L'AMITIE LITTERAIRE
A M. Edouard Thierry
Vous souvenez- vous encore, mon ami, d'un certain article de revue qui a fait grand bruit autrefois, et même grand scandale ? C'était l'œuvre d'un pédant passionné ; il avait pour titre DE LA HAINE LITTÉRAIRE. Conçu dans la colère et refroidi dans !e mépris, cet article haineux attaquait impitoyablement, non pas un travers, non pas un mal, non pas une infirmité, non pas un vice, mais un homme de talent assez malheureux pour n'avoir aucune sympathie de cœur et d'esprit. Je n'ai jamais cru pour ma part à la Haine littéraire. Quel est donc le sens do ce mot? N'est-ce pas Envie qu'il faut dire ? L'article de la Reçue des Deux-Mondes, qu'on le voulût ou non, était en effet, un dithyrambe contre l'Envie. Mieux que personne aujourd'hui, vous pourriez m'a-pprendre quelle fut exactement l'impression de ce petit pamphlet con-
centré. Je ne l'ai jamais lu, quant à moi, sans ressentir vivement la nécessité de ressusciter une grande vertu évanouie : l'Amitié littéraire.
Que nous importe la Haine littéraire, que nous importe même l'Envie? Tout bien considéré, cette laide passion ne fait tort qu'aux vilains qui la couvent et qui la caressent. Mais l'Amitié littéraire, mais ce bien inestimable, ce trésor sans prix, cet héroïque sentiment, cette féconde vertu, il faut y songer toujours, il faut souvent en parler et souvent en écrire : car, où elle fait défaut, toute une génération se glace ; oii elle rayonne, elle crée un foyer lumineux qui donne à toute une époque les flammes de l'enthousiasme, sinon les splendeurs de la gloire.
Parlons donc ensemble de ce grand intérêt qui vous émeut, j'en suis sûr, plus que nous-même, vous qui avez aimé le passé d'hier, sans renoncer jamais à l'imprévu des amitiés nouvelles qui vous viennent du présent. De votre génération à la nôtre il n'y a qu'un pas : vous êtes à peine notre aîné ; vous êtes l'un de nous, avec plus de souvenirs et plus de sagesse. Nous parlons certainement la môme langue ; car, toutes les fois que vous avez adressé à notre génération éparse une parole d'encouragement, cette bonne parole a été clairement entendue et comprise, et pieusement recueillie.
L'Amitié littéraire naît toujours d'un mouvement désintéressé de l'intelligence. On se reconnaît dans la
mêlée un boau jour, et l'on se choisit, et l'on s'aime. Deux esprits volent tout à coup l'un vers l'autre d'un même élan, parce qu'ils se sentent do la môme famille : il y a une voix du sang, dans les Lettres 1 Quelquefois ils ne se rencontrent d'abord que pour se combattre : ce sont deux frères ennemis. Mais au premier choc, à la première blessure, la voix du sang retentit encore, et la main blessée presse généreusement la main victorieuse. Tl y a des alliances intimes qui se fondent sur le champ de bataille par un coup d'épée.
Je veux citer un fait qui explique mieux que toutes les définitions ce que c'est que l'Amitié littéraire. Deux poètes qui se visitaient autrefois tous les jours ne se saluent plus aujourd'hui : c'est qu'il y avait en eux deux hommes, ou, comme eût dit Pascal, deux bêtes, deux tempéraments, deux instincts. Les hommes se détestent maintenant, mais les poètes s'adorent. La révolte du tempérament n'a pu entamer la fidélité do l'esprit.
Ceux qui voudraient faire croire que l'Amitié littéraire n'est qu'une association d'égoïsmes liés par un contrat d'assurance mutuelle, ceux-là sont assurément de petits esprits ou des cœurs vils ! Par méchanceté ou sottise, ils confondent les nobles intimités intellectuelles avec de vulgaires liaisons de lycée ou de caserne, l'Amitié littéraire avec la Camaraderie ! Je sais que dans certaines régions équivoques de la littérature, à l'entour de certains théâtres et de certains feuilletons, il s'est organisé souvent une espèce de camaraderie mercantile. On assiège très-adroitement les bureaux de direction et de rédaction, on fait en commun
une cour assidue aux actrices à la mode, on envoie des loges à tel ou tel éditeur, on flatte les chroniqueurs elles feuilletonistes, on correspond régulièrement avec les théâtres et les journaux de province ; bref, les camarades triomphent ensemble par ce que j'appellerai crfiment d'un affreux mot de coulisse, par le cabotinage. Oui, cabotinage et camaraderie, ces deux mots se valent et se tiennent. En littérature, les vrais camarades sont des cabotins , c'est-à-dire des êtres sans vocation, sans mérite, sans conscience, sans études^ qui se font la courte échelle à tour de rôle avec une impudeur de valet ou de courtier. Qu'ils atteignent ainsi au succès, à la fortune, et même h une espèce de réputation, je n'en prends aucun souci, cela les regarde; mais que ces vulgaires Scapins s'érigent en Gâtons, mais que ces parfaits camarades crient vertueusement à la camaraderie lorsqu'un esprit élevé rend publiquement un hommage sympathique à un esprit du même ordre, voilà qui provoque tout de suite, non pas l'indignation, non pas le dédain, mais la répulsion la plus invincible et le plus profond dégoût.
