XXV
■ Johnstowû (Pensylvanie) , 4 août i835.
L'aspect que présentent en ce moment les Etats-Unis est éminemment propre à rassurer les amis de la paix sur la possibilité d'une rupture entre ce pays et la France. Aujourd'hui les Américains de tous les partis agissent dans leurs affaires privées comme des gens bien convaincus qu'aucun malentendu ne viendra jeter la perturbation dans le commerce. Celui qui eût débarqué à New-York, à Boston ou à Philadelphie, le jour oùl'on y annonçal'effet produiten France par le message du général Jackson , et qui aurait fait l'Épiménide jusqu'à présent , ne reconnaîtrait plus l'Amérique. A l'inquiétude a succédé la confiance la plus illimitée. Tout le monde spécule et l'on spécule sur tout. Les plus audacieuses entreil. Il
prises n'effraient pas; toutes trouvent des souscripteurs. Du Maine à la Rivière -Rouge, les Etats-Unis sont devenus une immense rue Quincampoix. Jusqu'à présent tout le monde est en bénéfice, ainsi qu'il arrive toujours tant que la spéculation est ascendante. Comme à argent facilement gagné personne ne regarde, la consommation est énorme , et Lyon s'en ressent.
Je dis que l'on spécule sur tout; je me trompe. L'Américain, essentiellement positif, ne spéculera jamais sur les tulipes, même à New- York, quoique les habitants de cette ville aient du sang hollandais dans les veines. Les objets principaux de spéculation sont les mêmes qui occupent ordinairement l'esprit calculateur des Américains, c'est-à-dire les cotons, les terrains de ville et de campagne, les banques, les chemins de fer.
Les amateurs de terrains se disputent, à l'extrémité nord, les forets de pins riches en bois de construction (1), à l'extrémité sud, les marécages du Mississipi , les terres à coton de l'Alabama et de la Rivière-Rouge, et, bien loin à l'ouest, les terres à blé et les pâturages de l'Illinois et du Michigan. Les développements inouïs de quelques
(i) Pour doaner une idée de l'aveugle fureur des spéculations sur les terrains boisés du Maine , un plaisant a prétendu que les pauvres de la ville de Bangor s'étant échappés un moment de l'hôpital, avaient réalisé chacun un bénéfice de 1800 dollars avant qu'on eût pu les rejoindre.
Villes neuves ont tourné les têtes, et l'on se rue sur les localités avantageusement situées, comme si, avant dix ans, trois ou quatre Londres autant de Paris, et une douzaine de Liverpool devaient étaler sur le territoire américain leurs rues, leurs monuments, leurs quais encombrés de magasms, leurs ports hérissés de mâts. A New-York on a vendu des lots (1) pour une popi. ation de deux millions d'habitants, à la Nouvelle-Orléans pour un million au moins. On a distribué, en emplacement de maisons, des marais pestilentiels, des rochers à pic. En Louisiane les terrains mouvants, repaires sans fond des alligators , les lacs et les cyprières de la Nouvelle-Orléans , qui ont dix pieds d'eau ou de vase,
et ICI le lit de l'Hudson qui en a vingt, trente cinquante, ont trouvé de nombreux acheteurs. Prenez la carte des États-Unis, placez-vous au lac Ene,qui, il y a vingt ans, était une solitude: remontez-le jusqu'à sa pointe occidentale; de là passez au lac Saint-Clair; du lac Saint-Clair poussez au nord, traversez le lac Huron; allez encore , entrez dans le lac Michigan , et avancez au sud jusquà ce que l'eau vous manque • vous trouverez une petite ville appelée Chicago, un des postes que nos Français avaient établis lors
Un î!t!T "' T '7° '"''""' '"' -Pl--en.s de maisons.
de leurs infatigables excursions au nord de l'Amérique. Chicago paraît appelé à posséder un jour un commerce étendu; il sera à la téta d'un canal qui liera le Mississipi aux lacs et au Saint- Laurent; mais aujourd'hui, Chicago a deux ou trois mille habitants à peine. Chicago a derrière lui des terres d'une admirable fertilité ; mais ces terres sont encore incultes. Néanmoins le terrain à dix lieues à la ronde s'est vendu , revendu et vendu encore par petits lambeaux, non pas à Chicago , mais à New- York, qui, par la route actuelle , en est à huit cents lieues. Il y a dans le commerce, à New- York, des morceaux de papier qui figurent des lots de ville à Chicago pour trois cent mille habitants. C'est plus que n'en compte aujourd'hui aucune ville du Nouveau- Monde. Il est probable que plus d'un acquéreur de ces chiffons s'estimera heureux si , quand il ira examiner son acquisition , il ne la trouve recouverte que de six pieds d'eau du lac.
Les spéculations sur les chemins de fer ne le cèdent guère à celles des terrains. L'Américain a une passion pour les chemins de fer; il les aime, ainsi que le disait Camille Desmoulins de luimême par rapport à Mirabeau , comme un amant aime sa maîtresse. Ce n'est pas seulement parce que le suprême bonheur consiste, pour l'Américain , dans cette précipitation qui dévore le temps «et annule l'espace; c'est aussi parce qu'il sent,
lui qui raisonne toujours, que ce mode de communication est parfaitement adapté à l'immensité de son territoire, à son littoral aplati, et à la configuration peu accidentée de la grande vallée du Mississipi, et parce qu'il trouve dans ses forets primitives une profusion de matériaux , qui lui permet de les exécuter à bon marché. On multiplie donc les chemins de fer en concurrence des fleuves et des canaux , en opposition les uns aux autres. Si les travaux aujourd'hui en construction s'achèvent (et je crois qu'ils s'achèveront), il y aura, dans deuxans, trois routes distinctes dé Baltimore à Philadelphie, sans compter l'ancien grand chemin , savoir deux par chemins de fer exclusivement , la troisième par bateau à vapeur et chemin de fer. Celle des trois qui gagnera une demi-heure sur ses rivales sera à peu près sûre de les ruiner.
Le mode de création des banques, universellement adopté ici (c'est le même pour toutes les entreprises d'utiUté publique lorsqu'elles sont livrées à l'industrie particulière), consiste dans l'autorisation donnée par la législature d'ouvrir des livres de souscription dans un lieu pubUc, où tous ont la faculté de venir s'inscrire moyennant un versement préalable de cinq, dix ou vingt pour cent. Le jour de l'ouverture des livres est une solennité. Chez nous, on fait queue à la porte des théâtres; aux États-Unis,
cette année, on faisait queue, avec une anxiété profonde , à la porte des sanctuaires où les livres de souscriptions aux banques étaient déposés. A Baltimore, les registres ont été ouverts pour la création d'unebanque nouvelle (merc/iû^/z^^ ' hank\ au capital de deux millions (on compte ici par millions de dollars); la souscription s'est élevée à près de cinquante. A Charleston , pour le même capital de deux millions, la souscription a été de quatre-vingt-dix; et comme, à Charleston, le versement préalable exigé par la loi était, cette fois , de vingt-cinq pour cent, l'à-compte versé en monnaie courante, monnaie de papier, il est vrai, mais qui vaut le pair, a fait la somme de vingt-deux millions de dollars (environ cent dix-huit millions de francs), ou onze fois le capital requis. Cette rage pour les actions de banque s'explique aisément. La plupart des banques ici sont des établissements irresponsables de fait, qui ont le privilège de battre monnaie avec du papier. Les actionnaires des banques touchent des intérêts de huit, neuf, dix et douze pour cent (1) sur des capitaux que, par des combinaisons ingénieuses, ils peuvent se dispenser de
(i) Il y a des compagnies financières qui distribuent des dividendes sur le pied de 20 p. 100. Tel a été le cas , il y a quelques jours, pour V Atlantic Insurance Company de New-York. Les banques proprement dites n'atteignent jamais ce chiffre, (Voir tome i, page 58. )
posséder, et cela dans un pays où sont cotés à 110 et 115 les 5 pour 100 de Pensylvanie ou de New- York et les 6 de l'Ohio. Les 6 pour cent de l'Etat d'Ohio! qu'en penseraient, s'ils revenaient au jonr^ les héros du fort Duquesne
La plupart de ces spéculations sont imprudentes, plusieurs sont folles. La hausse d'aujourd'hui peut et doit être suivie d'une crise demain . De grandes fortunes et en grand nombre sont sorties de terre depuis le printemps; d'autres y rentreront peut-être avant la chute des feuilles. L'Américain ne s'en inquiète pas. Pour chatouiller sa fibre robuste, il lui faut des sensations violentes. L'opinion publique et la chaire interdisent à son organisation vigoureuse les satisfactions sensuelles, le vin , les femmes, le déploiement d'un luxe princier; les cartes et les dés lui sont défendus; l'Américain demande donc aux affaires les émotions fortes dont il a besoin pour se sentir vivre. Il s'aventure avec délices sur la mer mouvante des spéculations. Un jour^ la vague le pousse jusqu'aux nues; il savoure à la hâte cet instant de triomphe. Le lendemain il disparaît entre les crêtes de la lame; il ne s'en trouble pas; il attend avec flegme, et se console dans l'espoir d'un meilleur avenir. Et d'ailleurs, pendant qu'on spécule, que les uns s'enrichissent et que les autres se ruinent , les banques naissent et distri^
buent le crédit, les chemins de fer elles canaux se déroulent, les bateaux à vapeur se lancent de leurs chantiers sur les fleuves, sur les lacs, sur l'Océan; la carrière va toujours s'élargissant pour les spéculateurs, pour les chemins de fer, les canaux, les bateaux à vapeur et les banques. Quelques individus perdent, mais le pays gagne; le pays se peuple, se défriche, se développe, le pays marche. Go aheacll (1)
Si le mouvement et la rapide succession des sensations et des idées constituent la vie, ici l'on vit au centuple; tout est circulation, tout est mobilité et agitation frémissante. Aux expériences succèdent les expériences; aux entreprises, les entreprises. La richesse et la pauvreté se suivent à la piste et se délogent tour à tour. Pendant que les grands hommes du jour détrônent ceux de la veille, ils sont déjà à demi renversés par les grands hommes du lendemain. Les fortunes durent une saison; les réputations, la durée d'un éclair. Un irrésistible courant entraîne tout, broie tout, et remet tout sous des formes nouvelles. Les hommes changent de maison , de climat , de métier, de condition, de parti, de secte (2); les
(i) En avant, marche! Cette locution a été mise à la mode par le colonel Grockett, rude personnage de l'Ouest, qui est membre du Congrès. Le fils d'un de ses voisins lui ayant écrit pour lui demander l'autorisation d'épouser sa fille, on assure que Grockett lui envoya cette réponse laconique : Go aliead!
