A H. LE PRINCE DE BROQLIE
Gurcy, 13 Juillet Ig&3.
Mon cber ami, certainement j'aurais déjà dû t'écrire, mais je ne veux pas te fatiguer de ma justification. Rousseau dit quelque part : Je saii que rien n'est pltts fastidieux que la justification ttjm iimocenl. Quoi qu'il en soit, je suis arrivé ici jeudi. J'ai trouvé tout le monde bien et même la conversation d'un entrain de tous les diables. Il est vrai qu'une belle dame qui n'a fait que passer était là, parlant comme quatre. C'est ainsi que doivent tomber les eaux du Niagara au
moment où leur lit se dérobe. Ton père écoutait ce tumulte avec quelque stupeur. Les hommes accoutumés à lier Tortement leurs idées ne comprennent pas grand'chose à cette charge de paroles qui ont pris le mors aux dents, laissant leur sens bien loin derrière elles. Pour moi, je n'ai éprouvé aucun étonnement, et je me suis mis aussi à la t&te d'une armée de mots qui ne connaissent pas le sens commun. Mais les chants ont cessé, la belle dame est partie, et nous sommes tombés dans une sorte de si- - lence relatif. On lit M. Cousin sur le Vrai, le Bien et le Beau. Louise m'a arraché mon exemplaire.et je n'en sais encore rien par moi-même. Il me parait, des récits qu'on m'en fait, que rien n'est bien nouveau et qu'il n'a point, quand tout change dans la nature et autour de lui, changé d'opinion. On peut donc dire de cette philosophie : beauté toujours ancienne et toujours nouvelle; et, en effet, pourquoi cette philosophie ne dirait-elle pas comme la dame italienne : " A quoi bon changer, quand on est toujours propre? » Je suis pourtant fSchépour lui qu'il ait gardé 9a raison impersonnelle. Je n'ai jamais pu rien comprendre à cette invention-là. On entend déjà avec quelque peine que la grâce soit une vertu impersonnelle; encore est-elle donnée commeun mystère, etest-elle beaucoup moins un scandale à la raison que cette raison impersonnelle. Knfln, je veux relire avant de 1a,condamner dëRnitivement. li ne faut pas brûler les siens sans les entendre, quoiqu'on puisse agir difTéremment avec ses ennemis.
A MADAME LA FBIKCESSE DE BBOGLIB.
Gurey, Igjaillet t8â3.
Votre lettre est arrivée pour illuminer une grande solitude. Voici une lettre pourM. Saint-Marc-Girardin. Il est bien loin. On est grognon quand on est aux eaux, excepté aux bains de Plombières. On est probablement seul dans ces bains de Bourbon ; on n'a point autour de soi et de sa baignoire une société brillante. Un garçon de bain vous apporte une lettre ; on tire ses mains de l'eau ; on Ht tristement : Veuillez recommander, etc. ; on sort de ce bain d'une humeur de chien ; on se dit : u Certainement, je n'en ferai rien. » On lanterne trois ouquatre jours, la rage dans le cœur, et puis on finit par écrire 'quelques lignes glaciales et pour l'amour de Dieu. C'est avec ce genre eT amour de Dieu qu'on fait des glacés, à ce que je crois... Il ne faut pourtant pas négliger l'appui de M. C. Il est fort considéré; il ne demande jamais rien. Bien loin d'agir dans ces occasions où il s'agit de servir quelqu'un pour l'amour de Dieu, il a, tout au contraire, le diableau corps. (Je ne mepermettraispasde hasarder une pareille expression, si je ne voulais vous faire remarquer comme les langues sont singulières. L'amour de Dieu, dans le thermomètre des passions bienveillantes, est au degré de la glace fondante, tandis que l'autre mnrque la chaleur du Sénégal.)
Avez- vous épuisé tous les livres qu'Albert avait emportés? Ici, il n'y a que de vieux livres. Je lis et relis Réaumur sur toutes les petites bêtes de la création.
