‹ Lettres sur l'Amérique du Nord (volume 2)Chapitre 18 sur 70 · II. — miction. u · texte numérisé non relu

II. — miction. u

L» TRAVAIL

bois, rogne le dos d’une chaise ou écorne une table; ou, encore j qu’il occupe ses mâchoires à presser du tabac. Soit que le régime de la concurrence lui en ait donné l’habitude , soit qu’il se préoccupe outre mesure de la valeur du temps , soit que la mobilité de tout ce qui l'entoure et de sa propre personne tienne son système nerveux dans un ébranlement perpétuel , soit qu’il soit sorti ainsi fait des mains de là nature, il est toujours affairé , toujours pressé, excessivement pressé* Il est propre à tous les travaux , excepté à ceux qui exigent une lenteur mimi tieuse. Ceux-là lui font horreur : c’est sa conception de l’enfer* « Nous naissons à la hâte, dit un «écrivain américain ; nous faisons notre éducation « à la course pnous nous marions à la volée ; nous « gagnons une fortune d’un coup de baguette , et « nous la perdons de même pour la refaire et la dé- « faire dix fois , toujours en un clin d’œil* Notre « corps est une locomotive allant à raison de dix « lieues à Theure ; notre aine, une machine à va- « peur à haute pression ; notre vie ressemble à une « étoile qui file, et la mort nous surprend comme « un éclair (1)* »

« Travaille, dit au pauvre la société américaine ; travaille, et à dix-huit ans, tu gagneras plus, toi, simple ouvrier, qu’un capitaine en Europe (a). Tü

(i) Voir la note ig à la fia du volume*

(ü) En ce moment le salaire d’un ouvrier maçon est de g fr. 35 centimes à Phi ladel pïilc elà New-Vork ; à 3oo jours de travail, ce serait 3,800 fr*

vivras dans l’abondance , tu seras bien vêtu , bien logé , et tu feras des économies. Sois assidu au travail, sobre et religieux, et tu trouveras une compagne dévouée et soumise ; tu auras un foyer domestique, mieux fourni de comfort que celui de beaucoup de bourgeois en Europe. D’ouvrier, tù deviendras maître ; tu auras des apprentis et des serviteurs à ton tour ; tu trouveras du crédit à pleines mains ; tu passeras fabricant ou gros fermier j tu spéculeras et tu deviendras riche; tu batiras une ville et tu lui donneras toii nom ; tu seras nommé membre de la législature de ton État, ou alderman de ta métropole, puis membre du Congrès ; ton fils aura autant de chances pour être nommé président que le fils du président lui-même. TrâVâille, et si la chance des affaires tourne contré toi et que tu succombes, ce sera pour te relever aussitôt ; car ici la faillite est considérée comme une blessure dans une bataille ; elle ne te fera perdre ni l’estime ni même la confiance de personne, pourvu que tu aies été toujours rangé et tempérant , bon chrétien et époux fidèle. »

« Travaille , dit-elle au riche , travaille sans jamais songer à jouir. Tù accroîtras tes revenus sans accroître tes dépenses ; tu augmenteras ta fortune, mais ce ne sera que pour multiplier les moyens de travail en faveur du pauvre, et pour étendre ta puissance sur le monde matériel. Que ta tenue soit simple et austère. Je te permets , pour ton intérieur,

LE TRAVAIL

Il6

de beaux tapis , de l'argenterie à foison * les plus beaux linges de la Saxe et de l’Écosse ; mais ta maison , à l'extérieur , sera sur le modèle de toutes celles de la ville ; tu n'auras ni livrée , ni luxe de chevaux; tu n’encourageras pas le théâtre qui relâche les mœurs; tu fuiras le jeu ; tu signeras les articles de la Société de Tempérance; tu t’abstiendras même de la bonne chère ; tu donneras l'exemple de l’assiduité à l’Église; tu afficheras sans cesse le plus profond respect pour ta morale et la religion; car le cultivateur et l'ouvrier qui t’entourent ont les yeux sur toi, prennent modèle sur toi , et te reconnaissent encore de fait pour arbitre des moeurs et des coutumes, quoiqu’ils t’aient enlevé le sceptre de la politique. Si tu te laissais aller à jouir, si tu te livrais au faste , à la dissipation et aux plaisirs , ils lâcheraient, eux aussi , la bride à leurs passions, nécessairement grossières, à leurs violents appétits* C'en serait fait du pays, c'en serait fait de toimême»

