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A L'ACADÉMIE FRANÇAISE

A M. Eugène Forcade.

Quoique l'élection do M. Biot à TAcadémio française soit déjà presque oubliée, mon cher Forcade, je veux en réveiller un instant le souvenir, afin d'y rattacher le développement de certains principes qui nous sont communs, et qui maintenant, plus que jamais, doivent être énergiquement soutenus.

Les petits esprits ont fait émeute contre M. Biot le jour de son élection : ils devaient tout naturellement faire explosion contre M. Guizot le jour ou l'illustre orateur s'effcrrça d'expliquer au public le choix raisonné de sa Compagnie.

Que signifiaient donc, mon ami, toutes ces colères -criardes? Le choix de l'Académie était-il extravagant? M. Biot devait-il passer pour un intrus et M. Guizot pour un insensé? S'attendait-on, par hasard, à voir l'Académie danser par-dessus les banquettes une horrible farandole pour célébrer triomphalement sa déchéance?

Eh ! non, tout était calme sous la coupole de l'Institut lorsque M. Biot est venu en voisin à l'Acadéinio française par l'escalier de dégagement de l'Académie des sciences, et je n'imagine pas qu'il y ait matière à gloser sur ces relations de bon voisinage, déjà consacrées depuis longtemps par les glorieux noms de Foutenelle, Laplace et d'Alembert.

L'Académie aurait reçu Arago il y a vingt ans, elle recevrait demain M. Babinet lui-même, comme elle a reçu autrefois M. Flourens, que personne ne serait en droit de triompher ou de se plaindre, ni ses amis ni ses ennemis, ni même le public indifférent qui la regarde voter avec le sourire sur les lèv.es.

Un savant parmi les Quarante, est-ce donc une nou- .veauté, cher critique? Ce sont les ignorants qui l'ont dit sans doute, et qui ont essayé de le faire croire aux badauds. Quand les ignorants sont de bonne foi, un seul mot les détrompe, et le premier venu leur ouvre les yeux. Mais nous avons trop souvent affaire aujourd'hui à la sotte cohue des ignorants ^e^ires (passez-moi cette expression singulière), et ceux-là se révoltent avec furie dès qu'on viole les privilèges ou qu'on blesse les intérêts de leur corporation hargneuse, vaniteuse, exclusive.

Il y a une académie pour les savants, disent-ils, et une académie pour les hommes de lettres. Que les savants passent par la porto de droite, et qu'on nous réserve à nous seuls la porte de gauche.

Nous seuls! c'est, à peu de chose près, le mot do Médée; mais il faut savoir en ce cas ce que ce grand mot signifie. Nous seuls, cela veut dire exactement :

Nous, autours dramatiques, et puis nous, romanciers ! Lo reste des écrivains, pour les igiïorants lettrés, n'appartient à la liUéralure qu'à titre d'animaux rongeurs ou do plantes parasites.

Ils tolèrent à peine les grands poètes : mais ils ne veulent à aucun prix ni des historiens, ni des moralistes, ni des critiques, ni dos orateurs. Etonnez-vous donc après cela qu'il y ait eu tant do brouhaha dans notre Landernau littéraire à propos de l'admission d'un savant !

Tant d'hostilité aurait pu troubler un jeune récipiendaire. Le calme triplement académique de M. Biot n'en fut pas altéré un seul instant. Le discours du savant octogénaire, trois fois membre do l'Institut, débuta aussi paisiblement que celui d'un romancier ou d'un auteur dramatique. M. Biot ne se reconnut pas trop indigne, et il eut bien raison de ne pas étaler une vainc et inopportune modestie.

« Si j'interprète bien vos intentions, disait-il, vous avez voulu donner une preuve nouvelle de votre constante application à entretenir, à resserrer l'alliance des sciences avec les lettres, leurs sœurs aînées; alliance que la prédominance sans cesse croissante des intérêts matériels sur les plaisirs de l'esprit, dans le monde et dans l'éducation générale, rend de jour en jour moins intime et menace do rompre entièrement... Vous avez pensé qu'à défaut de génie, un dévouement profond à la recherche des vérités scientifiques, distrait seulement par le goût dos jouissances littéraires, pourrait, à litre de descendance éloignée, être appelé à recueillir parmi vous l'héritage des Fontenelle, des d'Alembert,

des Laplace; et vous m'avez accordé cet honneur. J'en suis sensiblement touché... »

