LETTRE DEUXIEME
SOMBIAIBE.
Alger. — Tenez. — Le Dahra. — Bou-Maza. — Orléansville. — Cherchell.
Les jours s'écoulent vite à Alger, comme dans toutes les villes où il y a un très-grand mouvement. Le passé et le présent appellent ici à la fois l'attention. Les œuvres de l'industrie indigène et le travail de la population européenne surprennent sans cesse les regards par quelques contrastes inattendus. Après avoir lu les anciennes descriptions de la capitale des pirates , on veut voir ce qu'elle est devenue dans ses diverses phases historiques , et surtout la transformation qu'elle a subie depuis notre conquête. Pour reconnaître tous ces changements , on ne peut se borner à les observer dans l'intérieur de la ville ; il faut franchir sa large enceinte , voir du côté de
la pointe Pescade et du côté de Mustapha cette population qui déborde dans la campagne, ces belles grandes routes qui s'étendent sur des collines où l'on n'apercevait autrefois qu'un étroit sentier, ces voitures qui circulent librement dans ces mêmes lieux où naguère on ne pouvait s'aventurer sans une forte escorte, et cette i^illeggiatura africaine entourée de haies d'aloès et de nopals , ombragée par le vert feuillage du figuier, de l'oranger, et embellie par le luxe de la vie parisienne. Chaque matin nous nous proposions quelque nouvelle excursion que l'ardente chaleur de juillet pouvait rendre parfois pénible , mais oii nous pouvions du moins parfaitement nous moquer de cette méchante pluie qui désole dans ses parties de campagne le bourgeois parisien.
Le soir, nous nous réunissions, dans le palais du gouvernement, à la famille de M. le maréchal Bugeaud. C'était l'un des moments les plus intéressants de notre journée. Vous qui avez bien voulu, monsieur, encourager la sincérité de sentiment qui sera peut-être l'unique qualité de cette modeste narration , permettez-moi de m'abandonner à ce même sentiment de conscience lovale et désintéressée,
LETTRES SUR L'ALGÉUIF. 6«J
en vous parlant d'un homme dont les actes ont été tant de fois amèrement critiqués, et souvent dénaturés par une presse partiale et hostile. De même qu'un éloquent écrivain à qui nous devons un remarquable livre sur l'Algérie \ je puis dire que je ne suis point dans la dépendance de M. le maréchal lîugeaud, je n'ai nulle faveur à solliciter de lui, nul grade civil ou militaire à lui demander. Mais je l'ai vu pendant plusieurs semaines dans des circonstances où le cœur et l'esprit se montrent tels qu'ils sont. Je l'ai vu dans des fêtes de famille, où sa nature expansive se dilatait avec bonheur, dans des réunions intimes , où il aimait à raconter les expériences qu'il avait faites, à parler de ses projets, où il nous entretenait tour à tour avec une égale ardeur et une verve intarissable, de ses plans de bataille et de ses améliorations agricoles. Je l'ai vu dans des excursions assez fatigantes, debout dès le matin , plus alerte que nous autres jeunes gens, stimulant chacun par son activité, observant à la fois le long de sa route, avec un coup d'œil d'une rare perspi-
• Les Français en Algérie, \ vol. in-8, Tours, 1845.
70 LETTRES SUR L'ALGÉRTF.
cacité , toute trace de culture , tous les détails d'un établissement militaire, et charmant ceux qui l'entouraient par ses diverses qualités , tantôt simple et naïf comme un enfant, tantôt racontant avec une rare éloquence quelquesunes de nos grandes actions militaires, ou nous égayant par ses saillies humoristiques. Voilà, monsieur, ce qui m'a attaché à sa personne, ce qui a joint en moi un sentiment d'affection à la reconnaissance que je lui devais pour son accueil hospitalier. Et lorsque j'ai interrogé les personnes qui, depuis plusieurs années, l'ont suivi pas à pas dans l'exercice de son pouvoir, j'ai su que l'armée dont il était le chef avait en lui une confiance sans bornes; qu'il était vénéré de ses officiers et chéri de ses soldats. Comme me le disait, il y a quelques jours, un homme éminent qui a eu la haute main sur les affaires de l'Algérie , c'est un vrai capitaine de l'Empire, qui unit au courage, à l'intrépide résolution des généraux de cette époque, un bon sens pratique et un jugement admirable. Je ne sache pas que, depuis notre conquête, personne ait été plus dévoué à la cause algérienne que le maréchal Bugeaud, et je ne pense pas que dans les cir-
constances actuelles aucun autre puisse lui être plus utile.
Une des difficultés de la situation actuelle est la lutte provoquée en Algérie par les prétentions sans doute légitimes , mais, ce nous semble , prématurées et exagérées de la population civile. L'éclatant succès de nos premières batailles , la merveilleuse invasion de 1830 , cette ville si redoutée conquise en quelques jours , cette immense étendue de côtes envahies par nos armes , ont ébloui les regards et trompé les esprits. Une victoire si rapide a fait croire à un triomphe complet , et il y a longtemps que cette illusion existe en France. Avant même que nos canons eussent été braqués sur les remparts d'Alger, on s'imaginait que rien n'était plus aisé que de subjuguer et d'asservir les États barbaresques. Je lis dans un recueil de pièces historiques j imprimé vers le milieu du xvii" siècle , un curieux rapport au roi sur l'entreprise d'Alger'. L'auteur anonyme de cette dissertation, après avoir énuméré les forces militaires qui
' Recueil Insloriqiié Je diverses pièces du temps, 2 vol, in-18. Cologne, 165^.
gardent la ville : neuf mille hommes, tout au plus, dont la moitié serait forcée de rester dans l'intérieur des remparts et ne pourrait s'opposer à notre débarquement , déclare qu'avec treize galères de France, cinq du pape , cinq de Malte , deux de Savoie , et quelques autres encore , nous nous emparerons sans peine de la capitale de la régence , et qu'une fois installés là, nous n'auroijs qu'à nous montrer pour soumettre Bougie, Bone, Constantine. Puis, la conquête faite, il en énumère avec une pleine satisfaction les avantages. ((Premièrement, dit-il, parce que le pays est très-bon , très-riche et très-peuplé ; le revenu duquel en vaudrait le triple entre nos mains qu'entre les mains des Turcs , attendu que la plupart des terres qui sont grandement fertiles demeurent infructueuses par la malice des corsaires turcs.
(( Secondement j'oserai dire et assurer avec vérité que le roy pourra entretenir dans ladite coste vingt-cinq galères et douze galbons , par le seul droit qu'il peut imposer sur la sortie des bleds desdits pays , parce que ledit bled en toute saison ne vaut jamais qu'un escu la charge du droit de sortie , il se trouvera que
LtTTUKS SUR L'aI.GÊRIE. 73
ceux qui la voudront acheter y gagneront encore plus de cin([uante pour cent
(( Les Araljcs tiennent pour certain ([u'il y a grande quantité de mines d'or et d'argent dans leurs montagnes qui joignent les costes du désert de Libye,
(c Vous rendrez par cette conquête la chrestienté exempte des courses et pillages de ces barbares, qui, par les prises qu'ils font sur nous, ont rendu les villes d'Alger et Tliunis les plus riches du monde. »
Beaucoup de gens me paraissent fort disposés à admettre cette facile espérance de soumission, tandis que d'autres jettent au seul nom d'Alger un cri de désespoir, et déclarent que la France se fatigue et s'épuise inutilement sur cette arène immense de l'Afrique dans une opiniâtreté fatale, en vue d'une possession impossible. La vérité, selon nous, n'est ni à l'un ni à l'autre de ces points extrêmes : elle est entre les deux.
