SEPTIÈME CENTRE
Saratoga.
Les eaux de Saratoga, dans l'État de Nev^- York, reçoivent, pendant deux ou trois mois de l'été, un nombre immense de visiteurs qui s'y succèdent par essaims. 11 n'y a pas de bourgeois un peu aisé à Philadelphie, à New-York et à Baltimore, qui ne se croie obligé d'y venir avec sa femme et ses filles passer vingt-quatre ou quarante-huit heures au milieu de la cohue endi-
manchée qui encombre les hôtels , et visiter le champ de bataille où capitula l'armée anglaise aux ordres du général Burgoyne. Il existe en ce moment deux chemins de fer qui mènent à Saratoga ; l'un^ de huit lieues et demie, qui s'embranche près de Schénectady sur celui de Schénectady à Albany; l'autre, de neuf lieues trois quarts, qui part de Troy sur l'Hudson. Lorsque la saison est passée , ils servent à transporter à l'Hudson des bois de construction et de chauffage.
Travaux établis autour des mines de charbon.
Les mines de charbon bitumineux du comté de Chesterfield, près de Richmond, en Virginie, sont liées au James-River par un petit chemin de fer praticable pour les chevaux seulement, qui a cinq lieues et un quart de long , et a coûté 200,000 fr. par lieue , matériel compris. Une fois rendus au fleuve , les charbons sont distribués sur tout le Httoral, en concurrence avec les houilles bitumineuses d'Angleterre et de la Nouvelle-Ecosse.
Les gîtes d'anthracite de Pensylvanie ont donné lieu à une masse de travaux beaucoup plus considérable.
Aujourd'hui , tout le long du littoral, on n'em-
ploie plus guère d'autre combustible, pour les usages domestiques et pour les manufactures, qvie l'anthracite qui existe exclusivement dans un district assez borné de la Pensylvanie , parmi les montagnes situées entre la Susquéhannah et la Délaware. 11 dégage une chaleur plus vive et plus soutenue que celle du bois , qui d'ailleurs devenait cher, et convient mieux aux hivers rigoureux que l'on rencontre en Amérique par la latitude de Naples. Il l'emporte de beaucoup sur la houille bitumineuse, qui est presque la seule connue chez nous. Il brûle sans fumée; il est beaucoup plus propre qu'elle , il ne graisse pas les tentures et ne noircit pas les tapis. Rien n'est plus aisé que d'entretenir un feu d'anthracite; un foyer chargé deux ou trois fois par vingt-quatre heures ne s'éteint jamais , même pendant la nuit. Les domestiques, dont il épargne le travail, le préfèrent ; et, en cette matière comme en plusieurs autres, aux États-Unis, leur avis est plus puissant que celui des maîtres. Son seul inconvénient est de répandre quelquefois une légère odeur sulfureuse. On s'en sert aussi avec succès sous les chaudières, et l'on commence même à le substituer au bois sur les bateaux à vapeur.
L'extraction d'anthracite est donc considérable. Divers canaux et chemins de fer ont été exécutés ou s'exécutent pour le conduire des mines aux centres de consommation.
Les lignes principales établies ou s'établissant pour desservir ces mines sont :
1° Le canal du Schuylldll, qui mène à Philadelphie les produits des mines voisines des sources du Schiiylkill. Son développement , de Philadelphie à Port -Carbon, où il comînence, est de quarante -trois lieues et demie. Il a coûté en tout, avec des écluses doubles le plus souvent, 16,000,000 fr., soit 372,000 fr. par lieue. U donne 20 à 25 p. 0/0 de revenu net, et transporte 400,000 tonnes par an.
2° Le canal du Lehigh , qui amène à la Délaware les produits des mines situées aux sources du Lehigh. Il a dix-sept lieues et demie de long et a coûté 8,300,000 francs, ou par lieue 474,000 fr.
3» Le canal latéral à la Délaware; il part d'Easton , au confluent du Lehigh , et se termine à Bristol, à la tète de la navigation maritime. Il conduit à Philadelphie les charbons qui ont descendu le canal du Lehigh. Il a vingt-quatre lieues de long , et a coûté 7,600,000 fr. , ou 3 1 6,000 fr. par lieue.
Cet ouvrage a été exécuté par l'État de Pensylvanie. Il a été compté plus haut parmi les travaux de cet État.
4° Le canal Morris, qui part du même point d'Easton et doit se terminer à Jersey-City, vis-à-
92 LES VOIES DE COMMUlVICATIOir.
vis de New -York. Il sert à approvisionner le marché de New-York des charbons du Lehigh. Il se distingue en ce que la majeure partie des pentes y est rachetée, non comme à l'ordinaire par des écluses, mais par des plans inclinés, dont le plus considérable a une élévation de SO^jôO, et dont la manœuvre est très simple. L'ouvrage a quarante-huit lieues et demie, non compris deux lieues qui restent à faire du côté de Jersey- City. Il coûte 226,000 fr. par lieue, environ il,000,000fr. en tout.
S"" Le canal de l'Hudson à la Délaware qui mène dans la baie de Rondout, sur l'Hudson, près de Kingston, trente -six lieues au-dessus de New-York , l'anthracite des mines voisines de la Haute -Délaware. Ce charbon, arrivé des montagnes à Honesdale par un chemin de fer de six lieues et demie, entre là dans le canal, qui a quarante-trois lieues. Le chemin de fer a coûté 1,600,000 fr. , ou 250,000 fr. par lieue, avec son matériel. Le canal a coûté 12,600,000 fr. , ou 293,000 fr. par lieue.
6° Le chemin de fer de Pottsville à Sunbury , qui doit conduire au Schuylkill canalisé les produits des mines situées dans le massif des montagnes , entre la Susquéhannah et les sources du Schuylkill. Il est remarquable par des plans inclinés d'une extrême hardiesse ; la pente de
LETTRE XXir. 93
quelques uns est de 25 et de 33 p. 0/0; ils sont desservis par des moyens ingénieux et économiques. La longueur de ce chemin est de dix-sept lieues trois quarts. Il coûtera environ 6,000^000 f., soit 338,000 fr. par lieue (1).
7° Le chemin de fer de Philadelphie à Reading, aujourd'hui en construction, qui fera concurrence à la canalisation du Schuylkill. Il aura vingt-deux lieues trois quarts , et coûtera , avec le matériel, 350,000 fr. par lieue environ. On se propose de le prolonger jusqu'à Pottsville; la distance de Pottsville à Reading est de quatorze lieues. On aurait alors un chemin de fer continu de cinquante-cinq lieues, entre Philadelphie et le centre de la vallée de la Susquéhannah.
Outre ces sept grandes lignes, diverses compagnies de mines ont établi une multitude d'autres chemins de fer de moindre importance , qui viennent s'y embrancher. Il en avait été créé, à la fin de 1834, soixante -six lieues au prix de 6,000,000 fr. ; ce qui, joint aux deux cent vingttrois Heues , et aux 71,300,000 francs des sept communications précédentes , donne un total de deux cent quatre-vingt-neuf lieues, et de 77,300^000 fr. ; et, déduction faite du canal latéral à la Délav^are, que j'ai déjà porté en ligne de
(i) Ce chemin de fer n'aboutit pas directement à Pottsville; il s'embranche , à une lieue environ de cette ville , sur le Mount Carbon Rallroad.
compte , deux cent soixante - cinq lieues , et G9,700,000 francs.
La masse de tous les travaux que je viens d'énumérer , en ne comptant que ceux qui sont maintenant terminés ou en cours actif d'exécution, forme un total de douze cent dix lieues de canaux et de sept cent trente-deux lieues de chemins de fer, ayant coûté en tout 600 millions. Si Ton y ajoute divers travaux isolés, tels que le chemin de fer d'Ithaca à Oswégo (New-York) , qui est achevé; ceux de Lexington à Louisville et de Tuscumbia à Décatur (Alabama), et divers travaux de canalisation dans la Nouvelle- Angleterre , en Géorgie , en Pensylvanie, etc. , on arrive à un total définitif de treize cent vingt-et-iine lieues de canaux et de huit cent deux lieues de chemins de fer, et à une dépense de 637 millions (1).
Ainsi l'impulsion est donnée ; le mouvement va toujours s'accélérant; le territoire se perce de toutes parts. Si je voulais citer tous les chemins de fer qui s'étudient maintenant , qui sont autorisés ou vont l'être par les législatures, pour lesquels des souscriptions ont été remplies ou vont s'ouvrir , il me faudrait nommer toutes les villes de l'Union. Une ville de dix mille âmes qui n'a pas son chemin de fer se regarde elle-même avec ce sentiment de honte qu'éprouvèrent nos pre-
(i) Voir la Noie i5 à la fin du Volume.
miers parents dans le paradis terrestre, lorsque, après avoir goûté le fruit de l'arbre de la science, ils s'aperçurent qu'ils étaient nus.
Je n'ai parlé ici que des voies de communications perfectionnées , canaux et chemins de fer , et non des routes ordinaires. Si j'avais eu à exposer ce qui a été fait sous cet autre rapport, j'aurais cité avant tout la grande entreprise de la Route- Nationale^ appelée aussi /?owfe de Cuniberland , qui, partant de Washington ou plutôt de Cumberland sur le Potomac, va rejoindre l'Ohio à Wheeling, et s'étend de là vers l'Ouest , à travers le cœur des États d'Ohio, d'Indiana, d'Illinois, jusqu'au Mississipi. Elle a été tout entière établie aux frais de la Fédération. Il y a été alloué jusqu'à présent vingt-huit millions et demi. Commencée dès 1806, elle est actuellement à peu près finie jusqu'à Vandalia dans l'IlHnois. Une contestation survenue entre les deux États d'Illinois et du Missouri, a fait ajourner les travaux au delà de cette ville. De Washington à Vandalia, il y a 325 lieues , et 270 de Cumberland à Yandaha. La doctrine de l'intervention du gouvernement fédéral dans les travaux publics (1) ayant le des-
(i) On conteste au gouvernement fédéral le droit d'intervenir dans les travaux publics, non parce que c'est un gouvernement, mais parce que Ion prétend que la Constitution ne lui a pas formellement reconnu ce droit. Dans les États particuliers , la doctrine de lintervention du gouvernement local dans les travaux publics ne fait pas question.
SOUS depuis l'avènement du général Jackson à la présidence , le Congrès a offert la propriété de la Route-Nationale aux États particuliers dont elle traverse le territoire. Ils l'acceptent à condition qu'elle sera préalablement mise dans un parfait état d'entretien.
Divers États ont aussi fait des dépenses considérables pour l'amélioration de leurs routes. La Caroline du Sud, par exemple, a consacré à cet usage une somme de six à huit millions.
Les travaux publics des États-Unis sont généralement exécutés avec économie; les prix que j'ai cités l'attestent, car ils sont moins élevés que ceux d'Europe , quoique la main d'oeuvre coûte ici de deux à trois fois plus cher que sur le vieux Continent. Les canaux entrepris par les États sont pourtant passablement construits. Leurs dimensions , moindres que celles des nôtres^ sont plus grandes que celles des canaux anglais; les écluses y sont presque toujours en pierres de taille (1). Les ponts, pontceaux et aqueducs sont habituellement en bois , sur piles et culées en maçonnerie commune. Les barrages des rivières sont constamment en bois.
(i) Sur plusieurs canaux conslruils par des compagnies, et sur quelques uns de ceux des Etats, les écluses sont moitié en pierres , moitié en bois. Ces écluses mixtes (composite loks) sont économiques, d'un entrelien aisé, et pourraient être avantageusement employées ailleurs. Il existe aussi beaucoup d'écluses entièrement en bois.
Les chemins de fer des États , ceux de Pensylvanie surtout , ont été établis à grands frais. Us sont à double voie^ avec des ponts en maçonnerie et quelques souterrains. Leurs rails sont entièrement en fer, reposant sur des dés en pierre. La compagnie du chemin de fer de Lowell a voulu , elle aussi , que son ouvrage fût construit de la manière la plus permanente. Elle a déployé un luxe de granit, que je crois superflu^ sinon nuisible. Le chemin de fer de Baltimore à l'Ohio est aussi à deux voies. Sauf une courte distance, il est sur bois. Dans les États du Nord, et près des grandes villes, la plupart des Railroads ont un rail tout en fer et des terrassements préparés pour deux voies , avec une seule voie posée. Tels sont les chemins de fer de Boston à Worcester et à Providence, d'Amboy à Camden. Tel sera celui de Philadelphie à Reading; mais ils reposent sur des traverses en bois, ce qui, indépendamment du bon marché , présente beaucoup d'avantages sous le rapport de la conservation du matériel et de la douceur des mouvements , et aussi pour la rapidité des réparations. Dans le Nord, les chemins de fer destinés à une moindre circulation ou éloignés des grandes villes , et en général tous ceux du Sud , sont à une seule voie sans préparation pour une seconde, et ont pour rails des pièces de bois longitudinales, recouvertes IL 7
d'une bande de fer de cinq centimètres de large sur quinze millimètres d'épaisseur.
