I.UTTKLS SU» i/Ar.GÉRii
agites (le belles antiloj)es que réjouissent les premières gouttes (le j)luie*! ))
Le digne cheik avait annonc(' cju'il ne nous quitterait pas sans que nous eussions goût(» chez lui la saveur d'une difnh; et tandis que ses femmes allumaient le feu, p(^trissaient la pâte, nous allâmes voir quelques tentes voisines de la sienne. Dans l'une estait un pauvre homme maigre, sec, mal vêtu, le taleh, le savant, ou, pour me servir d'une expression moins ambitieuse, le maître d'école de la communauté. Il paraît que les maîtres d'école arabes ne sont pas mieux rétribués que les nôtres ; car celui-ci portait dans les rides précoces de son visage , dans les replis sales et troués de son burnous tous les indices d'une existence assez misérable. Autour de lui une demidouzaine d'enfants accroupis sur le sol écoutaient une lecture du Coran , et deux ou trois chiens s'élancèrent avec fureur contre nous comme pour défendre à notre approcb.e profane l'entrée du temple delà science. Dans une autre tente, se trouvait une femme si vieille
' Les antilopes s'égavent à l'approche de la pluie et se réunissent en troupes.
2(10 LETTP.liS SUR L'AI.GÉPIE.
et si laide qu'elle pouvait sans scrupule se montrer à nos regards. Elle était assise devant un métier de tissage où elle posait l'un après l'autre, non point à l'aide d'une navette, mais avec ses dix doigts , chaque fil de soie et chaque fil de laine destinés à former l'étoffe d'un haïk. C'est là une œuvre de patience comme il n'en existe pas en ce monde. Si Pénélope faisait et défaisait ainsi sa toile , je conçois qu'elle ait pu longtemps occuper la persévérance de ses prétendants.
Quand nous revînmes de notre tournée, le banquet était prêt. Un immense plat de couscoussou , posé par terre au milieu de la tente, répandait dans toute l'habitation du cheik une odeur de beurre qui faisait sourire la petite fille et attirait les chiens du voisinage. Nous nous assîmes autour de cette énorme pâtée, et à l'exemple du maître de maison nous y puisâmes bravement avec la main droite, oubliant que le couscoussou n'est autre chose qu'un amas de globules de farine délayés dans de l'eau et roulés entre les doigts, dont rien ne pouvait nous garantir la propreté. Après ce premier service, on nous apporta une jatte de lait à moitié caillé que le cheik, en homme
l.LTTKES SLK L'ALCÈRIE. 261
bien élevé, présenta il'abord à madame de Salvandv, et dont il avala ensuite une longue gorgée. Puis deux de ses gens déposèi'ent à la place du couscoussou un mouton rôti, debout sur ses quatre pattes, la tête allongée comme s'il aspirait encore le parfum de Tberbe fraiclie, la queue entre les jambes. Il n'y manquait que la peau. Notre digne hôte, d'un coup de pouce et d'index lui enleva la moitié d'une cuisse et nous engagea à en faire autant. Nous nous étions montrés trop résolus devant notre plat d'entrée pour reculer devant celui-ci. En quelques instants, la tendre brebis cuite à point et vraiment succulente, n'en déplaise à l'ombre de M. Brillât-Savarin, se trouva lacérée , dépecée, et ses restes allèrent réjouir la valetaille du logis, qui depuis le commencement du repas attachait sur cette pièce superbe un œil de convoitise.
Notre repas achevé , le cheik , heureux et fier de nous avoir si magnifiquement reçus, tira notre interprète à l'écart, et lui raconta en termes pompeux son dévouement pour la France, les périls auxquels l'exposait la résolution qu'il avait prise de nous rester fidèle, et Téloignenient qu'il manifestait en toute
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circonstance pour Abd-el-Rader et pour ses agents. L'interprète se demandait quel pouvait être le but de ce long discours , car les Arabes n'ont pas coutume de dire tant de mots pour rien. Mais le cheik , voyant son embarras , se fit un charitable devoir d'y mettre fin ; «Écoutez, dit-il, il est une chose que je désire depuis longtemps, une récompense que je crois avoir méritée, et je ne trouverai peutêtre jamais une occasion aussi favorable que celle-ci pour la demander. En deux mots, ajouta-t-il en se penchant h l'oreille de l'interprète, comme s'il eût craint d'être entendu des gens de sa tente , je voudrais avoir la croix d'honneur. »
Voilà l'ambition de notre cheik. Qu'on dise encore que les Arabes ne comprennent pas les prérogatives de la civilisation. Ils veulent attacher un ruban rouge à leur burnous , voir briller une croix sur leur poitrine. Il n'y a pas de raison pour que bientôt ils ne veuillent lire leur nom dans le Moniteur et être inscrits chaque année dans X Almanach royal.
Les champs du plateau oii nous avons reçu cette hospitalité barbare, les pâturages du Camp des Figuiers, les enclos de Messerghin
LETTRES SLR I.'aI.GÉRIF. 263
alimentent Oran de blé, de fruits et de bétail.
jMalbcuroiisement la rade de cette importante cité est si mauvaise qu'aucun navire n'y peut stationner en siireté. Divers projets ont été faits pour la mettre à l'abri des vents, et ils sont restes à Tétat de devis. Le vrai port d'Oran est cà deux lieues de là, au pied d'une enceinte de rocs escarpés : c'est lePortiis magnus des anciens , traduit en arabe par Mersel-Kebir. Celui-là est excellent, et assez large pour recevoir à la fois cinq ou six vaisseaux, autant de frégates et une cinquantaine de bâ. timents. Dans son livre sur l'Algérie, M. Baude a consacré une intéressante dissertation à l'examen de la baie de Mers-el-Rebir, combinée avec celle d'Oran. Son opinion est qu'elle l'emporte sur celle de Gibraltar, u Le principal mérite d'une station navale est, dit-il, la sûreté , et sous ce rapport les rades de Mersel-Kebir et de Gibraltar ne peuvent pas se comparer. Dans plusieurs directions l'accès de la seconde est souvent interdit aux navires pendant des semaines entières , et malheur à qui s'y trouve mouillé par certains vents ! La houle y est énorme, l'action des vents terri-
26/i LETTRES SUR L' ALGÉRIE.
ble , l'ancrage mauvais. Dans la tempête du mois de décembre 1825, cent quarante-cinq bâtiments y ont été jetés à la côte. Rien de semblable n'est jamais arrivé dans celle de Mersel-Kebir ; la mer y peut être dure , mais non pas dangereuse. Déjà bien défendu contre une flotte ennemie, le mouillage deviendrait à peu de frais inattaquable. Quand on le voudra, les feux du fort de jMers-el-Rebir se croiseront dans toute son étendue avec des feux de batteries correspondantes. Oran est donc une place très-forte par elle-même, et située de manière à exercer son action sur de très-grands intérêts.