Ceux qui regardent l'Algérie comme une région domptée, comme une espèce de table rase dégagée de tout obstacle, oii il ne s'agit que de transplanter nos lois, nos institutions, de construire nos villages et d'aligner nos
lil LETTUES SUR L'ALGÉhlE.
villes, en laissant seulement çà et là quelques piquets de soldats pour tenir les Arabes en respect ou pour parader sur les places publiques , ceux-là oublient trop promptement que naguère encore tout le Dabra était en feu; que l'impétueux Abd-el-Rader s'avançait comme un ouragan jusqu'aux portes d'Alger, que dans ces moments de crise, les plus belles institutions municipales auraient bien pu , avec toute leur sagesse , succomber au danger qui menaçait notre colonie , si elle n'avait été vaillamment soutenue par la force militaire , par cet affreux rcgiDie du sabre. Ils oublient ce que l'bistoire nous montre à cbaque page depuis des siècles , à savoir que , quelles que soient la puissance matérielle et la supériorité morale d'un peuple, ce n'est pas en quelques combats qu'il subjugue une race fîère, courageuse , passionnée pour son indépendance comme la race arabe. Il est un fait si avéré que j'ose à peine le citer encore, c'est que les Arabes , vaincus par nos armes , effrayés par nos victoires, ne sont point subjugués, et que quiconque se fierait à leur soumission apparente courrait grand risque d'être douloureusement déçu. Pour les uns, cette soumission
LETTRES SUR L'aLCÊRIE. 75
n'est que l'effel triine prudence cauteleuse ([ui attend pour rentrer en campagne de meilleures circonstances ; pour d'autres, la résignation temporaire d'un fatalisme qui doit avoir son joui- d<' triomphe. (( Qu'est-il résulté, s'écrie 1 auteur d'im des livres les plus instructifs qui aient été publiés sur l'Algérie ' , M. le colonel Walsin-Esterliazy , qu'est-il résulté de nos grands uîots et de nos divers systèmes? La haine de l'étranger, indépendamment de la haine religieuse, est-elle, après neuf ans d'occupation, moins forte, moins vivace au sein de ces populations ? Notre longanimité ou notre faiblesse, comme on voudra l'appeler, nous a-t-elle fait pardonner notre titre de chrétiens et nos timides prétentions à la conquête ? Le spectacle de nos turpitudes Industrielles a-t-il amené à nous beaucoup d'indigènes ? La fusion dans la création de nos corps mélangés a-t-elle fait naître des sympathies ou des animosités ? Ces corps ont -ils été sérieusement autre chose qu'un piédestal pour quelques ambitions heureuses ? ))
' De la Domination titraue dans l'ancienne régence d' Ali(ei'..
7(ï LETTRES SUR L'ALGÉRIE.
Mais pourquoi invoquer le témoignage d'un de nos officiers à l'appui de notre démonstration ? Les Arabes eux-mêmes avouent qu'ils ne se plient à notre autorité que selon la force des circonstances. M. le maréchal Bugeaud interrogeait un jour un chef de tribu sur les dispositions des gens de sa communauté : (( Veux.-tu , lui répondit celui-ci , que je te dise ce qui te serait agréable , ou seulement la vérité. — Dis-moi la vérité? — Eh bien, vois-tu , l'Arabe est dans ce moment comme un ane qui étend le cou , et regarde au fond d'un puits. L'orifice est étroit, l'eau basse. Si elle montait, il boirait volontiers; si elle ne monte pas, vouloir y atteindre est dangereux. Quand lu remportes une victoire , c'est l'eau qui monte; le reste, tu le comprends.))
Quand Mohammed-Ben-Abdallah fut traduit devant le conseil de guerre d'Alger , on lui demanda pourquoi les tribus qui avaient secondé l'entreprise de Bou-Maza s'étaient montrées si hostiles à la France. « Qu'avaientelles , lui dit-on, à reprocher aux Français? Des vols, des exactions, des injustices? — Rien de tout cela, répondit-il. Les Arabes vous détestent parce que vous n'avez pas la
LETTUES Sun I/aLCÉIUE. 77
mi'iiic religion qu'eux, parce que vous ctes (les étrangers, que vous venez vous emparer de leur pays aujourcriuii , et que demain vous leur demanderez leurs vierges et leurs enfants. Ils disaient à nos frères : Guidez-nous, recommençons la guerre. Chaque jour qui s'écoule consolide les chrétiens : finissons-en tout de suite. »
En attendant que ces continuelles velléités de révolte soient non pas anéanties, ce qui ne peut être le résultat de quelques années, mais suffisamment comprimées, en attendant que les Arabes s'habituent à ne plus se lever à la voix du premier d'entre eux à qui il plaît de se faire une légende de saint et d'arborer au milieu des tribus son étendard de marabout , nous regardons le gouvernement militaire comme une nécessité inévitable pour l'Algérie, comme le seul qui puisse maintenir l'ordre par son unité et inspirer par sa force une crainte salutaire à nos ennemis.
Quant à ceux qui , de chaque difficulté actuelle, se font un écueil infranchissable, et de chaque chiffre inscrit au budget des dépenses un fantôme terrible , il me semble aisé de leur répondre encore , l'histoire à la main.
78 LETTRES SUR L'ALGÉKIE.
que la tâche que nous avons entreprise en Afrique n'est point de celles qui aboutissent en si peu de temps de la lutte au triomphe ; que dans les œuvres de cette nature les fruits de l'avenir mûrissent difficilement sur les germes du présent, et que les progrès que nous avbns déjà faits nous sont un sûr garant de ceux que nous sommes en voie de faire et en droit d'espérer. Pour moi, monsieur, ce qui m'étonne dans le mouvement de notre colonie africaine, ce n'est pas qu'il soit encore si entravé , si coûteux à la France , et parfois si inquiété; c'est qu'après tant de fautes commises en tout genre, tant d'erreurs auxquelles nous avons été entraînés par notre ignorance ou par notre présomption, nous en soyons venus à obtenir dans l'espace de quinze années un succès que personne ne peut nier ; c'est qu'on ait posé au milieu des agitations d'une guerre presque continuelle la base de tant d'établissements civils et religieux, qu'on ait assuré sur tant de points la sécurité publique et préparé tant d'œuvres fécondes et durables. Rappelons-nous par quels lents efforts, par quels combats perpétuels, les sociétés que nous comptons au nombre des sociétés les plus
LETTRES suit l'aLGÉRIE, lO
civilisées sont parvenues à se consolider sur le sol dont elles s'emparaient et à s'y développer. Rappelons-nous par (juelles })hases orageuses les colonies les plus florissantes ont passé avant d'atteindre à un état prospère. Je ne parle pas des colonies espagnoles, portugaises et américaines, (jui n'avaient à combattre que des peuplades sauvages qu'une arquebuse terrifiait, et qui , à la détonation d'un coup de canon , se jetaient la face contre terre, croyant voir des êtres surhumains qui disposaient de la foudre. Les Arabes ne sont pas des sauvages, et il y a assez longtemps qu'ils sont aux prises avec l'Europe pour ne plus s'étonner du bruit de ses armes. Une bataille leur livra l'Espagne, et il fallut huit cents ans pour les en chasser. Un pays voisin du notre nous offre un remarquable exemple des diverses vicissitudes que peut éprouver une colonie placée cependant dans les conditions de fortune les plus favorables. En 1602, les Hollandais fondent leur établissement de Java. Ce n'était d'abord qu'un simple établissement de commerce qui ne possédait dans l ile lointaine que les terrains occupés par ses magasins, et s'enrichissait chaque année par de faciles échanges,
80 LETTRES SUR L'ALGÉHIE.
Plus tard , la Société devint , par un legs impérial, maîtresse du pays, et de cette possession souveraine naissent ses calamités. En 1 673 , ses bénéfices nets s'élevaient en une seule année à près de cent millions de francs; dans l'espace d'un demi-siècle les dépenses qu'elle fut obligée de faire pour l'entretien d'une armée et les appointements de ses fonctionnaires absorbèrent ses revenus , entamèrent ses capitaux. En 1791 elle était obérée de dettes. Son passif s'élevait à la somme de deux cent trente-huit millions. Des commissaires furent envoyés sur les lieux pour examiner l'état exact de ses affaires. Plusieurs gouverneurs essayèrent successivement plusieurs systèmes d'administration et de culture. Toutes ces tentatives, au lieu de remédier au mal, l'aggravèrent encore. En 1811, les Anglais s'emparent de l'île de Java , et la rendent trois ans après à la Hollande, avec un nouveau mode d'exploitation plus fatal que les précédents. Bientôt la colonie se trouva dans un tel état de décadence et de découragement, qu'il fut plus d'une fois question de l'abandonner. Un homme éclairé par une idée lumineuse , soutenu par une volonté persévé-
LLÏTIIFS SUK l'aI.GÉRIE. 81
raule, \c général Yaritlcr-iJoosch , l'arraclia en I 8IK) à un désastre imminent ; une nouvelle organisation la sauva d'une chute irrémédiable. Après une crise de plus d'un demi-siècle, des luttes de tout genre, des années de catastrophes et de désespoir, on a vu cette colonie se raviver et prospérer comme par enchantement. Elle a payé ses dettes et recommencé le cours régulier de ses bénéfices. Onéreuse pendant si longtemps à la mère patrie, elle est aujourd'hui sa plus riche , sa plus précieuse ressource.