(2) On change ici de religion pour beaucoup de motifs di-
États changent de lois, de magistrats , de constitution. Le sol lui-même, ou tout au moins les édifices, participent à l'instabilité universelle (1). L'existence d'un ordre social au sein de ce tourbillon semble un prodige, une anomalie inexplicable. On dirait que formée d'éléments hétérogènes que le hasard a juxtaposés, et dont chacun suit un orbite que modifient seulement son caprice et son intérêt, cette société, après s'être élevée un instant jusqu'au ciel comme une
Tcrs, Il n'est pas rare de voir des Américains, devenus riches , changer de secte, et embrasser, par exemple , celle de l'épiscopalisme anglican , qui est réputée la plus fashlonable de toutes. Au reste, le passage d'une secte à l'autre ne peut être, aux États- Unis , un acte aussi grave qu'on est porté à le supposer dans les pays catholiques. Toutes les sectes protestantes diffèrent peu les unes des autres, moins assurément qu'un janséniste d'un moliniste, qu'un jésuite d'un gallican. Il faut pourtant excepter l'anglicanisme , qui a un caractère propre, une discipline et une liturgie à part, ainsi q-::e les deux sectes peu nombreuses des unitairicns , qui nient la divinité du Christ, et des universalistes , qui ne croient pas à la réprobation.
(i) Les maisons américaines sont en général peu élevées et très légèrement construites. Leurs murailles n'ont qu'une épaisseur et demie de brique, quelquefois une seulement; ainsi, quand l'alignement des rues change , ce qui a fréquemment lieu à New-York , par exemple , on les avance ou on les recule Baus inconvénient ; souvent même on les exhausse. Dans la campagne, il y a beaucoup de maisons en bois. Celles-ci .se transportent sur des roues à des distances assez considérables. Je me suis trouvé arrêté, étant en diligence, entre Troy et Albany, par une maison de plus de quarante pieds de façade qui voyageait ainsi.
trombe, doit inévitablement retomber à plat , réduite en poudre; telle ne sera pourtant pas sa destinée. Au milieu de ce système mobile, il y a un point fixe; c'est le foyer domestique, ou, pour parler plus clairement, le lit conjugal. Une sentinelle austère, âpre quelquefois jusqu'au fanatisme^ écarte de ce point sacré tout ce qui pourrait en troubler la fixité; c'est le sentiment religieux. Tant que le point fixe jouira de son inviolabilité, tant que la garde qui y veille persistera dans sa rigoureuse vigilance^ le système pourra, sans danger sérieux, faire de nouvelles pirouettes et subir de nouveaux changements à vue; il pourra être battu par la tempête; mais, en vertu de son élasticité et à l'aide de son point d'attache', il n'éclatera pas et surnagera. Il pourra même se fractionner en groupes divers presque indépendants les uns des autres; mais il se répandra sur la terre, il croîtra en étendue, en ressources, en énergie.
L'influence de la démocratie est si universelle en ce pays , qu'il était tout simple qu'elle vînt lever la tête au milieu des spéculateurs. Il y a donc eu des coalitions d'ouvriers qui ont voulu participer aux bénéfices , et pour leur part ils ont demandé diminution de travail, accroissement de salaire. Le second point était juste, car, dans la hausse générale, toutes les denrées, tous les objets de consommation ont augmenté de
prix. Ici la coalition n'est point timide; elle a d'abord l'habitude anglaise de discourir sur la place publique et de faire des processions. De plus, la classe ouvrière sent sa force , son empire , et sait en faire usage. Les divers corps de métier se sont assemblés à New-York, à Philadelphie et ailleurs. Ils ont délibéré publiquement et ont exposé leurs prétentions. Les femmes ont eu leurs meetings aussi bien que les hommes. Celui des couturières de Philadelphie a eu de l'éclat; il était présidé par un économiste, M. Mathieu Carey, qu'assistaient^ comme vice-présidents , deux ecclésiastiques. Parmi les réclamations , l'on a remarqué celle des garçons boulangers, qui, en vertu des droits de Thomme et de la sainteté du septième jour, ne voulaient pas faire de pain le dimanche. Les principaux corps de métier ont décidé que tout travail resterait suspendu jusqu'à ce que les maîtres (1), si ce nom peut s'appliquer ici autrement que par dérision, eussent accédé à leur ultimatum. Afin que nul n'en ignorât ;, ils ont fait publier leurs résolutions dans les journaux , signées du président et des secrétaires du meeting. Ces résolutions déclarent que ceux des ouvriers qui refuseraient de s'y conformer auraient à subir les conséquences de leurs refus. Les con-
(i) Ce mot n'est pas en usage ici. On se sert de celui (!>»»•« pi oyer ( employeur ),
séquences ont été que les ouvriers réfractai res qui s'obstinaient à travailler ont été chassés de leurs chantiers à coups de bâtons et de pierres , sans que l'autorité ait cru devoir donner signe de vie. La conséquence est qu'en ce moment ^ le long du canal du Schuylkill ;, inie poignée de bateliers empêchent les bateaux chargés de charbons de descendre à Philadelphie , les tiennent en embargo , interrompent ainsi l'une des branches les plus fructueuses du commerce de la Pensylvanie, privent d'emploi les mariniers et les bâtiments de Philadelphie , qui distribuent le précieux combustible sur le littoral de l'Union , et exposent les mineurs à être congédiés. La mihce les regarde faire; le shériff reste les bras croisés.. Si la minorité des bateliers persiste, car ces désordres sont l'ouvrage d'une faible minorité, il est à craindre qu'une bataille ne s'engage entre eux et les mineurs (î). A Philadelphie la conséquence a été encore que les charpentiers , pour amener à composition quelques entrepreneurs récalcitrants, ont mislefeu à plusieurs maisons que ces entrepreneurs bâtissaient. Cette fois l'autorité s'est émue, le maire a fait placarder un avis par lequel, considérant qu'il y a des raisons de croire que ces incendies sont Fœuvre de la malveillance , il offre mille dollars de récom-
(i) Voir la Note 24 à la fm du Volume.
