‹ Lettres, recueillies et mises en ordreChapitre 97 sur 113 · V.Vofr de r£ëàntr,f · texte numérisé non relu

V.Vofr de r£ëàntr,f

la comtesse Confalonieri ! et que cette perte sera cruelle à son infortuné mari! Ces années de malheur avaient singulièrement resserré les liens qui l'unissaient à elle; il avait compris quel rare trésor de vertu c'était que le cœur de sa femme. S'il était un jour sorti de prison^ sa plus grande consolation eût été de retrouver cette précieuse amie... l'infortuné! Je le plains de toute mon âme^ et comme une victime qui probablement ne sortira jamais de ce sépulcre^ et pour la perte d'une femme si supérieure. D'abord^ vous le savez^ Confalonieri n'était pour moi qu'une simple connaissance; mais nous nous liâmes ensuite d'une amitié intime^ et je trouvai en lui beaucoup de bonnes et belles qualités.

Je finis en vous disant quel homme j'avais trouvé en Maroncelli. Pendant tant d'années passées ensemble dans l'horrible détresse d'un cachot^ où les âmes finissent nécessairement par se montrer sous toutes leurs faces^ je ne l'ai jamais vu un moment égoïste^ jamais un moment lâche^ et^ au contraire^ toiyours ami digne et passionné de la vertu^ sévère à lui-même^ indulgent aux autres^ plein de gratitude pour les moindres services^ et aussi très-sincère.

Adieu^ excellent comte^ je vous embrasse tendrement.

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A M. LE COMTE LUIGI PORRO, A MARSEILLE

Très-cher comte Porro, La venue de Giulio à Turin m'a causé un des plus

vifs plïiisirs que j'aie eus de ma vie; c'est un jeune homme excellent et inflnimcnt aimable^ d'un cœur bienveillant^ et doué de jugement. Plusieurs fois on m'avait dit de lui des choses dignes d'éloge^ et partn culièrement qu'il ne donnait pas dans le travers^ aujourd'hui trop commun à Milan^ parmi les jeunes patriciens, d'abandonner la bonne société pour s'eneanailler. Je l'ai trouvé enfin tel qu'il m'avait été dépeint par des gens de bien^ et je m'en suis réjoui ; je m'ea réjouis comme s'il n'était pas seulement votre ûh, mais aussi le mien. Il a de l'aisance sans trop d'abandon, et ime légère ombre de timidité qui lui sied et annonce une âme délicate. Outre le plaisir que j'ai en à le voir, flgurez-vous combien aussi j'ai été heureux d'avoir de vous les plus fraîches nouvelles, de vous qui me fûtes toujours cher, souverainement cher, de vous que je me rappelle chaque jour avec une haute estime, comme l'un des hommes les plus sincères, les plus honorables que j'aie rencontrés sur la terre. Ajoutez à cela ce portrait de vous qui m'est envoyé par M. Borelly, portrait dans lequel je retrouve vos traits, et ce regard, et cette expression mêlés de sourire et de mélancolie, et qui m'a vivement ému. En vérité votre ami m'a fait un grand cadeau, et je lui en suis profoodément reconnaissant.

Les meilleurs amis que j'aie ici, savoir le marquis et la marquise de Barolo, ont voulu que je leur présentasse mon-Giulio, que je ramenasse à dîner et ont été charmés de lui. J'ai également une véritable amie dans la bonne comtesse de Masino. Elle n'a pas accueilli avec moins de bienveillance le cher Giulîo, et

elle Yeut que^ lorsqu'il reviendra à Turin^ il demeure chez elle* Dans le même hôtel où est Giulio sont aussi les Archinto, et j'ai revu hier la comtesse Cristina qui est toujours bonne, sincère et naturelle comme au temps où elle était jeune fille. Elle n^esl pas de ces Milanais qui ont peur de déplaire à l'Autriche s'ils me Toient. Je dois dire cependant que de ces peureux il nf'y en a guère. Je. ne pourrais compter tous les témoignages d'estifoe que me donnent ouvertement mes andeenes connaissances.