J'élais né pour vivre avec les bêles et j'ai joliment manqué ma vocation. J'ai lu aussi, et cela est récent, un roman anglais écrit par un Italien dont loutl'artilice est de raconter la vie d'un jeune Piémontais qui a un père, une mère, un oncle, des frères, qui va au collège, qui se fait avocat, qui devient carbonaro, qui devient amoureux aussid'une dame tout ordinaire. On croirait entrer dans une maison bourgeoise de Gènes. Il n'y a nul événement considérable ; c'est la vie ordinaire et cette description longue et exacte, ennuyeuse au commencement, amuse à la longue. C'est bien un Italien qui a écrit ce livre, car il n'y a pasun rayon de soleil, pas une vue de l'Apennin, pas une des choses que remarque tout d'abord un étranger. Madame de Catelan, que vous n'avez pas connue, disait : « Je déteste les gens qui parlent de ce qu'ils savent. » Elle avait raison en cela que les traits saillants des objets ne frappent que dans la nouveauté. Quand on y. est accoutumé, il faut, si l'on veut les revoir dans tout leur effet, s'en éloigner quelque temps. Ce n'est vraisemblablement que dans l'exil qu'un Italien voit avec plaisir ce fond bleu ardent qui esl à l'horizon de votre tableau de 40,000 francs.
Gurcy, IS juillet 1853.
Je ne sais quelle idée a eue M. Cousin de publier un livre qui a pour titre : Du Vrai, du Beau et du Bien. A sa place, j'aurais écrit quelque chose intitulé :
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Du .Faux, du Laid et du Mal. Il faut écrire pour ses
contemporains.
Ce que j'ai lu de ce volume me rappelle uniquement le passé, et je crois qu'il n'y a rien mis de nouveau que la forme de temps en temps. Il est vrai que la philosophie n'est pas tenue de faire peau neuve tous les dix ans, et il n'y a guère qu'en politique qu'on doive changer du tout au tout chaque semestre. En rélisant ces leçons, je voyais involontairement les temps de 182S à 1830, quand tout le monde courait à ces cours de la Faculté. Que ces temps sont déjà loin! Toutes les eaux du déluge ont passé sur nous depuis lors. Quand Noé est sorti de l'arche, il ne dut pas trouver son domaine beaucoup plus changé que n'est le nôtre aujourd'hui. Encore Noé avait-il gardé les mêmes idées et les mêmes sentiments qu'il avait avant la saison des pluies, tandis que la plupart d'entre nous ont laissé aller aussi tout ce qu'ils croyaient et pensaient pour lors, au courant des eaux. Il est dit dans l'Écriture que, quand la hier sur laquelle flottait l'Arche commença de baisser, le maître de la maison fit sortir un corbeau par la fenêtre ; que ce . diable de corbeau ne revint pas, tandis qu'une colombe qu'il envoya aussi en éclaireur revint à tired'âile, rapportant un rameau vert. Ce sont vraisemblablement des images. A le bien entendre, le corbeau est l'homme qui prend son parti des grands changements; il quitte les siens, et s'abat sur des ruines, parce qu'il y trouve sa pâture. Il mange probablement quelque pauvre béte de son espèce, tandis que Noé l'attend à la fenêtre. Pour la colombe, tout ce monde où elle ne reconnaît plus rien, l'épouvante; elle revient bien vite et dans une grande tristesse, rapportant un seul vestige du passé, un rameau des arbres
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à l'ombre desquels elle avait vécu. Or, nous lisons, sinon dans les Écritures, du moins dans le Talmud, qu'il y avait beaucoup de corbeaux et peu de colombes au temps de Noé. Je compte prëcber sur ce teste un de cesjours, dans une des paroisse^ de Paris, àSaint-Germain-l'Auxerrois, par exemple. Vous entendrez cela dès que j'aurai fait mon séminaire, ce qui peut arriver d'un moment à Tàutre, vu la mobilité des choses humaines et surtout des personnes humaines ou inhumaines.
