‹ Lettres spirituellesChapitre 13 sur 19 · N PRENANT DE L'EAU BÉNITE · texte numérisé non relu

N PRENANT DE L'EAU BÉNITE

Mon Seigneur Jésus -Christ, lavez-moi dé vos larmes, dont cette eau m'est une figure.

Je vous offre, ô mon Dieu, la sainte conr trition de votre Fils vaste comme la mer, répandue dans toute TÉglise. Je vous offre la pénitence et les mérites de tous les saints que ces eaux représentent, afin que par votre bonté vous répandiez en moi une vraie contrition de mes otfenses.

Couvrez-moi toute de vous, 6 mon Seigneur Jésus, afin que votre Père me souffre en sa présence.

En vous donc, ô Jésus, je déteste et renonce à mes péchés. Je me vois très-indigne d'être soufferte devant vous, et d'assister aux divins mystères qui se vont passer à

t'aulel pendant le Irës-saint sacrifice de la messe.

Pour votre eiercice durant ce divin sa criGce, vous pourrez vous servir des pratiques que vous avez, aussi bien que pour toutes vos autres actiaos, sur lesquelles je ne crois pas vous devoir donner d'autre avis que de vous rendre bien Gdèle aux instructions que vous avez (léjà reçues.

LETTRE CGI

De l'obligalioD qn'onl l«i prêtres d'aimer el d'honorer particuliersineDl la tiisuiaU Tierce.

Je ne puis qu'approuver tous les devoirs envers la saiole Vierge dont vous me parlez deus votre lellre, et dont vous vous servez tous les jours depuis quelque temps. Vous ue sauriez croire combien elle agrée tous ces petits hommages, et combien ces justes reconnaissances sont agréables à son cher Fils. L'état du sacerdoce où vousëtesmain-

tenant, vous oblige à avoir un amour tout particulier pour cette divine Princesse. Et il me semble que tous les prêtres et tous les clercs ont des raisons bien pressantes pour les engager à cette dévotion.

La première est Tamour que lui porte Notre-Seigneur; car si Tesprit de Jésus vit en eux, comme il ne peut y être oisif et inutile, et qi\'il remplit de ses inclinations les &mes où il habite, il doit vivifier et animer d'abord leurs cœurs de sentiments d'amour envers la sainte Vierge, parce que c'est Tamour le plus pressant et le plus fort qui ranime lui - même , après celui qu'il porte à Dieu son Père.

La seconde est Famour excessif qu'elle porte à Jésus-Christ; car comme elle est toute pour lui, qu'elle n'a d'être, de vie ni de mouvement que pour lui, qu'elle ne respire, ne voit, ne parle et n'opère intérieurement et extérieurement que pour lui, le prêtre doit être ravi de se pouvoir lier à l'intérieur de la très-sainte Vierge, parce

que d'abord qu'une Ame y esl bien unie, elle se sent portée par son amour à Jésus- Christ, et elle enlre en mârue temps daos ces voies saiotes et ardentes du pur amour enver3Jésus,quiesttoutlelrésordu prêtre.

La troisième est le charme qu'elle a eo soi , selon le sentiment dea saints Pères et selon l'expérience de l'Ëgli&e, pour attirer puissamment les âmes à Jésus-CbrisU C'est pourquoi ils l'appellent l'appai de la Divinité : Esca spiritttalis haini, qui est Diviniias. Dieu, qui veut tirer les âmes à son Fils, se sert de la douceur et de la suavité de la sainte Vierge, comme d'un appftt au bout d'une ligne pour y prendre les hommes. De sorte qu'en cette divine créature les prêtres trouveront te cliarme et la suavité qui leur est nécessaire pour attirer les ûmesàJésus- Chrisl, selon leur devoir et leur obligation, et pour cela ils doivent se tenir iotimem eut UDis à elle et se perdre en elle.

.ta quali'ième est sa qualité de mère de Jésus-Christ ; car, comme mère, elle a la

fécondité pour le produire dans les Ames. C'est pourquoi les prêtres, qui sont obligés de le former dans les cœurs, doivent vivre incessamment en elle, afin qu'étant rendus participants de cette divine vertu de Dieu le Père, qui la rend féconde, ils puissent s'acquitter dignement d'un si saint ministère. Vous savez en particulier les grâces que vous avez reçues , et combien vous y trouvez de secours dans vos besoins. Ainsi continuez à le servir comme vous avez fait jusqu'à présent, et, quoi que le monde en dise, n'interrompez point vos petits exercices et vos devoirs accoutumés ; car Motre- Seigneur, qui se plaît dans l'amour de sa Mère et dans les services qu'on lui rend, justifiera avec le temps votre conduite. Adieu.

LETTRE GGII. 329

Sa grande charité ponr le service d'une âme.

Je vois par vos dernières lettres que vous vous sentez obligée à mes soins. Mais je vous prie de ne point considérer ce que j'ai fait; car tout ce que je puis sur la terre, et tous les services imaginables que je saurais vous rendre n'approchent pas de ce que la charité de Jésus-Christ m'oblige intérieurement de vous témoigner dans tous les moments de ma vie, et il me semble que Dieu ne m'y donne de liberté que pour les pouvoir employer à vous servir en toutes occasions. Tout ce qu'on pourrait me faire souffrir de peine à votre sujet ne vous doit point inquiéter, car rien ne m'empêchera de vous rendre ce que je vous dois, et c'est assez pour votre consolation que Jésus- Christ, après être mort une fois pour vous en méprisant la confusion , comme dit saint Paul ,

330 LETTRE GCII.

conserve encore, et en lui et en ses ministres, ces mêmes sentiments de charité envers voire âme. Nous n'avez donc qu*à disposer et ordonner de moi comme du moindre des vôtres. La charité fait plus que tout ; elle n'est rien à soi, pour n'être qu'à Dieu et à ses enfants, par Jésus-Christ, le père de toute charité en nous. Adieu.

Je souiiaiterais pouvoir satisfaire à toutes vos lettres ; mais il me faudrait un cœur tel que je le désirerais, qui sera toujours trop petit pour mes désirs. En effet, ma très-chère fille, je suis tellement à vous en l'amour de Notre-Seigneur, que je ne sais pas ce qui s'y pourrait jamais augmenter. Si je ne vous le témoigne pas aussi souvent que vous le souhaitez, c'est par une conduite de Celui qui a fait cette liaison, qui veut par là Ten- Iretenir plus purement à sa gloire. Qu'il en soit béni à jamais. La charité des hommes en Dieu doit être comme celle des anges; rien que l'esprit n^a part à cette dilection. Ainsi, ma chère fille et très-intime, soyons

LETTRE GCIII. 331

un en cet esprit saint qui unit toutes choses. Pour moi, en suite de ce que je sens qu'il me donne pour votre salut, je vous dirai qu'il n'y a point de service que je ne sois prêt à vous rendre. Dieu sait ce qui s'est passé souvent dans le fond de mon âme sur ce sujet, et je puis vous dire que le soulagement de votre esprit me touche plus que le mien.

LETTRE GCIII

Il exhorte une âme à ne pins différer de se doaaer entièrement à Lien.

C'est trop s'opposer à Notre-Seigneur. Il faut enfin se rendre et ne plus faire languir votre époux. Il y a longtemps qu'il vous veut toute à lui. Ne différez plus à lui donner cette dernière preuve de votre amour. Ohl si vous saviez combien ces remises lui sont pénibles I 11 en est de ces retardements dans le cœur de l'amant

332 LETTRE GGIII.

comme de celui qui souffrirait à la porte de sa bien-aîmée el de son unique. Aperi mihi, lui dit-il, soror mea^ sponsa, arnica mea, cdumba mea. Il l'appelle colombe, parce qu'il en est de Tamour du bien-aimé envers elle comme il en est du paron envers la colombe, qui n'aime qu'elle seule et qui n'a d'amour que pour elle. Or plus son amour est grand , plus ce retardement lui est ennuyeux et affligeant. Donnez-lui donc au plus tôt cette satisfaction qu'il demande. L'ouverture que vous avez présentement est favorable, el je ne doute point que Dieu n'ait disposé les choses comme vous les voyez, afin que, vous trouvant obligée à prendre une dernière résolution, vous fassiez paraître publiquement que le monde n'a plus rien à prétendre sur vous. Que j'aurai de joie quand je saurai que la victime séparée du reste du troupeau a été offerte et consacrée dans la maison du Seigneur, que le sacrifice a été achevé, et que Dieu enûn a dévoré son

LETTRE GCIY. 833

holocauste ! Que ce soit là la première nouvelle que j'apprenne de vous. Adieu.

