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détruire le sentiment de la famille chez les membres de cette hiérarchie en les astreignant au célibat^ il a fallu ensuite substituer au principe naturel de fixité par transmission héréditaire , un principe tout artificiel, c'est-à-dire, une discipline extraordinairement rigoureuse , et la règle sévère de l'obéissance passive. En un mot, on n'a satisfait, dans ce cas, aux conditions de stabilité qu'en immolant la liberté.
Les deux puissances du commerce et de l'imprimerie, ne sont aussi éminemment mobiles et remuantes que parce qu'elles ije sont aucunement organisées. Elles sont susceptibles d'être modifiées et réduites dans leur influence novatrice, ce qui rendrait moins indispensable une vigoureuse reconstitution de la force conservatrice. Sans contredit , l'industrie serait moins antipathique aux privilèges de l'aristocratie temporelle , si elle y participait , ou si elle avait ses prérogatives spéciales. La science , dont l'imprimerie est le glaive , se fût montrée moins antipathique à la hiérarchie spirituelle, si celle-ci ne l'eût repoussée. Il est possible qu en effet nous soyons destinés à voir upie sorte de noblesse industrielle; il est même possible que l'on en vienne, de proche en proche , à discuter sous une forme ou sous une autre, la question d'un monopole plus ou moins complet de la science et de la presse. Au lieu de démolir l'aristocratie, on l'affer-
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mirait en y faisant entrer la science et l'industrie, ^ qui la défendraient alors, au lieu de l'attaquer! Dans ce système, 1 aristocratie serait moins cornpacte et moins exclusive; elle planerait d'une moindre hauteur sur le reste des hommes; jnais elle couvrirait plus d'espace, elle gagnerait en surface ce qu'elle aurait de moins en élévation ; elle ne laisserait pas un pouce de terre où l'on pût être hors de son atteinte. L'égalité y gagnerait probablement, mais l'indépeodance humaine y perdrait.
Il serait oiseux de chercher à deviner les formes diverses que pourrait revêtir dans les sociétés présentes ou futures, une hiérarchie politique ou religieuse, avec ou sans consécration du sentiment de la famille, associée ou iion à l'mdustrie et à la science, ou encore comment le principe de la famille pourrait s'allier au principe de l'élection par le peuple, ou par le chef du peuple. Il serait également impossible de faire dès aujourd'hui le dénombrement , par rang de taille, des divers intérêts entre lesquels la société sera partagée dans l'avenir , et de nommer les institutions par lesquelles ils se personnifieront; qui donc, du temps de César et de Périclés, ou même sous Constantin, eût pu deviner les corps de métiers, les universités, les ordres monastiques et les parlements, sans parler de^ grandes banques ?
388 i/aristocratie.
Une multitude de combinaisons que nul ne peut prévoir, sont possibles. Plusieurs auront lieu soit successivement dans les mêmes contrées, soit simultanément chez des peuples divers. Deux choses pourtant me paraissent certaines : l'une, que de grands phénomènes sociaux sont à la veille de se produire, soit en Amérique, soit en Europe; l'autre, que le sentiment de la famille ne peut être définitivement et absolument rayé de la politique.
Pour nous Européens, l'abolition immédiate et complète de l'aristocratie héréditaire me paraît sujette aux plus grandes difficultés. Les peuples de l'Europe occidentale tiennent leurs lois et le urs traditions des Germains et des Romains , c'est-à-dire de deux souches remplies du sentiment de la famille ; il n'y a pas un pouce de leur sol, une pierre de leurs monuments, un vers de leurs chants nationaux, qui ne réveille en eux ce sentiment en les rappelant à cette double origine ; il semble donc véritablement impossible qu'ils entrent de plain-pied dans un régime où la politique se refuserait à lui reconnaître une valeur et une place.
On peut cependant considérer dès aujourd'hui le principe d'hérédité indéfinie comme ébranlé à jamais. L'idée de perpétuité dans les peines comme dans les récompenses déplaît à notre siècle, fit ne conviendra pas davantage aux siècles à va-
nir. Nous vivons beaucoup plus que nos pères dans le même espace de temps ; le même nombre d'années représente donc une durée beaucoup plus grande qu'autrefois. Dès qu'il n'y a plus de parias pour l'éternité , il ne peut plus y avoir de privilèges éternels. Si l'investiture aristocratique expirait à la fin d'un petit nombre de générations , l'aristocratie ne cesserait pas d'être la plus enviée des faveurs et la plus stable des institutions, et la jalousie des non-privilégiés supporterait mieux les prérogatives d'une noblesse qui porterait écrit sur son front : « Souviens-toi que » tu n'es que poussière et que tu redeviendras » poussière î »
Ce ne serait pas assez. L'aristocratie de naissance a besoin d'un autre aiguillon plus vif. Pour exercer de hautes fonctions , il ne doit pas suffire de s'être donné la peine de naître. H y a quelque chose de monstrueux dans le privilège delà pairie anglaise, dont tous les membres sont de droit législateurs (1). Dans le moyen-âge, pour ceindre l'épée de chevalier et avoir bannière , il fallait avoir gagné ses éperons. A Rome , le droit
(i) On sait que les membres de la pairie d'Irlande et d'Ecosse ne participent point à cet immense prinlége. Ils ont droit à être investis de l'autorité législative, moyennant l'élection par les noblesses irlandaise et écossaise. La faculté accordée aux pairs du Royaume -Uni , de voter par procuration , est une monstruosité plus intolérable encore.
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de la naissance suffisait à faire des patriciens ; il ne faisait pas des sénateurs. Des réserves analogues seraient utiles en tout pays; avec des peuples du caractère des Français et des Européens méridionaux, elles seraient indispensables.