(( Sous la simple condition d'une neutralité qui fermerait les ports de l'Espagne à des forces ennemies, la possession d'Oran nous rend maîtres d'interdire l'entrée et la sortie de la Méditerranée aux navires des puissances continentales , telles que la Russie , l'Autriche , la Prusse , les Pays-Bas , la Sardaigne , les Deux- Siciles, dont les marines réunies ne pourraient pas se mesurer avec la notre. Elle nous met encore en état de leur offrir un refuge précieux contre des forces ennemies; elle ajoute ainsi aux moyens que nous avons d'ailleurs de
faire respecter à ca^ puissances nos frontières territoriales, où d'ctre |)oiir elles d'utiles alliés. L'Angleterre est vis-à-vis de nous par sa marine dans une situation différente. Nous avons de grandes raisons pour tenir à son amitié; mais si la bonne intelligence cessait de régner entre elle et nous, notre station d'Oran lui imposerait au moins l'obligation d'ajouter beaucoup à ses défenses dans la Méditerranée, et de disséminer des forces qu'il vaudrait mieux tenir réunies. »
11 n'y a qu'un inconvénient à la rade de Mers-el-Rebir, c'est qu'elle est serrée de si près par une chaîne de rocs et de montagnes qu'il n'y reste point de place pour construire les chantiers et les magasins nécessaires à un port. Il faut donc que les bâtiments mouillent dans cette rade et déchargent leur cargaison dans celle d'Oran. Pendant l'occupation espagnole et la domination turque, ce transport se faisait par mer au moyen d'allégés, ce qui était une opération fort longue, souvent difficile et toujours coûteuse. Nous avons déjà remédié à cet inconvénient en rejoignant par une belle et large route les deux points. C'est encore à nos compagnies de discipline que
nous devons ce travail superbe , qui présentait les plus grands obstacles. Pour l'accomplir, il a fallu presque h chaque pas employer la mine, faire sauter des blocs de pierre , scinder la roche vive, creuser des tunnels, (c J'ai vu, dit M. Wagner, les pauvres soldats occupés à ce rude labeur, et j'ai été touché de leurs souffrances. Pendant dix heures chaque jour, ils devaient travailler avec de lourds ustensiles sur des rocs sans ombre. La chaleur ardente du soleil, augmentée encore par la réverbération d'une surface calcaire, leur brunissait le visage de telle sorte qu'ils ressemblaient à des Bédouins. Autour d'eux ils ne voyaient que la pierre nue et l'eau salée. Ils n'entendaient que le bruissement des vagues et les éclats de la mine. Avec des ciseaux et des marteaux de trente livres de pesanteur, ils frappaient sur un roc si dur que leurs instruments s'y brisaient; puis, une fois que le roc était creusé , on le faisait sauter avec la poudre , et quelque précaution que l'on prît , souvent la mine blessait les soldats. J'en vis un que l'on emportait tout mutilé à l'hôpital. Ses camarades n'en continuèrent pas moins sans murmurer leur périlleuse entreprise, et je dois
LITTUKS Fni l.'Ar.Gf-RIE. 267
dire à riioiineur des odicici's qu'ils soutenaient le couraf^o de ces cohortes d'ouvriers plutôt par de bonnes paroles que par des reproches et des menaces *. »
Maintenant la route de Mers-el-Kebir est parcourue par une quantité de chariots chargés de marchandises, d'omnibus, de cabriolets. l-.es bourgeois d'Oran y font de fréquentes promenades. Une maison de bains est à moitié chemin , et les collines et la rade de ]Mers-el- Kebir offrent de charmants points de vue (ju'on ne se lasse pas d observer.
En parcourant cette route dans une des rapides voitures de louage qui stationnent sur une des places d'Oran. on a constamment devant soi, autour de soi, un aspect d'une majesté étonnante et grandiose : d un côté la mer, qui de ses flots écumants frappe la base de ce chemin qui se déroule audacieusement le long de ses vagues; de l'autre, les anciennes forteresses espagnoles et les montagnes décharnées, sauvages, qui semblent avec stupeur regarder les entailles qu'on a faites dans leurs flancs; et lorsqu'on arrive à Mers-
' Reisen in der Regentschaft Algier.
el-Kebir, on éprouve une vive surprise à voir tout qu'il y a dans cette petite ville de grandiose et de sévère , d'agreste et de coquet. Ici, une ligne de jolies maisons rangées au bord de la plage , d'autres étagées en amphithéâtre le long de la colline, d'élégantes villas à balcons, des cafés, des cabarets où retentit le chant des matelots; là, le vieux château espagnol avec ses murailles épaisses , ses routes sombres et ses précipices , puis le port animé sans cesse par des navires de commerce et des bateaux à vapeur, des chaloupes qui vont de l'un à l'autre, des canots qui amènent à terre officiers et équipage.
Grâce à ceux qui ont exécuté le plan de la nouvelle route et à la facilité de communication qui en résulte, Mers-el-Kebir est à présent comme un faubourg d'Oran, un faubourg qui toute l'année occupe et réjouit les habitants de la ville. Si l'on poursuit sur chaque point les travaux projetés, si les constructions nécessaires aux deux ports peuvent être achevées, si le système de défense déjà établi par les canons de Mers-el-Rebir, dont les feux se croisent avec ceux d'Oran , est complété ; si enfin , comme le dit M. Baude , nous pouvions
attirer dans cette radr I(^ inouvomeiit maritime de Gibraltar, et contre-halaiicer l'importance de cette chère forteresse des Anglais, quel succès ! et qu'il serait glorieux pour nous d'opposer une telle conquête à celle que l'Angleterre a enlevée à l'Espagne, et que l'Espagne n'a jamais pu reprendre !
Nous avons rejoint par terre, avec une brillante escorte de généraux et d'officiers, le Montezuma , qui, après nous avoir débarqués à Oran, était venu jeter l'ancre près du quai de Mers-el-Kebir. Quinze jours auparavant nous nous trouvions à la Calle sur les frontières de Tunis, et nous allions voir à Djemma-Gazouat celles duîMaroc. INIais entre ces deux situations, quelle différence ! Là nous sommes voisins d'un prince ami qui dans son récent voyage en France nous a donné assez de preuves de sa sympathie pour nous , de son esprit éclairé et de sa générosité de caractère. Ici nous sommes en face d'une population hostile dont l'empereur du Maroc est impuissant à maîtriser la nature inquiète, que l'émir domine par l'ascendant des idées religieuses , et au milieu de laquelle il lance à tout instant de nouveaux germes de révolte par ses promesses
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séduisantes et ses proclamations fanatiques. Ici, quand on parle de paix, ce n'est qu'une paix apparente et trompeuse. Il faut que nos soldats soient perpétuellement sur leurs gardes, à l'état de défensive, et prêts au premier signal à se mettre en marche , l'arme au bras et le sac sur l'épaule. Pour nous préserver d'une quiétude dangereuse , nous avons le souvenir de plusieurs insurrections sanglantes. Nous avons autour de nous l'ardente tribu des Beni-Ouassen , qui se vante d'avoir dix-sept mille fusils, et près de la place occupée par nos troupes le marabout de Sidi-Brahim , arrosé d'un sang héroïque. C'est là, vous le sa-^ vez, monsieur, qu'en 1845, à la suite de la désastreuse trahison ourdie par les agents d'Abd-el-Rader, et dont le colonel Montagnac fut une des victimes , c'est là que le capitaine Giraux, éloigné de tout secours, entreprit de se défendre avec quatre-vingts hommes contre une troupe de trois mille cavaliers commandés par l'émir. L'intrépide capitaine, sommé de se rendre, rejeta loin de lui toute offre de capitulation. Une seconde fois, Abd-el-Rader lui envoya , pour l'engager à se soumettre , le capitaine Dutertre, qu'il avait fait prisonnier;
LETTRES SUn l.'AI.dl-RIE. 271
vl J)utcrtr(', imilaiit riininorlol (levouenieiiL tic D'Assas, cria à st'S caniaïados ; Deleiulezvous, et mourons tous, s'il le faut, jusqu'au dernier. A son retour au camp de l'émir, il paya de sa tête ses courageuses exhortations. Trois fois en deux jours les cavaliers d'Abdel-Kader, aiguillonnés par la présence de leur chef, s'élancèrent contre les murailles oii nos soldats étaient retranchés ; trois fois ils furent repoussés, et virent des centaines d'entre eux tomber sur le sol. Le jour suivant, l'assaut devait recommencer, un assaut où l'on se battait de part et d'autre avec une sorte de frénésie, à bout portant. Nos malheureux soldats, qui depuis soixante heures n'avaient pas pris im instant de repos, qui n'avaient plus ni eau ni vivres, et qui cependant à aucun prix ne voulaient se rendre, résolurent de se frayer un passage au milieu des troupes qui les assiégeaient. Ils franchirent une première porte, se rangèrent dans un ravin. Là il fallut combattre de nouveau contre une horde de Kabyles et une légion des Ouled-Gerr. Ils n'avaient plus ni cartouches ni balles; ils s'élancèrent au milieu de leurs ennemis le sabre à la main, arrivèrent dans un champ de figuiers, et
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quand ils se comptèrent ils n'étaient plus que quarante. Les Arabes entourent ces dernières victimes, les attaquent sans pitié. Les malheureux , épuisés de fatigue , font un dernier effort , se précipitent au milieu des Arabes , et parviennent encore à se faire jour au milieu de leurs bataillons. Mais le capitaine Giraux et vingt-six de ses soldats périrent dans cette lutte. De quatre-vingts hommes qui s'étaient réfugiés dans le marabout, treize seulement purent rejoindre la garnison de Djemma- Gazouat.
