SOMMAIRE
Perpignan. — Port-Vendres. — Barcelone. — Palma. — L'île de Cabrera. — Alger. — Staoueli.
Ne vous effrayez pas, monsieur, de ce mot d'Algérie inscrit en tête de cette lettre. Je ne viens pas vous présenter un nouveau système de colonisation , ni un nouveau plan de conquête , ajouter une élégie aux: périodiques lamentations de M. Desjobert, ou augmenter d'une ligne sinistre les désolantes prophéties de quelques journaux. Dieu soit loué ! on a assez supputé et chiffré les chances d'avenir de notre royaume africain , ce qu'il coûte à la France et ce qu'il peut lui rapporter. Quiconque a débarqué une fois en sa vie sur les côtes de l'Algérie, et quiconque, sans les avoir jamais vues , a bien voulu s'en occuper, s'est cru en conscience obligé de se faire
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à cet endroit une théorie particulière , de proclamer tout haut ses craintes et ses espérances, ses antipathies et ses prédilections, qui pour la population arabe ou la population européenne , qui pour le régime militaire ou l'administration civile. Parmi les avantages que l'on daigne encore généralement attribuer à notre possession africaine, il en est un qu'on ne devrait pas omettre de noter, celui d'exercer , par l'examen réitéré de cette possession , la perspicacité de tant d'hommes habiles, et d'augmenter d'un bon nombre d'articles le catalogue de nos libraires. J'ai autour de moi toute une collection de livres sur l'Algérie. Que d'aperçus ingénieux! que de raisonnements superbes! Cette fois nous n'avons plus rien à envier aux Allemands , qui, comme on le sait, s'entendent à pressurer une question. Avec notre littérature africaine , nous pouvons leur en remontrer sur l'art de faire danser la logique et d'équilibrer les combinaisons administratives au bout d'une aiguille. Seulement, après avoir lu ces livres, dont la plupart s'annoncent comme la dernière expression de la plus incontestable vérité, il peut arriver qu'on
éprouve une confusion semblable à celle du pauvre étudiant aux prises avec Mépliistophélès :
Mil" wird von aile deni so (luiiim
Als ging' mil" ein Alùhliad iin Kopf lierum.
Mais la contagion me gagne , et comme presque tous ces écrivains que j'ai voulu lire ont leurs prétentions, j'ai aussi la mienne, et je vous la dirai , c'est d'être parti pour l'Afrique en abdiquant très-humblement la pensée d'enseigner au maréchal Bugeaud la manière de subjuguer les tribus rebelles, et celle d'indiquer au gouvernement un vaste ensemble de réformes, de solliciter une place ou une concession de terrain , de spéculer sur les maisons en ruines, et de placer à gros intérêts l'argent que je n'avais pas. En un mot, j'aspirais à débarquer en Algérie , tout simplement pour voir l'Algérie. Cela ne vous paraît-il pas une idée très-originale , et de plus une idée d'un luxe rare par le temps qui court? Aussi m'a-t-il fallu, pour la réaliser, la puissance d'un ministre! M. de Salvandy allait étudier sur les lieux cette immense question d'Afrique , qu'il est appelé à discuter à
la Chambre et dans les conseils du roi. Il a bien voulu m' associer à son voyage. J'ai eu la joie d'aborder avec lui sur tous les points de notre conquête algérienne , depuis les frontières de Tunis jusqu'à celles du Maroc, et n'ayant point, pour surcroît de bonne fortune, la difficile mission d'écrire une relation officielle, j'ai essayé de raconter mes remarques et mes impressions. C'est ce récit, trèsincomplet sans doute , mais loyal et sincère , que je vous offre.
Si je ne craignais , monsieur , de vous répéter tant de choses que vous savez mieux que moi , je voudrais bien commencer ma narration par le commencement, non par cette route plate et monotone qui de la barrière de Charenton s'en va vers la Bourgogne, à travers ces villages de plâtre et ces maisons de craie qui ne présentent à l'œil qu'une grossière imitation de nos faubourgs , et une population qui , en repoussant loin d'elle les mœurs antiques de ses aïeux, en désertant ses églises, en lisant quelque ignoble roman dans d'ignobles cafés, s'imagine faire preuve d'un grand esprit, et copier dans sa plus parfaite image la civihsation parisienne. Non; je
voudrais vous conduire tout d'un trait sur un de ces jolis bateaux à vapeur amarres aux quais de Chalons, et qui lèvent Tancre au lever du soleil pour descendre la Saône. Oh! le beau spectacle à voir par une riante matinée d'été! Oh! la jolie rivière! Comme elle serpente gracieusement au pied des coteaux de vignes, et des vieilles tours couronnées de lierre , et des villages cachés sous des forets d'arbres à fruits! Comme elle enlace avec amour les petites îles qui entr'ouvent ses flots limpides et les voilent de leurs verts rameaux ! Et quand on arrive sur le Rhône, depuis la vénérable chapelle de Fourvières jusqu'au château des papes d'Avignon , quel grand et magnifique panorama se déroule aux regards ! Il y a dix ans que je suivais déjà le cours de ce fleuve superbe, et il m'a semblé cette fois que j'en faisais la découverte, tant j'étais frappé de l'aspect de ses rives.
Le soir, notre bateau nous livre aux commis du chemin de fer de Beaucaire. Je n'essayerai point de vous entretenir de cette Nichni-Novgorod française , ni des arènes de Nîmes, ni du Pérou de Montpellier. \ous n'ignorez pas, monsieur, que, quand on a
eu le malheur de confier son corps et sa pensée à cette monstreuse invention qu'on appelle le chemin de fer, il faut sacrifier sur les rails jusqu'au dernier instinct de sa liberté humaine, renoncer à toute curiosité de voyageur, clore les yeux, et, sans y rien reconnaître, traverser l'espace. Le chemin de fer, c'est la chasse diabolique des traditions du moyen âge , c'est l'enlèvement de Lënore : Les morts vont vite. Autant vaudrait être tout à fait mort quand on est enfermé dans une de ces affreuses boîtes, oîi l'on ne voit qu'un nuage de fumée flottant comme une ombre sinistre sur les jardins et les prairies, où l'on n'entend que le coup de sifflet déchirant du chef de convoi et les gémissements d'une machine pareils au râle lugubre d'une poitrine épuisée. Je n'ai commencé à revivre qu'en montant dans le coupé d'une de ces respectables diligences qui s'en vont par monts et par vaux avec leurs douces habitudes et leur allure régulière, gravissant d'un pas mesuré la pente des collines, trotillant gaiement dans la plaine, s'arrêtant à chaque village pour laisser reposer les chevaux, et donner aux voyageurs le temps de goûter le vin du cru ou de regarder le
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monument du lieu. Graves et honnêtes voitures, aujourd'hui indignement outragées, mais qui auront leur jour de triomphe; car on en comprendra la valeur quand on aura assez subi les orgueilleuses misères du chemin de fer; et, qui sait? il pourrait bien arriver qu'un jour un philanthrope intelligent obtînt un grand succès en rétablissant, concurremment avec l'impétueux wagon , un de ces respectables chariots sur quelque grande route de France.
