‹ Lettres sur l'Amérique du Nord (volume 2)Chapitre 19 sur 70 · L ARGENT · texte numérisé non relu

L ARGENT

qui il est indissolublement lié, la nuit et le jour, depuis le moment du mariage jusqu a ce que la mort l’en sépare,

Àu fond de tous les actes de l'Américain il y a donc de l'argent ; derrière chacune de ses paroles, de l'argent. Ce serait cependant se tromper que de croire qu’il ne sache pas s'imposer de sacrifices pécuniaires. Il a même l'habitude des souscriptions et des dons volontaires ; il la pratique sans regrets, plus souvent que nous , et plus largement aussi ; mais sa munificence et ses largesses sont raisonnées et calculées. Ce n’est ni l’enthousiasme ni la passion qui délient les cordons de sa bourse; ce sont des motifs politiques ou de convenance ; c’est le sens de Futile, c’est la conscience de l’intérêt public qui implique, il le sent, son intérêt privé de simple citoyen. L’Américain admet donc volontiers des exceptions à sa règle de conduite toute commerciale. XI donne de l’argent, il se met en course ; il assiste à quelques séances de comité, il rédige à la volée un avis ou un rapport. Il se transporte même de sa personne, en grande hâte, à Washington , pour présenter au Président des résolutions , ou à la cité voisine , pour assister à un banquet ou à une assemblée, d’où il s’empresse de revenir ; mais il tient, dans ce cas, à ce que le caractère exceptionnel de ses démarches et de la cause qui les provoque soit très net. Il veut que i’intérét public soit bien positivement en jeu. Il tient surtout à ce que le sacrifice

en soit un d'argent seulement , une fois pour toutes, et à ce que son temps soit respecté. À tout ce qui est affaires privées , atout ce qui exige du temps, de ['assiduité, il applique le principe du négoce, rien pour rien. Il paie le travail privé d’autrui avec des dollars, et il entend que l’on en use de même avec lui, parce que les compliments lui semblent chose trop creuse pour être mis en balance avec un service positif , et que les distinctions 5 telles que les préséances, sont inconnues chez lui, incompréhensibles pour lui. C’est à ses yeux un principe fondamental que tout travail doit porter son fruit. L’idée de salaire et celle de fonction sont si intimement liées dans son esprit, que Ion voit dans tous les almanachs américains le chiffre désappointements à côté du nom du fonctionnaire. Il pense que Ton ne vit pas de pain sec et de gloire- Il songe au bienêtre de sa femme et tle ses enfants , à celui de ses vieux jours à lui- même , et , si on lui disait qu’il y a des pays où il est permis d’en faire abstraction pour plaire à son voisin ou pour mériter les politesses des magistrats , le fait lui paraîtrait grotesque.

En France nos mœurs sont celles d’une société de désoeuvrés , dont les instants n’ont aucun prix , et où l’on ne peut faire un meilleur usage de sou temps que d’obliger son prochain. A part les préjugés d’un libéralisme étroit, dont nous nous montrons trop souvent dominés , mais qui ne peuvent

h ARGENT.

empêcher notre nature de percer, les attentions d’un supérieur nous transportent ; les distinctions nous enivrent. Il y a vingt ans, les Français exposaient leur vie pour un bout de ruban. Tels nous avons été, tels nous continuerons d’être. Nous ne serons jamais laits à l’américaine : je suppose même que le temps n’est pas loin où les Américains se transformeront jusqu’à un certain point dans notre sens ; mais ne pourrions-nous, ne devrions-nous pas modifier aussi nos idées jusqu’à un certain point, d’après leur expérience ?