LETTRE XXV. i73
pense à qui en signalera les auteurs. Mais il est trop tard. La municipalité, clans le but, dit-on, de gagner quelques votes à la cause de l'Opposition qu'elle soutient, au lieu d'interposer sa médiation entre les ouvriers et les maîtres, s'était empressée, dès les premiers jours, de donner raison aux premiers en souscrivant d'emblée à toutes leurs conditions pour les travaux de la ville (1).
Le philosophe, pour qui le présent n'est qu'un point, peut en retournant ces faits y trouver matière à se réjouir. Les ouvriers et les domestiques vivent en Europe dans une condition de dépendance presque absolue qui n'est commode qu'à celui qui commande. Légitimistes, républicains, juste- milieu, tous agissent, à l'égard de l'ouvrier qu'ils emploient ou du domestique qui les sert , comme si c'était un être d'une nature inférieure , qui doive au maître tout son zèle et tous ses efforts, sans qu'il lui soit dû en retour rien de plus qu'un maigre salaire. Il est permis , il est beau d'appeler de ses vœux des combinaisons sociales qui établissent une proportion plus équitable entre les droits et les devoirs. En Amérique, le principe absolu de la souveraineté du peuple ayant été appliqué aux rapports du maître et du serviteur , du bourgeois et de l'ou-
(i) Voir la Note 25 à la fin du Volume.
vrier, rindustriel, le fabricant et l'entrepreneur, à qui les ouvriers font la loi , cherchent autant que possible à se passer d'eux, et substituent de plus en plus la puissance des machines à la force de l'homme; ainsi les travaux industrie Isle plus pénibles pèsent de moins en moins sur l'espèce humaine. Le maître à qui ses domestiques obéissent quand il leur plaît, et qui paie cher (1) pour être mal servi et servi de mauvaise grâce , favorise, autant qu'il est en lui, les mécaniques et les appareils qui simplifient la besogne, afin d'économiser le travail et les serviteurs.
Il y aurait en ce pays une étude curieuse à faire , non seulement sur les grands mécanismes industriels , mais aussi sur les outils à la main et sur les ustensiles de l'économie domestique. Ces ustensiles, ces outils, ces mécanismes, influent puissamment sur la liberté pratique du plus grand nombre ; c'est par eux que la classe la plus nombreuse s'affranchit peu à peu d'un joug qui tend à l'écraser et à la flétrir. Sous ce rapport donc, ce qui se passe ici entre le maître et le domestique , le bourgeois et l'ouvrier, contribue à hâter un avenir qu'un ami de l'humanité doit appeler de tous ses vœux.
(i) Daas la plupart des provinces de France, les gages an» nuels d'un domestique sont de 60 à 80 fr. par an ; ici , c'est 5o à 60 fr. par mois , et un domestique en France fait l'ouvrage de deux ici.
Mais si la satisfaction philosophique est ample, la satisfaction matérielle et présente manque presque absolument. Pour quiconque n'est pas ouvrier ou domestique , pour quiconque surtout a goûté de l'existence des classes cultivées d'Europe, la vie pratique et réelle^ la vie en chair et en os , se compose d'une série de tiraillements, d'incertitudes, de déplaisirs, je dirais presque d'humiliations. L'indépendance des ouvriers est quelquefois la ruine des chefs d'industrie ; l'indépendance des domestiques entraîne la dépendance des femmes , les relègue dans leur ménage à des occupations fort peu en harmonie avec l'éducation soignée que beaucoup d'entre elles ont reçue, et les y tient clouées depuis le jour de leur mariage jusqu'à celui de leur mort.
Lorsque la force novatrice , à qui rien ne fait contre-poids, agit avec un grand excès d'énergie , c'est au détriment de toutes les classes sans exception. Alors, non seulement l'existence des classes qu'en Europe on appelle supérieures, et qui ici doivent prendre un autre nom, est dépouillée de mille petites jouissances qu'il est convenu de mépriser dans les livres et dans les discours d'apparat, quoique chacun les estime fort dans la réalité; mais encore la machine sociale se détraque , le malaise devient général , les exigences démesurées de celui que j'appellerai l'inférieur, pour parler à l'européenne, retom-
176 LES SPÉCULATIOIVS.
bent lourdement sur lui. En ce moment, par exemple, les sybarites de Philadelphie qui tiennent à avoir du pain frais le dimanche ne sont pas les seuls qui souffrent ou soient menacés de souffrir. Si les prétentions exagérées des ouvriers continuaient, on verrait les commandes diminuer; le travail serait moins en demande. Les spéculations, si le travail ne les consolide pas , doivent crever comme des bulles de savon ; et si la réaction arrive, l'ouvrier, qui économise peu, la ressentira plus vivement que tout autre.
xx\u
Bedford-Springs (Pensylvanie), 7 août i835.
Me voici aux eaux de Bedford; c'est un des lieux de plaisance des États-Unis. Il y a trois jours à peine que j'y suis , et je me hâte de fuir. Il faut que les Américains , et , encore plus les Américaines , s'ennuient bien profondément chez eux, pour qu'ils consentent à échanger le calme et le comfort de leur foyer domestique contre le bruit sans gaieté et la misère prosaïque d'un pareil séjour.
Il semble que dans les pays vraiment démocratiques , comme ici les Etats du Nord , il ne peut rien exister dans le genre des eaux d'Europe ; vous verrez qu'à mesure que l'Europe se démocratisera , si tel est son destin , vos délicieux rendez -vous d'été seront profanés , et II, 12
perdront tout leur charme. L'homme est exclusif par nature. Il y a bien peu de plaisirs qui ne cessent de l'être du moment où ils sont accessibles à tous , et par cela seul. A Saratoga , à Bedford , l'Américain s'ennuie parce qu'il sent qu'il y a vingt mille pères de famille, dans Philadelphie et New- York, qui peuvent, tout aussi bien que lui, si l'envie leur en prend, et elle leur prend en effet, se donner la satisfaction d'y amener leurs femmes et leurs filles, et, une fois là, de bâiller sur une chaise dans la galerie, pehdâiit tout le jour; d'aller les armes à la main (je parle du couteau et de la fourchette) enlever leur part d'un mauvais diner; d'étouffer le soir dans la cohue d'une réunion dansante, et de dormir, s'il est possible, au milieu du vacarme, sur un grabat, dans une résonnante cellule en planches de sapin. L'Américain traverse , sans y regarder, les magnifiques paysages qui bordent l'Hudson, parce qu'il est, lui sixcentième ou millième, sur le bateau à vapeur. Franchement, je deviens Américain sous ce rapport , et je n'ai bien admiré le panorama de West- Point et des Highlajids (1), que lorsque je me suis trouvé, seul, dans ma barque sur le fleuve. La démocratie est trop nouvelle venue sur la terre pour avoir pu encore organiser ses plaisirs et ses joies. Tous nos plaisirs actuels d'Europe
(i) On appelle ainsi les montagnes qui bordent THudson du côté de West-Point et aii-Uessùs.
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sont fondés sur l'exclusion ^ sont aristocratiques comme l'Europe elle-même , et, par conséquent, ne sauraient être à l'usage de la multitude. 11 faudra donc que, sous ce rapport, tout comme en politique , la démocratie américaine fasse du neuf. Le problème est difficile; mais il n'est pas insoluble, car autrefois il fut résolu chez nous. Les fêtes religieuses du catholicisme étaient éminemment démocratiques : tous y étaient appelés, tous y prenaient part. A quels transports de joie et d'enthousiasme l'Europe tout entière ne se livrait-elle pas, grands et petits, nobles, bourgeois et serfs; lorsque, du temps des croisades, on célébrait par une procession et par un Te Beum la victoire d'Antioche ou la prise de Jérusalem ! Aujourd'hui même , dans nos provinces du Midi, où la foi ne s'est pas éteinte, il existe encore des cérémonies vraiment populaires; telles sont les fêtes de Pâques avec les représentations de la Passion exposées dans les églises, et les processions avec leur déploiement de croix et de bannières, leurs confréries de pénitents, au froc pointu et aux robes ondoyantes et leurs longues files d'enfants et de femmes; avec les saints et les saintes qui y figurent en grand costume et les reliques qu'on y promène pieusement; et enfin , avec la pompe militaire et civile qui s'y mêle, malgré l'athéisme de la loi. C'est le spectacle du pauvre, spectacle qui lui laisse des souvenirs meilleurs et plus vifs
que ne font au faubourien de Paris les drames atroces du boulevard et les feux d'artifice de la barrière du Trône.
