‹ Lettres sur l'Amérique du Nord (volume 2)Chapitre 22 sur 70 · L AUTORITE ET LA. LIBERTÉ · texte numérisé non relu

L AUTORITE ET LA. LIBERTÉ

armée, la gendarmerie et la police y sont des institutions inconnues plus encore que dans tout le reste de l’Union. L’absence de pouvoir extérieur nous donne le change, et nous fait croire que FAméricain en général , et l’Yankée en particulier, sont plus libres que nous* Je suis persuadé, cependant, que si nous mesurions la liberté par le nombre des actions permises ou tolérées dans la vie privée et publique, l’avantage est de notre côté, non-seulement par rapport à la Nouvelle- Angleterre, mais même relativement à la population blanche du Sud*

Le Virgin ien serait beaucoup plus disposé à entendre la liberté à notre manière. Son humeur est plus analogue à la nôtre ; ses facultés sont moins spéciales, beaucoup plus générales que celles de l’Yankee; ses pensées sont plus ardentes, ses goûts plus variés. Mais c’est FŸankée qui domine aujourd’hui dans FUnion ; c’est sa liberté qui a fourni les traits principaux au modèle de 3a liberté américaine* Cependant, pour faire accepter son empire, elle a dû emprunter plusieurs des signes distinctifs de la liberté virginienne; je pourrais dire, de la liberté française, car le grand-prêtre de la démocratie américaine fut un Virginien qui s’était imbibé, à Paris, des principes de la philosophie du xvrue siècle* La liberté américaine, telle quelle existe aujourd’hui, peut être considérée comme le résultat du mélange, dans des proportions inégales , des théories de Jef- | ierson? avec les habitudes de la Nouvelle-Angleterre,

LETTRE XXVII, âQ<J

De ces deux tendances différentes résulte une autre série d'actes contradictoires (i) qui s'enchevêtrent les uns avec les autres, et qui tromperaient un observateur inattentif. Cest en raison de la coexistence de ces deux impulsions, au sein de la société américaine, que l'on porte sur elle des jugements si opposés ■ c'est parce que le type Yankee est le plus fort aujourd'hui, tandis quà l'époque de l'Indépendance la supériorité était du côté des Virginiens, que les idées que fait naître aujourd'hui le spectacle de l'Amérique, paraissent être et sont réellement en désaccord avec celles qu’elle pouvait inspirer du temps de Fin dépendance.

(r) Voir plus luiutf page 197.

IL — - 3e ÉurriOïï.

Amélioration sociale.

Charlesttm (Caroline du Sud), icr septembre i&35.

L’Amérique du Nord est un pays de bénédiction pour l’ouvrier et le paysan. Quel contraste entre notre Europe et cette Amérique ! A New-York, après mon débarquement, je croyais que tous les jours étaient des dimanches, parce que toute la population qui se presse dans Broadway me semblait tous les jours endimanchée. Point de ces visages flétris par les privations ou par les miasmes de Paris; rien qui ressemblât à nos misérables Loueurs, à la caste de nos chiffonniers et de nos marchandes en plein vent. Tout homme était chaudement enveloppé dans son surtout; toute femme avait son manteau et son chapeau au dernier goût de Paris, Les haillons, la saleté et la misère dégradent la femme encore plus

que l’homme. Aussi, l’un des traits les plus caractéristiques de la physionomie des États-Unis, c’est, sans contredit , le changement qui s’y est introduit à la suite du bien-être dans le sort matériel et la condition physique (i) des femmes. I,e salaire de l’homme suffisant à la subsistance et à l’entretien de sa famille, la femme n’a d’autres travaux que ceux du ménage, avantage plus grand encore pour ses enfants que pour elle. C’est aujourd’hui une règle sans exception parmi les Anglo-Américains, que la femme soit exemptée de toute tâche rude, et, par exemple, que jamais une femme ne prenne part aux labeurs des champs et ne traîne de fardeaux (2). Ainsi affranchie d’occupations incompatibles avec sa constitution délicate, la femme a été affranchie aussi de cette repoussante laideur et de cette grossièreté de complexion que la pauvreté et la fatigue lui infligent partout ailleurs. Toute femme ici a les traits aussi bien que la mise d’une dame. Toute femme ici est qualifiée de lady et s’efforce de paraître telle. Vous chercheriez vainement parmi les Anglo- Américains, depuis l’embouchure du Saint- Laurent jusqu’à celle du Mississipi, un de ces êtres

(1) L’état légal des femmes est „ pour toutes les classes , aux États-Unis , ce qti il est dans la bourgeoisie anglaise. Il en est de même de leur condition morale, avec pins de liberté encore avant le mariage et plus de dépendance après.