L'Amitié littéraire, disons-le hautement, a pour origine et pour but le culte et la recherche du Beau, Comme tous les sentiments héroïques, c'est-à-dire religieux, elle est une grâce, un pur don, une semence divine, une flamme d'en haut, et ceux qui en ont été pénétrés sont assurément de vrais élus. Eux seuls ont compris dans sa force le sens universel du terrible anathème de l'Ecriture : Vœ soli ! La société humaine, qui n'est, après tout, qu'une société d'esprits, n'exisleterait bientôt plus, faute d'aliment, si elle n'était sans
cesse renouvelée par des groupes élus d'intelligences amies. Quand ces groupes deviennent par hasard une Ecole, on n'en continue pas moins à les rapetisser par les injures acharnées de l'envie et de la routine ; on les apitolle longtemps, on les appelle toujours des coteries. Eh bien, soit ! Il y a eu la coterie de Périclès, la coterie d'Auguste, la coterie de Léon X et la coterie de Louis XIV ! Il y a eu, de plus, la coterie do Voltaire, la coterie des Encyclopédistes, et beaucoup d'entre nous ont pu saluer, tout enfants, la dernière coterie on la dcrnirre écoii>, la coterie romantique.
Où en était le pr.blic en ce temps-lfi ? Il se mourait de consomption et d'ennui, quand les grandes amitiés romantiques vinrent assaillir, en bataillon serré, les derniers camarades de cette milice énervée que M. de Jouy commandait ; M. de Jouy, ce capitaine en bonnet de coton ; M. de Jouy, ce marchand do littérature sans marque, ce camarade-Bertrand de tous les Ratons littéraires de cette époque !
Croit-on que le romantisme eût triomphé sans le cénacle? Non, certes. Il fallut, pour enlever la victoire, que ce bataillon tout entier, une légion thébaine, inscrivît hardiment sur le drapeau fraternel les noms do Lamartine, de Victor Hugo, d'Alfred de Vigny, de Sainte-Beuve, d'Auguste Barbier, de Charles Nodier, et même d'Alexandre Dumas.
Oîi en est le public aujourd'hui ? Vous savez ce qu'il lit, hélas ! et ce qu'il applaudit. Comment l'arracher aux modistes et aux gavarnisles, aux moroses farceurs de la rue et du carnaval, à tous ces praticiens et marchands d'estampes, à tous ces colporteurs et montreurs
de curiosités qu'il prend naïvement pour des artistes î* Il a perdu ses guides, et on lui persuade que son goût fait loi. Naturellement il est lent à penser, et très-peu enclin à comparer ou à réfléchir. On le couche mollement dans le berceau de l'habitude, où il ne tarde jamais à s'endormir au bruit des vieilles chansons qu'on lui chante chaque soir sur des airs connus. Les chansons n'ont plus de sens pour lui, mais les airs lui suffisent : il les fredonne tout doucement en mettant son bonnet de nuit, oii se sont réfugiés les plus beaux souvenirs de sa jeunesse. Et cela lui plaît de penser qu'il n'y a plus aujourd'hui ni poésie, ni art, ni talent, comme au temps oii sonnait joyeusement dans sa bourse la monnaie toute neuve de ses vingt années. Que lui faut-il désormais pour se procurer le doux repos qui suit les bonnes digestions? Des berceurs et des endormeurs qui jouent d'anciennes sonates en tournant la manivelle d'un orgue de Barbarie. Voici donc les Figaros de province, les bâtards du vrai Figaro, qui triomphent effrontément en plein Paris, et qui disent sans façon au public : « Allons, mon ami Basile, va te coucher. »
Or Basile n'a pas la fièvre. Mais comment donneronsnous la fièvre à Basile, pour qu'il reste éveillé, attentif, passionné, tout prêt à lancer la réplique dans un drame absolument impossible s'il déserte son rôle? Comment stimuler le public? Comment lui insinuer qu'if peut y avoir en littérature et qu'il y a réellement do nouvelles aspirations, de nouvelles tendances et de nouvelles tentatives, un nouveau ferment d'idées et de sentiments, de rêves et d'études, tout à fait étrangers à ses
souvenirs? La critique, il est vrai, pourrait l'avertir. Il a ses critiques-gourmets qui lui dressent le menu de ses plaisirs littéraires ; il a contianco en eux ; il les interroge à reculons, ces derviches tourneurs, ces cadis vénérés dont chaque parole est un oracle. Eh bien, que lui disent ces gourmets, ces cadis et ces derviches? que lui disent finalement ses critiques ?
