Lettres sur l'Amérique du Nord
Un des points par lesquels nos sociétés modernes diffèrent le ptus des sociétés antiques, est sans contredit la facilité des voyages. Voyager n’était possible autrefois qu au patricien. Pour voyager alors, même en philosophe, il fallait être riche. Les commerçants allaient en caravanes payant tribut aux Bédouins du desert, aux Tartares des steppes, aux petits princes perchés comme des vautours dans leurs châteaux baiis aux défilés des montagnes. Alors, au lieu de la diligence anglaise ou de la chaise de poste qui brûle le pavé, la litière ou le palanquin de la vieille Asie, conservés encore par l Amérique espagnole; ou le chameau, ce navire
U. 3* i-UTTro* . .
a LES BATEAUX A VAPEUR DE L? OUEST,
du désert , ou encore les quatre bœufs attelés au char tranquille et lent; et pour le commun des citoyens ou pour les guerriers au corps de fer , le cheval; alors, au lieu des somptueux paquebots ou des bateaux à vapeur, vrais palais flottants, la barque étroite et fragile poursuivie par les larrons sur les rivières, par les pirates sur les mers, et dont la vue arrachait à l'épie urien Horace son exclamation de peur:
lût robwr et œs triplex Circà peclus erat ,
Alors les routes étaient des sentiers étroits, escarpés, dangereux pur les malfaiteurs, par les monstres des bois et par les précipices. Il fallait traîner avec soi un long attirail de bagage, de provisions, de valets et de gardes. De loin en loin le voyageur reposait sa tête chez les hôtes dont ses ancêtres lui avaient légué l'amitié; car alors point de ces hôtels comforlables où, moyennant son argent, chacun petit s’entourer des jouissances de la vie et obtenir les soins empressés de serviteurs attentifs. S’il y avait quelque gîte public, g était quelque sale réduit à la façon des caravansérails (fOrient, asiles misé able* et m.s ou l’on ne trouve queTeau et les quatre murs, ou dans le style des hôtelleries de l'Espagne ou de TArnérique du Sud, çe qui est le juste milieu entre un caravansérail et tape étable. Alors l'immense majorité des hommes,
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qui était esclave de nom et de droit, était de fait attachée à la glèbe* enchaînée au sol à cause des difficultés de locomotion.
Améliorer les communications, c’est donc travailler a la liberté réelle, positive et pratique ; c’est faire participer tous les membres de la famille humaine à la faculté de parcourir et d’exploiter le globe qui lui a éfé ffi/Spé en patrimoine; c’est e tendre les franchises du plus grand nombre autant et aussi bien qu'il est possible de le faire par des lois d’élection, Je dirai plus* c’est faire de légalité et de la démocratie* Des moyens de transport perfectionnés ont pour eflet de réduire les distances non seul em e n t du n po i n t à unau tre , mais e o co r e d’une classe à une a titre classe* Là où le riche et 1 hopime puissant ne voyagent qu’avec une pompeuse escorte, tandis que Je pauvre, qui ya de son village au village voisin, se traîne solitairement au milieu de la boue, des sables, des rochers et des broussailles, le mot d égalité est un mensonge ; l’aristocratie y crève les yeux* Dans l’Inde et en Chine, dans les pays niahoniétgns, dans l’Espagne à demi arabe et dans son Amérique, peu importe que le pays s appelle république, empire ou monarchie tempérée* Le cultivateur ou l’ouvrier ne peut y être tente de $e croire legal dit guerrier, du brahmine, du mandarin , du pacha ou du noble dont le cortège 1 éclaboussé ou le renverse. Malgré lui, le voyant venir, il s’arrête saisi d’une crainte respectueuse,
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et s’incline servilement à son passage. Au contraire, dans la Grande- Bretagne, en dépit des privilèges magnifiques et de l'opulence des lords, le mcchctnw e* le laboureur qui peuvent aller au bureau prendre leur ticket pour voyager en chemin de fer, pourvu qu’ils aient quelques shellings dans leur poche, et qui ont le droit, en payant, d être assis dans la meme voiture, sur la même banquette , cote a cote avec le baronnet ou le duc et pair, sentent leur dignité d’homme, et comprennent, à tomber du doigt, qu’entre la noblesse et eux il n’existe pas d’abîme infranchissable.