W V Angleterre proprement dite est certainement le pays de l'Europe où la femme participe le moins aux travaux matériels , surtout à ceux de Tagriculture. On ri y voit jamais de femme portant , comme dans nos campagpes, une botte de fumier, ou forgeant le fer comme à Saint-Etienne.

2 12 ÀMÜLIOKATIÜN SGOALE.

repoussants qui ne sont féminins que pour les physiologistes, et dont toutes nos villes abondent , ou une de ces disgracieuses viragos qui peuplent nos halles et les trois quarts de nos campagnes. Vous ne rencontreriez le premier type nulle part, excepté parmi les noirs, et parmi les Indiens (i); vous ne découvririez le second que parmi les Français du Canada ou les Allemands de Pensylvanie ; car, chez les uns et les autres, la femme travaille au moins autant que l’homme^ C’est une des gloires de la race anglaise d’avoir partout, autant que possible et de plus en plus , interprété la supériorité de l’homme sur la femme , en réservant à l’homme le monopole de tous les travaux pénibles. Un pays où les femmes sont ainsi traitées offre l’aspect d’un nouveau inonde et d’un monde meilleur.

Figurez-vous un paysan irlandais, qui chez lui gagne à peine de quoi se nourrir de pommes de terre, qui s’estimerait riche s’il possédait un acre, et qui, en mettant pied à terre à New-York, trouve à gagner, par la seule force de ses bras , i dollar (5 fr\ 33 c.) pàv jour. Il se nourrit et se loge avec % dollars par semaine, et, au bout de quinze jours,

(i) On a remarqué qu’il n’y avait rien de plus hideux dans la création qiVtme vieille femme in die une. Ces malheureuses , abîmées de travail cl écrasées de mauvais traitements par leurs brutaux époux , surtout lorsqu’ils sont ivres , perdent tout ce qui distingue leur sexe. Elles ont des visages de furies ; elles eu oui aussi l’humeur. Au dire de ceux qui ont assisté au supplice du poteau , ce sont ordinairement les vieilles femmes qui se plaisent le plus à torturer les captifs.

LETTRE XX Vil J.

il a pu économiser assez pour acheter dix acres delà terre la plus fertile de Funivers, de ce fameux American bottom , dans FÉtat d'Illinois, De New- York à POuest , il y a loin 5 mais la traversée sur le grand canal ne coûte pas cher, 2 5 centimes par lieue (nourriture non comprise) (i), et, en faisant des stations en route, on paie son voyage. Il est vrai que l'Irlandais le plus misérable ne voudrait pas acheter dix acres, ce serait trop peu. Le moins que 1 on acquiert dans POuest , c’est quatre-vingts acres. Qu'importe! les économies de quelques mois y suffiront, et, d ailleurs, l oncle Sam (2) aime les émigrants. Si en principe il ne vend pas ses terres à crédit, en lait, il est de très bonne composition avec le cultivateur qui vient défricher POuest, et il les lui laisse occuper provisoirement sans lui rien demander. Aussi les Irlandais , qui provoqueraient en duel à coups de poing quiconque révoquerait en doute devant eux que leur île d'Érin soit un paradis terrestre, et qui chantent avec transport, sous l'inspiration du whiskey , la gloire de cette perle des mers y la quittent pour les États-Unis (3) par cinquante mille* A leur arrivée, ils n'en croient pas leurs yeux ; ils se tâtent pour savoir s’ils 11e sont pas sous Pinfluence décevante d’un sortilège. Ils n'osent

(1) Le voyage de New-York à Louisviïle ou à tout autre point du Bas- Ohio coûterait , par Philadelphie et Pittsburgh environ 70 fr., nourriture ïioü comprise j et durerait quinze jours.

(a) C^st le nom populaire du gouvernement fédérât

(d) Voir la note 3 à la fin du volume.

AMÉLIOlîATIOW SOCIALE.

pas décrire , dans leurs lettres à leurs amis d’Europe, les ruisseaux de miel et de lait dont est arrosée cette terre promise (i).