Il est possible d’imaginer divers systèmes d’organisation sociale également propres en théorie à favoriser le travail. On peut concevoir une société constituée pour le travail, sous l'influence du principe d’autorité , c'est-à-dire d'association hiérarchique; on peut en concevoir une autre sous les auspices du principe de liberté ou d'indépendance. Pour organiser à priori^ en vue du travail, un peuple déterminé, il faut, sous peine de tomber dans le

roman, consulter ses circonstances de territoire et d’origine, savoir par où il a passé et où il va. Avec le peuple des États-Unis, rejeton de la race anglaise, et imbu de protestantisme jusqu’à la moelle des os, le principe d’indépendance , d’individualisme , de concurrence enfin, devait réussir. L’ame fortement trempee des Puritains , qui sont les ultras du protestantisme, ne pouvait manquer de s’en accommoder admirablement. Voilà pourquoi les fils des États de l’Est, fondés par les pèlerins (r), ont joué le premier rôle dans la prise de possession de l’immense vallée du Mississipi.

La civilisation de l’Ouest (a) est née du concours occulte et silencieux de deux ou trois cent mille jeunes cultivateurs partis, chacun pour son compte, de la Nouvelle -Angleterre, quelquefois avec un petit nombre d’amis, souvent seuls. Ce système n’aurait pu réussir avec des Français. L’Aankée, seul avec sa femme au milieu des bois , peut se suffire à luimême. Le Français est éminemment social; il ne supporterait pas l’isolement au sein duquel l’Yankée vit à l’aise. Celui-ci se passionne, tout seul, pour f œuvre qu’il a conçue et qu’il s’est imposée. Le Français ne peut se passionner pour une entreprise industrielle qu’à condition d’être avec d’autres hommes, dont le concours soit évident et palpable,

(t) On désigne par ec nom {Pilgrim-Fathen ) les Puritains exilés qui vinrent s’établir à Boston et dans le pays d’alentour.

W Je Paible i«i principalement du Nord-Ouest, c’est-à-dire delà portion d* J-Ouest où l’esclavage n’exisle pas. (Voir lettre X, tome r. )

LE TUAT AIL*

ou plutôt il n’est pas apte à se passionner pour un travail matériel , car il réserve ses affections et ses sympathies pour ce qui est vivant. Il lui est absolument impossible* à lui, d’être amoureux d’un défrichement, dréprouver pour le succès d’une manufacture les mêmes transports que pour le salut d’un ami ou le bonheur dame maîtresse ; mais il est susceptible de s’y appliquer avec ardeur, si ses passions caractéristiques, sa soif de la gloire et son émulation, sont excitées par le contact humain. S’il s’agissait de coloniser avec des Français, il faudrait donc peu compter sur les tentatives individuelles* En toute chose le Français a besoin de sentir légèrement le coude du voisin, comme dans une ligne de bataille. Sur une terre à coloniser , on peut jeter des Américains isolés; ils y formeront de petits centres qui, s’élargissant chacun de son côté, finiront par embrasser un grand cercle. S’il s agit de Français, on doit porter avec eux sur la terre nouvelle un ordre social tout fait, des liens sociaux tout établis, ou, au moins, un cadre régulier d’ordre social et des points d’attache pour les liens sociaux; c’est-à-dire qu’il leur faut, dès l’abord, le grand cercle avec son centre unique bien apparent.

Le Canada est à peu près la seule colonie que nous ayons fondée exclusivement avec des Français (i). On y transporta une organisation sociale

{*) Dans la Louisiane, à Saint-Domingue et dans les îles > h masse de la population était formée do noirs*