Sur presque tous les chemins de fer américains , il existe des pentes plus fortes que celles qu'en Europe l'on est disposé à fixer comme maxirna. Une pente de 35 pieds par mille anglais (à peu près sept millimètres par mètre) paraît modérée aux ingénieurs américains. Une pente de cinquante pieds (près de dix millimètres par mètre) ne les effraie point (1). L'expérience a démontré qu'en effet ces inclinaisons, dont la dernière est double du maximum des Ponts-et- Chaussées (cinq millimètres par mètre), n'offrent aucun danger pour la sécurité publique. Il est vrai qu'elles diminuent la vitesse , à moins que l'on n'ait recours sur quelques points à une locomotive de renfort, et qu'elles augmentent les frais de traction ; mais les Américains estiment que ces inconvénients sont plus que compensés par la réduction des dépenses de premier établisse-
(i) Je ne parle pas ici des plans inclinés usilés dans le? chemins de fer des montagnes, qui sont plus hardis que les 7nonfrtg-»es russes les plus rapides. Dès que l'on voulait faire passpr un chemin de fer dans ces lieux escarpés, il était fort difficile d'éviter de grandes pentes. H j a , d'ailleurs, «eus le rapport des frais de traction , (peaucoup plus d'avantage, en pareil cas, à construire, une série de plans inclinés, raccordés par des portions de clicn)în à peu près de niveau, qu'à distribuer la pcnle uniformément sur tout le parcours.
LETTRE XXtI. 99
mçnt. Les cpw-bes y sont aussi plus roides ;
sur le chemin de fer de Baltimore à l'Ohio, où
cependant le service est fait par des locomotives,
il y çn a plusieurs dont le rayon est de 120 à
150 mètres; en conséquence l'on ne s'y meut
qu'avec une vitesse moyenne de quatre et demie à
Cinq lieues àl'heure; c'est deuxfois moins qu'àLi-
verpool, mais c'est deuxfois et demie plus qu'en
diligence sur une route ordinaire. En général ,
pourtaîit, les ingénieurs américains font tous
leurs efforts pq^r éviter les courbes de moins de
300 mètres de rayon. En France, les Ponts-et-
Çhaqssées, dans leurs études des grandes lignes,
§e sont imposé le minimum de 800 mètres.
îl y a cependaiit des chemins de fer américains Pli l'or, a renchéri p^cpre sur les prescriptions ç|e la science eurppéenne. Sur le chemin de fer de Boston à Lowell, le rayon minimum est de 9i4 mètres, pt le tiiaxùmm des pentes de moins de 2 millimètres. Sur celui de Boston à Providence, il n'y a pas de rayon de moins de 1,800 wètres.
La vitesse eii usage sur les chemins de fer Wéricains est tout aussi variable que leur mode
deconstruction, et que leurs conditions d'inclinaison et de eontournevnent. Sur le chemm de fer de Boston à Lowell, on vpyage à très peu près à raison dedixlieues à l'heure; c'est à raison de huit sur ceux de Boston à Providence et à Worcester. Sur
le chemin de fer d'Amboy à Camden, la vitesse moyenne a été réduite à six lieues; elle n'est que de cinq à cinq et demie sur celui de Charleston à Augusta; j'ai dit qu elle était moindre encore sur celui de Baltimore à FOhio.
Une des plus grandes économies obtenues ici dans la construction des chemins de fer , résulte de l'emploi du bois dans rétablissement des ponts et pontceaux. Les Américains sont maîtres passés en fait de ponts de bois. Les ponts si vantés de la Suisse ne sont, en comparaison des leurs, que de lourdes et grossières charpentes. Les ponts américains ont des arches ou travées de 35 à 70 mètres (1); et ils sont non moins curieux par leur bas prix que par leur hardiesse. Celui de Columbia, sur la Susquéhannah, a 2^000 mètres de long, et coûte, tout compris, 700^000 francs; il a double voie pour les voitures et charrettes, double trottoir pour les piétons, et il est couvert. En général , un pont à double voie et couvert coûte pour la superstructure^ c'est-à-dire non compris la maçonnerie des piles, 200 à 350 fr. le mètre courant, selon les localités et la confection du travail, soit 40,000 à 70,000 fr. pour un pont de 200 mètres, qui chez nous serait construit en pierre de taille, et reviendrait à 1,200,000 fr. ou 1,500,000 fr. La maçonnerie est ordinairement
(i) Le pont du Schuylkill , à Piiiladelpliie, à 92^,75 de portée eu nue seule arche.
faite en moellon ou en pierre de taille à peine dégrossie, et;, dès lors, est très peu chère. Trois systèmes de charpente dominent pour les ponts : l'un est dû au charpentier Burr ; le second au colonel Long ; le troisième, qui est le plus neuf, le plus intéressant et le plus convenable pour les chemins de fer, en raison de sa fixité, à M. Ithiel Town. Ils sont tous remarquables en ce qu'ils n'exigent presque pas de fer. On rencontre pourtant sur les chemins de fer des États-Unis quelques ponts en pierre de taille. Tel est celui du Patapsco (Thomas Fiaduct) sur le chemin de Baltimore à Washington, tout en beau granit, long de 214", et qui n'a coûté que 650,000 fr. , quoiqu'il soit à deux voies et élevé de 20 mètres.
La plus grande difficulté que les Américains aient rencontrée dans l'exécution des voies de communication , n'a peut-être pas été de se procurer les capitaux nécessaires, mais bien de trouver des hommes en état de diriger les travaux. Sous ce rapport encore, l'État de New- York a rendu àl'Union un service signalé. Les ingénieurs, qui s'étaient formés dans la construction du canal Érié, ont répandu partout les fruits de l'expérience qu'ils y avaient acquise. M. B. Wright, le plus distingué d'entre eux, et aujourd'hui encore le plus actif (1) des ingénieurs américains, malgré
(i) En ce moment, M. Wright, malgré ses soixante-cinq ans, dirige à la fois, personnellement, le chemin de fer tîe Hi^rlaëni
soh grand âge, a pris part à la direction d'une inconcevable quantité d'entreprises. Son nom est associé à rétablissement des canaux de la Chésapeake à l'Ohio, de la Délaware à la Chésapeake, de l'Hudson à la Délaware , de Virginie, du Saint- Laurent , et même du canal Welland , à ceux des chemins de fer de Harlaem et de New-York au lac ferié. Depuis une dizaine d'années, les ingénieurs capables ont commence à se multiplier aux Etats- Unis, et ont écrit sur le sol du pays la preuve de leur savoir. Le général Bernard n'y a pas peu contribué en apportant avec lui dans le NouveaU- Mônde, et en propageant par son exemple, tes méthodes les plus avancées de l'art européen. M. M. Robinson, élève, lui aussi, de la science française, et qui excelle dans Fart d'établir à bon marché des ouvrages solides et de bonne apparence , a fourni les plans du Portage Ravir oàd ^ et à construit les chemins de fer de ChesterEeld, de Petersburg au Roanoke, du Petit-Schiiylkill, de
à New-York ; le grand cLeinin de fer de Kcw-York au lac Érié ; là grande communicalion, par canal et par chemin de fer, du James-River au Kahawlia (Virginie) ; les travaux du Saint-Laurent, dans le Haut-Canada, trois cents lieues pins au nord, et enGn le chemin de fer de la Havane aux Guines, dans l'île de Cidja. Tous ces ouvrages réunis forment un développement total dé trois cent quatre -vin "gis iieties. Les ingénieurs américains les plus distingues ont toujours plusieurs travaux à la fois 60US leur direction , mais en moindre quantité. Ou conçoit qu'ils seniourent, autant que possible, de collaborateurs iustiuits cl iutelligenls qui font une graude partie de la besogne.
Winchester à Harper's Ferry. Il achève maintenant ceux de Pottsville à Sunbury, de Philadelphie à Reading, de Frédéricksburg à Richiïiond. Le major Mac Neill vient de finir le chemin de fer de Boston à Provi lence, et travaille à ceux de Stonington et de Baltimore à la Susquéhannah. M. D. Douglass, après avoir fait le canal Morris et le chemin de fer de Brooklyn à Jamaïca, prépare, pour la campagne prochaine, la mise en construction des waterworks de New^-York. M. Fessenden, qui met la dernière main au Worcester Railroad, va être chargé du Western et de VEastern Railroad ^ à droite et à gauche de Boston. M. J. Rnight^ qui est le principal ingénieur du chemin de fer de Baltimore à l'Ohio^ s'occupe des moyens de lui faire franchir les AUéghanys. M. Canvass White, qui vient de mourir, avait contribué à la création du canal de Louisville à Portland , et avait tout récemment terminé le beau canal du Raritan à la Délaware. M. H. Allen a établi le chemin de fer de Charleston à Augustâ. M. Jervis a exécuté celui de Carbondale à Honesdale, et dirige aujourd'hui une partie des grands travaux de canalisation de l'État de New- York.
Pour suppléer à la pénurie d'hommes de l'art que l'esprit d'entreprise réclame en nombre toujours croissant , le gouvernement fédéral autorise les officiers du génie et les ingénieurs géographes {to^ographkal'engineers) à entrer au service des
104 IFS VOltS DE COMMUN IC4TI0îf.
compagnies. Il les emploie directement lui-même a faire des études et à rechercher des tracés, ou à construire des ouvrages pour son compte; de sorte que le général Gratiot, commandant en chef du génie, fait aussi l'office d'un directeur-général des ponts et chaussées. Les colonels des géographes , Abert et Rearney, prennent une part active aux travaux du grand canal de la Chésapeake à rOhio, dont le gouvernement féaéral est le plus fort actionnaire. Le capitaine TurnbuU dirige le canal de Georgetown à Alexandrie; le capitaine Delafield, les travaux de la Route-Nationale, et le capitaine Talcott, le perfectionnement de l'Hudson. Le colonel Long passe de tracé en tracé, et étudie tantôt la ligne de Savannah à Memphis, tantôt celle de Portland (Maine) à Québec et à Montréal. De leur côté, les architectes se font ingénieurs; ainsi, M. W. Strickland , de Philadelphie, et M. Latrobe, de Baltimore, dirigeront les travaux des nouveaux chemins qui vont s'établir entre leurs deux villes ; et même de simples négociants prennent sur eux la responsabilité de vastes ouvrages, comme M. Jackson, de Boston , qui est de fait ingénieur en chef du chemin de fer de Lowell.
C'est un beau spectacle que celui d'un jeune peuple exécutant, dans le court espace d'une quinzaine d'années, une masse de communications dont les plus puissants empires de l'Eu-
rope, avec une population triple et quadruple, se fussent effrayés. Ce que la prospérité publique y a gagné et continuera à y gagner , est incalculable. La politique n'a pas moins à en attendre. Ces communications multipliées et rapides contribueront au maintien de l'Union, plus encore que la balance de la représentation nationale. Lorsque New -York ne sera plus qu'à six ou huit jours de la Nouvelle-Orléans , non seulement pour une classe riche , voyageant suivant un mode privilégié (1 ), mais pour tout bourgeois , pour tout ouvrier, il n'y aura plus de séparation possible. Les grandes distances auront disparu , et ce colosse, dix fois plus vaste que la France, maintiendra son unité sans effort (2).
