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ET SES HISTORIENS

A M. Mérmée

Quoique romancier et sénateur, quoique historien et académicien, vous êtes un bibliophile. Monsieur, et vous avez peut-être remarqué avec plaisir toutes les nouveautés que mettent au jour MM, les éditeurs en vieux, ces fidèles habitués do la salle Silvestre. Les imitat(;urs de M. Janet no se comptent plus, ils pullulent. Après M. Janet, M. Aubry ; après M. Aubry, M. Delahays ; après M. Delahays, M. Didier, C'est un goût général, c'est une manie, c'est une fièvre maligne, une gageure ! La librairie moderne ne rêve plus que bric-à-brac ; et voilà les critiques réduits au rôle de commissaires priseurs. Je veux bien qu'il soit permis, et même qu'il soit très-utile do réimprimer certains livres ; mais il no faudrait pas tout réimprimer, tout indistinctement. Est-il donc impossible de choisir, au milieu des reliques pétrifiées de notre Pompéia litté-

raire, celles qui offrent réellement un intérêt de curiosité historique? Pourquoi réimprimer, par exemple, les ouvrages de Pellisson et de l'abbé d'Olivet sur l'Académie française ?Pellisson est-il devenu rare, et d'Olivet introuvable? Ces auteurs ont-ils donc un mérite et une valeur incontestés? Le nouvel éditeur de ces deux écrivains, un homme trop laborieux, M. Livet, a essayé naïvement de justifier cette publication inattendue, et voici les bonnes raisons qu'il nous donne :

« L'Académie française, dit-il, est une puissance qui, comme toutes les autres, rencontre, à côté des indifférents, des partisans déclarés et des adversaires si bruyants, qu'on les a crus nombreux. A une époque où l'illustre Compagnie attire, plus que jamais peutêtre, l'attention publique, il nous a paru utile de donner une nouvelle édition de son histoire... »

M. Livet parle-t-il sérieusement ? D'où lui vient cette opinion, que l'Académie attire plus que jamais l'attention publique ? Où sont donc les motifs de cette prétendue attraction? J'ai beau m'évertuer à retourner cette énigme, elle demeure entière, à mon grand déplaisir, malgré l'affirmation de M. Livet, qui aurait dû s'expliquer un peu plus clairement. L'Académie n'a rien changé, ce me semble, à ses habitudes de noble oisiveté; les quarante fauteuils n'ont pas encore de roulettes, que je sache : je les vois toujours immobiles et rangés le long du mur avec une parfaite symétrie. Que l'un d'eux devienne vacant, il se présente, comme par le passé, deux ou trois candidats qu'on ballotte ; l'élection se fait sans éclat, et la réception du nouvel élu donne lieu, comme autrefois, à deux discours que

chacun récite il'avanco. Aux mrmes époques, et avec le même cérémonial, on distribue les récompenses littéraires et les prix de vertu. Je n'ai pas ouï dire qu'on ait sensiblement modifié le Dictionnaire depuis un demi-siècle. A moins donc que M. Livet n'ait été admis à des séances privées où se préparent discrètement de grandes choses, je ne vois pas trop, je le répète, en quoi l'Académie se recommando aujourd'hui plus que jamais à notre attention. Et, par conséquent, j'ai quelque peine à comprendre qu'il soit très-urgent de nous donner une nouvelle édition de son histoire. La publication de M. Livet doit évidemment courir les chances de toute publication. Elle ne peut réclamer le bénéfice de l'opportunité ; elle n'a pas ce piquant reflet de l'actualité qui s'appelle l'à-propos.

Fallait-il attendre encore ? Je ne le crois pas. Fallaitil arriver plus tùl? J'en doute. Il n'y a jamais eu grande nécessité d'écrire l'histoire de l'Académie. Et, d'abord, l'Académie a-t-elle une histoire ? Nous lui connaissons des historiens; mais son histoire, où est-elle? où en sont les éléments? qu'y a-t-il à raconter sur l'activité, sur la vie, sur le rôle et l'influence de cet illustre corps ? Un chapitre suffirait pour résumer les circonstances de son établissement, les articles de ses statuts, le détail de ses cérémonies. Cela dit, le récit est clos; car, en bonne foi, on ne saurait présenter l'histoire de quelques académiciens célèbres comme une histoire de l'Académie elle-même. Ces grands hommes se sont développés à l'air libre, en dehors des statuts et des règlements. Ils appartiennent à l'histoire littéraire de la France, et non aux annales de l'Académie française ;

ils ont une carrière littéraire, ils n'ont pas de carrière académique. Resteraient peut-être, en dernière analyse, et comme pis-aller, les biographies des membres obscurs de l'éminonto Académie, les hauts faits de la plupart des académiciens, ces immortels anonymes. Eh bien, ces biographies-là ont paru manquer d'intérêt à l'abbé d'Olivet, que vous réimprimez ; il regrette presque d'avoir donné celles qui figurent dans son livre et s'arrête de dégoût avant la fin de l'œuvre puérile et oiseuse qu'il a eu le tort d'entreprendre. Sa lettre sur le président Rose contient sur ce sujet des aveux formels et curieux.