M. Biot s'attendrit, mais il ne fit pas amende honorable. L'alliance des lettres et des sciences lui semblait le but le plus glorieux de la carrière d'un savant. Ce but a été le sien, et, avec l'autorité de sa longue expérience, il le montra d'une main émue aux jeunes générations de ce siècle. « Appliquez-vous d'abord, dit-il aux néophytes de la science, appliquez-vous à exercer, assouplir, perfectionner les ressorts de votre esprit par l'étude des lettres. N'écoutez pas ceux qui les dédaignent. On n'a jamais eu lieu de s'apercevoir qu'ils fussent plus savants pour être moins lettrés. Elles seules pourront vous apprendre les délicatesses de la pensée, les nuances du style, vous donner la pleine compréhension des idées que vous aurez conçues, et vous enseigner l'art de les exprimer clairement par des termes propres...»

Ces conseils sont excellents, et nous n'y ajouterions pas un mot, n'est-ce pas? de peur de les affaiblir par de vains commentaires. Mais M. Biot ce s'en tint pas là, malheureusement : il crut à propos d'adresser, dans sa bonhomie, des exhortations d'une autre espèce à nos jeunes contemporains. En examinant la carrière de son honorable prédécesseur, M. Charles de Lacretelle, l'illustre récipiendaire l'excusait naïvement de s'être mêlé à la vie publique. « A l'époque des convulsions sociales que M. de Lacretelle a traversées, remarquait M. Biot, les gens de lettres ont été forcément entraînés à prendre parti dans les luttes politiques... » Puis il ajoutait en manière de correctif: « Ne soyons pas trop sévères envers eux. Tout le

mondo voyait les abus el manquait d'expérience. On croyaillos théories infaillibles. L'expérience est venue, qui aurait d\\ nous instruire; et pourtant depuis, enfants quo nous sommes, combien n'avons-nous pas b5ti de statues de neige au pied desquelles nous avons écrit : Esto perpétua ! »

Ici, malgré la justice rendue au courage civil de M. do Lacretelle, à ses convictions désintéressées on accord permanent avec sa conduite, malgré d'habiles réserves dictées par les convenances académiques, ici l'expérience de M. Biot fait fausse route, et, par une vieille erreur d'optique, aboutit au pessimisme le plus absolu. Ne dirait-on pas, à l'entendre, que les sciences et les lettres no doivent être cultivées que par des solitaires, des contemplateurs, des quiétistes amoureux de la vérité pure et complètement indifférents aux progrès de l'humanité? L'ambition ou la vanité peuvent seules, à son avis, arracher à l'étude les intelligences privilégiées qui malheureusement ne rencontrent que des déceptions où elles espèrent trouver la fortune et la gloire. Appelé f> retracer les dernières années de M. de Lacretelle, années de doux loisir et de calme retraite, M. Biot en prend occasion pour laisser tomber tristement les réflexions suivantes ;

« Ces dons naturels qu'il avait conservés firent pour lui ce qu'une grande énergie moralo a produit dans plusieurs personnages de notre temps, qui, après avoir suivi d'abord la carrière des lettres avec une haute distinction, étant passés de là dans les emplois les plus élevés delà politique, sont revenus ensuite aux travaux littéraires, avec la même délectation et le même talent

nullement affaibli, au contraire, mûri, agrandi, fortifié par la connaissance des hommes et des affaires... Mais ce sont là des exceptions qui ne peuvent pas servir de règle. Dans les cas les plus ordinaires, après que les revers politiques ont remplacé les succès, le charme de l'étude et les simples jouissances du travail d'esprit sont perdus dans l'irritation , le mécontentement, même le désespoir. C'est là une chance funeste à laquelle les imaginations jeunes et ardentes qui embrassent la brillante carrière des lettres sont exposées dans notre société actuelle, où le talent littéraire qui se fait entendre et applaudir de tout le monde peut prétendre à tout. Pour échapper à l'ambition, cette sirène qui les appelle, il faudrait la prudence d'Ulysse. »

Dans le monde scientifique, à ce qu'il paraît, la sirène est encore plus dangereuse que dans le monde des lettres. L'honorable M. Biot, qui se souvient de l'Odyssée, voudrait boucher avec de la cire les oreilles des jeunes savants, afin qu'ils puissent se livrer entièrement aux études contemplatives. Il leur fait d'ailleurs les promesses les plus brillantes de bonheur et de paix, s'ils consentent à suivre ses avis.