Par ce motif, on me ferait difficilement croire aux projets tyranniques d’un gouvernement qui se vouerait avec ardeur à percer son territoire et à diminuer les frais et la dEirée des transports. N’estil pas vrai que le long des grands chemins, des canaux et des fleuves, les idées circulent en meme temps que les marchandises, et que tout commisvoyageur est plus ou moins missionnaire? Les hommes dominés par les convictions rétrogrades le savent bien. Ils n’ont garde, ceux-lit, de favoriser les entreprises de communication : ils redoutent un ingénieur des ponts-et-c haussées presque à legal d’un éditeur de Voltaire, Comme il est incontestable que l’un des premiers chemins de fer d’Europe a été établi dans le> provinces autrichiennes; comme 1 administration impériale a ouvert de belles chaussées d’un bout à l’autre de ses possessions, et quelle
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encourage les bateaux à vapeur du Danube, j’ose en conclure que M. de Metteruich vaut, mieux que la réputation qu'on lui a faite sur la rive gauche du Rhin* Vous savez qu’au contraire, pendant le court ministère de M* de Labourdonnaye, en 1829, les études et plans de certaines routes projetées en Vendée disparurent sans qu’on ait pu les retrouver depuis, H y a quelques mois, dans Fun des États libres et souverains de la confédération républicaine du Mexique, celui de Puéhla, dont la législature a toujours possédé, il faut le dire, une colossale réputation d’ignorance et d’obscurantisme, les élus du peuple, animés d'une sainte colère contre des mécréants, presque tous étrangers, qui ont poussé l’esprit d'innovation saerilrge jusqu’à établir une diligence entre Mexico et Véra-Cruz, et à réparer la route entre ces deux villes, les ont frappés d’une taxe annuelle de 720,000 fr. , et leur ont défendu en outre de percevoir aucun péage sur le territoire de l'État
Il y a un paysoù un simple perfectionnement des moyens de transport par eau a opéré une révolution qui se poursuit encore, et dont les conséquences sur le balancement des pouvoirs dans le Nouveau- Monde sont réellement incalculables. C’est la grande vallée du Mississippi, qui avait déjà été conquise sur les Peaux -Rouges et les bêtes fauves avant les travaux de Fulton, mais qui, sans cet homme de génie,
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ne se fût jamais couverte d 'États riches et populeux.
Après que la conquête du Canada eut mis fin aux brillants mais stériles tours de force des Français sur l'Ohio et leflfisslssipi (i), les An glo -Américain s, alors sujets du roi de la Grande-Bretagne, commencèrent à ÿy répandre. Les premiers colons s'établirent dans le Relit ncky, et prirent possession du sol par l'agriculture. Ils eurent bientôt efface de ce côté les traces légères que nos Français, à peu près exclusivement chasseurs, y avaient laissées de leur passage. Au lieu d'une race svelle, inquiète et sans industrie, comme celle que les Français avaient produite en se croisant avec les Indiens, les nouveaux venus, évitant le mélange, procréèrent une population laborieuèe et énergique qui , sur ce sol fertile, acquit, à l'exemple de toutes les productions de la nature, ces proportions gîgantesquès , caractéristiques du Kentuckien, du Tennessëen , et du Virgiuien de l'Ouest , aussi bien que des arbres de leurs forets. Sans se séparer un instant de leurs fusils , qu'il y a quarante ans l'on portait sur l'épaule à l’office divin dans Cincinnati même , ils défrichèrent de belles fermes pour eux et leurs pullulantes familles. ïls eurent à traverser des jours bien difficiles; dans mainte rencontre avec les Indiens qu ils dépossédaient de leurs bois, plus d'un mari, plus d'un père,
(i) Voir la aolv i à h fin du volume*
tombèrent sous la balle des Peaux-Rouges , furent réduits à la plus horrible des servitudes, où furent traînés au lamentable supplice dû poteau. Le nom des Bîue-Licks sonne encore dans le Kentucky, comme chez nous celui de Waterloo, Avatit la décisive victoire des Bois-Jhattus ÇFaÜen Timber) \ remportée par le général Wayne , deiix années des États-Unis vinrent successivement, sbûs le commandement des généraux Harrner et Saint-Clair, essliyet1 de sanglantes défaites (i). On trouve aujourd’hui les éloquents rhapsodes de cette longue lutte entre les hommes blancs et les hommes rouges , dans leà cabarets ( bar-roorris ) des hôtelleries de l’Ouest.