Il m'est impossible de ne point reporter ma pensée sur l'Europe, et de ne pas faire une comparaison peu favorable aux grandes monarchies qui la couvrent. Les partisans du principe monarchique soutiennent qu'il a tout autant de puissance pour le bonheur et la grandeur des peuples, et pour le progrès du genre humain, que le principe d'indépendance et de self-goueriiment qui domine de l'autre côté de l'Atlantique. Pour mon compte je suis tout porté à le croire. Il faut pourtant que l'on en administre des preuves matérielles, si l'on veut que la conviction opposée
( i) Voir la Noie 16 à la fin du Volume. i'i) Voir la Note 17 à la fin du Volume,
ne fasse plus de prosélytes. C'est par les fruits aujourd'hui que l'arbre doit se juger. Les gouvernements européens disposent des trésors et des bras de plus de 250 millions d'hommes , c'està-dire d'une population vingt fois plus grande que ne l'était celle des États-Unis lorsqu'ils ont commencé à exécuter leur système de communications. Le pays qui réclame leurs soins n'est pas quatre fois aussi étendu (1) que celui qui est actuellement couvert par les États et les Territoires organisés. Les milliards qu'ils se procurent si aisément pour la guerre^ c'est-à-dire pour détruire et pour tuer^ ne leur manqueraient pas pour des entreprises créatrices. Ils n'ont qu'à vouloir, et toutes les nations européennes se confondront tellement d'intérêts, de pensées et de sentiments, seront tellement rapprochées et mêlées , que l'Europe tout entière sera comme une seule nation ^ et qu'une guerre européenne sera réputée sacrilège à l'égal d'une guerre civile. En ajournarit plus lon^-temps ces utiles travaux, ne donneraient-ils pas raison à ceux qui prétendent que la cause des rois est inconciliable avec celle des nations ?
(i) En comptant tout le nord de l'Europe et tous les pays de l'ouest de l'Oural.
XXIÎI.
Lancaster ( Peusjlvanie) , 20 juillet i855.
îi il y a de succès , il h'y à de bonheur que par là spécialité. Homme ou peuple, si vous voulez réussir, gardez-vous de prétendre à toiit savoir et de tout entreprendre. La nature humaine est finie ; limitez-vous comme elle dans vos désirs et dans vos efforts. Sachez vous contenter et vous contenir ; c'est la loi de la sas^esse.
Si ces préceptes sont justes, les Américains sont des gens au moins à demi sages, car ils les pratiquent au moins à demi. En général , l'Américain sait peu se contenter; sa notion de légalité, c'est de n'être l'inférieur de personne; mais il n'aspire à monter que siiivaht une ligiië. Son moyen unique, comme kon unique peiisée, c'est la domination du monde matériel, c'est
l'industrie dans ses diverses branches; ce sont les affaires, c'est la spéculation, le travail, l'action.
A son unique objet tout pour lui se subordonne : l'éducation et la politique , la loi de la famille et celle de l'Etat. Tout, depuis la religion et la morale jusqu'aux usages domestiques et aux détails de la vie ; tout, dans la société américaine, est combiné et ployé suivant la direction qui converge le mieux vers le but commun de chacun et de tous.
Si la règle générale souffre des exceptions, elles sont peu nombreuses et tiennent à deux causes : premièrement, la société américaine, si absorbée qu'elle soit dans sa spécialité, ne doit pas rester à jamais emprisonnée dans ce cercle, et contient déjà le germe des destinées, quelles qu'elles puissent être , qui lui sont réservées pour les siècles à venir; secondement, la nature humaine, quoique finie, n'est pas exclusive, et nulle force au monde ne saurait étouffer ses protestations contre l'exclusivisme des goûts , des institutions et des mœurs.
La spéculation et les affaires , le travail et l'action, voilà donc, sous diverses formes, la spécialité que les Américains ont choisie et à laquelle ils se vouent avec une ardeur qui tient de l'acharnement. C'était celle qu'ils devaient adopter, celle que leur avait assignée le doigt de la Provi-
LETTRE XXIIT. 109
dence, afin que la civilisation fut, dans le plus bref délai possible, mise en possession d'un continent. Je ne puis sans douleur penser qu'il y eut un moment où la France semblait appelée à partager la gloire de cette grande niission avec les deux peuples, entre lesquels Dieu l'a placée, aussi bien sous le rapport du caractère et des institutions que sous celui de la position géographique; avec les Anglais et les Espagnols. Tandis que l'Espagne, alors reine du monde, envahissait l'Amérique du Sud et le vaste empire du Mexique, y civilisait, le sabre à la main, la population indienne, et y bâtissait des villes monumentales qui témoigneront de son génie et de sa puissance bien des siècles après que les déclamations de ses détracteurs seront tombées dans l'oubli , tandis que l'Angleterre posait de chétives colonies sur la plage aride de l'Amérique du Nord, la France explorait la gigantesque vallée du Père des eaux , et s'emparait du Saint-Laurent, près de qui notre Rhin , tranquille et fier ^ n'est qu'un ruisseau modeste ; nous couronnions de fortifications le rocher à pic de Québec, nous bâtissions Montréal, nous fondions la Nouvelle-Orléans et Saint-Louis, et , çà et là , nous défrichions les riches plaines de l'IlUnois. De l'Amérique duNord, nous possédions alors la portion la plus fertile, la plus belle, la mieux arrosée, la mieux taillée pour recevoir un superbe empire en harmonie avec nos sentiments
110 tK TRAVAIL.
d'unité. Nos i^gétiieurs, avec une sagacité qu'aujomd'i;^iii les Âmçricains admirent^ avaient marqué par un fortin les positions les plvis propres à recevoir de grandes villes. C'est ainsi que notre dvapeau flottait à Pittsburg (alors fort Duquesne), à Pétroit, à Chicago, à Érié (alors Presqu'île), à Kingston (alors fort Frontenac), à Michillipiackinac, à Ticondéroga, à Vincennes, au fort dç Chartres, à Péoria, à Saint-Jean, tout comme dans les capitales du Canada et de la Louisiane. Alors notre langue pouvait préteiidre à être la langue universelle. Le nom français avait alors de belles chances ppur devenir le preniier, non seulement, comme celui des Grecs, dans le monde çles idées , p^^r la littérature çt les arts, mais av^ssi , coinme le nom ror^ain , dans le monde matériel et politique, par le nombre des hommes qui eussent été fiers çle le porter, par l'immensité du territoire q\^ç Sc^ domination eut couvert. Loiiis XIV, aux JQurs de son apothéose, dans l'Olympe qu'il s'était bâti , rêvait ce noble avenir pour son peuple et ppur sa race. Dans l'exalta^ tion d'un snblime orgueil , il croyait lire c^s triomphes sur les pages dn destin. H ^e nous reste plus à nous, qui ne sommes séparés de lui que par un siècle, il ne nous reste plus, hélas ! qn^ des regrets amers çt impuissants. Les Anglais nous onç chassés à toujours, non seulement d'Amérique, mais aussi des Indes-Orientales, où le
Grand-Roi nous avait aussi installés. Nos descendants du Canada et de la Louisiane se débattent vainement contre le déluge britannique qui les ensevelit. Notre idiome se noie dans le même débordement; les noms mêmes de nos villes et des régions que nous avions explorées se défigurent dans l'âpre gosier de nos heureux rivaux, et se teutonisent au point d'être méconnaissables. Nous avons oublié nous-mêmes qu'il fut un temps où nous pouvions prétendre à devenir les rois du Nouveau-Monde. Nous n'avons plus souvenance des hommes généreux qui se dévouèrent pour nous en assurer la domination. Pour que le nom de l'héroïque La Salle ne pérît pas , il a fallu que le Congrès américain lui érigeât un petit monument, dans la rotonde du Capitole, entre Penn et John Smith. Nous n'avons pas eu une pierre pour lui dans nos innombrables sculptures; uos peintres ont couvert de couleurs des toiles qu'une lieue carrée contiendrait à peine, et il n'a pas eu les honneurs d'un coup de pinceau. Pendant ce temps, des colosses, récemment apparus en Europe, nous défient, nous coudoient et nous pressent. En vain les efforts du second Charlemagne nous avaient rendu la capitale du premier César français et les plus belles provinces de Clovis; capitale et provinces nous ont été ravies presque aussitôt. Un pas de plus en arrière et nous sommes refoulés à jamais parmi
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les peuples secondaires, les peuples vieillis, les peuples déchus, sans successeurs pour recevoir et dignement porter l'héritage de la gloire de nos pères. Qu'a-t-il donc fallu pour faire rétrograder ainsi une grande nation , pour la dépouiller de son avenir? Il a suffi, sous notre monarchie absolue, qu'il se trouvât un prince comme Louis XV, qui, du Grand-Roi son aïeul, ne voulut accepter que les vices; il a suffi que, pendant cinquante ans , la France servît de marche-pied et de jouet à l'infâme égoïsme de ce prince, à la honteuse impéritie de ses familiers. Les gouvernements sans contrôle peuvent, dans un court espace de temps, enfanter des prodiges, mais ils sont exposés à de cruels retours.
Que fût-il arrivé si, au lieu d'être vaincus par les Anglais, nous eussions été lein^s vainqueurs? A juger, par les Canadiens et les Créoles de la Louisiane, de ce qu'eût été le peuple de la Nouvelle-France, la rapidité et l'audace du mouvement civilisateur y eussent considérablement perdu. Lorsqu'il s'agit de vaincre des nations sur les champs de bataille, le Français peut entrer dans la lice, la tête haute ; pour dompter la nature, l'Anglais vaut mieux que nous. Il a une fibre plus rigide, des muscles mieux nourris; physiquement , il est mieux constitué pour le travail; il le pousse avec plus de méthode et de persévérance; il s'y plaît, il s'y entête. Si dans
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SOU œuvre, il rencontre un obstacle, il l'attaque avec une passion concentrée, dont, nous Français, nous ne sommes susceptibles que contre un adversaire sous foiTlie humaine.
Avec quel zèle et quel entraînement l'Anglo- Américain remplit sa tâche dépeuple défricheur! Voyez com me il se fraye sa voie à travers les rochers et les précipices; comme il lutte corps à corps contre les fleuves, contre les marécages, contre la forêt primitive ; comme il détruit le loup et Tours; comme il extermine l'indien qui, pour lui, n'est qu'une autre bête fauve! Dans cette bataille contre le monde extérieur, contre la terre et l'eau, contre les montagnes et contre un air empesté, il semble plein de cette impétuosité avec laquelle la Grèce se précipitait sur l'Asie à la voix d'Alexandre; de cette audace frénétique que Mahomet sut inspirer à ses Arabes pour la conquête de l'empire d'Orient ; de ce courage délirant qui animait nos pères, il y a quarante ans, lorsqu'ils se ruaient sur l'Europe. Aussi , sur les mêmes rivières où nos colons s'abandonnaient, en chantant, au canot d'écorce du sauvage, ils comptent, eux, des flottes de superbes bateaux à vapeur. Là où nous fraternisions avec les Peaux-Rouges , couchant avec eux dans les bois , vivant comme eux de notre chasse , voyageant à pied à leur manière , par des sentiers escarpés, l'opiniâtre américain H. 8
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a abattu les arbres antiques, promené la cbarrue, enclos les terrains, substitué les meilleures races bovines de l'Angleterre aux cerfs de la forêt, établi des fermes, de florissants villages et d'opulentes cités , creusé des canaux et des routes. Ces cbutes d'eau que nous venions admirer en amateurs du pittoresque , et dont nos officiers mesuraient la bauteur au péril de leur vie , ils les ont dérobées au paysage et enfermées dans les réservoirs de leurs moulins et de leurs fabriques. Si ces pays fussent restés français, la population qui s'y fiit développée eût été plus gaie que l'américaine; elle eût mieux joui de ce qu'elle eût possédé; mais elle eût été entourée de moins de ricbesses et de comfort, et des siècles se fussent écoulés avant que Tbomme eût été en di'oit de se dire le maître, sur la même étendue de sol que les Américains ont asservie en moins de cinquante ans.
Si l'on récapitule les actes passés à cliaque session des législatures locales, on verra que les trois quarts au moins ont pour objet les banques qui créditent le travailleur; la création d'églises nouvelles, qui sont les citadelles où veillent les gardiens de l'esprit du travail; les moyens de communication, routes, canaux, cbemins de fer, ponts, bateaux à vapeur, qui facilitent au producteur l'accès du marché; l'instruction primaire à l'usage de l'ouvrier et du laboureur; ou
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divers règlements commerciaux ; ou l'incorpo*ration de villes et de villages , ouvrages de ces hardis défricheurs. Il n'y est point question d'une armée; les beaux-arts n'y figurent jamais, même pour mémoire; les établissements littéraires et les hautes études scientifiques y sont rarement honorés d'un souvenir (1).