Ici même , où l’ouvrier des villes et le cultivateur des champs, au lieu d’être, comme au Nord, les souverains du pays , ne sont que des esclaves , il y a plus d’abondance, plus de comfort matériel, pour les classes laborieuses, qu’il n’y en a chez nous. Aussi la population noire pullule-t-elle plus ici que ne le fait chez nous la population des campagnes. Notre paysan lait autant d’enfants que le noir de la Caroline et de la Virginie ; mais chez nous la mort, que la misère amène parla main, est active à repousser ces bras qui voudraient faire concurrence à ceux de leurs pères, et à fermer pour toujours ces bouches qui demandent du pain que leurs parents ne peuvent leur donner.

En Europe, depuis quelque temps, l’attention des philanthropes s’est dirigée avec prédilection vers l’examen des dépenses publiques. Ils se sont attachés à les réduire, espérant par là modifier notablement le sort du plus grand nombre. Pour juger de la portée de ce procédé d’amélioration, je supposerai que l’on puisse immédiatement défalquer cent millions des dépenses de l’État. On conviendra que

(t) On raconte qu’un Irlandais, nouveau débarqué, montrant à son maître une lettre qu'il venait d’écrire puur sa famille , celui-ci lui dit : « Mais , Patrick , pourquoi di les -vous que vous mangez de la viande Irois fois par semaine, tandis que vous en avez trois fois le jour? — Pourquoi? répondit Patrick, c’est que si je le leur disais, ils ne voudraient pas le croire. *

c'est le maximum du dégrèvement à espérer ; cai réellement un seul chapitre du budget est susceptible d'être largement réduit, c'est celui de la guerre; et même une diminution de Tétât militaire de la France suppose une harmonie européenne qui malheureusement n'existe pas aujourd'hui, et qui ne sera solidement établie que lorsque les traités de 18 15 auront fait place à d’autres combinaisons plus équitables pour notre France, 100 millions, répartis entre 33 millions de population, reviennent à 1 5 fr. par famille de cinq personnes , ou à 4 centimes par jour.

Augmenter de quatre centimes par jour les ressources journalières d’une famille pauvre, c'est un résultat dont un philanthrope a le droit de s'applaudir; mais c’est peu pour un gouvernement nouveau qui cherche à s'affermir, à se fonder sur le toc* Ce n’est pas à si bon marché que vous modifierez les sentiments des masses, que vous les ferez passer de la défiance à l’espoir, de Tin différence envers toute autorité à des sentiments de respect et de reconnaissance* Quatre centimes par jour, ce n'est pas la poule au pot !

Admettons que par des réductions de dépenses, que Ton effectuerait je ne sais comment , et par un changement radical dans l'assiette de l’impôt, qui me paraît pour le moins aussi difficile (iï, on pût

(i) Voir la noie 37 à ta 6n du volume*

A MÉLIORATIüN SOCIALE.

diminuer du double la contribution du pauvre; on aurait ajouté ainsi S cent, par jour a 1 aisance d une famille de cinq personnes.

Supposons maintenant que, par des moyens quelconques (nous arriverons plus tard à spécifier ces moyens), le crédit public soit affermi, l’industrie animée d’une énergie nouvelle, l’agriculture encouragée, le commerce activé; que cent entreprises nouvelles fécondent nos ateliers et nos campagnes , et sèment le mouvement et la vie sur nos canaux et nos routes, sur les fleuves et sur les mers : la maind’œuvre haussera; les variations et les chômages forcés, causes des plus dures souffrances de l’ouvrier dans les villes , et du paysan dans les campagnes, disparaîtront aussitôt. En admettant, pour le simple journalier , douze jours de plus de travail à i fr. 2Ô cent-, et une augmentation de salaire de 25 cent, seulement pendant cent cinquante jours , calcul fort modeste assurément, il en résidtera pour lui un accroissement immédiat de revenu de 5a fr. 5o cent., ou de i4 cent, par jour. Pour l’ouvrier plus intelligent et plus habile , tel que le charpentier ou le maçon, travaillant à Paris à raison de 4 fr. par jour, douze jours de travail de plus, et une hausse de 5o cent, par jour pendant cent cinquante jours, produiront ia3fr. , c’est-à-dire 34 cent, par jour.