En i S i i pourtant, quoique le redoutable Tëcurm.eh et son frère ', le Prophète, n’eussent pas encore été vaincus par le général Ilarrison, T Américain avait étendu son du manie incontesté sur les pitié riches cantons de l’Ouest. Ça et là des villages éîaieht construits : il n’était pas de forêt qui de loin en loin n’offrît quelque clairière au centre de laquelle un squatter ou un acquéreur plus légal avait entassé des troncs d’arbres en forme de maison [log-hSusc). Sur la rive gaiicfiè de l’Ohio, le Kentucky et le Tennessee étaient admis au rang des États (à) : le West- Virginia s’était peuplé; Un courant d’émigration
(i) Le général Harmer fui bal tu en 1790, L’aimée (Ta[rès eut lieu la défaite du général Saint-Clair sur les bords de la Miami. La victoire du général Wayne date de 1794* Celte guerre eut lieu tout entière sur te territoire de l’Etat actuel d'Ohio.
(a) Ils compt tient ensemble 700,000 habitants.
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avait transporté sur la rive droite ^industrieux fils de la Nouvelle -Angleterre ; et , grâce à leurs efforts, l'Etat d’Ohio s’était constitué, et avait près de ü5o,oüg habitants. Ceux d’Jndiana et d’Illinois, alors simples Territoires, donnaient de belles espérances* Le traité de i8o3 avait ajouté à l’Union n^)tre Louisiane, qui comptait déjà un État et plusieurs .territoires organisés, avec une population totale de plus de 160,000 âmes, L’Ouest tout entier réunissait alors près d’un million et demi d’habitants. Pittsburg et Cincinnati étaient des villes importantes. L’Ouest avait donc fait des progrès rapides; mais isolé qu’il était du golfe du Mexique par les marécages et les détours du Mississipi, des cités de l’Est par les sept ou huit crêtes successives qui foraient les Alléghanys, manquant d'issues et de débouches, ses progrès allaient s’arrêter. L’embryon ne pouvait plus se développer que péniblement, faute de canaux par lesquels il pût recevoir la vie et la rendre à son tour.
De tous côtés aujourd’hui l’on a percé ou l’on perce des communications entre les fleuves de l’Ouest et le littoral de l’£st, sur lequel sont situées les métropoles commerciales, Boston, New-York, Philadelphie, Baltimore, Richmond, Char les ton. Alors il n’en existait pas une seule praticable en toute saison , et les capitaux étaient encore trop rares pour qu’on osât en entreprendre. Tout le commerce de l’Ouest se faisait alors par l’Ohio et le
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Mississipi. C'est encore et ce sera probablement toujours Li voie la plus naturelle et la plus économique pour les objets d'encombrement* Les voyageurs de r Ou est descendaient avec les farines et les salaisons dans des bateaux plats, semblables à ceux qui amènent à Paris les charbons de la Loire, Les marchandises de l’Europe et les denrées des Antilles remontaient lentement à la voile et à la rame, dans des barques qui restaient en route cent jours au moins, quelquefois deux cents.
Cent jours, c est à peu près la durée d’un voyage de New -York à Canton par le cap Horn : c’est le temps qui a suffi pour que la France fût deux fois conquise, une fois par Napoléon, une autre fois par les alliés! Aussi le commerce de 1 Ouest était fort limité. Les habitants de l’Ouest, séparés du reste du monde, avaient la rudesse des bois* C’est dans ce temps que naquit le dicton populaire qui représente le Kentuckien comme un composé du cheval et du crocodile: half-horse 7 half-alligator , Le nombre des barques qm faisaient le voyage une fois par an, monter et descendre les fleuves, n’excédait pas dix; elles jaugeaient cent tonneaux en moyenne* D’autres bateaux plus petits, de trente tonneaux moyennement, faisaient le commerce de détail sur les eaux de l’Ouest* Il y avait, en outre, des bateaux plats, fiat bouts > qui ne remontent jamais* Le prix du transport de la Nouvelle-Orléans à Louisvilleou à Cincinnati était de six, sept et mêmeneuf cents par livre am
ïb LES BATEAUX A YAPEÜR DE ï/ûUEST.
glàisè(i) (700 fr, à ï,îoo fr. par tonneau). Àiijoürd'Hui la tràvèrséè cîe Loüisviile à là NouvëlïéOrleans se fait ordinairement en huit 011 neuf jours à la dësciéhte, en dis on douze à ia remonte. Le transport est sotivent au-dessous à7 an demi- cent par livre ? de la Nouvelle- Orléans à Louisvillè ou à Cincinnati (60 Fk par tonneau).