En cheminant paisiblement côte à cote avec un vieux conducteur roussillonnais qui me raconte les chroniques de son pays, et qui réjouit une quantité de maisons par les commissions dont il s'acquitte avec une générosité exemplaire, tantôt pour un simple petit verre d'eau-de-vie, tantôt pour un mot de remercîment qu'une jeune paysanne lui adresse en souriant, j'arrive vers le milieu du jour dans une de ces villes dont l'atmosphère parisienne n'a pas encore effacé le type primi-
tif , le caractère original : c'est Perpignan , ancienne cité des rois de Majorque , qui jadis formait un des boulevards de FEspagne contrela France, qui maintenant, avec ses vastes remparts et ses hauts bastions , est une des plus puissantes citadelles de nos frontières. On y aborde par un pont d'une construction massive, grossière, dont on ne comprendrait pas l'énorme longueur à voir la timide rivière qui coule sous une de ses arches, si l'on ne se rappelait que cette Tet, si bénigne en été, se gonfle en hiver des torrents qui descendent des montagnes, et se répand dans la vallée comme un fleuve impétueux. Le pont qui la traverse , et qui date vraisemblablement de l'époque romaine, a été plus d'une fois ébranlé , renversé par ses flots orageux. Pour l'affermir, il a fallu le couvrir de larges ouvrages de maçonnerie, l'étayer par des piles de briques qui ressemblent à des contre-forts. Au delà de ce pont , s'élève la forteresse de Sanche Second , roi de Majorque , bâtie au commencement du xiv*^ siècle dans le style mauresque , garnie de longs mâchicoulis d'un effet très-pittoresque. Lorsque Jean II, aux prises avec la noblesse révoltée de ses Etats ,
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avec la Catalogne tout entière, engagea, pour obtenir un appui dans ses luttes désastreuses, le Roussillon à la France ; Louis XI, qui avait provoqué cet engagement et qui tenait à répandre la pratique de ses procédés d'intimidation , Louis XI fit construire , à l'entrée de la ville , un nouveau castel et transforma la forteresse de Sanche en prison. II existe, dans les archives de Perpignan , une pièce historique du temps de ce gracieux roi, digne d'être mise à coté de celles de Plessis-les- Tours et autres lieux. C'est le mémoire d'un serrurier chargé de barricader le cachot d'un pauvre moine nommé Jehan Salvat. Qui était ce moine? qu'avait-il fait pour encourir la colère du nouveau maître du Roussillon? et comment est-il mort? Nulle chronique ne le dit. Son existence n'a été révélée que par sa captivité, et son nom n'est connu que par son infortune. Mais à juger de la crainte qu'il inspirait par les précautions prises pour le garder, il y a lieu de croire que c'était un personnage assez important. C'est d'abord un compte du 29 août i 478 dans lequel le serrurier de la ville additionne le prix d'un gi^os anel avec uneperne en fer pesant vingt livres,
de deux barres de fer pesant quinze livres, de deux courroulx avec deux serrures , d'un autre courroux et d'une portelle de fer ; le tout employé à tenir en sûreté le frère Jehan Salvat. Un an après, second mémoire portant quatre barres de fer, une chaîne de fer avec un capdenat qui sert à ladite cliesne au col audit frère Salvat, plus une grosse barre de fer avec ung anel qui sert à tenir la porte tollite. Et voilà tout ce qu'on sait de la vie de cet homme qui a peut être enseveli dans le silence sépulcral de sa prison, sous le poids de ses fers , une âme ardente , un génie courageux.
Mais laissons là ces douloureux souvenirs d'un règne dont l'utilité pour la France a malheureusement été souillée par d'indignes cruautés. La capitale du Roussillon se déroule dans un de ces magnifiques bassins de verdure entourés par une des chaînes des Pyrénées au-dessus de laquelle s'élance, avec sa superbe majesté , la cime escarpée du Canigou. Comme dans toutes les villes du midi, les rues de Perpignan sont étroites , et ses maisons , en général , peu élevées , mais proprement bâties, et souriant à l'azur de leur
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ciel méridional sous leur toit allongé comme (le jeunes filles sous les ailes de leur chapeau. Ses églises ont conservé leur profusion de tableaux, leur richesse d'ornements; sa cathédrale montre encore avec un pieux orgueil le rétable en marbre blanc qui décore le maître-autel; son hôtel de ville n'a rien perdu des fenêtres élégantes, des ciselures admirables qui surmontaient une de ses façades. A chaque pas que l'on fait dans cette curieuse cité, on aperçoit des physionomies, des costumes que ni le temps ni les impérieuses prescriptions du Journal des Modes n'ont encore altérés. C'est le paysan catalan avec sa figure bronzée , ses yeux noirs étincelants sous d'épais sourcils, sa taille cambrée, ses jarrets musculeux, sa petite veste ronde ornée de boutons de métal , et son bonnet en laine rouge replié sur la tête ou flottant sur les épaules. A chaque pas on entend résonner le vif et énergique dialecte des Pyrénées , dont les mâles accentuations frappent l'oreille comme des notes musicales.
Au delà des remparts de Perpignan , du côté de la mer, s'étend une immense plaine embellie, enrichie par une végétation que l'on
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chercherait vainement dans les antres provinces de France. Ce sont des plantes d'agave qui s'entremêlent aux haies des jardins, des orangers qui croissent en pleine terre, des poivriers qui étalent sur le sol leurs bouquets de fleurs bleues, des masses de joncs à tête panachée , longs et forts comme des bambous, et des oliviers dont le tronc vigoureux m'a rappelé ceux de la Syrie. Çà et là s'élèvent des maisons de ferme larges comme celles de Picardie, et des villages fortifiés comme s'ils étaient encore exposés aux désastres des guerres féodales ou à l'invasion des Sarrasins. C'est Cabestaing, dont les annales seigneu^ riales renferment une page de roman dramatique semblable à la légende du sire de Coucy. C'est l'imposante bourgade d'Elne, dont le nom, dit-on, vient d'Hélène, dont l'église fut jusqu'au xvn^ siècle une métropole épiscopale; puis Argelès, qui ressemble à une citadelle; Collioure, avec ses vertes collines qui descendent jusque dans les flots de la mer, ses filets de pêcheurs étendus sur la grève, ses barques et ses petits navires amarrés dans plusieurs baies , ses fraîches allées d'arbres où, le dimanche , des groupes nombreux
dansent gaiement la danse catalane, et ses deux chapelles célèbres par leurs fêtes traditionnelles. L'une est bâtie sur un îlot à quelque distance du port. Chaque année, le 15 août au matin, on y transporte les reliques de saint Vincent, dont cet îlot porte le nom. Le soir, une procession maritime va les chercher, le clergé en tête , le peuple et les musiciens entassés à sa suite dans des bateaux. Des fanaux flamboient sur chaque embarcation ; des chants religieux retentissent sur le rivage. Les rameurs conduisent lentement la pieuse flottille autour de la baie , puis abordent sur la plage. Dès que le dernier bateau sur lequel ont été déposées les reliques du saint , et qui est remorqué par tous les autres, touche au sable de la grève, la foule de fidèles se précipite sur ses cables et le traîne jusque dans la ville, et l'entoure en répétant ses hymnes harmonieuses. C'est une solennité qui depuis des siècles inspire le même respect, excite le même enthousiasme. Il est probable que si la bonne ville de Collioure avait des prisonniers , elle voudrait ce jour-là les délivrer, comme autrefois les Athéniens délivraient les leurs quand
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ils conduisaient, à la fin de leurs Panathénées, le vaisseau orné d'un éclatant tissu vers le temple de Minerve.
L'autre chapelle porte le titre de Notre- Dame de Consolation. Elle est située à une lieue de Collioure, dans un étroit valloi, entouré de collines agrestes, voilé mystérieusement par des arbres centenaires. Au bord d'une des sources qui arrosent cette fraîche oasis, on a placé cette inscription : Sahis injîrmorum. Si ce n'est pas cette eau qui mérite un titre si pompeux, on peut le donner à la chapelle, où les pauvres gens du pays , les veuves et les orphelins viennent avec confiance invoquer la Vierge , qui est le refuge des affligés.
D'autres points de vue charment encore les regards du voyageur qui traverse cette plaine de Perpignan : d'un côté , c'est la mer qui , de distance en distance , apparaît comme un lac dans les golfes qui enlacent ses flots d'azur; de l'autre , les montagnes avec leurs cimes dentelées , leurs pics aigus couronnés par une tour, vestige guerrier des anciens temps, ou par un phare, espoir des matelots. J'ai pen-
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(lant plusieius jouis de suite parcouru cette riche vallée, et chaque fois que j'y revenais, j'y trouvais une nouvelle beauté*.
Après avoir gravi une dernière colline qui s'élève au delà de Collioure , on voit se dérouler au loin les vagues de la Méditerranée, on touche à Port-Vendres : Portas Veneris , disent les géographes. Mais qu'importe cette dénomination mythologique ? Port-Vendres a maintenant bien autre chose à faire que de se souvenir de sa païenne origine.
Négligé pendant des siècles , puis signalé à l'attention de Louis XVI , qui y fit faire d'utiles travaux , puis oublié de nouveau , Port-Vendres , grâce aux représentations de quelques hommes intelligents, à l'intervention active du conseil général des Pyrénées-Orien-
' Un intelligent artiste, M. Laurens, de Montpellier, a, dans un très-joli album , retracé quelques-uns de ces sites Lien mieux que je ne puis le faire avec ma méchante plume, inhabile et rebelle. Voyez Souvenirs d'un voyage d'art dans Vile de Majorque, 1 vol. in-8, Paris, 1840.