Il donne des avis très-utiles anx personnes da monde qui yetileot s'appliquer aux œuyres de Dieu.

Je prie Notre -Seigneur, en sa divine Mère, de posséder tellement votre âme, qu'il ne vous laisse jamais penser ni vouloir que ce qu'il pense et veut en vous. J'espère qu'il ne permettra plus que votre propre esprit vous dérobe à sa conduite et aux desseins qu'il a sur vous en tous les moments de votre vie. Vous devez continuer ce que vous avez commencé, quoi qu'en dise le monde, puisque J\otre-Seigneur demande cela ^e vous. Faisons l'œuvre de Dieu , et le temps effacera les effets de la malice des hommes et du démon.

Ceux qui marchent en vérité seront toujours reconnus pour tels. Jésus et Marie ne lais-

336 LETTRE CGIT.

sent pas longtemps leur cause dans Toppression , et leurs majestés tireront même de tout cela leurs avantages.

Vous pouvez aussi entreprendre sans hésiter ce que vous me proposez, si vous avez des ouvertures extérieures qui répondent aux persuasions intérieures de Tesprit.

Mais comme vous savez que le Dieu de votre cœur, et qui règne dans Tin lérieur de TÉglise, est celui qui conduit aussi l'extérieur de la créature, je souhaiterais que vous eussiez cette double marque de sa volonté, avant que de vous engager dans cette affaire. On m'a dit que la Providence avait suscité quelques personnes qui se voulaient présenter pour Tentreprendre.

Si cela est, il faut être ravi qu'ils en aient tout rhonneur. Dieu fait tout pour le mieux et pour sa plus grande gloire. Pourvu que ses desseins s'accomplissent, et que son service se procure , qu'importe par qui cela se fasse? Nous devons toujours être consolés que ce soit par d'autres plutôt que

LETTRE GGIY. 335

par nous, qui sommes les plus indignes et les plus infidèles de tous. Il suffit que tout se fasse en la vérité de la doctrine et en la perfection de la divine charité.

Je ne vous puis proposer de meilleurs remèdes contre vos abattements, vos défiances et vos peines, que l'abandon à Dieu et la vie de la foi. Il n'y a rien de plus désirable sur la terre, et il n'y a rien qui mette Tâme dans une unité si pure et si parfaite avec Dieu. C'est l'état où il veut que ses chères amantes soient introduites et où il vous a fait connaître souvent qu'il vous appelait. Votre délivrance et votre liberté, que tous les soins des créatures n'ont pu vous rendre, sera l'effet de votre foi en lui.

Je ne doute point que vous ne deviez quitter ce désert stérile et infertile où vous êtes. Plus j'y pense, et plus j'y suis confirmé. Je ne prie que pour votre sortie, et je vous dirai que j'ai été intérieurement porté à vous avertir d'avoir dévotion pour

336 LETTRE GGIT.

la prison de saint Pierre, laquelle vous lirez dans les Actes des Apôtres, et pour range qui lui rendit, et à TÉglise, le bon office de le délivrer.

Pour remploi que M. ^*** vous propose, Notre-Seigneur ne vous appelle pas en ces lieux. Ainsi il ne vous demandera pas compte des âmes qui s'y perdent, il faut nous contenter de répondre avec humilité à notre sainte vocation et d'être fidèles à ce qui parait que Dieu désire de nous. Nous pouvons bien être ouverts à tout bien et avoir le cœur préparé pour aller par tout le monde aussi bien que saint Paul; mais il nous faut seulement embrasser le bien qu'il nous désigne par son esprit, et nous y attacher avec fidélité.

Ce que j'ai à vous recommander, surtout pour vos emplois et pour vous conserver au milieu du grand monde où vous êtes, est d'avoir toujours l'esprit rempli de la présence de Dieu. C'est ce qui vous préservera de la contagion du siècle, voyant la vanité

de toutes choses el rimperfeclioD de l'être de ce monde grossier, corruptible et changeant eo ses parties. Toutes les créatures sont sigluautes, si venimeuses et si corrompues depuis le pécbë d'Adam, qu'il est trèsdifficile de s'en approcher qu'on ne s'; attache et qu'on ne s'f empoisonne, et, a moins que d'user de ce divin préservatif, vous ne manquerez jamais de vous ; complaire el de ïoug perdre.

Pour les biens que vous avez, ne songez pas taut à vous en défaire qu'à avoir l'esprit de pauvreté au milieu de leur possession. C'est ce que vous devez demander particulièrement à Noire-Seigneur, comme étant nn de vos plus grands besoins dans l'état où vous êtes. Comme Dieu ne vous appelle pas à être religieuse, et que vous ne sauriez vivre dans le siècle sans quelques biens, il faut que vous usiez de ceux que Dieu vous donne. Mais le grand secret est d'en user sans y avoir attache, et, quoiqu'on les possède, d'en conserver T. Jl. 2ï

toujouî^s dans le cœar l'aversionet le mépris. C'eàt ee <tue Notre-SeignéUr exige de vonfl dans 'Votre profession; oar les tichesses et to commodités de !a rie ne sont pas faîtes pour nous posséder; et nous ne devons pas atissi les regarder comme des objets qui doivent occuper nôtre cœur, n'y ayant que Dieu ëeul qui 'Ite tilérite; mais elles ne sont faites, non phis'que toutes les choses de la terre, que pour en user : « Hœc ad obsequium, dit eaâtïi Augustin, hic ad solatiufn : Le monde est fait pour bous servir, et Dieu pour nous cdnsoler. » Notre-Seigneur même a vu la jouissance de toutes ces choses si méprisable et si inrportune, qu'il ne les ^pas jugées dignes de rapprocher. Il s'en servait dans les rencontres, il en usait dans te nécessité, mais sans se rien approprier, ' quoique pourtant tout fàt à lui, et qu'il en fût le mattre. C'est ainsi que vou&devez vivre au milieu des richesses que Dieu vous donne, n'en usant que dans le besoin; mais

les voyant si viles et si abjectes, que vous les jugiez indignes de mériter votre affection. Un cœur né pour Dieu ne se doit pas donner à des choses si basses.

Qu'il faut attendre les moments de Dieu ponr l'exécution de ses desseins.

Je ne puis encore vous déterminer sur votre sortie du siècle. J*attends que la main du grand Maîlre paraisse , qui cueillera le fruit en sa saison. Lui seul prépare toutes choses et connaît le temps de leur maturité. Une maladie un peu considérable, qui peut naître de l'air où votre condition vous oblige de demeurer, pourrait bien être un signe de sa volonté; mais il faut tout attendre de la puissance et de la sagesse de Jésus-Christ, votre tout, qui vous délivrera, comme les en- /ants d'Israël, en une main forte et en un

340 LETTRE GCVI.

bras élevé et tout-puissant Dieu a tant de moyens en sa sagesse pour faire voir sa volonté, que nous ne devons pas nous mettre en peine comment il la fera paraître. Il suffit de les adorer en Dieu par la foi, et d^attendre en patience le temps auquel il manifestera ses desseins. Il ferait plutôt parler les pierres que de ne pas manifester sa volonté à ses enfants qui la cherchent en confiance. Vivez en paix, il sera toujours le mattre.

LETTRE GCVI

Il conMille à vne personne de ue faire point tant de retours sur elle, et d'agir avec plus de simplicité et d'abandon.