Ne soyons donc pas si surpris de n'avoir pu faire en quinze ans , au nfilieu de diverses tribus courageuses, intrépides, enflammées par un fanatisme ardent , ce que le peuple hollandais, ce peuple si remarquable par la prudence et la fermeté de son caractère, n'a pu faire dans l'espace de deux siècles au sein d'une population indolente et inerte. N'ayons donc pas l'air si malheureux d'avoir à ajouter aux annales de la France la gloire d'une magnifique mission providentielle , mission d'ordre et de paix , dans des contrées qui jadis s'enrichissaient par le pillage et s'honoraient de leurs cruautés; mission de civilisation parmi
82 LETTRES §UR L'ALGÉUIE.
des peuplades douées d'une vive intelligence , qu'il suffit d'éclairer et de guider; mission religieuse sur un sol que notre religion a arrosé du sang de nos martyrs. Si de la hauteur de ces idées morales nous redescendons au point de vue des idées positives, ne nous désolons pas de posséder en pleine Méditerranée, à deux journées de distance de Marseille, entre les forteresses anglaises de Malte et de Gibraltar, dans le voisinage de l'Espagne et de l'Italie, deux cent cinquante lieues de terrain , où nous pouvons créer une nouvelle France, faire naître les produits qui manquent à notre pays , déverser les œuvres de notre industrie , le surcroît de notre population, et correspondre par nos navires avec le monde entier.
Voyez pourtant , monsieur , oii conduit le mauvais exemple ! Je m'étais proposé de ne point toucher à ces questions administratives de l'Algérie , et voilà que j'y vais tout droit, entraîné par le torrent d'articles de journaux,
(le biochures et de livres qui grossit cha([ue jour. Pardonnez-moi cette incartade. Je me hâte de (juitter cette bruyante arène où Ton me traiterait comme un intrus , n'ayant nul caractère officiel qui m'autorise à y défendre ni les prétentions des colons, ni les plans du système militaire , ni \es opinions de tel ou tel habile économiste , et je rentre dans mon humble rôle de narrateur.
Le gouverneur général occupe à Alger une de ces belles maisons mauresques dont vous connaissez la charmante structure. Rien de plus élégant, rien de mieux approprié à la nature du climat africain que ces édifices fermés extérieurement à la chaleur du jour , aux rumeurs de la foule , éclairés seulement par le haut. Rien de plus gracieux que ces galeries circulaires soutenues par des colonnes en marbre torse, ouvertes sur une cour pavée en porcelaine, décorées d'arabesques et dominées par une terrasse où le soir on respire, sous' un ciel étoile, les parfums des fleurs et les brises de la mer. Nous qui traitons encore les Arabes de barbares, nous avons montré que nous étions de vrais barbares en élevant à coté de ces riantes et délicieuses retraites
su LETTRES SUR l'aLGÊRIE.
nos grosses maisons de Paris , avec leurs trois ou quatre étages que rien ne garantit de l'ardeur de la température , et que le soleil chauffe comme des fournaises. Bien plus , nous avons porté la barbarie jusqu'à démolir quelques-uns de ces petits chefs-d'œuvre de l'architecture orientale , pour les remplacer par des hôtels qui ressemblent à d'immenses casernes. Mais le rez-de-chaussée de ces nouvelles constructions est occupé par un coiffeur ou une marchande de modes , le premier étage par un café et des billards, le second et le troisième par une demi-douzaine d'ateliers. Le tout se loue fort cher, et le propriétaire qui retire à la fin de l'année quinze ou vingt pour cent de son capital , s'applaudit de son heureuse idée , et, en contemplant cette vaste étuve qu'il appelle sa maison , parle comme un philosophe des progrès de la civilisation. Des fêtes de famille animaient chaque jour le gracieux palais de M. le maréchal Bugeaud. Un cercle d'hommes distingués y entretenait une conversation variée et instructive. Depuis que nous sommes en possession de l'Afrique , il s'est formé là une école de fonctionnaires civils et de jeunes officiers qui ont pris à tâche
LEITKES SUR L'aLGÉRIE. 85
d'étudier sérieusement , sous ses différents points de vue , la race arabe , de pénétrer dans la pratique de ses mœurs , de ses institutions , après avoir d'abord appris sa langue. Une partie de ces hommes remplissent dans les villes de province des fonctions de chefs de bureau des affaires arabes, et servent d'intermédiaire entre les commandants militaires et les cheiks de tribus. D'autres sont , en certaines circonstances, chargés de diverses missions administratives ou scientifiques. L'emploi qu'ils occupent, les voyages qu'ils ont entrepris , les observations qu'ils ont faites , ont déjà porté leurs fruits. Grâce à cette école , il s'est formé une littérature africaine qui ne repose plus sur de vagues notions , qui est entrée dans le domaine de l'histoire, de la géographie, de l'archéologie, et nous a donné sur plusieurs points des faits positifs et intéressants. Nous n'avions, il y a vingt ans, sur les diverses parties de l'Afrique septentrionale que des renseignements trèsincomplets, sinon erronés. Les Pères de la Merci nous avaient seulement décrit , dans leurs naïves relations , les lieux où ils allaient exercer leur pieuse charité, Tunis, Alger et
quelques villes du Maroc. Nulle idée de succès mondain ne portait ces tendres et courageux apôtres de l'Evangile à écrire un livre de voyage. Ils ne songeaient qu'à raconter simplement la mission qu'ils avaient remplie pour l'instruction de leurs frères et l'édification des fidèles. Shaw , en pénétrant plus avant et en essayant de tracer un tableau plus étendu , n'avait fait qu'effleurer plusieurs points et en avait laissé plusieurs autres dans une ombre obscure. Quant à Léon l'Africain que j'aurais dû, pour suivre l'ordre chronologique, placer en tête de cette série d'écrivains, vous savez, monsieur, que son livre n'est qu'un compendium sans développement. Je ne parle pas des rapports de quelques envoyés anglais ou français , et de quelques récits de voyages tels que celui de MM. Peysonel et Desfontaines, qui n'ont suivi que les grandes routes de l'Afrique et n'ont parlé que des choses les moins ignorées. Mais quelles notions avions-nous sur les tribus dispersées dans rint('rieur du pays , dans les chaînes de l'Atlas , et sur cette immense région désignée sous le nom de Sahara ? N'était-ce pas pour nous une terra iiicoguitd , un autre Océan pareil à celui qui.
LLTTRES sui; i.'algêrie. 87
dans les cartes du moyeii-àge , avant les merveilleuses découvertes de (Christophe Colomb , n'était uiarqué ([ue par une maiu noire, la main du diable?
M. Carette nous a montré ce Sahara tel qu'il est, avec ses vertes oasis, ses tribus agricoles et industrieuses , ses caravanes régulières de marchands et de pèlerins'. M. le colonel Daumas nous a décrit la circonscription, la physionomie, le mouvement des différents villages et des différentes villes qui parsèment cet immense espace que nous étions accoutumés à nous représenter comme une région inculte, inhabitée et inhabitable-. Le même officier nous a expliqué dans tous ses détails l'organisation hiérarchique de la tribu arabe'\ M. le capitaine Neveu a profité de son séjour dans la province de Constantine pour étudier et décrire l'origine et les tendances des corporations religieuses musulmanes , qui exercent une grande influence sur l'esprit de leurs sec-
' Recherches sur la géographie et le commerce fie l'Algérie méridionale, 1 vol. in-4. t^aris, iSii.
" Le Sahara algérien, 1 vol. in-S. Paris, 184b.
^ Exposé de fétat actuel de la société arabe, du gouvernement et delà législation qui la régit, 1 vol. iu-8. Alger, 1843.
88 LETTRiiS SUR L'ALGÉRIE.
tateurs, qui ont été les premiers mobiles de diverses révoltes, et qui en susciteront d'autres si l'on n'y prend garde. M. le capitaine Richard, chef des affaires arabes à Orléansville, vient de nous raconter la dramatique insurrection du Dahra, dont il a suivi de point en point toutes les péripéties\ Je dois citer encore plusieurs notices importantes de M. Berbrugger, le savant bibliothécaire d'Alger, et plusieurs ouvrages qui sans avoir im caractère de spécialité aussi marqué que ceux dont je viens de donner l'indication , dessinent nettement diverses nuances de la nation arabe et de notre position en Algérie. Tel est entre autres celui de M. le lieutenant général Létang , qui , en servant noblement son pays de son épée , a voulu le servir de sa plume '\ Toutes ces œuvres sont encore un des fruits de notre conquête que nous sommes fiers de joindre aux richesses intellectuelles de l'Europe. Déjà l'Angleterre s'est émue de ces découvertes scientifiques; la presse d'Edimbourg les a signalées
' Études sur l'insurrec/iori du Dahra. 1 vol. in-8. Alger, 18-i6.
