L'ARBRE NOIR
Au R. P. Lacordaire
Oportet hscreses esse.
C'est une vision que je vous raconte, mon révérend père, une pure vision de l'esprit !
J'ai tout vu, les paupières closes, la tête sur l'oreiller, au milieu d'une nuit calme, dans une solitude parfaite, dans une quiétude infinie. Mon récit ne craint ni n'appelle la discussion : il révèle à chaque mot l'historien en état de grâce, le témoin incorruptible et naïf, ravi tout à coup au foyer de la certitude et de la vérité.
Comment aurais-je pu m'abuser? Je dormais.
Dans le silence des organes et des sens, ma conscience aiïrancbie se proclame infaillible ! Elle affirme hautement ce qu'elle voit, n'ayant rien à démêler dans ce fatras de contradictions vulgairement nommées documents et monuments, chroniques et légendes, traditions populaires, témoignage universel, sources historiques. Avec les ravissements de l'esprit, elle fait do
Thistoire sans débats ; avec les enchantements de l'oreiller, avec les pures extases des songes, elle fait magiquement de l'histoire authentique.
Yoici mon chapitre d'histoire, voici ma vision :
A l'heure matinale et nocturne où l'âme se sent librement agir ou rêver, comme une source nouvelle s'écoute jaillir ivre de fraîcheur, comme un jeune dieu voit la création rayonnante émaner à flots de son sein, comme le philosophe antique, les quatre veines ouvertes dans un bain parfumé, sentait voluptueusement la fuite du sang et de la vie;
A cette heure légère et féconde ; à cette heure céleste ;
Une voix d'en haut m'appela, et je fus comme pénétré de ces simples paroles qui résonnèrent en moi ainsi qu'une musique divine :
— Regarde ! c'est le Paradis qui passe, c'est le Paradis ! c'est le Paradis !
Je ne poussai pas de cri ; j'admirai ! mais, pour la première fois, j'admirai sans aucun trouble, sans que le tressaillement des nerfs, sans qu'une pulsation du cœur, sans que la puérile émotion de la surprise imposât à mon intelligence le sentiment de sa félicité. Pour la première fois, enfin, je goûtai dans sa plénitude la suprême joie de l'admiration.
-- Ni l'Eden, ni l'Eldorado, ni l'Elysée, ni le Ciel ! Non, c'est bien le Paradis ! murmura au fond de mon âme l'écho de la voix qui m'avait appelé.
Je contemplais, en elïet, dans l'espace sans bornes, un Paradis flollaut, harmomeux, immense ; un Paradis aérien, le vrai Paradis I
Où était la Terre?
Elle n'existait pas encore, cette lourde masse compacte, épaisse et triste, cette obscure nudité qui ferait liorreur, si la Nature au printemps no lui jetait son manteau. Elle n'existait pas, mais la Nature vivait 1 une Nature jeune, féconde, mobile, inaltérable, promenant dans l'éternelle clarté les trésors animés du monde naissant. Arbres, plantes, gazons, mousses et lianes, tout était en mouvement, tout étincelait de verdure, tout croissait en liberté : il n'y avait pas une seule racine dans l'univers.
Los lois de la pesanteur étaient inconnues. Quand la maturité les avait dorés de son rayon, au lieu de se flétrir et de tomber, les fruits montaient vers le ciel comme des oiseaux. La pomme de Newton, en se détachant de l'arbre, se serait envolée vers l'éther. Lo Paradis tout entier semblait porté sur des ailes invisibles : rien de ce qui marche ou qui rampe n'apparaissait dans ce monde ailé.
Dans le Paradis aérien, les plantes et les oiseaux sont les seuls êtres vivants. J'y cherchai vainement nos grands animaux et nos petites bêtes : pas un lion, pas un tigre, pas un serpent, pas une fourmi, pas un chien, pas un chat I
Il y avait des hommes pourtant, mais des hommes ailés, peut-être des anges.
Ces êtres, admirablement beaux, rendaient l'air plus éclatant et la nature plus radieuse partout oîi ils pas-
saient. J'en vis deux se tendre la main et sourire, puis s'embrasser. Le vol de la nature aérienne fut suspendu : les parfums, les sons, les couleurs s'unirent divinement dans un immense accord. De nouvelles harmonies s'entendirent, le ciel parut s'ouvrir, et le Paradis enchante vit naître de nouvelles fleurs. Les oiseaux, par un tressaillement d'ailes, embaumaient l'espace ; les plantes parlaient et les fleurs chantaient. J'entendis courir distinctement, d'arbre en arbre, les mots de la langue souveraine, cette langue de poésie et d'amour qui est le Verbe de l'Art idéal, et que chacun de nos pauvres arts mesquins s'évertue péniblement à traduire, ici-bas, par les bégayoments confus du pinceau et du ciseau, de la plume et de la lyre. 0 divin baiser ! qui ne t'a pas senli dans son âme, au moins une fois, ne saura jamais d'où vient la grâce, oli résident l'inspiration, la beauté, la poésie, l'art unique et l'unique amour, ou resplendit l'élément sacré de toute création.