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taies, et surtout à notre conquête algérienne, est en train aujourd'hui de devenir une station maritime considérable. Une commission déléguée par le ministère de la marine en a reconnu les avantages. Il est prouvé qu'en cas de guerre avec l'Angleterre , c'est de ce port que notre correspondance avec l'Algérie pourrait se faire avec le plus de sécurité. En une nuit, un bateau à vapeur se rendrait de là à Mahon. La nuit suivante, il gagnerait Oran, en échappant ainsi à la surveillance des croisières. De plus, les bâtiments de guerre français pourchassés par l'ennemi trouveraient à Port-Vendres un bon point de relâche et de radoub. D'après ces considérations, la Chambre s'est déterminée à continuer et à compléter dans cette rade les travaux indiqués déjà au siècle dernier par l'intelligent gouverneur de la province, M. le maréchal de Mailly, En 1837, une somme de un million six cent mille francs a été affectée à la construction d'une darse de deux cent soixante mètres de longueur et de cent quarante-huit de largeur, assez profonde pour recevoir des vaisseaux de ligne, de trois cales de carénage et de plusieurs magasins. Déjà Port-Vendres
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occupe une assez graiulo place dans les dispositions du ministère de la guerre et de la marine. Des bateaux h vapeur de la plus large dimension y viennent chercher des approvisionnements pour l'Algérie. Plus de trois mille mulets destinés à nos possessions africaines y ont été embarqués cette année. La petite ville , vivifiée par les bâtiments qui abordent sur ses quais, par les ouvriers réunis dans ses bassins, par ses espérances d'avenir, s'agrandit et prospère. Ses maisons s'étendent en cercle autour de la mer comme autour d'un domaine dont on ne veut plus abandonner la possession. Déjà, pour constater son importance , elle a son capitaine de port , son commissaire de marine, une garnison, un courrier et une diligence qui chaque matin part pour Perpignan et revient chaque soir. Deux ou trois cafés, indices certains des progrès du temps , appellent sous leurs lambris les équipages des navires , et le propriétaire de l'hôtel, qui a l'honneur de recevoir chez lui MM. les officiers , vient d'acheter un service complet d'argenterie , ce qui a failli faire périr de jalousie son ancien rival de Collloure.
Uu bateau à vapeur attendait dans ce port
M. de Salvandv et sa famille. Le minisire a voulu voir en détail le plan des travaux prescrits par la Chambre , examinant ce qui avait été fait , ce qui devait encore se faire , puis nous nous sommes embarqués sur le Météore par une belle journée de juillet, pour un de ces quatre bons ports dont parlait Doria*.
Johnson disait qu'il ne connaissait pas un plus grand plaisir que de se sentir emporté au galop de deux chevaux de poste, sur une route aplanie, dans une molle voiture, en lisant un roman de choix. Il en est un autre qui me semble préférable : c'est celui de s'en aller sur une onde paisible vers un but que l'on doit bientôt atteindre , en causant avec une société aimable, ou en s'abandonnant à l'écart aux molles séductions d'un insoucieux far niente , ou aux capricieuses rêveries dans lesquelles le murmure des flots, l'aspect d'un ciel sans nuage et d'un horizon lointain entraînent si naturellement l'esprit, à condition, bien entendu , qu'on n'ait point le mal de
* Junlo, Julio, Agosto y puerte Mahou
Los majores puertes dei Mediteiraneo son.
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mer ; car alors , adieu les douces émotions du voyage et la poésie de l'espace. Mais lorsque, dans un de ses moments de bonne humeur, le vieil Eole retient les vents orageux enchaînés dans son antre et ne laisse échapper dans les airs qu'une brise caressante, lorsque le navire glisse comme une flèche légère sur la vague aplanie, creusant sous sa quille un large sillon, qui le jour se dore aux rayons du soleil , qui la nuit reflète sur sa nappe ondulante les blanches clartés de la lune et le scintillement des étoiles, oh! le beau et magnifique spectacle !
Rassurez-vous, monsieur, je ne veux point essayer de vous faire une nouvelle description de la mer. Je n'ai point, pour entreprendre une pareille œuvre, les couleurs de l'arc-enciel dans mon écritoire et les teintes de Claude Lorrain au bout de ma plume. Que pourraisje vous dire de ces grandes scènes de la nature que vous n'ayez sans doute vous-même éprouvé plusieurs fois? De toutes les mers que je connais, nulle ne me paraît d'ailleurs plus difficile à dépeindre que la Méditerranée. Je me souviens de la mer Noire, avec ses côtes arides ; de la mer du Nord , avec ses hautes
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dunes de sable ; de la Baltique , avec ses rives plates , silencieuses ; de la mer impétueuse sur laquelle j'ai vogué vers l'Islande, et de celle qui nous a portés au Spitzberg. Leurs vagues sombres et profondes , leurs brumes sinistres, leurs rivages inanimés , et au delà des régions polaires toutes ces pointes de roc sans arbres et sans végétation, ces terres inhabitées, ces montagnes de glace qui se balancent sur les flots, ces jours perpétuels éclairés par un pâle soleil, toute cette muette, austère et effroyable nature ne donne à l'homme qu'une émotion, une émotion de douleur qui contracte les facultés de son âme , terrifie sa pensée , et, s'il ne s'élève à Dieu, l'écrase dans le sentiment de son néant. Mais aux bords de la Méditerranée, que d'images variées! que de vives et fécondes sensations! La Méditerranée, c'est le miroir de plusieurs mondes , la source vivifiante qui anime et féconde le génie de vingt nations différentes , le champ de bataille de tous les peuples, le point de jonction de toutes les races. En ses heures de tempêtes, c'est la terrible tristesse du Nord ; en ses heures de calme , la magique splendeur de l'Orient. Nous longeons les cotes d'Espagne , et , à
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chaque instant, nos regards sont surpris par le pittoresque point de vue d'une pyramide effilée et dentelée , d'une colline dont les pentes descendent jusque dans les flots, auxquels elles marient leur verdure, d'un village ombragé par des rameaux d'arbres et abrité par des chaînes de rocs.
Le lendemain matin nous voyons apparaître sur une vaste plaine, entourée d'une ceinture de montagnes, les maisons de Barcelonnette, le plateau que la redoutable forteresse de Mont-Jouich couvre de ses remparts, et les flèches gothiques des églises de Barcelone. Je n'ai passé que six heures dans cette ville. C'est assez pour en garder un souvenir ineffaçable; c'est trop peu pour oser en faire seulement l'esquisse. M. de Lesseps, prévenu de l'arrivée du ministre, vint le recevoir sur le quai, avec deux voitures attelées d une demi-douzaine de mules , dont la tête , le poitrail et les flancs disparaissaient sous un amas de panaches, de colliers à grelots, de houppes et
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de franges éclatantes. Grâce à la célérité de ces nobles carrosses espagnols et à la complaisance de l'homme distingué qui voulait bien nous servir de guide , nous avons pu voir dans un court espace de temps les principaux monuments de l'antique cité d'Àmilcar Barca , monter sur la terrasse de Mont-Jouich, parcourir les magnifiques rues dei Coude del Asalto et de la Union, visiter les églises de Santa Maria del Mar, de Santa Maria del Pino, et la cathédrale, et le palais de justice, l'une des plus charmantes constructions gothiques qu'il soit possible d'imaginer. Les bombes de Mont-Jouich ont épargné ces précieux édifices. Les désastres de la guerre civile n'ont atteint ni la délicate sculpture, ni le riche jubé de la cathédrale , ni les arcades élancées de Santa Maria del Mar, ni la double galerie du cloître de Montecin , ni cette myriade de figures fantastiques, et cette profusion d'ornements qui décorent le palais de justice. La pauvre ville mitraillée, dévastée, a du reste entièrement effacé les traces de son désastre. A voir ses quartiers aristocratiques, avec leurs élégants balcons et leurs rideaux fiottants, ses places et ses marchés où toutes
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les denrées abondent, ses quais où se presse une foule de négociants et de matelots , son port rempli de navires, on ne dirait pas que c'est là cette ville qui naguère était menacée d'une ruine complète. Mais c'est une de ces surprises que le voyageur éprouve souvent en Espagne. On se fait en général une fausse idée de ce pays. Si on se le représente d'après les récits des journaux, il doit être dépleuplé par la discorde , épuisé parla guerre, anéanti par tant de révolutions. Mais ily a là dans le sol, dans l'air, une action féconde qui répare tous les désastres, et dans celte forte race ibérienne une puissance de vitalité qui résiste à toutes les révolutions.
Nous continuons notre voyage en disant adieu à regret à cette ville , dont nous aurions voulu pouvoir longtemps encore observer le mouvement et contempler les œuvres d'art. Bientôt nous voyons les chaînes de montagnes gracieusement découpées qui avoisinent la plus grande des Baléares, les cimes du Puig de Torcella qui la domine , l'île sauvage de Draconera qui la précède , puis les tours rondes du château de Belver, et la romantique cité de Palma.
