CCXCVIII
A M. LE PROFESSEUR A. IGHINA.
Turin, 27 janvier 1861 .
Cher professeur^
J'eus, samedi, le plaisir de voir M. votre frère Giuseppe et de recevoir par son intermédiaire le paquet que vous avez eu l'extrême obligeance de m'envoyer.
Madame la marquise, à qui j'eusse voulu le présenter, n'était pas chez elle ; mais pour suppléer à la visite,
j'ai transmis à madame de Barolo les hommages des deux dignes frères. Elle me charge de irous dire mille choses.
Le jemae Ighina a une physionomie qui annonce de la modestie^ de Tintelligence et de la bonne volonté. 11 se fera certainement honneur comme toutes les per^ sonnes d'une famille si distinguée^ sans en exclure Taimable et malin auteur des épigranunes^ qui a tant de gràce^ même lorsqu'il flagelle. Ce sont fouets de roses armés d'une bonne épine. Si les épigranunes méritent qu'on y applaudisse^ que dirai-je de l'auteur quand il déroule de graves et saints discours? Ce précieux sermon sur la sainte Vierge se lit et se relit avec charme ; c'est l'œuvre d'une belle âme. Dans chacune de ces diverses compositions sacrées^ les orateurs se sont montrés éloquents et tout à fait à la hauteur du siget. Monseigneur sait se mettre en excellente oorapagnie^ et c'est bien ce qu'il fallait pour honorer la reine du ciel et de la terre.
Je vous prie de mettre aux pieds de Monseigneur Madame lu marquise et son humble interprète^ et je me dis de nouveau^ etc.
A M. VICTOR DE LA CANOROUE
Turin, 16 féTrier 1S51.
* Mon cher ami, M»« Treoca m'a fait l'honneur de venir un de ces jours m'apporter votre bonne lettre du !20 janvier*
— facette dame a une bien juste estime pour vous. L'éloigoement de ces personnes si respectables vous doit être une privation. Je le regrette, car la petite ville de Menton ne doit pas abonder en ressources intellectuelles^ et vôtre vie sera un peu solitaire. Le commandeur Trenca espère^ à ce que me dit sa digne femme^ terminel* bientôt léls affaires qui intéressent tant leur pays. Je le désire pour eux^ pour la population^ et parce que le contenteikient qui vous entourerait serait un plaisir pour votre noble cœur. Les méchants s'attristent des satisfactions des autres; mais les bons aiment à voir des visages embellis par un peu de bonheur^ ^ par de douces espérances. Hélas ! un peu de bonheur n'est pas grand'chose^ et cependant que dliomiiieB sont dans Timpossibilité d'en avoir^ s'ils Fattendenl de la fortune^ de la justice humaine^ des choees de la terre ! — Cette considération serait déchirante^ mais elle cesse de Tétre pour le vrai chrétien^ le penseur éclairé par la reUgion. Un peu de bonheur nous est toujours donné par la bonté divine^ dans l'humble exercice de la vertu, dans le fidèle accon/plissement de nos devoirs les plus simples^ dans là prière^ dans les sacrements, dans les bons désirs. Voilà ce qui me sauvadu désespoir dans ma longue captivité^ dans mes tristesses de la solitude^ dans la rencontre que j'ai faite en tout temps de quelque injustide^ de quelque profonde douleur. Toujours et partout il faut accepter^ il faut apprécier, conmie un immense trésor, ce don d'un peu de bonheur que Dieu ne cesse d'accorder à ceux qui Técoutent. — Tout en pensant ainsi ^ mon cher ami^ nous serions bien aises d'en
avoir^ non pas tin peUj mais beaucoup. Vœux inutiles ! ne nous y livrons pas. Ce n'est qu'un rêve trompeur de la jeunesse ; il faut bien se désenchanter de ce qui n'est pas raisonnable. Attachons-nous au vrai^ à la religion^ à ses pratiques sanctifiantes; il y a là des prodiges de consolation et de force.