« Celui qui se sera voué à ces études avec une passion sincère et profonde, s'y trouvera aussi compléte- 'ment dispensé de prendre part aux affaires publiques que s'il vivait dans Saturne ou dans Jupiter. Il ne tombera dans leurs périls que s'il veut s'y précipiter... Qui s'inquiète aujourd'hui de savoir quel rang politique avaient ou n'avaien't pas Descartes en France, Newton en Angleterre, Leibnitz en Allemagne, Linnée en Suède? C'est vers ces gloires abstraites, communes

à toutes les nations du monde civilisé, qu'il faut élever les regards de la jeunesse qui se destine aux sciences pour lui montrer l'avenir auquel elle doit aspirer. M'autorisant donc de la position que vous m'avez faite, pour lui adresser des conseils que je pourrai lui présenter comme venant de vous, je lui dirai : Vous tous, jeunes gens, qui arrivez dans la carrière des sciences en y apportant l'ardeur vive et pure de votre âge, ne laissez jamais éteindre en vous ces nobles sentiments par les intérêts de vanité ou de fortune... »

En résumé, la doctrine de M. Biot, mon cher Forcade, se réduit exactement à ces termes : la science pour la science, la littérature pour la littérature, et, en fin de compte, l'art pour l'art. Un enseignement tout opposé ressort de la carrière de M. de Lacretelle : il faut savoir gré à M. Guizot de l'avoir mis en lumière avec la logique élevée de son esprit décisif. Comment ne préférerions-nous pas l'expérience (même optimiste) qui encourage, console et fortifie par le long espoir et les vastes pensées, à cette expérience dolente, résignée, pessimiste, qui empêcherait les gens de marcher par crainte des faux pas. Ce que les jeunes générations demandent à leurs aînées, ce n'est pas le sacrement de l'extrême onction, mais le viatique de la force et de la sagesse. Ainsi l'a compris sans doute, un peu tardivement peut-être, l'illustre historien de la civilisation moderne. M. Guizot n'isole pas la théorie de l'application : il ne comprend pas l'étude sans l'action pratique qui en découle. 11 revendique tous les effets de cette alliance dans le domaine scietitifique aussi bien que dans la sphère des lettres, et c'est avec rai-

son qu'en parlant à M. Biot il en a noblement développé les éternels avantages.

« A votre début, a-t-il dit, vous avez vu le règne de l'esprit scientifique par excellence, la recherche passionnée de la vérité pure et de la vérité la plus abstraite, la plus haute, la plus difficile à atteindre, sans autre dessein que la satisfaction de cette curiosité sublime, qui est l'un des plus nobles élans de l'homme pour s'élever au-dessus de sa condition terrestre. Vous voyez prévaloir aujourd'hui dans les sciences l'esprit d'application, la passion de l'utilité sociale, l'ardent désir de faire aboutir les travaux scientifiques à des résultats pratiques, et de mettre la science au service de la puissance de l'homme sur la nature. Il ne m'appartient pas et je n'ai garde d'instituer, entre ces deux époques, aucune comparaison et de leur assigner des rangs divers. Probablement, dans les lois éternelles du monde, elles se succèdent naturellement; après la passion d'acquérir les trésors de la science vient celle de les employer. Peut être aussi la séparation n'estelle pas aussi complète entre les deux époques qu'on se plaît quelquefois à le dire, et ne rend-on pas pleine justice à l'époque actuelle quand on la considère comme uniquement pratique et ne recherchant que l'utilité : si je comprends bien ce que j'en entends dire, il y a certaines sciences, entre autres celle des corps organisés et vivants, où l'esprit purement scientifique a pénétré naguère et domine. L'esprit d'application a de plus ce grand résultat, qu'il crée des instruments, des moyens d'étude et d'action à l'aide desquels la science pure porte ensuite plus haut son vol et plus loin ses conquêtes. »