* Des moyens d'assurer la domination française en Algérie. 2 vol. in-8. Paris, 1840.
i.LTTRi;s SLii i.'Af.r.tr.ii-. 89
avec une surprise louangeuse', et les docteurs crAlleniagne. ravis d'une si bonne fortune, travaillent patiemment à cribler de notes ces nouveaux textes. ?
Que de moments heureux j'ai passés à entendre ces explorateurs d'un monde inconnu parler avec cette simplicité inhérente au vrai savoir de tout ce qu'ils avaient appris dans leurs longues conversations avec les Arabes, ou de tout ce qu'ils avaient vu de leurs propres yeux !
Si Peau d'Ane m'était conté, J"v prendrais un plaisir extrême.
Et l'immortel conte de Peau cV Ane, que les souvenirs de l'enfance protègent contre la froide raison de 1 âge mïir, est-il plus séduisant que cette histoire d'un des rois du Sahara, du roi de Tougourt, qui habite un palais où l'on n'arrive qu'en franchissant sept portes gardées par des nègres , qui ne se montre au peuple que sur un cheval couvert d'une selle d'or, portant des anneaux d'or à ses oreilles, et des
' Les tribus du Sahara, trad. dans la Revue britannique. Novembre, 184o.
bracelets d'oraux pieds? Est-il plus étrange que le tableau de la vie vagabonde des Touaregs, qui ne vivent que d'un combat perpétuel, éperviers de la caravane, vautours du désert ' ?
M. de Salvandy avait dans ces bommes instruits des guides excellents pour l'éclairer sur les diverses questions qu'il étudiait avec ardeur, et le diriger dans les excursions qu'il se faisait un noble devoir d'entreprendre. Une de ces excursions l'a conduit sous les frais berceaux de Blida et dans les plaines fécondes de Médéah. J'ai le regret de ne pouvoir rien vous dire de ce voyage poétique , et vous y perdez plusieurs plirases qui , par le fait même d'une description naturelle, auraient pu ressembler à celle dont l'accent harmonieux attendrissait madame de Staël jusqu'aux larmes : les orangers de Grenade et les citronniers des rois maures. Tandis que M. "le ministre se mettait
• Le Sahara algérien, par M. le colonel Daumas, p. 323.
LETÏKES SUK l'aLGÉHIE. 91
en route avec sa famille, escorté d'une troupe d'agiles cavaliers caracolant sur des chevaux superbes, moi, qui me suis tant extasié sur les charmes du climat d'Afrique, j'étais terrassé par ce climat ingrat, j'étais retenu dans mon lit par une crise fiévreuse.
Ah ! monsieur, si jamais vous allez à Alger, que le ciel vous garde d'être pris par la fièvre dans un des fours, c'est-à-dire dans une des chambres d'un des hôtels de la Grande Place, au milieu d'une nuée de moustiques, au milieu du vacarme qui retentit à votre porte, sur l'escalier, sous vos fenêtres : tourbillon d'insectes insatiables, rumeurs de la rue, gens à pied et à cheval, omnibus et cabriolets, fifres et tambours; on dirait que tous les kobolds du Nord et tous les djins de l'Orient se sont réunis pour écarter le sommeil de vos yeux, et accompagner avec leur affreuse musique l'implacable Mahra, qui vous brise les membres. Que si vous vous imaginez qu'on va vous plaindre, c'est une grosse erreur. Le médecin ([ue vous envoyez chercher vous tate le pouls pour n'en pas perdre l'habitude , puis vous dit en souriant de l'air du monde le plus agréable : Une fièvre intermittente! Ce n'est rien. Buvez
91 LETTRES SUR L'ALGÉRIK.
si vous avez soif, mangez si vous avez faim , et levez- vous dès que vous pourrez. ^ oilà. Puis il se met à parler des feuilletons de l'ÂJibar et des pièces que l'on doit jouer sur le nouveau théâtre. L'ami qui vient vous voir tire de sa poche une boîte de pilules de quinine , et vous prie gracieusement d'y puiser sans façon, en en prenant lui-même quelquesunes pour vous donner le bon exemple. La quinine est ici un des aliments de la vie journalière, et je dois rendre justice à son efficacité. Elle chasse assez lestement la fièvre; seulement, quand on s'est guéri de la maladie, il faut se guérir du remède. On n'a plus de frisson , il est vrai ; mais la quinine vous enflamme les entrailles , vous trouble la vue , et dérange tellement le système auriculaire, qu'il semble qu'on ait trente-six mille sonnettes dans les oreilles. La plupart de ceux qui ont passé quelques années en Algérie ont pourtant subi bien des fois les tortures d'un mal qui anéantit les forces, et celles d'un remède souvent pire que le mal. Pour ne pas succomber à de telles souffrances, il faut être doté d'un robuste tempérament , et ceux qui y résistent en ressentent longtemps les effets.
Grâce à un régime énergique , un vrai récime de soldat, la fièvre a bien voulu me quitter au moment où M. de Salvandy, de retour de son voyage à Médéah , se préparait à faire celui d'Orléansville. J'ai pu m'embarquer avec lui , avec le marécbal et plusieurs officiers , pour qui cette excursion était à la fois une intéressante occasion d'étude et une promenade d'agrément. Le thermomètre ne marquait à midi que quarante degrés Réaumur. Qu'est-ce que quarante degrés pour des hommes qui font profession d'aspirer un air embrasé et de vivre fraternellement avec le simoun ? Du matin au soir le Panama nous a conduits dans le port de Tenez. Les autorités de la ville n'avaient pas été prévenues de l'arrivée de tant de hauts fonctionnaires. Mais à la vue du Panama , en un clin d'œil tout le monde fut en mouvement ; des centaines d'habitants étaient accourus sur la plage , devinant la visite qu'ils allaient recevoir. Sur la crête de la colline oii s'élèvent les blanches
maisons de Tenez, sur les ruines des anciennes constructions romaines , éparses çà et là , des groupes nombreux assistaient avec une respectueuse curiosité au débarquement des passagers de la frégate. C'était un beau et pittoresque spectacle , un de ces spectacles qui frappent les regards du peintre et éveillent dans l'esprit de l'observateur de graves réflexions. Cette jeune cité construite sur les débris des anciens temps, cette foule animée debout sur des ruines , c'était une des vives images du passé et du présent , d'une époque anéantie et d'une ère nouvelle , pleine de force et d'avenir.
Tenez est une des créations de M. le maréchal Bugeaud , une de ses œuvres favorites d'occupation militaire. A une demi-lieue de là est une autre ville du même nom , l'ancienne colonie romaine désignée sous le nom de Cartenna colonia Augusti. Jadis capitale d'un petit royaume , elle opposa une mâle résistance aux armes de Barberousse, fut vaincue et pillée. Depuis notre occupation , la peuplade indigène qui 1 habite s'est humblement soumise à notre autorité. On lui a laissé ses lois , ses mosquées , ses imans et ses cadis , et
LETTRES SUR L'ALGÉUIE. 9')
on y a organisé une espèce de garde nationale indigène qui porte le sabre et le fusil , s'aligne à la française et paraît assez zélée dans son service.
Par son éloignement de la plage , cette ville ne pouvait être qu'un des jalons de nos plans de stratégie , un point de défense contre les tribus du Dahra, mais un point insuffisant. Elle est d'ailleurs construite sur un emplacement malsain. Il y a longtemps que les Arabes répètent en parlant d'elle cette épigramme d'un de leurs poètes : « Tenez est bâtie dans la pourriture. Son sol est infect, son eau est du sang, son air du poison. Certes, Ilamet-ben- Usapli ne voudrait pas y demeurer. » La nouvelle ville, située au bord même de la cote, est destinée à relier la vallée du Cbélif à la mer, Orléansville à Alger, à être notre port de commerce et notre port militaire sur cette partie de la côte. M. le maréchal l'appelle avec orgueil son ejifant de trois ans , enfant herculéen, qui a déjà" étouffé les vipères de la guerre dans son berceau, et qui pourra quelque jour porter la peau du lion. En 1844, on ne comptait dans cette bourgade naissante que quatre cent huit Français ; il y en a maintenant onze cent
quarante , plus cent quatorze Anglo-Maltais , huit cents Espagnols et Portugais, deux cent trente Italiens , quarante Allemands , quatrevingt-dix Suisses , dix-sept Belges , en tout deux mille quatre cent trente et un habitants. Des édifices imposants décorent déjà la jeune cité. Des rues s'étendent de côté et d'autre, inachevées encore , mais tracées avec art , bordées de trottoirs et de maisons habilement construites. Des enclos de verdure , des jardins remplis de frais arbustes , s'étendent sur un sol qui naguère n'était qu'une plage de sable sèche et aride. Il va sans dire que le pinceau du peintre et le rabot du menuisier ont déjà été employés là à représenter les insignes de l'industrie. Jadis c'était l'église qui formait le premier noyau d'une communauté. Autour du clocher, les bûcherons équarrissaient les poutres de chêne et de sapin , les paysans élevaient leurs rustiques habitations. Le prêtre était le guide et le soutien de cette population d'ouvriers , et l'église leur refuge , leur espoir. jMaintenant on se réunit autour de la boutique et du café. Les pièces de calicot de Mulhouse, les foulards de Lyon , attirent à chaque pas les regards dans les différents
quartiei*s de Tenez ; à chaque pas on aperçoit des enseignes de cafés et de cabarets copiées sur celles de Paris : cafo des J'aricULs, café d' Apollon. Les plus chétifs sont ceux qui prennent le titre le plus pompeux , et un jardin dont le propriétaire a la prétention de lutter contre Tardeur de la température et de falariquer des glaces , porte le nom de Jardin de Tivoli.