Les lois tendent par-dessus tout à favoriser le travail^ le travail matériel, le travail du moment. Dans les États un peu anciens, elles sont habituellement empreintes du respect de la propriété, parce que le législateur sent que le plus grand encouragement à donner au travail consiste à le respecter dans ce qui en est le fruit. Elles sont particulièrement conservatrices de la propriété foncière, soit par réminiscence des lois féodales de la mère-patrie, soit aussi parce que l'on a tenu à conserver quelque élément stable au milieu de Finstabilité de toute chose; cependant les lois s'inquiètent généralement beaucoup moins qu'en Europe de ce qui est droit acquis. Malheur aux existences en repos ou actuellement improductives, pour peu qu'elles puissent être accusées de s'appuyer sur le monopole et le privilège! Le droit qui précède ici les autres, qui les efface tous, est celui du travad : le repos n'a pas encore droit de cité. C'est ainsi qu'excepté en matière de crédit public , où les Etats et les
(i) Voir la Noie i8 à la fin du Volume.
villes se piquent du plus grand scrupule à remplir leurs engagements, dans tout débat entre le capitaliste et le producteur, c'est ordinairement le premier qui a tort (1).
Tout est ici disposé pour le travail : les villes sont bâties suivant la méthode anglaise ; les hommes d'affaires , au lieu d'être dispersés par la ville, occupent un quartier qui est exclusivement à eux , où pas une maison ne sert à l'habitation, où tout est bureaux et magasins. Les courtiers, les agents de change, les avoués, les avocats, y ont chacun leur cellule, les négociants leurs comptoirs. Les banques et les compagnies de toute nature y tiennent leur office ; les marchandises emplissent , de la cave au grenier, tous les édifices des rues adjacentes. A toute heure du jour, un négociant n'a que quelques pas à faire pour en rejoindre un autre, pour s'aboucher avec un homme de loi ou un courtier. Ce n'est point comme à Paris, où l'on perd un temps précieux à courir l'un après l'autre. Paris est la cité commerciale la plus mal arrangée de l'univers. Nevv^-York est cependant moins bien ordonné que Londres ou que Liverpool. Il n'y
(i) Dans quelques États nouveaux, commein Kentucky et l'Illinois, il a été passé, aux époques de crises commerciales, des lois qui intervenaient enlre le débiteur et le créancier, et qui traitaient fort cavalièrement ce dernier. Elles avaient pour objet d'ajourner le paiement des dettes.
existe rien dans le genre des grands docks ou du Cornm ercial-Ho use ( 1 ) .
Les mœurs sont celles d'une société travaillante et agissante. A quinze ans , un homme entre dans les affaires; à vingt et un, il est établi, il a sa ferme, son atelier, son comptoir ou son cabinet, son industrie enfin quelle qu'elle soit. C'est aussi l'âge où il prend femme; à vingt- deux ans, il est père de famille, et, par conséquent , il a un puissant aiguillon pour s'exciter au travail. Il n'y a ici de considération que pour celui qui a une profession , et, ce qui est à peu près la même chose ^ qui est marié; pour l'homme enfin qui est membre actif, directement utile de l'organisme social , qui contribue pour sa part à augmenter la richesse publique, en créant, soit des choses, soit des hommes. L'Américain est élevé dans cette idée , qu'il aura un état , qu'il sera agriculteur, artisan, manufacturier, commerçant, spéculateur, médecin, homme de loi ou d'église, peut-être tout cela successivement, et que , s'il est actif et intelligent , il arrivera à l'opulence. Il ne se conçoit pas sans profession, lors même qu'il appartient à une famille riche , car il ne voit point de gens de loisir autour de lui. L'homme de loisir est une variété de l'espèce humaine dont l'homme du Nord, l'Yankée, ne
(i) Voir tom. j, psg. ^5,
soupçonne pas Texistence; puis il sait que, riche aujourd'hui, son père pourra être ruiné demain. Le père d'ailleurs est dans les affaires, selon l'usage, et ne se dessaisit pas de sa fortune : si le fils en veut avoir une présentement, qu'il se la fasse!
Les habitudes sont celles d'un peuple exclusivement travailleur. Du moment où il se lève , l'Américain est au travail. Il s'y absorbe jusqu'à l'heure du sommeil. Il ne permet point aux plaisirs de venir l'en distraire; les affaires publiques seules ont le droit d'enlever quelques moments à ses affaires privées. L'instant des repas n'est point pour lui un délassement où il retrempe son cerveau fatigué, au sein d'une intimité douce. Ce n'est rien de plus qu'une désagréable interruption à sa besogne; interruption qu'il accepte, parce qu'elle est inévitable, mais qu'il abrège le plus possible. Si la politique ne réclame point, le soir, son attention; s'il n'est convoqué à aucune délibération, à aucune prière, il reste chez lui, pensif et l'œil fixe, récapitulant les opérations du jour, ou préparant celles du lendemain. Il cesse ses ti-avaux le dimanche, parce que la religion le lui ordonne ; mais elle lui prescrit aussi spécialement, pour ce jour-là, de s'abstenir de tout amusement, de toute distraction^ musique, cartes, dés ou billard, sous peine de sacrilège au premier chef. Le dimanche, un Américain n'ose-
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Tiiit pas recevoir ses amis. Ses domestiqiies refuseraient de s'y pi éter; c'est à peine si, ce jour-là , il peut obtenir d'eux qu'ils le servent lui-même à table à l'heure qui leur convient. Il y a quelques jours, le maire de New-York fut accusé par un journal d'avoir traité, le dimanche, certains nobles ilnglais venus d'Europe, dans leur yacht , pour donner à la démocratie américaine une étrange idée des goûts britanniques. Il s'est empressé de faire publier qu'il connaissait trop bien ses devoirs de chrétien pour fêter ses amis le jour du sabbaÛL. Rien n'est donc plus lugubre que le septième jour dans ce pays, x^uprès d'un pareil dimanche , le travail du lundi est un passe-temps délicieux.
Abordez un négociant anglais le matin dans son comptoir , vous le trouverez raide et sec, ne parlant que par monosyllabes; accostez-le à l'heure du courrier, il ne fera aucun frais pour vous dissimuler £on impatience; il vous éconduira, sans prendre toujours garde de le faire poliment. Le même homme, le soir dans son salon, ou l'été à sa maison de campagne, sera plein d'empressement et d'urbanité. C'est que l'Anglais divise son temps et ne fait qu'une chose à la fois. I.e matin, il est tout aux affaires ; les affaires lui sortent par tous les pores. Le soir, c'est l'homme de loisir qui se repose et jouit de la vie; c'est \e gentleman qui a sons les yeux, pour façonner ses ma-
ilières et s'instruire clans l'art fie dépenser noblement son revenu, le parfait modèle de l'aristocraiie anglaise.
Le Français moderne est un mélange indéter miné de l'Anglais du matin et du soir. Le matin, un peu Anglais du soir , et ie soir passablement Anglais du matin. Le Français vienx-modèle était l'Anglais actuel du soir; ou plutôt disons, pour rendre à chacun ce qui lui appartient , que c'est ce Français, dont le type se perd chez nous, sur qui , à beaucoup d'égards , s'est moulée l'aristocratie anglaise.
L'Américain des États du Nord ou du Nord- Ouest, celui dont la nature domine aujourd'hui dans l'Union , est un homme d'affaires en permanence : c'est toujours l'Anglais du matin. On trouve beaucoup d'Anglais du soir dans les plantations du Sud; on commence à en rencontrer quelques uns dans des métropoles du Nord.
Haut, mince et dégagé dans sa taille, l'Américain semble bâti tout exprès pour le travail matériel. Il n'a pas son pareil pour aller vite en besogne. Nul ne s'assimile plus aisément une pratique nouvelle; il est toujours prêt à modifier ses procédés ou ses outils, ou à changer de métier. Il est mécanicien dans l'âme. Chez nous , il n'y a pas d'élève des hautes écoles qui n'ait fait son vaudeville, son roman ou sa constitution monarchique ou républicaine. Il n'y a pas de paysan du Clonnecticut
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OU du Massachusetts qui n'ait iiîvcnté sa machine. Il n'y a pas d'homme un peu considérable qui n'ait son projet de chemin de fer, son plan de village ou de \ille, ou qui ne nourrisse inpetto quelque grande spéculation sur les terres inondées de la Rivière Rouge, ou sur les terrains à coton de FYazoo ou du Texas, ou sur les champs à blé de riUinois. Colonisateur par excellence , l'Américain-type, celui qui n'est pas plus ou moins européanisé, l'Yankée pur, en un mot, n'est pas seulement travailleur, c'est un travailleur ambulant. Il n'a point de racines dans le sol; il est étranger au culte de la terre natale et de la maison paternelle; il est toujours en humeur d'émigrer, toujours prêt à partir, avec le premier bateau à vapeur qui passera , des lieux même où il est installé à peine. Il est dévoré du besoin de locomotion ; il ne tient pas en place ; il faut qu'il aille et qu'il vienne, qu'il agite ses membres et tienne ses muscles en haleine. Quand ses pieds ne sont pas en mouvement, il faut qu'il remue les doigts ; que , de son inséparable couteau , il taille un morceau de bois, rogne le dos d'une chaise ou écorne une table ; ou, encore, qu'il occupe ses mâchoires à presser du tabac. Soit que le régime de la concurrence lui en ait donné l'habitude, soit qu'il se préoccupe outre mesure de la valeur du temps, soit que la mobilité de tout ce qui l'entoure et de sa propre personne tienne
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son système nerveux dans un ébranlement perpétuel, soit qu'il soit sorti ainsi fait des mains de la nature, il est toujours affairé , toujours pressé^ excessivement pressé. Il est propre à tous les travaux, excepté à ceux qui exigent une lenteur minutieuse. Ceux-là lui font horreur : c'est sa conception de l'enfer. « Nous naissons à la hâte , dit )) un écrivain américain, nous faisons notre édu- » cation à la course ; nous nous marions à la vo- » lée; nous gagnons une fortune d'un coup de )^ baguette, et nous la perdons de même pour la » refaire et la défaire dix fois, toujours en un clin » d'oeil. Notre corps est une locomotive allant à » raison de dix lieues à i'heure; notre âme, une )) machine à vapeur à haute pression ; notre vie » ressemble à une étoile qui file, et la mort nous » surprend comme un éclair (1) »
« Travaille, dit au pauvre la société américaine ; travaille, et à dix-huit ans, tu gagneras plus, toi, simple ouvrier , qu'un capitaine en Europe (2). Tu vivras dans l'abondance, tu seras bien vêtu, bien logé, et tu feras des économies. Sois assidu au travail, sobre et religieux , et tu trouveras une compagne dévouée et soumise; tu auras un foyer domestique , mieux pourvu de comfort que celui de
ri) Voir la Note 19 à la fin du Volume.
(2) Ea ce momcut le salaire d'un ouvrier maçon est de 9 fr. 55 cent, à Philadelphie et a New-York ; à ooo joms de travail, ce serait 2,800 ir.
beaucoup de bourgeois en Europe. D'ouvrier, tu deviendras maître ; tu auras des apprentis et des serviteurs à ton tour; tu trouveras du crédit à pleines mains; tu passeras fabricant ou gros fermier; tu spéculeras et tu deviendras riche ; tu bâtiras une ville et tu lui donneras ton nom ; tu seras nommé membre de la législature de ton État, ou aider m an de la métropole, puis membre du Congrès; ton fils aura autant de chances pour être nommé Président que le fils du Président lui-même. Travaille , et si la chance des affaires tourne contre toi et que tu succombes, ce sera pour te relever aussitôt ; car ici la faillite est considérée comme une blessure dans une bataille; elle ne te fera perdre ni l'estime, ni même la confiance de personne , pourvu que tu aies été toujours rangé et tempérant , bon chrétien et époux fidèle. »
« Travaille, dit-elle au riche , travaille sans jamais songer à jouir. Tu accroîtras tes revenus sans accroître tes dépenses. Tu augmenteras ta fortune, mais ce ne sera que pour multiplier les moyens de travail en faveur du pauvre , et pour étendre ta puissance sur le monde matériel. Que ta tenue soit simple et austère. Je te permets , pour ton intérieur, de beaux tapis , de l'argenterie à foison, les plus beaux linges de la Saxe et de l'Ecosse; mais ta maison, à l'extérieur, sera sur le modèle de toutes celles de la ville ; tu n'auras
lù livrée, ni luxe de chevaux; tu n'encourageras pas le théâtre qui relâche les mœurs; tu fuiras le jeu; tu signeras les articles de la Société de Tempérance; tu t'abstiendras même de la bonne chère; tu donneras l'exemple de l'assiduité à l'Eglise; tu afficheras sans cesse le plus profond respect pour la morale et la religion ; car le cultivateur et l'ouvrier qui t'entourent, ont les veux sur toi, prennent modèle sur toi, et te reconnaissent encore de fait pour arbitre des mœurs et des coutumes, quoiqu'ils t'aient enlevé le sceptre de la politique. Si tu te laissais aller à jouir^ si tu te livrais au faste, à la dissipation et aux plaisirs, ils lâcheraient, eux aussi, la bride à leurs passions, nécessairement grossières, à leurs violents appétits. C'en serait fait du pays, c'en serait fait de loi-méme. »
Il est possible d'imaginer divers systèmes d'organisation sociale également propres en théorie à favoriser le travail. On peut concevoir une société constituée pour le travail, sous l'influence du principe d'autorité , c'est-à-dire d'association hiérarchique; on peut en concevoir une autre sous les auspices du principe de liberté ou d'indépendance. Pour organiser à priori, en vue du travail, un peuple déterminé, il faut, sous peine de tomber daiis le roman , consulter ses circonstances de territoire et d'origine, savoir par où il a passé et où il va. Avec le peuple des États-^
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Unis, rejeton de la race anglaise, et imbu de protestantisme jusqu'à la moelle des os, le principe d'indépendance, d'individualisme , de concurrence enfin ^ devait réussir. L'âme fortement trempée des Puritains, qui sont les ultras du protestantisme , ne pouvait manquer de s'en accommoder admirablement. Voilà pourquoi les fils des États de l'Est, fondés par \e^ pèlerins (1;, ont joué le premier rôle dans la prise de possession de l'immense vallée du Mississipi.