Mes south*ances^ ma vieillesse^ me rendent peut-être trop grave. Voulez-vous que je vous donne une Jolie petite fleur? Son parfum est enivrant. Vos belles romances ont été vues sur un piano chez le comte de Chambord^ par M. le marquis Colbert de Haulevrier. Celui-ci me charge de vous le dire (il a été à Venise faire sa cour à Tauguste exilé). Je l'ai dit à M»« Trenca, à qui cela a fait plaisir. Je vous exprime ses félieitations^ si elle ne vous a pas écrit elle-même depuis. La réponse négative que vous a faite la troupe française ici vous a contrarié^ mais elle ne m'a pas étonné. Le siyet de Françoise de Rin\ini manque de nouveauté à Turin. Le mérite de vos beaux vers ne serait pas senti, et d'ailleurs, croyez-le, le goût actuel tolère avec peine ce qui est simple, surtout si on n'offï*e pas au public un sujet tout neuf. Pour mon compte, je ne voudrais pas conserver l'amour du théâtre, car mon goût est vieux. Je suis d'un âge qui ne peut revenir.
Adieu^ mon cher ami. Jouez avec la poésie, mais ne donnez pas à cet aimable jeu plus d'importance qu'il n'en a. ♦
CGC
AU CHANOINE IGHINA.
Turin, 16 a^ril 1851.
Très-aimable professeur^
Mille remercîments pour voire bon souvenir, et renvoi que vous m'avez fait récemment de votre admirable discours. Je vous remercie également de tout ce que vous m'écrivez.
Vous êtes toujours aimable dans vos épigrammes^ qui ont tant de sel et de saveur. Prenez garde : mon épilhèle saporili ne s'étend pas jusqu'à certain mot qui rime en ella. J'y trouve bien le sel^ mais non la bofifi^ saveur.
Outre leur mérite particulier^ vos épigrammes me plaisent infiniment comme preuve d'un esprit piquant et enjoué. Les tempêtes du monde sont terribles^ le chemin de la vie est rude; pour conserver ses forces, il faut bannir la mélancolie.
Je me réjouis de vous voir décidé à réfuter cette fausse histoire des papes^ et je suis persuadé que vous y réussirez à merveille. Mettez-moi, je vous prie, pour deux exemplaires au nombre des souscripteurs.^Je TOUS souhaite de bonnes vacances, ce qui veut dire santé et contentement, non-seulement à vous, mais à toute votre digne famille. Mes respects à votre excellent père.
ceci
A L'ABBÉ GIAN GIOSEFFO BOGLINO
14 juillet 1851.
Cher Giovanni^ ^
Aie Tobligeance de faire tenir ces quelques ii^es à Taimable M<"« Giulia *. Je sors un peu après aYoir.eu des fièvres et des bronchites. Hais je suis si faible, et particulièrement des yeux^ que je suis encore incftpable d'application. Je garde les lectures pour la campagne^ et je commencerai avec grand plaisir celle du livre que Tillustre dame a bien voulu m'envoyer.
Plusieurs fois^ cher ami^ j'ai voulu aller te voir. Mes jambes^ ma respiration infirme m'obéissent trop mal. Pardonne-moi et continue à aimer ton Silvio.
A M. GIORGIO BRIANO.
4 août 1851.
Bien des choses vont mal, et d'une nnanicrc
honteuse; mais le temps seul les redressera, en substituant^ là où besoin sera, des hommes forts aux hommes faibles. Sans force d'âme et de volonté, il est naturel qu'on n'édifie rien. Les faibles promettent et voudraient bien faire, mais ils ne peuvent ni ne savent, et ils feignent de pouvoir et de savoir. Il y a une
1 Madame Giulia Molino-Colombini*
(iVoff de V Éditeur,)
grande multitude de ces incapables^ et il faut les laisser passer^ comme ces miasmes épidémiques qui envahissent un pays et ne cèdent pas ïiux pre^riptiops de la médecine. Nous^ qui ne sommes pas en position de gouverner le navire^ nous n^avons d'autre rôle que He faire des vœux pour qu'il ne se brise pas, et qu'un jour nous puissions le voir conduit par un pilote habile. Pensons et agissons en restant purs, dans le petit cercle d'action qui nous est laissé. Dieu n'est plus de mode, mais il est toujours notre juge, et c'est assez.
cccni
AU PROFESSEUR A. IGHINA.
8 août 1851.
Très-cher professeur, ' Veuillez me pardonner un retard de quelques jours, el recevez mes remercîments pour vous être afléctoeusement souvenu de la liberté que je recouvrai il y a des années. — Les vicissitudes par lesquelles la bonté de Dieu m'a fait passer me sont toujours présentes, et je trouve dans leur souvenir mille motifs de consolation et de reconnaissance. J'espère tout d'un Dieu si bon. Les écrits ascétiques de Monseigneur Ghilardi sont pleins de force et de grâce. Madame la marquise vous prie de lui présenter ses hommages et de lui dire combien elle lui est obligée de la pastorale qu'il a daigné lui envoyer. Un pasteur évangéliciue ne peut adresser à des chrétiens des paroles plus vraies, plus religieuses, ni les répandre avec plus d'autorité.