A l'une des extrémités de la ville est un réservoir magnifique qui toute Tannée alimente les habitants d'une eau salubre; à l'autre, un bâtiment non moins nécessaire, hélas! que le réservoir, un hôpital , 1 un des plus beaux , il est vrai , que j'aie jamais vus. Ses fenêtres s'ouvrent d'un côté sur la mer, de l'autre sur les collines du Dahra. Ses salles sont larges , parfaitement aérées, entretenues avec un soin exemplaire, sa pharmacie est pourvue de tous les médicaments nécessaires ; et il en faut une bonne quantité , car cette maison de malades ne désemplit guère. Lorsque nous l'avons visitée , de deux cent cinquante lits qu'elle renferme, deux cent dix étaient occupés par de pauvres soldats couverts de blessures ou épuisés par la fièvre, qui levaient vers nous des regards languissants, essayaient de sourire au
ministre qui s'approchait d'eux avec bonté, au maréchal qui leur adressait quelques paroles d'encouragement, et se demandaient peutêtre, en nous voyant passer, quand ils reverraient cette France aimée d'oii nous venions et où nous allions retourner bientôt. Ah! c'est là ce qui fait mal dans l'éclat de notre nouveau royaume ; c'est là l'ombre sinistre de notre gloire , le ver rongeur des fruits de notre conquête. Lorsqu'on interroge sur le sort de nos soldats les officiers qui ont passé quelques années en Afrique et pris part à quelques expéditions, on entend des récits qui font frémir. Ici, la guerre, si cruelle, si acharnée qu'elle soit, n'est pas le plus redoutable des fléaux : c'est l'action des éléments , qui semblent conjurés avec les Arabes et déciment plus de bataillons que la lance des Bédouins ou le Jlissa des K-abyles -, c'est la fatale influence d'un climat qui aux rigueurs des tropiques unit celles des régions boréales. Dans plusieurs campagnes , des soldats , en traversant les chaînes de l'Atlas, ont eu les pieds gelés, et en rentrant dans la plaine ont senti le feu de la fièvre courir dans leurs veines. Dans le cours d'une même expédition, des hommes sont
LETIRLS SLH l.'AUiÉlllE. *)9
morts de froid sur cette terre d'Afrique; et quelques semaines aj)rès, d'autres, chose affreuse h dire! d'autres, frappés d'un coup de soleil, se bridaient la cervelle devant leurs camarades. D'utiles précautions ont déjà été prises pour prévenir ou diminuer de tels périls. Des mesures d'hygiène, dictées par l'expérience , ont été enseignées aux colons, prescrites dans les casernes , mises en pratique dans les campements. A-t-on fait dans un but si désirable tout ce qu'il était possible de faire? Franchement, je n'ose le croire. Je n'entends rien aux exigences du service militaire, et cours risque de paraître bien présomptueux en abordant cette question. Mais n'v a-t-il donc aucun moyen d'alléger le fardeau de nos troupes quand elles entreprennent des marches que la nature du terrain rend déjà si pénibles? et s'il faut que chaque soldat porte lui-même ses vivres pour plusieurs jours, ne pourrait-on au moins lui donner un costume mieux approprié au climat , qui est son plus dangereux ennemi ? Pense-t-on que sa force consiste dans son vêtement européen , comme celle de Samson dans sa chevelure? et n'y a-t-il personne qui songe à le déUvrer de cette re-
dingote serrée sur les flancs, boutonnée jusqu'au menton, et surtout de ce képi, qui est bien la plus absurde coiffure qu'on ait pu introduire en Afrique, car elle ne garantit la tête ni du vent , ni de la pluie , ni du froid , ni de la chaleur? J'ai vu les régiments turcs faire une très-triste figure avec leurs pantalons à sous-pieds , leurs buffleteries , leurs shakos européens ; et les régiments de Méhémet-Ali parader fort lestement sur la place du Caire, avec leurs pantalons à larges plis , leurs vestes en toile et leurs tarbouch. Ne pourrions-nous prendre une utile leçon en un lieu et en l'autre ?
Permettez-moi, monsieur, de ne point chercher de transition pour passer d'une réflexion matérielle à une réflexion d'un ordre plus élevé, à une idée religieuse. J'ai regretté de ne pas voir près de ces soldats condamnés à tant de souffrances, au sein de ces hôpitaux où ils languissent dans les regrets du passé et les tristes prévisions de l'avenir, les médecins de l'âme, non moins désirables que ceux du corps, les prêtres, dont les tendres exhortations relèvent le courage abattu et consolent les cœurs affligés. La révolution de Juillet a,
LETTHI'S SL'H I/aLGÉIUI'. 10'
dans une de ses brusques réactions, supprimé les aumôniers d(î vaisseaux et de régiments. C'est une de ses erreurs. Qui de nous, voguant loin du sol natal, loin de tout port et de tout refuge, sous un ciel brumeux, sur une mer orageuse, ne s'est rappelé ces magnifiques pages où M. de Chateaubriand décrit la prière du soir à bord d'un bâtiment? Qui de nous n'a été plus d'une fois dans sa vie témoin de l'heureuse influence que les aumôniers exerçaient dans les villes de garnison, dans les casernes? J'en sais un qui, pendant dix ans, a plus que toutes les règles de discipline militaire contribué à maintenir le bon ordre dans un régiment de dragons \ Il était l'ami, le soutien de ses soldats; le confident de leurs joies et de leurs douleurs. C'était à lui qu'ils apportaient le fruit de leurs économies, les quelques écus qu'une pauvre mère leur avait elissés dans la main en leur disant adieu. Il administrait leur petit trésor avec une indulgente bonté; leur en remettait une partie en apprenant leurs besoins, et en les engageant paternellement à ne pas en faire un mauvais
' M. Foblant, premier vicaire de Sainl-Médard .
usage. Si l'un d'eux commettait une faute, c'était le prêtre qui lui faisait sentir par de douces remontrances le tort qu'il avait eu , et l'encourageait par ses exhortations à subir patiemment la punition qu'il avait méritée. Si un autre tombait malade, c'était le prêtre qui venait s'asseoir comme un frère à son chevet , qui, jusqu'au dernier moment, le soutenait dans ses douleurs , recevait ses derniers vœux, et se chargeait encore de consoler ses parents. Le prêtre remplaçait près du mourant la famille absente, et rassurait la tendresse d'une mère alarmée. Tandis que l'officier cherchait à faire du jeune conscrit soumis à ses ordres un bon serviteur de l'Etat, le prêtre s'appliquait à en faire un homme fidèle aux meilleures affections, au sentiment de morale , aux devoirs du chrétien. Quand celui que j'ai connu fut enlevé à son régiment, son départ affligea tous ceux qui avaient vécu si longtemps avec lui , et lui-même, dans les charitables fonctions qu'il remplit à présent à Paris, ne parle qu'avec un profond regret de ses soldats, qu'il appelait ses enfants.
Nulle part la présence du prêtre ne serait plus utile qu'au milieu de nos troupes d'Afri-
LETTKtS Sril L'ALGÉRIE. lOli
que; car nulle part nos soldats ne sont astreints à une existence si pénible, soumis à tant de tristesses , exposes à tant de catastrophes. La présence même des prêtres nous serait utile au point de vue politique pour corriger l'opinion des Arabes, qui, dans leurs ardentes croyances, s'étonnent de voir parmi nous si peu de cérémonies religieuses, et nous reprochent de n'avoir pas de religion. N'oublions pas d'ailleurs que , partout oii les prêtres se sont trouvés sur une terre neuve qui méritait de fixer leur attention, ils ont su employer au profit de la science et des lettres les loisirs que leur laissait leur travail évangélique. Les meilleurs renseignements que nous ayons encore sur les contrées les plus lointaines, les plus inexplorées du globe nous viennent des missionnaires. En 1830, un aumônier, M. Dopigez , accompagnait notre expédition : un vicaire général d'Alger, M. Suchet, a visité les diverses parties de notre conquête, et nous devons à ces deux prêtres quelques-unes des pages les plus intéressantes qui aient été écrites siu' 1 Algérie.
