AVANT-PROPOS
Ilfîv Y«?*TTÎ 7ît^*(T0U TtfjMtmv, vi ftavocTou, Ttriér, chants gtserriers.
Voici les paroles que nous avons à différentes époques prononcées dans toutes les assemblées politiques dans lesquelles la Pologne opprimée a pu faire entendre sa voix aux peuples civilisés de l’Europe, qui jusqu’à présent ont gardé le souvenir de ses glorieux services et le pressentiment de sa prochaine délivrance. Aujourd’hui, nous n’en avons pas une seule à rétracter. La cause polonaise est du nombre de celles que l’on ne désavoue jamais ; dans toutes les circonstances de la vie on peut hautement l’attester comme la plus sainte, comme la plus inviolable des convictions humaines. La Pologne est la religion des grandes âmes; symbole vivant du Christ incliné sous la croix, elle a
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pitié des cœurs débiles qui se sont fatigués à la suivre à son Golgotha de supplice et de rédemption. Ces ' Lettres Slaves qui toutes ont trouvé accueil dans la presse française ou étrangère, sont en quelque sorte les Actes de notre apostolat pendant ces vingt dernières années, le compte-rendu de notre mission en Europe.
a La question polonaise est la question première, la plus importante, » disait Talleyrand au congrès de Vienne ; et cette parole du ministre français, vraie en 1814, l’est tout au moins autant de nos jours, lorsque chaque commotion politique remet en évidence l’anathème qui pèse sur l’Europe depuis la honteuse époque du partage. Les trois puissances du Nord, complices d’une spoliation inouïe, d’un crime qui mit à leurs fronts une tache ineffaçable, ne peuvent désormais se maintenir et subsister qu’à la faveur de spoliations nouvelles ; le prestige moral dont elles tentaient de s’environner est complètement dissipé : pour pouvoir prolonger d’un jour seulement leur existence maudite, il leur faut sans cesse intimider les peuples, par de nouvelles expansions de force et de violence. L’ambassade du prince Menchykoff à Constantinople, cette tentative avortée de communisme politique, en serait une démonstration suffisante et complète. Si ce fait, purement diplomatique eu apparence, a produit une si profonde sensation en Europe ; s’il a soulevé contre le malhabile négociateur et le souverain qui l’avait envoyé une clameur générale, c’est que cette (piestion d’orieut, locali-
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sée provisoirement à Constantinople, en renierinc une autre tout aussi vaste et qui nous touche de plus près ' ' encore par tous les liens de la religion et de la nationalité :cellederémancipationdesSlaves.Lespré1entionsdu « • tzar sur la Turquie, élevées soi-disant au nom de la po- i pulation chrétienne de cet empire, et la manière toute barbare dont elles ont été formulées par son délégué, sont une grave insulte jetée au bon sens et à la morale publique de l’Europe entière. Il fallait arriver à notre époque de lumières, au milieu du xix* siècle, pour voir le chef d’un État despotique, sous le prétexte d’une conformité de religion, invoquer hautement et proclamer son droit de souveraineté sur les sujets d’un autre État, malgré les traités reconnus pour valables, et à l’exclusion des autres puissances, également intéressées dans le maintien de l’équilibre européen. Il fallait pour cela tout l’orgueil du cabinet moskovite ; orgueil qui se fait jour dans toutes ses relations avec l’Occident, et qui révèle, à ne plus pouvoir -en douter, ses projets de domination universelle.
Hennis d'orgueil, 6 mou coursier fidèle.
Et foule aux pieds les peuples et les rois !
disait le ^fosoquc de Béranger; telle est, à la forme près> la maxime adoptée aujourd’hui par le tzar de toutes les Russies, pour sa politique étrangère. Le célèbre testament de Pierre P'' que nous donnons en tête de ce volume, en est le programme et la feuille de route.