Du côté de la mer, cette cote, dont les teintes d'ocre tranchent fortement sur la couleur bleue des eaux, ne présente partout qu'une surface nue et stérile. Mais l'intérieur du pays abonde en fruits de toute espèce : l'olivier, le caroubier, le pin d'Alger, couvrent ses collines ; le myrte , le câprier , le romarin^ parent les terrains pierreux, le cotonnier s'épanouit dans les vallées humides ; la vigne étend de tous cotés ses légers rameaux , et l'oranger parfume tous les jardins. A l'entrée de cette île, qui a environ cinquante lieues de tour, est la ville de Palma, fondée par les Romains, envahie par. les Vandales en 426, puis, en 798, par les Maures qui deux fois en furent chassés , deux fois y revinrent et de là portèrent leurs armes dans la Catalogne. Jaime le Conquistador leur enleva enfin , en \ 229 , cette possession et la légua à son fils avec le comté de Roussillon et la seigneurie de Montpellier. Jaime est le héros des Majorquins. La tradition populaire
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a idéalisé ses combats et agrandi le cercle de ses œuvres. On lui attribue la plupart des constructions qui décorent renccinte de Palma. S'il ne les a pas toutes faites lui-même, il paraît que du moins il en avait commencé plusieurs; que, dans son zèle de réformateur, il s'efforçait d'effacer partout les traces des INIaures , et de bâtir sur les ruines de leurs mosquées des édifices religieux et militaires. Au bord des remparts qui entourent la ville s'élève la catliédrale, dont les tours légères se détachent sur les teintes de pourpre de l'horizon comme les lignes effilées d'un dessin bizantin sur un fond d'or, et dont la masse imposante plane au-dessus des flots comme un édifice que le coup de baguette d'une fée aurait fait sortir du sein de la mer. Jaime le Conquistador avait posé les bases de ce magnifique monument; les luttes déplorables de ses successeurs , les dissensions civiles ayant épuisé les ressources du pays, il fallut, pour continuer la religieuse fondation de Jaime , solliciter la piété des fidèles , recourir aux quêtes , aux aumônes , et , ce qui était plus productif, à la vanité humaine. On vendit aux nobles le droit de faire apposer leurs ar-
moiries aux murs de la royale église. Pour 1 000 livres majorquines ils avaient la douce satisfaction de voir leur blason appendu aux clefs de la voûte de la grande nef; pour 500 livres ils pouvaient encore le placer aux clefs de voûte des bas cotés. Grâce à cette ingénieuse spéculation, la cathédrale fut terminée, et il n'est pas un archéologue qui, en la visitant , ne rende grâce à la prétention aristocratique dont les orgueilleux tributs ont aidé à la structure de ces trois vastes nefs , de ces hauts piliers , de ces portes ciselées avec un goût exquis. Trois autres édifices remarquables attirent encore dans cette ville les regards de l'artiste : le Palacio real , construit , dit-on , par Jaime II , et occupé à présent par le capitaine général ; la Lonja (la Bourse) , que les habitants de Palma montrent aux étrangers avec une fierté mêlée de regrets , comme un monument de leur ancienne splendeur commerciale, et \ A yiuitamiento , dont les saillies supérieures sont, dit M. Laurens, travaillées avec une richesse digne des plus beaux palais de Florence.
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Nous sa/uons avec respect cette île dont l'histoire est si riche en souvenirs, et, un instant après, nous passons devant une autre île dont l'aspect réveillait en nous une douloureuse pensée. C'est ce roc sauvage de Cabrera , ce roc maudit sur lequel les Anglais ont imprimé dans une de leurs atrocités une tache ignominieuse , que ni les flots de la Méditerranée ni le cours des siècles ne pourraient effacer. C'est là , c'est sur ces monticules arides , pareils à de sombres tumulus , qu'après la capitulation de Baylen , dix-neuf mille hommes furent séparés du reste du monde, abandonnés au sein de la mer, sans vivres , sans munitions , sans secours. Leur arsenal se composait d'une hache et d'une scie qu'un sapeur du génie était parvenu à fabriquer avec une mauvaise lime et un cercle de tonneau. La plupart d'entre eux étaient nus ou ne portaient sur leur corps que de misérables vêtements. Pour toute nourriture , on ne leur accordait guère que des rations de
pain si exiguës, que la distribution s'en faisait avec une sorte de solennité religieuse, et que l'on en recueillait jusqu'aux moindres parcelles. Chaque semaine, un bateau devait leur apporter cet aliment; mais un coup de vent pouvait le retarder, l'arrêter peut-être dans sa marche, et l'on attendait son arrivée avec angoisse. Une fois , on l'attendit vainement pendant plus de quatre jours. Une discussion s'était élevée entre les autorités de Palma et les fournisseurs , et le général anglais , peu soucieux des tortures auxquelles était livrée la colonie de Cabrera , n'avait pas voulu laisser partir les rations hebdomadaires avant que ce grave différend fût apaisé.
Dans cette horrible situation , nos soldats essayaient de surmonter leur destinée par leur courage, et employaient pour tromper leurs souffrances un esprit d'invention qui eût fait honte à l'aventureux Robinson. A l'aide de cette hache , de cette scie que chaque homme louait tour à tour , les pauvres colons , divisés par quartiers, par compagnies, en étaient venus à se construire avec des rameaux de pins, de lentisques et des amas de joncs, de longues lignes de cabanes qui les protégaient
contre la pluie et le soleil. Les plus savants avaient même eu l'audacieuse idée de joindre à ces barraques le luxe opulent d'un jardin, où, à force de travail et de soins réitérés , ils jouissaient du plaisir de voir pousser hors de terre quelques méchants légumes.
Par une de ces douces réminiscences de la patrie , qui , dans une telle position , ressemblait à une amère ironie , le quartier le plus populeux de la tribu captive avait été décoré du nom de Palais royal. C'était le quartier le plus aristocratique de la colonie, son bazar, sa bourse , son académie. Des dragons auvergnats y étalaient un assortiment de cuillères et de fourchettes en buis patiemment ciselées dans la grotte qui leur servait de refuge ; d'autres soldats y apportaient des ouvrages en cheveux, en os, en coquillages , que les gens des équipages de la croisière anglaise , quelques habitants de Palma , quelques spéculateurs espagnols achetaient par commisération ou par calcul , dans l'espoir de les l'evendre avantageusement. Dans d'autres boutiques , le fantassin , transformé en marchand industrieux , débitait les objets de première nécessité qu'il avait réussi à se procurer par l'entremise de
quelques matelots. C'était du pain de munition , du tabac, du fd et des aiguilles, un peu d'eau-de-vie de contrebande , des cartes et des lambeaux de drap.
Près de là , les savants du lieu ouvraient des cours de philologie , commentaient , par Tunique secours de leur mémoire , les vers d'Homère et de Virgile , enseignaient les mathématiques ou le dessin en traçant avec une baguette , sur le sable, les lignes d'un triangle ou le classique profil de l'Apollon duBelvéder. Un cercle d'auditeurs attentifs assistait régulièrement à ces leçons, qui ne devaient recevoir ni les encouragements du grand maître de l'Université ni les récompenses de l'Institut. Mais , pour être vrais, nous devons dire qu'à quelques pas du cercle académique où ces beaux esprits étalaient les trésors de leur science ou de leur imagination , d'autres maîtres attiraient un bien plus grand nombre d'élèves , et c'étaient les maîtres d'escrime , de danse , ou mieux encore les habiles instituteurs qui démontraient le maniement de la savate et du bâton.
Pauvres infortunés prisonniers qui essayaient ainsi d'oublier leur misère, de s'ou-
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blier eux-mêmes, de chanter qiiaïul ils étaient en proie aux tourments de la faim , de rire quand le sentiment de leur horrible destin leur brisait le cœur! Pauvres gens si fermes et si résignés, ils succombaient pourtant après une vaine résistance à l'atroce régime auquel ils étaient condamnés , aux maladies engendrées par leurs privations, aux douleurs de la nostalgie. Lorsque pendant quatre jours ils attendirent le convoi qui devait leur arriver régulièrement chaque semaine , ils s'imaginèrent qu'on voulait les laisser mourir de faim. Un grand nombre d'entre eux tombèrent dans un morne désespoir, et plusieurs se tuèrent en adressant une dernière pensée d'amour à la France , en maudissant l'infâme lâcheté de leurs bourreaux. Lorsqu'enfin , par le traité de '1814, ces malheureux furent appelés à rentrer sur la terre natale , cette colonie guerrière , composée de tant de soldats jeunes et vigoureux , était réduite à trois mille hommes. Six ans de séjour dans l'île de Cabrera , sous l'administration anglaise, en avaient fait périr seize mille.
Laissons cette déplorable page d'histoire, îsous touchons à une autre histoire fîère et
glorieuse , qui a irrité l'arrogante ambition de l'Angleterre, mais qu'elle n'a pu rayer de nos annales.
