImperOy changea de logis, et, dans le brouhaha de son déménagement, il laissa aller votre livre pèlemêle avec les siens. Hier, il est venu s'en excuser à moi et me donner Texplication de ce long retard. Enfin ces chères Eludes sont sur ma table et procurent le plus doux aliment à mon intelli<^ence , toujours friande de belles et l)on nés choses. J'ai accueilli votre don avec respect et amour, et je regrette que, m'étant venu si tard, je ne puisse vous en remercier qu'aujourd'hui.— Mais que dire du doute où vous êtes, si j'avais précédemment reçu les Réminiscences et Fanlai- $ie$. Oui , certainement, je les ai reçues et goûtées, et je crois vous lavoir écrit. Si, par suite d'une lourde méprise, je ne vous l'avais pas écrit, ce serait une faute involontaire , et je vous en demande pardon : quelquefois j'ai une intention, et je crois ensuiU^ avoir fait œ que je me proposais de faire.
Ciis Esquisses littéraires , comme tout ce que voiis (îcrivez , sont pleines de sens et de grâce : je vols que les Sltidi su Roma sont également un travail tout à fait digne de mon cher Dandolo.
Eli ! combien de précieux livres vous m'annonces encore ! Bonafous mettra de Tempressement à me les envoyer^ et je vous promets que je ne serai ni |iaresseux à les lire^ ni oublieux. J'aime vos idées et vos sentiments^ qui sont toujours en complète iiamionie avec le beau, avec le vrai , avec le saint.
Voulez- vous de mes nouvelles? Je ne sais pas me décider à mourir, et je ne regrette point de vivre quoique je vieillisse au milieu des maladies. La volonté de Dieu soit faite! Au mois de novembre, je fus plus malade que de coutume, et je crus que je touchais à ma fin. Voici que, de nouveau, je me lève et me traîne: priez Dieu qu'il m'apprenne à profiter des souffrances et des consolations. Aimons-nous en Dieu : pour vous et pour tous les vôtres, je lui demande santé , longue vie , et toutes les autres bénédictions. Je suis votn* ami bien reconnaissant.
A PIETRO BORSIERI.
Turin, 93 juiTier 1843.
Mon cher Borsieri ,
Notre Porro te dira en quel état de santé il m'a trouvé, c'est-à-dire dans un état misérable, quoique de nouveau je sois hors du lit, et que même je sorte un l>eu. Uu'y f^i*6 1 Je suis habitué à cette continuité île
souffrances^ et je sais du reste que la plainte né sert
de rien: mon âme^ grâce au ciel, ne manque ni de
force y ni de sérénité ; je suis sensible aux plaisirs de
Vamitié , aux consolations de la religion ; je ne puis
donc me dire malheureux. Mon pays est excellent pour
moi, d'autant plus que je me borne à un petit nombre
de relaticMis et ne m^occupe pas de ceux qui n'approu-
Tent point la ligne de conduite que j'ai cru devoir me
tracer.
La Tisite du bon Porro m'a fait grand plaisir ; j'eusse ▼oahi t'avoir aussi : c'est toujours un sacrifice pour njoi que d'être privé de mon cher Borsieri. Tu sais combien je f aime et que je ne cesserai de t'aimer, avec l'entière certitude que tu me le rends bien. Salue de ma part dona Francesca , et tes deux autres sonirs : je leur souhaite , comme à toi , toutes les prospérités. Quand tu vois de tes amis qui sont les miens , embrasse-les tendrement pour moi. Adieu, cher Pedrino.
A LA COMTESSE OTTAVIA MASINO
DI MOMBBLLO.
Turin, 14 février 1843.
Madame la comtesse, i'ai toujours désiré voir Rome, mais c'est mainlenant plus que jamais que je voudrais |)OUVoir accom- I«iaier notre cher colonel Muletti, qui a le bonheur de faire un tel voyage ! Ce n'est pas Rome que je serais «iHoot curieux de visiter, maigre la multitude de ses îtllrayantes merveilles. Ma première pensée, mon pro-
mîer besoin^ serait d'aller pleurer avec ^om, Madame la comtesse^ et avec Texeellent comte, la perte que vous avez faite et qui peut bien se dire une perte immense pour notre pays tout entier. Aussi chacun Ta sentie et la sent ; le langage de la douleur amunune est unanime. Tant de gens connaissaient les vertus du général! connaissance qui n'avait fait que s'étendre depuis qu'il dirigeait avec tant de prudence et de coeur les jeunes gens de l'Académie militaire. L'affliciioa des familles de ces jeunes gens s'est manifestée comme par un seul cri, et ce cri a fait sensation dans tout le public. Et il devait en être ainsi. Un tel accord de sentiments, depuis le roi jusqu'au pauvre soldat, est un beau tribut de juste estime. C'a été, pour nos cœurs affligés, une espèce de douceur. J'ai entendu beaucoup de personnes répéter la même chose. Le jour où arriva le déplorable événement, j'avais une oppression de poitrine ; quand j'appris que le général Masino venait d'expirer, j'en restai si frappé que, pendant plusieurs jours et plusieurs nuits, les nuits surtout, je souffris crueUcment. Je ne pouvais m'empécher de me représenter l'affliction de M. le comte et de Madame la comtesse, connaissant comme je fais l'étroite et profonde amitié qui les unissait à cet incomparable frère. I^e coup eût été déjà bien cruel s'ilç se fussent trouvés i Turin ; mais dans l'idée de s'être trouvés absents, il y a quelque chose de plus cruel encore pour qui survit i un frère si tendrement aimé. Je me disais tout cela, et mille autres choses déchirantes, et je ne pouvais par» venir à me remettre d'un tel chagrin qu'en priant. Et i dire vrai, tout en priant |H)ur le défunt, je m'attendris-
sais plus profondément en priant pour M. le comte et
pour tous; mais en même temps je puisais et je puise
encore ma consolation dans la connaissance que j'ai de
la grande foi qui règne dans vos chères âmes. Le fruit
de tant de foi est toi^ours la résignation aux saintes
Tokmiésde Dieu. D'où je m'assure qu'au milieu.de la
phis Yive douleur vous avez fait un héroïque sacrifice^
eo bénissant le Seigneur qui donne et qui reprend^ et
doot les décrets sont en tout temps adorables. Oh !