Sans doute, l'esprit humain, ou du moins cette portion de l'opinion publique que l'on est accoutumé depuis un demi-siècle à traiter comme si elle avait le monopole de l'intelligence, repousse aujourd'hui toutes les distinctions fondées sur le hasard de la naissance. La logique actuelle les condamne ; la métaphysique du jour s'en révolte. Mais l'esprit humain n'est pas immuable. Il y a soixante ans, il jugeait légitimes les privilèges héréditaires, tout aussi fermement qu*il les croit aujourd'hui injustes et absurdes. Alors, coiiime aujourd'hui , il avait une logique et une métaphysique à l'usage de sa foi politique. L'humanité poursuit ses destinées en courant des bordées tantôt vers la liberté , tantôt vers l'autorité , selon qu'elle à besoin de Tune du de Fâutre. ï)ans cette manœuvre il lui arrive quelquefois de perdre entièrement de vue la direction générale de sa marche et de la confondre avec le sillage qu'elle laisse à Vinst^^nt même derrière elle. Dans ce cas , et surtout lorsqu'elle approche du point où elle doit virer de bord , il est impossible de définir ses tendances prochaines par ses tèiidances présentes. La philosophie ne peut, d'ailleurs, prétendre à
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posséder seule te sceptre du monde. Les précédents valent les syllogismes. La logique n'est que là moitié de la sagesse; l'expérience en est Tautre irioitîé. Notre iriteîîigencedoit courber son orgueil devant les nécessités sociales. Lorsqu'elle s'entête à nieriesfaits parce qu'elle ne les comprend point, les faits s'imposent brutalement a elle. D^ailleurs, est-il bien démontré queles arrêts delà philosophie contre l'hérédité soient sanctionnés par la science positive, et qil'âbstractidn faite même de l'influence de l'ëdtïcatîon et des impressions premières, la physiologie la plus matérialiste, c'est-àdire la plus révolutionnaire, donne un passeport irrévocable aux théories que l'on oppose à l'ancien droit dé ïa naissance?
Énî^rafice, îl n'est'pàs aisé de dire d'où Sortirait l'aristocratie héréditaire, si réellement nous devions eii avoir une. Il lui faudrait un noyau d'anciennes familles ou de militaires, autour de qui des éléments nouveaux pussent se grouper. Or, la vieille noblesse française s'est laissée dégrader jusqu'à la domesticité sous Louis XlV et jusqu'à la crapule sous Louis XV ; les épreuves de l'exil n'ont pas profité à ses débris échappés à la hache révolutionnaire : quand ils repâ^rurent parmi nbiis, ils n'avaient rien oublié ni rien appris. Le mélange de l'aristocratie guerrière de l'empire ne l'a point régénérée. La retraite à laquelle cette ancienne noblesse s'est condamnée depuis
392 l'aristocratie.
1830, est-ce un asile où elle se refera, par la méditation et le repentir, une constitution neuve, ou plutôt n'est-ce pas un tombeau qu'elle a fermé sur elle-même? De nouvelles supériorités surgiront-elles du sol à la suite de quelques tremblements de terre? Avons-nous parmi nos paysans des rejetons ignorés des adversaires de César ou des petits-fils de Brennus, que de grands événements révéleront au monde? Ou nous viendra- t-il duNord , de l'officine des nations , une troupe de Tartares qui mettront fin à nos querelles bourgeoises^ en s'installant dans nos palais , en s'attribuant nos terres les plus fertiles , en épousant nos héritières les plus belles , les plus n jbles , les plus riches , et en nous disant à tous, la main sur la poignée de leur sabre : « Le règne des avocats est passé , le nôtre commence ! »
Si l'on admettait que les États-Unis dussent organiser une aristocratie et inaugurer politiquement le sentiment de la famille, leur avenir serait encore plus nébuleux que le nôtre. L'élément héréditaire des aristocraties est toujours venu de la conquête, ou tout au moins s'est constamment appuyé par alliance ou par transaction sur l'épée des conquérants. Comment peut-il y avoir conquête chez les Américains ? Il est possible qu'ils conquièrent le Mexique , mais ils ne peuvent être conquis par lui. Il n'est pas permis de supposer qu'un Alexandre ou un Charlemagne rouge sorti
à cheval des steppes lontaines de l'Ouest, à la tète de farouches guerriers Pawnees, et entraînant à sa suite les noirs soulevés, devienne jamais le fondateur d une dynastie et d une aristocratie militaires. Si l'Union se partageait et que les rudes fils de l'Ouest, débordant de FOhio et du Mississipi , vinssent conquérir les populations du Nord énervées par le luxe et par l'anarchie , et celles du Sud affaiblies par une guerre d'esclaves , il sortirait difficilement de là le germe d'une aristocratie héréditaire ; les vainqueurs et les vaincus seraient trop de la même famille.
Déjà cependant les États du Sud sont organisés sur le principe de l'aristocratie héréditaire. Il est vrai que la classe privilégiée y est tellement nombreuse , qu'à moins de l'institution d'un privilège dans le privilège, ils sont sans aristocratie proprement dite; mais la crainte d'une insurrection des noirs y tient les blancs serrés les uns contre les autres et les pousse à se constituer fortement et à tout prix. La situation respective des blancs et des noirs ne comporte pas l'hésitation.
Il est évident que les États sans esclaves sont ceux où l'établissement d'une hiérarchie douée de quelque fixité, serait le plus difficile, et que l'inauguration politique, sous uneforme quelconque, du sentiment de la famille, y rencontrerait la résistance la plus énergique. Dans les États
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du littoral au nord du Potomac , l'obstacle paraît devoir être insurmontable. Ces États ont de grandes métropoles, un commerce étendu et monté en grand , des manufactures à l'anglaise 5 de puissantes compagnies industrielles , c'est-à-dire, des germes d'inégalité extrême; mais leurs lois consacrent l'égalité absolue , et la démocratie souveraine s'y montre résolue à maintenir à tout prix l'absolutisme de l'égalité. Entre ces deux forces opposées it y a lutte, et l'on peut concevoir des cas où cette lutte prendrait un caractère effroyable. Si des incidents quelconques venaient à suspendre la prospérité matérielle de ces États; si, par le fait d'une séparation, chaque jour, il est vrai, de moins en moins probable, le marché du Sud était fermé à leurs négociants et à leurs fabricants; si les fils de leurs cultivateurs et leurs apprentis-ouvriers n'avaient plus accès aux terres et aux villes naissantes de l'Ouest; si, pour surcroît de malheur, la guerre étrangère bloquait leurs ports, ils seraient exposés aux perturbations les plus épouvantables. Les États du Nord doivent donc rester inébranlablement fidèles à la cause de l'union et à celle de la paix avec les monarcliàess européennes.
Si donc il était démontré que toute société a invincil)lement besoin d'un classement hiérarchique, et que l^hérédité ou le sentiment de la
famille doive être l'un des principes constituants du corps d'élite, simple ou multiple, qui est nécessaire pour former le couronnement de la hiérarchie, il faudrait reconnaître qu'à tout prendre l'avenir du Nord est plus obscur et plus alarmant que celui du Sud. A force d'inflexible vigilance à l'égard des esclaves, le Sud peut maintenir chez lui les formes extérieures d'un système social régulier. Ce serait un régime arriéré, car ce serait au moral la copie des sociétés antiques d'avant Jésus-Christ, plaquée sur le matériel perfectionné des sociétés modernes; ce serait du despotisme, du despotisme ordonné toutefois, ce qui, après tout, est un moindre fléau que Tanarchie qui menace le Nord.