Eh 181 1 ‘ le premier bateau de VOuest, bâti par FÜltbh, partit de Littsburg pour la Nouvelle-Orléans ; il portait le nom de cette dernière ville. Mdis tëlleè sont les difficultés de la navigation du Mississipi et deFOhiô, telle était Tim perfection des phchiiefs bateaux , qiril s’écoulà près de six ans avant qu’un &réam-Ëi?àb' rfemôfttât enfin, non pas à Pitîsbnrg, mais deux cent cinquante lieues plus bas, à Loüisviile. Ce premier voyagé rat exécuté en Vingt-Cinq jours ; il fit grand bruit dans rGuest; un donna tin banquet solennel au .capitaine Shrève, qui avait résolu le problème. Ce fut alors seulement que là résolution fut cohsomiriëfe (là ris lXïu'est, et que les barques au A cent jours de voyage furent détronéeà. Dès 1 8 1 8 le nombre des bateaux à vapeur était dèvingt avec un tonnage de 3, 64 2 tonnes; en
(1) Au prix de 700 fi\, le transport par eau de la Nouvelle-Orléans k Loüisviile était plus cher que s il eût Étéef(«c(uÉ par le roulage ordinaire de France. La distance parcourue étant, avec tous les détours des fleuves , d’environ cinq cent cinquante lieues de poste, un paicotui de la meme longueur sur nos routes routerait de 55o à Goo ft* En iie tenant compte que de la distance par terre , qui est de deux cent quatre-vingt-trois lieues , ce serait environ 3b 0 fr.
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1 8 1 9? il en avait été bâti depuis rorigine quarante; dont trente-trois seulement étaient en activité; eri 1821, soixante-douze faisaient le service. Dans la meme année, le Car of Commerce , capitaine Pierce; remonta de la Nouvelle-Orléans à Shawnee-Towii, un peu au-dessous de Louisviüe, eri dix jour& En 1 825; apres quatorze ans de tâtonnements et d’expériences , on fut enfin fixé Sur les proportions des bateaux et des machines (r). En 1827 , te Técumseh remonta de là Nouvelle-Orléans à Lôriïi ville eh huit jours et deux heures. En iftag, le nombre des bateaux était de deux cents; avefc un tonnage dé 35,000 tonneaux. En iSSa, il y en avait deux cent vingt, jaugeant 4û,ooo tonneaux. Aujourd’hui ils sont au nombre de deux cent quarante, mesurant ensemble (i4,obo tonneaux (i); D'après les renseignements qui m’ont été donnés par des personnes versées dans la matière, le fcommerce auquel ils servent d’in terrnéd faire rie s'élève pas à moins de 1 4o,ooo tonneaux, en ne comptant que celui qui s’opère entre la Nouvelle-Orléans et le haut pays. Le commerce intermédiaire entre les bassins d$ l’Ohio, du Tennessee et du haut MissiSsipi; forme une autre masse considérable. Pour avoir une idée des affaires qui se traitent sur les eaux de l’Ouest, il faudrait faire encore entrer en ligne de compte 160,000 à 180,000 tonneaux de provisions et ob-
(r) Voir la note a à la fm du volume.
(a) Voir la note 3 à la lin du vulume.
LES BATEAUX A YA’PEUB DE l’ OUEST -
jets divers qui descendent à la Nouvelle-Orléans en bateaux plats- C’est énorme assurément, et pourtant ce nVst qu’une parcelle de ce qui , selon toute pro^ habilité, sillonnera dans vingt ans les fleuves de l’Ouest; car su rie canal Érié, qui, comparativement au Misdssipi et à rOhio, n est qu’une ligne secondaire , sur un seul point, à Utica, il est passé, en ï833, dans une saison de sept mois et demi, 420,000 tonnes.