Je suis fort éloigné de dire qu’il faille négliger les réductions , même les moins grosses. Honneur aux

CETTRIS XXV lit.

hommes laborieux dont l’infatigable patience vérifie ligne par ligne l’énorme in-quarto du budget, et en pèse tous les chiffres à la balance de l’intérêt public! Dieu me garde surtout de prétendre que nous soyons arrivés à la meilleure assiette de l'impôt ! et, par exemple, je ne pense pas que nos octrois municipaux doivent durer toujours (1). Ainsi encore , je fais des vœux pour la suppression de l’impôt du sel, parce que c'est celui de tous qui est le plus lourd pour la classe pauvre, et je crois qu’il serait aisé d’y arriver (2). Avec des actes décisifs de cette nature, les gouvernements se font bénir et les dynasties se fondent; mais après tout, par la méthode du dégrèvement, tout ce que l’on obtiendra , comme résultat matériel , se bornera à faire sortir quelques centimes de moins de la bourse du pauvre, tandis qu’un système de mesures combinées de manière à répandre parmi les classes inférieures le goût de l’ordre et les habitudes d’une vie industrieuse et rangée, à multiplier les occasions de travail et à en améliorer les conditions, aurait pour effet de remplir cette bourse si mal garnie. Le dégrèvement qui soulage une classe pour charger une autre classe, a un caractère révolutionnaire qui cadre mal avec les idées d’une époque où l’on est las de révolutions, avec la nature d’un gouvernement né du besoin d’arrêter le flot révolutionnaire.

(r) Voir la noïe 3 S à la fin du volume,

(a) Voir h note 3g à k fin du volume*

AMÉLIORATION SOCIALE

Au contraire , tout ce qui développe le travail est en harmonie parfaite avec la tendance actuelle de tous les bons esprits. Le travail est un admirable instrument de concorde, cartons les intérêts se trouvent bien de la prospérité de l'industrie et des affaires. Il est la source pure et légitime de la fortune publique et privée. Le travail seul crée des richesses nouvelles; lui seul a donc puissance de secourir celui qui a besoin, sans appauvrir celui qui jouit du nécessaire, et même sans réduire la brillante existence de celui qui vit dans le faste ; de donner à la fois F opulence à quelques-uns, à un grand nombre l'aisance, à tous cette poule au pot qui est» dans Tordre matériel, Tïncôïmue du grand problème social posé depuis la révolte de Luther.

L'admirable prospérité des États-Unis est le fruit du travail bien plus que delà réforme des impôts. Le sol ici iTa pas la luxuriante fertilité des régions tropicales; pour personne, selon l'expression vulgaire, les alouettes ne tombent ici toutes rôties. Mais l'Àméricaïn est un travailleur-modèle. Les États-Unis ne sont pas une seconde édition de la république romaine ou grecque; c'est une colossale maison de commerce, qui tient une ferme à céréales dans le Nord-Ouest, une ferme à coton, à riz et à tabac, dans le Sud ; qui possède des sucreries , des ateliers de salaisons et de beaux commencements de manufactures; qui a ses ports du Nord-Est garnis d'excellents navires bien construits et mieux montés

LETTRE SXV1IÏ.

encore, avec lesquels elle entreprend les transports pour le compte de tout l’univers , et spécule sur les besoins de tous les peuples. Tout Américain a la passion du travail et a mille moyens de la satisfaire. S’il veut être cultivateur, il trouve des terres vacantes dans la ferme du Nord-Ouest ou dans celle du Sud-Ouest. S”il veut être artisan, afin de devenir fabricant plus tard , on lui accorde du crédit ; il rencontre le long des rivières des chutes d’eau inoccupées dont il prend possession, et à côté desquelles il bâtit son usine. S’il a le goût du commerce , il se met entre les mains d’un négociant qui, après quelque temps d’épreuve et d’apprentissage, l’envoie surveiller ses intérêts dans l’intérieur du pays ou aux Antilles, ou dans l’Amérique du Sud, ou à Liverpool, ou au Havre, ou en Chine. Il peut travailler sans inquiétudes , et produire hardiment. N’ayant pas de fermage à payer, sa farine et ses salaisons ne craignent la concurrence de personne dans l’Amérique du Sud et dans les îles à sucre. Le coton , les Etats-Unis sont presque seuls pour en fournir le monde, et ils n’en peuvent planter assez. Comme commerçants intelligents, actifs et audacieux, la carrière ouverte aux Américains est sans limites et ils l’exploitent admirablement; ils battent leurs rivaux de tous les pays, même les Anglais. Si l’Américain s’applique à l’industrie du dedans, le champ n’est pas moins large, ,car la consommation intérieure est indéfinie. Ici tout le monde jouit ou au

