AU DIRECTEUR DU MORNING-ADVERTISER
LES CONSÉQUENCES DE LA PAIX
« Les dyuasties re se fondent que par U gloire. » Sir de Grovestims,
(Lei Congrit de Vienne et de Parie. J
Monsieur,
Les conférences de Paris ont eu pour but de stipuler les clauses nécessaires au maintien, ou pour mieui dire au rétablissement de l’équilibre européen. A I heure où nous écrivons, le diflërend turko-russe, transformé en lutte européenne, vient d’être réglé par la voie des négociations. Nous serions les premiers à nous en réjouir, si ces transactions pouvaient amener une paix sincère et durable, basée sur les principes au nom desquels la guerre fut entreprise par les puissances occidentales ; mais telle n’est point notre pensée : elles n’aboutiront, selon nous, qu’à une trêve de quelques années, qui rendra quelque jour la guerre plus ardente et plus meurtrière, et par ses conséquences remettra pour longtemps encore en question l’avenir et la sécurité de l’Europe.
La première conséquence de la paix, conclue par les plénipotentiaires des puissances et qui vient d’être scellée par un traité, sera de rassurer la Russie dans ses conquêtes et de la raffermir dans ses prétentions. Il est évident pour elle, de même que pour nous, que la continuation de la guerre entraînait la dislocation imminente et la réduction de ce colossal empire, peut-être même sa destruction totale. Elle le sent si bien que, toutes les concessions qui lui sont demandées, elle s’empresse d’y souscrire, tout en discutant les détails, uniquement pour sauver l’honneur de sa diplomatie. Sébastopol démantelé, Nikolaïefl désarmé, Kars remis au sultan, ne sont rien auprès de l’immense intérêt qui s’attachait pour elle
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à l’acceptation des cinq articles; elle aurait volontiers rendu la moitié de son territoire pour pouvoir consener le reste. La Russie a depuis longtemps appris cette politique de temporisation qui se fait au besoin basse et rampante, lorsqu’elle n’est pas certaine du triomphe immédiat; qui consiste à sacriiier une partie pour maintenir la totalité; comme le loup pris au piège s'arrache lui-même le membre captif et retourne à son gîte. Si vous vouliez avoir un gage infaillible de sa sincérité, de son renoncement à toute idée de conquête, il fallait lui redemander la Pologne; mais c’est là précisément la seule chose qu’elle n’aurait pas consenti à vous accorder.
L’Autriche a donc sauvé la Russie, en déterminant les alliés à reprendre les négociations, après leurs victoires de l’Alma, d’inkerman et de Malakoff; de même qu’à une autre époque la Russie avait sauvé l’Autriche, après ses désastres de Rude, de Kapoina et de Temeswar : ce n’est de sa part qu’un prêté rendu. Mais cette dette de reconnaissance qu’elle vient d’acquitter envers sa rivale, ne doit pas être soldée aux dépens de l'alliance anglo-française; au prix de son influence morale en Europe, de son honneur, de sa popularité. C’est un engagement particulier entre les deux empires, à l’accomplissement duquel la France et l’Angleterre ne sont aucunement intéressées. Que l’Autriche ait désiré la paix presque autant que la Russie, c’est très-probable; car la guerre l’obligeait, en vertu du traité du 2 décembre, à se déclarer contre sa bienfaitrice : mais où se trouve la garantie qu’une fois la paix conclue, l’Autriche, obéissant à ses anciennes affinités et dégagée de ses conventions nouvelles, ne quitte soudainement l’alliance anglo-française pour se jeter dans les bias de la Russie?
Cette garantie n’existe nulle part, si ce n’est dans la mesure que nous avons maintes fois proposée et que nous proposons encore, pour éteindre la guerre d’Orient jusque dans son principe : savoir, le rétablissement de la Pologne. Cette mesure de salut pourrait soulever peut-être l’opposition diplomatique de l’Allemagne ; mais non la décider aux hostilités envers les alliés : car le premier coup de canon tiré sur 1(3 Rhin ou les Alpes serait tout aussi fatal à l’Allemagne qu’à la Russie elhsmême. Il j a plus ; déclarer l’indépendance de la Pologne comme condition indispensable de l’équilibre européen, c’était terminer la guerre d’un seul coup et dans
AU DI&SCTEUa DU MORMNa-ADVËRTISER
une Kule campagne : car la Russie épuisée ne songeait plus qu’à se tnetlre sur la défeDsive dans son propre territoire. Ses ressources militaires, ses arsenaux, ses ûnances, son prestige surtout, étaient déjà complètement dissipés, anéantis; elle ne pouvait continuer la lutte qu’en dégarnissant la Pologne, qu’en employant ses dernières réserves et sou dernier pécule : elle en avait à peine pour trois mois. La défense prolongée de Sébastopol avait tari tous ses moyens de résistance ; celle de Saint- Pétersbourg, de Kronstadt ou même de Riga, devait être son lâlc d’agonie : trop heureuse si des complications intérieures n’étaient venues la mettre hors de combat dès le début de la campagne.