Ils sont de son âge, hélas ! les critiques vénérés; ils ont les cheveux gris, le regard tremblant, le flair indécis et l'oreille dure ; ils ont pris du ventre en dansant, les malheureux ! Et pourtant ils mettent du rouge et du blanc, ils avivent l'émail de leurs dents et le pâle vermillon de leurs pomrnettes. Ah ! ils veulent paraître jeunes, les vieux comédiens ! Ils ne parviennent en réalité qu'à être jeunets, c'est-à-dire vieillots. Leurs raisonnements sont caducs, leur goiit et leur langue séniles, leur jugement émoussé, leur mémoire branlante ; et leur code bariolé, ce petit livre aux sept couleurs, ne peut plus montrer sur sa tranche le reflet éclatant de l'arc-en-ciel. Quoi qu'ils disent, quoi qu'ils fassent, ils représentent en face de la génération nouvelle l'esprit de la génération passée.
Quel est cet esprit? Oh! fatalement un esprit hostile ! Indifférence ou dédain, surdité volontaire ou âpre jalousie ! Corneille lui-même n'a pas voulu voir grandir Racine.
Ne nous en plaignons pas : c'est la loi de ce monde. Toujours le mouvement passé a invoqué l'inertie contre le mouvement présent ou futur. Ceux qui ont tenu le flambeau dans une génération glorieuse, tout indépendants qu'ils aient été, ne le passeront pas volontiers, dans la génération qui suit, à des mains indépendantes. Ils préféreront instinctivement, comme successeurs et disciples, des faiseurs sans génie, des esprits sans marque, des imitateurs et des copistes ; ils passeront le flambeau à des vierges sages, qui le porteront avec respect devant elles, en cadence, et les yeux fermés par un éblouissement sans fin.
Parmi les critiques, l'un des mieux avisés, le plus matois, cantonne toute sa pénétration dans une guérite d'observateur météorologique. Tl constate le vent qui souffle, la pluie qui tombe, le passage des étoiles filantes, l'apparition des comètes, la chute des aérolithes ; il met perpétuellement sa gloire à savoir exactement le temps qu'il fait, et se prouve ainsi à lui-même, dans sa Petite-Provence, qu'il n'a pas vieilli d'un printemps ; car il entrevoit d'avance et prophétise à coup sûr les étonnements successifs des jeunes badauds. N'est-il pas très-sympathique à la génération nouvelle? Il rédige avec un empressement tout juvénile l'almanach des quatre saisons littéraires. Il devine et célèbre, dans les lettres, ce qui va faire du bruit, du scandale, ce qui sera à la mode cet été, ce qui tournera toutes les têtes cet hiver. Quant à tirer de l'ombre et à révéler au public une œuvre remarquable, durable, évidemment destinée à la postérité, mais qui restera longtemps inconnue si elle n'est saluée par un critique en renom ;
quant à compromettre ainsi sa clairvoyance dans le brouillard pour aller surprendre une étoile fixe, ce serait, ù son avis, une fantaisie de dupe ou un trait de folie.
Celui-là, du moins, n'attendra pas qu'un roman ait t'té travesti en drame pour rendre justice au roman. Il est des critiques pour lesquels les plus grands talents seront toujours non avenus, tant qu'ils n'auront pas les honneurs d'une affiche de spectacle. Il en est d'autres qui, ayant à juger un recueil de nouvelles ou un volume de vers, demandent au romancier de miontrer sa cocarde, au poète d'arborer sa couleur.
Romancier, es-tu pour la paix ou la guerre?
Que penses-tu de Garibaldi, des Traités de 181.3, et de l'Isthme de Suez ?
Poète, chantez-vous l'Industrie ?