« Supposé, dit-il, que tel do nos confrères, mort il y a trente ans, n'ait rien fait de merveilleux; c'est bien assez, ce me semble, qu'il ait joui d'une réputation qui ne se refuse point à un mérite tant soit peu distingué : pourquoi demander que l'histoire le ressuscite, et qu'on lui décerne des honneurs si longtemps après sa mort? »

Puis il continue par celte anecdote, dont je n'ai pas besoin de noter le caractère ironique :

« Je me souviens d'avoir lu que l'ordre de Cîteaux, assemblé capitulairement, fit un statut par lequel il fut ordonné que, vu le grand nombre de leurs religieux qui avaient été inscrits au catalogue des saints, ils ne poursuivraient désormais la canonisation d'aucun ; et cela de peur que la trop grande quantité n'en fît baisser le prix : Ne multitudine sancti vilescerent m ordine-, précaution sage et nécessaire, sans doute, dans les temps héroïques de ce fameux ordre, lesquels, je l'avoue, me sont moins connus que ceux de la Grèce. Quoi qu'il en soit, je ne serais pas fâché que les Aca-

démies fissent un statut dans ce goût-là, d'autant plus qu'elles n'ont pas l'infaillibilitc'^ de l'Eglise. A force de multiplier nos héros, les véritables y perdront, les faux n'y gagneront pas, et le monde se fera tellement à nos apothéoses qu'elles ne signifieront plus rien. »

Voilà qui est net, j'imagine, et judicieux, et bien dit; mais l'abbé d'OIivet no pense pas encore avoir assez précisé sa pensée, car il y revient aussitôt avec de nouvelles lumières :

« Que des militaires aiment à lire la vie d'un Condé, d'un Turenne, cela est dans l'ordre, ils y trouveront l'agréable et l'utile ; mais à quoi bon les mémoires d'un guerrier qui ne s'est point signalé? Voilà cependant à quels excès l'histoire littéraire est portée de nos jours... Gîi en serions-nous si Plutarque avait suivi cette méthode? A peine la mémoire de l'homme suffirait-elle pour retenir les noms propres des Grecs et des Romains dont il aurait eu à rendre compte. Pour moi, je serais bien charmé que nous eussions une bonne vie d'Homère, do Platon, d'Horace, de Virgile et de leurs pareils : voilà le cas où les plus minces détails ne pourraient que m'intéresser; mais je no donnerais pas un fétu pour savoir en quelle année de Rome naquit Bavius, qui étaient son père, sa mère, sa nourrice, son précepteur, combien il eut de frères, combien de sœurs, quelle année et quel jour il mourut. »

Or, les Bavius sont nombreux à l'Académie. Que de Bavius pour un Virgile ! Que de Giry et de Colomby pour un Racine I et pour un Corneille que de président Rose ! L'abbé d'OIivet, en honnête biographe, fatigué des Colomby et des Giry, en est demeuré dans

son histoire à la vie du président Rose. « Toute la Franco sait, dit-il pour s'excuser de son silence, que le président était aimé de Louis XIV, qu'il avait beaucoup d'esprit, qu'il fit une grande fortune. Mais venons à l'académicien. Qu'ai-je à en dire? qu'il a plus d'une fois harangué le roi à la tête de la Compagnie, et avec beaucoup de succès. Je ne trouve que cela, ni dans nos registres, ni dans les mémoires de ses contemporains. Or, dites-moi si cela est suffisant pour qu'un lecteur, qui ne cherche que du littéraire dans mon ouvrage, me pardonne de lui raconter et l'éducation de M. Rose, et par quels emplois il a passé, et tovs fies faits et gestes pendant une vie d'environ quatre-vingt-dix ans ? Je n'ai point assez d'art, encore une fois, pour coudre proprement un accessoire très-long avec un principal très-court. »