Djemma n'est ni une ville ni un village ; c'est tout simplement un assemblage irrégulier de constructions élevées à la hâte, moitié cantines et moitié boutiques, qui alimentent la garnison. Le tout est dominé par une large maison en bois , où stationne l'état-major , et dont la modeste apparence est égayée par un délicieux jardin , où le pampre s'unit aux rameaux des caroubiers, où l'on s'asseoit sous une treille chargée d'énormes grappes de raisin qui descendent de leur voûte de feuillage comme les pendentifs d'une chapelle gothique. La garnison est tout entière à une demi-lieue de là, campée sur une colline dont elle oc-
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cupe toute la surface. En quelques instants, un chariot d'artillerie a été garni de bancs comme un omnibus , couvert de draperies, pour nous transporter au delà des sables brûlants et des ravins rocailleux qui séparent cette garnison solitaire de la rade de Djemma-Gazouat. M. de Salvandy était à cheval avec M. le général Cavaignac et un groupe d'officiers , entourés d'une troupe de cavaliers arabes qui se précipitaient en masse par les sentiers les plus étroits , tiraient leurs coups de fusil, repartaient au galop, puis revenaient avec de bruyantes acclamations et de nouvelles arquebusades saluer le ministre. Après cette fantasia, dont les mouvements impétueux, les vives et gracieuses évolutions étonnent toujours les regards, nous avons eu un plus grand et plus intéressant spectacle , le spectacle d'une armée en campagne. Six mille hommes réunis de la façon la plus pittoresque sur les flancs ondulants d'une vaste colline , en face de la mer , l'artillerie , la cavalerie , l'infanterie rangées symétriquement par bataillons , par compagnies , les munitions et les bagages au milieu, un amas de petites tentes grises qu'on prendrait de loin pour une nuée d'oiseaux ,
d'autres tentes plus hautes et plus élégantes pour les officiers , un pêle-mêle de chevaux , de mulets, de faisceaux d'armes, d'ustensiles de cuisine , et tous les hommes en mouvement, ceux-ci se rendant à l'appel du matin, ceux-là attisant en plein air le feu qui fait bouillir la gamelle , d'autres astiquant les sabres et leurs buffleteries , chacun à sa besogne de chaque jour. Au premier abord , on ne voit qu'une image confuse , un tourbillon de diverses couleurs , des chevaux sellés et attachés à des piquets, des bêtes de somme , le cou penché sur un peu d'herbe. On entend toutes sortes de bruits pareils au vague mugissement des flots : tambours et clairons, cris de guerre et accents de joie, la voix du sergent qui commande l'exercice, la voix delacantinière qui dans ce tumulte jette comme une fauvette sa légère chanson. Quand on y regarde de plus près, peu à peu on remarque au milieu de cette scène surprenante toutes les sages dispositions d'une intelligente pensée ; on reconnaît que chaque être vivant, chaque chose y est à sa place , et que le service, l'austère service militaire se fait aussi régulièrement sur cette dune sauvage que dans nos casernes. Et lorsqu'on observe la situation
de ces milliers de soldats , on éprouve pour eux un sentiment plein de commisération. Ce n'est point là un de ces camps pacifiques, égayés, enrichis par le luxe des princes, une de ces pompeuses réunions que Louis XIV entourait d'un faste roval, et qu'il allait visiter dans ses carrosses avec les dames de la cour. C'est un poste difficile , périlleux, où l'on n'a que de faibles ressources et de maigres rations, où nos pauvres troupes se trouvent loin du sol natal, sur une terre ennemie, condanniées à d'amères privations, livrées aux rigueurs d'un climat accablant , et exposées sans cesse à quelque attaque dangereuse, (c Souvenez-vous, disait un jour , à Ceuta , un vieil officier espagnol au général Alava , que toutes les fois qu'un Castillan se montre, il se trouve un Arabe pour l'ajuster. » Cette maxime prudente , il faut que nos soldats de Djemma-Gazouat ne l'oublient jamais , car de toutes parts ils sont environnés , épiés par des tribus hostiles , et nul d'entre eux ne pourrait s'écarter seul à quelques centaines de pas des retranchements sans courir risque de voir derrière une broussaille, au bord d'un ravin, un long fusil braqué sur lui .
L'arrivée du ministre au camp était pour cette armée solitaire un grand événement. Tous les soldats se tenaient debout devant leurs tentes pour nous voir passer. Ceux-ci , dans leur surprise , laissaient tomber à terre l'arme brillante qu'ils faisaient reluire au soleil ; ceux-là abandonnaient à l'aventure le feu qu'ils avaient eu tant de peine à allumer, et la précieuse gamelle. Plus d'un sans doute en nous regardant a pensé à ce cher pays d'où nous arrivions , à son village regretté , à son humble toit de paysan , et a peut-être du revers de sa main essuyé en silence une larme qui filtrait sous sa paupière. M. de Salvandy a reçu les officiers qui s'approchaient de lui , les soldats qui avaient quelque requête à lui présenter , avec une affectueuse sollicitude. Sa visite à Djemma-Gazouat a raffermi plus d'une espérance inquiète et consolé plus d'un cœur affligé. En faisant cette réflexion, nous qui ne pouvions rien malheureusement pour cette brave et intéressante colonie de France, nous sommes revenus plus gaiement à bord Au. Montezuma , accompagnés du général Cavaignac , que nous désirions garder aussi longtemps que possible ; car c'est un de ces hom-
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mes vers lesquels on se sent de prime abord attiré par une indéfinissable séduction : une belle tête blontio, une physionomie d'une rare distinction , d'une expression grave , mélancolique, un peu maladive. En voyant ses grands yeux bleus pensifs, son fin sourire, ses manières élégantes , je me figurais Oswald; mais cet Oswald a pris pour sa Corinne la guerre. La rumeur des combats , et les expéditions hardies, orageuses , où l'entraîne un ardent courage, lui plaisent autant qu'à l'autre les sentimentales rêveries et les chants du cap Misène.
Bientôt l'heure du départ a sonné; la machine, chauffée par plusieurs tonnes de charbon , met en mouvement les puissantes roues du Montezuma. Le général nous quitte pour descendre dans sa chaloupe , le bateau vire de bord, et cette fois adieu notre Algérie avec son vêtement de lumière splendide, ses forêts de figuiers et de citronniers , ses roches brûlantes, ses champs de blé dorés par un ardent soleil , et ses vaillantes cohortes. x\dieu, comme dit Othello :
Adieu, beaux bataillons aux panaches flottants; Adieu, ijUierre, adieu, toi dont les jeux éclatants
Font de l'ambition une vertu sublime I Adieu donc, le coursier que la tionipette anime, Et ses hennissements et le son du tambour, L'étendard qu'on déploie avec des cris d'amour, Appareil, pompe, éclat, cortège de la gloire. Et vous, nobles canons, qui tonnez la victoire !
La proue de notre superbe frégate à vapeur est tournée du coté de Gibraltar; je vais conquérir mes éperons de voyageur en franchissant les colonnes d'Hercule , je vais passer près de la rade de Palos , d'où Christophe Colomb partit pour doter la vieille Europe des trésors de l'Amérique. Dans le transport de joie que j'éprouve à l'idée de traverser l'antique détroit, il me semble que je vais moi-même m'aventurer sur l'Océan, découvrir un nouveau monde et je me surprends à repéter l'une des poétiques invocations de mon ami Ant. de Latour :
Oh ! pour m' emporter loin, bien loin, plus loin encore, Avec cet Océan et ses flots décharnés , Ailes de la colombe, ailes blanches, venez.