Vous devez avoir moins de retour sur vous et sur votre simplicité que vous n*en avez. Vous m*expliquez trop de certains états qui vous font réfléchir sur vous, et qui empêchent Tabondance de Tesprit,

LRTTRB CCVI. 3At

qui vent que I'od oublie ce qoe I'od fait et ce que l'on esL Allons ouvrant notre cœur, à la bonne heure, mais que ce soit sans voir que nous l'ouvrons. Disons en pureté ce que l'esprit de Dten produit en nous, sans faire même, s'il se peul, de réOexlo» sor son opération ponr la discerner et pour l'examiner. La fille abandonnée à son père ne doit point avoir tant de soin de sa propre conduite, afin de laisser b l'esprit tout- puissant à disposer d'elle selon son bon plaisir et pour sa plus grande gloire. On peut souvent gSler les choses quand on s'en mêle, et contredire par son sens particulier à la divine sagesse; mais, en laissant à sa puissance à diriger le tout, la créature ne peut ëlre reprise, et Dieu ne manque point de réparer et maintenir tous les effets de sa sainte conduite ; quand ce ne serait que par la considération de la tiA, qui fait prendre en lui celle confiance, et qui donne pour lui ce respecL

342 LETTRE CCTII.

LETTRE CGVII

Il répond à tme personne qni lui avait demandé quelque occupation poux une retraite, et il lui donne sur cela plusieurs avis.

Vous pourrez faire votre retraite en rhonneur du Fiis de Dieu retiré en ce temps dans le désert. Vous adorerez la colère et la justice de son Père, qui le sépare du monde, et qui, le chassant comme un excommunié du commerce des hommes, renvoie parmi les animaux. Vous bono* rerez cet aimable Sauveur soumis aux ordres de Dieu son Père, souffrant ses rigueurs en pénitence des péchés qu'il portait, reconnaissant Téquité de sa conduite, et recevant en paix et avec un profond respect les effets de sa justice. Vous honorerez encore en lui cette totale séparalion où il est du commerce des hommes , et sa grande application à Dieu son Père;

LETTRE CCVM. 3^3

car c'esl là son unique emploi, et toule aon occupation dans le désert.

VOUS' honorerez uussi et admirerez sa grande abstinence, et cette privation universelle où il «Bt de toutes sortes de déliceR; les souiTrances extérieures do son corps couché sur la terre, et exposé aux Injures et incominodilés du temps; ses peines dans les persécutions des démons , qui le tentent par toutes tes voies malignes^que son Père permet; les frayeurs de son CŒur, dont il fait lui-même mention dans le Prophète, qui lui veoaienl principalement de la vue du jugement de son Père sur les péchés dont il était cbargé, qui lui Taisaient expérimenter des délaissements sensibles, ni des soustractions intérieures de toutes sortes de consolations. Je vous explique ces choses en détail , afin qu'en vous donnant quelque petit jour sur le mystère de Jé-sus-Cbrist dans le désert, vous ayez plus de Tacilité à le prendre pour modèle de votre retraite, Vous ne

SiH LETTRE CCVII.

vons arrêterez pas néanmoins aux seules connaissances que vous pourriez avoir par ces petites ouvertures; mais , vous élevant au-dessus de toute vue particulière, vous adorerez tout son état extérieur et intérieur dans rétendue de la foi, qui surpasse toute intelligence, et qui nous montre les choses telles qu^elles sont en elles-mêmes.

Il faut que vous ayez plus de Tintérieur que de Pextérieur de Jésus-Christ dans son désert, pour remplir votre retraite de ses dispositions, et surtout de son esprit de pénitence , qui vous est nécessaire. Pour cela il sera bon de vous unir intimement à Jésus-Christ en votre intérieur, afin d'être revêtue de lui, et pénétrée des dispositions de son âme en cet état Et le moyen de vous y unir est de vous donner souvent à lui , qui vit au fond de vous, et, après une douce et amoureuse donation, de demeurer en lui, en paix, en silence et en quiétude ; car il ne manquera pas durant ce doux repos d'opérer tout ce que vous souhaitez,

I^TTRE GCVII. 315

et faire même plas que vous ne connaissez voua être nécessaire.

L'esprit de Jésus-CbriBl en doub , quand nouB y sofflmeB liés inlimemeat, eBt comme l'àrae unie au corps, qui, remplissant de sa vie toutes ses facultés et ses puissances corporelles, leur communique mille biens, et leur donne mille choses que l'on ne connaît pas, qui sont nécessaires à la Bubsislance et il la perfection de la vie. Il en est de même de l'esprit intérieur de JëBUB-Chrisi eo nonB , qui , étant uni à noire Ime pour la viviller, la remplit sans que nous le sachions de tous les biens et de tous les dons qui lui sont nécessaires pour sa perfection. C'est pourquoi il n'y a qu'à s'unir intimement à l'époux , et A se tenir en lui , pour lui donner loisir d'opérer en notre âme.

C'est dans cette union que tous porterez les rebuts et les colères de cette personne qui vous ligure niea le Père irrité contre vous. SoulTrez aussi avec joie i'éloigne-

di^6 LETTRE GCVII.

ment des créatures. Portez en lui Tabsti* nence et le jeûne, lequel vous modérerez, s'il vous platt, selon vos forces. Gomme» il vous échauffe le sang, il faut que vous le tempériez par le boire , par le manger et le dormir sufSsant. Souffrez en Jésus môme, qui est toute votre force, l'attaque des tentati(Mis qui pourront vous environner de toutes parts. Tenez-vous ferme à lui, Tembrassant mille fois le jour par les bras de votre âme , étant assurée par la foi, qui est plus sûre que tous les sentiments et toutes les expériences , qu'il n'abandonne jamais les âmes qui se confient en lui.

Quand vous aurez quelque trouble el quelque agitation d'esprit, ne vous inquiétez pas pour cela , mais laissez doucement passer Torage , de peur que , » vous étiez émue, comme les apûtres le furent durant la tempête, il ne vous dit : a Fille de peu de foi , ne vois -tu pas que si je dors je veille cependant pour secourir dans le besoin le faible de ton âme? Surtout n*é-

LETTRE CCni. 3Û7

coatez rien de ce que pourraient dire alors vos propres sentiments , et ne résolvez rien que l'émotion ne soit passée.

Quand vonBaare!; quelques délaissemenls intérieurs, quelques sécheresses ou quelques autres peines, demeurez en paix en Jésus-Christ, qui voit la sanctification qu'opèrent dans votre âme le soin et l'amour paternel de Dieu son Père. La vierge, dit saint Paul, doit être sainte de corps et d'esprit. Or la sainteté d'esprit consiste à Être séparé de tonte attache aux consolations, même spirituelles, et de toute lagrossièreté qui se rencontre dans les sentiments intérieurs de l'esprit Dieu est esprit, et il veut des adorateurs qui l'aiment et le servent en esprit, c'est-à-dire en pureté de foi , et sans mélange de sentiments grossiers et de consolations sensibles.

C'esl pour cela qu'aSn que Notre-Seigneur vous purifie , il faudra vous résoudre a souffrir qu'il soustraie les consolations et iesjoiesde votre cœur, et qu'il vous dénué

3â8 LETTRE GGVII.

dé tout ce qaMl y a de sensible qui euvîroone votre âme ; car ces sensibilités ne sont pas la pureté et la sainteté. Ce n^est que comme un habit, dont Dieu se revêt pour se faire connaître à vous, et pour vous faire ressentir sa demeure dans votre cœur. L^état le plus sanctiOant de tous est celui des soustractions intérieures et des privations et souflTrances sensibles; mais c^est aussi le plus pénible. Car quand la vue de Dieu , le sentiment de sa présence intérieure en son esprit, en sa grâce et en sa force sensible, nous est soustraite, nous sommes en peine que devenir, et nous ne savons de qui nous serons soutenus, vu que toutes choses nous manquent, et souvent an dedans aussi bien qu^au dehors.

Saint Paul se réjouissait dans ses peines extérieures, à cause qu'il recevait et ressentait une nouvelle vertu de Dieu, qui 8*épanchait eu lui pour le fortifier. Et c'est ce que vous sentez maintenant. Mais quand vous souffrirez, comme lui, le délaissement

LETTRE CCVII. 3b9

des forces seDBibles CD l'iotérieur, il faudra que vouB avouiez avec lui que la mort serait mille fois plus douce que la vie portée en cet étal. Nous étiora, dit cet apûlre, accablés i un poinf , que nous étions lassés de vivre.