Et cependant, quoi qu'il en soit de l'aristocratie et de l'avenir politique du sentiment de la famille, il me répugne absolument de croire que tout ce que j'ai vu de force et d'intelligence dans les États du Nord de l'Union anglo-américaine, puisse être englouti. Aucune induction logique ne saurait m'obliger cà conclure qu'il ne doive pas exister un jour et bientôt dans ce beau territoire qui s'étend à l'est et à l'ouest des AUéghanys, autour de la nappe des grands lacs, sur les bords de ces fleuves sans pareils , une société supérieure à toutes celles qui jusqu'à nous ont fleuri dans l'ancien continent. Il ne se peut pas qu'une race supérieure y ait transporté
^"" l'aristocratie.
ses fils pour qu'ils s'entre-dévorent. Si d'un coté la civilisation américaine semble exposée à de formidables chances, sous d'autres points de vue elle s'annonce avec des caractères fort nets de durée. Si de grands dangers entourent son berceau, n'est-ce pas comme celui d'Hercule?
New-York, 22 octobre i835.
Nos vieilles sociétés d'Europe ont un lourd fardeau à porter, c'est celui du passé. Chaque siècle est solidaire de ceux qui le précèdent, et engage la solidarité de ceux qui le suivent. Nous payons de gros intérêts pour les fautes de nos pères. Nous les payons d'abord sous la forme de dette publique ; nous les payons aussi par tout ce que nous coûte l'entretien de notre belle armée; car, parmi les causes qui obligent l'Europe entière à tenir l'élite de la population l'arme au bras, il faut bien compter les inimitiés de nos pères. Nous les payons encore plus cher par toutes les habitudes de défiance que nous ont léguées des temps d'anarchie et de despotisme. Il faut que le poids accumulé d'un long passé soit mie charge
bien écrasante, puisqu'il a fait crouler Tempire romain dans Rome d'abord, et ensuite dans Constantinople , où il s'était transporté pour s'y soustraire; car cet empire s'est affaissé par épuisement et dissolution plus encore que par la violence du choc des barbares ou des Sarrasins. Toutes les nations qui ont fait la gloire du monde se sont réduites en poussière inerte, comme la poussière des tombeaux , faute d'avoir pu rejeter de leurs épaules un passé qui les étreignait par les mœurs, les usages, les idées reçues, les sentiments; chacune à son tour, elles ont ployé sous le faix , sont tombées et sont devenues pourl'iture, comme le fruit détaché de l'arbre. Notre Europe subira-t-elle le sort de ses devancières? J'espère qu'elle sera plus heureuse , parce qu'elle doit être plus sage, ayant leurs exemples devant les yeux, et aussi parce qu'elle est plus flexible dans son tempérament, plus élastique dans ses formes.
Un de mes amis voyageait il y a quelque temps en Angleterre, et visitait, au pays de Galles, les vastes usines de M. Crawshay. Il fut frappé de ce qu'un très grand nombre de chemins de fer destinés aux charrois entre les fonderies et les forges d'une part, les mines et les canaux de l'autre, étaient tous construits d'après un vieux système fort imparfait, celui des ornières creuses. Il demanda pourquoi on ne les changeait pas pour
d'autres à ornières saillantes, faisant observer que l'économie qui en résulterait dans les frais de traction , serait suffisante pour payer les frais de reconstruction en deux ou trois ans au plus. «Rien n'est plus juste, répondit le maître de forges; cependant nous maintenons nos vieux chemins à ornières creuses, et nous les maintiendrons indéfiniment, parce que, pour passer du vieux système au nouveau, il faudrait du temps, deux ou trois ans peut-être, et, pendant l'intervalle, nos waggons ne pouvant aller à la fois sur les deux systèmes, nous serions obligés d'interrompre notre fabrication, de faire chômer nos capitaux, et de laisser cinquante mille ouvriers sans travail et sans pain. La difficulté n'est que dans la transition , mais jusqu'à présent elle nous semble insurmontable. »
Il en est de même en matière sociale. Il est assez aisé d'apercevoir que tel système offre sur tel autre des avantages décidés , et que si l'on pouvait, d'un coup de baguette, faire sauter la société du premier au second, tout serait pour le mieux; mais entre les deux il y a un abîme. Gomment le franchir? Comment rassurer les droits anciens à qui rien ne semble garanti sur la rive opposée? Comment vaincre la résistance des privilégiés du présent qui se mettent en travers? Comment tempérer l'impatience de la masse pressée de jouir
des avantages quelle s'attend à rencontrer sur l'autre bord?
En fait d'amélioration sociale , on simplifie singulièrement la question en la déplaçant, c'està-dire, en allant la résoudre en des pays nouveaux. Aux anciens intérêts, aux anciennes idées, on abandonne la terre ancienne. On débarque dégagé et dispos, prêt à tout entreprendre, d'humeur à tout essayer. On a laissé sur le sol de la mère-patrie mille préoccupations, mille relations, qui enlacent l'existence pour en faire, si l'on veut, l'ornement et le charme, mais aussi pour en amollir l'activité et la rendre rétive aux appels de l'esprit novateur. La première de toutes les innovations est celle du sol ; celle-ci entraîne nécessairement les autres. Les droits acquis n'émigrent pas ; ils se tiennent cramponnés au sol ancien ; c'est le seul qu'ils connaissent et qui les connaisse. Les privilèges, que l'on respecte parce que le temps les a consacrés , ne se hasardent pas sur une terre nouvelle; ou s'ils s'y aventurent, malheur à eux , il ne leur est pas donné de s'y acclimater! Une colonie ressemble à une ville assiégée ; chacun doit y payer de sa personne; nul n'y vaut que sa valeur présente. Dans une société qui n'a pas de passé, le passé ne compte point.