La civilisation de l'Ouest (2) est née du concours occulte et silencieux de deux ou trois cent mille jeunes cultivateurs partis, chacun pour son compte , de la Nouvelle-Angleterre, quelquefois avec un petit nombre d'amis, souvent seuls. Ce système n'aurait pu réussir avec des Français. L'Yankée, seul avec sa femme au milieu des bois, peut se suffire à lui-même. Le Français est éminemment social; il ne supporterait pas l'isolement au sein duquel l'Yankée vit à l'aise. Celui-ci se passionne, tout seul, pour l'œuvre qu'il a conçue et qu'il s'est imposée. Le Français ne peut se passionner pour une entreprise industrielle qu à condition d'être avec d'autres hom-
(i) On désigne par ce nom (PUgrim-Fat/iers) les Puritains exilés qui vinrent s'établir à Boston et dans le pays d'alentour.
(2) Je parle ici principalement du Nord-Ouest, c'est àdire de la portion de l'Ouest où l'esclavage n'existe pas. (Voir lettre x, tome I. )
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mes, dont le concours soit évident et palpable, ou plutôt il n'est pas apte à se passionner pour un travail matériel, car il réserve ses affections et ses sympathies pour ce qui est vivant. Il lui est absolument impossible, à lui, d'être amoureux d'un défrichement, d'éprouver pour le succès d'une manufacture les mêmes transports que pour le salut d'un ami ou le bonheur d'une maîtresse; mais il est susceptible de s'y appliquer avec ardeur, si ses passions caractéristiques, sa soif de la gloire et son émulation, sont excitées par le contact humain. S'il s'agissait de coloniser avec des Français, il faudrait donc peu compter sur les tentatives individuelles. En toute chose le Français a besoin de sentir légèrement le coude du voisin, comme dans une ligne de bataille. Sur une terre à coloniser, on peut jeter des Américains isolés ; ils y formeront une multitude de petits centres qui, s'élar* gissant chacun de son côté, finiront par embrasser un grand cercle. S'il s'agit de Français , on doit porter avec eux sur la terre nouvelle un ordre social tout fait , des liens sociaux tout établis , ou, au moins , un cadre régulier d'ordre social et des points d'attache pour les liens sociaux; c'est-àdire qu'il leur faut, dès l'abord, le grand cercle avec son centre unique bien apparent.
Le Canada est à peu près la seule colonie que nous ayons fondée exclusivement avec des Fran-
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çais (I). On y transporta une organisation sociale complète. Une fois le pays reconnu, la flotte royale y débarqua des seigneurs à qui le roi avait octroyé des fiefs. Ils étaient suivis de vassaux qu'ils avaient pris en Normandie et en Bretagne, et à qui ils distribuèrent des terres. Elle y déposa en même temps un clergé régulier et séculier doté, lui aussi, d'amples domaines territoriaux^ et qui de plus préleva la dîme. Puis vinrent des marchands et des compagnies à qui des privilèges étaient accordés pour la traite des pelleteries et pour le commerce. En un mot, les trois ordres, clergé, noblesse et tiers-état, furent importés, tout d'une pièce, de la vieille France dans la nouvelle. La seule chose que les colons laissèrent derrière eux fut la misère du plus grand nombre. Le système était bon pour l'époque; le principe d'ordre et dliiérarchie qui y présidait, sous la seule forme possible alors, était en harmonie avec le caractère du peuple. Ce qui l'atteste, c'est que, sous ce régime, auquel les cinglais conquérants n'ont rien changé, le Canada a fleuri, et la population s'y est multipliée au sein d'une douce aisance. Je n'ai vu nulle part rien qui offrît mieux l'image de Xaiirea medlocritas que les jolis villages des bords du Saint-Laurent. Ce n'est pas l'ambitieuse prospérité des Etats-Unis, c'est quel-
(i) Dans la Louisiane , à S;iint-Domingue et dans les îles , la mâsge de la populallou était forœée de noirs.
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que chose de beaucoup plus modeste; mais s'il y a moins d'éclat, en revanche il y a plus de contentement et de bonheur. Le Canada m'a rappelé la Suisse : c'est la même physionomie de satisfaction calme et de jouissances paisibles. On parierait du Canada , s'il n'était pas à côté du colosse anglo-américain; on citerait ses développements, sans les prodiges des Etats-Unis.
On ne serait pas fondé à prétendre que les progrès du Canada se sont réalisés en dépit du mode de colonisation; la discussion entvele parce que et le quoique est aisée à terminer dans ce cas. Tout ce que le système primitif avait d'onéreux, subsiste encore intact, et la population ne s'en plaint pas. Les redevances seigneuriales, la dîme, le droit de mouture, le four banal, y sont actuellement en pleine vigueur; et, chose incroyable, rien de tout cela ne fissure dans l'interminable liste de quatre-vingt-treize griefs, récemment dressée par les Canadiens contre le régime qui les gouverne.
En France , Dieu merci , il n'y a plus de seigneurs, de vassaux ni de dîmes; les trois ordres sont abolis : il n'y a même plus de royauté absolue; mais nous avons un gouvernement à trois têtes qui dispose de ressources bien autrement inépuisables, de moyens d'action bien autrement énergiques. Ce pouvoir central, le seul qui subsiste maintenant , doit faire intervenir sa direction là
OÙ autrefois la royauté et les divers ordres imposaient la leur. Nous ne fonderons de colonie ni à Alger ni ailleurs, à moins que le gouvernement ne se charge d'y remplir, sauf les modifications exigées par le progrès des temps et par les circonstances, le rôle que jouèrent au Canada la noblesse et le clergé. Les intermédiaires qui existaient autrefois entre la royauté et la masse de la nation ont disparu. Une partie de leurs prérogatives peut et doit être remise au peuple, ainsi qu'il a déjà été fait à l'égard de l'administration intérieure du pays ; car la nation , devenue plus éclairée et plus apte à se diriger elle-même, na pas besoin , au même degré que par le passé , d'une règle venue d'en haut. Cependant, la majeure partie des prérogatives des anciens pouvoirs doit aller grossir celle du pouvoir central, et non point être annulée purement et simplement. Avec nous, Français, tels que nous sommes aujourd'hui, il convient, pour le bien général, que le gouvernement ait la meilleure part dans l'héritage des influences du passé, surtout en matière de colonisation. Rien n'est plus difficile que de coloniser; c'est une création tout entière. Le propre d'une colonie, c'est d'être mineure; aux Etats-Unis, où le self-govemment a été poussé jusqu'à la dernière limite , les colonies continentales, qu'on appelle Territoires, sont traitées comme mineures jusqu'à ce qu'elles aient réuni II. 9
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une population de C0,000 âmes; or, à tout mineur un tuteur est indispensable.
Sans doute un gouvernement qui veut coloniser peut rechercher le concours des capitalistes: mais on se méprendrait si l'on en attendait, relativement à Alger, de grands efforts et de grands résultats. En fait de compagnies , nous ne sommes pas beaucoup plus avancés aujourd'hui que du temps de Louis XIV : peut-être le sommes-nous moins; je cherche vainement en France quelque chose qui puisse être comparé à nos ci-devant compagnies des Indes.
Je ne veux pas faire le métier de prophète, encore moins celui de prophète de malheur; d'ailleurs, à la distance où je suis d'Alger, je n'en dois parler qu'avec une extrême réserve. Je suis cependant persuadé qu'avec le système de laisserfaire ou de ne rien faire, adopté par le gouvernement, nous ne sommes pas en chemin d'y implanter une population française. Et pourtant, jusqu'à ce qu'il y ait 200,000 ou 300,000 Français, notre domination n'y sera qu'éphéuière, à la merci d'un vole inopiné des Chambres, ou d'un caprice ministériel, ou d'un bruit de guerre; et qui pis est dans ce siècle positif, Alger nous coûtera beaucoup sans nul retour.
Si je ne m'abuse complètement, ce qui se déverse à Alger, avec lesystème des émigiations individuelles, doit être, sauf un petit nombre
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d'exceptions, le rebut de nos grandes villes, tl f faudrait la fleur de nos campagnes et dé nos ateliers, de jeunes cultivateurs ou de robustes bii*vriers comme ceux qui, le mousquet à la main, font la gloire de nos armées: ceux-là auraient la force et la volonté de s'emparer du sol, comme s'en empare la civilisation, par la culture et le travail. Nos honnêtes campagnards et nos ouvriers intelligents sont sourds à l'appel des compagnies; ils ont de bonnes raisons pour ne pas croire aux promesses des spéculateurs. Ils né se déplaceiontj pour aller asseoir avec eux la domination française sur le sol de l'iVfrique, que lorsqu'un gouvernement éclairé les y appellera non vaguement, mais nominativement, les y conduira et les y installera lui-même.
Tous les ans, deux milliers environ de soldats quittent la Régence (car c'est encore la Régence!) pour rentrer dans leurs foyers et redevenir ouvriers et paysans. Quelle fostune ne serait-ce pas pour Alger, si l'on pouvait les y retenir, ou s'ils voulaient y retourner, après être venus en France prendre femme! Avec l'ambition d'arriver à la propriété dont tout homme est possédé aujourd'hui, il ne serait pas impossible de les y résoudre en leur donnant des terres, des outils, des maisonnettes, que l'armée aurait bâties elle-même. Distribués dans de grandes fermes ou dans des villages, autour desquels chacun d'eux aurait son
champ, et qu'au besoin protégerait l'inexpugnable blockhaus, ils formeraient un noyau que la population française irait bientôt grossir, et dont l'existence enhardirait les compagnies à tenter enfin des entreprises sérieuses. Si on leur laissait leur fusil et leur uniforme , ils constitueraient une milice aguerrie qui ne craindrait pas les Bédouins, et que les Bédouins redouteraient. Qui pourrait trouver mauvais qu'Alger, conquis par notre armée, en devînt le patrimoine? Nos soldats ont payé Alger au même prix que les premiers settlers américains ont acheté l'Ouest, c'est-à-dire de leur sang.
Sunbury (Pensylvanie), 3i juillet i835.
Dans une société vouée à produire et à trafiquer, l'argent doit être vu d'un autre œil que chez des peuples à l'esprit militaire ou nourris d'études classiques et de spéculations savantes. Chez ces derniers, l'argent doit être réputé, théoriquement au moins , un vil métal. L'honneur et la gloire y sont de plus puissants et de plus habituels mobiles que l'intérêt; c'est la monnaie dont beaucoup de gens se contentent, la seule que plusieurs ambitionnent. Dans une société travaillante , l'argent , fruit et objet du travail, ne sent pas mauvais; la richesse d'un homme est la mesure de sa capacité et de la considération que ses concitoyens lui accordent.
Quelle qu'en soit la cause , il est certain qu'ici
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l'argent n'est pas ce qu'il est chez nous, qu'il pèse là où chez nous il n'a pas de poids; qu'il intervient franchement là où chez nous il se cache.