Je vous dépeins par avance ces divers états, alla que si vous éprouvez dans le désert quelque partie de ces choses , vous n'en soyez pas si surprise, sachautqne c'est là la conduite de Dieu sur les Ames qu'il pnrifie, et qu'il veut préparer à son divin amour. Mais ce qui vous doit surtout consoler est que Jésus-Christ votre tout sera vivant en vous , qu'il fortiflera par sa vertu réelle le fond de votre cœur, et qu'il y sera toujours, soit qu'il s'y fasse seolir ou non, te principe de votre vie, si vous êtes, comme je vous l'ai déjà dit, iotimement unie à lui.

Pour la manière de faire votre oraison , vous ne devez pas agir beaucoup par votre esprit et par vos propres pensées. Contentez-vousd'y rendre aucommencementquel'

350 LETTRE CGVII.

ques devoirs à JéBUs-Ghrist votre époux , qui vit en vous. G^est ce que doit faire une épouse bien née et bien instruite. Or, ces devoirs seront premièrement de respect; Tadorant généralement en tout ce qu'il est, et particulièrement en tout ce qu'il renferme au sujet du mystère du désert, et de la pénitence, que vous honorerez durant votre retraite. Secondement, vous lui demanderez pardon de lui avoir causé tant de maux par vos péchés, car c^est pour cela quMl a tant souffert pour vous en son désert. Troisièmement, vous le remercierez de tout le bien qu'il vous a fait par tant de maux soufferts; et vous lui demanderez la grâce d'en bien user. Après ces justes civilités, vous vous donnerez toute à lui, pour demeurer en lui, et devenir avec lui une même chose. £t quand votre âme se trouvera ainsi dans les embrassements de Tépoux, et dans l'union intime avec lui, vous vous tiendrez en paix en cet état, sans faire autre chose, et vous y demeurerez

LETTRE CCVIII. 351

durant toute-vôtre oraison , vous abandonnant^seulement À l'amour pour tout ce qu'il voudra. Que si d'abord en Toraison vous trouvez votre àme liée à votre époux , et qu'en oel état d'intime union vous oubliiez vosdevoirs, soyez assuréeque Tépouxsera content de la préparation de votre esprit , et qu'il la recevra comiâe les effets mêmes que vous, pourriez lui rendre.

LETTRE GCVIII

Qae les prêtres, pour approcher dignement des s^iints autels, doivent être moHs,'lwstiscîtés et consommés en Bien comsie Jésus-Christ; et qu'ils doiTent être regardés comme des suppléments de la religion des peoples.

Je prie Notre-Seigneur ressuscitéde vous donner part à l'esprit de ce grand mystère que nous honorons en ces jours, et à cette nouvelle vie qu'il reçoit en récompense de la mort qu'il a voulu souffrir pour la gloire de son Père et pour le salut des hommes.

352 LETTRE GGYIII.

Le nouvel état où vous entrez demande de vous cette nouveauté de vie , et vous devez être si universellement mort à toutes cho ses, pour ne vivre plus qu*à Dieu en Jésu&-Ghrist, que vous ne goûtiez plus rien de cette vie présente ; que vous n'adhériez plus aux sentiments humains; que vous n'ayez plus en votre cœur que les seuls mouvements de Tesprit , qui consomment et engloutissent toute l'impureté de votre chair, comme Dieu le Père a consommé par sa gloire, au jour de la résurrection, toute la nature de son Fils.

La grande disposition de T&me parfaitement ressuscitée en Jésus-Ghrist, et intimement unie au Fils de Dieu, est de se laisser toute à Tesprit saint de Jésus, et de s'y abandonner sans réserve, afin qu'il la consomme en lui, qu'il la possède entièrement, et quMl la conduise et la règle en tous ses mouvements intérieurs, comme Tâme règle et conduit le corps. Et c'est là le saint et divin état où doivent être les prêtres. Car,

LETTRE CCVIII. 353

ayant rbonneurd'entrerdans le sanctuaire.

Us ne le devraient faire qu'aux mënies condilioDS que l'a fait Notre-Seifjneur, qui n'y est entré qu'après ea mort, et après que sa chair, coDgommée par la gloire de son Père, a élé rendue participante de ea nouvelle vie : IntroivU «met tn sancta, œisnul mkmplione inventa, dit saiut Paul. 11 est enti^ dansle saocluaire après avoir souffert lamort pour la rédemption du monde. Ainsi il laut que le prêtre q|iî est iotroduit avec Jésus-Christ dans le sanctuaire et dans le Stial des saints, soit tout consommé en Dieu par leftu divin de son ^prit. il faut que sa chair et ses sentiments soient morts et entièrement crucifiés. Il faut, en un moi, qu'il vive d'une vie toute nouvelle , et que, participant intérieurement à l'état de Jésu^-Cbiiat ressuscité, il ne pense plus qu'au ciel, et ne désire plus rien au monde. En eorleqiie, s'offrant continuellement èDieu, comoie une boslie de louange , qui n'a nul autre déùr que de le louer, de l'bonorerèl

35/1 LETTRE GCVin.

de se sacrifier à sa gloire , il commence à faire sur la terre ce qu'il prétend continuer un jour dans le paradis.

Voilà en abrégé quelle doit être la vie des prêtres: vie d'hommage, vie de louange, vie de sacrifice perpétuel d'eux-mêmes à Dieu. Et pour cela ils sont appelés, dans TÉcriture sainte, des anges, à cause qu'ils doivent, comme les anges, passer toute leur vie dans les louanges de Dieu : Qui facit angelos suos spiritus, et ministros suos flammam ighis; les anges et les messagers dé Dieu sont dès esprits, et ses ministres sont des flammes de feu ardent. En efifet, les prêtres, par la résurrection intérieure, sont tout esprit, c'est-à-dire qu'ils s'élèvent aussi librement à Dieu, et s'en occupent aussi continuellement que s'ils n'étaient point retenus par les liens du corps, ni appesantis par le poids de la chair, ils sont tout feu et tout amour : on dirait que ce sont des séraphins^ et qu'ils nesontqu'une pure flamme; ou que, semblables à des personnes ressus-

LETTBE GGVIII. 355

citées 9 ils ont déjà rompu intérieurement tous les liens qui les empêchaient de se porter incessamment à Dieu. Une âme ainsi ep liberté se sacriGe aisément comme une hostie de louange en la présence de Notre- Seigneur.

Or, c^est à quoi les prêtres sont d*autant plus obligés qu'ils sont établis pour suppljéer à la religion et au respect de tout le peuple qui, insensible à son devoir, manque aux louanges de Dieu et aux hommages qu'il lui doit C'est pourquoi il faut qu'un prêtre se regarde comme contenant en lui seul toute la religion des peuples: si bien qu'il est tout seul autant qu'un monastère entier, rendant à Dieu les devoirs que tout le peuple lui devrait rendre. £t même c'est pour cela que, dans la froideur du clergé et la langueur des peuples , Dieu s'est érigé si saintement des maisons religieuses et des couvents, où il a assemblé des âmes saintes, pour lui rendre en commun les devoirs et les hommages que le clergé

356 LETTRE CGVHI.

et les peuples lui déniaient, et dout il ne voulait point être privé. C'est ainsi que leur sainteté, leur ferveur et leur zèle, a suppléé et supplée encore à nos langueurs.

Mais c'est à nous maintenant, sur leur exemple, sur celui de Jésus-Cbrist ressuscité, et sur celui des anges nos patrons, de rallumer notre zèle et de ranimer notre religion envers Dieu.

C'est à nous à nous souvenir que nous sommes choisis, comme dit saint Paul, pour satisfaire aux devoirs que les peuples sont obligésde lui rendre, et qu'ils nelui rendent pas. Nous devons être pour nos églises ce que Notre-Seigneur est pour toute l'Église entière, savoir, le supplément de leur infirmité, afin de rendre dans l'abondance de l'esprit ce qui manque à leur ferveur. Il y a dans les peuples une grande faiblesse et une extrême langueur : c'est pourquoi les anges leur sont donnés pour leur aider, parce qu'ils ont une grande vertu , et un grand zèle pour les secourir. Et pour cela

LETTRE GGIX. 367

aussi les prêtres, qui sont comme les anges visibles de PËglise, doivent être éminents en ces deux vertus de force et de zèle, pour suppléer aux infirmités des peuples, et aux langueurs qu'ils sentent au service de Dieu. C'est ce que doit opérer en nous l'esprit de la résurrection et la grâce de ce mystère , laquelle vous devez demander à Dieu avec d'autant plus d'instance, que vous savez vos faiblesses et connaissez vos besoins. J'avais plusieurs choses à vous écrire sur ceci, mais je suis pressé de finir par la nécessité des affaires de notre Maître, etc.