Je dois rendre cette justice à M. le maréchal Bugeaud qu il a constamment protégé en Al-
lO'l LETTRES SUR L'aLGÉIUE.
gërie les œuvres de la religion. J'ai déjà dit le secours qu'il avait prêté aux Trappistes de Staoueli , et chaque fois que les prêtres sont venus réclamer ses bons offices , ils n'ont eu qu'à se louer de sa bienveillance à les entendre , de son empressement à les servir. Dans le cours de son voyage , M, de Salvandy a visité aussi avec une vive sympathie nos divers établissements religieux , et il en est plusieurs qui ont déjà éprouvé les heureux effets de l'intérêt qu'ils lui avaient inspiré.
N'êtes-vous pas las , monsieur , de me voir abandonner à chaque instant la droite ligne de mon itinéraire pour courir de sentier en sentier , de digression en digression ? Mais à moins d'être un de ces lecteurs féroces qui n'acceptent que des récits d'une précision mathématique , il faut bien que vous vous résigniez à me faire quelques concessions. Oii seraient les joies du voyage si l'on n'avait la liberté de s'arrêter çà et là , selon les lieux et les occasions , tantôt à l'attrait d'un souvenir, tantôt à celui d'une nouvelle pensée ? Il est temps cependant que je revienne à notre marche dans les montagnes , et j'y reviens.
LETIRES SUR L'ALGÊRIE. lO;
Nous avons quitté Tenez dans une bonne et large voiture dont M. le maréchal et M. de Salvandy occupaient , avec deux officiers , l'intérieur , et dont M. le général lussouf et moi nous occupions le siège. J'avais là un aimable et intéressant compagnon de voyage qui , avec un énorme chapeau de paille orné de tresses en laine rouge , bravait en riant l'ardeur du soleil , et dont la gaieté inaltérable et les récits épiques m'ont fait passer d'heureux jours. Tout le monde connaît rétonnante histoire de cet officier intrépide, ses amours romanesques avec la fille du bey de Tunis , ses tentatives d'évasion aventureuses , sa condamnation , sa grâce obtenue par une victoire incroyable , puis sa fuite audaoieuse , et les actes de courage par lesquels il a gagné ses grades dans notre armée , et , pour couronner le tout , son baptême catholique et son mariage dans l'église de la Madeleine. Dans son livre sur l'Afrique , M. le
10(j LhTTRES SUR L'aLGLRIE.
prince Puckler IMuskau a raconté tous les incltlents et les vicissitudes de cette destinée si dramatique. Nos romanciers n'ont encore rien inventé de plus étra)ige. On dirait un des merveilleux romans de chevalerie du moyen âge , ou un des contes orientaux du cycle d'Antar. Cet homme , dont les premiers hochets furent des yatagans et les premiers jeux des combats , qui , dès son enfance , n'obéissait qu'à la fougue de ses passions , et qui un jour apportait, comme une galante offrande à sa maîtresse , la langue et les oreilles d'un Grec insolent qui avait mal parlé d'elle, cet homme est aujourd'hui un excellent officier et un excellent époux. L'action de la civilisation, du service militaire, du christianisme, les liens de famille et de cité française ont maîtrisé, assoupli son caractère impétueux. Il n'a conservé de sa nature première qu'une ardeur de pensée qui éclate dans le rayon scintillant de ses grands yeux noirs, dans l'expression de sa mâle physionomie , dans sa vive parole , et«qui le fait sourire à la perspective d'une expédition périlleuse, d'une bataille sanglante.
La présence d'un tel personnage ajoutait pour moi un singulier charme au plaisir que
LETTRES Sun I.'ALGÉRTE. J()7
j'éprouvais à voir les sites pittoresques qui entourent notre petite ville de Tenez.
Cleux qui connaissent les cantons les plus renonnnes de la Suisse peuvent seuls se faire une idée de la magnifique beauté d'une partie du chemin qui rejoint à présent le littoral de Tenez à Orléansville, de ce passage des roches taillé dans le flanc d'une montagne escarpée, serpentant au-dessus de l'abîme , et si large et si sûr qu'on y lance les chevaux de sa voiture au galop, et qu'on regarde sans crainte les pics des rocs sur sa tête, le précipice à ses pieds. Que d'argent il eût fallu dépenser dans un autre pays pour séparer de telles masses, pour ouvrir une telle route ! Ici tout a été fait à peu de frais par des compagnies disciplinaires que le labeur même moralise , par des soldats qui, au retour dune campagne, déposent le fusil pour prendre la pelle et le boyau. Les Romains nous avaient donné l'exemple de ces travaux de construction en-^ trepris par des cohortes guerrières ; mais , nous pouvons le dire avec un juste orgueil , nous avons dépassé les Romains. L'a>uvre de nos compagnies algériennes efface celle des légions du Rhin et celle des soldats de Trajan
qui creusèrent un chemin le long du Danube.
Au delà d'un élégant pont en bois qui traverse rOued-Alallah , on s'arrête dans un établissement tout récent encore, mais que nous croyons appelé à une rare fortune. Nous voulons parler de la maison des mines , désignée sous le nom de Mines du Camp des Roches. Au bord de la baie de Raafiord, à l'extrémité de la Norvège, sur les confins de la Laponie, il n'existait, il y a vingt ans, qu'une misérable hutte de pêcheur; on y trouve aujourd'hui de vastes et riches magasins, des maisons splendides, une église et douze cents habitants. Un morceau de minerai trouvé par hasard sur la plage a révélé les richesses enfermées dans les montagnes qui environnent cette baie. Des ingénieurs sont venus les fouiller ; des ouvriers en creusant le sol sous leur direction en ont tiré un minerai de cuivre abondant. Le minerai du Camp des Roches n'est ni moins pur, ni moins abondant. Dans quelques années, l'humble maison qui est là aura peut-être disparu sous un amas d'ateliers et de vastes édifices.
Bientôt nous quittons à regret ces sites grandioses, ces crêtes de montagnes qui semblent
LLTTRES SUR L'A[.(;ÉiaE. 109
regarder avec surprise la race téméraire ([ui a osé attenter à leur majestueuse immobilité, sonder leurs flancs, construire un chemin sur leurs abîmes. Nous entrons dans une région aride, monotone, où rien ne récrée plus le regard , où nulle ombre ne garantit les voyageurs d'un foyer de lumière qui brûle les paupières et dessèche les poumons. De tous côtés des collines de sable qui semblent fondre au soleil; cà et là seulement quelques groupes épars d'oliviers sauvages dont la sombre verdure n'ajoute qu'une tristesse de plus à l'aspect de ce sol aride; de distance en distance quelques douars arabes, quelques tentes dont les toiles noires, tissées avec du poil de chèvre et des feuilles de lentlsque , s'élèvent comme des nuages au bord des ravins; sur le sable étincelant et le long de notre route une double rangée de lauriers-roses qui, sous leurs frais rameaux , sous leurs bouquets de fleurs, cachent le lit d'un torrent épuisé. Je comparais ces belles fleurs de pourpre, épanouies sur une terre si inculte et si désolée, aux riantes pensées d'espoir et d'affection qui éclosent encore dans un cœur flétri par la douleur et desséché par la déception. Si ce symbolisme
VOUS paraît un peu prétentieux , excusez-le en raison de sa brièveté. Je vous fais grâce des développements.
Après avoir cheminé quelques heures lentement, péniblement à travers ces collines silencieuses , où six forts chevaux , aiguillonnés, fouettés par deux soldats du train , pouvaient à peine traîner notre voiture , nous avons vu apparaître une troupe d'Arabes, qui, en caracolant , s'approchaient du ministre et du maréchal pour leur baiser humblement la main , puis repartaient au galop en faisant retentir l'air de leurs coups de fusil.