Un moment suspendu, le mouvement du Paradis aérien continua de bercer dans la lumière, sans qu'il me fût donné d'apercevoir ni le soleil, ni même une étoile, des essaims de plantes, des caravanes de fleurs, des, torrents et des fleuves de verdure, des bouquets et des guirlandes d'oiseaux.
Je contemplai longtemps cet univers aérien. Quelle était sa loi? L'Harmonie. Quel était son caractère? Le mouvement dans la liberté.
Il se lit tout à coup une ombre dans l'air, une tache dans la lumière : ce fut comme un frisson dans tout le Paradis, et bientôt se répandit parmi les arbres verts,
parmi les hommes ailés, parmi les mobiles oiseaux, et parmi les fleurs voyageuses, cotte sinistre nouvelle :
— Il est né un arbre immobile, il est né un arbre noir !
Planté comme une borne aux confins du ciel, l'Arbro noir fut d'abord un objet d'épouvante. Comparé à celte mobile nature aérienne, où chaque rameau se déployait avec la souplesse d'un membre intelligent, où des flots de sève agitaient en courant l'écorce sensible, ou chaque créature verdoyante ou ailée palpitait dans la lumière, oii chaque feuille avait un esprit et chaque fleur une âme, l'Arbre noir, avec son immobilité silencieuse, avec son aspect rigide et froid, semblait un monstre. Le monde si lumineux et si vivant du Paradis n'avait jamais conçu l'idée de la Nuit et de la Mort. Il en eut à la fois le pressentiment et la peur devant la flèche glacée du Cyprès.
On se détourna presque avec répugnance ; mais en un instant la pitié ramena ceux qu'un mouvement de terreur avait écartés.
— Pauvre malheureux, lui dit-on, qui es-tu? Pourquoi serres-tu avarement tes rameaux, comme si la lumière pouvait le blesser? Hélas ! Dieu ne t'a donné ni feuilles, ni fleurs, ni fruits !
— Je no me dépense pas, comme vous, répondit-il, en vaines prodigalités. Mes feuilles no sont, il est vrai, que des aiguilles, mes fleurs n'ont pas de calice, et les
fruits que jo porte n'ont ni saveur ni parfum. Cello pauvreté qui vous fait sourire, elle est mon honneur et ma joie. Recueilli en raoi-mêmo, heureux do dédaigner votre luxe, votre mobilité, vos péchés, j'adore le Dieu immuable, le Dieu tranquille et sévère qui m'a créé seul à son image.
— Orgueilleux! dit une violette. — Envieux ! dit une hirondelle.
— Veux-tu, s'écrièrent deux roses toutes vermeilles de pudeur, veux-tu que, pour l'égayer, nous fleurissions dans ton sein ? — Aimerais-tu mieux abriter notre nid ? demandèrent timidement deux colombes.
Une blonde abeille passa : — Je viendrai chez toi, dit-elle, avec mes sœurs, et nous te parfumerons de miel, arbre farouche I
L'Arbre noir agita sa cime de droite à gauche. II repoussa ironiquement les offres les plus gracieuses, en terminant son discours par un mot qui parut affreux : — Je ne reçois pas la charité.
Roses et colombes s'envolèrent jusqu'aux cieux, oli planait déjà l'hirondelle.
— Pourquoi t'irriter? partons, dit la violette à l'abeille qui bourdonnait de courroux autour de l'Arbre noir. Ce méchant n'est pas digne du Paradis.
— C'est votre Paradis, c'est votre chaos qui est indigne de moi. En dépit de mes efforts, ô mon Dieu, je sens ma cime trembler et ma ramure frémir. Créez dans l'univers un point fixe où je puisse trouver une base inerte et le repos éternel !
Comme le cyprès achevait de parler, des groupes d'hommes ailés effleurèrent son feuillage de leurs pieds blancs.
— Quel est donc ce triste insensé ? dirent en souriant ces créatures angéliques.
— Insensé? répondit l'Arbre noir. Il n'y a d'insensé que vous et voire mobile oisiveté. Arrêtez-vous dans votre course, ô vous les plus intelligents et les plus beaux de tous ces êtres frivoles ! arrêtez-vous un instant pour m'entendro et pour réfléchir sérieusement à votre destinée.
L'Arbre noir reprit la parole, tandis que les anges étonnés jouaient d'un vol libre autour de ses rameau.x.
— Vous ne me comprendrez jamais si vous volez toujours. Reposez-vous un instant, si vous désirez connaître la sainte inertie et l'éternel repos.