Notre système de fonctions gratuites suppose que la France possède un nombre assez considérable de gens à grande fortune et à éducation large , pour laisser une certaine latitude au gouvernement ou aux corps électoraux dans leurs choix. Cela n’est point. La France est un pays pauvre. L’accroissement des richesses dans quelques centres commerciaux, epars çà et la sur le globe et dans presque toute l’Angleterre, et le raffinement de la civilisation qui en a été la conséquence, ont singulièrement étendu le cercle des objets de première nécessité pour toutes les classes. Vous êtes gêné aujourd’hui avec le revenu qui vous faisait opulent il y a cent ans, et riche il y en a trente. Transportez donc madame de Sévigné, avec ses dix mille livres de rentes, au milieu des bals d’Alrnack, ou même dans nos salons parisiens! La classe la mieux pourvue, dans les trois quarts delà France , en est cependant

aux dix mille livres de madame deSévigné. Je ne dis pas où en est la multitude qui s'agite autour de cette aristocratie ; l'idée seule de tant de misère fait frémir- Abstraction faite de Paris et de quatre à cinq métropoles, les riches sont en si petit nombre en France qu'on pourrait les compter. Ils ne forment pas classe. En fait de classes répandues sur tout le territoire, nous n'en avons aucune qui s'élève audessus de la médiocrité , de Faisance. Parmi les gens aisés j il est vrai que les hommes de loisir abondent, et il semble que le gouvernement n'aurait entre eux que l'embarras du choix. Malheureusement, ces hommes de loisir, par cela seul qu'ils sont et ont toujours été de loisir , qu'ils ont été élevés dans des idées et dans une atmosphère de loisir , sont hors d'état d'administrer et de réglementer les intérêts devenus dominants aujourd'hui, ceux de l'industrie et du travail L’éducation littéraire est commune parmi eux; mais l’éducation largement entendue y est extrêmement rare. Les hommes de cette classe ont très peu vu; ils savent Rome et la Grèce, ils ignorent l'Europe actuelle et, à plus forte raison, le monde actuel ; ils sont étrangers aux faits présents et positifs de la France elle-même.

On concevrait les avocats du système des fonctions gratuites, s'ils étaient partisans de 1 aristocratie, s'ils tenaient à écarter de l'administration du pays les hommes de talent pauvres, et à confisquer toute l'influence au profit des riches : mais au con-

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traire ce sont des apôtres du libéralisme , des défenseurs de l’égalité. Amis sincères du pauvre -, j’en suis persuadé , ils se sont mis en tête que le meilleur procédé d’amélioration populaire consistait dans la réduction des dépenses publiques ; pour eux, toute réduction d’appointements est une victoire ; toute suppression une glorieuse conquête. C’est ainsi qu’ils ont été tout fiers, lors de la discussion de la loi municipale, d y faire insérer un article portant que les maires ne pourraient rien recevoir des communes , à quelque titre que ce fut. Les villes principales étaient dans l’usage d’allouer à leurs maires des indemnités pour frais de représentation et autres objets. C’était juste , non seulement parce que clans les grandes villes les fonctions de maire sont difficiles à remplir, absorbent toute l’activité d’un homme et ne lui laissent pas le temps de vaquer à ses affaires, mais aussi parce qu’en fait ces fonctions obligent les titulaires à mille dépenses , dont nos économiseurs parlementaires, dans leur empyrée métaphysique, ne se doutent nullement Cet amendement était déplorable le lendemain d’une révolution qui s’était accomplie malgré ce qui reste en France de grande propriété , et qui , par conséquent , écartait nécessairement des emplois publics la plupart des riches ; il l’était , dans un temps de crises terribles où les fonctions municipales, dans nos grandes cités, telles que Lyon, Marseille, Rouen, Bordeaux, exigeaient à tout prix des hom-

mes de tête et de cœur. Nos rogneurs de budget l’ont emporté cependant, et si l’on ne trouve plus personne (i) dans nos villes pour se charger des fonctions municipales, si les préfets sont obligés des les colporter pour les offrir à tout venant, c’est à eux que la responsabilité en revient pour la meilleure part.