Aussi peut-on remarquer que les idées de progrès social, conçues dans de vieilles sociétés,
OÙ une part est faite au travail calme de la pensée, ont eu généralement JDesoin, pour recevoir application et pour s'incarner sous forme de société nouvelle, de s envoler au loin et d'aller prendre terre en des contrées jusque là réputées barbares, de s y imposer aux populations indigènes, ou d'y créer de nouvelles populations. La civilisation a marché d'Orient en Occident en grandissant k chaque migration, quoique les aventuriers, fondateurs des nouveaux empires , quittassent en général un pays avancé pour un autre barbare. Ainsi l'Italie et la Grèce, filles de l'Asie et de l'Egypte, ont dépassé leurs mères. Ainsi l'Europe occidentale a éclipsé les beaux jours de Rome et de la Grèce. Peu après qu'elles avaient mis au monde les peuples nouveaux, les nations anciennes ont toutes péri violemment, ou sont retombées dans des ténèbres pires que la mort, toujours faute d'avoir eu la volonté ou la force de s'appliquer les principes qui faisaient la vigueur de leur progéniture, principes d'ordre nouveau fondé sur l'extension de la liberté et la diffusion des privilèges.
La providence a beaucoup fait pour mettre les races européennes, transportées de l'autre coté de l'Atlantique, à même de devenir de grandes et puissantes nations. Les Anglo-Américains, sortis d'Europe les derniers, c'est-à-dire, après que les Espagnols eurent assis leur domi- "• 26
nation dans F Amérique du Sud et dans l'Amérique Équinoxiale, ne quittèrent le vieux monde qu'après qu'il eut été tout entier labouré parla révolution intellectuelle dont Luther a été le Mirabeau , et dont , en Angleterre , Henri VIII fut le Robespierre et le Napoléon. Ce grand événement avait déjà semé dans l'esprit humain les germes que les siècles suivants devaient voir éclore. L'Angleterre était déjà grosse des habitudes de travail, de méthode et de légaUté qui devaient en faire la première nation industrielle et politique de l'ancien monde. Ils partirent donc avec le principe de ce qui devait leur assurer la suprématie politique et industrielle dans le nouveau.
Ils s'embarquèrent, ceux du moins de la Nouvelle Angleterre , les pèlerins, pères des Yankees, après avoir subi les épreuves de l'eau et du feu , après avoir été sept fois essayés entre le marteau de la persécution et l'enclume de l'exil. Ils arrivèrent las de querelles politiques et résolus à appliquer leur énergique volonté à un usage pacifique et productif.
Ils s'installèrent sur un sol dont le climat différait peu de celui où ils étaient nés. Ainsi leur activité ne courut point le risque de s'énerver sous l'influence amollissante d'une atmosphère tiède et embaumée, comme celle où s'est évaporée la bouillante ardeur de la race Castillane. Ils abordèrent un sol presque inoccupé : pour antagonistes et
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proches voisins, ils n'eurent que de pauvres hordes de Peaux-Rouges, tandis que les Espagnols avaient à battre et à soumettre les nombreux bataillons des valeureux Aztèques au Mexique , et que les Créoles, leurs successeurs, ont encore à contenir, ici les Comanches et les Indios brauos du Nord, là les Araucans de la Cordilière du Sud. S'ils avaient rencontré une population indienne aussi nombreuse que celle qui se présenta à Cortez, ils eussent dû la vaincre, et ils y eussent réussi ; mais, après la victoire, ils auraient eu à la tenir en servitude ; et le joug de la race anglaise est plus dur que celui de la race espagnole. Leur organisation sociale eût donc été fondée sur l'ilotisme des castes inférieures, rouges et mélangées. Elle eût été affectée d'un vice radical qui l'eût constituée à l'état d'infériorité absolue par rapport à l'Europe, car ill'eût rabaissée au niveau des sociétés antiques basées sur la possession de l'homme par l'homme. Elle n'en est pas complètement exempte, il s'en faut, puisqu'ils ont importé des noirs, et qu'aujourd'hui douze États sur vingt-quatre sont entachés d'esclavage. L'espace qui est resté à la race blanche pure, est suffisant cependant pour recevoir une grande société composée de matériaux identiques avec ceux des nations européennes, mais où il a été possible de les combiner dans un ordre meilleur.
S'ils avaient eu des ennemis sérieux à combat .
404 LA DEMOCRATfE.
ire, s'ils eussent dû rester avec la guerre constamment suspendue sur leur tète, il eût fallu, en dépit des instincts d'indépendance et de^e^^0(^e7^/?me7z^ qui sont dans le sang britannique, et dont ils étaient eux-mêmes l'exagération, qu'ils se pliassent à l'aristocratie militaire. Probablement alors ils n'eussent été que la copie des Anglais, copie valant moins que l'original; de même que les Canadiens, par exemple, sont la contrefaçon des Français de l'ancien régime. Ils eurent quelquefois à prévenir et à repousser les attaques des Français établis dans le bassin du Saint-Laurent et dans l'Ouest ; mais, après que l'Angleterre eut pris Québec, ils se trouvèrent complètement délivrés du plus grave des soucis nationaux, celui de la défense du territoire et de l'indépendance de la patrie. Ils purent alors se dispenser d'institutions militaires , concentrer leurs pensées et leurs efforts sur leurs affaires intérieures et domestiques, et se vouer exclusivement à leur œuvre de colonisation. Ils cessèrent d'avoir besoin de la tutelle anglaise, et s'en affranchirent pour mieux se développer à l'aise et suivant leurs penchants. Enfin, s'abandonnant à leur nature, ils tentèrent leur grande expérience démocratique , d'où jaillissent déjà de vives lumières pour l'amélioration du sort du plus grand nombre dans tous les pays. Il est résulté de là un produit politique et physiologique tout nouveau , une variété jus-
qu'alors inconnue de Tespèce humaine, inférieure au type anglais et au type français sous plusieurs rapports, particulièrement en ce qui concerne les idées générales , le goût et le sentiment des arts ; mais supérieure à tout le reste de la famille humaine par un inconcevable mélange de sagacité, d'énergie et d'audace, par une admirable aptitude aux affaires, par un infatigable amour du travail, et, avant tout, parce qu'elle a été la première à reconnaître et à consacrer les droits des classes laborieuses , jusque là traitées comme une vile matière.
Il semble donc que les Anglo- Américains soient appelés à continuer directement, sans aucune intervention extérieure, la série des progrès que la civilisation à laquelle nous appartenons a toujours été accomplissant depuis qu'elle a quitté le vieil Orient, son berceau. C'est un peuple qui fera souche, quoique, peut-être, tel type qui y domine aujourd'hui doive être éclipsé bientôt par un autre; tandis que les Hispano-Américains semblent n'être plus qu'une race impuissante qui ne laissera pas de postérité, à moins que, par un de ces débordements que l'on appelle conquêtes, un flot de sang plus riche , venu du Septentrion ou du Levant, ne remplisse ses veines appauvries.