Il coDSole nne âme dans la désolation , et l'eihorte à la fidélité et à l'obéissance.

Je suis tout consolé d'apprendre votre désolation et vos renversements intérieurs. C'est à quoi vous devez vous préparer jus-

368 LETTBE GGIX.

qu'à la mort. Si Dieu vous aime, il vous traitera de la sorte de temps en temps jusqu'à la fin de votre vie. Soyez Gdèle à ces états, et les recevez de la très-chère main de votre unique amour, comme un effet de sa charité sur votre âme. Il vous veut dépouiller de toute complaisance sur vous, pour être lui seul Tobjet de votre cœur et de vos regards. Allez toujours votre chemin. Satisfaites à vos règles. Comportezvous en tout comme vous voyez que Notre- Seigneur faisait dans les actions de sa vie. Faites comme ferait Notre -Seigneur s'il était à notre place. N'oubliez pas vos oraisons ni vos communions, quelque indisposition intérieure que vous sentiez en vous. Je serai bien aise que peu à peu vous vous désaccoutumiez des consolations sensibles, et que la foi vous serve de conduite. Purifiez-vous à Tordinaire par la contrition et parla confession: et, quoique vous n'expérimentiez pas la Iranquillitéet la douceur sensibleque vousavez accoutumé, ne croyez

pas ponr cela élre moins dans la grJkce. Cette sensibilité û'eslnullementla règle ni la marque de la grâre, 0011 plaa que l'inquiétude et le serrement de cœur ne sont pas des marques de péché. Ne vous laissez point captiver à ces faiblesses, je vous en conjure; car je sais ce qu'en vaut l'aune. Faitea-vouB sage par mes expériences. Allez toujours ferme a Dieu contre vent et marée , dans l'orage et dans le calme. Ne consultez au dedaus de vous que votre intention el votre conscience, et au dehors suivez les bons conseils de ttotre chère sœur l'Assistante. Pour M. B*** je pense, selon Notre-Seigneur,que vous devez vousoublier vous-même, el vous soumettre k lai. Ces indispositions sensibles que vous 7 avez sont des marques de quelque complaisance en vous el en votre état, jointe a quelque orgueil caché, qui vous donne estime de vos sentiments, et vous fait juger de la conduite de votre supérieur. Cest ce qui ne doit point être en vous. Ainsi soumettez-

360 LETTRE GGX.

VOUS à lui. Oubliez, en toutes choses, votre jugement, et Notre-Seigneur vous bénira, Jamais soumission et obéissance n'ont rien gâté. Vous Texpérimenterez ainsi; et j'espère que vous m'en rendrez témoignage, si vous vous anéantissez bien. Je ne vois que l'orgueil qui s'engendre sans y penser, et qui va peu à peu croissant, qui vous empêche de profiler. Humiliez-vous donc et mourez à vous-même , respectant ce vertueux personnage comme Notre-Seigneur même , en l'amour duquel je veux être à jamais tout vôtre.

LETTRE GCX

Pour la fête des saints Anges.

La fête que nous faisons demain vous donnera de quoi assez vous occuper, si vous considérez les grands devoirs auxquels elle nous engage. Il me semble qu'elle etige

parliculièrement de nous une profonde révérence et religion envers Dieu, un grand amour pour Jésus-Christ, une sainte eodéie avec le Ciel , nue humble reconnaissance envers les Anges, une parTaite sainteté env'ers nous-mêmes. Vous adorerez en foi la conduite de Dieu , qui envoie ses Anges sur la lerre pour des raisons Irësaugustes en sa sagesse, quoique nous en connaissions fort peu de chose.

Le premier sujet qui l'a porté à nous donnerdes Anges a été pour figurer la descente de Jésus-Christ sur la terre, et pour préparer les hommes a sa venue. Gomme il conduit toujours ses œuvres avec des convenances admirables, il a voulu qu'un si grand et si auguste mystère que c^lui d'un Dieu en terre, qui est le chef-d'œuvre prodigieux de son amour, fût figuré par quelque chose de moindre, el que les Anges descendissent du ciel pour être proche de nous, et pour vivre en société avec nous, afin de préparer nos cœurs à la descente

362 LETTRE GGX.

du Verbe, qui devait venir pour habiter en nous.

Dieu avait préparé le monde à la venue du Verbe par la loi , qui y servait de disposition, quoique très-faible, parce qu'elle ne con tenait que des éléments morts et sans vertu : mais les Anges sont des aides invisibles à la vérité, mais vivants, animés et puissants pour le salut. En quoi nous avons à admirer la sagesse de Dieu en sa conduite sur son œuvre et en sa charité envers nous, de nous donner de tels secours et de telles aides pour connaître son Fils.

Saint Jean-Baptiste fut appelé TAnge des Juifs qui les préparait à recevoir Jésus- Christ : mais ce que Dieu fait dans TÉglise pour les chrétiens est bien plus grand et plus considérable. Car il ne leur envoie pas seulement un saint Jean pour eux tous, mais il leur donne à chacun un Ange qui les touche, qui les accompagne, qui les éclaire, qui les vivifie, et qui, pour le dire ainsi ^ les baptise, non de Teau, mais en

Tesprit, par des opérations diviaes, el qui en roêine temps les met en part de sa religion envers Dieu.

Le second sujet qui a porta Dieu à nous donner des Anges est ce que nous lui sommes; car nous sommes ses enfants, les membres et les portions de son Fils, et les temples de son esprit Or, parce que nous gommes ses enfants, il nous donne pour gouverneurs les princes de sa cour, qui se tiennent mSme bien honorés de cette chaîne , à cause que nous avons l'honneur de lut appartenir de si près. Parce que nous sommes ses membres, il veut que ces mêmes esprits qui le servent soient loujoursauprëadenouspourDous rendre mille bons ofGces. Et parce que nous sommes ses temples, et que lui -même habite en nous, il veut que nous ayons des Anges qui soient en religion vers lui , comme ils sont en nos églises, et que là ils soient en hommages perpétuels vers sa grandeur , soit pour eux-mfimes, soit encore pour nous,

36/i LETTRE GCX.

suppléant à ee que nous sommes obligés défaire, et gémissant souvent pour les irrévérences que nous commettons contre lui.

Le troisième sujet pour lequel Dieu nous a donné des Anges est pour faire une étroite union entre TËglise du ciel et celle de la terre. Il a uni dans le ciel les chœurs des Anges et de toutes les hiérarchies célestes; et sur la terre, ayant composé un corps à part, qui est TËglise, il veut le lier avec le premier et Tinvisible, qui est celui de ces esprits célestes.

C'est pourquoi il fait descendre en terre ce corps mystérieux des Anges, qui , s'unissant à nous , et nous liant à eux, nous mettent ainsi dans leur ordre, pour ne faire qu'un corps de TÉglise du ciel et de celle de la terre. C'est ce qui nous oblige de vivre en conversation et en société perpétuelle avec les Anges et avec les Saints. N'est-ce pas une grande grftce d'entrer ainsi en commerce, en communication et

LETTRE CCKI. 365

en socièU avec cet admirable corpsîQuelle imiUtioD de religion , d'amour, de séparalion et de dégagement de toutes choses ne devons-nous poiot avoir, voyant dans les Anges et dans les Saints tant d'application <i Dieu, tant de force, tant d'amour, et tant de dégagement des créatures 1 Mais quelle reconnaissance ne leur devons-nous point aussi pour tous les bons offices qu'ils nous rendent à toute heure I etc.

Elé bien, que Jésus soit votre tout, puisqn'il le veut, et qu'il vous ; attire par sa miséricorde. Il a racheté tout le monde par sa mort, et il veut vous vivilîer dans sa vie. C'est donc de celte vie Irës-cbére qu'il faut que vous viviez uniquement ; et c'est lui seul qui doit vivre en vousau lieu de vous-

366 LETTRE GGXl.

même. Ainsi, dans quelque sécheresse, quelque trouble ou quelque abandon que vous puissiez être , ne quittez jamais cette divine unité de Jésus, à laquelle il vous attire, comme il y attirait autrefois sainte Madeleine, lorsqu'il disait : Unum est necessarium : Il n'y a qu'une chose nécessaire , qui est mon amour.