Palma nous avait déjà rappelé un des épisodes de notre expédition africaine. C'est là que le 29 mai , notre flotte , chassée par un coup de vent des côtes d'Alger, vint se rallier pour se remettre en marche dix jours après et s'en aller planter le drapeau de France sur la citadelle des pirates. Cette retraite fut un grand événement. L'Angleterre en tressaillit de joie; le dey d'Alger, ému peut-être un instant de l'arrivée de tant de vaisseaux et de tant de soldats , se remit paisiblement à fumer son chibouk, persuadé que par la volonté d'Allah, les éléments combattaient contre nous comme autrefois contre Charles-Quint. Quant aux habitants de Majorque , si longtemps victimes du cruel voisinage des Etats barbaresques , ils avaient appris avec bonheur les préparatifs de notre expédition , ils accueillirent avec empressement notre flotte dans leur rade , convaincus qu'une telle armée ne faillirait point à sa mission. Entre les petites îles d'Iviça et de Formentera, autre épisode. C'est là que l'amiral Duperré rencontra Taher Pa-
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clia, envoyé par Mahmoud pour prévenir les suites de la redoutable collision provoquée par l'insolente et la folle obstination de Hussein- Dey. Si l'on eût écouté ses propositions, c'en était fait du magnifique exemple que nous devions donner au monde. Le dey nous faisait amende honorable. La France obtenait de nouvelles garanties contre les déprédations des pirates, mais l'Europe retombait sous le honteux vasselage dont nous l'avons affranchie.
vn.
Le 3 juillet au matin , nous arrivons en face de ces lieux dont le nom est si souvent répété dans nos livres , dans nos journaux , dont l'aspect a été si souvent décrit, que, sans être sorti des barrières de Paris, il semble qu'on les connaisse comme si on les avait vus. Voilà Sidi-Ferruch , d'où les Bédouins suivaient du regard le mouvement de nos vaisseaux , et la vaste baie de Torre-Chica, oii l'amiral conduisit ses escadres après les avoir majestueusement fait défiler sous les yeux de la population algérienne , et la plaine de Staoueli ^
ensanglantée par notre première bataille , illustrée par notre premier triomphe ; et plus loin, quelles sont ces teintes d'azur, ces blanches coupoles qui apparaissent à travers les brumes flottant à l'horizon ? Ce sont les cimes bleuâtres de l'Atlas et les minarets d'Alger.
Le bateau glisse rapidement au pied d'une colline , çà et là aride et déserte , çà et là parsemée d'arbres verts et égayée par de riantes habitations. Dans un court espace de temps , nous avons franchi la distance qui sépare le promontoire de Sidi-Ferruch de l'amirauté d'Alger. Le port est rempli de bâtiments de commerce et de bateaux à vapeur; les quais sont couverts d'une foule empressée. On a signalé depuis deux heures l'arrivée de M. de Salvandy. C'est la première fois qu'un ministre vient visiter la colonie algérienne , et toute la ville est en mouvement , les employés du gouvernement en grand uniforme, les bataillons d'infanterie , les chasseurs à cheval rangés sur la plage , les curieux à toutes les portes , les bateliers et les porte-faix , qui de ce débarquement espèrent une bonne journée, et les solliciteurs , qui déjà préparent leurs placets , et veulent voir à son passage celui
dont la pi'csencc dans leur cité seconde leurs projets , encourage leurs espérances. Une embarcation amène à notre bord le maréchal Bugeaud avec les princij)ales autorités d'Alger ; d'autres la suivent, pleines d'officiers et de fonctionnaires civils. C'est une de ces circonstances solennelles oii toute une population se montre sous son coté le plus brillant, c'est Alger en habits de fête. Tandis que les états-majors se pressent autour du ministre , que le maire lui adresse sa harangue officielle et le maréchal une de ses cordiales allocutions, tandis que les coups de canon se mêlent pour le saluer aux fanfares des clairons , je regarde dans un muet saisissement le spectacle qui m'entoure , tout ce monde de France conduit par la Providence sur une côte barbare, toute cette rade jadis si redoutée et maintenant si libre et si riante , tout ce repaire de brigands conquis par nos armes, et ces fabuleuses montagnes de l'Atlas explorées par nos soldats , mesurées par nos ingénieurs , et cette ville d'esclaves affranchie par nos lois. Que les chiffrcurs de budget , les économes de la matière additionnent tant qu'ils voudront ce que nous coûte l'Algérie ; il n'y a pas de millions
qui vaillent la grande et religieuse pensée qui sur ces lieux rehausse le cœurde la France, l'éclat d'un succès vainement tenté par les Portugais et les Espagnols, par les flottes de Charles- Quint, annoncé par les bombes deDuquesne, et légué à l'admiration de l'Europe, comme un sublime adieu , par le successeur d'une monarchie de quinze siècles. Oh ! pauvres navigateurs chrétiens d'autrefois , tendres et charitables Pères de la Merci , qui vous en alliez de province en province , quêtant des aumônes pour le rachat des captifs j vous qui avez succombé à cette tâche évangélique , noble et courageux Lucien Hérault'; vous qui avez connu les douleurs de l'esclavage , magnanime saint Vincent de Paule , et toi, honnête chevalier d'Aranda^, qui nous as si naï-
' Les Tictoiies de la Charité, ou la relation des voyages faits à Alger par le R. P. Lucien Hérault pour le rachat des Français esclaves, aux années 1 643 et 1 6-46, 1 vol. in-1 2. Paris 1646.
^ Relation de la captivité et liberté du sieur Emmanuel de Aranda, 1 vol. in-18. Bruxelles 1656. Petit livre rare et curieux avec le portrait de l'auteur orné de ce quatrain :
Ce n'est ici que ta peinture De l'auteur de cotte avanture, Qui le voit !e connaît des yeuN, Mais i(ni le lil le connaît niieuN.
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vcment conté ton fiincsto voyage, et toi dont les souffrances n'ont pu éteindre le génie, cher et charmant Cervantes ; et toi , joyeux Regnard , qui fus aussi la proie des corsaires algériens , que ne pouvez-vous revoir ces parages où l'on ne s'aventurait jamais sans crainte, ces cités impitoyables où vous avez langui dans Tatmosphère infecte d'un cachot , sous le poids de vos fers ou sous le fouet sanglant de vos gardiens ! Ces parages sont libres, ces cités sourient au marchand qui vient y faire son négoce , au voyageur qui veut les visiter.
La plus effrayante de toutes , la pépinière des forbans , la capitale de l'Algérie offre encore de loin la même forme, le même aspect qu'au temps où son nom seul répandait partout la terreur. C'est une large ligne de constructions qui s'étend le long de la mer , qui monte en se rétrécissant comme un triangle jusqu'au sommet de la colline , d'où elle plane sur les campagnes qui lui sont soumises , sur les flots, domaine des pirates.
On peut voir en Orient beaucoup de villes construites dans le genre de celle-ci : maisons carrées comme des dés , façades blanchies à la
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chaux, galeries à ternisse; mais je n'en connais pas une qui présente comme celle-ci une masse si imposante de constructions, si serrée et si compacte, qu'on la dirait taillée d'un seul bloc dans une carrière de marbre. Et lorsqu'on pénètre dans son enceinte , c'est bien le tableau le plus bizarre , le plus étrange qu'il soit possible d'imaginer. La civilisation européenne avec sa mobilité continue s'y mêle à l'impassible physionomie des races orientales , y porte de tous côtés ses habitudes élégantes, ses fantaisies capricieuses et ses formes grotesques. Le quartier qui s'étend de l'Amirauté à la porte Bab-Azoun est aussi français que le chef-lieu d'un de nos vieux départements. Rien n'y manque pour constater l'incessante activité de la France, avec son caractère entreprenant , ses tendances utiles et ses besoins vulgaires. De magnifiques hôtels s'élèvent sur les ruines des chétives maisons en plâtre qui jadisinondaientcequartier; de larges rues à arcades ont remplacé les ruelles tortueuses où naguère deux mulets n'auraient pu passer de front. Ici , la grue gémissante porte à un troisième étage les poutres d'un nouvel édifice ; là , le boyau et la pelle déblayent les
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avenues d'un carrefour. Ingénieurs et architectes , menuisiers et maçons partout sont à l'œuvre. Puis au milieu de ce labeur souvent très-habile, et quelquefois précipité , voici ce qui rappelle la vive empreinte de la population parisienne : restaurants à la carte et à prix fixe , cafés et divans , marchandes de modes et coiffeurs , et les omnibus , qui déjà séduisent les Arabes, et les diligences qui ont leur service régulier comme les messageries Lafitte , et les guinguettes de la barrière avec leurs enseignes symboliques. IMais au milieu de cette cité française , les regards sont frappés par une variété de costumes , de types, de figures , par un mélange de races dont nulle autre capitale ne peut donner l'idée. Près du juif aux vêtements sales , au visage inquiet , voici l'Arabe à l'œil étincelant , à la démarche majestueuse; près du pauvre manœuvre qui fléchit sous le poids de son fardeau , voici le jeune élève de Saint -Cyr, tout fier de sa fraîche épaulette et de ses éperons qu'il fait résonner sur le pavé; à côté de la femme maure qui glisse timidement le long des murs, le visage voilé par sa tunique , passe en sautillant la légère enfant des boulevards ,
qui serait bien désolée qu'on ne vît pas son joli chapeau et son écharpe brodée. Kabyles des montagnes , Maures et Biskaris , Espagnols et Maltais se croisent sans cesse dans les rues avec nos soldats et nos officiers. Des spahis partent au grand galop chargés de dépêches ; des pièces d'artillerie roident dans les rues, des troupeaux d'ânes et de mulets apportent au marché les provisions du jour ; le tambour bat , les postes prennent les armes , les généraux traversent la ville sur des chevaux écumants. On dirait un immense campement , refuge d'une quantité de diverses tribus , vivifié par toutes sortes d'industries , et retentissant de tous les bruits de la guerre. La vieille enceinte d'Alger n'est plus assez vaste pour contenir tant de monde , la population déborde hors de ses premières limites. Pour lui donner l'espace dont elle a besoin , il a fallu démolir les remparts de Bab-Azoun et les reporter en pleine campagne.