Telle est l’in fl tien ce des communications où le bon marché se combine avec la céleri lé (r). Au Mexique, où la nature a tant fait, et où en revanche les hommes font si peu de chose, dans ces contrées dont les ressources naturelles sont peut-être décuples de celles des États-Unis, mais où 1 homme est cent fois moins actif et moins industrieux , tous les transports se font à dos de mulet, quelquefois à dos d’homme, même dans les plaines. Aussi la masse annuelle des transports, en montant de Véra- Cruz, qui est le port principal du pays, à Mexico, la capitale, est au-dessous de 6,000 tonnes; à la descente, c’est moins encore-
Les bateaux à vapeur de l’Ouest ressemblent aux bains Yigier sur la Seine, C'est une vaste maison
{/} Le ! rapport sur nos canaux est à forl bac prix. Le fret proprement dit, imJppeiulamtneal des droils ^ qui sont peu élevés chez mous eu eoiïiparaisun de ce qu’ils sont en Angleterre, pat exemple , y fuûie un cru lime et demi à deux centime^ par tonne et par kilomètre. C’est le double sur tes canaux des El als-Unis ; niais cet avantage des canaux français est balance .par une désespéran le lenteur.
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avec un rez-de-chaussée et un premier étage (i). Deux grandes cheminées en forme de colonnes lancent une fumée noire et des milliers d'étincelles* D’une troisième cheminée s’échappe avec frémissement un nuage blanchâtre; c'est le dégagement de la vapeur. À l'intérieur, ils ont cette apparence de coquetterie qui caractérise les bâtiments américains en général. An dedans ils sont meublés avec éclat. Ils sont vraiment beaux à voir. Leurs petits volets verts et leurs fenêtres bien encadrées ? se détachant du fond blanc de la charpente, auraient fait soupirer d'envie Jean -Jacques.
Leur capacité est quelquefois de 5oo a 600 tonneaux, plus ordinairement de 200 à 3oo. Leur longueur varie communément de trente-cinq mètres à cinquante. Malgré leurs dimensions et le luxe de leurs aménagements , ils s’établissent à peu de frais ; aujourd’hui avec leur machine et leur ameublement , les plus forts bateaux coûtent au plus 40,000 dollars (2 i3,ooo fr\) (a). Un joli bateau de trente-cinq mètres de long, jaugeant légalement cent tonnes et pouvant en porter cent cinquante , ne coule que 7,000 à 8,ouo dollars. On estime que
(î) Ullomer , bateau renommé, ouvrage de M. Bcrkwilh , de Loufevilfc, l'nn dus plu* habiles congrue leurs Je l'Ouegl, a uti éiagede plus,
(a) Un bal eau de même force coûterait chez nous 5uo,ouo fr, Ce bas prix < dans rOuest T s’explique par le bon marché des buis , par f imperfection des machines à sapeur que iVûi u’a pas ioiéret a avuir nedhures, parce que Foii s’iuq .iele peu d'économiser le combustible, et aussi par 1 habileté des ouvriers; les Amer te a ms excellent à travailler le buis*
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les grands bateaux coûtent par tonneau de capacité légale 5oo fr., et les petits l\oo. Mais si ces constt uctions élégantes coûtent peu, il faut dire aussi quelles ne durent guère. Quelle que soit l’attention qu’on apporte au clioix des matériaux et a leui conservation , il est rare qu’un bateau de l’Ouest aille au-delà de quatre à cinq ans. Dernièrement un vieux capitaine , me parlant d un bateau a la construction duquel il avait apporté tous les soins imaginables , me disait avec un profond soupir : « 11 est mort à trois ans {She died at three years). » Cette magnifique végétation de l’Ouest, ces arbres si vigoureux, si droits , près desquels nos chênes d Europe ressembleraient à des nains, grandis rapidement sur l’épaisse couche de terreau déposée aux temps diluviens parles fleuves de la grande vallee, donnent un bois dont la durée est précisément en rapport avec le temps qu’ils ont mis à pousser. Là aussi se vérifie ce principe , si exact à l’égard de la gloire des hommes et de la splendeur des Empires, que le temps ne respecte que ce qu’il a fondé.