complète. Une fois le pays reconnu, la flotte royale y débarqua des seigneurs à qui le roi avait octroyé des fiefs. Iis étaient suivis de vassaux qu’ils avaient pris en Normandie et en Bretagne , et à qui ils distribuèrent des terres. Elle y déposa en même temps un clergé régulier et séculier doté, lui aussi, d’amples domaines territoriaux , et qui de plus préleva la dîme. Puis vinrent des marchands et des compagnies à qui des privilèges étaient accordés pour la traite des pelleteries et pour le commerce . En un mot , les trois ordres, clergé, noblesse et tiers-état, furent importés tout d’une pièce de la vieille France k la nouvelle. La seule chose que les colons laissèrent derrière eux fut la misère du plus grand nombre. Le système était bon pour l’époque; le principe d’ordre çt de hiérarchie qui y présidait, sous la seule forme possible alors, était en harmonie avec le caractère du peuple. Ce qui l’atteste, c’est que, sous ee régime, auquel les Anglais conquérants n’ont rien changé, le Canada a fleuri, et la population s’y est multipliée au sein d’une douce aisance. Je n’ai vu mille part rien qui offrît mieux l’image de Xaurea mediocritas que les jolis villages des bords du Saint- Laurent. Ce n’est pas l’ambitieuse prospérité des Etats-Unis , c’est quelque chose de beaucoup plus modeste; mais s’il y a moins d’éclat, en revanoheil y a plus de contentement et de bonheur. Le Canada m a rappelé la Suisse : c est la même physionomie de satisfaction calme et de jouissances paisibles. On

LE TRAVAIL

parierait du Canada, s’il n’était pas à côté du co losse anglo-américain ; on citerait ses développements, sans les prodiges des États-Unis.

On ne serait pas fondé à prétendre que les progrès du Canada se sont réalisés en dépit du mode de colonisation; la discussion entre le parce que et le quoique est aisée à terminer dans ce cas. Tout ce que le système primitif avait d’onéreux subsiste encore intact, et la population ne s’en plaint pas* Les redevances seigneuriales, la dîme, le droit de mouture, le four banal, y sont actuellement en pleine vigueur; et, chose incroyable! rien de tout cela ne figure dans l’interminable liste des quatre-vingttreize griefs, récemment dressée par les Canadiens contre le régime qui les gouverne*

En France, Dieu merci1 il n’y a plus de seigneurs, de vassaux ni de dîmes ; les trois ordres sont abolis : il n’y a même plus de royauté absolue; mais nous avons un gouvernement à trois têtes qui dispose de ressources bien autrement inépuisables, de moyens d’action bien autrement énergiques. Ce pouvoir central , le seul qui subsiste maintenant, doit faire intervenir sa direction là où autrefois la royauté et les divers ordres imposaient la leur* Nous ne fonderons de colonie ni à Alger ni ailleurs, à moins que le gouvernement ne se charge d’y remplir, sauf les modifications exigées par le progrès des temps et par les circonstances, le rôle que jouèrent au Canada la noblesse et le clergé* Les intermé-

lettre XXI U*

lïl

diaires qui existaient autrefois entre la royauté et la masse de la nation ont disparu. Une partie de leurs prérogatives peut et doit être remise au peuple, ainsi qu’il a déjà été fait à l’égard de l’administration intérieure du pays; car la nation, devenue plus éclairée et plus apte à se diriger elle-même, n’a pas besoin , au même degré que par le passé , d’une règle venue d’en haut. Cependant, la majeure partie des prérogatives des anciens pouvoirs doit aller grossir celte du pouvoir central, et non point être annulée purement et simplement. Avec nous, Français, tels que nous sommes aujourd’hui, il convient , pour le bien général , que le gouvernement ait la meilleure part dans l’héritage des influences du passé , surtout en matière de colonisation. Rien n’est plus difficile que de coloniser; c’est une création tout entière. Le propre d’une colonie, c’est d’être mineure; aux États-Unis, oùle self-government a été poussé jusqu’à la dernière limite, les colonies continentales, qu’on appelle Territoires , sont traitées comme mineures jusqu’à ce qu’elles aient réuni une population de 60,000 âmes; or, à tout mineur un tuteur est indispensable.

Sans doute un gouvernement qui veut coloniser peut rechercher le concours des capitalistes; mais on se méprendrait si l’on en attendait, relativement à Alger, de grands efforts et de grands résultats. En fait de compagnies, nous ne sommes pas beaucoup plus avancés que du temps de Louis XIV : peutêtre le sommes-nous moins ; je cherche vainement

IB TRAVAIL

en France quelque chose qui puisse être comparé à nos ci-devant compagnies des Intjes.

Je ne veux pas faire le métier de prophète, encore moins celui de prophète de malheur; d’ailleurs, à la distance où je suis d’Alger , je n’en dois parler qu’avec une extrême réserve. Je suis cependant persuadé qu’avec le système de laisser-faire ou de ne rien faire , adopté par le gouvernement , nous ne sommes pas en chemin d’y implanter une population française. Et pourtant, jusqu’à ce qu’il y ait 200,000 ou 3oo,ooo Français, notre domination n’y sera qu’éphémère, à la meroi d’un vote inopiné des Chambres, ou d’un caprice ministériel, ou d’un bruit de guerre; et qui pis est dans ce siècle positif, Alger nous coûtera beaucoup sans nul retour.