Les impiétés abondent dans le monde^ et on ne peol les entendre sans douleur; mais il y a toiyours, dans la foi, de grands motifs de reconfort : Tundes plus grands^ c'est assurément de sentir que ni les dignes évéques^ ni les dignes prêtres ne manquent jamais à TÉglise.
A PIETRO GIURIA t.
39 septembre 1851.
Cher Giuria ,
J'ai reçu ta bonne lettre avec un bien grand plaisir. Tu sais que je f estime et que je t'aime : et partant il m'est doux de savoir que tu te souviens de nioî^ que tu es en bonne santé , et relevé , consolé de tes malheurs par les vertus d'une seconde femme et par le sourire de ton enfant qui grandit.
Voghera n'est pas une grande ville , mais les plus petites mêmes ont leur agrément, et ton esprit juste et bienveillant en trouvera à celle-ci dont il saura tirer parti en honorant les gens de bien et en te conciliant l'estime générale du pays. En attendant , je suis heureux de te savoir un ami si estimable, dans la personne de M. Leidi dont tu me parles. 11 faut bien qu'il ait quelque chose tic ta bonté , puisque tu me dis qu'il s'entretient de moi si affectueusement. En lui rendant ses saluts de ma part , dis-lui que je lui suis reconnaissant de l'indulgence avec laquelle il veut bien me juger. — Tu as eu une excellente pensée , en m'en-
« Du livre SiMo Pellico e il iuo tempo, eonsidéraiîoM de iro Giuria.— Voghera, tip. GalU, 485i. {NoU de CÉéUmir,)
voyant ta nouvelle : c'est une composition d'élite , je l'ai fort goûtée. — Toutefois , je ne saurais te blâmer de te sentir peu de goût à noircir du papier y comme tu dis : la plupart des hommes lisent sans discemepsent et ressemblent a ce compère qui ^ entre une huile exquise et une huile fétide , préférait cette dernière comme ayant bien plus de saveur.
Vois toute l'huile fétide qui se débite chaque jour^ et admire le cuir de certains palais ! — Ne va pas t'en irriter : les ressentiments sont inutiles. Le sentiment élevé du beau est un don que quelques-uns possèdent en abondance ; beaucoup l'ont peu^ et le grand nombre ne l'a pas du tout : tu le possèdes à un haut degré. — Te voilà donc peintre 1 Si tu manies le pinceau comme la plume ^ tu feras des tableaux qui plairont aux connaisseurs. A présent^ je pense y tu es encore novice : mais avec de la persévérance^ tu peux rattraper les maîtres. En attendant y et au milieu des nombreuses épreuves de la vie^ ce n'est pas une médiocre fortune que de savoir échapper noblement à l'oisiveté^ à l'ennui^ et aux passions vulgaires et malveillantes!
Je remercie le ciel de m'avoir donné quelque amour pour l'étude ; je m'occupe toujours^ quoique vieux ; je ne m'ennuie pas; je ne m'irrite pas; je plains la légion infinie des ennuyés^ et plus encore celle des emportés^ qui va toujours croissant. Les infortunés 1 quelques-uns d*entre eux m'écrivent des injures parce que je ne fais point comme eux : je les laisse dire.
Supportons^ cherchons notre appui en Dieu^ et prions pour tous.
A M. VICTOR DE LA CANORGUE
Turin, 5 octobre 1851.
* Mon cher ami,
Quand j'ai eu l'honneur de vous voir dernièrement^ je ne prévoyais pas que j'allais bientôt m'absenter pour quelques mois. Je pars pour Florence avec Madame la marquise^ et nous ne reviendrons qu'au printemps. Mille petites occupations me forcent à ne vous écrire aujourd'hui que quelques mots , vous envoyant la lettre que je vous ai promise pour Monseigneur l'évoque de Fossan ; vous connaîtrez en lui un homme très-distingué^ et un de nos plus dignes évéques.
Adieu, mon ami^ je vous fais tous les souhaits qu'un ami peut faire y et je compte sur la continuation de votre bienveillance; prions l'un pour l'autre et aimez un peu votre dévoué Silvio Pellico. ♦
A LA COMTESSE OTTAVIA MASINO
DI MOMBBLLO.
Rome, 38 décembre 1851.