Le nombre des personnes que transportent ces bateaux est considérable; Us sont presque toujours encombrés, quoiqu’il y en ait, comme l Henry Clay, r Ho mer et le Mediterranean , qui comptent deux cents lits. Je me suis trouvé, moi soixantedouzième, sur un steani'boat qui était disposé pour trente cabin-passengers. Un voyage sur les fleuves était autrefois une expédition d’ Argonautes ; au-
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jqurd’hni c’est l'affaire du monde la plus aisée. Les prix sont fort réduits ; ou va de Piltsburg à la Nouvelle -Orléans pour 5o dollars (266 fr.), tout compris; de Louis ville à la Nouvelle-Orléans , pour s5 dollars: c’est à raison de 2 5 à 3o centimes par lieue* Cest bien autrement modique pour la classe nombreuse des mariniers qui conduisent les bateaux plats au bas pays , et qui ont à remonter seuls de là Nouvelle-Orléans ; on les entasse au nombre t^e cinq à six cents quelquefois, sur un étage séparé du bateau Y étage inférieur ordinairement ; ils ont là un abri, un cadre où ils donnent, çt le feu, moyennant quatre à six dollars, jusqu à Louisyiile* Ils sont astreints à donner un coup de main toiiteç les fois qu’il y a du bois à charger. La rapidité ayeç laquelle ils voyagent maintenant n’a pas peu contribué à étendre le commerce de l’Ouest. Ils peuvent aujourd’hui faire trois ou quatre expéditions par saison au lieu d’une seule, circonstance imputante dans un pays qui manque de bras* A la descente, la place qu’ils remplissent à la remonte est occupée par des chevaux et du bétail qu’on mène au Sud, et par des esclaves, bétail humain qui ya ei]grais^er de ses sueurs les terres du Sud, remplacer h déchet des sucreries de la Louisiane , et faire la (ortune des planteurs de coton, La Virginie est le principal foyer de cette traite; la terre natale de Washington, de Jefferson, deMadison, est devenue, me disait
l6 LES BATEAUX A VAPEUR DE L*ODEST.
avec douleur un autre de ses enfants 7 la Guinée des États-Unis (i).
Si beaux que soient ces bateaux, si grands que soient les services qu’ils rendent à l’Amérique, une fois la première curiosité satisfaite, le séjour en est peu attrayant pour quiconque a de la culture dans l’esprit et dans les manières. Il y a peu d’Européens des classes policées et même d Américains de la bourgeoisie des métropoles de 1 Est, qui, au sortir de ces casernes flottantes , ne seraient pas disposés, dans le paroxysme de leur mauvaise humeur , à certifier conforme, sauf erreurs ou omissions, le compte que madame Trullope a rendu de la sociabilité des gens de l’Ouest. C’est que dans 1 Ouest il y a une égalité qui n’est pas 1 égalité pour rire, de l’égalité sur le papier. Tout homme qui a sur les épaules un habit médiocrement propre y est un gentleman; tout gentleman en vaut un autre, et ne suppose pas qu’il doive se gêner pour son égal. Il s’occupe de lui-même et nullement d autrui} il n attend aucun égard de son voisin , et ne soupçonne pas que celui-ci puisse désirer de lui la moindre attention. Dans cette rudesse, remarqüez-le, il n’y a pas le plus léger brin de méchanceté ; il y a au contraire un naturel qui désarme. Cet homme de
(t) Il se fait, dans ïa capitale même des Etaîs-TTiis , à Washington, un grnnd mpum' c'est le principal marché pour las nègres Je la
Virginie et du Maryland destinés à êire amenés au Sud.