Un philosophe éminent , l'une des gloires de la langue française (1), définit le progrès du genre
(j) M. Ballanche.
406 LA DIÉMOCRATIE.
humain clans son lent et majestueux pèlerinage autour de notre planète , par le mot d'initiation. D'après cette pensée , l'Amérique du Nord, là du moins où l'esclavage n'est pas admis, serait déjà en progrès sur nous, car, à beaucoup d'égards, ce qui, chez nous, n'est accessible qu'à un petit nombre d'élus , est , aux Etats-Unis , tombé dans le domaine public et devenu familier au vulgaire. Les conquêtes de l'esprit humain, dont la réforme a été le point de départ et le signal, et les grandes découvertes de la science et de l'industrie , qui, en Europe, sont encore cachées aux regards du plus grand nombre par le bandeau de l'ignorance et les nuages des théories, sont, dans l'Amérique du Nord, exposées à tous les yeux et mises à la portée de toutes les intelligences. Ici le vulgaire peut les manier et les retourner à son gré. Étudiez la population de nos campagnes, sondez le cerveau de nos paysans, et vous verrez que le mobile de tous leurs actes résulte du mélange informe des paraboles bibUques avec les vieilles légendes d'une superstition grossière. Faites la même opération sur \<àf armer américain, et vous trouverez que les grandes traditions de la Bible s'allient dans sa tête, assez harmonieusement, avec les préceptes de la science nouvelle posée par Bacon et Descartes , avec les principes d'indépendance morale et religieuse promulgués par Luther, et avec les idées plus modernes d'indépenc
LETTRE XXXIV. l\()l
dance politique. C'est un initié. Chez nous, les grands appareils industriels et scientifiques, tels que la machine à vapeur, le ballon , la pile voltaïque,le paratonnerre, inspirent au plus gr.and nombre une religieuse terreur. En France, sur cent paysans du fond de nos provinces, vous n'en trouveriez pas un qui , après en avoir vu les effets, osât y porter la main; ils craindraient d'être frappés de mort, comme le sacrilège qui toucha l'arche du Seigneur. Ce sont, au contraire, des objets familiers à l'Américain ; il les connaît tous , au moins de nom; il se sent droit de possession sur eux. Pour le paysan français, ce seraient des êtres mystérieux et terribles, comme pour le nègre son fétiche, pour l'indien son manitou; pour le cultivateur des solitudes de l'Ouest, c'est , tout comme pour le membre de l'Institut de France, un outil, un instrument de travail ou d'expériences; encore une fois, il est initié.
Il n'existe pas aux Etats-Unis de profanum vulgiis , au moins parmi la race blanche; et ce n'est pas seulement en matière de machines à vapeur ou de phénomènes électriques; la masse américaine est plus libéralement initiée que la masse européenne en ce qui concerne la famille et surtout le ménage. L'union de l'homme et de la femme est plus sacrée parmi les ouvriers américains que parmi les bourgeois de plusieurs pays d'Europe. Quoiqu'en Amérique l'on entoure la
consécration du mariage de moins de formalités et d'apparat que chez nous , et quoique le lien conjugal n'y soit pas aussi indissoluble que dans nos pays (1) , les cas d'adultère y sont extrêmement rares. L'épouse infidèle serait une femme perdue : tout homme qui aurait séduit une femme ou qui serait connu pour avoir un attachement illégitime, serait excommunié par la clameur publique. Aux États-Unis, même dans la classe ouvrière , l'homme est plus complètement initié aux obligations du sexe fort envers le sexe faible, qu'il ne l'est dans une partie de la bourgeoisie française. Non seulement le mechanic ou \^f armer américain épargne, autant que possible, à sa femme tout travail pénible, toute occupation incommode , mais encore il a , pour elle et pour toutes les femmes en général , des prévenances inconnues chez nous de gens qui pourtant se piquent d'une certaine culture d'esprit et même d'une éducation littéraire. Aux États-unis, dans les lieux publics et en voyage, un homme , quels que soient ses talens et ses services, n'est l'objet d'aucune attention; il n'y a pour lui aucune préséance ni aucune politesse particulière : tous les hommes sont égaux. Mais une femme , quelles que soient la position et la fortune de son mari, est assurée de com-
(i) Voir la ^ole 60 à la fin du Yoluiuc.
mander le respect et les égards universels (1). Dans la vie politique, la masse américaine est arrivée à un état d'initiation supérieur à celui de la masse européenne, car elle n'a pas autant besoin d'être gouvernée ; chaque homme ici porte en lui à un plus haut degré le principe du gouvernement de lui-même, y est plus propre à intervenir dans les affaires publiques. Elle est plus profondément initiée aussi dans un autre ordre de faits qui touchent étroitement à la politique et à la morale, c'est-à-dire dans tout ce qui se rattache au travail. Le inechanic américain sait mieux travailler, aime mieux à travailler que l'ouvrier européen (2). L'ouvrier américain est initié au travail non seulement dans ses peines, mais aussi dans ses récompenses; il est vêtu tout comme un sénateur au Congrès ; il se plaît à voir sa femme et sa fille habillées comme la femme et la fille du riche négociant de New-York , et , comme elles , suivre la mode de Paris. Sa maison est bien close, bien chaude et bien propre. Sa table est à peu près aussi abondamment servie que celle de ses plus opulents concitoyens. Dans ce pays , la consommation de première nécessité pour le blanc , embrasse plusieurs objets qui, chez nous, sont presque du luxe , je ne dis pas dans la classe ou-
(i) Voir la Note 62 à la lin du Volume. (2) Voir la jNote G3 à la fin du Volume,
410 LA DÉMOCIIAÏIE.
vrière, mais dans certains rangs de la bourgeoisie (1).
La masse américaine est plus largement initiée que la masse européenne en ce qui concerne la dignité humaine , ou du moins, sa dignité propre à elle. L'ouvrier américain est plein du respect de lui-même , et il le témoigne non seulement par une susceptibilité extrême, par des exigences qui à nous , bourgeois d'Europe , nous sembleraient inconcevables (2), par sa répugnance à se servir du mot européen de maître^ qu'il remplace par celui à^ employeur [employer)^ mais aussi par beaucoup plus de bonne foi , d'exactitude et de scrupule dans ses transactions, l'ouvrier américain est exempt de ces vices d'esclave , tels que le mensonge et le vol, qui sont si fréquents parmi nos prolétaires, particulièremen t parmi ceux des villes et des manufactures. L'ouvrier français est beaucoup plus soumis extérieurement; mais pressé par la misère, entouré de tentations, il manque rarement une occasion de tromper son bourgeois lorsqu'il croit pouvoir le faire impunément (3).