Déjà, en Angleterre, j'étais étonné de voir de nonihreux écriteaux dans les docks, par exemple, menacer d'amende les délinquants à certaines règles de police, avec promesse de moitié poni-îedénonciateur.Le sang bouillonnerait dans nos veines si un préfet de police offrait ainsi une prime à la dénonciation. Ici l'on fait comme en Angleterre : on use même plus souvent encore de ce procédé. Lorst[u'un crimeestcommis, l'autorité s'empresse de faire afficher que 100 ou 200 dollars seront comptés à qui en dénoncera ou en livrera les auteurs. J'ai vu, à Philadelphie, !e gouverneur de Pensvlvanie et le maire de la ville rivaliser de promesses et en chéiir l'un sur l'autre. Un assassinat avait été commis dans une élection préparatoire; le maire et le gouverneur s'efforçaient de prouver, par l'élévation de leur offie, Fun^ que le parti de l'Opposition, auquel il appartenait, était innocent dsLi meurtre, l'autre, au contraire, que c'était ce. parti qui l'avait provoqué. Dans certains cas d'incendie et d'empoisonnement, la prime a été portée à 1,000 doll. Il faut dire qu'en Angleterre, Londres excepté, et ici, il n'y a pas de police organisée comme chez nous; iliy est donc indispensable que les citoyens la fassent eux-mêmes. Ici, la règle est que tout se paie. Les musées
gratuits et les institutions gratuites de hraut enseignement sont inconnus. On ne connaît pas davantage ces fonctions gratuites qui détournent un citoyen de ses affaires, et le mettraient, s'il voulait lidéLnnentles remplir, dans l'impossibilité de subvenir à l'entretien de sa famille. Les fonctions municipales des campagnes ne sont pas salariées, parce cpi'elles réclament peu de soins et de temps, et parce que l'bomme des campagnesa plus de moments disponibles que Fhabilant affairé des villes. Mais dans les villes, les fonctions publiques sont soldées dès qu'elles deviennent un peu absorbantes. On fait graud usage aux États-Unis du salaire journalier, fort usité aussi en Angleterre. Les membres du Congrès sont payés à raison de 8 dollars par jour. Lorsqu'un comité d'enquête législative prolonge ses opérations au-delà de la session , le salaire est continué sur le même pied. Les législatures de tous les États sont rétribuées au jour. Les Commissaires des canaux, qui sont en général des hommes notables, c'est-à-dire riches, sont presque tous traités de même : on leur tient compte de leurs jours de service ; pour eux, c'est un simple remboursement de leurs frais. Ceux d'entre eux qui sont en permanence touchent cependant un salaire annuel. D'autres fonctions se soldent par un prélèvement d'honoraires dans chaque affaire; c'est ainsi que se paieut en totalité au en partie les procureurs des États , les*
136 l'argeî^t.
juges de paix, les aider men de certaines villes. Les officiers publics et fonctionnaires régulièrement occupés, tels que les gouverneurs des États et les maires des villes importantes , reçoivent un traitement annuel. Les Commissaires des banques de l'État de New-York sont dans le même cas. Il est convenu ici que tout travail doit être assimilé au travail industriel et payé de même. L'assimilation est parfaite entre la marchandise intellectuelle et la marchandise matérielle, entre le capital et le talent, les écus et la science. Cette habitude met tout le monde à Taise; elle facilite, abrège et simplifie les relations. L'on n'éprouve nul embarras pour demander un service, dès qu'on sait qu'on aura à le payer. Tout se règle d'ailleurs rondement et sans difficulté, parce que, dans une société qui travaille bien et beaucoup, on a le moyen d'être large.
Si l'on récompense par l'argent, on punit aussi par l'argent. On sait qu'en Angleterre un procès en adultère ruine le coupable au profit du mari offensé. Ici le même usage serait consacré si l'adultère n'était extrêmement rare. La loi américaine est très sobre de peines corporelles en fait de simples délits, mais elle multiplie l'amende. Sur la plupart des ponts de bois est écrite la défense de les traverser plus vite qu'au pas, sous peine d'une amende déterminée de 2 ; 3 ou
5 dollars (1). Lorsqu'un homme est prévenu ou même accusé d'un crime, faux, incendie ou meurtre, on s'assure, non de sa personne, mais de sa bourse; c'est-à-dire qu'au lieu de l'arrêter, on lui fait donner caution pour une somme laissée à la discrétion de l'autorité judiciaire. L'année dernière, à Nashville, pendant qu'une Convention refaisait la Constitution de l'Elat de Tennessee, un des membres de cette Assemblée, général de milices, comme il y en a des milliers dans les campagnes, homme d'une grande fortune, et partant fort respectable^ se prit de querelle avec un journaliste de l'endroit, et le menaça de lui faire éprouver la justesse de sa carabine. En effet, quelques jours après, il la lui déchargea dans le corps à bout portant, dans le bar-room d'une hôtellerie du lieu. La justice, saisie de l'affaire , se contenta de demander caution au général ; moyennant donc le dépôt de quelques milliers de dollars, il resta en pleine liberté, et continua de siéger dans la Convention (2) et
(i) Les peines corporelles , aulrcs que la prison , sont fort employées dans les Él.ils du Sud à légard des esclaves. Elles consistent dans une certaine quantité de coups de fouet, dont le nombre est écrit à l'entrée des ponts, par exemple sur l'écrileau indiquant l'amende dont les blancs sont passibles.
(2) J'apprends qu'il vient d'être contlamué à de modiques dommages-intérêts pour tout châtiment. La victime a survécu à Tassçissinat,
cle participer à la rédaction de la Constitution de l'État. Tant de ménagements à l'égard d'un assassin, et ceux que je vois prodiguer à des incendiaires et à des faussaires, rappellent les temps de barbarie où les crimes se rachetaient à prix d'argent. Mais, d'un autre coté, n'est-il pas barbare de . sévir contre de simples délits ou contre des délits spéciaux comme ceux de la presse, par la brutale méthode de rincarcération ? L'arrestation préventive n'est-elle pas, dans beaucoup de cas, une rigueur odieuse et inutile? A une époque dont les mœurs douces repoussent tout ce qui sent la violence, et où le travail devient la loi commune, n'est-il pas plus humain et plus moral de punir celui qui enfreint les lois , par l'amende, c'est-à-dire par un prélèvement sur son travail passé ou futur? On conçoit, d'après ce qui précède, c|ue l'emprisonnement pour dettes répugne aux Américains. Une clameur générale s'est en effet soulevée contre cette peine. La plus grande partie des États l'ont supprimée; les autres ne tarderont pas à suivre (1).
La sanction des lois , des règlements et des plus
(i) On raconte qu'un chef indien visitait les prisons dt; Uallimor* , et s'informait avec curiosité tics causes de la délention de chaque prisonnier; quand il fut arrivé à la cellule d'un détenu pour dettes cl qu'on lui eut expliqué que cet liomine était là jusqu'à l'acquittement de ce qu'il devait , il s'écria : « Muis où sont doue les caslois dont il puisse ramasser les fourrures ? »
simples ordonnances de police, est donc ici une sanction d'argent. Si un magistrat a suffisante raison de croire qu'un homme a des projets de désordre ou des idées de violence contre tel ou tel de ses concitoyens, au lieu de le faire arrêter préventivement, il l'oblige à fournir caution en argent de sa bonne conduite. C'est, au fond, Tusage anglais que nous avons dernièrement vu appliqué par le Spea/œrâe la Chambre des Communes, afin d'empêcher un duel entre lord Althorp et M. Shiel ; avec cette différence, cependant, que, pour obliger \e ministre whig et le membro, il landais à rester tranquilles (^Âeep thepeace), le Spea/îer\es a emprisonnés. En pareil cas, ici, l'on n'emprisonne qu'une somme d'argent. C'est par l'argent qu'on oblige aussi les Compagnies à observer les clauses de leurs chartes. C'est par l'argent que les magistrats eux mêmes sont rap-pelés àla pratique de leur devoir. Pour remédiera l'excessif morcellement administratif des six Etats de la Nouvelle-Angleterre, c'est encore l'argent que l'on a fait intervenir. Dans cette partie de l'Union , l'entretien des routes est habituellement à la charge des communes. On conçoit que, dans ce système , il suffirait d'une commune réfractaire pour gêner la circulation dans tout un État. Il a donc été stipulé par la loi que toute conunune serait pécuniairement responsable des accidents; qui ai'riveraient aux voyageurs sur son
territoire; il n'est pas rare de lire dans les journaux que telle commune a été condamnée par les tribunaux à 500 ou 1,000 dollars de dommagesintérêts envers un voyageur qui a versé sur une de ses routes ou l'un de ses ponts. Tout récemment la ville de Lowell (Massachusetts) a eu à payer 6,000 dollars (32,000 fr.) à deux voyageurs qui s'étaient ainsi cassé la jambe. Le juge a voulu que les plaignants fussent remboursés non seulement de leurs frais de maladie, mais aussi des bénéfices probables qu'ils eussent réalisés par leur industrie pendant la durée de leur traitement.
Chez nous, aujourd'hui encore, ce n'est point l'argent, c'est l'honneur que l'on met toujours en avant. Si l'on admet que la base des monarchies soit l'honneur, et que l'on organise tout sur ce principe immatériel, rien de mieux! Quoique la raison ne soit pas dans l'absolu , et que tout ce qui est absolu soit éminemment imparfait et transitoire, le principe absolu de l'honneur vaut sous tous les rapports, en logique, en morale, en pratique, le principe absolu de l'argent. Il s'harmonise beaucoup mieux avec notre généreuse nature française; mais il faudrait que l'honneur fut réel, que la considération fut incontestée. Il foudrait que le pouvoir, qui en est le distributeur, fût honoré et considéré lui-même.
Si l'autorité suprême est vilipendée, honnie,
LETTRE XXIV. J^j
les fonctions publiques sont un titre, non au respect, mais à l'insulte. Si la défiance envers le pouvoir est admise en principe, si elle est consacrée par les habitudes modernes de législation et d'administration, n'est-il pas vrai que vos prétendus salaires en considération sont dérisoires et que votre système repose sur un gros contresens? Ah! si la royauté trônait encore, toutepu.ssante, dans la magnificence de Versailles parmi son armée de gardes étincelants d'or et d'acier, au milieu de la plus brillante cour dont l'histoire ait consacré le souvenir, entourée du prestige des arts empressés à l'adorer ; ou si le prince, sauveur de la patrie, mis sur le pavois par la victoire, datait encore ses décrets au monde du palais des rois ses vassaux, ou du Schœnbrunn des Césars terrassés ; s'il faisait et défaisait les rois comme aujourd'hui un ministre les sous-préfets • M, sur un mot de sa bouche, les vieux soldats' marchaient fièrement à la mort; si la terre s'inclinaît devant lui , s'il était l'oint du Seigneur, l'élu et 1 Idole du peuple ; ah! si vous aviez encore la monarchie de Louis XIV ou de Napoléon, vous seriez bien-venus à parier de considération etd'honneur ' Etre signalé par un geste royal, était alors une distinction éminente. La faveur du prince attirait alorsla confiance ou les hommages extérieurs des populations. Les préséances étaient dignes denvie du temps des pompes de Versailles, ou ,
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lorsqu'aux Tuileries l'on était exposé à se perdre dans un embarras de rois. Que signifient-elles, qui peut s'en soucier aujourd'hui que la vie du prince a été noyée dans le prosaïsme universel ; aujourd'hui que les cérémonies publiques sont abolies; aujourd'hui qu'il n'y a plus de cour, plus de costumes? Les titres ont été profanés par l'impéritie et la sottise de ceux qui avaient à en soutenir l'éclat, ou ternis par le venin d'une jalousie bourgeoise. Vos cordons, vous avez été obligés de les semer sous les pieds des chevaux. Le système d'honneur est ruiné. Pour le relever solidement, il faudrait une révolution, non pas sur le patron de celle de juillet , mais luie immense révolution de la taille de celle qui a mis trois siècles à mûrir, depuis Luther jusqu'à Mirabeau, et qui, mûre enfin, a pendant cinquante ans bouleversé les deux mondes ; une révolution , au nom du principe d'autorité, pareille à celle que nos pères accomplirent au nom de la liberté.