Si je ne m’abuse complètement, ce qui se déverse à Alger, avec le système des émigrations individuelles , doit être , sauf un petit nombre d’exceptions, le rebut de nos grandes villes. Il y faudrait la fleur de nos campagnes et de nos ateliers, de jeunes cultivateurs ou de robustes ouvriers comme ceux qui, le mousquet à la main , font la gloire de nos armées : ceux-là auraient la force et la volonté de s’emparer du sol, comme s’en empare la civilisation , par la culture et le travail. Nos honnêtes campagnards et nos ouvriers intelligents sont sourds à I appel des compagnies; ils ont de bonnes raisons pour ne pas croire aux promesses des spéculateurs. Us ne se déplaceront , pour aller asseoir avec eux la domination française sur le sol de l’Afrique, que

lettre XXllî *

is3

lorsqu’un gouvernement éclairé les y appellera à haute et intelligible voix ; mais ils y afflueraient s'ils y voyaient organisé, sons le patronage et la garantie de l’Etat, un noyau de colons véritables.

Tous les ans, deux milliers environ de soldats quittent la Régence (car c’est encore la Régence ! ) pour rentrer dans leurs foyers et redevenir ouvriers et paysans. Quelle fortune ne serait-ce pas pour Alger, si l’on pouvait les y retenir, ou s’ils voulaient y retourner, après être venus en France prendre femme! Avec l’ambition d’arriver à la propriété dont tout homme est possédé aujourd’hui , il ne serait pas impossible de les y résoudre en leur donnant des terres, des outils, des maisonnettes, que Farinée aurait bâties elle-même, Distribués dans de grandes fermes ou dans des villages, autour desquels chacun d’eux aurait son champ, et qu'au besoin protégerait l’inexpugnable blockhaus, iis formeraient un noyau que la population française irait bientôt grossir , et dont l’existence enhardirait les compagnies à tenter enfin des entreprises sérieuses. Si on leur laissait leur fusil et leur uniforme, ils constitueraient une milice aguerrie qui ne craindrait pas les Rédoins, et que les Bédoins redoute* raient. Qui pourrait trouver mauvais qu’Àlger, conquis par notre armée, en devînt le patrimoine? Nos soldats ont payé Alger au même prix que les premiers settlers américains ont acheté l’Ouest, c’est-àdire de leur sang.

XXIT,

L'argent,

Sunbury ( Pemylvanîe )* 3i juillet i83 5.

Dans une société vouée à produire et à trafiquer, Fargent doit être vu d’un autre œil que chez des peuples à l’esprit militaire ou nourris d’études classiques et de spéculations savantes. Chez ces derniers, r argent doit être réputé, théoriquement au moins, un vil métal. L’honneur et la gloire y sont de plus puissants et de plus habituels mobiles que l’ intérêt; c’est la monnaie dont beaucoup de gens se contentent, la seule que plusieurs ambitionnent. Dans une société travaillante, l’argent, fruit et objet du travail, ne sent pas mauvais; la richesse d’un homme est la mesure de sa capacité et de la considération que ses concitoyens lui accordent.

ïa5

Quelle qu'en soit la cause, il est certain qu’ici l'argent n'est pas ce qui! est chez nous, qu’il pèse là où chez nous il n’a pas de poids ; qu'il intervient franchement là où chez nous il se cache.

Déjà, en Angleterre * j’étais étonné devoir de nombreux écriteaux dans les docks, par exemple, menacer d'amende les délinquants à certaines régies de police , avec promesse de moitié pour le dénonciateur, Le sang bouillonnerait dans nos veines si un préfet de police offrait ainsi une prime à la dénonciation* Ici l'on fait comme en Angleterre: on use même plus souvent encore de ce procédé. Lorsqu’un crime est commis, l’autorité s’empresse de faire afficher que 100 ou 200 dollars seront comptés à qui en dénoncera ou en livrera les auteurs* J’ai vu, à Philadelphie, le gouverneur de Pensylvanie et le maire de la ville rivaliser de promesses et enchérir Fun sur 1 autre. Un assassinat avait été commis dans une élection préparatoire; le maire et le gouverneur s'efforcaient de prouver, par l’élévation de leur offre, Fun, que le parti de l’Opposition, auquel il appartenait, était innocent du meurtre, l’autre, au contraire, que c’était ce parti qui l’avait provoqué. Dans certains cas d’incendie et d’empoisonnement , la prime a été portée à 1,000 doll. II faut dire qu’en Angleterre, Londres excepté, et ici, il n’y a pas de police organisée comme chez nous; il y est donc indispensable que les citoyens la fassent euxmêmes.