320 AMÉLIORATION SOCIALE

moins dépense. La vie est ample; on taille en pleine étoffe. Chacun produit beaucoup parce que le pays consomme beaucoup; chacun consomme beaucoup parce qu'il gagne beaucoup, remue beaucoup d'affaires, n'a point de soucis sur son avenir ou celui de ses enfants, ou ne se préoccupe pas de cet avenir. De même en France les mesures de Fad minis tration publique les plus efficaces pour l'amélioration populaire, seraient celles qui tendraient à augmenter parmi les masses les qualités industrielles, et celles qui leur fourniraient les moyens d'appliquer ces qualités , c'est-à-dire :

Un système d'éducation industrielle ;

2Û La création d'institutions de crédit qui mettraient à portée de toutes les classes les instruments de travail , ou, en d'antres termes, les capitaux qui sont aujourd'hui inaccessibles, non seulement à Fouvrieret au cultivateur, mais encore à une grande partie de la bourgeoisie;

3° L'exécution d’un système complet de communications, depuis les chemins vicinaux jusques aux chemins de fer ; l’industrie et le commerce sont impossibles là où il n'y a pas de facilités de transport ;

4° La révision d’une multitude de lois et de règlements, et de beaucoup d'habitudes de jurisprudence civile et administrative, qui entravent le travail sans profiter à personne.

Éducation populaire *

Ici où je suis maintenant, j’ose à peine parler coéducation populaire. Le peuple, dans les États du Sud, ce sont les esclaves* Le principe est qu’il ne leur faut aucune culture intellectuelle; que le sentiment de la crainte est la seule culture morale qui convienne à leur condition. Il ny a donc pour eux d’autre éducation que celle de leurs mains; et celle-là est bornée, par cela même que leur intelligence et leur moralité sont claquemurées dans les limbes*

Dans les États du Nord, les classes ouvrières sont composées de blancs ; la loi pourvoit généreusement à V éducation populaire. Presque partout, dans le Nord, tous les enfants vont aux écoles primaires. L’enseignement primaire y est plus positif que chez nous. On ne peut pourtant pas dire que ce soit un système d’éducation industrielle. Ce n’est que notre enseignement primaire avec de la littérature et de l’idéalité de moins, avec quelques notions économiques et commerciales de plus* En fait d’éducation industrielle, il n’y a ici que l’apprentissage. Point d’écoles d’arts-et-mé tiers, point d’instituts agricoles ou de manufactures -modèles. Il est inutile ici de séquestrer la jeunesse pour lui inspirer le goût du négoce, de l’agriculture ou des arts mécaniques; elle le suce avec le lait; elle le respire à la maison paternelle , dans les assemblées, sur la place publi-

AMÉLIORATION SOCIALE

que, à tous les instants, pendant tous les actes de la vie. Quand l’Américain veut apprendre une profession, il se met en apprentissage chez un artisan , dans une manufacture ou dans un comptoir. En voyant pratiquer et en pratiquant lui-même, il devient artisan , manufacturier, commerçant; toutes les facultés de son esprit vigilant et ferme, tous les appétits de son tempérament ambitieux se concentrent instinctivement sur sa boutique, son atelier, ses magasins. Il s’applique à se perfectionner dans son art, à s’assimiler les progrès réalisés par d’autres, et il y réussit naturellement, comme quiconque obéit à sa destination. Je ne prétends pas que les Américains aient raison de ne recourir jamais à la préparation théorique spéciale, pour laquelle nous avons fondé en France de belles et grandes écoles. Je me borne à signaler ce fait, qu’ils ne la subissent pas, et que cependant tout se passe assez bien chez eux.

Chez nous, le caractère national est très peu passionné pour les affaires. Nous faisons de l’industrie par nécessité, et non par goût. Nos idées sont infiniment peu commerciales , manufacturières et agricoles. Pour qu’un Français fasse un bon industriel, un habile agriculteur, un négociant consommé, il faut qu’il y soit longuement et péniblement ployé. Il faut qu’il change ses penchants naturels, qu’il métamorphose ses pensées et ses habitudes; en un mot, chez nous, il est essentiel qu’une éducation spéciale précède l’apprentissage. Les Américains apprennent

uniquement par l’exemple ; nous devons apprendre l’industrie par principes; nous en avons besoin plus qu’eux et nous y sommes plus aptes qu’eux.