(i) L'usage de la glace en été , par exemple.
(2) C'est ainsi qu'un cordonnier et un tailleur se refusent à aller prendre mesure chez leur» pratiques , et exigent que celles-ci, hommes et femmes , se transportent dans leur boutique en personne.
(3) Dans les relations de maître à ouvrier, on trouve à Paris , et généralement dans nos grandes villes manufacturières, les plus déplorables habitudes. Un très grand nombre de rnaitres, pour
L'ouvrier lyonnais fait \q piquage d'onces ; celui de Reims escamote la laine (1). Assurément il se commet des fraudes en Amérique. Il y a plus d'un Smart fellow dont la conscience est chargée d'innombrables peccadilles. Combien de colporteurs yankées {Yankee pedlars) ont vendu aux ménagères de la campagne du charbon pour de l'indigo et de la pierre talqueuse pour du savon blanc! Mais, aux Etats-Unis, ces petites friponneries sont de rares exceptions. Le caractère de l'ouvrier américain , considéré comme travailleur, est fort honorable, et excite l'envie de l'Européen qui compare ce qu'il a ici sous les yeux avec ce qu'il a laissé dans sa patrie (2j.
retrouver les bénéfices que leur enlève une concurrence effrénée, sont réduits à employer, à l'égard de leurs salariés , de misérables artifices; d avancer, par exemple, le matin , Ihorloge de l'atelier, et de la retarder le soir. Les ouvriers usent de représailles autant qu'ils le peuvent.
(i) Le piquage d'ontes , ou vol de «oie par les ouvriers, est une des plaies de l'industrie lyonnaise. En i';72, les syndics, maîtres gardes , etc. , de la grande fabrique des étoffes d'or, d'argent et de soie de la ville de Lyon, l'évaluaient à un million. (Un Mol sur les fabriques étrangères de soierie , par M. Arlès-Dufour, page 119.) Il est bien plus conside'rable aujourd'hui. A Reims, on estime que les larcins de fabrique coûtent un million aux fabricants, C'est environ de 2 p. o|o de l'a valeur des produits de l'industrie de Reims. Les ouvriers de Reims donnent la laine par eux soustraite pour un quart de ce qu'elle vaut. Ils l'échangent au cabaret à raison d'un demi-litre pour un échée de laine. (Voir la Note 64 à la fin du. Volume.)
(2) Voir U ^ote 65 à la fin du Volume.
Ce que je dis de l'ouvrier s'applique à plus forte raison au paysan. Le fariner américain n'étant pas obligé , comme l'ouvrier, de débattre tous les jours avec le bourgeois le prix de son travail, entouré de cultivateurs ses pareils , et étranger aux tentations qu'inspire le séjour des villes, possède les qualités de l'ouvrier à un degré au moins égal, et n'en a les défauts qu'en diminutif. Il est moins injuste et moins jaloux envers les classes riches ou cultivées.
Si donc on examine la masse américaine dans l'ensemble de son existence, on la trouve supérieure à la masse européenne. Il est vrai qu'elle paraît presque complètement dépourvue de certaines facultés que l'on retrouve chez quelques prolétaires d'Europe. H y a, par instants, dans la cervelle du plus misérable lazzarone de Naples cent fois plus de lueurs de goût et de génie poétique que dans celle du mechanic ou du farmer républicain du Nouveau-Monde. Les gamins de Paris ont de passagères étincelles de grandeur d'âme et de chevalerie que l'ouvrier américain n'égale assurément point. C'est que le caractère national de l'Italien est pétri de l'amour des beaux-arts, et que les généreux sentiments forment un des traits distinctifs du nôtre. Le lazzarone et le gamin, étant dans la nation, quoiqu'au plus bas étage, participent du caractère national. Mais ce n'est point le propre de la masse des hom-
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mes d'être spécialement, en Italie, poëte et artiste, ou, en France, chevaleresque. La perfection pour elle consiste, avant tout et dans tous les pays, à connaître et à observer régulièrement ses devoirs envers Dieu , envers le pays , envers sa famille, envers soi-même , à travailler avec assiduité et conscience, à être citoyen probe, époux attentif et bon père , à pourvoir au bien-être et à la moralité des siens. Pour comparer avec équité et sans danger d'erreur grossière, la classe la plus nombreuse des sociétés américaine et européenne, c'est par ces faces qu'il faut opérei' le rapprochement, parce qu'elles appartiennent à toutes les variétés de là civilisation et de la race humaine, et que de leur degré de développement et de permanence parmi le grand nombre^ dépend le degré de solidité des empires.
Pour rendre le parallèle précis et concluant entre les deux hémisphères , il est nécessaire d'opposer au mechanic et au farmer des États- Unis leur analogue parmi les peuples à idiome, à origine et à religion germaniques, c'est-à-dire l'ouvrier ou le paysan anglais. La civilisation d'Europe, abstraction faite des Slaves récemment apparus avec éclat sur la scène, est divisée en deux branches, celle du Nord, et celle du Sud, l'une tudesque, l'autre latine, qui doivent prospérer par des moyens différents, dont les goûts et les aptitudes sont notablement dissemblables. La so-
ciété américaine , rejeton de l'une de ces branches , lui est beaucoup plus comparable qu'à l'une quelconque des ramifications de l'autre. Il est donc aisé de constater la supériorité du mechu' nie Qt du ya/TTzer d'Amérique sur ceux d'Angleterre , tandis qu'il est difficile de déterminer rigoureusement de combien telle classe de la société américaine est au-dessus ou au-dessous de la classe correspondante de la société espagnole, italienne ou française; il suffit cependant d'ouvrir les yeux pour reconnaître que la masse de la population est loin d'avoir atteint, chez ces trois derniers peuples , dans la direction qui leur est propre, le point de perfectionnement jusques auquel la masse américaine s'est avancée dans la voie qui lui appartient.