Déjà ici, dans les États de l'Ouest en particulier, la démocratie commence à avoir ses fêtes où sa fibre est remuée , et dont elle savoure les émotions avec délice : ce sont des fêtes religieuses , ce sont les camp-meetings des Méthodistes, où la population se porte avec ardeur, malgré les remontrances philosophiques des autres sectes plus bourgeoises, qui blâment leurs chaleureux élans et leurs allures déclamatoires; malgré le caractère convulsionnaire et hystérique des scènes du banc d'anxiété^ ou plutôt à cause de ce caractère. Dans les anciens États du Nord , il y a les processions politiques, pures démonstrations de partis le plus souvent , mais qui ont cela d'intéressant que la démocratie y prend part, car c'est le parti démocratique qui organise les plus brillantes et les plus animées. Après les camp-meetings , les processions politiques sont les seules choses, en ce pays, qui ressemblent à des fêtes. Les banquets de parti, avec leurs discours et leur déluge de toasts, sont gbxés, sinon repoussants ; et, par exemple^ je n'ai rien vu déplus souverainement disgracieux qu'un banquet offert sur la pelouse de Powelton, près de Philadelphie, à la population tout entière, par J'Opposition^ c est-à-dire par la bourgeoisie.
LETTRE XXVr. Î8Ï
A Philadelphie, je m'arrêtais involontairement pour regarder passer les arbres gigantesques {pôles) qui faisaient leur entrée solennelle sur huit roues, pour être plantés par la démocratie la veille des jours d'élection. Je me souviens de l'un de ces hickory-poles (1) qui s'avançait la tête garnie de son feuillage frais encore, au son du fifre et du tambour, précédé par des démocrates en rang, sans autre distinction qu'une des petites branches de l'arbre sacré à leur chapeau. Il était traîné par huit chevaux dont les harnais étaient chargés de rubans et de devises. Achevai sur l'arbre lui-même, une douzaine à^ jackson-men , de la plus belle eau^ l'air satisfait et triomphant d'avance, agitaient des drapeaux en l'air, en criant : Huzzah for Jackson !
Cette promenade de Yhickoij n'est elle-même qu'un détail à côté des scènes processionnelles que j'ai vues à New- York.
C'était pendant la nuit qui suivit la clôture des élections, où la victoire s'était prononcée pour le parti démocratique (2). La procession avait un quart de lieue de long. Les démocrates marchaient en bon ordre et aux flambeaux ; il y avait des bannières plus que je n'en vis en aucune fête religieuse, toutes en transparents, à cause de l'obs-
(i) Vhickory est fort en honneur parmi les démocrates, parce que le surnom populaire du général Jackson est Old Hickory. (2) Voir la Lettre xvi , t. 1.
çurité. Sur les unes étaient inscrits les noms des confréries démocratiques , Jeunes démocrates du 9^ ou du W ward (quartier); les autres étaient couvertes d'imprécations contre la Banque des États-Unis; ISick Biddle et OUI Nick (le diable) faisaient les frais de rapprochements plus ou moins ingénieux ; c'était le pendant du Libéra nos a malo. Puis il y avait des portraits du général Jackson à pied et à cheval; il y en avait en uniforme de général et çx\Tennessee fariner i^i) , la fameuse canne d'/z /c/o/j à la main. Ceux de Washington et de Jefferson^ entourés de maximes démocratiques, se mêlaient à une masse d'emblèmes de tous les goûts et de toutes les couleurs. Dans le nombre figurait un aigle, non en peinture, mais un véritable aigle vivant, attaché par les serres ^ au milieu d'une couronne de feuillage, et hissé au bout d'un bâton, à la façon des étendarls romains. L'oiseau impérial était porté par un robuste matelot, plus satisfait que ne le fut jamais échevin admis à tenir l'un des cordons du dais, dans une cérémonie catholique. Du plus loin que j'aperçus les démocrates s'avancer, je fus frappé de la ressemblance de leur farandole avec le cortège qui accompagne le viatique , à Mexico ou à Puébla. Les Américains porteurs de bannières étaient aussi recueillis que les
(i) Le Fermier de Tennessee t k caase des p^ppriétéi da général JacksoQ dans cet État.
î.|!;ttre XXVI. 1§3
Indiens Mexicains porteurs de fallots sacrés. La procession démocratique avait d'ailleurs ses reposoirs tout comme une procession catholique; çl|e s'arrêtait devant les maisons des jackson^ men^ pour faire retentir l'air de sesbravos(c/ieer^); elle stationnait à la porte des chefs de l'Opposition, pour y lâcher trois, six ou neuf grognements Çgroa/is). Si ces tableaux rencontraient leur peintre, on les admirerait au loin , à l'égal des triomphes et des sacrifices que les anciens nous ont laissés en marbre et en bronze. Car c'est plus que du grotesque à la façon des scènes immortalisées par Rembrandt : c'est de l'histoire, et de la grande; ce sont des épisodes d'une merveilleuse épopée qui laissera au monde de longs souvenirs, celle de l'avènement de la démocratie.
Et pourtant, comme fêtes et cérémonies, ces processions politiques sont bien inférieures aux reuwals qui ont lieu dans les camp-meetings. Toute fête où les femmes ne figurent point n'est qu'une demi-fête. Pourquoi vos cérémonies constitutionnelles sont-elles si complètement dépourvues d'attrait ? Ce n'est pas seulement parce que ceux qui y figurent sont des bourgeois, fort honorables assurément, mais peu poétiques, et que l'éclat des costumes et le prestige des beaux-arts en sont bannis; c'est plus encore parce que les femmes n'y ont pas et ne peuventy trouver place. Un bopime d'esprit a dit que les femmes n'é^
talent pas poètes , mais qu'elles étaient la poésie même.
Je me souviens de ce qui, dans ma ville de province, faisait le charme et l'éclat des processions. Nous ouvrions de grands yeux quand s'avançait la robe rouge du premier président; nous admirions les épaulettes et l'habit brodé du général, et plus d'une vocation militaire s'est décidée ce jour-là ; nous regardions venir de loin , par-dessus les têtes , le cortège épiscopal ; nous nous jetions machinalement à genoux lorsque le dais, s'approchant avec son escorte de lévites, nous montrait Tévéque , vieillard vénérable , la mitre sur le front , le Saint-Sacrement entre les mains ; nous portions envie à la gloire des jeunes hommes qui étaient, pour un jour, saint Marc ou saint Pierre; plus d'un grand garçon eut abdiqué ses quinze ans, dont il était fier, pour être admis à l'insigne honneur d'être l'un de ces petits saint Jean vêtus d'une peau de mouton; mais la foule entière suspendait son souffle, quand on apercevait parmi la forêt de bannières , entre les surplis et les aubes des prêtres, à travers les frocs pointus des pénitents et les baïonnettes delà garnison, une de ces jeunes filles en robe blanche qui représentaient les saintes femmes et la Mère des Sept-Douleurs ; ou celle qui , chargée de chaînes d'or, de rubans et de perles, figurait l'impératrice à côté de son em-
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pereiir (1); ou celle qui, en sainte Véronique, déployait le voile dont fut essuyé le visage du Sauveur montant au Calvaire; ou celles enfin, tout émues encore , qui avaient été le matin confirmées par monseigneur. De même, c'est parce qu'il y a des femmes aux camp-meetings, et qu'elles y sont actrices au même rang que les plus fougueux prêcheurs, c'est pour cela seul que la démocratie américaine y accourt. Les camp-meetings^ avec leurs pythonisses délirantes, ont fait le succès des Méthodistes, et leur ont attiré, en Amérique , une église plus nombreuse que celles des sectes qui fleurissent le plus parmi la race anglaise en Europe (2).
Des tournois supprimez les femmes, et il ne reste plus qu'un assaut de maîtres d'armes. Des camp-meetings, enlevez le banc cT anxiété, faites disparaître ces femmes qui palpitent, crient et se roulent à terre, s'accrochent, pâles et échevelées, l'œil hagard, aux ministres qui leur soufflent l'esprit saint, ou celles qui saisissent au passage, à la porte des tentes, le pécheur endurci afin de l'attendrir; vainement la scène se passera au
(i) C'est un des souvenirs de l'empire Romain, qui en a laissé de très profonds dans nos départements du Midi.
