L AUTORITÉ ET LA LIBERTE
a l’autorité de 1* opinion qui est sévère jusqu’à la dureté ; il y a F autorité des législatures qui souvent font de Fourni potence ; il y a quelquefois la dictature de rémeute.
ïl y a plus ; à côté de l’autorité de César , en politique , une seconde autorité régulière commence à poindre , qui embrasse dans son domaine les in* stitutions modernes et les établissements nouveaux d’utilité publique, qui, aux Etats-Unis , ont acquis une extension inouie, telles que les voies de commit nications, les banques et les écoles primaires. Il y a les Commissaires des canaux , les Commissaires des banques, ceux des écoles. Leur pouvoir est réel et large. Les Commissaires des canaux font des réglements d’administration publique qu’ils changent à leur gré, sans avis préalable. Ils fixent et modifient les tarifs ; il sont entourés d’un nombreux personnel, entièrement sous leur dépendance et révocable à volonté; ils disposent de sommes considérables; il est passé 120,000,000 fr. par les mains des Commissaires de l’Etat de Pensylvanie. Ils sont certainement soumis à un contrôle moins rigoureux et moins minutieux que celui qui entoure les moindres transactions de notre administration des Pontset-Chaussées ou de notre génie militaire. S’ils avaient eu nos lois de finances, notre comptabilité, notre Cour des Comptes , ils eussent mis dix ans de plus à exécuter les travaux confiés à leurs soins, et ils ne les eussent construits ni mieux ni *à moins de
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frais (i). Les Commissaires des banques de l’État de New-York, en vertu du Safety-Fund Act^ sont revêtus en droit, sinon en fait, d’une sorte de dictature* ils ont, dans certains cas, droit de vie et de mort sur les banques locales*
C’est dans les jeunes Etats surtout qu’il faut voir comment ces Commissaires exercent leurs pouvoirs. L’été dernier, les Commissaires des canaux de l’État d'Ohio s’apercevant ou croyant s’apercevoir que les entrepreneurs de transport sur les canaux de l’État de New- York s’étaient coalisés pour élever leurs prix, passèrent immédiatement une résolution portant que, considérant les prétentions excessives de ces entrepreneurs, il serait désormais établi une distinction entre les marchandises passant sur les canaux de l’État d’Ohio, et que les péages seraient doublés sur tout objet qui aurait payé , sur les canaux de l’État de New-York, un prix supérieur à un chiffre qu’ils réglèrent : c’était établir un maximum nonseulement sur leur territoire, mais sur celui d’un État voisin. Un directeur-général des Ponts-et-Chaussées qui se permettrait pareil coup de tête , serait foudroyé au nom de la liberté du commerce. Aux États-Unis, chacun dit que les Commissaires de l’Ohio avaient raison ; que les entrepreneurs de transports gagneraient un peu moins, mais que le public y trouverait son compte, et les entrepreneurs se résignèrent.
t (i) Voir la note 34 * la fin du volume.
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C’est ainsi qu'aux États-Unis l’intérêt général est la suprême loi? c’est ainsi qu'il relève énergiquement la tête et prend sa revanche toutes les fois qu’il se suppose lésé par l'intérêt privé. Le régime de ce pays devient donc moins un régime de liberté et de laisscr-faire, qu’im régime d’égalité; ou plutôt il prend le caractère d’un fort gouvernement de majorité. Lorsqu’on lit les clauses restrictives insérées dans quelques Etats à la fin des lois d’autorisation des compagnies anonymes ( incorpôrated companies ), on se demande comment elles ont pu se former, comment elles ont trouvé des capitaux. Dans le Massachusetts , les actionnaires sont tous individuellement responsables de tous les engagements de la compagnie. Dans laPensylvanie, il est expressément stipulé que si, à une époque quelconque, l’autorisation accordée à la compagnie de venait contraire aux intérêts du peuple , la Législature pourrait la révoquer (i). C’est de l’arbitraire en germe; mais, aux États-Unis, César est désarmé; le vieux lion féodal n’a plus ni griffes ni ongles. L’industrie est prête à s’effrayer de l’arbitraire de César ; ce n’est qu’à la dernière extrémité qu’elle s’alarmerait de celui d'une société qui vit et prospère du travail, et dont toutes les préoccupations publiques et particulières ont pour objet de s’agrandir par le travail créateur,
(i) J'ai retrouvé cette clause dans les chartes déplus de vingt compagnies de chemins de fer de cet État.