On n'entend que des bruits de guerre, et tous les journaux disent que c'est signe de paix. Je ne désire pas du tout quel'on se batte ni dans la mer de Marmara, ni dans la mer Noire, ni sur le Danube, ni sur le Rbin. Quoi qu'il arrivât d'une mêlée européenne, il n'en sortirait que'des calamités que nul ne peut désirer, ou des aggravations dans l'état d'étouffement otl vivent aujourd'hui quelques peuples civilisés. Ce que les sages doivent demander dans leurs prières, c'est, il me semble, quelques années de tranquillité complète au dedans et au dehors. Il faut laisser reprendre ses forces auJïon sens public qui n'a plus que ie souflle. J'ai peur, dans mon désir de pais, que le feu ne prenne quelque part er^ Orient parmi les vaisseaux tout prêts à se heurter. On nejoue pas impunément avec la foudre. Toutes les grandes guerres ont commencé par ces querelles où chacun apporte un désir sincère de n'en point venir aux extrémités. Je ne sais où cet Empereur de Russie a la tête. Il est vrai qu'étant de la maison de Romanow, il n'est pas nécessaire qu'il l'ait bien réglée, mais enfin il avait pris l'attitude d'une sorte de Marc-Aurèle dans le monde, et le voilà maintenant qui jette partout âesfuséesàlaCongrëve. Reste que toutes les fortunes
se trouvant plus ou moins engagées dans des opérations financières où l'Europe est solidaire pour un grand nombre de ses plus riches citoyens, tout le monde courra de grand cœur aux pompes pour empêcher une explosion.
A MADAUE 1.A MARQUISE d'hARCOURT.
Gurcy, dimanche H août ISj^.
J'espère que les Gaulois et les Francs de M. Courgeon n'auront pas trompé votre attente et qu'ils n'auront pas fait peur à mademoiselle Pauline. L'auteur estun homme de mérite et un homme excellent. On retrouve, si je ne me trompe, dans cette première partie de son livre, un genre d'élévation morale assez vif pour toucher parfois même les jeunes lecteurs auxquels il est destiné. L'auteur est un vrai sage qui a droit de parler de tous les sentiments nobles et qui n'a pas perdu dans sa vie une occasion de les mettre en pratique. Cela ne lui a pas assuré une grande place dans ce monde mais il y vit dans une grande satisfaction de se conformer énergiquement à ses maximes. Je ne vous trouve pas trop sévère sur Bolingbroke et sur l'Irlande. On pourrait vivre avec voU!> même h la campagne où l'on se voit davantage, si vous aviez toujours cette équité. Le cadavre deBolingbroke est si grand, que la figure du personnage se perd dans cette mer de détails. 11 ressemble à ces petits hommes qu'on voit nager à l'horfzon dans les eaux du déluge. Ajoutez que les eaux ne sont pas bien
claires. Pour l'Irlande, Vartde la composition y est un peu négligé. Il y a du naturel en ce sens que les faits y sont pfile-mële, cosame dans la nature. Ils se battent entre eus comme dans la nature aussi ; mais il ne faut écrire que pour détruire cette confusion naturelle. Les gens de plus d'esprit sont très sujets à manquer d'ordre. Ils omettent les liaisons, les conciliations entre les idées, parce qu'ils ne croient pas le lecteur assez bote pour n'y pas suppléer. Le fond de l'art d'écrire, c'est de tenir le lecteur pour un idiot, et les personnes dont le goût et l'intelligence sont exercés reprennent, avec raison, comme un défaut, qu'on ne les traite pas ainsi. Il y a bien des motifs secrets de cette exigence. L'extrême clarté ne sert pas seulement à se faire bien entendre, elle est, aussi, comme la preuve d'une addition de démonstratioD^ pour l'auteur lui-mâme qu'il ne se laisse pas entraîner par des aperçus confus. C'est pour cela même, qu'en rangeant ses idées dans leur ordre véritable, on est tristement forcé de renoncer à une foule de choses qu'on voudrait dire et que le bon arrangement k lui tout seul réfute et repousse comme contradictoires à ce qu'on entend prouver. Tout cela dit, ne tirons pas' sur les nôtres. Tout compté, notre société intellectuelle à nous est infiniment supérieure pour l'élévation, la portée, l'étendue, l'esprit véritable, à toutes les autres qui bavardent présentement. Ne concédons à personne l'infériorité de nos amis sur un point quelconque. Les petites gens en abusent. Us prennentnos objections sur des nuances dans les écrits de nos amis pour une condamnation du fond. Je tirerai toujours sur ceux qui voudront attaquer aucune tente du camp quej'habite. C'est dans ce camp, après tout, que sont les esprits qui' représentent le plus
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honorablement l'hiimanilé. Qui me dira, hors du cercle de mes amis particuliers, que M. de Rémusat, ou M. de Lasteyrie, ou M. Guizotj ou H. de Sacy, ont tel ou tel déraut, aura afTaîre à moi, dans ma faible capacité de nuire. Jl faut vivre et combattre et finir avec les siens ; et les siens, ce sont ceux qui ont le plus décidément vos instincts. Je dis comme dans Mithridate :
Si, dans tout l'anivers, quelque roi libre encore,
Parthe, Scythe ou Sarmate aime ia liberté, Voiià nos allias, marcboo» de ce cAté.