Certes, la démocratie américaine a ses défauts, et je ne crois pas que l'on puisse m'accuser de les avoir palliés. Je n'ai dissimulé ni ses rudes exigences envers la bourgeoisie, ni ses hautaines prétentions envers les nations étrangères. J'admettrai même qu'à beaucoup d'égards, c'est plutôt comme classe et en bloc qu'elle se recommande ; car les individus qui la composent manquent des qualités cordiales et affectueuses qui constituent le plus désirable ornement de la personnalité , et par lesquelles nos prolétaires français excelleraient, s'ils étaient affranchis une fois de la misère qui les abrutit j mais c'est en corps
et dans son unité que je juge ici la masse américaine.
La démocratie américaine est exigeante et altière jusqu'au dédain envers les peuples étrangers ; mais n'est-il pas vrai que la susceptibilité dans les jeunes peuples, comme dans les jeunes hommes, est une qualité plutôt qu'un défaut, pourvu qu'elle marche de front avec une énergique application à quelque grande œuvre? L'orgueil est ridicule chez un peuple amolli et fainéant; chez un peuple entreprenant, actif, infatigable, c'est la conscience de ses forces et de son avenir. La politique étrangère de la démocratie américaine est profondément égoïste; c'est que l'ambition nationale est le propre des nations qui grandissent. Le cosmopolitisme est généralement un signe de décadence dans l'échelle des nations, tout comme la tolérance religieuse est un symptôme de l'affaiblissement des croyances. Les prétentions des États-Unis sont sans bornes ; ils aspirent à la suzeraineté sur l'Amérique du Sud ; ils convoitent une à une les provinces du Mexique; mais, en dépit des lois de la morale, dans les relations de peuple à peuple, c'est le succès qui fait le droit. Si les États-Unis enlevaient les provinces mexicaines à la race espagnole, moitié par des procédés machiavéliques, moitié de force, ils seraient responsables devant l'humanité et devant Dieu des conséquences de
ce |larcir) ; mais ils ne seraient pas les seuls. Si les pays dont ils se seraient emparés prospéraient entre leurs mains, la postérité leur pardonnerait de les avoir pris ; au contraire, elle prononcerait un arrêt sévère contre les Mexicains, si, avec de pareils voisins à leurs portes, ceux-ci étaient restés à croupir, comme aujourd'hui , au sein d'une lâche inertie et d'une sécurité stupide, et contre les puissances de l'Europe, si elles avaient négligé de les avertir, et les aider à secouer leur léthargie.
Les Romains étaient d'une exigence inouïe et d'une intolérable hauteur envers les autres peuples. Ils parlaient aux rois tout-puissants de l'Orient monarchique et aux héritiers du grand Alexandre ce langage arrogant et brutal que le général Jackson a jeté à la face d'une monarchie de quatorze siècles. Leur politique était d'un égoïsme sans vergogne. Ils traitaient quiconque résistait à leur insatiable soif de conquêtes, comme un esclave révolté contre la volonté des dieux. Cette foi punique dont ils imprimèrent le nom comme un stigmate d'infamie sur les ruines de leur rivale, fut souvent la seule foi qu'ils pratiquèrent. La postérité les a pourtant proclamés le plus grand peuple de la terre, parce qu'ils réussirent, c'est-à-dire parce que de tous les peuples vaincus ils fondèrent, par de sages lois, un empire durable. Les Anglo- Américains ont beaucoup de ressemblance avec
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les Romains, soit en bien , soit en mal. Je ne prétends pas qu'ils soient destinés à devenir les maîtres du monde; je tiens seulement à faire remarquer qu'à côté de défauts qui choquent les nalions étrangères, ils possèdent de grandes facultés et de précieuses vertus qui doivent attirer notre attention de préférence. La postérité les jugera par leurs qualités bien plus que par leurs imperfections. C'est par leurs qualités qu'ils sont formidables aux autres peuples. Luttons contre les États-Unis, moins en dénonçant leurs péchés au monde, qu'en nous efforçant de nous approprier leurs vertus et leurs facultés et qu'en développant les nôtres. Voilà de tous les moyens le plus sûr pour maintenir notre rang dans le monde en dépit d'eux et en dépit de tous- En même temps que la démocratie américaine se montre de plus en plus fière au-dehors, au-dedans elle est ombrageuse envers quiconque lui paraît empiéter sur sa souveraineté. En cela elle ne fait qu'imiter les aristocraties les plus vantées. Le système qu'elle suit à l'égard de la bourgeoisie lui est dicté par l'instinct de conservation, tout comme celui que se sont tracé l'aristocratie et la bourgeoisie en Europe, l'une à l'égard des classes bourgeoises, l'autres à l'égard de la foule. Elle entend ne rien perdre de ce qu'elle a conquis, non en dépouillant son prochain, non en détroussant les passants, non en pillant des pro- II. 27
vinces,maisà la sueur de son front, par son travail opiniâtre. Qui de nous donc osera lui jeter la première pierre? Je conçois que de prime abord nous, bourgeois, nous soyons révoltés de ses prétentions , et qu'à la vue de la bourgeoisie américaine vaincue, comprimée, portant le licol, nous sentions nos entrailles bourgeoises s'émouvoir. Convenons pourtant que cette démocratie a conduit les affaires du Nouveau-Monde de manière à justifier sa suprématie et à faire excuser son humeur jalouse contre tout ce qui peut tendre à la lui ravir. Depuis l'origine des peuples, c'est la première fois que la multitude jouit pleinement des fruits de ses labeurs, et qu'elle se montre digne de porter la robe virile. Résultat admirable ! Lors même qu'il n'aurait été obtenu que moyennant l'humiliation momentanée des classes avec lesquelles notre éducation et nos habitudes nous portent le plus à sympathiser , je dis que le devoir de tout homme de bien est de s'en féliciter et d'en rendre grâces à la Providence!
Malheur à la tyrannie de quelque part qu'elle vienne! Dieu me garde de faire l'apologie des excès brutaux et quelquefois sanglants , féroces même, qui récemment se sont répétés dans la plupart des grandes villes des États-Unis! S'ils poursuivaient leur cours, la démocratie américaine, dégradée, perdrait à jamais la haute position qu'elle occupe. Mais, si criminels que puis-
sent être ces actes, je ne puis me résoudre à les imputer à la masse américaine, et à mettre au pilori le corps entier de ces incomparables travailleurs. Les violences populaires en tout pays sont l'ouvrage d'une imperceptible minorité , que le régime actuel des États-Unis est impuissant à contenir. Ce régime a donc besoin d'un correctif propre à préserver dans leur pureté les qualités solides de la population, et qui, en effet, semble devoir bientôt s'y introduire, car les théories exclusives de liberté sont visiblement en baisse de ce coté de l'Atlantique.