Pauvre folie de jeunesse ! 11 n'y a plus une île dans l'immense rayon des mers que l'œil curieux du savant ou l'œil avide du marchand n'ait explorée. Il n'y a plus de monde à décou-
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vrir. Les enfants de nos écoles sourient à la description des l)ai rièics nautiques qui arrêtaient les navires des Phéniciens, et le nec plus ultra de riiommc , je sais où il est : je l'ai vu, il y a sept ans, du haut des falaises désertes du Spitzberg aux glaces éternelles du pôle.
C'en est donc fait de la fable mythologique. La réalité vulgaire a remplacé ici comme en tant d'autres lieux le symbole de la poésie. La fameuse montagne qui s'avance sur le détroit du côté de l'Afrique et dont le nom d'Abila signifiait : montagne de Dieu, porte aujourd'hui l'ignoble nom de montagne des Singes; le célèbre Calpé a été troué, casemate par les ingénieurs anglais. La tradition a même altéré le souvenir du général Tarif, qui, en 711, conduisit les troupes sarrasines à l'invasion de l'Espagne, et donna son nom à l'isthme européen du détroit : Gibel-el-Tarif (montagne de Tarif), dont nous avons fait Gibraltar. Reconquis par Ferdinand au commencement du xiv^ siècle, puis par les Maures en 1333, puis en 1410 par Jusuf III, roi de Grenade, qui fut forcé de l'abandonner l'année suivante, subjugué enfin en 1 662 par le duc de Médina
Sidonia, Gibraltar est depuis cette époque resté au pouvoir des chrétiens. L'Espagne, qui comprenait l'importance de cette situation, et qui l'avait fait déjà fortifier de telle sorte qu'elle la regardait comme imprenable, la perdit au commencement de la guerre de Succession. Le capitaine Drinkwater, dans son histoire du siège de Gibraltar, raconte naïvement que l'amiral Georges Rooke ayant été envoyé avec une flotte considérable dans la Méditerranée pour soutenir les prétentions de l'archiduc Charles, et n'ayant pas trouvé une occasion de montrer suffisamment son zèle , résolut de ne point retourner en Angleterre sans avoir au moins tenté quelque action d'éclat. Le 17 juillet 1704, un conseil fut tenu à cet effet près de Tetouan, et divers projets furent mis en délibération. Quelques officiers opinaient pour qu'on allât attaquer Cadix; mais l'amiral pensa qu'il n'avait pas assez de troupes pour se hasarder dans cette entreprise, et par un de ces funestes instincts britanniques, résolut de se diriger sur Gibraltar. Le 21 du même mois, il débarqua dans l'isthme dix-huit cents soldats anglais et hollandais commandés par le prince de Hesse-
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Darmstarlt, et trois jours après la garnison espagnole remettait cette puissante forteresse à l'insatiable Angleterre'.
Au mois (l'octobre de la même année, les Espagnols voulurent la reprendre. Une armée, commandée par le marquis de Villadarias et soutenue par un corps de troupes françaises, vint attaquer les Anglais , qui reçurent fort à propos un renfort de soldats et de munitions. Le siège se continua en 1705, avec le concours du maréchal de Tessé et de Pointés. Saint-Simon nous a dit dans une de ses grandes pages d'histoire le fatal résultat de cette tentative. « Il arriva un prodigieux secours de Lisbonne conduit par trente-cinq gros vaisseaux de guerre. Ils entrèrent dans la baie de Gibraltar, où ils trouvèrent Pointés avec cinq vaisseaux, qui ne s'y croyait pas en sûreté, mais qui avait un ordre du roi d'Espagne d'y demeurer. I n brouillard fort épais lui déroba la vue de cette flotte, qui tomba sur lui qu'à peine l'avait-il aperçue. Il n'en avait eu aucun avis, quoiqu'il eût envoyé deux autres vaisseaux dans l'Océan pour découvrir et l'aver-
' Hhlory of tite siège of Gibraltar. Ed Murrav, 1814, p. o.
tir, ce qu'ils n'avaient pu faire. IMalgré l'inégalité du nombre, le combat dura cinq heures; mais à la fin le grand nombre l'emporta. Trois vaisseaux de soixante pièces de canon chacun furent pris, deux de quatre-vingts pièces de canon , que les ennemis n'osèrent aborder, s'échouèrent. Pointés, qui montait le plus gros, sauva les deux équipages et les brûla après , pour que les ennemis n'en profitassent point, qui après cette victoire, entrèrent à Gibraltar et y jetèrent tout ce qu'ils avaient apporté. Le roi reçut cette mauvaise nouvelle le 5 avril. Cinq jours après , le prélat Renault arriva de ce siège pour lui en rendre compte. Il y avait déjà du temps que le roi pressait pour qu'on le levât, et que le roi d'Espagne s'opiniâtrait à le continuer. Enfin, le 6 mai, il arriva un courrier, dépêché de Se ville par le maréchal de Tessé , qui apprit la levée du siège dont il avait tiré tout le canon \
En 1726, nouvel effort des Espagnols qui ne réussit pas mieux que les précédents. En 1728, George II manifesta la généreuse intention de rendre Gibraltar à l'Espagne ;
' Mémoires du duc de Saint-Simon, t» YIll, p. 145.
mais le bon roi conij)lait dans cette occasion sans son liabilc peuple, qui, lors([u il tient quel(|iie terrain avantageux. , n'ouvre pas si aisément la main pour le lâcher. Le parlement représenta à sa bénigne majesté que l'Angleterre devait conserver (iibraltar, et elle l'a bravement conservé. On l'a vue, en 1779, 1780, dans le temps même où la guerre d'indépendance de l'Amérique l'obligeait à disséminer ses forces sur tant de points, on l'a vue défendre avec une indomptable fermeté sa colonie de Gibraltar contre les Espagnols qui la bombardaient et la serraient de près. On l'a vue, en 1781 et 1782, résister dans son isthme aux troupes d'Espagne et de France , commandées par le duc de Grillon et secondées dans leur attaque par les batteries flottantes de mon illustre compatriote, le général Michaud d'Arçon de Pontarlier. Ce dernier siège, dont Drinkwater, qui s'y trouvait, a minutieusement raconté les détails, offre un curieux mélange d'ardeur militaire et de procédés chevaleresques. G'est l'une des dernières images de cette courtoisie guerrière qui donne tant de charme aux chroniques du moyen âge. Le 1 9 août 1782, le duc de Grillon envoie au
général Elliot, gouverneur de la ville assiégée, un message pour lui annoncer que M. le comte d'Artois vient d'arriverau camp avec M. le duc de Bourbon et a bien voulu, en passant par Madrid , se charger de toutes les lettres destinées à la garnison de Gibraltar. En même temps, il lui exprime la haute estime qu'il éprouve pour lui et le désir qu'il a de devenir son ami, dès qu'il aura, dit-il, mérité cet honneur en le traitant comme un ennemi. Il lui envoie un bateau chargé de glace, de fruits, de légumes , en le priant de lui indiquer ce qui lui convient le mieux , afin qu'il puisse , selon ses goûts, renouveler cette provision. Le général Elliot répond à cette galante missive par une lettre dans laquelle il se confond en remercîments pour la bonté que Son Altesse Royale a eue de permettre qu'on plaçât dans sa voiture les lettres adressées à Gibraltar. Il félicite les princes de venir s'essayer au métier de la guerre sous un maître aussi distingué que M. le duc de Grillon. En rendant grâce à l'aimable général de son présent , il le prie de vouloir bien ne plus lui en faire d'autres , attendu qu'il ne veut aucun luxe particulier sur sa table et qu'il se fait un
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devoir de partager les privations des soldats de sa garnison, ((J'éprouve, ajoute-t-il , une reconnaissance infinie de la promesse que me fait monsieur le duc de m'iionorer de son amitié quand le temps en sera venu. Une fois que les intérêts de nos souverains auront été établis, je saisirai avec empressement la première occasion qui se présentera de réclamer un tel trésor. »
L'année suivante , les deux généraux se réunirent et se jetèrent amicalement dans les bras l'un de l'autre. Le traité de Versailles mettait fin aux hostilités. L'Espagne rentrait en possession de l'île de Minorque , et l'Angleterre gardait Gibraltar. Depuis ce temps , elle n'a cessé de travailler à fortifier cette citadelle, déjà si forte par sa situation.