Je ne me suis jamais senti un si vif acharnement contre mes dissemblables. Quand un homme de bon sens s'est bien reconnu lui-m&me, qu'il sait nettement ce qu'il aime et ce qu'il bait, en dehors de tout sentiment personnel, intéressé, il sait ce qu'il a à défendre. Je crois réellement que chacun est chaîné en ce monde de chercher àfaireprévaJoirunordred'idées. On n'a pas d'instincts de rechange, l'oilà sans doute pourquoi l'humanité a peu d'estime pour ceux qui changent d'opinions homiètes, qu'elles soient vraies ou fausses. Peutrétre qu'il est dans le plan de la Providence de tenir le monde en harmonie j)ar cette lutte. (Jui déserte ces croyances instinctives déserte et dérange peut-être cette harmonie.
Adieu, madame. Me voilà au plus haut des cieuz ou peut-être dans les nuages.
A MADAME PISCATORV.
Broglie, 15 septembre It&Z.
Je n'ai pas osé, chère madame, vous envoyer ces derniers jours de ma très fine écriture de peur de renouveler vos douleurs de tête. Je compte pourtant que ces maux de tête sont bien loin. M. deViel-Castel, qui est ici depuis cinq ou six jours, ne nous a donné que de bonnes nouvelles de Ghérigny. Albert de Broglie, qui n'avait vu durant un mois que les magnificences des Pyrénées, a été charmé de son petit séjour dans votre Touraine. Tous ceux qui reviennent de cbez TOUS s'imaginent qu'il n'y a rien de plus charmant que de passer toute l'année à ta campagne. Votre maison produit le même effet que les romans qui font croire que la vie des champs est préférable à tout. Est-il vrai que M, Duvergier rÈve aussi de vivre suivant Théocrite et les Georgiques? M. Duvergier a dû vous sembler comme une apparition, lui qui garde les nuances les plus délicates de ses colères les plus anciennes. Il y a ainsi dans les cabinets des curieux de petites coquilles d'avant le déluge qui ont conservé leurs plus fines arêtes et leurs pointes tes plus aiguCs depuis le commencement du monde. Tout cela n'empêche pas qu'il n'ait beaucoup d'énergie, d'esprit et de talent d'écrire; peut-être même esi-ce pour cela qu'il a beaucoup de talent et d'esprit. 11 faut y regarder à deux fois avant de se corriger de ses défauts, car tout se tient par des liens invisibles. Si le curé de sa paroisse ramenait M. Duvergier au pardon des
injures, peut-être que prenant l'air doux et découragé, il écrirait motlement des choses bienveillantes et insignifiantes. Ghérigny est devenu comme Ferney, tous les gens d'esprit y font un pèlerinage. Vous avez eu aussi la visite d'un autre homme de talent qui n'a pas les mgmes aspérités et qui n'écrit pas avec le même emportement. M. de Viel-Gastel me dit que pendant que M. de Rémusat était chez vous on ne se taisait ni jour ni nuit dans la maison. Je vois d'ici ces grandes illuminations où la lun^ière est si vive et l'air un peu froid. Ici nous n'avons pas de vos grands feux d'artifice, mais on cause seulement quatre ou cinq heures par jour pendant qu'il pleut, car il pleut toujours et tout le jour.