On se tromperait si de ce qui précède on concluait que la civilisation américaine a dépassé la nôtre. La masse américaine est supérieure à la masse européenne ; mais la bourgeoisie du Nouveau-Monde est inférieure aux classes qui, dans l'Ancien, sont superposées à la foule, quoique les mérites de celles-ci soient plutôt virtuels que réels et appartiennent plus au passé et à l'avenir qu'au présent; car aujourd'hui les classes supérieures d'Europe, bourgeoisie et aristocratie, utilisent bien faiblement, au profit des peuples et au leur propre , l'intelligence et la sociabilité qui les distinguent. La bourgeoisie américaine, prise dans son ensemble et à part quelques exceptions , a l'attitude des vaincus : elle porte sur le front la marque de sa défaite. Comme elle a été astreinte à rester toujours mêlée à la foule dan^
presque toutes les circonstances de la vie, les deux classes se sont naturellement emprunté beaucoup de leurs habitudes respectives et de leurs manières d'être et de sentir. Cet échange a beaucoup profité à la masse; il a été moins avantageux à la bourgeoisie. C'est le bouclier d'or du Troyen échangé contre le bouclier de cuir du vaillant Diomède. Chacun des deux continents l'emporte donc par l'un des deux grands éléments dont se compose la société, et a le dessous par l'autre. Il y a compensation (1).
Si donc il fallait absolument, de la supériorité des classes laborieuses des États-Unis, tirer une conclusion relative au rang réservé dans une époque prochaine aux civilisationsd'Europe et d'Amérique, la seule irrécusable serait celle-ci: Pour que la société anglo-américaine possédât la prééminence sur la nôtre, il serait nécessaire qu'elle renfermât des classes qui, sans être la copie de notre bourgeoisie et de notre aristocratie, fussent intrinsèquement et extérieurement à la même hauteur, par rapport au peuple proprement dit, que nos classes élevées par rapport au grand
(i) Il est impossible de parler de la démocratie américaine sans citer l'ouvrage récent de M. de Tocqueville. J'y renvoie ceux qui désirent connaitre en détail les allures et les inslincls de cette démocratie, l'empire qu'elle exerce sur la bourgeoisie, ainsi que les lois par lesquelles elle a constaté et affermi cet empire.
nombre de notre population ; ou, en d'autres termes, il dépend de nous d'assurer à notre ordre social la 'supériorité sur celui des États-Unis, en dégageant nos prolétaires des champs et des villes de la misère , de l'ignorance et de l'abrutissement où ils sont plongés ç, et en les développant conformément aux dispositions nationales et au caractère de notre race.
Note I. (Page ii.)
CONSTRUCTION ET DÉPENSE DES BATEAUX A VAPEUR DE l'oUEST.
Les bateaux à vapeur de l'Ouest sont à haute pression . de6 à 8 atmosphères. Les chaudières sont sur le pont, à l'avant. Le cylindre vient ensuite; il est couché horizontalement sur le pont. Il y a deux roues de côté. Autrefois l'on employait fréquemment une seule roue à l'arrière- {stern-wlieel). La tige du piston agit par l'intermédiaire d'une bielle, sur la manivelle qui meut l'axe desroues ; il y a un volant. Il n'y a qu'une machine par bateau . Les pistons ne sont pas métalliques, ce qui entraîne nécessairement une grande déperdition de force , mais ce qui rend les réparations faciles, circonstance importante avec des mécaniciens peu entendus.
Ces machines sont d'une construction extrêmement simple et coûtent fort peu. Pour les plus forts bateaux , leur prix est de 60 à 70,000 fr. Les machines des bateaux de poste à vapeur du gouvernement français dans la Méditerranée , coûtent près de 5oo,ooo fr. Les plus fortes machines des bateaux de l'Ouest, ont
des cylindres de 3o pouces anglais ('C^yô) de diamètre, et 7 pieds anglais ('2™,i5) de course de piston. Elles sont susceptibles d'agir par expansion.
Ces bateaux consomment beaucoup de bois; les grands bateaux , dont la coque a 5o à 52 mèlres de long sur le pont, 8 à ;9 mètres de large, et 2™,5o, à 5 mèlres de profondeur, et qui portent huit chaudières do 7 mètres de long, sur 76 à 90 cenlim. de diamètre, brûlent 1 1/2 à 1 3/4 corde (5 1/2 à 6 ï/3 stères) par heure, à raison de 21/4 doll. la corde (3 fr. 4o c. le stère). Il est rare qu'ils fassent quatre lieues à l'heure même en descendant.
Les bateaux de l'Est sont des bateaux très rapides et très sûrs. Depuis quelques années, ils ont reçu beaucoup de ptrfectionnements, dus principalement à M. R.-L. Stevens, de New-Tork, Ils font jusqu'à 6 lieues à Iheure dans l'eau à peu près dormante ; ils ne transportent guère que des voyageurs. Leur longueur la plus ordinaire est de 55 à 58 mètres; leur largeur est de 7 à 8 mètres, sans compter les plates-formes latérales; leur tirant d'eau de i™,2o, à i^^sSo sur les fleuves; de 2 mètres à 2^,70 dans le«> haies , ou bras de mer. Le JSortli - America a 73°^, 80 de long , 9"M5 de large, et avec les plaies-formes, i9'^,2o; sa coque, a â™,70 de profondeur, et son tirant d'eau est de i™,5o.
Les bateaux de l'Est sont à basse ou moyenne pression (1 atmosphère) : leur cylindre est vertical ; ils ont souvent deux machines. La vapeur y agit par expansion. La coux'se du piston y a été portée jusqu'à 3 mètres, et 3"\35 (10 et 11 pieds anglais.) Le diamètre de leurs cylindres est considérable ; il y en a qui ont jusqu'à i"^,65 (l'O/uo, le de Witt Clinton). Ils consomment, dans les grandes vitesses , 7,8, et même 9 stères par heure.
Aujourd'hui les bateaux à vapeur d'Europe sont presque tous à basse pression et sans expansion. Pour employer la détente de la vapeur, il faut avoir des cylindres très hauts; les constructeurs européens craignent qu'alors le navire ne soit mal assis et sujet à chavirer. Ils ne donnent pas au piston plus de i'",20 h i'",5o de course.