L'abbé d'Olivet, Monsieur, condamne d'avance son éditeur, et ma critique ne saurait donner de meilleures raisons que les siennes pour envelopper dans une même sentence tous les historiens de l'Académie. L'exemple de Pellisson, il est vrai, a pu autoriser les tentatives de ses successeurs. Mais l'ami de mademoiselle de Scudéry (l'abbé d'Olivet le remarque lui-même) ne fait point scrupule de s'étendre sur quantité de choses tout à fait étrangères à l'Académie. « Il narre avec tant de grâce, dit son continuateur, qu'on lui sait gré de tout ce qu'il dit. » D'ailleurs son ouvrage n'est pas précisément une histoire, c'est une relation écrite en forme de lettre à un de ses parents de province, M. de Faure-Fondamente, et « une lettre laisse un champ libre aux digressions, aux réflexions, au badinage... »

Ainsi donc, au jugement de l'abbé d'Olivet, la relation «le PoUisson n'a de valeur que celle d'un pur badinage, d'une causerie parisienne écrite pour défrayer la curiosité d'un gentilhomme languedocien. Je puis affirmer à M. Livet qu'il y a présentement, en Languedoc, fort peu de gentilshommes capables de s'intéresser à la lettre de Pellisson. La race des Faure-Fondamente n'existe même plus à Béziers, la ville où Pellisson est venu au monde. Pour qui donc M. Livet a-t-il eu le dessein de réimprimer les deux écrits qu'il a expliqués ou complétés par des notes, des éclaircissements, une introduction, un appendice et toutes sortes de pièces justificatives? Mais M. Livet n'a donc pas lu cette curieuse lettre sur le président Rose, insérée dans le second volume de sa publication, de la page 385 à la page 390?

Il l'a si bien lue, le traître, qu'il en a gardé un vif ressentiment contre le judicieux abbé qui s'intitule luimême un franc Gaulois. Ce ressentiment, du reste, se trahit partout, aussi bien dans l'introduction que dans les notes. La franchise gauloise déconcerte un peu M. Livet, qui préfère systématiquement le très-précieux langage de Pellisson. Celui-ci est réimprimé avec tous les honneurs du triomphe; celui-là reçoit dans la mêlée tous les horions. Celui-ci « a de la politesse, de l'élégance, de l'urbanité, do la grâce ; » celui-là « n'a aucune fleur ! * Aucune fleur, hélas ! d'Olivet n'a aucune fleur, le pauvre homme! Et j'ai vu le moment oîi .M. Livet, qui a un style extrêmement fleuri, lui, allait, par pure compassion, étouffer son quasi-homonyme sous une pluie de roses. Pourquoi n'a-t-il pas

cédé à ce bon mouvoiiicnt ? Nous aurions reçu de sa main un d'Olivot fleuri qui aurait eu de la politesse, de l'urbanité, de la grâce, exactement comme cet incomparable Pellisson, l'heureux écrivain dont il nous vante à tout propos le charme inde'finissabk. Indéfinissable ! Ne croirait-on pas qu'il s'agit de Racine? Indéfinissable ! Ah ! le mot est bien trouvé : je défie bien M. Livet dolo définir, le charme de l'immortel Pellisson. Quant à moi, je le déclare humblement, je n'ai pu découvrir nulle part dans la Relation épistolaire du précieux académicien, ni « cette belle langue dont il avait le secret, o comme s'il eût été BossueL ou La Bruyère, ni « ce style qui suffirait pour faire vi\Te même un ouvrage dénué d'intérêt, » comme s'il eût été Saint-Simon. Non, monsieur Livet, soyez-en bien persuadé, votre grand homme Pellisson ne peut être comperé ni à La Bruyère, ni à Racine, ni à Saint-Simon, ni à Bossuet. Pellisson est un écrivain des plus ordinaires, j'allais dire des plus médiocres ; il a la diction mesurée, compassée, la langue polie, raisonneuse, oratoire des honnêtes gens du dix-septième siècle. Relation pour Relation , élégance pour élégance , académicien pour académicien, serait-il possible un seul instant de mettre au même rang, par exemple, le badiuage de la Lettre à M. Faure et le badinage des Grands Jours ? A côté de Pellisson, le jeune abbé Fléchier serait une merveille.