Après avoir ainsi caractérisé les deux aspects do la science, M. Guizot, passant à un autre ordre d'idées, trouve sans effort les plus nobles paroles pour célébrer la grandeur du rôle des lettres dans la vie des âmes et des sociétés humaines. Il remarque tout naturellement que M. de Lacretolle a pris un peu plus de part que M. Biot aux luttes do notre temps, et s'explique poliment celte différence par une judicieuse observation : « Les lettres, dit-il, tiennent de bien plus près que les sciences aux questions qui agitent la société, et elles mettent bien plus en mouvement toute l'âme humaine. » La conclusion de son remarquable discours est d'avance indiquée par de telles prémisses : elle so développe avec cette ample sérénité des grands talents philosophiques complétés et éprouvés par l'action. Qui ne se sentirait affermi, encourage, retrempé au fond du cœur par des paroles semblables à celles qui sui vent :

« Do nos jours, dit M. Guizot, la philosophie, reprenant son essor, s'est dégagée de la matière, .et les lettres ont reporté leurs regards vers le ciel, qu'elles avaient oublié. C'est en se repliant dans le monde intellectuel que l'homme, lassé par les revers ou les hontes du monde social, so console, se raffermit et se relève. Et quand les âmes so sont ainsi retrempées dans la recherche et la contemplation du vrai et du beau, elles retrouvent les espérances et les forces dont elles ont besoin pour tenter de nouveau les grands desseins de l'humanité. Je me porm-ettrai d'inviter vers ces régions sereines de l'étude et de la pensée les générations qui s'avancent d'un pas incertain : non

pas, Dieu m'en garde, pour qu'elles renoncent aux droits pratiques delà vérité sur les sociétés humaines et qu'elles désespèrent de son succès, mais pour qu'elles s'exercent à la bien connaître et se préparent à la bien servir en acceptant, avant d'y prétendre, toutes les conditions de son empire. »

Savants ou littérateurs, nous sommes donc prédestinés, comme le soutient l'illustre historien, à représenter et à défendre les droits pratiques de la vérité sur les sociétés humaines. S'il faut croire, avec M. Royer- Collard, cité par son disciple le plus éclatant, à des instincts sublimes qui sont la portion divine de l'art de gouverner, comment serait-il possible d'interdire la direction des sociétés aux représentants naturels de l'intelligence? A qui donnerait-on la conduite des nations quand on aurait exclu les savants et les lettrés? Peut-on diriger un peuple comme une ferme de Normandie ou comme une usine d'Alsace, comme une maison de santé ou comme un comptoir d'escompte ? L'humanité ira-t-elle plus sûrement au progrès si on la confie aux mains d'un agronome, d'un manufacturier, d'un spéculateur ou d'un médecin ? Je crois, pour ma part, d'après les enseignements de l'histoire, que de tels dépositaires auraient bientôt compromis leur dépôt, s'ils n'étaient secondés par la féconde activité de ceux qui peuvent seuls maintenir l'idéal dans la pratique des affaires humaines.

On ne saurait prétendre assurément qu'il y ait dans chaque savant ou dans chaque homme de lettres « une portion divine de l'art de gouverner. » Il me semble, par exemple, que M. Jules Janin, M. Théophile Gau-

lier ou M. Alexandre Dumas fils, pour rester dans le monde des lettres, no seraient pas d'excellents pasteurs de nations. Mais, avec les idées exclusives de M. Biot, on ferait du cardinal de Richelieu un piteux auteur de tragédies, et de Napoléon un simple membre de l'Institut, rival plus ou moins heureux do (Ihaptal ou de Berthollet. J'estime à leur valeur les prêtres de la science et de la poésie, les vestales immaculées de l'art pour l'art ; mais j'aime encore mieux les savants et les poètes qui descendent à un jour donné dans l'arène de l'histoire, au risque de hasarder leur repos, leur fortune et leur renommée. Ceux-là sont des hommes, monsieur Biot, et je les reconnais aux tressaillements de mon ro ur... Homo sian.'...

« Ce qui nous importe ici-bas , je le redis après vous, mon cher Forcado, ce n'est pas le succès, c'est l'effort. » Qu'est-ce que le succès? 11 dépend souvent de la fatalité : l'effort et le jeu des convictions éclairées affirment éternellement dans ce monde les droits de la liberté humaine.

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