CL VIII
A MADAME LA MARQUISE d'hARCOURT.
BrogUe, 10 octobre 1850,
C'est moi qui aurais voulu vous écrire plus Idt, mais j'ai passé cinq ou six semaines dans un triste état d'esprit, vous le savez. Ces nouvelles de la maladie de Id. Raulin noua sont venues quand nous nous attendions à le voir arriver ici pour y passer un mois. 11 n'y a guère plus d'un mois de ces jours-là, et c'est déjà comme s'il y avait mille ans. On se reprend toujours, après chaque malheur, à croire qu'on gardera du moins les amis qui nous restent, mais le travail obstiné de destruction continue et la vie se dépouille de p]us en plus. J'ai entendu souvent ici ces tristes paroles : Jl n'y aura bienlôt plus personne à qui Fon puisse dire : vous souvenes-vous? et ceux qui parlaient ainsi ne sont plus là non plus.
Quand toutes ces tristesses sont arrivées, je pensais à ce plan d'études dont nous avions causé à Trouvilla. Je ne sais plus trop où j'en étais là-dessus. Il le faudra pourtant reprendre. Je vois avec plaisir
que vous vous Êtes fait à peu prêt uoe petite retraite inaccessible pour quelques heures de chaque jour. J'ai peur qu'il ne pénètre encore bien des importuns dans cette citadelle. C'est toutefois quelque chose que d'avoir commencé les barricades. 11 n'est guère de devoir plus impérieux que d'endormir le lion dévorant qu'on appelle les nerfs, et ce démon-là ne se~ dompte que par le silence, le repos, une douce monotonie d'études assez intéressantes pour prendre, non l'attention volontaire, mais l'attention involontaire. 11 ne faut consulter que son goût particulier; c'est ce qui fait que j'hésite à vous conseiller quelque chose. Je m'en tirerai, alors que ma tête sera en meilleur état, en vous proposant plus d'une chose. Je ne suis pas trop en disposition de trouver, aujourd'hui tnéme, des points de vue variés.
Je reviendrai un jour avec détail sur une première idée qae je vous ai peutrètre déjà proposée. Ce serait de reprendre la chaîne de tous les grands poètes depuis le commencement, et de les voir se passer de main en main le flambeau de l'idéal ; faire une liste, qui n'est pas bien longue, de tous les hommes qui ont teint, tour à tour, de leurs couleurs, l'imagination des autres hommes ; voir ce qui passe et ce qui dure dans les images mobiles de ce qui est éternellement beau depuis Job jusqu'à lord Byron. C'est comme un arc-en-ciel qui va des plaines brûlées de l'Orient jusqu'aux brouillards de l'Angleterre. Vous passeriez, dans cette course à travers le temps, par le palais d'été de Salomon ; vous trouveriez Homère en lonie, Sophocle à Athènes, l'Aventin et Virgile, le Dante et l'Amo, l'Eden autour de la petite maison de Milton. Toute l'histoire du monde est là aussi comme dans les chroniques, en traits plus vifs et plus
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brillants. 11 faudrait, à chaque époque, prendre de l'histoire, proprement dite, ce qui est nécessaire pour bien orienter chaque poème. En suivant avec exactitude les anneaux de cette chaîne, on en verrait sortir une fouie d'idées. Quand on lit ces poètes sans observer l'ordre des temps, toutes les couleurs et toutes les figures se confondent. La partie de l'imagination que nous tenons de ces études sans ordre est comme la poésie des Martyrs de M. de Chateaubriand, où tous les temps et toutes les langues sont mêlés, et qui est comme une mosaïque des débris de toutes les nations. C'est un spectacle très digne de curiosité que de suivre le cours de ces fleuves avec quelque chose de l'exactitude géographique. Vous ne seriez pas tenue de relire ce que vous connaissez déjà : il suFRrait de combler les lacunes, de revenir sur les souvenirs un peu effacés,
M. d'Hiircourt a passé quelques jours à Paris. Il n'est pas probable qu'il ait rencontré personne qui méditât de suivre l'idéal dans son voyage à travers le monde, ni de voir comment les Muses ont fait leur route des déserts de l'Arabie jusqu'au palais de Versailles ou à l'abbaye de Newstead. On est beaucoup plus occupé des manœuvres de la cavalerie dans la plaine de Satory. Cette cavalerie a soulevé un nuage de poussière qui rend le temps bien sombre. J'espère qu'au retour de l'Assemblée, le vent d'automne aura balayé beaucoup de cette poussière, mais tout est Iris le partout.
A U, LE COKTË D'n A US SONVILLE.