(2) Les deux sectes les plus nombreuses aux États-Unis, son^ celles des Méthodistes et des Baptisles (ou Anabaptistes) relies comprennent ensemble plus de la moitié de la population. Les Baptistes ont un langage exalté comme celui des Méthodistes. (Voir la Note 26 à la fin du Volume. )
milieu d'une foret majestueuse, pendant une belle soirée d'été, sous un ciel qui ne craint point la comparaison avec celui de la Grèce ; vainement vous serez entouré de tentes et de chariots nombreux qui vous rappelleront le train d'Israël à la sortie d'Egypte; vainement les feux allumés au loin, entre les arbres, vous montreront les prêcheurs debout, gesticulant au-dessus de la foule; vainerçHEut l'écho des bois vous renverra les éclats de leur voix retentissante ; ce sera un spectacle dont vous serez rassasié au bout d'une heure ; tandis que les camp-meetings , tels qu'ils sont, ont le don de retenir les populations de l'Ouest pendant de longues semaines. On en a vu qui duraient un mois entier.
J'admets que les camp-meetings et les processions politiques ne sont encore en Amérique que des faits exceptionnels. Un peuple n'a de caractère complet que lorsqu'il a ses fêtes nationales et ses plaisirs , son art , sa poésie enfm , à lui. A cet égard, la nationalité américaine ne sera pas aisée à constituer. L'Américain manque d'un passé à qui demander des inspirations. En quittant la vieille terre d'Europe et en rompant avec l'Angleterre , ses pères laissèrent derrière eux toutes les chroniques, toutes les légendes, toutes les traditions , ce qui fait la patrie, cette patrie qu'on n'emporte pas à la semelle de ses souliers. L'Américain s'est donc appauvri en idéalité de tout
ce qu'il a gagné en richesse matérielle. Mais, avec la démocratie , il y a toujours de la ressource en fait d'imagination. Je ne prétends pas dire compient la démocratie américaine suppléera au défaut de passé et de souvenirs, pas plus que je ne me charge de déterminer comment elle s'imposera à elle-même un frein, et préviendra ses propres écarts. Je suis cependant convaincu que l'Amérique aura ses cérémonies, ses fêtes, son art, tout comme je suis persuadé qu'elle s'organisera régulièrement; car je crois à l'avenir de la société américaine, ou, pour mieux dire, du commencement de société qui grossit à vue d'oeil, à l'Est et encore plus à l'Ouest des Alléghanys. En France, depuis plus d'un siècle, nous sommes à batailler contre nous-mêmes pour nous cjépouiller de notre originalité nationale. Nous essayons de nous faire raisonnables sur le modèle de ce que nous croyons être le type anglais (1), et, à notre exemple, les peuples de l'Europe méridionale se torturent pour prendre un air calculateur et parlementaire. L'imagination est traitée comme la folle du logis. Les nobles sentiments, l'enthousiasme, l'exaltation chevaleresque, ce qui fit la gloire de notre Fronce, ce qui valut à l'Espagne la moitié de l'univers, tout cela est dédaigné, est bafoué. Les fêtes pubhques et les cérémonies
(i) Voir la Note 27 à la fin du Volame.
populaires sont devenues la risée des esprits forts. Nous faisons des efforts inouïs pour nous amaigrir l'esprit et le cœur, conformément aux prescriptions des Sajigrados de la religion et de la politique. En matière de fêtes nationales, nous avons mis les populations à la portion congrue. Pour dépouiller notre existence du dernier vestige de goût et d'art , nous avons poussé l'abnégation jusqu'à échanger la majestueuse élégance des costumes que nous avions empruntés aux Espagnols , lorsqu'ils donnaient le ton à l'Europe , contre la défroque des Anglais^ que l'on peut qualifier d'un mot, c'est qu'elle est assortie au climat de la Grande-Bretagne. Passe encore si nous n'avions fait que jeter comme un inutile bagage nos tournois, nos carrousels, nos jubilés, nos fêtes religieuses et notre luxe vestiaire! Malheureusement nous sommes remontés jusqu'à la source de toute poésie sociale et nationale, jusqu'à la religion, et nous avons voulu la tarir. Nos mœurs et nos coutumes retiennent à peine un léger vernis de leur grâce tant vantée. La politique est abandonnée au positivisme le plus aride. Ce serait à désespérer du génie national si, de temps à autre, des élans et des explosions ne révélaient qu'il sommeille, mais qu'il n'est pas mort ^ et que le feu sacré couve sous la cendre.
Certes, la France et les peuples de l'Europe méridionale dont elle est le coryphée, doivent
LETTRE XXVr, 189
de la reconnaissance à la philosophie du xviiie siècle. C'est elle qui a été notre protestantisme, c'està-dire qui a relevé chez nous l'étendard de la liberté, ouvert la carrière à l'esprit humain, et constitué la personnalité. Avouons cependant que, par cela seul qu'elle est irréligieuse , elle est inférieure au protestantisme allemand, anglais et américain.
Les écrits des apôtres de cette grande révolution dureront comme monumentsiittéraires, mais non comme leçons de morale, car tout ce qui est irréligieux n'a qu'une valeur sociale éphémère. Plaçons au Panthéon les restes de Voltaire et de Montesquieu, de Jean- Jacques et de Diderot; mais , sur leurs monuments , déposons leurs ouvrages couverts d'un voile. Apprenons au peuple à bénir leur mémoire; mais ne lui enseignons pas leurs systèmes, et empêchons qu'ils ne lui soient enseignés par de serviles continuateurs que ces grands écrivains désavoueraient s'ils revenaient habiter cette terre; car les hommes de cette trempe sont du siècle présent, quelquefois du siècle à venir, et jamais du siècle passé.
En retour de ce que l'on nous enlevait, on nous a dotés du régime parlementaire. On a supposé qu'il satisferait à tous nos besoins, qu'il comblerait tous nos vœux dans l'ordre moral et dans l'ordre des idées , tout comme dans l'ordre matériel. Dieu me garde d'être l'ennemi du système
représentatif! Je crois à sa durée ^ quoique je doute que nous ayons encore découvert la formé sous laquelle la nature française et celle des peuples méridionaux pourront s'en accommoder; mais quelle qu'en soit la valeur politique, on conviendra qu'il ne remplace pas, qu'il ne remplacera jamais à lui seul tout ce dont les réformateurs nous ont dépouillés. Il a ses cérémonies et ses fêtes; mais cela respire un parfum de procèsverbal dont nos sens sont révoltés. Quoiqu'il ait, jusqu'à un certain point, ses dogmes et son mysticisme, il n'a point prise sur nos imaginations. Il n'a pas le don de remuer nos coeurs. Il laisse donc en dehors les trois quarts de notre existence.
Je comprends qu'ici l'on ait espéré faire du gouvernement représentatif la pierre angulaire et la clef de voûte de l'édifice social. Un Américain de quinze ans est raisonnable comme un Français de quarante. Puis la société y est mâle; la femme, qui, en tout pays, est un être peu parlementaire, n'y exerce point d'empire : il n'y a pas de salons aux États-Unis. Cependant, ici même , ce régime n'existe plus, dans sa pureté primitive , que sur le papier. Le champ religieux, passablement rétréci, il est vrai, y est d'ailleurs resté ouvert à l'idéalité humaine, et l'imagination y trouve pâture tant bien que mal. Mais, chez nous, il faudrait être fanatique du représentatif pour songer à en faire
LETTRÉ Xivi. 191
le pivot de notre vie sociale. Nous avons tous une jeunesse , Dieu merci ! Chez nous , les femmes sont une puissance fort réelle^ quoiqu'il n'en soit point parlé dàiis là Charte ; et notre caractère national a beaucoup de traits féminins; je ne dis pas efféminés. Vous auriez beau décimer la France et n'y laisser que les bourgeois ayant passé la quarantaine, ce qui a le sens rassis^ ce qui est bien désillusionné, c'est-à-dire bieii dépoétisé^ vous arriveriez à peine à avoir une société qui se contentât des émotions constitutionnelles.
Voilà pourquoi la France est le théâtre d'une lutte incessante entre l'âge mûr et la vieillesse d'un côté, et de l'autre les jeunes gens qui trouvent leur lot trop mince. La jelmesse accuse Géronte d'étroitesse, de pusillanimité, d'égoïsme; Géronte se plaint de l'ambition effrénée qui dévore les jeunes gens et de leur indomptable turbulence.