Mil
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a L’Occident s’en va ! » ne cesse de répéter le tzar dans tous les défis qu’il jette à l’Europe; l’Occident romain s’en va : c’est-à-dire que l’Orient gréco-slave, l’Orient orthodoxe dont je serai bientôt le maître et le pontife se dispose à lui succéder. 11 proclame qu’il a reçu de Dieu une sainte mission dont le but serait de rajeunir et de régénérer le monde ancien déjà voisin de la caducité; et dont la centralisation des Slaves, sous le patronage et le drapeau de la Russie, serait l’instrument et le moyen. Or, les Slaves, on le sait, forment un grand tiers de l’Europe ; tout ce qui n’est pas allemand ou français, est généralement slave. Il possède déjà, de droit divin et en toute propriété, la septième partie de la terre habitée, avec le dixième de sa poi»ulation, moins la Chine; ce n’est pas assez : il veut l’avoir tout entière. C’est qu’on n’est pas tzar de Russie pour rien ; quand on a pied sur deux continents, sur le détroit de Behring d’une part et sur les bouches du Danube de l’autre, on peut bien se permettre quelques incartades diplomatiques pour s’arrondir nn peu. Quand même cette déchéance de l’Europe romaine aurait un côté réel, ce n’est pas à Nicolas, ce ne serait pas à ses héritiers que Dieu aurait départi la mission de la réformer. Le génie de l’Occident, après une civilisation de plusieurs siècles, après avoir accumulé découvertes sur découvertes, monuments sur monuments, après avoir enfanté des prodiges incomparables dans les arts, dans la science, dans l'industrie, a bien le droit de montrer quelque peu de lassitude et
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d’épuisemenl. Mais la Russie qu’a-t-clle fait jusqu’à ce jour pour conquérir ce droit de tutelle absolue et de protection sans limites (pi’elle s'arroge si lièreineiit sur les nations voisines? qiuels sont les signes de cette mission divine qu’elle prétend accomplir? Quelle est la supériorité morale ou même matérielle qu’elle pourrait mettre en avant pour la justifier ? Quels sont ses titres enfin? Uieu^ absolument rien! ([uelques régicides au dedans et quelques brigandages au debors^ voilà tout. La Russie, elle en convient elle-même, n’est que le vide, le néant ; elle n’est et no peut être que la négation <le l’Europe : c’est là son seul mode d’evistence.
Que si même elle arrivait à s’emparer de Constantinople, supposition inadmissible quant à présent; si elle pouvait prendre corps et chair, en revêtir sou squelette tatarc en s’assimilant la substance de l’Orient, la Russie serait dans riinpuissaiice la plus absolue pour centraliser les Slaves. Cette grande nationalité composée de quatre souches distinctes, les Rohèmes, les Polonais, les Serbo-dal mates et les Russo-slaves, ne peut être centralisée et constituée ({u’à la laveur d’une fédération pacifique et volontaire; l’esclavage et le massacre, les seules armes dont la Russie et ses souverains allemands aient su faire usage, n’y parviendront jamais, Elle le sait si bien qu’au dernier siècle, quelque temps avant le partage de la Pologne, elle a dù changer son nom; et pour tromper l’opinion juibliqueen Europe, au lieu de s’appeler le tzarat, ou si l’on veut le duché de
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Moskou,elleapris leuom frauduleux d'empire de Toutes les Russies; État chimérique qui n’existe pas et ne peut pas exister, parce que les ancieunes Russies polonaises, savoir : la Gallicie ou Russie-Rou(je,\îi Lithuanie et l’Ukraine ou Russie-Blanche, Russie-Noire et Pelile Russie, ne lui appartiennent pas par le droit de libre adhésion, mais uniquement par le fait de la spoliation et du mensonge. Si le t /ar a pu réellement se met tre dans l’idée qu’il est l’élu de la Providence, et qu’il en a reçu la mission de régénérer quelque chose, qu’il commence donc par son empire, qui en a grand besoin. Nous doutons cependant qu’il veuille accepter son salut des mains de Nicolas, et qu’il puisse eu recevoir d’autre bienfait que son coup do grâce et la mort. « La Russie, a dit Miçkiew icz, est encore une page blanche, dont les caractères peuvent être tracés par la main de Dieu, ou par celle de Satan. » Sur cette page blanche, pendant vingt-huit années de règne, Nicolas n’a rien inscrit que son nom.