La montagne de Gibraltar s'élève , comme vous savez , monsieur , à treize cents pieds au-dessus de la mer , en face du promontoire africain , à l'entrée du détroit , qui a environ cinq lieues de largeur dans sa moindre étendue et dix lieues de longueur. Elle s'avance au sein des flots à plusieurs milles de distance de la cote d'Espagne et ne se joint au continent que par une isthme de sable.
Il est probable qu'autrefois cet isthme ne se voyait pas et que la montagne était de tous côtés entourée par les eaux. Je suppose que les Anglais ne demanderaient pas mieux que d'anéantir l'effet de cette petite révolution géologique et de faire de Gibraltar une île complète , une miniature de leur Britannia. Tel qu'il est cependant , le vieux mont Calpé me paraît d'une nature assez respectable. De loin , on le voit élevant à la jonction des deux mers ses larges flancs de granit, et de sa tête de colosse dominant la route d'Europe et la route des Indes , les anciens royaumes espagnols de Séville , de Grenade , et le royaume de Fez et l'empire du Maroc. Tel que les ingénieurs anglais l'ont fait , il est en état à présent de voir venir avec un superbe orgueil les troupes ennemies qui oseraient l'attaquer. Figurez-vous , monsieur , un vaisseau de ligne à trois ponts chargé de batteries, hérissé à bâbord et à tribord d'une triple rangée de canons , et vous n'aurez qu'une faible idée de ce roc immense , percé de tous côtés , et de tous côtés garni de formidables pièces d'artillerie. L'une de ses batteries s'appelle la Langue du Diable , sans doute à cause de ses
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détonations infernales. Uno autre , (|ui est tournée du côté du continent, n'a pas une apparence moins sinistre. Les Espagnols la nomment les Dents de la Vieille (/w Diciitos de la Vieja).
Plusieuis grottes étaient déjà naturellement percées dans l'épaisseur du rocher. Entr'autres , on remarque celle de Saint-Micluîl, qui est à onze cents pieds au-dessus de la mer, qui s'étend sur un espace de deux cents pieds et dont la voûte est couverte de stalactites brillantes. La mine et le marteau ont fait le reste. Les cavités du Calpé sont maintenant assez larges pour renfermer une nombreuse garnison , et l'on va de l'une à l'autre par un chemin assez large pour qu'on puisse le gravir à cheval. Tous ces travaux, entrepris et achevés en grande partie après le dernier siège par le major général O'Haro , ont dû coûter des sommes immenses. Cependant, l'opinion des gens de l'art est que , dans une guerre prolongée , ces casemates aériennes ne seraient point aussi utiles aux Anglais qu'on pourrait le croire. La fumée des canons y rendrait bientôt tout le travail des soldats impossible , et les pièces pointées de haut ne
peuvent avoir l'effet des batteries rasantes. Mais ces dernières batteries n'ont pas été négligées ; elles enlacent dans leur cordon d'affûts , dans leur ceinture de fer la base de la montagne.
La ville est bâtie sur un terrain de sable rouge du côté du nord -ouest au pied du rocher. C'est une longue ligne de maisons barriolées de diverses couleurs , posée , comme une froide page de prose anglaise , entre les images pittoresques des cités arabes et la riante et chevaleresque poésie de l'Espagne. Quand vous entrez dans cette grande rue , qui d'un côté touche à un bastion , et de l'autre à un champ de manœuvres , et qui est à peu près la seule rue de Gibraltar , l'idée ne peut vous venir que vous êtes là sur les frontières de la joyeuse Andalousie, à vingt lieues de Cadix et à vingt lieues de Malaga. Adieu les tendres conjurations de la guitare , les soupirs des sérénades , l'air coquet du majo , les dentelles flottantes de la mantille, et les belles églises parfumées d'encens , et les fêtes bruyantes où tout un peuple se précipite avec son ardent enthousiasme. Vous ne voyez que des comptoirs et des boutiques où le marchand
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anglais poursuit avec un flegme Imperturbable le cours de ses graves spéculations ; des cabarets où John Bull s'enivre de gin et de porter; car partout où John lUiU va s'établir, il faut qu'il emporte son confort national comme Enée emportait ses dieux. Autour de vous , tout est morne et silencieux. On n'entend que le son des balances employées à peser les denrées , le frôlement des balles de coton que Manchester et Liverpool expédient dans ce réceptacle de contrebande pour être frauduleusement répandues en Espagne , les plumes Perry qui crient sur le papier , et de temps à autre les fifres d'un régiment qui nous rappellent que cet arsenal de négoce , ce nid de smugglers est aussi un arsenal de guerre.
Le commerce amène cependant ici une quantité de gens de diverses contrées qui , s'ils n'étaient englobés dans la froide atmosphère britannique , présenteraient un spectacle assez curieux. On y voit des Juifs , des Maures , des Espagnols , et ce qui nous a le plus frappés , un régiment superbe de gardes écossaises portant , comme au beau temps des Stuarts , le schako couvert de plumes noires , la jaquette de tartan et marchant à la parade
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au son de la cornemuse. Je dois dire aussi que tout ce qui a été possible de faire pour établir dans Tenceinte de leurs bastions quelques fleurs et planter quelques arbustes sur le flanc aride du rocher , les Anglais l'ont fait avec une patience exemplaire. Je dois dire encore que de quelques points de la ville , notamment de la terrasse qui touche au champ de manœuvres , on a devant soi un très-grand et trèsimposant tableau : la mer parsemée de navires , la vaste rade animée par un mouvement continuel , et , dans le lointain , les côtes bleuâtres de l'Afrique. Mais, de l'aveu même des voyageurs anglais, qui ont toujours à leur service une bonne dose d'admiration pour tout ce qui tient à leur pavs , Gibraltar ne peut fixer longtemps les regards de l'étranger. Pour moi, j'en suis sorti avec joie, comme on sort d'une boutique oii l'on n a trouvé ni un objet attrayant , ni une figure avenante , comme on sort d'une citadelle où l'on a peur de se voir enfermé , et peu s'en est fallu que nous eussions ce malheur. Au moment où nous franchissions , pour regagner notre chaloupe , la dernière enceinte des fortifications , le soleil se penchait à l'horizon , et les
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lourdes portes des remparts i-oulaient stir leurs gonds.
Au lieu de passer la nuit à (Gibraltar, nous allons la passer sur une belle nier azurée, pbosphorescente , et demain nous jetons l'ancre dans une autre rade , demain nous arrivons à Cadix. Dieu soit loué! voilà une ville où il est agréable d'entrer et oii l'on ne compte les heures et les jours que pour en regretter le couis trop rapide. Si elle n'a pas été construite par le fds de Japhet, comme le prétendent les anciens chroniqueurs, si elle n'est pas le cœur du monde , comme le dit dans son naïf enthousiasme le vénérable Salazar*, si ce n'est pas là que se trouvaient autrefois les Champs-Elysées, comme le suppose le même écrivain, ce n'en est pas moins Tune des plus délicieuses cités de l'Europe : un port immense où sans cesse arrivent des navires de toutes les régions du globe, des quais superbes, des édifices grandioses, et des rues! ah! quelles rues! étroites, il est vrai, mais alignées au cordeau , pavées avec soin , garnies
' Puesla como coratou de tocio el orbe en su medio. [Grandczas y antipiedadas de la isla y cividad Cadix, p. 6.)