Attachez-vous à cet amour, et agissez toujours dans Tunion à ce divin Sauveur. Si le sentiment de votre amour Jésus est absent, que ses dispositions vous soient présentes, principalement celle de plaire à Dieu, ou bien celle de soumission aux volontés de son Père , ou celle d'abandon entre ses mains. Que si vous n'avez pas facilité à regarder en particulier les dispositions de Jésus-Christ en ses actions, unissez-vous en général à celles qu'il avait, qu'il ne nous a pas toutes déclarées, parce que nous n'en sommes pas dignes, et qui sont renfermées dans son divin sanctuaire, c'est-à-dire dans son saint et sacré cœur,

dans lequel je vous désire abîmée et consomiDée. Enfln, si ces choses ne vous sont pas iusëmeot présentes, unissez- vous à Jésus par la Toi, laquelle ne vous sera jamais ôtée. Les sentiments de votre amour el les lumières de son état intérieur ue vous sont pas continuellement présents; mais la Toi vous le sera toujours , qui est le solide , le ferme, et l'iaviolable fondement de notre amour. La foi voua apprend que la meilleure partie de Jésus -Gtiriat est dans le fond de votre âme , savoir sa divinité et sa sainte personne ; et qu'elle est aussi devant vous, et dans tontes les moindres choses de la nature. Elle vous apprend qu'il eslau Irés-galnt Sacrement de l'autel pour donner à sesamaQtesrobjetdeleurs amours, pour être présent lui-même à ce qu'il aime, et pour renouveler continuellement les caresses d'un époni à ses épouses. Vous savez qu'il y est encore, aân de s'offrir continuellement t son Père , pour vous et pour tout le monde, en qualité de victime. Or en

cette qoaljté il nous obUge de doub unir b lui pour dous sacrifier iioiis-meaKfi, et Dous immoler contiauellement à sa gloire, mortifiaot dos appétits, laissant régaer en noua Ba grice, et vivant par sou divio esprit , et non plus par les mouvemenls du nôtre et par les sentiments de la nature. Hélasl ma chère Bile, ce divin Jésus semble n'avoir point de vie sur nos autels. 11 est là sans mouvement, sans vue, sans ouïe, sans sentiment, pour nons apprendre qu'il fout que toutes ces choses soient mortes en nous : auBà ne faut-il jamais nous en servir que pour lui plaire. Plaire seulement à Dieu, être toujours l'objet de ses complaisances, uni avec son FiU, dont il dit que c'est lui dans lequel il se platt, quel bonheur et quel avantage pour nousl

Pour nous animer aux vertus, je ne veui point vous proposer maintenant d'autres motifs ni d'autres raisons que l'imitation de votre époux, dans lequel vous verrez reluire loules vertus. Vous y verrez un si-

LBTTBB GCXI. 369

lence de trente ans, pendant lesquels il ne parle presque poinl, parce qu'il ne veut parler que pour plaire à Dieu son Père ; vous y verrez la mortiScation, la pelience, l'humilité, la paix, la douceur, l'amour de la croix. Je ne vous donne point d'antres motirs que cet exemple, pour ne vous pas remplir l'esprit et Tentendeinent de raisons ImparTaites , ou au moins qui n'approchent pas de la disposition de Jésus, et pour ne vous occuper que de ce qu'il veut être l'unique application de ses amasles bien fidèles. Car tant de raisons dissipent quelquefois et divisent l'esprit, lequel Jésus-Christ veut être tout recueilli et abtmé en lui. Cette imitation de Jésus est une quatrième manière d'union avec lu!, qui lui plaît uniquement, et que saint Paul nous a apprise. Car il dit que les élus doivent être semblables à Jésus , et cela se Tait par ses vertus , acquises en sa vue et par son amour. Et Notre -Seigneur lui-même nous l'apprend en plusieurs endroits de l*Évan-

370 LETTRE GGXII.

gile^ et surtout quand il nous ordonne d^ètre aussi parfait que son Père ; ce qui ne se peut faire que par l'union avec Jésus et par Tamour et l'imitation de ses mêmes vertus. Car Jésus étant le seul qui est partait comme son Père, en nous rendant un avec lui , nous serons parfaits comme son Père. Vous vous servirez de ces quatre manières d'union selon que vous y aurez de facilité y et vous me manderez dans quelque temps Tusage que vous en aurez lait et Pattraît que Notre-Seigneur vous y aura donné. Adieu.

n exhorte nne personne à se laisser remplir de Jésus- Christ , et il loi donne quelques marques pour discerner si elle n'agit que pour Dieu.

Je vous salue à votre retour en la paix et en la joie du Fils de Dieu , qui est le Père de toute consolation. Il attend demain votre

LETTRE CCXll. 371

cœur poDf Je remplir de bénédicliODE spirituelles dont il est alTamë : Bienheureuse, dit-il, estt'âmequia faim et soif de la justic* et de la charité; car elle seraras-

Celui qui a rempli le sein du Père de toute éteraité, et qui le remplira encore à jamaiB, veut se rendre lui-même la plénitude de votre âme; et lui qui rassasie tous les sainls dans le ciel , et qui les rend bieubeureux par sa possession, veut venir en vous pour occuper tout entier votre cœur. Je pense, ma chère fille, qu'il n'y a rien en vous qui ne veuille être possédé et rempli de sa divinité; il n'y a rien qui voulût être privé de cette grâce pour Être occupé d'autre chose. Qu'il vive donc; qu'il règne, et qu'il triomphe à jamais de tODt vouB-mëme. Je vous conjure de ne recliercher qu'à lui plaire et à le contenter en tout; car il veut vous redresser et vous élever A Dieu en toutes choses, afin que vous ne vous recherchiez plus voui-mème

372 LETTRE CGXII.

ni votre propre satisfaction, •mais que vous travailliez uniquement à procurer la gloire de son Père. Il est jaloux de Thonneur de Dieu , et il ne vient en nous que pour procurer sa gloire. Ne cherchez donc rien que cela dans vos actions; et, quand vousen voulez commencer quelqu'une, soyez soigneusement sur vos gardes, pour voir si vous ne Tentreprenez point pour vous et pour votre contentement.

Un des moyens qui vous fera discerner pour qui vous les faites est de regarder simplement et fidèlement le motif que vous avez dans Tesprit en les faisant, et de remarquer si ce même motif revient souvent dans la suite de Taction ; car, si c'est pour Dieu que vous la faites, le désir de sa gloire vous y sera présent, vous en aurez souvent et aisément la vue, elle vous viendra seule et sans grande recherche. Que si, au contraire, vous agissez pour vous, ou pour quelque autre créature, vous penserez souvent à vous-même en agissant,

LETTRE CGXH. 373

OU à la personne pour laquelle vous aurez entrepris votre action.

Un second moyen pour reconnaître si c^est pour Dieu que vous agissez est d'examiner si vous recourez beaucoup à lui et si vous y avez grande confiance ; car, si cela est, c'est une marque que vous agissez pour lui ; comme , au contraire \ ce serait une preuve que vous agiriez pour vous-même , si,* au lieu de Tappui en Dieu, vous ne cherchiez que des inventions de votre propre esprit pour faire réussir les choses; si vous vous empressiez et embarrassiez; si vous vous troubliez et inquiétiez lorsqu'elles ne réussissent pas selon vos désirs. L'inquiétude, Tempressement et le trouble sont des marques qu'il y a de Tamour-propre, Qu dans l'intention de l'œuvre, ou dans son exécution ; ce qui est contraire à l'obligation du chrétien , qui ne doit agir que pour Dieu et en Dieu , c'est-à-dire en son esprit, en sa vertu et en sa grâce.

Si vous voulez plaire à Dieu , il faut que

37& LETTRE CGXIII.

VOUS fassiez beaucoup d'attention à ceci, surtout dans ce terops-ici, où les sujets de vos empressements sont finis. Donnez-vous toute à Notre-Seigneur, pour vivre en lui à la gloire de son Père. Abandonnez-vous aussi à son divin esprit, comme je vous Tai appris, afin d'être revêtue de lui, c'est-àdire de ses sentiments, de ses pensées et de tout lui-même. Suivez bien les mouvements de cet esprit, qui vous portera toujours à vous mépriser vous-même , à vous vaincre et vous mortifier en tout, et à servir le prochain pour l'amour de Jésus.