Plus imprudents que l'hirondelle et l'abeille, et moins sages que la violette, et mille fois plus curieux que les roses et les colombes, les anges se laissèrent séduire. Ils consentirent à s'arrêter : ils doutaient! Mais tout aussitôt ils perdirent leurs ailes, et trébuchèrent dans l'espace, oii ils se sentaient entraînés dans une chute rapide et inévitable.
Cependant le Paradis remontait vers le ciel, et la Terre s'élançait du néant comme une ombre immense pour donner asile aux anges tombés. La Terre était nue : tous les anges moururent, excepté doux pauvres angelets tout frissonnants qui devinrent l'homme et la femme.
La Nuit, la première Nuit, enveloppait le monde. L'homme et la femme se serrèrent l'un contre l'autre, glacés d'épouvante. Ils connurent l'horreur des ténèbres, et s'écrièrent en gémissant : — Où est donc la douce lumière du Paradis?
A ce cri de repentir, un point brillant s'alluma sur leurs têtes dans les profondeurs de la nuit silencieuse. Ce fut la première étoile du firmament. Ils s'imaginèrent que le firmament tout entier allait s'inonder de lumière. Ils se crurent pardonnes, et sentirent l'espérance s'élever dans leur cœur avec la foi.
— Aimons-nous encore, dit l'homme à la femme. Dieu ne nous abandonnera pas, quoique nous ayons péché.
La femme appuya sa tête blonde sur un sein ranimé par une vie nouvelle. Ils se tinrent longtemps embrassés. Leur première joie en ce monde fut comme une fleur de la douleur : leur premier baiser sur la terre ressemblait à un soupir. Quand ils relevèrent les yeux, la même étoile brillait toujours au même point du ciel. Mais on eût dit que son éclat avait doublé. Bientôt d'autres astres s'allumèrent. La voie lactée se déploya comme une écharpe d'argent. Les constellations dessinèrent hardiment des figures rayonnantes. La lune parut, avec son mystérieux sourire.
— Hélas ! murmura la femme, ce n'est pas la clarté du paradis.
— Espérons! dit l'hoiiime, et que la première éloilo qui s'est levée sur nous s'appelle élernellcnient l'étoile de l'amour.
La lune monta dans le ciel, laissant scintiller les étoiles dans sa vaporeuse lueur, comme des perles sur un voile blanc. Elle fut saluée à son zénith par des gémissements plaintifs et funèbres. Un hibou, aux yeux ronds, frappa l'air de son vol pesant.
— Ilélas ! hélas! ou sont les oiseaux du Paradis? Le soleil enfin illumina l'horizon. Plus de ténèbres!
la lumière ruisselait sur la terre comme un fleuve inépuisable ; mais quelle pâle lueur pour deux exilés du Paradis, qui avaient nagé les yeux ouverts dans un océan lumineux I Tous les astres, le soleil lui-même, n'étaient que des gouttes de flamme échappées par miracle à cet océan tari.
Les nuits et les jours s'écoulèrent, les jours presque aussi tristes que les nuits. L'n matin, devant la terre nue et sombre, les deux exilés, à genoux, redemandèrent à Dieu, avec des élans d'espérance, les arbres et les fleurs, les plantes et les oiseaux, la vivante et mobile nature du Paradis.
— Nous sommes seuls, dirent-ils, et, si vous no nous exaucez, nous allons périr.
Un souffle de printemps effleura la Terre ; un souffle tout-puissant, un souffle divin. Il parut en l'air des hirondelles, mais si faibles dans leur vol qu'elles n'avaient pas même la force de pousser leur essor jusqu'au sole'l. La violette fleurit, les sources jaillirent, les grands bois secouèrent au vent des ondes de rameaux verts ; les blanches colombes, les roses ver-
meilles, l'abeillo et le rossignol semblèrent dire en chœur : — Nous voici ! — La Nature tout entière parla ; mais c'était une Nature captive et déchue ! Tout avait pris racine en terre. Les oiseaux, prisonniers comme les plantes, semblaient retenus au sol par un fil invisible. Les anges tombés ressaisirent le vague sentiment de la Nature, sans parvenir à comprendre sa voix. Ils élevèrent leurs regrets et leurs chants vers le Paradis perdu, vers la Nature idéale, vers l'Harmonie à jamais inaccessible; et la Mélodie, fille de la douleur, révéla pour la première fois les aspirations éternelles du génie humain. Cette mélodie consola peu à peu la Terre, en cherchant à s'unir à d'autres mélodies éparses, et réalisant ainsi une apparence, une ombre, un fantôme, une illusion d'harmonie.