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X Faut-il croire qu’en Europe où l’autorité suprême est l’héritière directe de César, l’industrie ne fera que végéter? Je ne le pense pas* Une force irrésistible pousse actuellement î 'industrie, et si l’existence de nos gouvernements militaires d’Europe était incompatible avec son développement , je n hésite pas à dire qu’ils disparaîtraient. On ne peut pas supposer que l’Europe continue long-temps à offrir l’aspect d’un vaste camp, ou plutôt de plusieurs camps opposés les uns aux autres. Le glaive qui est tiré aujourd’hui peut rentrer demain dans le fourreau. Il y rentrera dès que l’Europe aura trouvé ¥ assiette qu’elle cherche, et qu’elle l’aura consacrée par d’autres traités solennels* 3 admets que l’épée restera cependant un des attributs de nos monarchies absolues ou tempérées, ou des républiques éphémères qui pourraient encore les remplacer par instants; mais la guerre elle-même se transforme* Les institutions guerrières ont pris, à un très haut degré, un caractère d’ordre et de régularité savante qui les rapproche de l’industrie, et que celle-ci même a besoin de leur emprunter* Toutes, à commencer par Farinée, sont susceptibles d’ëtre employées à féconder le monde, qu’autrefois elles n’étaient bonnes qu’à ravager. La royauté se modifie et se prépare à recevoir ou à prendre de nouvelles prérogatives en place de celles qu’elle a perdues et de celles qu’elle doit perdre encore. Elle se préoccupe de nouveaux soins et se conçoit de nouveaux devoirs* Il ne tient plus
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qu’à elle de se conserver et de se raffermir sur sa base ébranlée. En un mot , aux États-Unis , le pouvoir ancien qui ne tenait pas au sol a pu être détruit, et un pouvoir tout nouveau surgit naturellement de terre, à côté des débris du premier. Dans nos vieux pays d’Europe, où le pouvoir ancien a jeté des racines si profondes qu’on ne pourrait l’abattre sans bouleverser la société tout entière, l’autorité nouvelle doit sortir du tronc même des antiques royautés (i),
Pour se rendre bien compte du sens qu’a ici le mot de liberté, il faut remonter à F origine des populations anglo - américaines, c’est-à-dire à la distinction des deux natures de FYankée et du Virginien. Ils sont arrivés à la notion de la liberté, l’un par la porte de la religion, Fautre par celle de la politique, et ils Font comprise de deux manières très différentes.
Lorsque FYankée vint s’établir en Amérique , ce ne fut pas pour y créer un empire, ce fut pour y établir son église. Il fuyait une terre qui ne s’était soustraite au joug de la Babylone papale que pour tomber sous celui de la Babylone de Fépiscopat, H laissait en arrière Satan, ses pompes et ses œuvres; il essuyait la poussière qu’avait laissée sur ses pieds la terre inhospitalière des Stuartsetdes évêques anglicans ; il cherchait un asile où il pût pratiquer son
(i) Voir la noie 35 à la fin du volume.