L1 AUGENT.

Ici, la règle est que tout se paie* Les musées gratuits et les institutions gratuites de haut enseignement sont inconnus* On ne connaît pas davantage ces fonctions gratuites qui détournent un citoyen de ses affaires , et le mettraient, s'il voulait fidèlement les remplir, dans l'impossibilité de subvenir à l'entretien de sa famille. Les fonctions municipales des campagnes ne sont pas salariées, parce qu'elles réclament peu de soins et de temps, et parce que l’homme des campagnes a plus de moments disponibles que 1? habitant affairé des villes. Mais dans les villes , les fonctions publiques sont soldées dès qu'elles deviennent un peu absorbantes. On fait grand usage aux: États-Unis du salaire journalier, fort usité en Angleterre, Les membres du Congrès sont payés à raison de 8 dollars par jour* Lorsqu'un comité d'enquête législative prolonge ses opérations au-delà de la session, le salaire est continué sur le même pied* Les législatures de tous les Étals sont rétribuées par jour* Les Commissaires des canaux, qui sont en général des hommes notables, c'est-àdire riches, sont presque tous traités de même : on leur fient compte de leurs jours de service; pour eux, c'est un simple remboursement de leurs frais. Ceux d'entre eux qui sont en permanence touchent cependant un salaire annuel* D'autres fonctions se soldent par un prélèvement d'honoraires dans chaque affaire ; c'est ainsi que se paient en totalité ou en partie les procureurs des États, les juges de paix,

lesaldermen de certaines villes. Les officiers publics et les fonctionnaires régulièrement occupés, tels que les gouverneurs des États et les maires des villes importantes, reçoivent un traitement annuel. Les Commissaires des Banques de l’État de New- York sont dans le même cas. Il est convenu ici que tout travail doit être assimilé au travail industriel et payé de même. L’assimilation est parfaite entre la marchandise intellectuelle et la marchandise matérielle , entre le capital et le talent, les écus et la science. Cette habitude met tout le monde à l’aise; elle facilite, abrège et simplifie les relations. L’on n éprouvé nul embarras pour demander un service, dès qu on sait qu’on aura à le payer. Tout se règle d ailleurs rondement et sans difficulté, parce que, dans une société qui travaille bien et beaucoup, on . a le moyen d’être large.

Si Ion récompense par l’argent, Ton punit aussi par 1 argent. On sait qu’en Angleterre un procès en adultère ruine le coupable au profit du mari offensé. Ici le même usage serait consacré si l’adultère n’était extrêmement rare, La loi américaine est très sobre de peines corporelles en fait de simples délits, mais elle multiplie l’amende. Sur la plupart des ponts est écrite la défense de les traverser plus vite qu’au pas, sous peine d’une amende de 2, 3 ou 5 dollars (i)T Lorsqu’un homme est prévenu ou

(1) Les peines corporelles , autres que la prison , sont fort employées dans Les Etats du Sud à l'égard des esclaves. Elles consistent dans une cer-

l’argent-

même accusé d’un crime, faux, incendie ou meurtre, on s’assure, non de sa personne, mais de sa bourse; c’est-à-dire qu’au lieu de l'arrêter, on lui fait donner camion pour une somme laissée à la discrétion de l’autorité judiciaire- L’année dernière, à Nashville, pendant qu’une Convention refaisait la Constitution de l’État de Tennessee, un des membres de cette assemblée , général de milices , comme il y en a des milliers dans les campagnes, homme d’une grande fortune, et partant fort respectable , se prit de querelle avec un journaliste de l’endroit, et se répandit contre lui en violentes menaces* En effet, quelques jours après, il vint, avec un autre forcene, lui tirer un coup de pistolet à bout portant, dans le bar-roûfn d?une hôtellerie du lieu- La justice, saisie de l’affaire, se contenta de demander caution au général; moyennant donc le dépôt de quelques milliers de dollars , il resta en pleine liberté, et continua de siéger dans la Convention (2) et de participer à la rédaction de la Constitution de I État. Tant de ménagements à 1 egard d’un assassin, et ceux que je vois prodiguer a des incendiaires et a des faussaires, rappellent les temps de barbarie où les crimes se rachetaient à prix d’argent- Mais, d un autre côté, n’est-il pas barbare de sévir contre de