Il ne pleuvra certainement plus quand vous viendrez ici. Le temps se mettra en habits de fête, mais est-il bien vrai que vous y viendrez? Je voudrais pouvoir arranger mon séjour ici pour ce moment, sans quoi je me jetterai à l'eau, où que je sois, si j'apprends de loin que M. et madame Piscatory sont à Broglie. Comme j'ai quelque dessein d'aller sur les bords du lac de Genève ce serauneaflaire aisée que de se noyer. Il ne nous vient aucun bruit de Paris, ni livres, ni nouvelles. Cette affaire des Turcs et des Russes prend le caractère d'une maladie chronique. II parait bien d'ailleurs que les Turcs seuls ont envie de tirer des coups de fusil. Comme ils n'ont ni rentes sur l'État, ni actions sur les chemins de fer, ils ont gardé des passions guerrières que l'Europe civilisée ne connaît plus beaucoup. L'Europe est bien vêtue, bien nourrie, bien couchée, elle va à la messe et à la Bourse le matin et fait le soir sa partie de dominos. On n'aime pas à risquer tous ces biens sur les champs de bataille, mais il viendra pourtant un moment où il sera difôcile
de laisser l'empereur de Russie donner des bals dans te sérail de Gonstantinople à ses officiers de cosaques et rétablir des colonies militaires à Smyrne, à Rhodes, à Chypre. Chacun voudra avoir un morceau de ce beau tapis d'Orienl. Ce sera un grand jour de baisse pour les fonds publics. Ce jour est loin encore vraigemblablement.
En attendant, je hs des Mémoires sur Paul I" d'une madame Oberkirch, une grande dame alsacienne de la fin du dernier siècle. Elle a fait le voyage de Paris avec le comte et la comtesse du Nord en 1782. C'est une revue superficielle, mais intéressante aujourd'hui, de toute cette société de la fin de l'ancien monde. Elle juge à tort et à travers, avec tous les préjugés de sa classe, et de sa classe en province; elle a tout le degré de sagacité et de liberté d'esprit qu'on pourrait attendre d'un des quatre grands chevaux d'Alsace à celte époque, s'il y avait des chevaux d'Alsace comme de Lorraine, mais tous ces défauts mCmes sont la couleur du temps. Je vois M. de Viel- Castel lire ici ces mémoires; peut-être que vous les' connaissez déjà. C'est une lecture que je vous recommande si vous ne l'avez déjà faite. Le mieux ser^iit de prendre année par année madame de Sévigné et M. Walckenaër et d'achever sans interruption cette Jongue lecture. C'est un conseil de M, Sainte-Beuve dans le temps qu'il n'écrivait pas dans le Moniteur, C'est là qu'on voit les temps anciens par leur beau cQté. C'est une image charmante et très fausse de la ' société du dix-septième siècle. Une petite société choisie s'est peinte en beau dans la plus brillante imagination qui fut jamais; mais les Mille et une Nuits sont agréables à lire. Je suis de mon temps et j'aime mieux Chérigny que les Rochers. Albert m'a dit i^ue
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madame Foy était bien mieux et qu'elle arrivait chez vous commR il partait. Dites-moi aussi que madame ûalos est mieux.
J'ai fait mille questions sur M. Piscatory à quelqu'un qui l'a vu quelques jours; ce quelqu'un m'a répondu : H 11 va à merveille, il est fort aimable ; mais je ne peux pas vous cacher qu'il ne m'a pas fait la moindre question sur vous. » Mille tendres respects.
A LA HÉHE.
Paria, 26 octobre ISSS.