Quant à l'abbé d'Olivet, je ne fais pas grand cas, je Vavoue. de son Kistmre de VAcadémie, sur laquelle il passe condamnaUon lui-même assez volontiers : mais j'estime assez son jugement pour me ranger sans dis-

oussioii à son avis, en co qui louche les prétendus liislorions de l'Académie. Je ne conçois pas, ou plutôt je conçois fort bien l'aniertume ([ue met M. Livet à le liorceler par 'des notes au bas des pages ou par d'injustes réflexions dans sou introduction. Le franc gaulois n'a-t-il pas déprécié l'édition do M. Livet par sa lettre sur le président Rose '? l'n éditeur moins consciencieux eût supprimé sans façon cette lettre malencontreuse ; mais nous avons de la conscience, nous, et nous publions la lettre qui nous condamne, tout en enrageant. Oui, nous la publions avec une espèce d'héroïsme littéraire ; niais nous nous réservons le plaisir de déclarer qu'il manque à d'Olivot « cette conscience d'un historien scrupuleux qui n'épargne et ne plaint aucun elïort pour traiter un sujet avec tout son détail et dans toute sou étendue... » et « qu'il s'est montre pour son compte historien assez pou pénétré de ses devoirs, assez peu zélé i les remplir, et, pour tout dire, académicien médiocrement curieux des particularités ou des événements académiques. » Ah 1 vous êtes sévère, monsieur Livet ! sévère, que dis-je ? vous êtes cruel, vous êtes impitoyable ! Et je n'aurais jamais supposé, dans ma candeur de critique, non, je n'aurais jamais imaginé que tant de liel piU entrer dans rànio d'un annotateur.

Voyons un peu, cepenilant, après avoir disputé sur le mérite de Pellisson et de l'abbé d'Olivet, voyons, en toute équité, dans cette publication, quel est le mérite exact de l'annotateur, de l'éditeur.

.■^i l'on en juge par son introduction, M. Livet doit être content de son œuvre, car il chante les yeux bais-

ses, à voix basse, avec une touchante modestie de dévote rengorgée, il chante doucettement une espèce (i'Exegi monumentum : « Et maintenant, dit-il, que nous sommes arrivé au terme de ces longues et pénibles, mais aussi de ces agréables recherches, nous l'avouons, c'est avec regret que nous quittons un travail dont l'intérêt compensait les fatigues. Nous jouissions avec délices de cette calme et douce familiarité que nous nous étions créée avec des hommes dont s'enorgueillit à juste titre notre histoire littéraire. Quel sujet trouverons-nous jamais qui attire notre étude et nous captive avec plus de charme et de profit que l'histoire d'une compagnie illustrée par des écrivains dont la plupart ont apporté à la littérature française ses gloires les moins contestées et les plus sûres? » A l'entendre parler de ses fatigues, de ses délices, de sa familiarité avec les gloires, de son élude attirée, du charme et du profit de ses recherches, et du sujet qui le captive (son sujet !) ne croirait-on pas qu'il a écrit lui-même Y Histoire de l'Académie, et qu'il est devenu le confrère de ces écrivains dont la plupart Tont admis dans leur familiarité?

Qu'a-t-il fait cependant? Sauf l'introduction dont nous parlerons tout à l'heure, ce travail, « dont l'intérêt compense les fatigues, » se réduit à la transcription de quelques documents forts connus, tels que la Comédie des Académistes, le Discours sur l'Académie française, \di Requête présentée par les Dictionnaires, etc., et de quelques lettres inédites du bonhomme Chapelain; M. Livet a expliqué de plus, soyons complet, le droit de Committimus, vérifié quelques dates, changé quel-

ques étiquettes sur les dossiers des quarante fauteuils, déversé goutte à goutte en notes parfois utiles, souvent inutiles et puériles, le trop plein d'une érudition myope et microscopique ! Et c'est tout , c'est bien tout, je crois. Mais qu'y a-t-il là de si pénible, de si agréable, et de si méritoire, en fin de compte? Nous faudra-t-il bientôt élever des autels à ces Christophe Colomb des vieilles paperasses enfouies dans les cartons dos bibliothèques? Trouvez donc une perle en grattant, et l'on vous permettra de chanter, ô glorieux cochets nourris par les bouquinistes !

M. Livet, je l'ai dit, est un honiuie studieux et laborieux. Il serait, à mon sens, un excellent secrétaire; mais il ne saurait aspirer à devenir un écrivain. Son introduction, écrite de main d'écolier, se traîne languissammeut au milieu d'une phraséologie incolore. C'est le cantique d'un enfant de chœur de l'Académie : l'enfant devait avoir une belle couronne à la distribution annuelle des prix de sagesse littéraire. Quarante critiques infaillibles la lui ont décernée en effet, tout en déclarant que, pour avoir une excuse et une valeur, cette édition de Pellisson et do l'abbé d'Olivet aurait dû offrir au public une introduction spirituelle, élevée, savante, qui fût exactement ce qu'elle devait être : une histoire critique de l'Académie.

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JEUNESSE D'UN ÉYÊQUE

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