Madame la comtesse^ Sur le point de quitter Rome^ je reçois, par M. Carne vali, une lettre de Votre Seigneurie vénérée , dans laquelle elle me réclame une réponse à sa précédente. Je serais désolé d'avoir pu causer quelque déplaisir à qui que ce soit. Jugez donc du regret que j'aurais si ,
Tolontairement^ j'étais toml)é en pareille faute à votre égard^ chère et aimable comtesse y vous dont j'honore tant le mérite !
Je suis dominé par mainte incommodité^ et surtout par des niaux de tête qui me tourmentent cruellement et qui font cpie ^ malgré moi , je nie trouve fort en ^ retara I avec toutes les personnes qui ont la boQ^ de m'écrire. Je rougis de paraître incivil à tout ce qui mérite le plus mon estime. J'ai (rardé le lit à Florence, pendant plusieurs jours; la fièvre m^avaii à peine quitté que je me mis en route, mais j'arrivai ici malade et suffoqué par l'asthme. L'air de ce pays m'a fait un peu de bien; je respire on peu mieux, et je ne me vois pas forcé de garder le lit; j'ai gagné cela, mais je suis toiyours sans ' force , et les maux de tète continuent. Je n'ai pu encore faire aucune visite, même à madame la comtesse Qrfei. Je n'ai été dans aucune société, dans aucune académie. Je vis^ et je suis, malgré moi et sans mérite aucun, une espèce de mort parmi les vivants. Je me vois ainsi dans l'absolue nécessité de laisser en retard ma correspondance , et voilà pourquoi , trèsaimable comtesse , je n'avais encore répondu ni à vous , ni à la princesse G... — Relativement à la princesse , je prendrai le pénible parti de ne pas me décider encore , attendu les divers jugements que j'entends d'excellentes personnnes poiier sur Tétat de cette tête : elles disent qu'il se passe de longs intervalles durant lesquels on ne remarque en elle aucune incohérence et où, par conséquent^ on {leut la juger de la manière la plus favbrable et la croire victime
de la calomnie. Je connais des Russes respectables qui donnent comme positive cette infirmité de son cerveau. Je plains beaucoup la pauvre princesse^ surtout de s'être donné le ridicule de se croire convertie en passant du schisme grec à un autre schisme : prions pour elle! Je Tai trouvée infiniment pdie^ et elle m'a écrit et parlé anciennement conune ime femme qui a du goût pour la piété. Nos courtes relations ont cessé depvds plusieurs années. Je pars demain pour Naples^ et là je verrai des personnes qui ont^ plus que moi^ connu la princesse.
Nous serons peu de jours à Naples^ nous ferons anx environs les excursi(»i8 d'usage^ puis au retour, nous passerons par les Marches et la Romagne.
Je compte sur votre indulgence innée^ chère et excellente comtesse; je me réjouis d'apprendre que votre voyage en Angleterre et en Ecosse s'est heureusement effectué^ et je vous souhaite une santé durable avec toutes les prospérités.
Je vous prie d'agréer les sentiments de très -haute estime avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc.
P. S. Je n'ai pu expédier cette lettre de Rome, je l'envoie de Naples, et vous renouvelle tous mes respects.
cccvu
AU PROFESSEUR A. IGHINA.
Rome, 14 mart 1858.
Très-estimé et très-vénéré chanoine,
Nous revenons de Naples, et nous trouvons ici une
lettre que la direction des postes négligea de faire Niivre. Elle porte la date du 22 janvier^ et Votre chère Seigneurie nous y donnait la nouvelle de sa nomination au canonicat. Je vous offre les tardives^ mais bien sincëres félicitations de madame la marquise de Barolo, celles de D. Ponte et les miennes. Le digne évêque aime et distingue les prêtres d'un mérite émi- Dent. Que Dieu le récompense^ lui et le nouveau clia- Doine^ de toutes leurs vertus.
Au mois d'octobre nous prîmes la fuite devant Thiver. La santé de Madame la marquise en avait grand besoin. Un air plus tempéré lui fit d'abord du bien^ mais dans la dernière quinzaine ses douleurs de foie augmentèrent^ la fièvre arriva et il fallut se mettre au lit^ appeler un médecin^ et souffrir cruellement avant que la médecine triomphât du mal. Aussitôt que notre courageuse malade se sentit quelque peu en convalescence, elle prit la bonne résolution de quitter Naples et de supporter les fatigues du voyage. Elle est faible, épuisée, mais elle n'y regarde guère, et du matin au soir c'est la même activité. Malgré les délices do Sebeto *, il semble qu'à Rome, le climat lui convienne mieux. Je l'espère, et je puis dire la même chose pour moi. Je vote pour la ville sainte, et avec quel bonheur je la revois toujours ! Toute la Péninsule est belle, et j'en aime toutes les villes et les campagnes, mais rien ne m'atlire, ne m'enchante, ne me parle à l'âme comme Rome! La seule basilique de
< Petite rivière aux environs de Naples.