La jeunesse moderne a perdu le sentiment du respect dû à la vieillesse , ce qui est un grave symptôme de décadence sociale. Aigrie par le mécontentement , la jeunesse en est venue à ce point, qu'elle méprise l'expérience; elle se croit supérieure aux hommes blanchis dans le gouvernement des choses humaines; elle persiste opiniâtrement dans cette erreur funeste, quoique la démonstration du fait de son infériorité lui ait été administrée durement. Ses levées de boucliers
finissent toujours par des défaites; elle ressaisirait demain l'influence politique, à la faveur d'une révolution nouvelle , qu'après-demain elle en serait de nouveau dépossédée ; parce que la jeunesse, qui, en effet, est aujourd'hui supérieure à l'âge mûr et à la vieillesse dans beaucoup de branches des connaissances humaines, qui sait mieux la physique, la chimie, les mathématiques, la physiologie , qui est plus versée dans les théories d'économie politique , est et sera inévitablement toujours en arrière en ce qui concerne la science la plus difficile de toutes , celle qui est le fondement de toute pratique, la science du cœur humain. Si mal fondées cependant que soient les prétentions de la jeunesse à mettre la main sur le gouvernail, il n'en est pas moins vrai que si l'on voulait réduire la vie publique au déroulement monotone des formes constitutionnelles, on aurait indéfiniment à lutter contre ses énergiques protestations et contre la résistance plus ou moins ouverte de tout ce qui, comme elle, porte un cœur ayant besoin de battre, de tout ce qui vit en imagination autant que dans le monde des intérêts.
Il n'y a de bon gouvernement que celui qui satisfait à la fois au besoin d'ordre, de régularité, de stabilité et de prospérité matérielle , dont se préoccupent l'âge muret la vieillesse, et qui, en même temps, sait suffire à la soif de sensations
vives ; de mouvement grandiose et d'idées brillantes dont sont tourmentées la jeunesse et cette portion nombreuse de la société qui est toujours jeune ou toujours mineure. En regard de leur Parlement, les Anglais ont leurs immenses colonies sur lesquelles ils s'épanchent à travers les mers. Les Anglo- Américains ont l'Ouest, et aussi l'Océan , comme la Grande-Bretagne. Ce double envahissement de l'Orientde notre planète par les pères, et de l'Occident par les fils émancipés, est pourtant un drame colossal et sublime. Supposer que nous Français , à qui il faut, pour nous sentir vivre, une action gigantesque, qui offre aux uns un rôle en vue de l'univers , aux autres un spectacle de prodiges, nous nous résignerons à être indéfiniment emprisonnés sur notre territoire^ sans autre but d activité que de faire ou de regarder fonctionner les rouages de la machine parlementaire, ce serait vouloir qu'un homme de goût se crût en paradis dans cette bicoque de Bedford.
L*AUTOHITÉ ET LA LiBERTl^.
Rîçhmond, iQ août i§3|.
Richmond est ime ville admirablement posée sur le penchant d'une colline que baigne le James-River. Son capitole avec ses colonnes en briques recouvertes de plâtre, avec son architrave et sa corniche de bois peint, fait de loin un effet que le Parthénon Ini-même, aux temps de Périrlès, ne devait pas surpasser; car le ciel de la Virginie, lorsqu'il n'est pas assombri par Feuragan ou voilé par la neige , est aussi beau que celui de l'Attique. Richmond a son port pli s voisin que le Pirée ne l'était d'Athènes, ce qui ne l'empêche pas de s'appuyer sur les cascades du James-River. Richmond m'a ravi, dès le premier instant, par son site enchanteur et par l'humeur cordiale de ses habitants. Il ma plu
196 l'autoritjï et la liberté.
par son ambition , car il prétend à devenir une métropole, et il y travaille par les grands établissements qu'il fonde ou aide à fonder, canaux, chemins de fer, distributions d'eau, moulins immenses, fabriques à qui la cataracte du fleuve fournira de la force motrice à discrétion. J'y trouve des Français chez qui cinquante ans de séjour loin de leur pays et quatre-vingts ans d'âge n'ont pas refroidi l'amour de la patrie , et qui ont conservé , au milieu de la simplicité des mœurs américaines", cette fine fleur d'urbanité dont chez nous la graine se perd tous les jours. Je suis allé hier, pour la seconde fois, rendre visite à des canons et à des mortiers, présent de Louis XVI à l'Amérique luttant pour son indépendance. Au Capitole, à côté de la statue de Washington , j'ai trouvé le buste de Lafayette. J'entends parler de Rochambeau et de d'Estaing comme on fait de vieux amis dont on s'est séparé hier. Il me semble par moments que j'ai été miraculeusement transporté non en France, mais sur la frontière.
Mon amitié pour Richmond n'est pourtant pas aveugle. Les fondateurs de la ville neuve y ont tracé des rues de cent pieds de large comme les routes à la Louis XIV; mais au moins dans nos routes , au milieu des larges fondrières de droite et de gauche, il y a un filet de pavé ou de chaussée praticable. Les rues du Richmond neuf n'ont ni
pavé , ni éclairage. Ce sont , à l'époque des pluies, des marécages dangereux , où il est , dit-on , arrivé plusieurs fois que les vaches, à qui l'autorité municipale laisse la liberté de circulation, ont subi le destin du sire de Ravenswood dans le Kelpie. Richinond a aussi quelque chose de l'aspect de Washington; sauf le quartier marchand, ce n'est ni ville, ni campagne; ce sont des maisons distribuées d'après un plan fictif, entre lesquelles il est presque impossible de reconnaître aucun alignement, et de retrouver les rues K, F ou D, auxquelles on vous renvoie; car c'est l'alphabet qui a fourni à Richmond les noms de ses rues, comme à Philadelphie l'arithmétique. L'échiquier de Richmond a cependant, sur celui de Washington, cet avantage qu'il est moins vaste et qu'il doit plus vite se remplir, tandis que Washington, avec son plan tracé pour un million d'habitants , n'en aura pas quarante mille d'ici à cinquante ans peut-être.
Il y a à Richmond quelque chose qui me déplaît beaucoup plus que la boue sans fond de ses rues, qui me choque plus que les rudes manières des Virginiens de l'Ouest (1 ) que j'y ai rencontrés durant la session de la législature de l'Etat ; c'est l'esclavage. La moitié de la population y est noire ou mulâtre. Physiquement le noir est bien traité
(j) Voir la j^îoU 5»6 à la Cw du Volumt,
198 l'autorité et la liberté.
en Virginie, par humanité le plus souvent, et aussi parce qu'il est devenu un bétail que Ton élève pour l'exporter en Louisiane; mais si matériellement le noir n'a point à se plaindre, mo-^ ralement il est traité comme un bipède étranger à la nature humaine. Libre ou esclave , on lui interdit tout ce qui peut lui donner l'idée de là dignité de l'homme. Il n'y a d'éducation ni pour l'esclave, ni pour l'homme de couleur libre. Là loi classe parmi les crimes l'enseignement le plus élémentaire donné à un noir ou à un mulâtre. L'esclave n'a point de famille; il n'a pas même le droit de pécule. Le blanc sait que l'esclave à prêté l'oreille au mot de liberté que tout proclame sur cette terre ; il sait qu'il couve en secret la vengeance, et que dans les cabanes des noirs on raconte les exploits et le martyre de Gabriel, chef de complots anciens, et de Turher, héros d'une insurrection plus récente (1). Les mesures de précaution que cette pensée inspiré aux blancs glacent d'épouvante l'étranger.
Richmond est fameux par son marché de tabac et de farine. La farine de Richmond est recherchée à Rio-Janeiro comme à New- York, et
(i) En août 1 801, une troupe de noirs du comté de Soulliampton se souleva à lituprovîsle et massacra plusieurs familles blanches, sans disliuclion dàge ni île scse. L'alarme se répandit dans II! pajs. On se crut menacé dune in<urreclion générale. Les révollés furcul biculôS Kaf[ués, pris cl cxéculés.
k Lima comme à la Havane. Le plus vaste moulin qui soit au mon-de est à Richmond. Il compte vingt paires de meules, et il est en état de moudre 55,000 kilogrammes de farine par vingt-quatre heures. La réputation des farines de Richmond comme celle des farines américaines, en général, sur les marchés étrangers, tient à une organisation commerciale, particulière au pays, qui contrarie les idées absolues de liberté industrielle, mais qui est essentielle à la prospérité du commerce américain , et contre laquelle je n'ai jamais entendu la moindre réclamation.
La farine de Richmond est inspectée avant l'exportation. Le poids de chaque baril et la qualité de la farine sont constatés et imprimés par l'inâpeeteur sur le couvercle. Les quaHtés supérieures sont les seules dont l'exportation soit permise. L'inspection est réelle et minutieuse; êliè est aux frais de l'expéditeur. Le négociant havanais, péruvien ou brésilien, sait ainsi parfaitement ce que vaut la marchandise qu'il achète. Il y gagne et le vendeur aussi. Le commerce ne peut pas plus se passer de confiance sur les marchés que de crédit dans les comptoirs.