LETTRE CGXIII

11 cousole une sopérieore de la Visitation sur la mort de la Mèie de Chantai.

Votre douleur sur la perte que vous avez faite m'a sensiblement touché; mais, si vous êtes bien chrétienne, vous trouverez au ciel dès maintenant, avec plus d'utilité.

LETTRE CGXIU. 375

d'efficace et de sainteté, ce que vous possédiez grossiëremeiit sur la terre. Vous en jouissiez à la façon d'Adam, et parce qu'elle était dans cet état d'ialirmilé, et parce que vous en usiez par des voies terrestres : téiDoiD votre tendresse et votre afQictiou si sensible. Car si vous ne l'eussiez chérie qu'en Dieu et en sa charité, comme elle est maintenant en lui la même qa'elle était parmi vous, et que même elle est bieu plus exceRenle et mérite d'être plus chérie dans l'état de sa gloire et de sa coosommatioD où elle vîlà présent, qu'elle n'était dans la voie de la foi quand elle vivait sur la terre, vous ue l'auriez pas perdue de vue, mais vous l'auriez encore présente i vous, et vous auriez commerce, liaison et communication avec elle dans la voie de la foi, qui tient tous les chrétiens liés en parfaite société, en quelque élal qu'ils soient.

Ne sommes-nous pas bien loin de notre compte, ma trës-chêre Mère, quand nous

376 LETTRE CCXIII.

pensons être séparés et dépouillés de tout, et que nous croyons vivre seulement en charité ? Ou dit, pour s'excuser, c^est qu^elle était utile à Tordre, et je regrette la perle de Tordre. Mais ce n'est souvent que la perte de notre appui charnel que nous pleurons; c'est notre amoUr-propre pour qui nous soupirons ; car la B. Mère . de Chantai, dans le ciel, n'est pas moins pleine de charité pour Tordre qu'elle Ta été sur la terre ; elle n'a pas miAns de vue de tout Tordre, elle n'a pas moins d'efficace pour procurer son bien. Gomme elle est toute en Dieu et qu'elle est consommée en lui, qui est tout amour, toute sagesse et toute-puissance, elle vous aime et tout Tordre par cet amour, elle vous voit et tout Tordre par cette sagesse et connais^ sance^ en sorte qu'elle Téclaire de toutes parts, et elle l'assiste dans tous.les endroits où il est étendu. Ce n'est plus, à la vérité, par les faibles et sensibles secours de sa plume et de ses avis, mais c'est par Teffi-

LETTBB CCXIII. 377

cace et la vertu divine où elle est ealiée , et d'où elle fait des efTets admirables , que leB cœurs bien disposés expérimeateot.

Nolre-Seigneur, lequel pendant son séjour flur la terre se servait des moyens humains, faibles et infirmes, conformément k l'état de l'infirmilé de sa chair, ne faisait que des effets communs, et il voyait des fautes trèslourdes et des défauts très-grossiers en ses disciples, où ses miracles, ses prières et ses opérations ordinaires â sa condiliou d'enfaut de l'homme et de son inBrmilé, n'apportèrent point de remède pendant trois ans et plus qu'il conversa avec eux. Mais après sa résurrection et après la mission puissante de son esprit, étant entré eu la vertu de Dieu son Përe, il opéra tout d'un coup en eux ce qu'il n'avait point fait par sa présence sensible : tant est grande la force et la vertu d'une Sme entrée eu Dieu.

J'ai appris que les enfanta que l'on convertit parmi les sauvages disent que c'est

378 LETTRE GGXIII.

porter envie aux chrétiens que de pleurer leur mort. N'est-ce pas une belle leçon que nous font ces jeunes convertis? Et, sHls tiennent ce langage aussitôt qu'ils ont reçu la lumière du christianisme , que ne faut-il point que nous disions, nous qui 'sommes affermis dans notre croyance par cette grande assiduité à Toraison, qui nous découvre la vérité de ces choses et qui nous met en évidence, par la lumière de Dieu, ce que la foi cache pour l'ordinaire à la plupart des chrétiens qui ne s'abandonnent point à cet exercice de lumière? Je ne vous puis celer que je sentis votre mal plus tôt que vous; et, pour prévenir vos souhaits, je demandai beaucoup à Dieu , mais dans mes tiédeurs et faiblesses ordinaires, quMl lui plût prendre une nouvelle protection de votre ordre, maintenant que ce secours sensible était absent, et que celle dans les mains de laquelle il semblait porter et diriger votre institut, vous était ôtée. Me doutez pas qu'il ne le fasse; et sans doute

LETTRE CCïlV. 379

les âmes bien fidèles éprouveronl ce que c'est que de se confier eu lui. Je le prie tout de nouveau qu'il vous donne son esprit d'enfant, esprit de confiance et d'abandon entre les mains d'un si bon Père, qui n plus d'amour et de soin de votre chère âme que voua ne le pourriez concevoir. Je BDîs en son amour, etc.

LETTRE GCXrV

Qu'il but moddrar lei jeunes geu , «t ne l«s pu abandonnei à lève lèle.

J'apprends que vous et tous vos trèschets frères êtes présentement barassés du travail, quoique non pas découragés. Je vous supplie, au nom de Dieu, qu'il vous plaise les arrêter et leur conseiller de ma part de prendre du repos. Le Fils de Dieu , qui n'avait pas besoin de la prière pour se fortifier et pour se renouveler en son Père après ses travaux évangéliquea, se l'élirait

380 LETTRE GGXIV.

sur la montagne pour faire oraison , ce qui apprend à tous ses disciples la manière dont ils doivent agir dans leurs emplois. Tant que nous serons en ce monde , nous souffrirons beaucoup de déchet dans les forces intérieures de Tesprit, par Texercice extérieur. C'est pourquoi nous aurons toujours besoin de nous renouveler en Dieu. Ainsi je vous demande, pour le bien de nos frères et pour le vôtre, d'en user de la sorte , et, quelque presse qui vous assiège, de ne point céder à la tentation, qui vient ordinairement avec la ferveur : Nolite pèregrinari in fervore, qui ad tentationem vobis fiet. Le démon ne demanderait pas mieux que de vous accabler avec ces jeunes ouvriers dans leurs premiers travaux. Il n'y a rien plus à craindre que les premiers efforts de la jeunesse, qui, n'étant point réglés, abattent et accablent pour tout le reste de la vie. Adieu, -notre très-cher frère; Jésus vous comble de ses plus saintes bénédictions. Je suis tout vôtre.

LETTRE CGXV. 381

LETTRE CGXV

n écrit à on prêtre de la luanière dont les serritears de Diea doiyent régler leur extérieur, pour y conserver la simplicité, l'humilité et la modestie chrétienne.

Puisque vous désirez que je vous donne quelque règle pour votre extérieur, après avoir donné quelque posture à votre âme, je vous dirai ce qu'il a plu à Dieu me faire remarquer aujourd'hui, savoir, que ceux qui paraissent le plus ne sont pfis pour cela les plus saints. Ainsi n'affectez point d'avoir un extérieur qui marque une sainteté particulière, mais tâchez de l'avoir toujours fort simple et fort naïf comme Notre-Seigneur. Il y a deux extérieurs dommageaibles : l'un qui porte les marques de Texteirieur du monde, qui est encore dans la Composition , dans la règle et dans l'afféte- (ie du siècle, et qui fait par là qu'on ac- ^iert le titre d'honnête homme, comme

382 LETTRE GGXV.

de bien faire la révérence et de bien composer son corps pour plaire au monde et pour être estimé courtois, poli, civil, honnête. C'est ce qui doit être en mépris aux saints ecclésiastiques; car, outre que ce grand soin qu'on y apporte n'est fondé souvent que sur la superbe et sur l'amourpropre, qui veulent être bien venus partout, qui veulent être estimés et aimés de tous, et qui recherchent toujours à s'établir dans l'esprit du monde, cela ne siérait nullement à votre état et à la sainteté de votre profession.