L’éducation du peuple, en France, lorsqu’on s’est occupé de lui en donner, a été successivement entre les mains du clergé catholique, qui s’inquiétait pardessus tout de propager les principes d’une saine morale, et entre les mains des philosophes , qui ne s’occupaient que de la diffusion des lumières. La morale, base de tous les rapports sociaux, est chose indispensable à inculquer au peuple, comme à toutes les classes : c’est par là que toute éducation doit commencer. Les lumières, si par là on entend le développement de l’intelligence humaine, les notions fondamentales de la science, et non les principes dissolvants trop souvent parés de ce nom, les lumières sont d’une utilité incontestable. Mais en n’enseignant que la morale au peuple, vous faites abstraction de sa cervelle et de son estomac. En réduisant pour lui l’éducation à la participation aux lumières , vous vous méprenez davantage encore , vous faites abstraction de son estomac et de son cœur qui doit passer avant tout j vous agissez comme si le peuple était principalement philosophe ou docteur, ou plutôt rhéteur et sophiste, car la science séparée de la morale est dangereuse comme un sophisme, et creuse comme une harangue de rhéteur. L’éducation populaire doit être avant tout morale, car , sans morale , point de société. II faut

22/t AMÉLIORATION SOCIALE.

que l’art y ait sa place, puisque l ait est aux principes delà morale ce que la forme est à l’idée, et le peuple ne saisit bien que les formes (i). Puis elle doit être spécialement industrielle et pratique. Si l’on admet que le travail industriel, sous ses divers aspects, agriculture, fabriques, négoce, soit le but

normal de l’activité matérielle des sociétés modernes,

il faut admettre aussi que l’éducation du peuple doit être une éducation industrielle, une éducation de travail. Il faut exercer ses bras au moins autant que son esprit, fortifier ses muscles plus encore qu’aiguiser son idéalité. H faut développer son intelligence à coup sûr, puisque c’est elle qui règle le mouvement de ses bras et le jeu de ses muscles ; mais il faut la diriger vers le travail, et non vers la littérature , la philosophie et la politique. Le peuple est travailleur de son état, et non littérateur, philosophe ou publiciste.

Tous les plans d’éducation populaire tentés depuis 1789 jusqu’à ces dernières années étaient mauvais, puisqu’ils supposaient qu éducation était purement synonyme d’instruction ou de culture intellectuelle. Franchement , il y a plutôt à se féliciter de leurinsuccès qu’aie déplorer; car ils eussent semé , non le goût du travail , mais les germes de dissolution sociale; ils eussent fomenté, par cen-

(1) C’est pour cela qu’il y a «ne haute pensée dans l’introduction de la musique parmi les éléments de l’instruction primaire, telle que l’a organist'e M. Guizot»

LE TTC E XXVIII.

aa5

taines de ni i lie , des ambitions auxquelles la société n’était pas en mesure de donner satisfaction ; ils eussent ajouté aux douleurs physiques du peuple, qu’ils n’avaient pas puissance de guérir, des peines intellectuelles et morales. Il vaut mieux qu’aujourd’hui la majorité de nos paysans soit encore assoupie au sein de l’ignorance, que s’ils avaient l’esprit faussé et le cœur aigri ou rongé de passions mauvaises. L’ignorance est un moindre mal que la fausse science et que la démoralisation. Notre France serait ingouvernable si les paysans avaient été soumis aux mêmes inflnences qu’une certaine portion des ouvriers.

Ce n est pas chose simple que d’organiser l’éducation populaire, même en faisant abstraction de l'élément moral qui est du domaine de la religion. Où est le personnel du corps enseignant? Où sont les livres, où est l’argent pour doter les écoles de leur matériel? Car, dans les écoles industrielles, il faut plus que du papier, des crayons et des ardoises. Les écoles seraient alors des fermes, des ateliers , ou tout au moins il leur faudrait des appareils , des modèles et des dessins en grand nombre. Créer des écoles industrielles en nombre suffisant pour les millions d enfants qui auraient droit à y être admis , me paraît chose provisoirement impossible. On n’y parviendra que par degrés et avec beaucoup de temps : heureux si l’on peut les faire pai ticiper tous àl enseignement le plus élémentaire!