taine quantité de coups de fouet,, dont le nombre est écrit à l3entree des ponts ! par exemple sur T écrit eau indiquant l’amende dont les blancs sont passibles.

(1) J’apprends qvi’il vient d'être condamné à de modiques dommages-intérêts pour tout châtiment, La victime a survécu à l'assassinat.

simples délits ou contre des délits spéciaux comme ceux de la presse, par la brutale méthode de l’incarcération? L’arrestation préventive n’est-elle pas, dans beaucoup de cas, une rigueur odieuse et inutile? A une époque dont les mœurs douces repoussent tout ce qui sent la violence , et où le travail devient la loi commune, n’est-il pas plus humain et plus moral de punir celui qui enfreint les lois, par l’amende , c’est-à-dire par un prélèvement sur son travail passé ou futur? On conçoit, d’après ce qui précède, que l’emprisonnement pour dettes répugne aux Américains. Une clameur générale s’est en effet soulevée contre cette peine. La plus grande partie des Étals l’ont supprimée ; les autres ne tarderont pas à suivre (1).

La sanction des lois, des réglements et des plus simples ordonnances de police, est donc ici une sanction d’argent. Si un magistrat a suffisante raison de croire qu’un homme a des projets de désordre ou des idées de violence contre tel ou tel de ses concitoyens, au lieu de le faire arrêter préventivement, il l’oblige à fournir caution en argent de sa bonne conduite. G est , au fond , l’usage anglais que nous avons dernièrement vu appliqué par leSpeakej'àe la

(1) On raconte qu'au chef indien 'visitait les prisons de Bal timoré, et s informait avec cunoslte des causes rie la détention de chaque prisonnier y quand il fut arrivé à la cellule d’un détenu pour dettes et qu’on lui eut expliqué que cet homme était là jusqu a l'acquittement de ce qu'il devait, il s’écria : « Mais où sont donc les castors dont il puisse ramasser les fourrures? *ï

IL *— 3Ç j? 0 ït fort,

L?ABGEIÎT.

Chambre des Communes, afin d’empêcher un duel entre lord Àlthorp et M. Shieljavec cette différence cependant, que, pour obliger le ministre whig et ie membre irlandais à rester tranquilles ( keap the peace ), le Speaker les a emprisonnés. En pareil cas, l’on n’emprisonne qu’une somme d’argent. C’est par l’argent qu’on oblige aussi les Compagnies à observer les clauses de leurs chartes. C’est par l’argent que les magistrats eux-mêmes sont appelés à la pratique de leur devoir. Pour remédier à l’excessif morcellement administratif des six États de la Nouvelle- Angleterre, c’est encore l’argent que l’on a fait intervenir. Dans cette partie de l’Union, l’entretien des routes est habituellement à la charge des communes. On conçoit que, dans ce système, il suffirait d’une commune réfractaire pour gêner la circulation dans tout un État. Il a donc été stipulé par la loi que toute commune serait pécuniairement responsable des accidents qui arriveraient aux voyageurs sur son territoire; il n’est pas rare de lire dans les journaux que telle commune a été condamnée par les tribunaux à 5oo ou- t,ooo dollars de dommages-intérêts envers un voyageur qui a versé sur une de ses routes ou sur un de ses ponts. Tout récemment la ville de Lowell ( Massachusetts ) a eu à payer 6,000 dollars ( 3 2, 000 fr. ) à deux voyageurs qui s’étaient ainsi cassé la jambe. Le juge a voulu que les plaignants fussent remboursés non-seulement de leurs frais de maladie f mais aussi des bénéfices

probables qu’ils eussent réalisés par leur industrie pendant la durée de leur traitement.