Je vous donne particulièrement cet avis, parce que j'ai remarqué sur cela, et avec douleur, une grande affectation en des personnes retirées, et qui, devant par leur état faire hautement profession de la mort au siècle et de la folie de l'Évangile, se laissaient néanmoins aller aveuglément à cette illusion du monde, s'imaginant par là faire merveille 9 et ne songeant point que c'est cette folie de l'Évangile et cette mort au

monde qui les doit rendre bienvenns, souhaités, et estimés dans les compagnies , s'ils j veulent faire qaelque fruit. Car autrement, cherchant à s'y faire estimer, et à y être bien reçus à cause de leur bonne grâce , ils ne feront pour l'ordinaire que de mauvais effets : comme de complaisance qu'ils donneront aux autres de leurs personnes; d'nne certaine estime secrète qu'ils recherchent par cet eitérieur, quoique par une volonté délibérée ils ne la demandent pas toujours; et de mille autres dérèglements fâcheux qui viennent de l'impureté de cette source.

Il en est de mgme de ce mot d'honnête homme qu'on donne maintenant A des personnes pieuses, et que plusieurs recherchent avec affectation. On dit : C'est un honnête homme, il est bien fait, il a bonne mine, il sait son monde. Et on prend ce mot d'iionnête ponr une personne qui est dans la civilité, qui sait le compliment, qui a le bon mot, el en qui on voilmille antres

38Zi LETTRE GGXV.

petites justesses mondaines, qui sont autant d'imitations du siècle, et qui par conséquent rendent une personne très-éloignée des sentiments chrétiens. Car un chrétien doit mettre sa gloire à mortifier tous ses membres, et son soin doit être de se faire voir comme un crucifié en tout son extérieur, et de paraître comme Notre-Seigneur en croix, qui n'avait rien de Textérieur et de la régularité du monde. Je dis régula* rite, car le monde a sa régularité aussi bien que la religion.

Le second extérieur qu'il faut éviter est un extérieur d'hypocrite, qui marque plus de piété au dehors qu'il n'en a au dedans. C'est là une grimace hypocrite. Il faut que votre recueillement extérieur et votre modestie viennent du dedans. Il faut que ce soit l'esprit intérieur qui recueille l'extérieur, et qui donne une composition douce, modeste, et très- suave ^ comme il la donnait à Notre-Seigneur, qui gagnait tout le monde par son extérieur et par sa modes-

LETTRE GCXV. 385

Ue. Cette modestie était eu lui si considérable, que saint Paul ne trouvait rien de plus charmant pour obliger les chrétiens de satisfaire à sa demande. Je vous conjure, leur disait- il,- par la modestie de Jésus-Christ. Et pour leur faire connaître que cette modestie devait être opérée en eux par la présence de Dieu : Que votre modestie, ajoute-t-il , soit vue dfi tout le monde^ parce que Dieu est auprès de vous.

Il faut donc que la modestie pour être chrétienne, et la composition extérieure du corps pour être sainte, procèdent de Te^prit et du recueillement intérieur : et il faut qu'elle soit naïve, gracieuse, poiat affectée, nullement austère, ni particulière. Autrement elle n'est pas purement de l/esprit, mais de Tétude et du travail propre; ce qui serait pour rordinaireJiypocrisie, et non pas modestie chrétienne. Car tout ce qui est chrétien est né du Saint-Esprit, et non pas de la chair; et tout ce qui est ainsi affecté pour plaire au monde, et coippesé

386 LETTRE GGXV.

par artifice et par effort, est de nous et de la chair. C'est pourquoi il faut chercher une autre voie, qui, dominant en nos âmes et sur nos corps , les compose avec une douceur, une suavité et une modestie nonpareilles; comme on le voit tous les jours en de bonnes âmes, qui, plus elles sont avancées dans la pureté de Tesprit, plus elles sont réglées dans leur extérieur, mais sans étude et sans aucune affectation, parce que c*est Dieu même qui compose leurs actions, et qui conduit leurs mouvements : et comme il ne fait rien dans le monde qu'avec nombre, poids et mesure, ces mouvements ne peuvent être que bien composés, qui suivent la cadence, le branle et le mouvement de ce divin esprit G^esl un mouvement doux et suave, an mouvement fort et «fficace, un mouvement libre et simple, grave et posé, honnête et charmant, sans contrainte, sans affectation et sans étude; toujours néanmoins égal etcomposé, toujours pieux et sans fard, qui porte

LETTRE GGXVI.

continuellement à Dieu, qui ne distrait personne, qui ne donne point de peine ni de tentation, mais qui, au contraire, édifie et recueille beaucoup : enfin c'est un mouvement qui se ressent toujours de la sainteté de son principe.

C'est sur ces maximes et sur ces fondements, et non pas sur ceux qu'on vous veut donner dans le monde , que je vous supplie de travailler à la modestie. Autrement vous n'acquerrez jamais cette vertu chrétienne qui vous est si nécessaire dans votre état , et vous n'en aurez que l'ombre et le fantôme.

LETTRE CGXVI

Qu'il faut se servir de la tentation et de la croix pour se donner tout de nouveau à Jésus-Christ

La vie de Jésus-Christ règne en votre âme dans la plénitude de sa vertu et dans la perfection de ses voies. Ne vous étonnez

388 LETTRE GGXVI.

pas si vous sentez quelquefois en vous des désirs de grandeurs et de richesses. C'est là l'état de cette vie. La chair qui environne votre esprit est toujours vivante en sa malignité, et de temps en temps, par Tordre de la divine providence, elle se fait sentir en vous pour réveiller le souvenir de votre foi, q<ui vous apprend que nonseulement vous portez en vous-même la malice de ces désirs malins que vous éprouvez , mais que vous êtes encore au delà de toute malignité. Car elle est toute renfermée dans le fond de votre chair , et , quoique vous ne la sentiez pas tout d'un coup dans toute son étendue, à cause de votre faibles«e, qui ne peut avoir que peu d'ennemis à combattre à la fois, Dieu pourtant veut que vous confessiez qu'elle habite toute en vous, étant vrai que tout mal habite en votre chair.

Gela vous doit servir d'avertissement de vous donner tout de nouveau à Jésus-Christ, de vous réunir à lui , et de vous reDon-

LETTRE GGXYI. 880

vêler toute en lui quand vous sentez ces désirs. Car il veut que la tentation fasse en vous ce bon effet. G*est un aiguillon excellent qui vous doit réveiller de votre assoupissement, et vous obliger à recourir à lui , qui est votre vie, votre force, et votre perfection. Quelle admirable invention de la sagesse de Dieu , de se servir de la tenta-' tion pour vous chassera son Fils, et vous faire sortir de vous-même I Cette voie nous est en ce point avantageuse , qu'en ne songeant qu'à fuir une seule impureté nous trouvons, en nous donnant à lui , toute la perfection, parce qu'il se donne lui-même h notre âme, et la revêt de ses perfections, lorsqu'elle embrasse avec foi son bien-aimé dans son cœur. Je vous prie donc de vous souvenir de cette pratique en toutes vos tentations. Allez d'abord à Jésus^hrist, votre tout et votre unique bien, étant bien assurée que la tentation marque toujours quelque langueur en Tàme , qui donne lieu et ouverture à l'ennemi d'aborder le cœur ,

390 LETTRE GGXVI.

et de lui faire souffrir ces sentiments et ces assauts.

Pour ce qui est des habitudes que vous craignez , et que vous sentez établies en votre fond , souvenez-vous que Tamour seul de Jésus -Christ consommera ces choses.

Voyez par là combien est douce la nécessité où vous êtes réduite d'aimer incessammentet fervemment Tépoux unique de votre cœur. O douce loi que celle des chrétiens , qui n'est rien que Tamourl ô douce condition de notre misère, puisqu'elle est guérie parTamourl ô bienheureuse tentation qui m'avertit d'aller à l'amour, et qui, me chassant de moi-même sans y penser, me porte à Dieu par une si douce nécessité! bienheureux mal qui me fait tant de bien I bienheureuse misère qui me cause un si heureux remède I

Souvenez- vous, outre cela, que c'est à la croix que vous trouverez sûrement votre bien-aimé, et que vous n'aurez jamais de sûreté plus grande de l'avoir rencontré en

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