Allez-vous aux soirées du Père Enfantin? Croyezvous que le Père est un Saint-Simon prolongé dans la direction du Saint-Simon éternel? Meltrioz-vous comme lui M. Pereire au-dessus d'Homère et du Dante? Chanteriez-vous comme lui 0 salutaris hostia devant l'obélisque de Louqsor?
Prenez garde ! vos nouvelles seront bonnes ou mauvaises, vos poésies excellentes ou détestables, selon la réponse qu'elles donneront aux diverses questions du catéchisme.
Je me rappellerai toujours avec attendrissement l'époque fortunée oîi un critique indépendant osait écrire dans un journal, sous les yeux de son rédacteur en chef, cette héroïque appréciation de M. Guizot : « Nous ne contestons pas le talent de cet écrivain, bien
que nous ne partagions pas ses opinions. » 0 critique de l'âge d'or, qu'ôtes-vous devenu ?
En résumé, la génération nouvelle, pas plus que les générations précédentes, ne doit et ne peut compter ni sur la bienveillance du public, ni sur l'initiative des critiques. Elle a pourtant le public à conquérir, et le conquérir, c'est l'initier. Comment se fera cette initiation? Par des voix isolées qui parleront dans le désert? Le public a l'oreille dure : il ne les entendra que si elles forment un chœur. La génération actuelle, sous peine de mourir ignorée et de mourir à la peine, est par conséquent tenue de se concentrer en groupe, si elle n'a pas en elle-même les éléments d'une Ecole.
Le groupe n'a pas besoin de chef ; mais pour exister il lui faut un lien qui soit fait d'une grande vertu : l'Amitié littéraire!
Je vois votre expérience sourire :
« L'Amitié littéraire, me dites-vous, n'est-elle pas une vertu d'un autre temps ? Est elle encore praticable aujourd'hui ? Je connais parmi les écrivains de votre génération quelques hommes de grand talent ; ils ont déjà fait leurs preuves. Je souhaite les meilleures chances à leur génie, et pourtant je crains bien qu'ils n'arrivent jamais à s'accorder. Tous, ou presque tous, en haine du futile et du convenu, du mécanique et du banal, s'isolent. Ils ont, prétendent-ils, un tempérament à préserver, une individualité à garantir : un tem-
pérament ! une individualité ! deux grands mots sans doute, et deux grands obstacles ! Sera-t-il facile de soumettre au lien de l'Amitié littéraire les don Juan du tempérament elles Harpagon de l'individualité? Avares ou prodigues, renonceront-ils volontiers à leur indépendance solitaire pour s'en aller en corps attaquer le public, combattre ses engouements, harceler son apathie, enlever ses mannequins, briser ses idoles ? »
Vous signalez, je l'avoue, des obstacles sérieux ; vous avez mis le doigt sur un mal réel, un mal d'origine anglaise et allemande, un mal anglo-saxon, pour employer le jargon des économistes. Traitons nos malades à la française ; j'ai la confiance que nous les guérirons. Jetons un peu de clarté sur ces grands mots nébuleux ; ils nous laisseront voir peut-être un noyau précieux et solide.
.Qu'entend-on par tempérament? Qu'entend-on par individualité ?
S'agit-il du tempérament physique ? Eh quoi ! parce que j'aurai plus ou moins de lymphe ou de bile, de muscles, de sang ou de nerfs, mon esprit montrera plus ou moins de vivacité ou d'énergie, plus ou moins d'intuition ou de solidité? Il y a certainement une influence du corps sur l'intelligence, des humeurs sur l'esprit, de la bête sur l'ange ; mais il faut se garder de croire qu'elle soit irrésistible, toute puissante, nécessaire ou même très-favorable. On s'y dérobe souvent, on l'annule quelquefois tout entière, et l'on a raison. L'homme intérieur, avec sa divine élasticité, se joue quand il lui plaît de l'homme matériel. Je connais dans l'histoire des êtres parfaitement libres avecles fers
aux pieds ; j'ai vu des poètes ivres d'ambroisie pendant que leur vil estomac gémissait; de vigoureux esprits étincelants de santé sous des membres tremblotants de squelette. Ils ne sont pas rares, les somnambules qui n'ont jamais inventé les contes d'Hoffmann, ni les gens plus nerveux que Voltaire, plus bilieux que La Rochefoucauld , plus sanguins que le cardinal de Retz, et qui n'ont rien eu de La Rochefoucauld, rien de Retz et rien de Voltaire. Quel était le tempérament de madame de Sévigné ? Cette étincelle aérienne de verve inépuisable, et ce feu voltigeant de sa plume, était-ce sa lymphe qui les lui donnait? L'homme intellectuel, je le répète, échappe sans effort, et doit échapper à son tempérament. Il s'en dégage à chaque heure, et c'est à ce prix qu'il se développe et se transforme, disons le mot exact, qu'il se complète. Pour les esprits élevés ou fins, je l'affirme, le tempérament, c'est presque toujours le Péché. Les poètes obéissent volontiers à la Grâce : ils la demandent instamment et s'en rendent dignes par la méditation, par la prière, par ces mystiques élévations qui les enlèvent tout à coup à la vie réelle pour les porter allégés de leurs muscles, de leur sang et de leurs nerfs, dans les calmes régions de la pensée. Le tempérament fait les Marie Alacoque, et la Grâce les sainte Thérèse.