Le tabac de Virginie est soumis à la même opération. En général tous les Étals du littoral, tons ceux où l'on embarque des denrées, ont établi l'inspection , et l'ont étendue à presque tous les articles àut* lesquels la fraude êtatit possible. Ainsi,
200 L A-UTORITi: ET LA LIBERTÉ.
dans l'Etat de New-York, on inspecte les farines de blé et de maïs, le bœuf, le porc et le poisson salés , la potasse , l'huile de poisson , les planches , les douves , la graine de lin, le cuir, le tabac , le houblon, les esprits. Je reproduis textuellement le sommaire du chapitre des lois d'inspection de l'État de New-York, relatif au bœuf et au porc salés, afin de donner une idée de l'esprit dans lequel ces lois sont conçues : Déftnse d'exporter le h œuf et le porc salés sans la formalité de V inspection. — Exception à la règle. — Pénalité. — Les inspecteurs donneront caution, — Ils da^ront avoir des magasins suffisants. — Comment doivent être faits les barils^ de quel hois\, dans r/uelle dimension; comment ils seront cerclés,
— L'exportation n est permise cpie si la viande est suffisamment grasse. — Classification des diverses ciualités de porc. — Quantité de sel et de saumure par baril. — Défense d'exporter des viandes amaigries , molles ou impures. — Les barils qui en contiendraient, seront marqués comme tels. — Qualités diverses de bœuf salé. — ^ge du bétail duquel devra provenir la viande,
— Forme et poids des pièces. — Proportions de sel et de saumure. — Dispositions spéciales sur les pièces saignantes et celles provenant du col du bœuf — Composition de la saumure. — Marque des barils. — Dispositions relatives au bœtif abattu à la méthode juive, •— Taxe pré^
levée par les inspecteurs à le w profit. --- Défense aux inspecteurs de trafiquer directement ou indirectement en bœuf et porc salés. — Pénalités diverses a l'effet de prévenir diverses fraudes.
Pour la farine, la loi contient des clauses plus rigoureuses encore. L'inspecteur imprime avec un fer chaud, le mot léger sur les barils qui n'ont pas le poids (l'exportation de ces barils est d'ailleurs prohibée), et le mot mauvais sur les barils dont le contenu n'est pas suffisamment pur et choisi. Pour le maïs, on exige que le grain ait été séché, préalablement à la mouture. La farine des autres États de l'Union ne peut être vendue dans la ville de New- York ^ même pour la consommation locale, à moins de subir l'inspection comme pour l'exportation. Tout inspecteur a le droit de visiter les navires où il soupçonnerait que de la farine non inspectée aurait été chargée , et de saisir ce que l'on y aurait embarqué ou tenté d'embarquer; les objets saisis sont confisqués. Il y a en outre une foule de dispositions pénales pour empêcher la fraude.
Si la nécessité de ces inspections n'était pas suffisamment prouvée par leurs bons effets et par la longue expérience qui les a consacrées, elle le serait par les abus qui se sont introduits dans le commerce des denrées que l'on en a affranchies. On commence à se plaindre hau tement à Liverpool de ce que souvent les ba lies
202 l' AUTORITÉ ET LA LIBERTÉ.
de coton sont frauduleusement composées de qualités inférieures que l'on recouvre d'une couché de meilleur produit. Selon un rapport adressé à la Chambre du commerce américain de cette métropole cotonnière, par les principaux courtiers en coton ^ il ne s'agit plus d'une balle ou deux éparses dans des parties considérables, mais dé masses de cent et deux cents.
Quoi î dira-t-on , cette terre classique de liberté n'est donc pas libre même en fait de négoce ? Non ; le commerce extérieur n'est pas libre aux États-Unis, parce que l'on né veut pas laisser au premier fripon venu la liberté de ruiner l'industrie et le commerce de tout un Etat. Le peuple des États-Unis est avant tout un peuplé de travailleurs. On y a la liberté de travailler, de choisir sa profession et d'en changer vingt fois. Ôri y a là liberté d'aller et de venir pouf ses affaires^ et de transporter sa personne et son industrie du centre à la circonférence, et de la circonférence au centre. Si, politiquement, le pays ne jouit pas des bienfaits de l'unité administrative, industriellement il n'est point, quant à de misérables détails, tels que des affaires de voirie, l'ouverture d'une minière, etc., sous le servage d'une centralisation exorbitante. Il ne faut pas aller à deux cents lieues solliciter l'autorisation et la signature personnelle d'un ministre surchargé dé fonctions et harasâé dé
lETTRE XXVtl. 203
soueis parlementaires. Mais la liberté américaine n'est pas uneliberté mystique, indéfinie ; c'est une liberté spéciale, en rapport avec le génie spécial (lu peuple et sa destination spéciale; c'est une liberté de travail et de locomotion, dont l'Américain profite pour se répandre sur l'immense territoire qne lui a donné la Providence, et pour le mettre en valeur.
La liberté de locomotion est à peu près illimitée , sauf les restrictions imposées par l'observation du dimanche (1). La liberté, ou plutôt l'indépendance dans le travail^ est fort large aussi; cependant si quelques uns en abusent, la tendance est de réagir contre eux par des lois ou par des actes d'autorité dictatoriale , ou par des coups d'Etat de l'opinion, jusques et y compris rémeute.
A l'égard du commerce intérieur, les exemples de règlements restrictifs ont toujours et sont encore assez rares. On a cependant imposé des taxes répressives aux marchands ambulants {Hcuvkers and Pedlars) qui abusaient de la crédulité des campagnards. Si l'on n'a pu encore faire aucune loi pratique sur les banqueroutes, on a du moins des peines sévères contre certaines fraudes commerciales {false pretences). Si l'on n'a pas encore porté de lois contre l'agiotage (2), ce n'est
(j) Voir la Nolo 27 à la fin du Volume.
(2; Aux Elals-Uiiis . comme chez nous, les marcliés à termes
204 l'autorité et la liberté.
pas que la volonté en manque au législateur ^ car il sent tout le tort qui résulte pour le pays de spéculations improductives, qui détournent de l'industrie les capitaux dont elle a besoin; c'est qu'on n'a su comment s'y prendre (1). D'ailleurs, en fait de commerce intérieur, les fraudes ne sont pas fort aisées aux Etats-Unis. Ici tout le monde se connaît, et l'on s'y observe les uns les autres; on remonte aisément , dans le pays, à la source d'une friponnerie. Pour des marchandises expédiées d'un marché lointain, c'est plus difficile. Et, enfin, il régne ici une manière de patriotisme qui s'accorde avec l'intérêt bien entendu et la crainte de l'opinion , pour faire prévaloir dans les transactions du dedans des procédés passablement consciencieux, et d'une moralité supérieure certainement à celle de notre commerce, quoiqu'il y ait encore à redire; tandis que la ruse et la mauvaise foi semblent, à beaucoup de gens, être de bonne guerre à l'égard de l'étranger, que l'on juge comme une sorte de barbare.
Avant 1789 , nous avions en France des règlements restrictifs non seulement pour le commerce d'exportation, mais aussi pour l'industrie intérieure. Tout le monde connaît , au moins de
sont nuls. On nen peut réclamer l'exécution devant Ici tribu-, ïjaux.
f i) Voir U Noie 28 à la fin du Volume,
nom, les maîtrises et les jurandes. Les corps d'état avaient leurs règlements spéciaux. L'a^^riculture même avait les siens de temps immémorial, et il est incontestable que pour la culture de la vigne , par exemple, ils étaient le fruit d'une mûre expérience. C'est à eux non moims qu'à la nature du ten^oir que nos crus fameux sont redevables de leur qualité sans égale et de leur haute renommée. Ils fixaient les terrains où la vigne avait le droit de croître, le grain qu'il était permis de cultiver, l'espacement'et la taille des ceps. I/inspection à la sortie était de rigueur pour les étoffes expédiées dans le Levant, et pour d'autres objets d'exportation.
La révolution a biffé tous les règlements anciens. La destruction de la plupart de ces règlements a été un bien, parce qu'ils étaient surannés à beaucoup d'égards et en arrière de la scienceparce qu'ils étaient souvent appliqués conformément à la lettre qui tue et non à l'esprit qui vivifie; parce que les cadres des corps d'état et de métier étaient inélastiques et ne se prêtaient pas suffisamment à l'admission des aspirants. En un mot, l'organisation industrielle du pays était devenue mauvaise, il en fallait une autremais les pouvoirs établis étaient incapables de' la créer. L'inepte gouvernement de l'infortuné Louis XVI, au lieu de sentir tout ce qu'il y avait de force dans le tiers-état, et de donner
206 l'autorité et la liberté.