Quand on sort de cette zone si populeuse, si animée , et que l'on gravit les pentes escarpées de la colline algérienne , du coté de la Casbah , peu à peu on voit disparaître ces traces de la vie européenne, on entre dans
une région toute différente : c'est la ville arabe , la ville semblable à celles de Turquie et de Svrie , avec ses ruelles étroites , ses maisons basses et sombres , ses enfants deminus , ses femmes cachées dans leur solitude mystérieuse , et ses hommes accroupis indolemment à la porte d'un café ou dans l'échoppe d'un barbier. Si , le soir, on monte sur une de ces terrasses plates qui dominent chaque habitation, et qui ne sont séparées l'une de l'autre que par un léger mur, on peut voir ces mêmes hommes étendant leur natte sur leur couche de plâtre , et , le corps enveloppé dans les replis de leur burnous, s'endormant sous la magnifique tente de leur ciel étoile. C'est la cité d'Asmodée , que nul toit ne dérobe aux regards. A cette heure de repos , il y a dans l'aspect du vaste panorama d'Alger un charme solennel que nulle parole ne peut rendre. D'un côté , toute cette population plongée dans son sommeil , toutes ces terrasses qui se détachent dans l'ombre comme des masses de neige; de l'autre, la mer, aplanie comme un miroir , reflétant dans son sein la lueur vacillante du falot des navires, l'étincelle des étoiles scintillant comme des fusées ,
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et les molles et ondulantes clartés de la lune; plus loin , les montagnes dont les cimes vaporeuses se confondent avec l'azur du ciel; au bas -de la ville arabe , silencieuse et immobile , la ville européenne qui n'a pas encore fini sa journée , les familles groupées sur leurs riantes galeries, et la foule circulant sur la place Royale. C'est le moment où ceux qu'une ardente température, un travail obligé , ont retenu dès le matin dans leur demeure , aiment à venir se reposer en plein air de leur tâche et respirer la brise fraîche. Près de la rue Bab-Azoun , une musique arabe réunit autour de ses tambourins un cercle nombreux et enchante nos soldats. Le long de la balustrade qui borde cette place, le poëte au cœur enthousiaste s'en va poursuivre son rêve à côté du spéculateur à l'esprit soucieux qui combine un nouveau moyen de lucre. Devant l'hôtel de la Régence , une quantité d'officiers , de fonctionnaires , s'asseyent à des tables où la limonade gazeuse pétille entre les tasses de café brûlant et les sorbets glacés. Le nom de la France retentit à tout instant dans leurs entretiens ; car la France c'est leur pensée constante , leur re-^
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gret et leur espoir. Celui-ci qui en vient est accueilli avec empressement , écouté avec avidité. Celui qui y retourne emporte bien des vœux et des confidences dont on lui demandera un compte rigoureux à son retour. Il est une autre face d'Alger fort triste à dépeindre, et qu'on ne peut cependant éviter; je veux parler de cet amas de gens sans profession et souvent sans aveu, gens de sac et de corde qui, des parages de la jNIéditerranée, abordent beaucoup trop aisément sur les côtes algériennes. Quiconque se sent la conscience embarrassée , quiconque a eu , comme disaient nos vieilles comédies , quelque démêlé avec la justice, tourne ses regards vers Alger, et trouve là une occasion facile d'exercer une industrie. 11 en vient des îles Baléares , des rives de l'Espagne, des tribus arabes et des provinces de France. Le désir que l'on a d'augmenter la colonie européenne ouvre les portes de la ville à ces troupes de mécréants ; puis la police se fâche et en fait entrer un bon nombre dans ses prisons. INIais la police n'atteint pas une autre race d'individus non moins dangereuse, cette race de courtiers qui , sans avoir pour la plupart ni sou ni maille , entreprennent des spé-
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dilations gigantesques et jettent la perturbation dans le mouvement des affaires. Plusieurs écrivains l'ont déjà dit, et il faut le répéter, dans l'espoir de prévenir les dangers du mal en les signalant : la rareté des capitaux , les nécessités soudaines d'une ville envahie tout à coup par une population nouvelle, tant d'édifices à construire, tant de libres propriétés à occuper, ont enfanté à Alger un agiotage qui dépasse tout ce qui se peut voir de plus beau eu ce genre dans les ingénieux procédés des vieilles capitales de l'Europe. On spéculait autrefois à la Bourse d'Amsterdam sur des fleurs fabuleuses que nul jardinier n'avait vu poindre, que nul botaniste ne pouvait classer; on spécule ici sur des terrains qu'on ne peut enlever à leurs légitimes possesseurs , sur des champs dont on ignore les limites , quelquefois même sur un sol qui n'existe pas. Quel que soit l'objet de ces calculs insensés, les chances de succès n'en sont pas moins mathématiquement démontrées , et la spéculation n'en va pas moins son train. Les plus adroits y font fortune, les autres s'y ruinent, et tous donnent aux Arabes, qui nous observent en silence , un funeste spectacle. IXon , ce n'est pas
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ainsi que nous établirons notre domination morale en Algérie, que nous assurerons les progrès de notre colonie.
Mais , après avoir observé ce fatal état de choses, auquel le temps, les mesures du gouvernement, et, je l'espère, les bienfaits de la paix apporteront sans doute un remède bien désirable , il vous serait doux , monsieur, de voir les établissements qu'une pensée jeligieuse a fondés, qu'un dévouement charitable soutient , et qui honorent sur la terre musulmane la France chrétienne. Il en est trois, entre autres, qui m'ont vivement frappé par leur institution et leurs résultats, et où je vous demande la permission de vous conduire : c'est la colonie des Trappistes et les maisons des Orphelins.