Voici des générations nouvelles ; les hommes succèdent aux hommes. La Nature terrestre garde fidèlement un vague reflet de la Nature céleste; les eaux coulent, la lumière s'épanche, les parfums de la vie se croisent dans l'air, et ce monde captif par la racine, ce monde de la Mélodie n'en est pas moins un monde de mouvement, de fécondité, de liberté, d'amour. Liberté fragile, mouvement sans essor ! Mais les ennemis du mouvement et de la liberté vont surgir pourtant. L'animal à quatre pattes, la bête, erre en ruminant le long des demeures humaines ; le serpent a sifflé dans l'herbe vénéneuse, et sur la tombe à peine refermée du premier homme, s'élance tout à coup la flèche rigide de l'Arbre noir !
A mesure que les lombes se creusent, le cyprès grandit dans les cimetières. Fier de ses racines arrosées d'eau bénite, il entend joyeux les coups de pioclio du fosso^-eur, les pelletées de terre jetées sur le cercueil, le travail du ver dans la fosse, les bruits do dissolution qui résonnent dans les hautes herbes. Son bonheur n'est troublô que par les entretiens des vivants avec leurs morts chéris. Les vivants s'inclinent sur les tombes, et, pleurant ou priant, sèment ou plantent des fleurs dans la terre sacrée. Quelquefois ils parlent tout haut et prêtent l'oreille, comme si les morts eux-mêmes pouvaient laisser échapper une parcelle de vie sonore, une mystérieuse et amicale réponse. La vie, le seul mot de vie, excite l'indignation de l'Arbre noir.
Il insulte les vivants; il glorifie l'Immobilité, la Mort !
Si le vent lui apporte les parfums de la Nature matinale, éveillée dans la rosée par une caresse du Soleil, il appelle la Nature impie et profane ! — Levez-vous, dit-il, ouragans de l'abîme, et venez couvrir de poussière cette courtisane chargée de fleurs et de fruits. Jaillis de la terre, feu vengeur, ou tombe du ciel pour foudroyer et réduire en cendres ce luxe du péché.
A l'abeille, au papillon, qui butinent et passent, il dit insolemment : — OU portes-tu ce pollen, libertine? où portes-tu cet encens, messager d'amour ? Vagabonds, cessez de courir; fixez-vous pieusement sur une plante sèche, et faites pénitence !
A l'arbre qui se déploie, à la rose qui s'épanouit, il jette sans pudeur ces paroles outrageantes : — Serre tes rameaux, être pervers, qui no songes qu'à provoquer les baisers do la lumière ; ferme ton calice, coquette sans âme, qui par tes odeurs et tes couleurs, enivres le génie dépravé des rossignols !
Quant à lui, je l'entends se célébrer ainsi dans ses prières : — Mon Dieu, je te remercie de n'être ni abeille ni fleur. Je m'élève droit vers le ciel, sans laisser passer la lumière, à peine incliné quelquefois par les plus terribles vents d'orage. C'est ainsi que je te révèle au monde, ô Dieu du cyprès, être éternel, immobile, inflexible, presque noir comme moi ! Vous tous qui vivez, vous tous qui péch^'z, entrez sur ma trace dans le chemin de la perfection. Ayez l'inertie du cyprès, faites-vous cyprès, ou demi-cyprès, ou quart de cyprès, «n attendant que vous soyez assez forts pour mériter la nuit éternelle et l'immuable inertie !
Il ajoute encore : — Je domine tranquillement de ma tête les funérailles de la Nature et de l'Humanité, sachant bien que l'Humanité est aussi coupable que la Nature. Ah I si j'étais homme, si j'étais homme, je régénérerais sans merci l'espèce humaine par le fer et le feu!
Le souhait de l'Arbre noir est exaucé !
Passe un démon cornu, velu, chèvre-pied, difforme, qui d'un coup de sabot ouvre le tronc de l'arbre. Voici l'âme du cyprès en liberté.
Elle court lo monde, et revêt successivement toutes les physionomies, mémo tous les masques. Je la vois sous lo harnais du soldat, sous la robo du juge ou du moine, sous le bonnet phrygien du tribun, sous la couronne des rois. Je la vois enfin sous la plumo d'un journaliste cynique et brutal que lo diable confesse. Ah I il a sûrement une amo do cyprès, cet apôtre do la Nuit et de la Mort qui attaque chaque jour, au nom de Dieu, tout ce qui est divin : la Lumière, le Mouvement, l'Amour, la Liberté, la Poésie, la Vie ! La première fois qu'il barbouilla du papier, il allait eiTrontément signer son dithyrambe do son vrai nom de Cyprès; mais le diable cornu, qui le tient par l'oreille, lui dit avec douceur : — ^ Soyez hypocrite, mon ami, prenez un pseudonyme.
Et l'âme du cyprès signa : — Veuillot !
Cependant l'Humanité divine se souvient toujours du Paradis. L'Ame humaine cherche ses ailes en ébranlant ses racines. La morale do l'Arbre noir n'a pas encore triomphé.