Toutefois , nous ne voulons pas atténuer les dangers de l’Europe, dans le cas possible si non probable de la dissolution de l’alliance anglo-française. Tant que la Russie aura pied sur le Danube, par la possession de la Bessarabie, rien ne sera fait de durable pour la sécurité de l’empire ottoman. La réunion ou la séparation des deux principautés moldo-valaques n’est absolument d’aucune importance ; car ces principautés, soit disjointes soit réunies, ne s’étendant pas jusqu’au littoral de la mer Noire, ne peuvent servir de ligne défen.sive contre
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la Russie. Ou ne jiourrait y créer une défense réelle qu’en remontant aux traités antérieurs à celui de Boukarest (1812) ; en réunissant la Bessarabie à la Moldavie depuis Akerman jusqu’à Chocim : c’est-à-dire en rejetant la Russie au delà du Dniester. Toute autre délimitation serait un leurre et une puérilité. La Bessarabie conquise par Alexandre l®'' est la clef de Constantinople dans les mains de ses descendants; le chemin du Danube reste toujours ouvert : l’Europe ne peut donc pas être garantie par ce moyen.
Cette grande mission de réparation pour les Slaves, et de protection pour l’Eurore, est dévolue à la Pologne. Elle est d'abord placée au centre géographique de toutes les populations slavounes; à leur point d’intersection qui ne se trouve ni à Moskou, ni à Constantinople, encore moins à Saint-Pétersbourg ; mais quelque part sur la Vistule, entre Krakovie et Varsovie. Son culte religieux lui permet de tendre la main d’une part à la Bohêmeetàl’Illyrie, catholiques-romaines comme elle, et de l’autre à la Serbie, à la Moldo-Valachie et môme à la Russie moskovite, moyennant l’extension du rite grec-uni, de l’Église nationale slavo-romaine qui doit un jour, par la séparation de l’autorité spirituelle et du pouvoir temporel, son dogme fondamental, ramener l’Église chrétienne à l’unité. Son principe politique et sa doctrine sociale s’expriment parfaitement par ces mots qu’elle inscrivait en 1830 sur ses bannières : rno nostra vestra- QüE UBERTATE ; lorsque tout en combattant la Russie
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barbare elle lui jetait cette sainte devise, non pas comme une insulte et une menace, mais comme un gage de paix et de réconciliation. De plus, les sympathies et les attractions universelles qu’elle inspire, sont de nature à pouvoir former aisément autour d’elle une ligue fédérale des Slaves, dentelle sera tout naturellement le centre, le point d’appui et le drapeau ; type et modèle d’une imposante synthèse que nous nommerons dès à présent les États-Unis d’EuROPE. Voilà pourquoi, chers lecteurs, ces écrits d’un Polonais ont reçu la dénomination de Lettres Slaves.
La Pologne se trouve ainsi dans toutes les conditions nécessaires pour fédéraliser les Slaves; elle seule peut opérer cette grande transformation unitaire de 80 millions d’individus, qui doit s’accomplir malgré tous les obstacles qui lui seraient opposés : et non pas la Russie dégénérée, Scandinave ou ta tare, grandie dans un siècle et déjà prête à s’écrouler sous l’anathème des peuples, ni son tzar allemand ou danois, n’ayant pas une seule goutte de sang slave dans les veines.
C’est parce qu’elle a la conscience et l’aptitude de . cette haute mission que le tzar s’efforce en vain à lui arracher, que la Pologne ne veut pas et ne peut pas mourir.
Parie, 15 juin I8S3.