M. de Viel-Castel vous avait bien dit, madame, quand il vous racontait que j'étais dans un misérable état. Me voilà un peu remis sur mes pieds et de retour à la vie. S'il pleut dans votre Touraine comme en Normandie, j'ai grand'peur que l'agriculture de M. Piscatory ne soit pas très florissante. On dit que les jardiniers sont de mauvaise humeur par tous les temps, parce que si un coin du jardin veut de l'eau, un autre a besoin de soleil. Je compte qu'il n'en va pas de même pour les laboureurs, puisqu'on ne parle que de l'amabilité de Cbérigny, On n'est pas à Bro- );lie non plus abandonné de Dieu et des hommes. En attendant voire visite, pour laquelleje compte retour^ ner dans ce pays de brouillards, on a vu arriver M. de fiarante. Il se repose un peu après la guerre quUl a menée contre la Convention nationale, puis il retournera en Auvergne pour faire l'histoire duDi-
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rectoire. Ce ne sont pas des pastorales, à beaucoup près, que ces histoires-là. 11 me semble qu'il faudrait laisser reposer l'eau avant de recommencer sans cesse ces terribles récits. Nous ne sommes certainement point dans un état d'esprit propre à juger avec équité la fin du dis-septième siècle. M. de Viel-Castel a raison de travailler à une histoire de la Restauration; c'est un sujet tout neuf en comparaison de la première Uê vol utioo française. M. Guizot, qui a fait un petit séjour à Broglie, nous a lu des chapitres de son m" volume de la Révolution i Angleterre. Ces fragments me semblent supérieurs même aux deux premiers volumes, pour le talent d'écrire et la vigueur du dessin de toutes ces figures anglaises plus prononcées, il en faut convenir, que les traits de M. Portalis ou de M. Baroche, ou de M. Billault, sans mCme oublier des cavaliers comme M. de La Rocbejacquelein. Vous aurez deux, volumes au mois de janvier. M. Tbiers va terminer ses annales du premier Empire. Je ne vois pas que nous différions beaucoup du siècle d'Auguste. Paris devient comme Rome une ville de marbre, et tous les hommes de talent ont des loisirs infinis qui leur permettent, comme à Cicéron, de philosopher sur le passé, sans plus avoir droit de toucher au présent, ou de s'occuper de l'avenir. En arrivantà Paris, dimanche vers cinq heures, j'ai vu plus de belles voilures sortir des Champs-Elysées qu'il n'y en avait certainement sur les avenues du Champ de Mars, quand Livie s'y promenait avec sa petite famille, et des voitures beaucoup mieux faites, tout autrement douces et légères. Il est très certain aussi qu'il ne s'est jamais bit à la Bourse de Rome la moitié des affaires qui se traitent ici. Tout se fait sur une beaucoup plus grande échelle h. présent, de même que
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uayenne est an beaucoup plus vaste territoire que ces petites lies de la Méditerranée où le Prince envoyait réfléchir les personnes qui ne partageaient pas ses principes en matière de gouvernement. J'ajoute que les talents véritables sonl à cette heure notés avec àes égards qu'ils n'avaient jamais rencontrés dans l'empire romain. Pour parler de choses encore plus graves, la piété commençait à fléchir dans ces tempslà. Auguste, il est vrai, portait toujours sur lui une peau de veau marin pour se garantir de la foudre, mais c'était là une superstition grossière. A présent tous les hommes un peu à la mode sont d'une ortboT doxie sévère et ne parlent qu'avec un juste mépris des athées, des protestants, des fouriéristes et des philosophes.
Je ne comprends pas comment, avec la délicatesse de votre goût, vous n'avez pas aimé ces belles pages sur la vie militaire de M. de Montalembert. C'est là qu'on trouve les pures doctrines dans leur éclat. On y voit un paroissien et des pistolets d'arçon tout armés pour ceux qui diraient le contraire. 11 y a là une vivacité militaire qui doit plaire particulièrement à M. Piscalury. 11 est sensible que le cheval de Job, qui hennit au bruit des trompettes, n'est qu'une sorte de chien couchant en regard de celte fureur de batailles. Les descriptions ont aussi tout le charme et la variété du désert avec ses immenses plaines de sable qui s'allongent sous les pas du voyageur. Quand j'ai lu ees pages, toutes ces Cammes, ce soleil, cette poudre de guerre me donnent une soif dévorante. Le sublime trop longtemps soutenu fatigue assez les organisations frêles.
11 n'y a encore personne ici et j'habite une maison toute vide. Je croyais que mademoiselle de Pomaret
reviendrait ces jours-ci, mais je reçois une lettre d'elle qui De parle que du Mont-Blanc, des feuilles d'automne et du curé de Nyon. Je croîs qu'elle ne laissera pas tout cela pour notre triste vue.
Adieu, madame, mille tendres respects.