Chez nous, aujourd’hui encore, ce n’est point l’argent , c’est l’honneur que l’on met toujours en avant. Si l’on admet que la base des monarchies soit l’hon neur,. et que l’on organise tout sur ce principe immatériel, rien de mieux! Quoique la raison ne soit pas dans l’absolu, et que tout ce qui est absolu soit éminemment imparfait et transitoire, le principe absolu de l’honneur vaut sous tous les rapports, en logique, en morale, en pratique, le principe absolu de l’argent. Il s’harmonise beaucoup mieux avec notre généreuse nature française; mais il faudrait que l’honneur fût réel , que la considération fût incontestée. Il faudrait que le pouvoir, qui en est le distributeur, fut honoré et considéré lui-même.

Si 1 autorité suprême est vilipendée , honnie, les fonctions publiques sont un titre, non au respect, mais a 1 insulte. Si la défiance envers le pouvoir est admise en principe, si elle est consacrée par les habitudes modernes de législation et d’administration, n’est-il pas vrai que vos prétendus salaires en considération sont dérisoires, et que votre système repose sur un gros contresens ? Ah ! si la royauté trônait encore, toute-puissante, dans la magnificence de Versailles, parmi son armée de gardes étincelants d’or et d’acier, au milieu de la plus brillante cour dont l’histoire ait consacré le souvenir, entourée du prestige des arts empressés à l’adorer; ou si le prince

l’argkht.

sauveur île la patrie, mis stir le pavois par la victoire, datait encore ses décrets au monde du palais des rois ses vassaux, ou du Schœnbrunn des Césars terrassés; s’il faisait ou défaisait les rois comme aujourd’hui un ministre les sous-préfets; si, sur un mot de sa bouche, les vieux soldats marchaient fièrement à la mort; si la terre s’inclinait devant lui; s’il était l’oint du Seigneur, l’élu et l’idole du peuple; ah! si vous aviez encore la monarchie de Louis XIY ou de Napoléon , vous seriez bien-venus à parler de considération et d’honneur ! Être signalé par un geste royal était alors une distinction éminente. La faveur du prince attirait alors la confiance ou les hommages extérieurs des populations. Les préséances étaient dignes d’envie du temps des pompes de Versailles , ou , lorsqu’aux Tuileries l’on était exposé à se perdre dans un embarras de rois. Que signifientelles, qui peut s’en soucier aujourd’hui que la vie du prince a été noyée dans le prosaïsme universel, aujourd’hui que les cérémonies publiques sont abolies; aujourd'hui qu’il n’v a plus de cour, plus de costumes ? Les titres ont été profanés par l'impéritie et la sottise de ceux qui avaient à en soutenir Téclat, ou ternis par le venin d’une jalousie bourgeoise. Vos cordons, vous avez été obligés de les semer sous les pieds des chevaux. Le système d’honneur est ruiné. Pour Je relever solidement , il faudrait une révolution, non pas sur le patron de celle de juillet, mais une immense révolution de la taille de celle

qui amis trois siècles à mûrir, depuis Luther jusqu’à Mirabeau, et qui, mûre enfin, a pendant cinquante ans bouleversé les deux mondes; une révolution, au nom du principe d’autorité, pareille à celle que nos pères accomplirent au nom delà liberté.

Parmi les mots attribués à M, de Talleyrand, on cite celui-ci ; « ,ïe ne connais pas un Américain qui n’ait vendu son chien ou son cheval. » Il est certain que les Américains sont l’exagération des Anglais , que Napoléon appelait un peuple marchand. L’Américain est toujours en marché. Il en a toujours un qu’il vient d’entamer, un autre qu’il vient de conclure, et deux ou trois qu’il rumine. Tout ce qu’il a, tout ce qu’il voit, est, dans son esprit, marchandise. La poésie des localités et des objets matériels, qui couvre d’un vernis religieux les lieux et les choses, et les protège contre le négoce, n’existe pas pour lui. Le clocher de son village ne lui est rien de plus qu’un autre clocher, et, en fait de clochers, pour lui, le plus beau , c’est le plus neuf, le plus fraîchement peint en blanc et en vert. Pour lui une cascade, c’est de l’eau motrice qui attend sa roue hydraulique, un waterpower ; un vieil édifice, c’est une carrière de matériaux , pierres et briques , qu’il exploite sans remords. L’Yanltée vendra la maison de son père, comme de vieux habits, vieux galons. Il est dans sa destination de pionnier de ne s’attacher à aucun lieu , à aucun édifice , à aucun objet, à aucune personne, excepté à sa femme, à

Page 1