Parmi les mots attribués à ^I. de Talleyrand , on cite celui-ci : « Je ne connais pas un Américain qui n'ait vendu son chien ou son cheval. » Il est certain que les Américains sont l'exagération des Anglais , que Napoléon appelait un peuple marchand. L'Américain est toujours en marché. Il en a toujours un qu'il vient d'entamer , un autre qu'il vient de conclure, et deux ou trois qu'il rumine. Tout ce qu'il a , tout ce
qu'il voit , est , dans son esprit , marchandise. La poésie des localités et des objets matériels, qui couvre d'un vernis religieux les lieux et les choses , et les protège contre le négoce , n'existe pas pour lui. Le clocher de son village ne lui est rien de plus qu'un autre clocher^ et, en fait de clocher , pour lui, le plus beau, c'est le plus neuf, le plus fraîchement peint en blanc et en vert. Pour lui une cascade , c'est de l'eau motrice qui attend sa roue hydrauhque, un water-power; un vieil édifice, c'est une carrière de matériaux, fer , pierres et briques , qu'il exploite sans remords. L'Yankée vendra la maison de son père , comme de vieux habits, vieux galons. Il est dans sa destination de pionnier de ne s'attacher à aucun lieu, à aucun édifice , à aucun objet, à aucune personne, excepté à sa femme, à qui il est indissolublement lié^ la nuit et le jour, depuis le moment du mariage jusqu'à ce que la mort l'en sépare. Au fond de tous les actes de l'Américain il y a donc de l'argent ; derrière chacune de ses paroles, de l'argent. Ce serait cependant se tromper que de croire qu'il ne sache pas s'imposer de sacrifices pécuniaires. Il a même l'habitude des souscriptions et des dons volontaires; il la pratique sans regrets, plus souvent que nous, et plus largement aussi ; mais sa munificence et ses largesses sont raisonnées et calculées. Ce n'est ni l'enthousiasme ni la passion qui délient les cor-
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dons de sa bourse; ce sont des motifs politiques ou de convenance; c'est le sens de l'utile, c'est la conscience de l'intérêt public qui implique, il le sent, son intérêt privé de simple citoyen. L'Américain admet donc volontiers des exceptions à sarèsle de conduite toute commerciale.il donne de l'argent, il se met en course ; il assiste à quelques séances de comité , il rédige à la volée un avis ou un rapport. Il se transporte même de sa personne, en grande hâte, à Washington, pour présenter au Président des résolutions , ou , à la cité voisine , pour assister à un banquet ou à une assemblée, d'où il s'empresse de revenir; mais il tient , dans ce cas , à ce que le caractère exceptionnel de ses démarches et de la cause qui les provoque soit très net. Il veut que l'intérêt pubHc soit bien positivement en jeu. Il tient surtout à ce que le sacrifice en soit un d'argent seulement, une fois pour toutes, et à ce que son temps soit respecté. A tout ce qui est affaires privées, à tout ce qui exige du temps , de l'assiduité, il applique le principe du négoce , rien pour rien. Il paie le travail privé d'autrui avec des dollars, et il entend que l'on en use de même avec lui , parce que les compliments lui semblent chose trop creuse pour être mis en balance avec un service positif, et que les distinctions, telles que les préséances, sont inconnues chez lui j incompréhensibles pour lui. C'est
à ses yeux un principe fondamental que tout travail doit porter son fruit. L'idée de salaire et celle de fonction sont si intimement liées dans son esprit , que l'on voit dans tous les almanachs américains le chiffre des appointements à côté du nom du fonctionnaire. Il pense que l'on ne vit pas de pain sec et de gloire. Il songe au bienêtre de sa femme et de ses enfants, ^à celui de ses vieux jours à lui-même, et, si on lui disait qu'il y a des pays où il est permis d'en faire abstraction pour plaire à son voisin ou pour mériter les politesses des magistrats, le fait lui paraîtrait grotesque.
En France nos mœurs sont celles d'une société de désœuvrés, dont les instants n'ont aucun prix, et où l'on ne peut faire un meilleur usage de son temps que d'obliger son prochain. A part les préjugés d'un libéralisme étroit, dont nous sommes dominés, mais qui ne peuvent empêcher notre nature de percer, les attentions d'un supérieur nous transportent ; les distinctions nous enivrent. Il y a vingt ans, les Français exposaient leur vie pour un bout de ruban. Tels nous avons été, tels nous continuerons d'être. Nous ne serons jamais faits à l'Américaine ; je suppose même que le temps n'est pas loin où les Américains se transformeront jusqu'à un certain point dans notre sens ; mais ne pourrions-nous, ne devrions-nous pas modifier II. 10
146 l'argent.
aussi nos idées jusqu'à un certain point d'après leur expérience ?
Notre système de fonctions gratuites suppose que la France possède un nombre assez considérable de gens à grande fortune et à éducation large , pour laisser une certaine latitude au gouvernement ou aux corps électoraux dans leurs choix. Cela n'est point. La France est un pays pauvre. L'accroissement des richesses dans quelques centres commerciaux, épars çà et là sur le globe , et dans presque toute l'Angleterre , et le raffinement de la civilisation qui en a été la conséquence, ont singulièrement étendu le cercle des objets de première nécessité pour toutes les classes. Vous êtes gêné aujourd'hui avec le revenu qui vous faisait opulent il y a cent ans , et riche il y en a trente. Transportez donc madame de Sévigné, avec ses dix mille livres de rentes, au milieu des bals d'Almack , ou même dans nos salons parisiens ! La classe la mieux pourvue, dans les trois quarts de la France, en est cependant aux dix mille livres de madame de Sévigné. Je ne dis pas où en est la multitude qui s'agite autour de cette aristocratie ; l'idée seule de tant de misère fait frémir. Abstraction faite de Paris et de quatre à cinq métropoles, les riches sont en si petit nombre en France qu'on pourrait les compter. Ils ne forment pas classe. En fait de classes répandues sur tout le territoire, nous
n'en avons aucune qui s'élève au-clessus de la médiocrité, de l'aisance. Parmi les gens aisés ^ il est vrai que les hommes de loisir abondent, et il semble que le gouvernement n'aurait entre eux que l'embarras du choix. Malheureusement, ces hommes de loisir, par cela seul qni\ sont et ont toujours été de loisir, qu'ils ont été élevés dans des idées et dans une atmosphère de loisir , sont hors d'état d'administrer et de réglementer les intérêts devenus dominants aujourd'hui, ceux de Tindustrie et du travail. L'éducation littéraire est commune parmi eux; mais l'éducation largement entendue y est extrêmement rare. Les hommes de cette classe ont très peu vu; ils savent Rome et la Grèce, ils ignorent l'Europe actuelle et , à plus forte raison , le Monde actuel ; ils sont étrangers aux faits présents et positifs de la France elle-même.
On concevrait les avocats du système des fonctions gratuites^ s'ils étaient partisans de l'aristocratie, s'ils tenaient à écarter de l'administration du pays les hommes de talent pauvres , et à confisquer toute l'influence au profit des riches : mais au contraire , ce sont des apôtres du libéralisme , des défenseurs de l'égalité. Amis sincères du pauvre, j'en suis persuadé, ils se sont mis en tête que le meilleur procédé d'amélioration populaire consistait dans la réduction des dépenses publiques; pour eux, toute réduo-
1 48 l'argent.
tion cl-àppointements est une victoire ; toute suppression une glorieuse conquête. C'est ainsi qu'ils ont été tout fiers , lors de la discussion de la loi municipale ; d'y faire insérer un article portant que les maires ne pourraient rien recevoir des communes , à quelque titre que ce fût. Les villes principales étaient dans l'usage d'allouer à leurs maires des indemnités poar frais de représentation et autres objets. C'était juste, non seulement parce que dans les grandes villes les fonctions de maire sont difficiles à remplir^ absorbent toute l'activité d'un homme et ne lui laissent pas le temps de vaquer à ses affaires, mais aussi parce qu'en fait ces fonctions obligent les titulaires à mille dépenses, dont nos économiseurs parlementaires , dans leur empyrée métaphysique , ne se doutent nullement. Cet amendement était déplorable le lendemain d'une révolution qui s'était accomplie malgré ce qui reste en France de grande propriété , et qui , par conséquent , écartait nécessairement des emplois publics la plupart des riches; il l'était, dans un temps de crises terribles où les fonctions municipales, dans nos grandes cités , telles que Lyon , Marseille , Rouen , Bordeaux , exigeaient à tout prix des hommes de tête et de cœur. Nos rogneurs de budget l'ont emporté cependant, et, si l'on ne trouve plus personne (1) dans nos villes pour se charger des
(i) Voir la Note 20 à la fin du Volume.
fonctions'municipales, si les préfets sont obligés de les colporter pour les offrir à tout venant y c'est à eux que la responsabilité en revient pour la meilleure part.
Les traitements élevés répugnent à la démocratie parce qu'elle ne les conçoit pas. L'ouvrier, qui gagne 500 dollars, se croit généreux envers un fonctionnaire à qui il en octroie 1,500 ou 2,000; tout comme nos bourgeois à 10,000 fr. de rentes ne comprennent pas qu'à Paris un fonctionnaire, qui reçoit 12,000 ou 15,000 fr., ne soit pas satisfait. Les Américains s'étaient persuadés qu'il pourrait chez eux, comme ailleurs, y avoir deux monnaies, l'argent et la considération publique. Sur l'autorité de Franklin , ils avaient supposé qu il leur serait facile de trouver des fonctionnaires capables, en leur offrant, pour principal salaire, l'honneur. Ils se sont trompés. Chez eux, les fonctions publiques ne sont point un titre au respect; tout au contraire (1). Comme elles ne sont rétribuées ni en considération, ni en écus, ce n'est plus qu'un pis-aller. A l'exception d'un très petit nombre de places que l'appât du pouvoir fait rechercher encore, malgré les déboires dont il faut acheter le plaisir de commander et d'avoir des inférieurs , elles ne sont courues que par la portion flottante de la popu-
(i) Voir tome i, lettre xix, pages 325-26.
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lation , qui n'a pu prospérer dans l'industrie et qui se meut de carrière en carrière. Ce n'est même pas, à proprement parler, une profession; c'est un emploi provisoire pour les gens déclassés. Dès que Ton a trouvé mieux dans le commerce et les entreprises, on remercie l'Etat. L'école de Westpoint fournit tous les ans à l'armée une quarantaine de lieutenants; un tiers environ donnent leur démission avant deux ou trois ans de services, parce que la solde des officiers, quoique plus considérable que chez nous, est encore fort modique, relativement aux bénéfices d'un négociant ou d'un ingénieur.
Les fonctions publiques, en général, sont plus aisées à remplir aux États-Unis qu'en France.Toute question à résoudre embrasse une plus grande complication d'intérêts chez nous que chez eux, et exige plus de connaissances. Les attributions du gouvernement sont , en France y bien autrement étendues et variées. L'employé, chez nous, est astreint à apporter à son travail plus de soin que^ l'on n'en exige ici. La moyenne des salaires américains est cependant bien supérieure à la notre. Quand le Congrès et les Etats particuliers auront besoin d'hommes capables pour fonctionnaires , ils feront comme les négociants américains à l'égard de leurs commis , ils les paieront. Le Congrès a eu récemment l'occasion de sentir qu'il lui fallait de bons officiers de marine, et il
vient d'augmenter les appointements de ce corps (1). On peut même dire que les fonctionnaires, qu'ils traitent avec une excessive lésinerie, sont en petit nombre (2). Au ministère des finances , à Washington , sur cent cinquantehuit employés , il n'y en a que six qui touchent moins de mille dollars (5,333 fr.); il est vrai qu'il n'y en a que deux qui en aient plus de deux mille (10,666 fr.); c'est la doctrine de l'égahté appliquée aux traitements. Comme les subsistances usuelles, c'est-à-dire le pain, la viande, les salaisons, le café, le thé, le sucre et le chauffage, sont généralement à plus bas prix aux États-Unis qu'en France, et surtout qu'à Paris, un traitement de 1,500 à 2,000 dollars suffit, dans la plupart des cas, à entretenir une famille dans l'abondance et le comfort. L'employé qui, à Paris, reçoit 2,500 à 3,000 fr., vit de la plus stricte économie s'il est célibataire , et de privations s'il est marié. A Washington ou à Philadelphie, il aurait 6,000 fr. et vivrait dans une aisance sans éclat à coup sûr, sans aucun luxe extérieur, mais fort ample. Il n'y serait pas , comme il l'est chez
(i) Voir la Note 2i à la fin du Volume.