IL — 2° Éomorc

226 AMELIORATION SOCIALE

Ce serait déjà une bien rude tâche pour le gouvernement, les départements et les villes, que d'instituer un nombre d 'écoles industrielles suffisant pour ceux qui seraient eu état de payer en totalité ou en partie les frais de leur éducation, c’est-à-dire pour la bourgeoisie; car la bourgeoisie n'a pas moins besoin que le peuple de V éducation professionnelle, industrielle; c?est elle qui doit fournir au peuple les chefs de ses travaux (i).

Mais en reculant pour le peuple l’éducation industrielle jusqu’à Tàge de 18 ou 20 ans , le gouvernement a un moyen admirable de la lui départir* Il tient sous sa main, dans l’armée, quatre à cinq cent mille jeunes hommes, l’élite de la classe laborieuse par leur force physique et leur aptitude générale ; il a plein pouvoir sur eux; il peut, selon la parole du centurion, leur dire : « Allez ! » et ils Yont : « Venez ! » et ils viennent* Ne serait-il pas possible de faire de l’armée une immense école industrielle sans lui ôter son caractère d'apprentissage militaire? Du jour où Ton se déciderait à appliquer l'armée aux travaux publics, ce serait chose , à mon avis , non seulement possible, mais naturelle ; que dis-je, de ce jour-là ce serait aux trois quarts accompli!

Le service militaire est aujourd’hui redouté de la population , parce que ce sont six ans rayés de la vie utile de l'homme. Pendant ces six années , le soldat

(i) Voir h note 40 à la fin du volume*

oublie son état, s'il en a un, et contracte trop souvent des habitudes de fainéantise qui Fem pêchent plus tard de le reprendre avec succès f quoique aujourd’hui ce soit une justice à rendre à l'administration, quelle évite de laisser chômer les soldats dans leurs casernes; mais ces revues, ces parades, ces manœuvres sans cesse répétées ennuient et dégoûtent le soldat. Un travail qui ferait diversion à l'exercice, qui ne serait pas purement une corvée, et qui produirait une haute- paie, lui sourirait au contraire. Si, au lieu de perdre son métier sous les drapeaux , on pouvait s’y perfectionner et s’y faire un pécule, peut-être, au lieu de les fuir, s’y présenterait-on avec empressement. Par là aussi nos jeunes militaires s’endurciraient à la fatigue. L’armée grandirait encore en discipline, car nos soldats les plus exemplaires sont ceux du génie et de l'artillerie, qui travaillent. Le paysy gagnerait tle beaux et bons ouvrages en grand nombre ; il s’enrichirait de ce qui fait la prospérité des empires , je veux dire d’une population industrieuse et intelligente, car renseignement pourrait être mené de front avec le travail dans tous les corps, comme il l’est aujourd’hui, au moins pour les sous-officiers , dans les régiments des armes spéciales (1).

(1) Déjà j dans î’état actuel des choses , il y aurait un grand parti à tirer des écoles régi men lai res, Malheureusement elles sont l’objet de trop peu d’encouragement pour les officiera qui sy consacrent 7 et pour les soldats qui y font prenyc de zèle et d’intelligence. Quelques colonels ont donné cependant la mesure des résultats qu'on peut en attendre. Les efforts de M. de

AMÉLIORÂT ION SOC f Aï JS.

Pour que Y armée devînt absolument une école industrielle , il est vrai qu’il ne faudrait pas se borner à convertir les soldats en terrassiers et en maçons* Il conviendrait que la fabrication des objets accessoires nécessaires aux grandes entreprises de communication leur fût successivement confiée j qu’ils coulassent et forgeassent les fers , fissent tous les ouvrages de charpente et de menuiserie.

Les officiers de l’artillerie et du génie, dont aujourd’hui omise les talents et le zèle dans les stériles minuties du service courant , sont en mesure de db riger tous ces travaux, même sans le secours des ingénieurs des ponts-et-chaussées, et de les conduire avec ordre et économie, car ce n’est rien de nouveau pour eux que de bâtir, que de manier le bois , la pierre, le fer et le bronze. Ils saisiraient avec transport l’occasion de se signaler par d’utiles et vastes créations* L’administration de la guerre , où Ton a résolu le problème de suivre dans tous les instants de sa vie chacun des cinq cent mille soldats inscrits sous les drapeaux , est en position d’organiser et de coordonner ce mouvement.