Dans cet état de choses, dont personne en Europe ne peut se dissimuler la portée, la conclusion de la paix, de la part des puissances alliées, sera-t-elle politique, utile, rationnelle, à quelque prix que ce soit? Évidemmentaon; carie butdelaguerieacliielle est encore loin d'être obtenu. Soulever une question .uissi vaste, aussi prédominante que cette question d'Orient, qui tient en suspens le monde depuis la chute de Napoléon I"; sans la résoudre, ou bien en la laissant à moitié résolue, en se contentant d’un simple ajournement, d’nn expédient dilatoire, est pour la France et l’Europe une faute grave, la plus grave qu’elles aient encore commise : et dont les conséquences ne tarderont pas à se traduire pour elles en pertes incalculables et en revers inouïs. Il valait mieux, croyons-nous, poursuivre le combat, une fois engagé, jusqu’à ce que leur adversaire fût mis dans l'impossibilité de le reprendre un jour et de le continuer dans des circonstances plus favorables.
Ces circonstances ne manqueront p.as de se produire au moment où l’on y sera le moins préparé ; nous mettrons en première ligne la mauvaise foi traditionnelle de la Russie. Tous les trailés ne sont observés par elle que lorsqu’elle ne trouve pas un avantage direct à leur violation; et nous pourrions, depuis le traité de Karlovita jusqu’à celui de Kaïnsrdji, citer des mdliers de faits à l’appui. La teneur môme des cinq articles, tels qu’ils ont été présentés aux conférences, lui en fournira le pi-étexte ; l’exclusion des vaisseaux de guerre de la mer Noire, une commotion politique en Europe, la dissolution possible sinon présumable de l’alliance anglo-française, lui en donnerai le moyen. La ruine de Sébastopol a été amplement compeniilî^r la prise de Kar»; le dernier coup d’épée a été
LUS GONSigUENCES DE DA. FAIX
portt^ par la Russie ; et la paix, en relevant le prestige de ses armes, la fera passer désormais, aux yeux de l’Europe comme aux siens, pour invincible.
La seconde conséquence de la paix sera de rattacher pour jamais la Pologne au système de la Russie, en faisant prévaloir scs instincts de domination sur les Slaves, généralement désignés sous le nom de panslavisme. Il est en effet peu vraisemblable que les Polonais, après tant do déceptions et do sacrifices, après la réserve étrange que l’on a mise à prononcer le nom de la Pologne dans le débat actuel, voudront encore attendre leur salut de l’Occident; et ceci n’est point une simple conjecture, mais le résultat assuré de vingt brochures écrites depuis un an. Comprend-on bien toute l’influence que les Polonais, ralliés à la Rus.«ie, vont exercer sur les Allemands ei les Slaves? Sait-on ce que vaudra pour l’Europe cette solution imprévue du problème polonais? Les populations slaves, qui forment un tiei-s de la Prusse et les deux tiers de rAulriche, n’avaient jusqu’à présent aucune sympathie pour les Russes, et reconnaissaient les Polonais pour frères cl pour libérateurs. Quelle force n’aura donc pas la croisade slave, prêchée par eux parmi les peuples de môme origine ; lorsqu’ils affirmeront à leurs frères qu’ils ont en vain compté sur l’esprit libéral de l’Occideut pour la délivrance commune, et que le servage russe leur parait désormais une condition meilleure pour réaliser leur grandeur et leur unité nationales ; lorsqu’ils viendront donner aux Rohèincs,aux Magyars, aux Roiimans, la certitude de subjuguer à leur tour les Allemands, leurs oppresseurs depuis bien des siècles: comme aussi de se venger de cotte France qu’ils ont tant aimée, vers laquelle ils ont tendu les bras aux jours de leur supplice, et qui les a toujours éconduits, abandonnés, trahis!
Que l’on y prenne garde ! la race slave couvre la moitié de l’Europe et de l’Asie ; elle compte 80 millions d’individus belliqueux : et sa force devient irrésistible lor»]u’elle se trouvera réunie sous un même souverain I Cette masse grandira sans doute encore par quelques années de paix, en profilant do tous les fruits de notre civilisation; la Russie alors, se trouvant déchargée des dépenses que lui imposait sa marine, gardera aisément 8 à 900,000 hommes sous les armes ; la meilleure et la plus forte partie de celte année sera naturellement accumulée dans les provinces occidentales, c’est-à due eu l’ologue : de