à cette force un but d'activité et une direc» tion, prenait plaisir à l'insulter, et s'amusait à remettre en vigueur les ordonnances décré-^ pites par lesquelles il était permis aux seuls nobles de porter l'épaulette dans l'armée. On en vint donc à ce point que tout pouvoir sem^ bla un fléau de Dieu, toute organisation une tyrannie; et lorsque la nation se souleva, au lieu de corriger les abus et d'améliorer l'ordre existant, elle nia tout, elle abolit tout, elle fit table rase en matière commerciale comme en matière politique. On posa en principe que les transactions commerciales ne devaient être soumises à aucune surveillance, et non seulement on supprima les statuts des corps de métiers et les épreuves de capacités; non seulement on renonça aux garanties que présentaient les coiv° porations, non seulement on dépouilla l'industrie de l'esprit de corps, et, par conséquent, du point d'honneur, mais encore on annula les mesures de police' les plus simples et les plus salutaires, notamment les inspections à la sortie.
La concurrence illimitée étant devenue la seule loi du travail, chacun étant livré à son libre ar^ bitre , sans que l'opinion, moins sévère chez nous que parmi la race anglaise, supplée au silence du Code et à l'absence des règlements de corporations , il y a eu des méfaits et des victimes en grand nombre. L'industrie a été transformée en
un champ de bataille^ où l'on s'est battu à armes inégales, où d'indignes stratagèmes ont été pratiqués; où le fort, c'est-à-dire le maître, au moinent oùil se croit triomphant, est traîtreusement ^atteint du plomb de la banqueroute ; et où le faible, c'est-à-dire l'ouvrier, paie trop souvent les frais de la guerre. Au -dedans toutefois et jusqu'à ce jour, la somme du bien reste incontestablement supérieure à celle du mal. Il fgut dire aussi que plusieurs industries, qui intéressent particuhèrement le pauvre, celles qui l'exercent sur les subsistances , sont restées soumises à des règlements et ont continué à être l'objet de la surveillance de l'autorité. Ce n'a pas été sans difficulté , car les fanatiques de la liberté absolue du commerce se sont soulevés contre ces exceptions; et l'on a vu récemment un maire de Châlons-sur-Saône, émerveillé de trouver une occasion d'appliquer les théories qu'il avait lues , au risque de f^iire une expérience sur l'estomac du pauvre, se refuser à taxer le pain.
Au-dedans, je le répète, et provisoirement, lîPtre industrie a pourtant gagné en masse à la destruction pure et simple des anciens règlements, et le public encore plus. Il était d'ailleurs nécessaire qu'un intervalle de tâtonnements fussentils anarchiques , précédât l'établissement des règlements nouveaux; mais, dans nos relations extérieures, le mal a dépassé la somme du bien ;
208 l'autorité et la liberté.
la décadence de notre commerce maritime en est la preuve.
Notre commerce d'exportation, tombé à la paix de 1814, quand se rouvrirent les mers , entre les mains de pacotilleurs cupides , a épuisé la nomenclature des fourberies. Pendant les premières années de la restauration, le nom français a été déconsidéré sur tous les marchés de l'ancien et du nouveau monde. Le commerce du Levant , dont nous avions le monopole, est passé aux mains des Anglais et des Autrichiens (Ij. Les étoffes qu'autrefois nous fournissions à l'Orient n'étant plus inspectées à la sortie , ont été de mauvaise fabrique et de mauvais aunage. Jadis, les ballots passaient de main en main, de confiance, sans être ouverts; il a fallu les visiter de très près, car,quelquefois,ils se sont trouvés contenir tout autre chose que des étoffes. L'Amérique du Sud a été la terre classique des exploits des pacotilleurs. On a vendu de l'eau pour du bourgogne , des rouleaux de bois pour des rouleaux de rubans. Les Bordelais, qui accusent, non sans bonnes raisons, le système prohibitif de la déchéance de leur ville, ne peuvent plus ignorer aujourd'hui que l'esprit de rapine, qui a présidé à une multitude d'expéditions parties de leurs ports , est pour moitié dans cette déchéance , avec les lois de 1821 et 1822.
^i) Voir la Note ag à la fin du Volume.
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Comme personne ne voulait plus traiter avec des Français , les fraudes se sont nécessairement amoindries. Le commerce extérieur s'est centralisé peu à peu entre les mains de grandes maisons, et cette concentration , qui a si puissamment contribué à maintenir dans le commerce anglais des habitudes honnêtes, a commencé la réhabilitation du nôtre. Les pacotilleurs, qui sont les maraudeurs des affaires, ontété écartés. C'est à la même cause qu'il faut attribuer la bonne tenue de notre commerce aux États-Unis. Ne nous flattons pas pourtant; il se fait encore des tours de passe-passe. Les Bordelais n'ont pas encore purgé leur ville des larrons qui Finfestent, et une circulaire récente de M. Duchâtel a mis le' monde entier dans la confidence des honteuses plaies qui rongent encore aujourd'hui notre commerce d'outre-mer (1).
En présence de pareils faits, je ne sais ce que
I on pourrait dire contre l'adoption immédiate en France de l'inspection à la sortie pour nos denrées principales, et spécialement pour nos vins
II faudrait croire aux théories absolues de liberté commerciale, d'une foi bien étrange, dans un siècle qm se pique d'être esprit fort, pour ne pas ^oir que l'absence de tout règlement, en'matière de commerce, est un fait monstrueux; qu'il faut
( 1) Voir h Kole 32 à I.-. fiu da Vo!,une.
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une police dans le commerce comme dans toutes les autres relations sociales, et que si le peuple le plus propre au self-government et le plus antipathique aux lois préventives, s'est imposé à cet égard des règlements si sévères, nous serions mal venus à vouloir nous en passer. Convenons que si notre politique, presque toujours loyale et désintéressée , nous a donné le droit de dénoncer la foi punique de la perfide Albion , la race anglaise peut, de son côté, opposer avec fierté l'esprit hardi et honorable de son commerce à la pusillanimité et aux méfaits du nôtre. Confessons-le, et soumettons-nous au régime qui doit guérir cette lèpre. Seulement, pour que le gouvernement puisse prétendre à moraliser l'industrie et le commerce , pour qu'il soit admis à porter la main sur le mal , il faut qu'il soit autre chose qu'avocassier ou paperassier, autre chose que marquis ou militaire; il faut qu'il comprenne ce qu'est l'industrie et quelles destinées lui sont réservées. Il faut qu'il soit familier avec les vœux et les idées , les besoins et la nature intime des industriels; il faut qu'il aime le travail et les travailleurs , ce qui n'exclut assurément ni le goût des arts, ni les généreuses pensées et les vastes conceptions qu'il faut porter en soi pour faire battre le cœur de la nation française.
Les États-Unis forment une société qui mar-
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che d'instinct plutôt que d'après un plan préconçu, elle s'ignore elle-même. Elle repousse l'ordre tyrannique d'un passé exclusivement militaire , et cependant elle est imprégnée de sentiments d'ordre. Elle a été nourrie dans la haine des rapports politiques tels qu'ils étaient constitués par les lois de notre vieille Europe; mais elle a dans le sang le besoin de s'imposer à ellemême des lois. Elle est tiraillée entre ses instincts d'avenir et ses répugnances du passé, entre sa soif d'émancipation et sa faim de règle sociale ; entre sa vénération religieuse pour l'expérience et son horreur pour les formes violentes des siècles antérieurs. De là des contradictions qui font méconnaître ses goûts et défigurent ses tendances ; mais la confusion n'est qu'apparente.
Il y a ici dans chaque Éta? deux autorités dont le personnel et les attributions sont distinctes. L'une correspond au gouvernement de l'ancienne société européenne, au vieux César. A la tête, est un magistrat qui porte l'antique nom de gouverneur (1), avec le titre pompeux de Commandant en chef des forces de terre et de mer. Cette autorité est réduite à un simulacre. Dans les nouveaux États de l'Ouest qui sont venus au monde depuis l'Indépendance, ses attributions ont été successivement réduites à rien- plusieurs ont été suppri-
(i) Voir la Note 55 à la fin du Volume.