Nous partons sur un bateau à vapeur commandé par un aimable capitaine de corvette. ]M. de Salvandy, avec la sollicitude qui le porte à étudier sous ses différents rapports l'état de }a colonisation algérienne, a lui-même ordonné
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cette excursion. Le nouveau prélat d'Alger, Mgr. Pavie, commence par là sa tournée épiscopale. Nous passons encore au pied de la côte qui s'étend jusqu'à la pointe de Sidi-Ferruch, au pied des jolies maisons de campagne et des cabanes de pêcheurs qui l'animent. Deux voitures attelées de quatre chevaux nous attendent sur la plage. Nous ne sommes plus qu'à deux lieues du couvent que nous allons visiter, et il semble que nous soyons en plein désert. Toute trace de culture , d'habitation a disparu; on ne voit plus qu'une terre sablonneuse d'une teinte jaunâtre, couverte de lentisques , de palmiers nains qui ne donnent aucun produit et rendent le défrichement du sol très-difficile. A la distance de trente-cinq degrés de latitude, cette nature aride, ces arbrisseaux rabougris me rappelaient la pâle et chétive végétation des montagnes de la Laponie . A peine sommes-nous en marche que nos chevaux s'épuisent à tirer notre voiture , dont les roues creusent dans le sable de profondes ornières. En vain les postillons crient , s'emportent; les pauvres bêtes, suant, soufflant comme l'attelage du coche, résistent au fouet et à l'éperon; pour les soulager, il faut que
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nous abandonnions les coussins élasti(juos où nous nous trouvions bercés comme des nababs, que nous nous résignions à poursuivre notre route à pied. Et comme on apprend, dit un de nos proverbes , toujours quelque cliose en vieillissant , j'ai appris sur le chemin de Staoueli que \ç?, sables brûlants ne sont point une métaphore ; ceux-ci brûlaient la semelle de nos souliers comme le minerai que les forgerons tirent de la fournaise ardente. Imaginez, monsieur, l'agréable surprise que l'on éprouve lorsque, après avoir cheminé pendant près de deux mortelles heures sur cet aride plateau, à traversées sombres broussailles, repaire des chacals, tout à coup on arrive en face d'un vaste établissement que l'on prendrait pour une des belles propriétés agricoles de Normandie : ici, une élégante maison qui porte sur sa façade le nom A'Iiutelde Staoueli, et sert d auberge aux voyageurs; là, le couvent large et élevé ; de tous côtés des champs laborieusement défrichés , des sillons où le blé ondoie , des pâturages où paissent de gras troupeaux, des allées d'arbres; et au milieu de l'enceinte occupée parles Trappistes, sous les fenêtres de leur cloître, un massif d'ar-
bustes verts dominé par un palmier. C'est un asile religieux, un oratoire poétique. Les arbrisseaux qui l'entourent voilent un autel , et ses branches de palmier s'étendent sur une statue de la Vierge, au pied de laquelle les Trappistes vont souvent prier à deux genoux, et que les Arabes eux-mêmes ont appris à regarder avec respect. Ce fut là que le supérieur, qui était venu à notre rencontre , nous conduisit en procession avec ses frères. De là nous nous rendîmes à l'église , oii l'évêque donna à la communauté sa bénédiction. C^était un beau et touchant spectacle que de voir sur cette terre d'Afrique ces austères apôtres de l'Evangile rangés le long de la nef, avec leur figure macérée par la pénitence et leurs lourds manteaux de laine ; le prélat de l'Algérie montant d'un pas majestueux les marches de l'autel , les assistants écoutant avec recueillement les psalmodies de l'hymne chrétienne, et des groupes de Maures , à la figure bronzée , debout à la porte du sanctuaire et contemplant en silence cet imposant tableau. Que de douces et grandes réflexions ont dû à cet aspect s'éveiller dans tous les esprits ! L'église des Trappistes a été bâtie sur la terre oii , il y a seize
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ans, nos soldats remportèrent leur première victoire algérienne. Les murs du chœur cachent sous leurs fondements les boulets de canon recueillis sur ce champ de bataille. Nos troupes s'éloignaient , et la mémorable plaine de Staoueli restait déserte. La religion a consacré le sol conquis par nos armes ; la croix, symbole de paix et de miséricorde , s'élève sur les sillons ensanglantés par les cruautés de la guerre, et une religieuse communauté donne l'exemple du travail , des douces vertus , des œuvres de charité aux lieux où l'on a vu des légions ennemies s'élancer avec fureur l'une contre l'autre. Après mille ans d'exil et de persécutions, le christianisme reparaît avec sa sublime sérénité et sa mission céleste dans ces régions barbares où la loi du glaive l'avait remplacé. Dix siècles de proscription n'ont point altéré son caractère auguste , et la cérémonie à laquelle nous assistons reporte notre cœur au temps de saint Augustin.
Je voudrais pouvoir, monsieur, vous dire les paroles que dans cette réunion , au sortir de l'église, Mgr. Pavie et M. de Salvandy ont adressées aux Trappistes réunis en cercle autour d'eux. L'un et l'autre étaient profondé-
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ment pénétrés de ces religieuses pensées qui élèvent l'âme et donnent à la parole humaine un accent solennel. Mais en essayant de répéter leurs discours, je craindrais de les altérer; et d'ailleurs pour savoir l'effet qu'ils ont produit , il faut les avoir entendus dans la circonstance qui les inspirait.
Après la cérémonie religieuse , les Trappistes ont voulu nous offrir une collation dans leur réfectoire, humble et modeste repas qui cependant était pour eux un repas de luxe. Vous connaissez le sévère régime auquel ils sont soumis. Ceux d'Afrique ont seulement de plus que leurs frères de France la permission de boire du vin ; la permission ! non , je me trompe, c'est un ordre qui leur a été donné par leur supérieur général pour soutenir leurs forces physiques sous ce rude climat d'Afrique. Plusieurs d'entre eux ne sont à Staoueli que depuis peu de temps et déjà les rigueurs de leur vie de cénobites ont amaigri leurs membres et fait fléchir leur corps. Cependant il y a dans la limpidité de leurs regards, sur les traits de leur visage une expression de paix et de satisfaction intérieure que pourrait envier plus d'un heureux du monde. L'un d'eux,
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tout jeune encore et remarquable par sa belle et intelligente figure, m'a parlé des jours qui avaient précédé son entrée dans le cloître. Né sous le beau ciel du Poitou, d'une famille aisée, il s'était à la fin de ses études jeté successivement dans plusieurs carrières , il avait livré son esprit à divers rêves d'ambition. Le désir d'accroître sa fortune l'avait d'abord conduit au commerce ; le désir de s'instruire l'avait entraîné dans de lointains vovas^es. Mais rien n'apaisait l'inquiète agitation de sa pensée , le trouble de son cœur, jusqu'à ce qu'enfin , fatigué de chercher inutilement dans le capricieux essor de son existence le calme auquel il aspirait , il prit la résolution d'abdiquer tous ses projets trompeurs, toutes ses espérances décevantes , et de demander à Dieu ce qu'il avait en vain demandé au monde. Il y a trois ans qu'il est entré au cloître , et il n'a pas regretté un seul instant la sainte décision qui l'y a conduit. (( C'est ici, me disait-il avec une douce onction, que j'ai trouvé le repos de l'âme et le contentement. Tenez, ajouta-t-il en me montrant sa pauvre couchette, composée d'une paillasse, d'une couverture en laine au-dessus de laquelle un Christ
étend les bras ; jamais je n'ai si paisiblement dormi que sur ce lit, qui vous paraîtrait peutêtre bien dur. » Puis en montrant les rayons de la bibliothèque du couvent: u Je n'ai connu, me disait-il encore, les vraies joies de l'étude que dans cette enceinte , dotée par la piété des fidèles de quelques bons livres, m
Quand on voit ce que les Trappistes ont fait à Staoueli depuis qu'ils y sont établis , on comprend qu'indépendamment de l'espoir religieux qui les anime, ils doivent trouver une sorte de satisfaction matérielle dans le progrès de leur œuvre. Une généreuse pensée leur a fait entreprendre une tâche qui, aux yeux de beaucoup de gens , semblait à peu près impossible, et l'ardeur de la foi les a soutenus dans les difficultés de toute sorte qu'ils ont eues à surmonter.
Au mois d'août 1 843, les Trappistes vinrent prendre possession du terrain qui leur avait été concédé dans cette aride plaine de Staoueli. Une messe fut célébrée en plein air près de l'emplacement où depuis ils ont construit leur église; des tentes furent dressées sur le sable pour abriter le supérieur et les religieux. M. le maréchal Bugeaud leur donna avec une affec-
tueuse bonté une compagnie de soldats de discipline et sept sapeurs pour les aider dans leurs premiers travaux, mit à leur disposition des chevaux de transport, des charrettes, des instruments aratoires. Huit mois après, le sol de Staoueli avait été transformé comme par magie. Les laborieux cénobites , aidés par les soldats qui leur étaient adjoints et par un certain nombre d'ouvriers salariés, avaient enlevé sur un immense espace les palmiers nains, si difficiles à arracher. Soixante hectares avaient été mis en culture , vingt-trois hectares convertis en prairies, quarante-cinq ensemencés en céréales. On avait fait un jardin de six hectares , planté mille deux cents mûriers, trois cents peupliers d'Italie, trois cents arbres d'agrément, sept cents arbres fruitiers. On avait construit les murs du couvent. Les religieux exploitaient eux-mêmes une carrière de pierres, cuisaient leur chaux et travaillaient à fabriquer leurs tuiles.