Ah! quel charmant spectacle à voir que celui d'une de ces pacifiques cavalcades désignées par les Arabes eux-mêmes sous le nom poétique àe fantasia! quelle rapidité de mouvements ! quelle grâce et quelle prestesse dans toutes ces évolutions ! Quand une troupe de cavaliers s'élance ainsi k la rencontre d'un chef, au milieu d'un tourbillon de poussière, avec ses burnous flottants et ses armes étincelantes , on dirait une trombe orageuse qui doit tout renverser, tout écraser sur son passage. Puis les voilà qui s'arrêtent soudain aux pieds de celui à qui ils adressent leur salut
LETTRES SLR L' ALGÉRIE. 111
guerrier, déchargent leurs coups de fusil en poussant de joyeuses clameurs , puis reprennent leur vol comme une nuée d'oiseaux efTarouchés , rechargent leurs carabines et reviennent avec les mêmes cris et la même impétuosité. Assis sur sa selle aussi sûrement que nous pourrions l'être sur un bon fauteuil, les pieds appuyés sur de larges étriers, les genoux élevés à la hauteur de la croupe du cheval, l'Arabe gouverne ce cheval avec une aisance, avec un pouvoir admirable. Il l'excite, il le calme, il le fait bondir et caracoler , tantôt lui donne les douces allures d'un palefroi de jeune fille, et tantôt la furieuse ardeur d'un coursier sauvage, du coursier indompté qui emportait Mazeppa dans les déserts de l'Ukraine. L'Arabe et le cheval sont tellement liés 1 un à l'autre qu'ils semblent n'avoir qu'une même volonté , et ne former qu'un même corps. C'est la réalisation vivante des fables grecques. C'est le centaure des temps modernes. Aussi comme il est aimé et chanté ce fidèle compagnon du guerrier nomade.
Depuis la Bible jusqu'au Coran , depuis lépopéed'Antar jusqu'aux Cac)dehsàe l'Egypte, que de strophes pompeuses ont été employées
à décrire sa beauté, son courage, ses nobles qualités. Maintenant encore, il est dans toutes les tribus l'objet d'une tendre sollicitude, l'orgueil de la famille, le trésor du soldat. M. le colonel Daumas a recueilli sur tout ce qui se rapporte à l'éducation du cheval dans les régions de l'Algérie et notamment au Sahara , des traditions , des chants populaires dont il a bien voulu nous communiquer un fragment. Permettez - moi , monsieur, de vous le citer; il est tellement caractéristique que j'ose croire qu'il ne vous paraîtra pas trop long.
« L'amour du cheval, dit-il, est passé dans le sang arabe, si j'ose m'exprimer ainsi; ce noble animal est le compagnon d'armes et l'ami du chef de la tente, c'est un des serviteurs de la famille ; on étudie ses mœurs , ses besoins , on le chante dans des chansons , on l'exalte dans les causeries. Chaque jour, dans ces réunions en dehors du douar, où le privilège de la parole est au plus âgé seul , et qui se distinguent par la décence des auditeurs , assis en cercle sur le sable ou sur le gazon , les jeunes gens ajoutent à leurs connaissances pratiques les conseils et les traditions des anciens. La religion, la guerre, la chasse, l'amour et les che-
LETTRLS SUR L'ALGÉIUE. 113
vaux, sujets inépuisables d'observations, font de ces causeries en plein air de véritables écoles oîi se forment les guerriers, et où ils se développent Tintelligence en recueillant une foule de faits , de préceptes , de proverbes et de sentences , dont ils ne trouveront que trop l'application dans le cours de la vie pleine de périls qu'ils ont à mener. C'est là qu'ils acquièrent cette expérience hippique que l'on est étonné de trouver chez le dernier cavalier d'une tribu du désert. Il ne sait ni lire, ni écrire, et pourtant chaque phrase de sa conversation s'appuiera sur l'autorité des savants commentateurs du Roran ou du prophète lui-même. Notre seigneur Mohamed a dit : Sidi- Ahmed-ben-Youssef a ajouté; Siben- Dyàh a raconté ;... Et croyez-le sur parole, ce savant ignorant ; car tous ses textes , toutes ses anecdotes , qu'on ne trouve le*plus souvent que dans les livres, il les tient, lui, des tholbas ou de ses chefs qui s'entendent ainsi , sans le savoir, pour développer ou maintenir chez le peuple, l'amour du cheval, les préceptes utiles, les saines doctrines ou les meilleures règles hygiéniques. Le tout est bien quelquefois entaché de préjugés grossiers, de
lU LETTRES SUR L'ALGÉRIE. ^
superstitions ridicules , c'est une ombre au tableau. Soyons indulgents; il n'y a pas si longtemps qu'en France on proclamait à peu près les mêmes absurdités comme vérités incontestables.
{( Je causais un jour avec un marabout de la tribu des Oulad-Sidi-Cheikb, des chevaux de son pays; et, comme j'affectais de révoquer en doute les opinions qu'il avait émises : «Vous ne pouvez comprendre cela , vous autres chrétiens, me dit-il en se levant brusquement. Les chevaux sont nos richesses, nos joies, notre vie, notre religion. Le prophète n'at-il pas dit :
« Les biens de ce monde, jusqu'au jour du jugement dernier, seront pendus aux crins qui sont entre les yeux de nos chevaux. «
(( J'ai lu le Roran, lui répondis -je, et je n'y ai point trouvé cela.
« — Vous ne le trouverez pas dans le Roran qui est la parole de Dieu , mais bien dans les conversations de notre seigneur Mohamed ( Hadite sidna Mohamed).
K — Et vous y croyez? repris-je.
(( — Avant de vous quitter je veux vous faire voir ce qui peut arriver à ceux qui croient ; »
et mon interlocuteur me raconta gravement riiistoire suivante :
H Un homme pauvre, confiant dans les paroles du prophète que je viens de vous citer, trouva un jour une jument morte; il lui coupa la tOte et l'enterra sous le seuil de sa porte, en disant : Je deviendrai riche s'il plaît à Dieu [I/ic/ial/a/i). Cependant les jours se suivaient et les richesses n'arrivaient pas ; mais le croyant ne douta point. Le sultan de son pays étant sorti pour visiter un lieu saint, vint à passer par hasard devant la modeste demeure du pauvre Arabe; elle était située à l'extrémité d'une petite plaine, bordée de grands arbres et fécondée par un joli ruisseau. Le lieu lui plut; il fit faire halte à sa brillante escorte, et mit pied à terre pour se reposer à l'ombre. Au moment où il allait donner le signal du départ, son cheval , qu'un esclave était chargé de surveiller, impatient de dévorer l'espace, se mit à hennir d'abord, à piaffer ensuite, et fit si bien enfin qu il s échappa. Tous les efforts des sais pour le rattraper furent longtemps inutiles, et l'on commençait à en désespérer quand on le vit tout à coup s'arrêter dé luimême sur le seuil d'une vieille masure qu'il
flairait en le fouillant du pied. Un Arabe, jusque-là spectateur impassible, s'en approcha alors sans l'effrayer , comme s'il en eût été connu, le caressa de la voix et de la main, le saisit par la crinière, car sa bride était en mille pièces, et, sans difficulté aucune, le ramena docile au sultan étonné.
(( — • Comment donc as-tu fait, lui demanda Sa Grandeur, pour dompter ainsi l'un des plus fougueux animaux de l'Arabie? — «Vous n'en serez plus surpris , seigneur , répondit le croyant , quand vous saurez qu'ayant appris que tous les biens de ce monde, jusqu'au jour du jugement, seront pendus aux crins qui sont entre les yeux de nos chevaux, j'avais enterré sous le seuil de ma maison la tête d'une jument que j'avais trouvée morte. Le reste s'est fait par la bénédiction de Dieu.
«Le sultan fit à l'instant creuser dans l'endroit désigné , et quand il eut ainsi vérifié les assertions de l'Arabe , il s'empressa de récompenser celui qui n'avait pas craint d'ajouter une foi entière aux paroles du prophète. Le pauvre reçut en présent un beau cheval , des vêtements superbes et des richesses qui le mirent à l'abri du besoin jusqu'à la fin de sesjours. »
« Vous savez maintonant , ajouta le marabout, ce qui peut arrivera ceux qui croient; ^) et puis, sans attendre ma réponse, il me salua des yeux., à la manière des Arabes, et sortit.
« Cette légende est populaire dans le Sahara, et les paroles du prophète, sur lesquelles elle est fondée, sont un article de foi. Que le prophète les ait dites ou non , elles n'atteignent pas moins sûrement le but que s'est proposé leur auteur. Le peuple arabe aime les honneurs, le pouvoir, les richesses; lui dire que tout cela tient aux crins de son cheval, c'était le lui rendre cher, le lier à kii par l'attrait de l'intérêt personnel. Le génie du prophète allait plus loin encore sans aucun doute. 11 avait compris que la mission de conquête qu'il a léguée à son peuple ne pouvait s'accomplir que par de hardis cavaliers, et qu'il fallait développer chez eux l'amour pour les chevaux, en même temps que la foi dans l'islamisme.
