‹ Lettres Slaves 18331857 Orient, Pologne, Russie Christien OstrowskiChapitre 4 sur 110 · XVI PRÉFACE · texte numérisé non relu

XVI PRÉFACE

même à deux fois avant de déchaîner contre elle la révolte du monde.

La première recommandation de Pierre est d’entretenir la nation russienne dans un état de guerre continuelle; car il croit, comme M. de Maistre, à l’éternité de la guerre : il est loin de se douter que le feu de la guerre ira toujours s’éteignant, et qu’un juste équilibre s’établira entre les peuples destinés à jouir paisiblement par le travail des bienfaits de la création, et non à s’agrandir aux dépens les uns des autres, contre toutes les lois de la logique et de l’humanité. Il parle à tout instant de diviser, de corrompre, de prendre ; on dirait le testament d’un voleur de grands chemins, qui laisse à sa bande grossière ses dernières instructions. Il veut surtout qu’on s’approche le plus possible de Constantinople et des Indes : a Celui qui y régnera sera le vrai souverain du monde, » ajoute-t-il. Cela est clair; et une fois là, on pourra se passer de l’or de l’Angleterre, dont il engage d’ailleurs à rechercher l’alliance.

Mais voici le complément de sa pensée : a La Suède démembrée, la Perse vaincue, la Turquie conquise, nos armées réunies, la mer Noire et la Baltique gardées par nos vaisseaux, il faudra proposer séparément et très-

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discrètement, d’abord à la cour de Versailles, puis à celle de Vienne, de partager avec elle rcmptre de Vunivers. »

On ne peut pas poser plus nettement la question, et la Russie en est encore là; non pas qu’elle avoue des prétentions si exagérées, elle est trop habile et trop bien dirigée pour ne pas s’être mise au niveau de l’esprit du temps; mais elle veut, sous l’apparence d’un droit, sous le prétexte d’un outrage à sa dignité, à sa grandeur, se donner une sorte de raison de commencer cette formidable Campagne qui deviendra de plus en plus impossible, elle le sent bien.

Il ne faut pas prendre au mot Pierre H lorsqu’il parle d’un peuple jeune et neuf, et croire que ce peuple si jeune et si neuf possède toutes les vertus de l’âge d’or. Déjà, du temps de Pierre, il avait grand besoin d’être régénéré. Les mémoires contemporains nous ont laissé des tableaux de la cour du tzar et de la tzarine qui démontrent qu’en fait de corruption, la Russie dépassait même les autres pays. S’il s’agit d’administration, c’est encore bien pis. C’est une sorte de brigandage organisé. Lisez Pouschkin, lisez Gollowin, et vous verrez à quel point la spoliation s’exerce sur toute la surface de ce grand empire. Dernièrement, un homme d’État espa-

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gnol dont on regrette l’éloquence et le grand sens, Donoso Cortès, ne s’écriait-il pas : « L’administration russe est aussi corrompue que l’administration la plus pervertie de l’Europe, et l’oligarchie russe ne le cède pas à l’oligarchie la plus vicieuse. La Russie, placée au milieu de l’Europe conquise et prosternée à ses pieds, absorbera par toutes les veines le poison qu’elle a bu et qui la tuera. La Russie ne tardera pas à tomber dans la putréfaction. B Que la Russie passe donc son temps à se régénérer elle-même, si c’est possible, au lieu de vouloir régénérer les autres.

Xes Lettres Slaves de M. Christien Ostrowski jettent un grand jour sur ces matières. L’auteur, on bon Polonais, prend vigoureusement à partie la puissance qui opprime son pays. Ce n’est pas un froid historien ; on ne l’est jamais dans sa propre cause : mais celte passion anime et soutient le récit, et c’est une qualité pour le lecteur. 11 est bon qu’un auteur soit indigné ; l’émotion en dépend, le style se revêt de l’image la plus forte et remue davantage l’esprit. La passion vient au secours de l’écrivain et communique la chaleur de la vie à ses expressions. Nous avons dit, au reste, que M. Christien Ostrowski était poète; et il suffit pour s’en convaincre,

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d’ouvrir sou théâtre. Ce sont de nobles et belles compositions que Griselde ou la Fille du peuple, Françoise de Rimini, Edvige ou les Jaghellons. La scène française a déjà consacré ces productions; et nous serons appelés incessamment à la représentation d’une tragédie intitulée Jean Sobieski, dans laquelle le poète a mis toute son âme de patriote et de soldat (l).

HirpoLYTE Lucas.

(I) Voici la lettre de lord Dudley Stuart au sujet de cette publication ;

Monsieur,

Lorsque j’ai reçu les Lettres Slaves que vous avez bien voulu m’adresser à la lin du mois dernier, j’èlais tellement accablé par les affaires du Parlement qu’il m’a été impossible de vous écrire. En conséquence, j’ai prié mon ami, M. S*** de vous remercier de ma part pour l’exemplaire que vous m’avez envoyé. Mais ne voulant pas vous laisser sans une réponse directe, je vous adresse la présente pour vous réitérer mes remerciments. J’étais honoré de l’amitié de feu monsieur votre père, et je conserve un bien touchant souvenir de ce noble patriote. Comme vous lui ressemblez par vos sentiments et votre persévérance, vous méritez aussi l’estime de tout honnête homme, de tout ami de la Pologne, et vous pouvez compter sur la mienne.

Les Lettres Slaves, rendues en anglais par un bon traducteur, capable de comprendre et de sentir la pensée de l’auteur, contribueraient d’une manière efficace à éclairer le public anglais sur les questions que les Slaves seront appelés un jour a résoudre.

Veuillez agréer, etc.

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