(le trottoirs en dalles de chaque coté , arrosées , nettoyées régulièrement , et bordées d'élégantes maisons à deux ou trois étages. Partout la vie , le mouvement, partout un air de gaieté et de prospérité inimaginable. A chaque maison , de légers balcons voilés par des persiennes ou des rideaux de couleur ; dans chaque quartier, des boutiques remplies des productions de l'ancien et du nouveau monde, de la patience chinoise et de l'industrie parisienne, des étalages, non, des terrasses de fruits , de légumes à faire pâmer d'aise une légion de gourmands, et, de quelque côté que l'on se dirige, une population éveillée, animée, parée : les jeunes Andalous avec leur petit chapeau de velours à bords retroussés, et le charmant costume qui leur dessine étroitement la taille, veste ronde, gilet brodé, culottes courtes ornées de rubans; les femmes avec la coquette basquine , glissant sur les dalles d'un pied léger, celles-ci portant encore sur la tête la redezilla, d'autres la mantille , et toutes le précieux éventail qu'elles agitent avec une prestesse et une mobilité incroyables. 11 y a longtemps que les femmes de Cadix sont renommées pour la grâce de leurs
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mouvements, et ce que Martial a dit de leur danse pourrait être appli(|ué à toutes les attitudes qu'elles prennent avec leur éventail.
Cantica qui Nili qui Gaditana susurrât, Qui movet in varios brachia volsa modos.
L'éventail est le complément de chaque toilette , le compagnon obligé de la duègne et de la jeune fille , de la grande dame et de Touvrière. Pour décrire tous les usages auxquels on l'emploie, il faudrait entrer dans tous les secrets des senoritas. C'est un témoin discret qui a entendu bien des confidences, un voile pudique qui se déploie à propos sur une physionomie embarrassée, un signe de reconnaissance pour un ami, une sauvegarde contre un importun, un télégraphe électrique qui envoie d'une maison à l'autre une dépêche qui ne sera comprise que de celui à qui elle est adressée. Et la plupart de ces précieux auxiliaires de la vie espagnole viennent de Paris. L'Espagne ne fabrique que les plus grossiers; le reste occupe nos plus fins ouvriers. Il en est de cette industrie comme d'une foule d'autres que nous prenons, en pays étrangers, pour des productions indigènes , et qui viennent en
droite ligne de la rue Bourg-l'Abbé ou du fauboum Saint-Antoine. Je conseille à ceux qui voyagent en Orient de ne pas se laisser trop promptement séduire par le pompeux langage des Juifs qui peuplent les bazars de Smyrne et de Constantinople, On achète là avec une innocente crédulité des burnous et des tarbouch fabriqués à Lyon ou à Orléans, et l'on rapporte avec soin des chibouks et des yatagans qu'on trouverait à meilleur compte au Palais-Royal. Pour peu que notre commerce avec l'Algérie s'agrandisse, les Arabes n'auront plus d'autres ceintures et d'autres haïks que ceux que nous leur enverrons , les pantoufles mauresques se broderont dans nos ateliers, et je ne désespère pas de voir nos armuriers faire concurrence à la tribu qui taillade ces lourdes lames de sabres qu'on appelle fiissas.
Mais quelle sotte idée de me laisser aller à cette divagation industrielle tandis que je suis h Cadix : Belle Cadix, ditByron, qui t'élèves sur le profond azur de la mer.
Fair Cadix, rising o' ei* the dark bhie sea ! Belle en effet, et d'un éclat extraordinaire
par rimnienso hori/.oii (|iii rcnlourf, |><'ir 1rs flots qui l'enlacent dans leurs colliers (Kargent et d'émeraude, par les frais jardins qui lui font une ceinture de Heurs et de fruits, par ces grandes maisons blanches que de loin on prendrait pour des palais de marbre. Je vais de suite à la cathédrale, de là à l'église des Capucins, à la place San Antonio, à l'Alaméda, et, dans l'avide impatience que j'éprouve de tout parcourir et de tout regarder, je me rappelle ces paroles de je ne sais quel poète d'Espagne :
Los oclios son clos, Las causas son nuichas.
H II n'y a malheureusement que deux veux pour voir, et il y a tant de raisons pour qu'on désire en avoir plus! »
Dans l'après-midi, les rues, qui étaient déjà si animées , sont tout à coup inondées d'un flot de peuple extraordinaire. L'hôte de la Fonda dell'Europa nous annonce qu'il y a ce jour là un combat de taureaux, et nous offre de nous procurer les meilleures places de l'amphithéâtre, les places // l'ombre. IS^ouveau spectacle inattendu et nouvelle joie. Nous mon-
tons aux seconds gradins d'un cirque immense; autour de nous une foule innombrable , hommes et femmes, enfants et vieillards ; à nos pieds Parène de sable que les picadores parcourent déjàdans leur brillant costume, et où le taureau va bientôt s'élancer dans ses bonds furieux. Le programme de la fête, imprimé sur de grandes feuilles de papier jaune , avec les noms des principaux acteurs et le détail des scènes , est superbe. Le fameux Montes doit y paraître, et son neveu , jaloux d'imiter la gloire d'un oncle si célèbre, et un autre matador qui s'est déjà rendu illustre par la fermeté de ses coups de spada, un Ximenes, peut-être de la famille de ce noble Ximenes qui, à Oran, prenait si bien le taureau de Barbarie par les cornes !
Je ne veux pas essayer, monsieur, de vous faire une nouvelle description de ces jeux espagnols si souvent et si minutieusement décrits. C'est une scène à laquelle on assiste dans une espèce de fièvre , et d'où l'on ne sort que dans un trouble extrême. Quel bruit! quel vacarme ! L'agitation de nos parterres , dans une soirée tumultueuse, n'est qu'une fade plaisanterie comparée à l'effervescence de ces mil-
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liers d'individus do tout rang, de tout se.ve, de tout âge, qui suivent et jugent, et condamnent ou encouragent avec une ardente passion toutes les péripéties du drame sanglant étalé sous leurs yeux. Là le spectacle est partout, dans les loges, dans l'arène, à chaque balustrade, à chaque degré de rampliithéatre. Là il y a plusieurs tragédies qui s accomplissent en même temps : tragédie du pauvre cheval ëventré par un coup de corne, tragédie du picador désarçonné et exposé à la rage de son adversaire, tragédie du taureau qui, après sa lutte désespérée, se roule en écumant et en mugissant sur le sol; puis la comédie perpétuelle des marchands de noisettes qui courent de gradins en gradins, et les éventails en mouvement, et les atroces injures qui de toutes parts pleuvent sur une pauvre béte ou sur un pauvre acteur reculant devant le péril, et les applaudissements frénétiques qui retentissent à l'aspect d'un athlète courageux. Fi du talent et du génie ! Jamais la musique de Mozai't , les vers de Racine, le geste puissant de Talma, la voix dramatique de Rachel, n'ont excité un enthousiasme comparable à celui qui éclate à la vue d'un taureau résistant intrépidement à
rai^uillon de la lance, au dard de la bandillera , à la pointe de l'épée. Et lorsque ce taureau a jusqu'à la fin noblement rempli son rôle, lorsqu'il tombe harassé de fatigue et couvert de blessures , on attelle deux mules à ses cornes, on l'entraîne hors du cirque. Son règne dramatique est passé, et l'on en attend un autre. N'accusons pas les Espagnols de cruauté. Leurs jeux sanguinaires ne sont qu'un grossier simulacre de ceux auxquels nous assistons sans cesse dans l'orageuse arène de ce monde. Hélas! hélas! combien d'hommes énergiques ont été ainsi donnés en spectacle à la foule, lacérés par l'envie, déchirés par la méchanceté , applaudis dans leur lutte audacieuse, puis rejetés hors delà lice quand leur courage et quand leurs forces sont écrasés.
Le soir nous retrouvions une partie de cette même foule bruyante se promenant sur la place Mina, dans les allées de l'Alaméda avec la dignité espagnole, et respirant en silence l'arome des arbres en fleurs , les brises rafraîchissantes de la mer. Le lendemain nous retrouvions dans cette grande ville maritime et cette grande ville de commerce d'autres scènes , d'autres images non moins intéressantes
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que celks do la vcilk-, Uli! l'iispagiie ! l lispague , cette terre de la noblesse chevaleresque et de la pocbie religieuse, des facéties philosophiques de Cervantes, et des romanceros, des brigands de mélodrames, et des autos sanlos de Calderon , des montagnes sinistres et des paysages éblouissants, cette terre qui a dominé les deux hémisphères, et qui depuis vingt ans se déchire de ses propres mains sans épuiser sa vitalité.