« Ces prescriptions, qui toutes tendent vers un même but, revêtent toutes les formes, le marabout et le thaleb les ont réunies en sentences et légendes, le noble (^djïeiid) en traditions , et enfin l'homme du peuple en dictons
et proverbes. Plus tard, proverbes, traditions et légendes ont pris un caractère religieux qui les a pour jamais accrédités dans la grande famille des musulmans.
(( Quand Dieu a voulu créer la jument, proclament les douldinas, il a dit au vent : « Je ferai naîti^e de toi un être qui portera mes adorateurs , qui sera chéri par tous mes esclaves , et qui fera le désespoir de tous ceux qui ne suivent pas mes lois ; » et il créa la jument en s' écriant :
« Je t'ai créée sans pareille , les biens de ce monde seront placés entre tes yeux, tu ruineras mes ennemis; partout je te rendrai heureuse et préférée sur tous les autres animaux, car la tendresse sera partout dans le cœur de ton maître. Bonne pour la charge comme pour la retraite, tu voleras sans ailes, et je ne placerai sur ton dos que des hommes qui me connaîtront, m'adresseront des prières, des actions de grâces, des hommes enfin qui m'adoreront! n
(( La pensée intime du prophète se dévoile ici tout entière ; il veut que son peuple seul , à l'exclusion des infidèles , se réserve les chevaux arabes, ces puissants instruments de guerre
qui, dans les mains des clirt'tiens, |)OuiTaienl être si funestes à la religion musulmane.
« Cette pensée, que le bas peuple de la tente n'a pas vue peut-être sous le voile symbolique dont elle est revêtue, n'a point échappé aux chefs arabes. L'ex-cmir Abd-el-Kader, au plus fort de sa puissance, punissait impitoyablement de mort tout individu convaincu d'avoir vendu un cheval aux chrétiens; dans le Maroc on frappe l'exportation des chevaux de droits tels, que cette liberté d'exportation devient à peu près illusoire; à Tunis, on ne cède qu'à regret à des nécessités impérieuses de politique; il en est de même à Tripoli, en Egypte, à Constantinople, dans tous les Etats musulmans.
(( Parlez- vous de chevaux avec un djïeud, ce noble de la tente , tout fier encore de ses ancêtres qui ont combattu les nôtres en Palestine, il vous dira :
Rekoub et ferase , Ou tt long el mcrase , Yeguelaà edoude men erase.
Le montement des chevaux, Et le lâchement des lévriers , Vous ôtent les vers d'une tète.
120 LLITUES SUR L'aLGÉRIE.
(( En causez-vous avec l'un de ces vieux cavaliers {jjiekazeiii), dont la figure bronzée, et les exostoses prononcées de ses tibias annoncent qu'il a vu bien des aventures, il s'écriera:
El kl ICI Ici bêla
El yhel lel khela «^
Ou cl begueuT-
Lel fekcur.
Les chevaux pour la dispute , Les chameaux pour le désert, Et les bœufs Pour la pauvreté.
(( Ou bien il vous rappellera que lorsque le prophète faisait des expéditions, pour engager les Arabes à soigner leurs chevaux il donnait toujours deux parts de prise à celui qui l'avait accompagné bien monté.
(( Le voluptueux Thaleb , homme de Dieu pour le monde qui vit dans la paresse contemplative , sans autres soins que ceux de sa toilette, sans autre travail que celui d'écrire des talismans et de faire des amulettes pour tous et pour toutes , vous dira les yeux baissés :
Djennet el ard à la dohor cl hJireïl, Jla Mnntalnt cl-Kctnube
(( Le paradis de la terre se trouve sur le dos des chevaux. »
{( Que si vous interrogez l'un de ces vieux patriarches arabes (^cJiikh) renommés pour leur sagesse, leur expérience et leur hospitalité, il vous répondra:
« Sidi-Aomar, le compagnon du prophète, a dit; Aimez les chevaux, soignez-les, ils méritent toute votre tendresse ; traitez-les comme vos enfants, et nourrissez-les comme des amis de la famille ; vêtissez-les avec soin ! Pour l'amour de Dieu, ne vous négligez pas, car vous vous en repentiriez dans cette maison et dans Vautre, »
« Avez-vous enfin le bonheur de rencontrer sur votre route l'un de ces trouvères errants {jnedahhy fessehh) qui passent leur vie à voyager de tribu en tribu pour amuser les nombreux loisirs de nos guerriers pasteurs, aidé d'un joueur de flûte {Imesolj), et s'accompagnant du tambourin ihendaïr^^ d'une voix sourde , mais non sans harmonie , il vous chantera :
((Mon cheval est le seigneur des chevaux! 11 est bleu comme le pigeon sous l'ombre, et ses crins noirs sont ondoyants. Il peut la soif, il peut la faim, il devance le coup d'œil, et
véritable buveur d'air, il noircit le cœur de nos ennemis. Aux jours où les fusils se touchent, Mebrouk est l'orgueil du pays !
(c Mon oncle a des juments de race dont les aïeux lointains se comptent dans nos tribus depuis les temps anciens, modestes et timides comme les filles du Guebla , on dirait des gazelles qui paissent dans les vallées, sous les yeux de leurs mères. Les voir, c'est oublier les auteurs de ses jours!
« Couvertes de djellale qui font pâlir nos fleurs , elles marchent en sultanes parées pour leurs plaisirs. Un nègre de Rora les soigne, leur donne de l'orge pure, les abreuve de laitage et les conduit au bain. Dieu les préserve du mauvais œil !
« Pour ses juments chéries, mon oncle m'a demandé Mebrouk en mariage, et j'ai refusé mon oncle. Mebrouk, c'est mon appui, je veux le conserver fier, plein de santé , adroit et léger dans sa course. Le temps tourne sur lui-même et revient : sans dispute aujourd'hui, demain peut-être verrons-nous s'avancer à grands pas l'heure de l'entêtement.
LETTKtb SI l( l.'AI.C.tUll:. li!3
(( l'ouriino oiitrr pleine de sang, me répondit mon oncle, tu m'as jauni la figure devant tous mes enfants. La terre est vaste, adieu.
«Mebrouk, pourquoi hennir ainsi, pendant le jour, pendant la nuit ? Tu dénonces mes embuscades et préviens mes ennemis. Tu penses trop aux filles de nos chevaux. Je te marierai, ô mon fils !
«Mais où chercher les tribus, dontlesjiiments sont si belles et les chamelles des trésors ? Leurs nouvelles sont enterrées. Oii sont leurs vastes tentes qui plaisaient tant à l'œil? On y trouvait le tapis et la natte, on y donnait l'hospitalité de Dieu, et le pauvre y rassasiait son ventre. Elles sont parties ! Les édaireurs ont vu les mamelons, les braves ont marché les premiers, les bergers ont fait suivre les troupeaux, et les chasseurs, sur les traces de leurs lévriers si fins, ont couru sur la gazelle.
((Avez- vous entendu parler de la tribu de mon frère ? Non , eh bien, venez avec moi compter ses nombreux chevaux; il est des couleurs qui vous plairont. Vovez ces chevaux blancs comme la neige qui tombe en sa saison ; ces chevaux
12i LETTRES SUR I.'aI.GÉUIE.
noirs comme l'esclave ravi dans le Soudan ; ces chevaux verts comme le roseau qui croît au bord des fleuves ; ces chevaux rouges comme le sang premier jet d'une blessure, et ces chevaux bleus comme le pigeon sauvage quand il vole sous les cieux. Oii sont ces longs fusils si droits, plus prompts que le clignement de l'œil ; cette poudre de Tunis, et ces balles fabriquées dans des moules, qui traversaient les os, déchiraient le foie et faisaient mourir la bouche ouverte ?
(( Quand je cesse de chanter, mon cœur m'y porte encore, car il brûle pour mes frères d'une ardeur qui me dévore. Nulle part je n'ai vu de pareils guerriers! O mon Dieu! rendez aveugles ceux qui pourraient leur porter envie ! N'ont-ils pas de vastes tentes bien pourvues de tapis , de nattes , de coussins, de selles et d'armes riches? Le voyageur et l'orphelin n'y sont-ils pas toujours reçus par ces mots de nos pères : Soyez les bienvenus ! Leurs femmes, fraîches comme le coquelicot, ne sontelles pas portées sur des chameaux; ces vaisseaux de la terre, qui marchent du pas noble de l'autruche ; ne sont-elles pas couvertes de