(2) Ce sont , dans la plupart des États , les gouverneurs , et par-dessus tout, les ministi*es du gouvernement fédéral. Ces derniers ne reçoivent que 6,000 doll. (52, 000 fr.) , sans logement ni autres accessoires ; et ils sont astreints par l'usage à une certaine représentation. (Voir la Note 22 à la firt du Volume, )
152 l'akgejvt.
nous, au supplice de Tantale; car l'existence fastueuse des privilégiés des capitales européennes est inconnue aux États - Unis. A Paris , l'employé est éclaboussé par l'équipage d'un homme qui dépense 100,000 fr. ; à Philadelphie , il coudoierait sur le trottoir un opulent capitaliste, qui n'a pas de voiture, parce qu'il n'en saurait que faire, et qui, avec un revenu de 30,000 ou 60,000 dollars, n'en peut dépenser que 8 à 10,000 au plus. Le rapport des existences , qui est à Paris de un à quarante, n'est plus ici que d'un à huit.
Ici, l'existence du négociant le plus riche, celle de l'employé et celle de l'ouvrier ou du fermier, sont parfaitement comparables. C'est pour tous le même cadre, pour tous les mêmes habitudes. Tous ont des maisons semblables et sur le même plan. Il n'y a de différence qu'en ce que l'ime aura cinq à six pieds de plus de façade et un étage en sus; mais la distribution et le système d'ameublement sont identiques. Tous ont des tapis de la cave au grenier; tous dorment dans un grand lit à colonnes du même modèle , au milieu d'une chambre sans cabinets , sans alcôve , sans double porte et aux parois nues ; seulement les tapis de l'un sont grossiers , ceux de l'autre sont du plus beau tissu , et le lit du riche est en acajou, tandis que celui du Mechanic est en noyer. D'ordinaire la table de tous est servie de même; c'est le même nombre de repas; ce sont
à peu près les mêmes plats. C'est au point que , si mon palais français avait dû prononcer entre le dîner d'un hôtel de grande ville (à l'exception de Boston, New-York, Philadelphie et Baltimore), et celui de certaine taverne d'ouvriers, dans la campagne, où j'avais pour voisin le maréchal ferrant du lieu, les bras retroussés et le visage noir, je crois, en vérité, qu'il se fût prononcé pour le second. Voilà spécialement pour le Nord (1) et avant tout pour la Nouvelle- Angleterre , patrie de r Yankee. Dans le Sud , l'existence du planteur sur ses domaines s'élargit de tout ce qui est retranché au commun des hommes, qui est esclave. Au Nord, cependant, depuis quelques années, le commerce ^ qui a entassé les hommes dans les vill(3s, a aggloméré aussi les capitaux et créé de grandes fortunes. L'inégalité des conditions commence à s'y faire sentir; le style des nouvelles maisons de Chesjiut-Street , à Philadelphie, avec leur premier étage en marbre blanc, est une atteinte à l'égalité. La même innovation se manifeste à New-York. La tendance anti-démocratique du commerce perce au grand jour.
Il m'arrive souvent ici de me sentir humilié de ce que j'entends rapporter du misérable esprit qui anime une portion de notre commerce et qui nous déconsidère parmi les peuples les mieux disposés à nous estimer et à nous aimer, comme
(0 Voir la Note aS à la fin du Volume.
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ceux de l'Amérique du Sud. Je m'en console toujours par cette réflexion que, si au dehors nous donnons quelquefois lieu de croire que nous sommes une nation sans foi ni loi, les preuves abondent au dedans que nul peuple n'est plus riche en désintéressement et en vertu. Dans quel pays du monde y eut-il jamais des magistrats plus purs ? Même , en ce siècle de défiance universelle, le soupçon n'a pas osé s'attaquer à eux. Avec quelle impartialité la justice n'est-elle pas rendue chez nous par des juges à 1,200 fr. d'émoluments, avec des présidents à 1,800 francs, et par des conseillers à 3,000 francs. Si de la magistrature nous passons à l'armée, nous trouvons des officiers qui n'ont de l'or et de l'argent que sur leurs épaulettes, et qui restent imperturbablement honnêtes et dévoués ; je ne dis rien de leur courage, le INIonde entier sait qu'en penser. Voyez encore notre marine qui, dans tous les ports étrangers, rétablit l'honneur de notre pavillon, non par les fêtes somptueuses qu'elle donne , mais par sa tenue et sa discipline , en attendant qu'elle ait l'occasion de réaliser les espérances de Navarin; et nos ingénieurs civils et militaires , par les mains de qui passent des sommes énormes , et qui se contentent de leur modeste pitance, sans avoir même le mérite de résister à la tentation^ car ils ne la conçoivent pas; et) même dans les administrations civiles, cette
foule d'employés modestes qui n'ont pas^ comme d'autres, les charmes économiques de l'étude pour adoucir leur pauvreté , ou les impressions profondes d'une grande éducation pour leur faire dédaigner l'appât des transactions véreuses, et dont cependant la probité ne trébuche pas. Tous rament avec conscience à travers une société dont le luxe et les séductions vont toujours croissant, sans jamais se laisser dériver contre 1 ecueil de la corruption. C'est là une des gloires de la France, gloire dont elle n'est pas assez fière.
La question est de savoir pourtant, non si cela est honorable, mais si cela peut durer, s'il ne se prépare pas des événements, s'il ne se développe pas au sein de la société de nouveaux usages et des idées nouvelles, qui, d'ici à peu de temps, rendront cet état de choses impraticable.
La grande révolution, qui est en train depuis trois cents ans et qui a changé la foi religieuse d'une partie du monde, a saisi enfin, par la politique et la philosophie, la France, qui lui avait échappé du temps de Luther et de Calvin. La réforme, s'étendant de plus en plus, a envahi l'aspect matériel de la société. Le travail sous toutes les formes, fécondé par la révolution intellectuelle, va enfin porter, en abondance et pour tous , les fruits qu'il ne donnait autrefois qu'en petit nombre et pour une imperceptible
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minorité. Le cercle de la richesse va s'élargir au décuple, celui de l'aisancs au csntuple. Il suffil; d'ouvrir les yeux pour voir venir des quatre points cardinaux un nouvel ordre de choses , où l'agriculture , les manufactures et le commerce , infiniment plus actifs et mieux combinés que ne pouvaient le supposer nos pères, seront aussi infiniment plus productifs, et où une répartition plus équitable des produits appellera Fuiimense majorité, sinon la totalité du genre humain , aux joies de la consommation.
Mais cette révolution industrielle et matérielle ne réagira-t-elle pas sur la morale? Le jour où il sera possible à tous de s'élever par le travail à la richesse ou à l'aisance, l'abstinence et la pauvreté resteront-elles de si hautes vertus, si essentielles à montrer au monde? Pourra-t-on continuer d'en faire, aux serviteurs de l'Etat, une loi permanente? Sera-ce raisonnable ? sera-ce possible? Les fonctionnaires ne forment pas un ordre de moines, vivant solitairement, détachés désintérêts et des affections de cette terre-, ce sont des hommes du monde, à goûts mondains. Us ont une femme et des enfants, pour qui ils veulent du bien-être, et ils ont droit à l'obtenir tout aussi bien que le négociant, le banquier, le notaire, le maître de forges , le médecin, l'avocat, le peintre, le compositeur, ou le vaudevilliste.
La France, je le répète^ est un pays pauvre.
Excepté dans nos grandes villes et dans quelques départements du Nord, où la richesse publique s'est développée , et où le luxe et la consommation ont suivi la même loi ascendante, la situation de la plupart des fonctionnaires publics est encore tolérable. Avec leurs appointements de 1,500 fr. 2,000 fr., 3,000 fr., ils sont, dans beaucoup deprovinces , au niveau de tout le monde. Ils ne s'aperçoivent de leur pénurie que lorsqu'ils sortent de leur milieu habituel, et surtout lorsque, mettant le nez hors du territoire, ils se trouvent en contact avec la race anglaise. Mais quand l'on aura développé, en France, les intérêts matériels; quand, parla constitution du crédit pubhc et privé, par l'établissement des voies de communications nouvelles , par la réforme de l'éducation ^ on aura dirigé les esprits vers l'industrie agricole, commerciale et manufacturière; quand Ton aura multiplié les sources de la richesse , et qu'un grand nombre sera admis à y puiser, de quel droit et sous quel prétexte alors imposerait-on aux fonctionnaires, pour euxet pour les leurs, une existence de sacrifices? Tel qui, aujourd'hui, se résigne à une vie gênée , voudra alors de l'aisance et du comfort. Il faudra alors, ou convenablement rétribuer les fonctionnaires, ou se contenter, dans les services publics , du rebut de toutes les professions. L'élite de la jeunesse française se dispute encore les places modiques d'ingénieurs
civils OU militaires de l'État, et fait huit ans de noviciat dans les collèges , l'École Polytechnique et les écoles d'application , pour atteindre le grade de lieutenant d'artillerie ou du génie , ou celui d'aspirant -ingénieur des ponts-et-chaussées ou des mines , avec des appointements de 1,500 à 1,800 francs, et la perspective de 6,000 à 8,000 francs, après vingt-cinq ans de labeurs. Que demain l'industrie prenne un rapide essor , et les plus capables de ces jeunes gens déserteront le service de l'État , une fois leur éducation terminée , comme ici les meilleurs élèves de Westpoint. Ils embrasseront la carrière industrielle , à moins que l'État ne se décide à les traiter mieux pour les retenir près de lui.
Ces idées de parcimonie sont nées chez nous au sein d'une réaction contre le principe d'autorité, réaction qu'avaient légitimée les fautes des dépositaires du pouvoir. Puisque ceux-ci affectaient de croire que les peuples avaient été créés tout exprès pour leur fournir la matière gouvernable et taillable, le public a eu raison de les traiter à son tour comme des excroissances parasites. Tout ce qu'il leur retranchait était autant de pris sur l'ennemi. La condition actuelle des fonctionnaires, sous le rapport matériel comme sous le rapport moral , est donc l'un des effets d'une crise révolutionnaire qui, je le crois, touche à son terme. Lorsque la société aura re-
pris sa marche régulière, lorsque les gouvernants auront prouvé qu'ils sont dignes d'être à, la tête des peuples , les gouvernés leur rendront leur confiance , et mettront fin à leurs actes de représailles.
On pourrait croire que chez un peuple profondément absorbé dans les intérêts matériels, tel que celui-ci, les avares doivent abonder. Il n'en est rien. Il n'y a jamais de lésinerie chez l'homme du Sud; il y en a quelquefois encore chezl'Yankée; mais nulle part, au Midi ou au Nord, on ne rencontre cette sordide avarice dont les exemples sont fréquents en Europe. L'Américain a une idée trop élevée de la dignité humaine pour consentir à se priver, lui et les siens, de ce comfort qui adoucit les frottements de la vie intérieure. Il respecte trop sa personne pour ne pas l'entourer d'un certain culte. Harpagon est un type qui n'existe pas aux Etats- Unis, et cependant Harpagon n'est pas à beaucoup près l'avare le plus misérablement crasseux qu'offre la société européenne. L'Américain est dévoré de la passion de la richesse^ non parce qu'il trouve du plaisir à entasser des trésors, mais parce que la richesse est de la puissance , parce que c'est le levier avec lequel on maîtrise la nature.
Je dois aussi faire amende honorable aux Américains sur un point essentiel. J'ai dit que toute
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affaire était pour eux une affaire d'argent ; or, il y a une sorte d'affaire qui, pour nous , peuple à affections vives ^ peuple aimant, peuple généreux, a principalement ce caractère mercantile , et qui ne l'a point du tout pour eux ; c'est le mariage. Nous achetons notre femme avec notre fortune, ou nous nous vendons à elle pour sa dot. L'Américain la choisit ou plutôt s'offre à elle pour sa beauté, son intelligence et ses qualités de cœur : c'est la seule dot qu'il recherche. Ainsi, pendant que nous faisons matière à trafic de ce qu'il y a de plus sacré , ces marchands affectent une déHcatesse et une élévation de sentiments qui eussent fait honneur aux plus parfaits modèles de la chevalerie. C'est au travail qu'ils doivent cette supériorité. Nos bourgeois de loisir ne pouvant augmenter leur patrimoine , sont obligés , au moment où ils prennent femme, de supputer sa dot, afin de savoir si son revenu joint au leur suffira aux dépenses du ménage. L'Américain , ayant le goût et l'habitude du travail, est assuré de subvenir amplement , par son industrie, aux besoins de sa famille, et se trouve dispensé de ce triste calcuL Est-il possible de douter qu'une race d'hommes qui réunit ainsi à un haut degré les qualités les plus contradictoires en apparence^ soit réservée à de grandes destinées?