Les traitements élevés répugnent à la démocratie parce qu’elle ne les conçoit pas. L’ouvrier, qui gagne 5oo dollars, se croit généreux envers un fonctionnaire à qui il en octroie ï,5oo ou 2,000 ; tout comme nos bourgeois à 10,000 fr. de rentes ne comprennent pas qu’à Paris un fonctionnaire , qui reçoit 10,000 ou 12,000 fr., ne soit pas satisfait. Les Américains s’étaient persuadé qu’il pourrait chez eux, comme ailleurs, y avoir deux monnaies, l’argent et la considération publique. Sur ls autorité de Franklin, ils avaient supposé qu’il leur serait facile de trouver des fonctionnaires capables, en leur offrant, pour principal salaire, l’honneur. Ils se sont trompés. Chez eux, les fonctions publiques ne sont point un titre au respect; fout au contraire (a). Comme elles ne sont rétribuées ni en considération, ni en écus, ce n’est plus qu’un pis-aller. À l’exception d’un très petit nombre de places que l’appât du pouvoir fait rechercher encore, malgré les déboires dont il faut acheter le plaisir de comf1) Voir- ïa note 20 à la Gu du volume.

(2) Voir tome 1 ? lettre XIX, pages 3oo-3o jc,

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mander et d’avoir des inférieurs, elles ne sont courues que par la portion flottante de la population, qui n’a pu prospérer dans l’industrie et qui se meut de carrière en carrière. Ce n’est même pas , à proprement parler , une profession ; c’est un emploi provisoire pour les gens déclassés. Dès que l’on a trouvé mieux dans le commerce et les entreprises, on remercie l’État. L’école de Westpoint fournit tous les ans à l’armée une quarantaine de lieutenants; un tiers environ donnent leur démission avant deux ou trois ans de service, parce que la solde des officiers , quoique plus considérable que chez nous, est encore fort modique, relativement aux bénéfices d’un négociant ou d’un ingénieur.

Les fonctions publiques, en général, sont plus aisées à remplir aux États-Unis qu’en France. Toute question à résoudre embrasse une plus grande complication d’intérêts chez nous que chez eux , et exige plus de connaissances. Les attributions du gouvernement sont, en France, bien autrement étendues et variées. L’employé, chez nous, est astreint à apporter à son travail plus de soin que l’on n’en exige ici. La moyenne des salaires américains est cependant bien supérieure à la nôtre. Quand le Congrès et les États particuliers auront besoin d hommes capables pour fonctionnaires, ils feront comme les négociants américains à l’égard de leurs commis , ils les paieront. Le Congrès a eu récemment l’occasion de sentir qu’il lui fallait de bons

LETrUJ-I #XïV,

officiers de marine, et il vient d’augmenter les appointements de ce corps (i). On peut même dire que les fonction naires, qu’ils traitent avec une excessive lésînerie , sont en petit nombre (a). Au ministère des finances, à Washington, sur cent cinquante-huit employés, il n’y en a que six qui touchent moins de mille dollars (5,333 fr.) ; il est: vrai qu’il n’y en a que deux qui en aient plus de deux mille ( 1 0,666 fr.); c’est la doctrine de l’égalité appliquée aux traitements. Comme les objets de consommation usuelle, c’est-à-dire le pain, la viande, les salaisons, le café, le thé, le sucre et le chauffage, sont généralement à plus bas prix aux Etats-Unis qu’en France, et surtout qu’à Paris, un traitement de i,5oo à a,ooo dollars suffit, dans la plupart des cas, à entretenir une famille dans l'abondance et le comfort: L’employé qui , à Paris , reçoit a,5oo à 3,ooo fr.jvit de la plus stricte économie s’il est célibataire, et de privations s’il est marié. À Washington ou à Philadelphie, il aurait 6,000 fr. et vivrait dans une aisance sans éclat à coup sûr, sans aucun luxe extérieur, mais fort ample. Il n’y serait pas, comme il Fest chez nous, au supplice de Tantale ; car Fexistence fastueuse des privilé-

{1} Voir la note ai à la fin du volume*

(a) Ce sont, dans la plupart des Etats, les gouverneurs f et par-dessus .tout t les ministres du gouvernement fédéral * Ces derniers ne reçoivent que 6,000 doit, (3a,oou fr. ), saus logement ni autres accessoires; et ils sont astreints par rasage à une certaine représentation. (Voir la unie a a à h fin du volume- )

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