LËÏTKE XXf.
l’Ouest est rude, mais il n’est point hargneux. Il est susceptible, fier de lui-même, fier de son pays, il l’est à l’excès, mais il l'est sans fatuité et sans affectation. Écartez l’enveloppe de vanité et d’égoïsme, et vous trouverez chez lui un bon fonds d’obligeance et même de générosité. Il est grand calculateur, et cependant il n’est point froid ; il est capable d’enthousiasme. Il aime l’argent de passion, et il n’est point avare, il est souvent prodigue. Il est brusque et raide, parce qu’il 11’a pas eu le temps d adoucir sa voix et d’assouplir son gesle. S’il est grossier, ce n’est pas qu’il se complaise dans la grossièreté ; il aspire à devenir un homme de bonne compagnie, et voudrait déjà passer pour tel j mais il a du beaucoup plus s occuper de cultiver la terre que de se cultiver lui-même. Il est naturel que la première génération de l’Ouest porte l’empreinte des durs travaux quelle a si opiniâtrement poursuivis. Cependant si ces réflexions sont consolantes pour l’avenir, elles ne sauraient faire que présentement la vie des bateaux à vapeur de l’Ohio et du Mississipi ait des charmes pour quiconque attache du prix à des mœurs aimables et prévenantes.
En outre, le voyage sur le Mississipi est plus dangereux qu’une traversée sur l'Océan, je ne dirai pas d Europe aux États-Unis , mais d’Europe en Chine. Vous y avez le danger des explosions de machines à vapeur, celui des incendies, et, à la
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iS LES BATEAUX A VAPEUR DE l’oUEST.
remonte , celui des arbres de dérive dont le tronc s’est fixé par les racines au fond du lit, et qui présentent leur pointe à fleur d’eau aux bateaux ascendants. Vous y avez à redouter encore le choc de votre bateau, pendant l’obscurité d’une nuit de brouillard , contre un autre bateau marchant en sens contraire , sans compter l’inconvénient de s’engraver sur les bancs de sable. Joignez à cela la monotonie du cours du fleuve, la solitude de ses rives plates et boueuses, l’aspect sale de ses eaux jaunâtres , les étranges habitudes d’une moitié des voyageurs entassés avec vous dans la même cage, et vous concevrez que ce soit a la longue une pénible corvée. Aussi les planteurs de la Louisiane qui, pendant les chaleurs de l’été, vont chercher au Nord un air plus frais et plus pur que celui de la Nouvelle-Orléans, ont soin d’effectuer par mer leurs migrations périodiques, à bord des beaux paquebots qui croisent sans cesse entre leur capitale et New- York.
Les explosions de machines sont fréquentes, soit à cause de la maladresse des mécaniciens, soit à cause de la mauvaise confection des chaudières. Elles sont toujours accompagnées d’accidents graves , parce que les bateaux sont surchargés de monde. Il y a quelques jours, sur un seul bateau, le U aj es tic , soixante personnes ont été ainsi tuées ou blessées. Toutefois ces affreux désastres sont inconnus abord des bateaux très bien commandés, là où les arma-
teurs ne cherchent pas à faire d économies sur le prix des mécanismes et sur le salaire des mécaniciens (i). Une loi analogue aux ordonnances en vigueur chez nous est indispensable dans l’Ouest. T) un au li e côté, la loi, pour être exécutable, devrait être une pour tous les points d une même navigation, ce qui ne saurait être que si elle était faite par le Congrès. Or les idées dominantes ne permettent pas au Congrès de s’en occuper; on crierait qu’il empiète sur les droits des États particuliers, qu’il les dépouille de leur souveraineté. Un seul État, la Louisiane, a passé une loi à ce sujet ; mais cette loi est vicieuse, et je suppose d’ailleurs qu’elle est comme non avenue. Ulle aurait du être préventive et imposci des mesures de précaution, des épreuves pour le personnel et le matériel, elle n’est que répressive, et se borne à menacer d’une peine grave, amende et
prison, tout capitaine à bord duquel un accident arriverait, stipulant une pénalité spéciale pour le cas où, au moment fatal, il aurait été jouant à quelque jeu de hasard.
Il y a bon nombre d’exemples d’incendie à bord des bateaux à vapeur. Plusieurs ont péri ainsi corps et biens, quoique le fleuve ne soit pas large (2). On
(I) Un bon mécanicien («giW) gagne, sur les grands bateaux de 1 Ouest, ieo dollars (533 fr. ) par mois. Il y eu a deux par bateau. Eu France, un ouvrier de la même force gagnerait 3 à 4 fr. par jour.
(a) Sa largeur ordinaire est de 800 i 1,200 mètres, ou quatre fois celle e la Seine. Mais il est incomparablement plus profond qu'elle. Après qu’il a reçu I Ohio, il a très fréquemment 3o à 40 mètres d’eau.