(Noie du Traducteur,)
Saint-Pierre répand toujours en moi un contentement^ un amour qu'en nul autre lieu je n'éprouve an même degré. — Si vous faites un jour ce voyage, vous serez de mon avis. Quant à toutes les déclamations qu'on lit dans certains tîTrés sur les diverses civilisations, sur la barbarie, sur les ignorances^ sur les malheurs de différentes contrées de lltalie, ce sont assertions de pédants politiques, vides de sens. Chacun sait qu'il y a quelques différences d'un pays à l'antre, mais la vérité est que les proportions entre le bien et le mal ne changent guère chez ces peuplés. Parlout régnent l'allégresse, la vivacité^ Turbanité. Le gtand nombre chez eux vit de son travail, et sera toujours ignorant, mais bonnes gens et sans rien de barbare. La minorité seule a le temps de lire, d'écrire, de cid* liver son esprit et d'acquérir des manières distinguées. Une multitude savante, très-civilisée, il n^ en a, il n'y en aura jamais sur la terre, quelque mal que se donnent les prétendu^ penseurs pour ennoblir les masses. Celles-ci ne sont ni en possession d'une grande félicité, ni exposées à de grands malheurs. Prises en bloc, elles jouissent beaucoup de la vie; elles sont industrieuses, aimables, et ont du penchant pour la religion et la vertu. — Je trouve dans toutes les classes bon nombre d'âmes honnêtes, de chrétiens sincères.
Je termine en embrassant un de ces derniers , que j'aime tendrement.
P. S. Nos hommages à Monseigneur, et des remerclments mânis pour ses oth*es d'hospitalité, dans le cas où> au retour, nous passerions par Hondovi. Si
Madame la marquise lui en est très-reconnaissante, je ne le suis pas moins pour ma part^ et lui baise la main avec respect.
cccvm
A M.VICTOR DE LA CANORGUE
Turin, 14 mai 1853.
* Mon cher ami ,
Dans les premiers jours de mon retour à Turin^ le temps m'a été tellement pris qu'il m'a été impossible de vous écrire. Je vous remercie infiniment de votre bonne lettre : vous êtes toujours aimable^ excellent. Hélas ! je vois avec peine que vous êtes aussi toujours malheureux. Quels que soient vos chagrins^ redoublez de patience^ puisque vous reconnaissez Tcxtrémc difflculté d'être placé ailleurs. Je sais de toute part que les places sont réellement très-difficiles à obtenir, surtout si Ton contrarie certains hommes, si l'on brave certaines opinions. Alf ! la patience coûte^ mais elle est bien nécessaire, et la patience est une force^ ooe vertu divine dans les âmes chrétiennes. Ne la perdons jamais : il faut l'user constamment et la joindre au courage jusqu'à la fin.
Vous approuvez le peu de mots que j'ai fait mettre il y a quelque temps sur les journaux, démentant une annonce indigne. Quand il ne s'agit que de moi, je ne réponds rien à ceux qui répandent des faussetés contre ma manière de penser ou de me régler; mais ici le cas était différent : voilà pourquoi j'ai publié ces deux mots de démenti*— Je suis bien aise que quel'»
ques nobles cœurs à Fossan vous soutienneDl au milieu de tos tristesses. Je n'ai rien entendu dire ici de renvoi de votre tragédie à la reine-mère; je voudrais que votre hommage à cette sainte reine eût quelque suite favorable pour vous. Je vous le dis franchement; je n'y vois aucune probabilité. No6 excellentes reines n'ont pas la moindre influence^ et la littérature n'est pas leur occupation.
Mon voyage a été heureux. J'ai moins soufTert que quand je passe l'hiver à Turin. J'ai été ravi de revoir Rome^ que j'aime de prédilection. Ce qui a éoané aussi beaucoup de prix à ce séjour pour moi^ c'est que j'y ai revu le plus cher de mes amis^ qui est mon firère jésuite.