Olilovely Spain ! renowued, romantic land!
Yoilà deux fois en dix ans qu un lieureux hasard m'y conduit et que je ne fais que toucher à ses rives. 11 me semble que deux fois j'ai posé mes lèvres aux bords d'une coupe pleine de poésie qu'il a fallu quitter avant de l'avoir savourée. L'heure de notre départ est fixée. 3 'espérais que le Montezuma ne trouverait pas si vite sa provision de charbon, mais il l'a trouvée. Quel malheur qu'à Cadix les magasins nautiques soient si bien remplis et les portefaix si expéditifs ! Nous virons de bord dans la rade, nous nous retournons pour saluer encore tout ce que nous avons vu et tout ce que nous n'avons pas vu : 1 ile de Léon
avec ses deux villes, et le Guacîalquivir qui remonte à Séville et Xérès où Rodrigue perdit son royaume :
Ayer eia rey de Espana, Hoy no lo soy de una villa.
Bientôt Cadix s'abaisse à nos yeux, s'efface graduellement et semble s'enfoncer dans les vagues qui l'entourent. Nous voguons rapidement sur la mer assouplie, et dans l'aprèsmidi nous nous arrêtons en face de Tanger, l'ancienne Tingis des Romains, la Tandja d'Edrizi , prise par les Portugais en \ 471 , cédée aux Anglais en 1 662 ; démantelée , abandonnée par nous en 1 684, réveillée, en 1 844, dans sa somnolence marocaine par les intrigues et par les efforts d'Abd-el-Kader, et signalée à l'attention de l'Europe parles coups de canon de l'escadre française sous les ordres de M. le prince de Joinville.
Nous oublions promptement en France les événements qui nous ont le plus intéressés; nous étendons si vite le voile de notre pacifique générosité sur les offenses qui nous ont été faites, que je suis presque tenté, monsieur, de vous l'aconter comme une page
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(l'histoire ancienne cette expédition ([ui remonte déjà à cette lointaine date de deux, ans, de vous dire comment l'amiral Wilson , gouverneur de Gibraltar et M. Drummond-Iïay, consul d'Angleterre, déterminèrent eux-mêmes l'empereur du Maroc à soutenir Abd-el- Kader, à lui donner le kalifat de Riff , et comment, parleurs instigations et par leur appui, Abd-el-Rader rentra en campagne contre nous dans le temps même oii Ton proclamait à notre tribune parlementaire la plénitude parfaite de l'entente cordiale , et comment la bataille d'Isly, le bombardement de Tanger et de jNIogador ne nous amenèrent, grâce encore à l'intervention des agents anglais , qu'à conclure avec Abd-er-Rhaman un traité timide et insuffisant.
Nos relations avec l'empire du Maroc ont été pendant très-longtemps d'une nature fort paisible. Elles remontent jusqu'au règne de François 1". Elles prirent un caractère plus déterminé vers Henri IV, et furent sanctionnées du temps de Louis XII [ par un traité en vertu duquel des consuls français s'établirent à Maroc, Safî , Sainte-Croix et Salé'. Dès
' Mémoires historiques ''t ^géographiques sur l'Jlgêrie . par
que les Anglais eurent pris possession de Tanger, notre accord avec le Maroc cessa. Louis XIV le rétablit , et vous savez que , dans son enthousiasme pour la France, l'empereur ÎNIuley-Ismaël fit demander en mariage la princesse de Conti*. Lorsque le traité d'Utrecht eut assuré aux Anglais la possession définitive de Gibraltar, ils travaillèrent de nouveau à soulever le Maroc contre nous. Cependant, en 1789, l'empereur Sidi-Mohammed refusa de s'associer au dey d'Alger qui lui proposait de pourchasser les bâtiments français; et, en 1817, pendant l'affreuse disette qui désolait la France , Muley-Soliman nous ouvrit les ports de son empire et permit à nos navires d'y charger des approvisionne-
M. Pellissier. — Le Maroc et ses caravanes, par M. Thomassy. Paris, i84o.
' Son successeui' conserva les mêmes sentiments de confiance et de sympathie envers nous. « Il y a plus de douze ans, disait en 1763, un de nos commerçants, que l'empereur du Maroc m'assura pour la première fois qu'il aimait mieux la paix avec la France qu'avec toute autre nation , parce qu'il savait que les Français étaient industrieux, sincères et bous négociants, que la France avait presque toujoui's eu la paix avec le Grand-Turc, et parce que la nation française faisait le commerce dans toute l'étendue de sa domination. » {Le Maroc, par M. Tomassy, p. 24V.)
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nients de blé sans payer de droit d'exportation. Pendant la Restauration , la France n'a payé au Maroc aucun tribut , et nous vivions en fort bonne intelligence avec les diverses peuplades qui, sur la Méditerranée et sur rOcéan, occupent les cotes de cette contrée. Après la prise d'Alger, les Anglais devaient nécessairement travailler à nous susciter sur les plages d'Afrique et autour de nos nouvelles possessions toutes sortes d'obstacles , et ils se sont acquittés en conscience de cette tacbe glorieuse. La campagne de 1844 a été le résultat le plus éclatant de leur système d'hostilité; mais combien d'autres insurrections, moins décisives que celle-ci, ont été encouragées et soudoyées par eux ? Dans le tableau des dépenses qui fut présenté en 1815 au parlement britannique, figurait une somme de seize mille deux cent soixante-dix-sept livres sterling(près de quatre cent mille francs), qui, dans l'espace de seize ans, avait été payée au Maroc pour le maintenir en état de guerre contre nous. Si l'on ajoute à ce chiffre les quatre cents livres sterling que le gouvernement anglais accorde annuellement à son consul do Tanger pour (h'penses exti'aor-
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dinaires, on verra que sans compter les appointements réguliers du même consul , il en a coûté, de 1797 à 1814, plus de cinq cent cinquante mille livres à l'Angleterre pour séduire l'avarice des pachas du Maroc et les rendre hostiles à la France. Qui sait ce qu'il lui en a coûté depuis 1830, d'armes, de munitions, de frais de diplomatie pour seconder la révolte des diverses tribus de l'Algérie, raviver les espérances d'Abd-el-Rader et pousser à la guerre le craintif Abd-er-Rhaman ! Gibraltar et Tanger sont les deux champs de manœuvres où s'exerce cette politique envieuse qui , ne pouvant, malgré son bon vouloir, nous enlever l'Algérie, s'efforce du moins de nous en rendre la possession aussi difficile, aussi inquiète que possible. Outre les crédits patents et les crédits secrets qui lui sont ouverts selon les circonstances , le consul de Tanger jouit d'un traitement de trente mille francs. Il a sous ses ordres un vice-consul ; un interprète, un secrétaire arabes, également payés par le gouvernement , et occupe une maison princière.
Cette ville de Tanger, qui deux fois résista aux armées portugaises , qui fut donnée en
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(lot à rinfante Catherine lorsqu'elle épousa Charles II, présente un triste aspect. Ses remparts, détruits par les batteries du Saffreiij àii Jeinnî(ipes\ n'ont pas encore été relevés , et les élégantes habitations des consuls étrangers qui s'élèvent dans leur enceinte écrasent par leurs proportions les petites maisons mauresques en plâtre dont ils sont entourés. A voir ces édifices avçc leurs larges façades et leurs bannières flottantes, il semble que ce soit l'Europe qui règne à Tanger , et que les rares indigènes se courbent à ses pieds comme un peuple d'esclaves. Le port est dans un tel état que les légères chaloupes du Moiitezuma n'ont pas môme pu nous conduire jusqu'au rivage. Une vingtaine de Maures, qu* spéculaient sur notre débarquement , se sont jetés à l'eau, et accourant à noire rencontre de toute la vitesse de leurs jambes, se sont disputé l'honneur de nous porter sur leurs
' Quand l'expédition commandée par M. le prince de Joinville parut devant ces murs, il y avait encore là soixaute-dix canons en bronze, de huit à vingt-rjuatre livres ; cent soixante canons en ter de même calilne et dour.e mortiers.