Quelques questions de Giulio m'ont surpris et fait sourire. Hais je dois dire d'abord qu'il y a mis toute la délicatesse et la bonne grâce possibles. Cet excellent jeune homme était venu id avec la prévention qui lui avait été insinuée en France, à ce que je puis voir, que ma croyance religieuse m'avait abaissé, rendu sauvage, ou du moins que je me montrais tel. Vous qui m'avez connu^ cher comte, pendant des années de vie conunune, vous n'aurez jamais admis l'opinion de ceux qui me croient hypocrite.— Niais, je pourrais l'être, mais dissimulé, jamais. Ma croyance religieuse est donc telle que je la manifeste ; je suis chrétien et complètement catholique, ce qui est le fruit d'études, de méditations, de comparaisons, d'où il est résulté pour moi que tous les systèmes d'irréligion philoso* phique, et même celui du prétendu déisme, n'ont absolument aucune base. Cette conviction qui est la mienne, je n'ai pas rougi, je ne rougis pas de la pro-* fesser, mais sans aucun but d'intérêt humain. Et je ne me crois pas précisément devenu un imbécile parce que j'aime et prie Dieu, non av^c tes m\m de la fnïar

çonnerie^ mais avec ceux de l'Église. Quant à feindre des seniiroenis religieux que je n'aurais pas^ en un mot^ à faire Thypocrite^ ceux qui les premiers Font inoaginé et crié sur les toits sont une Tile engeance qui ne me connaît pas. Giulio m'a dit que vous reponssiei avec une généreuse confiance ces indignes clameurs. Naturellement^ par suite des événements passés et de ma manière de voir^ j'ai des ennemis de deux espèces^ mais je ne m'en inquiète pas. Les uns sont de fanatiques serviteurs de l'Autriche qui me voudraient voir damné; mais j'espère bien^ malgré eux, aDer en paradis. — Les autres sont ces brouillons, libéraux de carrefours, jeunesse sans expérience, exaltée par un jacobinisme ignorant et irréligieux qui déshonore dans toute ITurope le nom autrefois honorable de libéral. Ds voudraient que je fusse comme eux. Et quand donc l'ai-je été? mon patriotisme ne fut jamais celui des jacobins. J'abhorre tous les fanatismes populaires, comme le plus funeste, le plus grossier, le plus slupide des fléaux politi<|ues; et si j'éprouvai quelque exaltation de patriotisme, il se borna à la foUe espérance de voir chassées de notre Italie les dominations étrangères. Je fis, en idfiO, un rêve irréalisable, mais beau, mais digne, mais pur. C'était le véritable anxMir de la patrie, et il n'y en a pas d'autre ! A notre malheureux, mais noble déUre, ces héros du meurtre voudraient donc que je substituasse leur abject jaco» ' binisme avec la doctrine de la haine, de rirréligiou, du poignard et de toutes les turpitudes? Ib ne méritent |Kis de ré|)onse, et je ne réponds à aucun d'eux ; mais je n Vn gémis |)as moins de voir la canaille usurper k

titre d'amie des lumières. Ces lumières^ je ne les ai jamais connues. J'en ambitionnai d'autres quand j'étais jeune; et maintenant que je suis vicux^ je me trouve peu changé à cet égard^ aimant toujours la vérité et la justice, mais les aimant sans délire, — ^les aimant en chrétien.

Ce fut pour moi , du reste , une bonne fortune de n'avoir pas voulu fraterniser avec nos gâte-métier du jour, qui se disent ici libéraux. Chaque année, ils ourdissent des trames insensées , pleines de bassesses et d'infamies ; ils ^ entraînent quelqu'âme honnête et sans expérience ; puis ils se trahissent et s'immolent réciproquement. Si je ne les eusse repoussés loin de moi, j'aurais été à mon tour sacrifié par leur démence.

J'syoute c[ue , si les dominations étrangères ne sont pas de mon goût, je n'ai jamais été, je ne serai jamais l'ennemi du gouvernement piémontais. C'est notre gouvernement à nous, il est italien. Il est, pour beaucoup de raisons, chose sacrée à mes yeux. Un citoyen n'a pas le droit de se constituer l'ennemi des autorités établies, surtout quand ce sont des autorités nationales. Je vois en somme, et je dis hautement que toutes les conspirations sont un détestable moyen d'arriver et qu'il en dérive toujours des calamités publiques, d'inutiles défaites, ou des victoires souillées par la perversité. — Conclusion de ma manière de voir en poUtique, je reste tranquille ; je ne crois pas qu'un simple citoyen ait autre chose à faire pour la société que de vivre dans son sein comme un galant homme, en détestant tous les excès.

J'ai exposé tout cela à Giulio qui m'a, je croîs, compris et approuvé ; il est rcp^ti hier et doit être maintenant à Milan.

Adieu, très-cher et très-estimaMe ami , tous saurez que , de mes compagnons de captivité , les uns sont allés en Amérique , les autres sont demeurés pour cause de maladie, à Gradisca. On dit que Confalonim a reçu Tautorisation de se retirer à Corfou. L'infortuné ! qu'il a souffert ! J'ai eu de grands motifs de Testimer et de m'attacher à lui.

Adieu , je vous embrassse de toute mon âme et fais des vœux pour qu'il vous soit bientôt permis de revenir au milieu de vos enfants. Que Dieu le veuille ! et puissé-je vous embrasser en personne !

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