Si vous voyiez de près le saint-père comme je l'ai VU; si vous entendiez ses paroles^ vous concevriez combien ce cœur d'apôtre et de père est méconnu de ceux qui le haïssent. Sa bonté; son calme^ ses exprès* sions aimantes font du bien. De Rome nous allâmes à Naples au commencement de l'annéC; pour revenir ensuite à Rome faire nos Pâques. Enfln le temps de mettre un terme à cette longue absence vint;»-et me voici.
L'explosion de la poudrière a fait beaucoup de mal, mais cette catastrophe pouvait être plus funeste qu'elle ne l'a été; nous bénissons le Seigneur et notre divine mère Marie de nous avoir épargné les affreuses ruines qui pouvaient être la suite de l'édat du dernier magasin de poudre. La communication du feu a été empéchéC; et d'une façon qu'on peut dire miraculeuse. Le pauvre sergent qui a sauvé la ville dit avoir agi
sans aucun acte de sa pensée^ et il ne doute nullement que le salut ne soit venu de la bonté de la sainte Vierge qui protège Turin.
Des soldats qui étaient à la poudrière ont été victimes de l'explosion : il y a^ je crois^ vingt-quatre morts et nombre de grièvement blessés. Pas d'autres morts^ que je sache ^ dans les maisons du faubourg Dmre et environs^ Beaucoup de bâtiments abîmés^ de murs et de portes endommagés^ etc. Madame la marquisede Barolo a des établissements dont les habitations ont eu des secousses horribles. Pour réparer tous ces dommages^ il faudra bien de l'argent. Mais ses angoisses étaient pour ses chères filles : elle s'est consolée en les retrouvaoït toutes en vie.
Quand vous reverrez votre digne évêque^ faites-lui agréer, je vous prie, nos humbles hommages. Croyez, mon cher ami, à toute mon estime et à tout mon attachemenL^
A M. LE COMTE PORRO
Turin, 2 juin 1852.
Très-cher Porro,
Notre correspondance a pu s'interrompre sans que ces lacunes diminuent l'affection que je porte à un ami aussi bon que vous l'êtes. J'ai passé Tbiver à Rome età Naples; en quittant Rome, nous avons pris \^r les Marches, la Romagne et Bologne, et enfin, après avoir traversé la Toscane, nous voici de nouveau à Turin. La douceur du climat dans ces beaux pays a un peu rétabli ma santé, et je voudrais pouvoir y passer tous
les hivers^ hivers qui ne seront pas nombreux. Les années volent^ et je m'étonne de vivre encore; je vais réparant comme je puis une santé en lambeaux; ayez soin de la vôtre^ qui est d'une nature forie^ et faites-la durer longtemps. Mais que de chers contemporains chaque jour nous enlève! J'ai appris avant-hier la mort de la comtesse Archinta. Des âmes aussi accomplies n'ont rien à perdre en quittant la terre ; cette pensée doit teippérer nos regrets à la nouvelle de bien des morts; et^ en définitive^ nous n'avons été placés dans cette vie que pour arriver à l'autre quand Keo le voudra.
Pour ne pas me laisser trop attrister par les choses pénibles^ je réûéchis souvent aux motifs que j'ai eus d'être satisfait dans l'ensemble de ma destinée et des vicissitudes par lesquelles j'ai eu à passer. Une de mes bonnes fortunes que j'apprécie le plus est celle d'avoir rencontré des hommes bons^ remplis de mérite, et d'avoir pu me tenir à suffisante distance y des méchants. J'entends beaucoup de gens qui s'indignent de ne |K)uvoir se délivrer des coquins et d'être forcés de devenir misanthropes. Je les plains et je vois que j'ai été plus heureux qu'eux; j'ai connu et je connais encore tant d'hommes de bien! et quant aux méchantS; je cherche à ne pas m'entremettre avec eux et à ne pas perdre ma sérénité à cause d'eux. En vieillissant^ je m'aperçois cha(iue jour davantage qu'il faut prendre en pitié, supporter le pauvre genre humain, et ne pas prétendre de lui l'impossible; prétc^ntioo qui ne sert à rien, ni en politique ni en morale.
Étes-vous déjà à la campagne, et où? avez-vous vos
fils avec TOUS? saluez-les mille fois de ma part. Je souhaite que vous n'ayez dans votre famille que des motifs de consolation et de bonne harmonie. Je suis encore en ville; la semaine prochaine nous serons à la colline. Je vous embrasse de tout mon cœur.