comme en pareil cas les larmes deviennent moins
amères, alors qu'on peut dire avec pleine conviction
de la personne qui n'est plus : a C'était une âme bonne,
Mue âme sincèrement religieuse et humble devant
Et cette conviction^ cette certitude^ nous l'avons tous. Le bon chevalier Giacinto était un vrai catholique, fort, loyal, zélé pour la cause divine, et désireux de toute justice, de toute charité. Ses devoirs, dans les charges importantes que le roi lui avait conflées étaient difficiles, et il les remplissait avec fermeté et avec amour, et le Ciel couronnait la droite volonté de ce véritable homme de bien.
Notre père Bottari vénérait le général Masino, et il dit qu'on ne trouve plus d'homme comme lui. Ici on en dit la même chose. Au milieu de regrets si unanimes, si remarquables, chacun aime à rappeler ses vertus chrétiennes, et tout le monde a la confiance que ce qu'il a soutTert ici lui aura servi de purgatoire, et qu'en mourant cette âme généreuse sera allée droit au ciel.
Ea|)érons*le, nous avons i)our le croire les raisons
let» mieux fondées, et ne laissons pas toutefois de lui donner des preuves constantes de notre amour^ en priant |)our lui.
Je vous demande pardon. Madame la comtesse, ainsi qu'au très-cher comte, si dans cette lettre je n'ai m que rouvrir une blessure si douloureuse. J'aura» voulu être plus bref en parlant d'un tel malheur, et je ne Fai pas pu. Je voudrais vous dire encore bien (ks choses^ mais Texcellent cœur de Madame la comtesse les devine toutes. Oui, vous devinez combien, tout en portant une sorte d'envie à Tami Muletti, je suis heureux cei)endant que cet ami commun^ si parfaitement dévoué, ait la bonne fortune d'aller vous faire une visite. Je comprends toute la douceur qu'en éprouveront le visiteur et les visités, sachant combien ils s'estiment réciproquement. Vous devinez aussi que mon imagination vole souvent à Rome et se complaît à se figurer vos vénérées personnes, tantôt dans les églises, tantôt dans les galeries^ tantôt dans les conTersatkms, persuadé que je suis du sentiment élevé avec lequel toutes les meneill^s de Rome sont par vous, chaque jour et à tout instant, appréciées et admirées. Madame la comtesse, qui goûte si bien le beau^ et qui dlemènie sait si bien le produire, est là dans son clément plus que partout ailleurs. Malgré tout il m'est démontré quY'n bonne et fidèle piémontaise, vous ne |>ourrez jamais oublier notre cher i»ays, qui est si fler dune si aimal)le et si illustre flUe. En admirant Rome, vous aimez encore cette heui*euse partie de l'Italie. Voilà ce que je ne puis mettre en doute. Mais nous, (juand aurons-nous la joie de vous revoir? Et, en at-
teiuiant; puis-je espérer que vous m'honorerez d'un peu de souvenir? Dois-je attendre bientôt quelques lignes de votre main? Cette grâce sera reçue avec une profonde reconnaissance. Je suis impatient de savoir au juste l'état de vos santés.
La saison a été longtemps bonne^ même pour nous; je me figure qu'où vous êtes vous aurez eu un petit printemps^ et que la délicatesse de vos nerfs s'en sera bien trouvée. Je l'espère pour vous et aussi pour M. le comte. Si votre santé est telle que je la désire^ vous anrez à Rome un nombre infini de jouissances faites pour un esprit aussi élevée aussi cultivé que le vôtre. A?ez-vou8 peint de nouveaux portraits? J'ai toujours deTant les yeux celui du cardinal Pacca^ et nous ne cessons tous^ tant que nous sommes^ d'en admirer Texpression et la vie.
Je ne puis vous taire que, tout en déplorant ce que Tabsence doit avoir syouté d'amertume à la perte que TOUS avez faite du chevalier Giacinto, cette absence cependant me semble avoir été une prévoyante dis|K>sition du Seigneur, pour que vos chères santés en fussent moins éprouvées. Ayez soin l'un de l'autre. Conservez-vous pour ce pays qui vous aime et qui a besoin de garder longtemps les [)ersonnes les plus dignes de sa vénération, et dont le nombre n'a été que trop diminué en ces dernières années ! I^ fai!)le santé de M*^ la marquise de Barolo éveille fréquemment nos alarmes. Toutefois, après avoir été trèsmalade au commencement de l'hiver, à présent elle ^a«iS8ez bien. Elle se lève, mais elle est condanmée à ne jKis sortir.— Mon inutile iwi'soihkî ne meurt pas,
mais elle souffre beaucoup et respire à grand'peine. Je me considère comme un vieillard de cent ans, dont les maux sont incurables, et je remercie Dieu, qui ne me fait pas souffrir plus encore. C'est une grande mi* séricorde que de me laisser si longtemps sur la terre» afin que mon âme se prépare.--^e me recommande à vos saintes prières et à celles de M. le comte, et je vous saine l'un et l'autre avin: tonte rafléction et b respectueuse estime que je vous ai consacrées pour toujours, et avec lesquelles j'ai Tbonneur de me redire, chère et très-excellente patronne, votre trèshumble et très-dévoué serviteur et ami.