AU DIRECTEUR DU MORNING-ADVERTISER
là, 3 ou 400,000 hommes, toujours prêts à entrer en campagne, pèseront, selon la volonté du tzar, tant sur la Prusse que sur l’Autriche, pour les écraseï' l’une par l’autre, en les entraînant toutes deux, de force ou de gré, contre la France (t).
La Russie, on le sait du reste, attache une très-grande importance à l’adhésion de la Pologne ; car il a suffi que les puissances occidentales, lasses de lespecter l’intégrité de son territoire, aient menacé de transporter le théâtre de la guerre dans les provinces polonaises, pour que le tzar acceptât sur-lechamp les offres de paix de l’Autriche. Que les adversiiires et les contempteurs de la Pologne, s’il en est ailleurs qu’en Russie, reconnaissent donc encore une fois que c’est à notre existence ([u’ils doivent cette paix si ardemment souhaitée; mais qu’ils songent aussi que la Pologne, lalliée à la Russie, transformera vingt millions au moins d’ennemis implacables, en autant de sujets dévoués à la politique du tzar. Celle seule considération devait siaffire pour déterminer les alliés à n’acœpter la paix dangereuse oflerte parla médiation de l’Autriche, 'qu’au prix de l’alTrancliissement total de la Pologne.
Une autre conséquence de la paix sera de rendre la Timpiic hostile, ou tout au moins indifiérente aux alliés. Les frontières sud de l’empire moskovite sont assurément les plus vulnérables ; et ces frontières, en vertu des cincj articles stipulant la neutralité de la mer Noire, deviendront inaccessibles. C’est surtout pour arriver à ce but, pour fermer les Dardanelles aux vaisseaux de guerre étrangers, que le tzar défunt voulait s’emparer de Constantinople; or, les traités actuels vont avoir le même eflel au profit de son héritier. Neutraliser la mer Noire, c’est en même temps neutraliser la Turquie, c’est la mettre hors de votre portée et de votre influence ; il s’agit du cas de guerre bien entendu : car il n’y a point de neutres sans combat. C’est donc dans l’intérêt de la Russie et non dans celui de la Timjuie que vous stipuliez cette neutralité. Le tzar s’empressera sans doute de faire construire des chemins de fer stratégiques, qui lui permettront de porter rapidement ses troupes d’une extrémité à l’autre de l'empire ; mais il n’aura plus que les provinces baltiques à défendre contre les alliés : ses frontières méridionales se trouvant toutes gardées par l’invio-
(1) Le Monde elave, par l’euicur de la Lettre à l' Empereur ; 1856.
LES CONSÉQUENCES DE LÀ PAIX
labilité de la mer Noire. Ce n’est pas la fermeture de cette mer qu’il fallait exiger pour la mettre à tout jamais à l’abri d’un coup de main de la Russie; mais, bien au contraire, son occupation incessante par les flottes alliées : .sans cela, la mer Noire, fermée à vos vaisseaux, sera toujours le grand chemin de la Russie vers Constantinople et les Indes.
Il est également certain que la politique russe va changer de système à l’égard de la Turquie ; qu’elle sera désormais aussi flexible, aussi conciliante qu’elle était naguère exigeante et hatitaine : le l’cssentiment des Turks contre leurs voisins va par conséquent décroître avec leui-s appréhensions. Alors, les agents du tzar, tout en semant l’or et les conseils, ne manqueront pas de rappeler aux Turks tous les affronts dont la diplomatie occidentale ne cesse de les abreuver depuis Navarin et Nezib; alors, on leur fera sentir tout ce qu’il y avait, dans les piwédés des alliés, de dédaigneux et d’humiliant pour leur orgueil national. Les modifications qu’on impo.se à cet empire dans ses lois et ses usages, sont déjà tellement antipathiques à la race musulmane, qu'il faudra sans cesse recourir à la force pour maintenir en même temps les Turks et les Grec.s dans les limites de la soumission et du respect. N’esl-il pas dès lors bien évident que, lorsque vous aurez besoin de la coopération de la Tunpiie pour une gueire défensive, cette puissance refusera son concours, en se retranchant dans le principe de la neutralité admis par les conférences?