S'agit-il d'une espèce de tempérament intellectuel, du tempérament de l'esprit? Oh ! alors c'est un mauvais mot, qu'il faut à l'instant remplacer par des mots plus anciens et plus clairs. Parlons de vocation, de facultés, de talent, de génie ; mais ne parlons plus de tempérament intellectuel. Nous aurions plutôt fait de
confesser que l'esprit est un animal comme le corps, et que la vie intellectuelle se confond [)leinenient avec la vie animale. Nous n'aurions désormais qu'à tendre le front à l'étiquette du critique naturaliste : la ménagerie de M. Taine est toute prête à nous recevoir.
Quant à l'individualité, c'est encore une fausse notion ou une expression grossière ù chasser. Tu veux être individuel, mon ami ; tu as peur du frottement qui émousscrait tes angles ; tu déclares que tout ce qui n'est pas toi est mauvais ; tu entends mettre sous cloche ta précieuse monade, ta monade sacrée, perpétuellement menacée et poursuivie par le tourbillon des atomes crochus. Eh bien, ne regarde plus, n'écoule plus, ne respire plus, n'agis point : car tout acte est une aliénation de ton être, puisqu'il ouvre une communication inévitable avec les êtres extérieurs à ton indi\i(lualilé. Maintenant écris, si tu l'oses : tu auras peut-être un lecteur, et s'il est individuel, lui aussi, dans un accès d'individualité, il t'assassinera I
Soyons un homme, mais soyons humains. Vivre au large, vivre en autrui, comme en soi-même, entrer en relation et môme en amitié avec son siècle par les intelligences qui doivent le sentir et l'exprimer, c'est encore le seul moyen d'éviter le réalisme ou le fatalisme littéraire, le néant.
Aujourd'hui plus que jamais, si nous voulons devenir résolument, non pas individuels (au diable l'expression anglo-saxonne !), mais personnels, nous devons résumer, concentrer en nous, une grande variété de connaissances et un nombre considérable d'êtres divers. Un écrivain personnel n'est que le porte-drapeau
d'une légion. Il marque d'une empreinte particulière les êtres qu'il a pu s'assimiler. Et c'est pour cela que les talents contemporains les plus personnels semblent tous coulés dans le métal de Corinthe. Les critiques sont romanciers, et les poètes critiques. Voyez, par exemple, Sainte-Beuve, Michelet, Théophile Gautier, Alfred de Musset, et surtout ce charmant Gérard de Nerval ! Je sais bien qu'en regard de ces noms on pourrait me citer ceux de MM. Nisard, Saint-Marc- Girardin, Gérusez, Gustave Planche ; mais ce sont là des êtres d'une autre époque, des terrains d'une autre formation, des plantes d'herbier, si l'on veut, ou, mieux encore, des têtes d'étude, bonnes à faire copier, dans un gymnase littéraire, par les élèves de l'Ecole normale.
Viennent maintenant quelques esprits sympathiques, à la fois modestes et fiers, sachant exactement ce que vaut le tempérament, ce que pèse l'individualité ! Les voilà libres de s'étudier, de s'associer, de philosopher ensemble, et de s'unir par un échange de pensées, de sentiments, do convictions et d'inquiétudes, de rêves et d'aspirations. Ils travailleront l'un pour l'autre, et seront l'un pour l'autre à la fois un critique et un poète. Le groupe se formera peut-être. En tout cas, rien n'empêchera tel ami d'expliquer franchement au public le talent d'un ami ; car nous venons de replacer à son rang, en haine de la camaraderie banale, un généreux sentiment qui, je le répète encore, est une vertu : l'Amitié littéraire !