Pari», mercredi 7 nnvembre ISàO. -
Nous n'avons pas encore le moindre Empereur. On parie de ces révolutions nouvelles comme s'il y avait autant de chances pour que contre. Sera-t-il dieu, table ou cuvette? A cela on vous répond : Je n'en sais rien-. Mon impression est que nous ne ferons pas d'Empereur ces jours-ci. On remet volontiers au lendemain cette partie de cartes suprême où doit se décider la question de savoir si l'on sera tout où rien. Le plus hardi des hommes, Napoléon lui-même, n'y est allé qu'à pas comptés, et marchant sur ces difficultés comme Sur des œufs. Il est vrai qu'étant le plus bardi des mortels, il était alors aussi le plus prudent, et ces qualités réunies ne sont pas nécessairement héréditaires et ne se transmettent pas avec le nom. La Chambre est à présent comme une fourmilière dans laquelle on a mis le pied. Parmi les fourmis, les unes vont et viennent d'un air indécis; l'élite des fourmis travaille à empêcher l'éboulement total. Les légitimistes veulent absolument qu'on discute la loi sur l'instruction. C est un guêpier et un grenier i\ coups de poing que cette discussion qui va venir. On en peut sortir brouillés les uns avec les autres. Panurge disait qu'il avait un moyen d'avoir de l'argent et cent moyens de le dépenser; on a tout-au plus aujourd'hui une manière de vivre en p^iix et cent manières de se sauter au visage les uns des autres, Le
diable doit joliment se divertir de ce temps-ci.
Albert continue son travail. Il donnera le 15 au peaple français son avis sur la manière de former des gens honnêtes, paisibles et instruits. Il fera bien de prendre un brevet d'invention, car c'est un produit pour lequel il y a beaucoup de demandes et peu d'offres... Avez-vous lu une petite lettre de M. Proudhon qui n'est pas agréable pour Dieu? Il déclare à la divinité qu'il saura bien tout seul tirer l'iiumanité d'affaire, et qu'après tout si, contre toute attente, il ne réussit pas, il aura du moins mis le prétendu bon Dieu dans son tort, ce qui est toujours une bonne attitude à garder dans l'éternité.
It parait que nos afi'aires ne vont pas seulement mal en Europe. Il y a dans la province de Gonstantine une petite chienne de ville dont le siège nous a déjà coûté beaucoup de monde. On a da aller chercher du gros canon pour attaquer ses petites murailles qui sont très dures. L'Empereur du Maroc n'est pas non plus de nos amis pour le présent.
Nous allons peut-être passer un hiver désagréable.
AU MÊHE.
Paris, 3 dâcembre i:
Avez-vous lu les deux préfaces de M. Guiz'ot à Honk et à Washington? Je vous avoue que je n'ai point approuvé te fragment de lettre de Richard Cromwell à Monk. C'est une injure gratuite et qui n'est pas auto-
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risée par le caractère de la personne à qui elle s'adresse. Je crois que les pièces qui suivent la vie de Monk sont intéressantes. Le jugement des agents français sur la révolution ou la contre-révolution anglaise est curieux. Une grande variété de lettres écrites à propos d'un événement ou sur un liomme valent bien mieux que le plus exact récit ou la biographie la plus minutieuse. Cherchez donc toutes les correspondances qui se rattachent h vos ducs de Lorraine. Je crains qu'il n'y en ait pas un grand nombre malheureusement. Pourmoi, jenesuisen train de rien pour le moment. Je relis simplement l'histoire grecque de M. Grôte, un riche Anglais qui, après avoir fait une grande fortune, s'est souvenu de ses études de Cambridge et s'est jeté la tète lapremiëre dans l'érudition. Il se promène dans la Grèce contemporaine d'Homère comme on se promène dans son parc. Il est vraiment là chez lui. Je relis ri4na&irie de Butler, un évéque qui avait été le secrétaire de la femme de George II, la reine Caroline, qui figure dans le roman de la Prison d Edimbourg. C'est une apologie très spirituelle du christianisme. Il montre assez bien que les singularités du dogme ne sont guère plus inexplicables que les problèmes du monde moral naturel. Je lis la vie du docteur Chalmers qui est nn peu longue, car les deux premiers volumes grand in-octavo et petit caractère ne mènent guère ifue jusqu'en 1823. Je lis Plutarque et je remarque qu'il n'y a qu'à traverser deux ou trois révolutions pour prendre intérêt aux révolutions des autres pays et des autres temps. Jelisdesromans anglais de Dickens quand ma tête entre dansles ténèbres extérieures. Je voudrais avoir un métier qui m'exerçât le système musculaire, et j'ai quelqueenvie de tournerdesbottes,despîedsde chaises, des étuis, etCi
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