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épaules. Pour chacun de nous, le procédé de locomotion était fort simple ; il ne s'agissait que de se mettre à califourchon sur un dos assez robuste , et de tenir ses pieds à une hauteur suffisante pour ne pas les tremper dans l'eau salée. Pour une femme la question est plus délicate. Les Maures s'acquittent cependant assez adroitement de cette tâche. Ils se placent deux à deux , l'un vis-à-vis de l'autre , et entrelacent leurs mains de manière à former une espèce de fauteuil sans dossier il est vrai , mais protégé à droite et à gauche par une robuste poitrine. D'une façon et de l'autre , la population voyageuse du Montezuma est arrivée sur la plage de Tanger, et nous sommes entrés dans la ville suivis de tous ceux qui avaient trouvé le fardeau assez lucratif pour vouloir le reprendre une seconde fois, et de tous ceux qui aspiraient à s'en emparer.
Par sa situation sur le détroit, par son voisinage de l'Algérie et de l'Espagne, Tanger pourrait être une importante place de commerce. M. Groberg de Hemsœ, à qui nous devons un très-bon livre sur le Maroc , dit qu'il serait facile d'améliorer le port délabré de
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tctto ville, i\v lo mettre à Tabri des orages', et deri'ière ses remparts s'étend une campagne dont on peut tirer d'abontantcs récoltes. Mais l'empire du Maroc est dans un état de barbarie grossière qui ne se doute d'aucune idée intelligente et vit au jour le jour, sous le régime despotique et rapace de ses pacbas, sous le poids de son ignorance. On compte dans cette antique cité environ dix mille babitants, dont deux mille cinq cents juifs, nulle quatre cents nègres, et une centaine de chrétiens. Les juifs sont ici, comme dans toutes les contrées arriérées, des hommes actifs et entreprenants; mais leur activité ne s exerce que dans un cercle de petites combinaisons mercantiles, et la civilisation européenne, représentée parles consuls de France, d'Angleterre, de Danemark, de Suède, des États-Unis, d'Espagne et de Hollande, brille inutilement aux yeux de cette population, qu'une guerre fanatique, un pèlerinage religieux ou un besoin pressant peuvent seuls arracher à son inertie. Tout
' Ha uno piccolo porto che, coa pota spesa per riedificare il modo di«fatio, si potrebbe rtudere oltrcmodo sicuro. [Specrhio geogrnfico c stathtico delf imperio di Marocco. Genova, 1834.)
dans cette ville annonce, comme dans la plupart des anciennes cités d'Orient, les funestes résultats d'un despotisme sans frein, d'une administration aveugle et d'une indolence difficile à émouvoir : les maisons misérables , les rues sales et mal entretenues, et les hommes à la fleur de 1 âge accroupis paresseusement dans les plis de leur manteau de laine sur le seuil de leur porte.
La peinture que jNI. Groberg de Hemsœ a faite du caractère des JNIarocains est un des plus tristes tableaux que nous connaissions , et l'on peut s'en rapporter aux renseignements de cet écrivain , qui a passé douze ans dans le Maroc, et qui était dans une situation trèsfavorable pour le bien observer.
(c Ces gens , dit-il , sont et seront encore longtemps les mêmes barbares qu'au temps de Salluste , de Procope; les mêmes hommes inconstants , perfides , menteurs , cruels , qu'on ne peut gouverner ni par la crainte ni par les bons traitements. Leur physionomie a une expression brutale, sinistre, qui excite le dégoût , si ce n'est la terreur. Leurs passions dominantes, c'est l'amour des femmes, l'ambition , la vengeance , l'avarice. Privés de
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spectacles, âc réunions intelligentes et des joies (le l'étiKlo, ils se livi'ent sans réserve à la volupté. Toute idée; de bienveillance et d'humanité leur est inconnue. Orgueilleux et arrogants envers leurs inférieurs, ils sont vils, rampants envers leurs supérieurs, et de la plus ignoble servilité envers les personnages puissants. Doués des facultés de la mémoire, ils ne s'en servent que pour se rappeler les offenses qu'ils ont reçues et entretenir leurs motifs d'inimitié. Ils ont de l'esprit, de la pénétration , et ils n'emploient ces qualités qu'à des œuvres de trahison. Soupçonneux et défiants , peut-être moins encore par une disposition naturelle que par l'effet de leur existence précaire, ils fouleront aux pieds, dès qu'ils y trouveront leur intérêt, tous les liens de la parenté et de l'amitié. Pour réussir dans leurs projets , ils auront recours aux plus basses adulations. Il ne faut pas attendre d'eux le moindre acte de générosité ou de désintéressement; si vous les voyez montrer quelque libéralité, soyez sûrs qu'ils n'agissent ainsi qiic dans l'espoir de retirer d'un sacrifice passager un plus grand profit.
(c Leur avarice incroyable justifie le pro-
verbe qui dit qu'ils se feraient volontiers arracher un œil , si l'on devait le couvrir d'une pièce d'argent. Mais comme ils savent que toute apparence de fortune les expose à mille vexations, ils s'efforcent constamment à paraître pauvres. Ainsi, jamais vous ne les entendrez parler de leurs économies ni des biens qu'ils possèdent. Et si vous voulez effrayer un Marocain , vous n'avez qu'à vanter sa richesse. Stupidement fanatiques, ils abhorrent tous les étrangers, persécutent les chrétiens, les juifs, haïssent surtout les Turcs comme des hérétiques, et les catholiques qu'ils regardent comme des idolâtres, parce qu'ils croient que les catholiques adorent des statues \ »
Le seul édifice que nous ayons remarqué à Tanger est une assez large mosquée pavée en porcelaine. Les autres ne méritent pas qu'on s'arrête à les regarder. Nous avons demandé quelques-uns des produits du pays, de ceux qui ont un caractère distinctif, et qu'on aime à emporter avec soi comme un témoignage des lieux lointains où l'on a passé, comme une feuille du grand herbier de l'industrie
* Specchio deW imperio di Jlaiocco, p. 83,
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humaine. Uno tlouzaine de juifs sont arrives au consulat do France, le dos courl)é sous une cargaison i\o peaux tannées, de pantoufles en cuir rouge et jaune, d'armes bizarres, mais grossièrement travaillées , et chaque chose cotée ri un chiffre extravagant. Je vois bien qu'il faudra que je revienne à Paris, et que j'aille faire une tournée sur les quais pour trouver au prix le plus juste les vraies curiosités du Maroc. Et j'y reviens non sans jeter encore avec un profond regret un regard pensif, un regard avide sur ce dc'troit que nous avons franchi, sur cet Océan oii nous sommes entrés. Là-bas est l'antique empire des Incas, là-bas un autre monde que je ne connais que par de merveilleux récits. Dans l'espace de quelques semaines j'aurais pu voir la magique corbeille de fleurs des Antilles, entrer dans les enchantements du Brésil, traverser les pampas, gravir les cimes de glace des Cordilières. Quelle ravissante perspective, et comme elle me rappelle ces rêves dont parle Sainte- Beuve, ces rêves dont les charmes
Relancent au désir le cœur qui se retient.
Dieu veuille qu'un jour je puisse les réaliser!
312 LKTTRES SUR L'ALGÉRIE.
Qui sait?... En attendant, la puissante machine du ]\Iontezuma ., aidée d'une bonne brise, nous pousse rapidement sur les flots de la Méditerranée. En deux jours nous longeons toute la cote d'Espagne, et nous revenons rejeter l'ancre au point d'où nous sommes partis, dans la jolie rade de Port- Vendre. J'ai fini mon itinéraire algérien.
Pardonnez les fautes de l'auteur.