L'année 1844, qui, au printemps, s'annonçait sous de si heureux auspices, fut une année de déceptions et de malheurs. La récolte manqua. Les mauvais temps engendrèrent dans la colonie naissante des maladies
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mortelles. Dans l'espace de trois mois, sept religieux succombèrent à la fièvre ou à ia dyssenterie. La pauvre communauté, qui avait épuisé toutes ses ressources à se procurer les choses de première nécessité et à payer ses ouvriers , se trouvait dans un désolant embarras. Pour pouvoir continuer ses travaux et attendre les produits d'un temps meilleur, il fallait qu'elle eût recours à l'emprunt, à un emprunt de trente mille francs. Les bons religieux ont eu la complaisance de me communiquer le registre où ils relatent jour par jour l'histoire de leur établissement. J'ai lu dans cette naïve chronique le récit du voyage que deux d'entre eux firent en France dans le but de se procurer cette énorme somme de trente mille francs, et les obstacles qu'ils eurent à vaincre pour en obtenir d'abord un tiers. C'est une noble et touchante narration. Tout le livre, du reste, est écrit avec un admirable sentiment de piété et une tendre expansion. On n'y trouve pas une plainte, pas le moindre grief, mais le nom de ceux qui se sont occupés de la communauté y est cité avec une vive reconnaissance J'y ai lu à plusieurs pages celui de Mgr. Dupuch, qui défendit avec zèle les intérêts de la colonie ;
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celui de M. le duc d'Aumale et de M. K; duc de Montpensier; celui de M. le maréchal Bugeaud , qui a tant contribué au soutien de cet établissement; celui de M. de Corcelles, qui a usé de toute son influence pour venir en aide à ces pauvres ermites.
Maintenant les religieux de Staoueli sont sortis de leur crise financière. Cette année, ils ont pu vendre des grains récoltés dans leurs champs , des bestiaux élevés dans leurs pâturages. Ils espèrent parvenir à payer peu à peu leurs dettes, et acquérir les moyens nécessaires pour fonder en Afrique d'autres maisons. La visite de M. de Salvandy leur sera utile. Dès son arrivée à Paris il leur a adressé une nombreuse collection de livres , et l'intérêt qu'ils lui ont inspiré ne s'arrêtera pas là.
La communauté se compose à présent de soixante-trois religieux , dont dix sont revêtus du caractère sacerdotal. Tous doivent travailler à la terre au moins six heures par jour. Quelques-uns s'occupent de divers travaux , et il en est un qui a su tirer parti du stérile palmier nain : il en fait de charmants chapelets. L'œuvre des Trappistes ne restera sans doute point concentrée dans la plaine de
Staoueli. Il faut que l'exemple de leur travail intelligent , de leur patience fructueuse se propage de coté et d'autre , qu'ils forment de nouveaux établissements , et soient sur divers points les instituteurs pratiques des Arabes et des chrétiens. En moins de trois ans ils ont montré de quel secours ils pourraient être à nos possessions africaines. Pour moi , je n'ai pas vu en Algérie une plus belle colonie que celle de ces humbles religieux, à qui il n'avait été donné qu'un très-mauvais terrain , et qui n'apportaient avec eux pour le défricher , ni crédit à la Banque ni capitaux.
En retournant vers Alger , nous nous arrêtons dans une maison d'orphelins fondée par les Jésuites. Nulle part un tel établissement n'était plus nécessaire ; nulle part il ne peut exciter un plus vif intérêt. Ici la guerre, et ce qui est pire encore que la guerre , les rigueurs du climat, les maladies qu'il propage, déciment, ravagent la population. Combien de pauvres ouvriers ont quitté leur terre natale
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avec Tespoir de trouver en Algérie un emploi avantageux de leur industrie et n'y ont trouvé qu'une mort précoce. Leurs enfants sont là sans secours , sans fortune , éloignés des lieux où ils pourraient attirer les regards, émouvoir la pitié d'un ami de leur famille , d'un parent. Dans ce terrible état d'abandon, l'inépuisable charité chrétienne vient à eux , leur tend les bras, les recueille dans son sein, remplace leur père qui n'est plus et leur mère indigente.
Quand nous arrivâmes près de cette sainte institution , une centaine de ces jeunes disciples de la religion étaient rangés sur notre passage avec leur modeste uniforme : pantalon bleu, veste bleue, et cette riante physionomie de l'enfance qui échappe , par son léger essor ou par son ignorance , aux premières douleure de la vie , aux craintes de l'avenir.
L'éducation qu'on leur donne est tout entière dirigée vers un but d'utilité pratique. On essaye d'en faire des ouvriers, des agriculteurs qui pourront plus tard servir la colonie d'où ils sont sortis et où ils doivent rentrer. Dans les salles d'étude on leur enseigne l'écriture, le calcul et quelques métiers. Autour
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de leur habitation il y a un terrain d'environ cent hectares qu'on leur apprend à cultiver. L'établissement est à la fois , comme on le voit, une école primaire et une sorte de fermemodèle. Le gouvernement en a compris les précieux avantages et contribue à ses dépenses. Il lui alloue pour chaque élève une somme de vingt et un francs cinquante centimes par mois. Malheureusement le chiffre total de cette allocation est encore trop restreint et la maison des orphelins trop petite. Il faudrait l'élargir, lui donner les moyens de recevoir un plus grand nombre de ces pauvres enfants qui languissent dans la misère , qui , s'ils étaient placés sous l'heureuse influence d'un appui paternel et d'une sage direction, payeraient quelque jour au centuple les soins qu'on leur aurait donnés.
Près d'Alger , au-dessus d'un des coteaux qui dominent les remparts de la ville , les frais jardins et les délicieuses villas mauresques de Mustapha, il y a une autre institution du même genre destinée aux filles. Elle a été fondée sous l'actif patronage de Mgr. Dupuch par quelques dames d Alger, en tête desquelles on aime à citer madame la maréchale Bugeaud,
et répouscdii lieutenantgeneraldela provinco, madame de lîar. En inscrivant ici leur nom, je crains de gêner leur modestie; y ajouter une épithète louangeuse, ce serait l'offenser. D'aimée en année, l'œuvre des pieuses fondatrices s'agrandit. En 1839 elles avaient recueilli dans une maison de la Casbah une dizaine d'orphelines. Bientôt il fallut transporter l'école naissante dans un local plus vaste , puis dans un autre plus vaste encore. Maintenant elle occupe l'ancien consulat de Danemark, et cette habitation, si spacieuse qu'elle soit, avec ses différents corps de logis, ses salons, ses galeries transformées en dortoirs et en ateliers, est trop étroite pour la quantité d'élèves que l'on voudrait y faire entrer. Grâce au zèle intelligent et dévoué de M. le colonel Marengo, qui lui-même avait voulu diriger tous les travaux de construction, l'hôtel du consulat avait été disposé de façon qu'on pût y installer environ deux cents jeunes filles. Mais après une fatale saison de mortalité, on en reçut plus de trois cents, qui sont là maintenant dans un espace si resserré que beaucoup d'entre elles tombent malades et dépérissent.
C'est pourtant une chose admirable à voir que les précautions hygiéniques dont on les entoure, et l'active et tendre sollicitude qui veille sûr elle. L'établissement est confié à des religieuses de la congrégation de Saint-Vincent de Paule, à ces saintes femmes que l'on trouve partout où il y a une mission généreuse à accomplir, une misère à soulager. Dix-neuf sœurs sont chargées de l'enseignement et du service journalier de la maison; douze d'entre elles reçoivent de l'Etat un modique traitement qu'elles abandonnent à la communauté ; d'autres, non contentes de lui consacrer leur labeur, leur instruction, lui apportent encore les revenus de leur patrimoine. La maison a besoin pour subsister des tributs de la charité et du produit des travaux qu'une ingénieuse conception y a organisés.
Les religieuses ont trouvé le moyen de faire servir à ses dépenses les leçons qu'elles donnent à leurs écolières. Elles ont établi dans l'enceinte de leur habitation une filature de soie, des ateliers de couture, de blanchissage; elles élèvent des bestiaux ; elles cultivent ellesmêmes leur jardin; elles essayent enfin par tous les moyens possibles de former autour
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d'elles une pépinière déjeunes femmes sages, laborieuses, intelligentes, qui puissent au besoin trouver une ressource dans leur travail , diriger un ménage, et plus tard répandre les mêmes principes de piété et de patience dans le cœur de leurs enfants. Déjà l'hospice des orphelines d'Alger s'est acquis dans le pays un heureux renom, et plusd'unbrave artisan, plus d'un honnête agriculteur est venu là demander à la supérieure une vertueuse compagne. J'ai peur, monsieur, que cette rapide esquisse ne vous donne qu'une idée bien incomplète de ces vénérables établissements. Pour les apprécier, il faut avoir observé l'ordre qui y règne, le dévouement infatigable qui les soutient, les résultats qu'ils ont dc'jà produits et ceux, qu'ils préparent. Quiconque les aura vus s'associera de cœur à leur généreuse institution , et fera des vœux ardents pour qu'ils trouvent dans l'appui du gouvernement, dans le concours des âmes charitables de plus grands moyens de développement. Ce sont là les conquêtes de la religion , nobles et précieuses conquêtes que la bénédiction de Dieu féconde et dont les fruits impérissables enrichiront les générations futures.