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culte et suivre ce qu’il croyait ta loi de Dieu. Les pèlerins débarqués sur le rocher de Plymouth (i), venaient fonder la liberté telle qu’ils l’en tendaient pour les autres. Ils se firent donc une liberté à leur usage exclusif, dans le cercle de laquelle ils se trouvaient, eux, parfaitement à l’aise, sans s’inquiéter si d’autres n’y étoufferaient pas. On croirait que, eux proscrits, ils auraient admis au moins la tolérance religieuse: ils ne lui accordèrent cependant pas le moindre recoin; aujourd’hui encore il s’en faut qu’elle ait chez eux ses coudées franches. Dans l’origine, il n’y avait de droit de cité que pour les Puritains comme eux ; 1 État et 1 Eglise étaient confondus; ce n’est qu’en i83ü que la séparation a ete consommée définitivement et complètement dans le Massachusetts. Leur sol était fermé, sous les peines les plus sévères, sons peine de mort en cas de récidive, aux juifs et aux quakers. Aujourd’hui encore, si la loi permet d’y être catholique, l’opinion le défend, témoin l’incendie du couvent des Ursulines en i834, et les scènes scandaleuses qui ont signalé le procès des incendiaires. A plus forte raison, il n’y est pas permis d’être incrédule, témoin le procès de blasphème intenté à M. Abner Kneeland (a) pour avoir écrit en faveur du panthéisme , procès qui n’en finit pas
(1) C’est l’endroit où las P urbains mirent pied â terre le as décembre 1620. Ce roclier est l’objet de la vénération publique.
(2) Il avait été condamné une première fois devant les autorités judiciaires de la ville; c’est en appel que le jugement a deux fois été sans résultat. Le ministère public n’a pas encore renoncé à poursuivre.
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parce que , heureusement pour f accusé* il ne s’est trouvé, à deux reprises différentes , que onze jurés sur douze pour le condamner , et que la loi amériricaine, comme la loi anglaise , requiert l’unanimité.
Le type de l’Yankée est fort peu varié. Tous les Yankees semblent jetés dans le même moule; il était donc très facile d?organiser pour eux une liberté régulière, c’est-à-dire de combiner un cadre où ils se sentissent les mouvements libres. Lors de leur arrivée, ils en tracèrent uri, non-seulement dans sa forme générale et son contour extérieur; mais avec une multitude de compartiments qui précisaient tous les détails de la vie, tout comme Moïse avait fait pour le peuple hébreu. Ainsi constitués, il était impossible à tout autre qu’à un homme taillé exactement sur le même modèle, de s’établir parmi eux. Quoique la plupart de ces lois , qui mettaient l’existence en formules (i) , aient été abrogées, surtout depuis l’Indépendance, l’esprit qui les dicta est resté. Les habitudes qui les inspirèrent et que , par une réaction naturelle, elles affermirent, subsistent encore; aujourd’hui même on remarque qu’aucun étranger ne se fixe dans la Nouvelle-Angleterre.
Pour nous, Français, qui ne nous ressemblons les uns aux antres qu’en ce que nous no ressemblons à personne, pour nous à qui la variété est nécessaire
(i) Voir la note 36 à îa fia du volume.
comme l’air, pour nous qui avons horreur d’une vie encadrée, le régime des Yankées serait un supplice. Leur liberté à eux , ce n’est point la liberté d’outrager tout ce qu’il y a de plus sacré sur la terre, de narguer la religion , de braver les mœurs, de saper les bases de l’ordre social, d’insulter à toutes les traditions et à toutes les opinions; ce n’est ni la liberté d’être monarchiste dans un pays républicain, ni celle de sacrifier à ses passions l’honneur de la femme ou de la fille de l’ouvrier , ce n’est pas même celle de jouir extérieurement de sa fortune, car l’opinion publique a ses décrets somptuaires auxquels elle veut qu’on se conforme sous peine d’ostracisme moral : ce n’est seulement pas la liberté de vivre chez soi autrement que tout le monde. La liberté de l’Yankée est essentiellement limitée et spéciale comme sa nature à lui-niême. Nous trouverions, nous Français, qu’elle est faite à l’image de la liberté de Figaro. L’Yankée s’en contente parce quelle lui laisse toute la latitude dont il sent le besoin, et aussi parce que de toutes les paroles de la Bible, celle qui lui est restée le mieux en mémoire est celle du fruit défendu, que nous n’avons pu loger dans notre cervelle.
Comme l’Yankée ne souffre pas au milieu de ces restrictions, qu’il y est ou s’y croit libre, ce qui revient au même, avec lui l’autorité préventive est inutile. C’est pour cela que le pouvoir n’est point apparent dans la Nouvelle- Angleterre, et que la force