Four les îles d’Alaud, nous croyons qu’il était plus avantageux d’obtenir leur restitution à la Suède, ou même leur entière indépendance, que d’imposer la défense de. relever les murailles de Bomarsund. L’amour-propre de la Russie aurait été moins humilié de ce fait une fois accompli, que d’une pareille interdiction. Ne pouvoir reconstruire ses forteresses et ses arsenaux, c’est n’ôtre pas maîtresse chez elle; rien ne sera plus populaire en Russie que la rupture d’un semblable traité. La France en a fait à ses dépens la rude expérience sous la restauration ; la défense de relever les remparts d’Huningue pesait bien plus à son patriotisme, que la perte des provinces qu’elle avait conquises. Nous pouvons en dire autant de Sébastopol , dont la plus forte moitié subsiste toujours ; le fort du Nord vaut dix fois la tour de Malakoff : et la Russie sera libre de redresser le tout quand elle voudra, grâce à la teneur des cinq articles. Mais qu’importe telle ou telle rédaction d’un
ÀC DIRECTEUR DU MORNING-ÀDVERTISER
point convenu anjourd’liui et qui sera violé demain ? On en eût ajouté dix autres que ce serait absolument la même chose. Ce n’est pas dans les termes plus ou moins restrictifs d’un traité que se trouve le triomphe etfectif de la Russie; c’est dans le fait même de son acceptation. 11 ne faut négocier avec elle qii’après l’itvoir abattue; Tilsitt et Moskou sont là, comme deux témoignages solennels des mécomptes auxquels on s’expose, en s’engageant avec elle dans des pourparlers intempestifs. Les cinq points, disons-lc franchement, sont tout à son avantage, et valaient à peine le soin d’ètre discutés.
Ce ([ui le méritait Lien plus, c’est la reconstruction de la Pologne, votre plus ancienne alliée ; rempart vivant de l’Europe contre l’Asie, de la civilisation conlic les barbares : qui garantissait pour jamais l’.Allemagne de l'influence moskovite. En procédant à cette œuvre éminemment populaire dévolue à la France, et qui la rcndiail plus grande qu’elle n’a jamais été, il ne s'agissait plus des demi-mesures, des plans avortés, des tristes errements de 1807 ou de <812; il fallait la Pologne vaste et forte, telle qu’elle était avant le partage, telle que Jean Sobieski l’a laissée. Si l’Angleterre n’a pas pris l’iiiitiative dans son rétablissement, c’est (ju'efle ne s’y cioyait pas directement intéressée, comme puissance maritime ; cei intérêt et cette initiative appartiennent surtout à la France, comme puissance continentale, avec ou même sans la coopération del’Alleinagnc.
Eh quoil vous avez fait des sacrifices immenses, dcw pertes incalculables, en hommes et en argent; vous avez faticiié un demi-million de soldats sur vos champs do bataille, en entraînant l’Europe entière dans une ligue géante contre la Russie : et tout cela, sans aucune compensation, sans indemnité de gtierre, sans même lui demander la stricte exécution des traités de 1815, faits contre la France, résultat pitoyable de sa défaite et de la chute du premier empire ! Quel est donc l’étrange aveuglement qui vous fait accepter, après la triple victoire de l’Alma, d’Inkermau et de la ïchernaïa,le rôle de suppliants et de vaincus ! bji sique vous tenez la Russie abattue à vos pieds, ruinée, désespérant de sa cause ; lorsqu’il suffit d’un dernier effort, d’un élan généreux, pour venger tous vos désastres, Müskou, Leipsick, Paris, et la longue humiliation de ^ juillet ; j>our organiser et ;>acifier l’Eui'opc, celte fois, avec le bras tout-puissant de l’Angleterre : vous offrez placidement à votre ennemie, avec la Krimée conquise, tous les fruits de
Die.
LES CONSÊQnENGES DE LÀ PAIX
votre exp(5dition!... L’histoire demandera un compte sévère aux auteurs du traité de Paris, du résultat de cette guerre sanglante, égale en fatigue et en durée à toutes celles du premier empire; qui aurait dû vous conduire à la suprématie politique en Europe : et dont vous n’avez su retirer aucun profit, ni pour vous, ni pour vos alliés!
En un mot, si le tzar vient d’accepter les conditions stipulées dans le projet, ce n’est ni par déférence pour les alliés, ni par un renoncement à ses vues ambitieuses, ni par amour de la paix ; c’est parce qu’il espère prendre sa revanche eu temps opportun. Pour vaincre, vous n’aviez plus qu’à le vouloir ; l’alliance occidentale, ce grand fait historique, le plus imposant depuis plusieurs siècles, scellée sur les champs de bataille de la Finlande et de la Kiimée, vous en donnait le gage infaillible.
En d'autres termes ; la Russie humiliée sans être affaiblie, la Pologne perdue, la Suède compromise, l’Autriche disloquée^ la Turquie réduite à l’immobilité ou même rendue hostile, le Piémont frustré, les Finlandais, les Tatars, les Kosaks, les Cii'cassiens, se voyant arracher les derniera vestiges de leur nationalité; et par dessus toute chose, le tzar réconcilié avec les Slaves : — telles seront les conséquences de celte paix avant la victoire, ou plutôt de cette trêve d’un jour, résultant de l’acceptation pure et simple des cinq articles, et que nous n’hésitons pas à déclarer cent fois plus désastieuse que k guerre elle-même (1).
Agréez, etc.
Paris, <<"' avril 4856.
(Le Moming-Adoertiter. — Le niégraphe, Bruxelles.) ’
( 4 ) Cette lettre, admise et oomposée dans le Siècle, ainsi que les deux articles gaivants, tuui un mois avant la conclasion du traité, n'a pas pu paraître dans ce journal, faute de place.