Si, dans ce nouvel état de choses, la faculté de

Brack , colonel du 4e de hussards , et les Beaux succès qu'il a obtenus, mê" rïtÊnt d’être cités comme modèles à nos officiers supérieurs, ï/enseignement qu’iï avait organisé comprenait la lecture, le calcul , le dessin , la topographie, la maréchal eric eî V anatomie vétérinaire, etc* Il rfy avait pas dans son régi aient un sous- officier qui ne fût en état de bien commander une compagnie, et même de faire, en cas de besoin , le service d’officier d’état-major.

( Voir la note 41 à La fm du volume.)

remplacement était supprimée, au moins pour la moitié ou le tiers du service, l’effet moral qui en résulterait serait immense. Quand les enfants du riche auraient travaillé de leurs mains avec les enfants du pauvre, les professions manuelles, que la bourgeoisie considère trop comme dégradantes , seraient, par cela seul, réhabilitées, et les mœurs industrielles s’en ressentiraient heureusement. Les rapports de maître à ouvrier et d’ouvrier à maître, aujourd’hui empreints de ruse et de violence, de hauteur ou de bassesse, prendraient le cachet de la franchise des camps et de la confraternité militaire. 11 y a aujourd’hui deux natures ennemies, la nature bourgeoise et la nature prolétaire ; elles commenceraient à se fondre dans une nature unique , celle des travailleurs (j).

Avant de passer aux institutions qui sont les plus propres à développer le travail, je tiens à dire qu’un système politique qui s’appliquerait particulièrement à les provoquer et à les soutenir , ne saurait être taxé de matérialisme. Le travail moralise l’homme. La prospérité matérielle importe à l’exercice des libertés publiques. Les hommes ne peuvent jouir des droits que la loi leur accorde , lorsqu’ils sont enchaînés par la misère. Les Anglais et leurs fils d’Amérique définissent l’aisance une indépendance. Les Anglo-Américains sont arrivés à la ri-

(i) Voir la noie 4a à la fin du volume.

ÂMELIORATIOH SOCIALE,

chesse par les franchises politiques ; d'autres peuples , et je crois que nous sommes du nombre doivent passer aux franchises politiques par le progrès de la richesse nationale.

J'arrive donc aux institutions de crédit»

Institutions de crédit -

Supposez , d’un côté , le cultivateur qui a son grenier encombré de blé, son étable pleine de bœufs, son hangar garni de barils de whiskey et de porc salé; puis le négociant avec ses magasins fournis d'étoffes , et l’épicier bien approvisionné de thé , de café et de sucre; et d’autre part le terrassier, le maçon , !e charpentier, le forgeron, tons gens habiles dans leur art, tous ayant besoin de travailler pour seprocurer leur subsistance de chaque jour* Un canal ou un chemin de fer sont projetés ; le pays possède le capital suffisant pour l'exécuter, puisqu'il réunit les bras qui doivent le construire, ainsi que les aliments et les denrées nécessaires aux travailleurs* ïl est indispensable que ces ouvrages s’exécutent pour que le journalier trouve à utiliser sa force et à gagner son pain , et pour que le marchand obtienne un débouché à ses produits* Chez nous, en pareil cas, nous n’avons, entre l'ouvrier et le détenteur des objets de consommation , d’autre intermédiaire qu’un ingénieur, homme de talent , mais pauvre , et les bourgeois des villes que

le canal ou le chemin de fer intéressent , gens qui ont de l’aisance et rien de plus , sans aucun moyen commode de se procurer, sur leurs terres ou leurs maisons, l’argent comptant qui doit servir à opérer l’échange entre les denrées du marchand et du cultivateur, et le travail de l’ouvrier. Chez nous donc les plus utiles projets restent sur le papier. Ici, à côté de l’ingénieur ou du bourgeois, vous avez une ou plusieurs banques , en qui , tous , paysans , ouvriers et bourgeois ont confiance, souvent beaucoup plus qu’elles ne le méritent. La banque, garantit au cultivateur et au marchand le paiement de leurs denrées , et à l’ouvrier son salaire ; à cet effet , elle offre au bourgeois actionnaire, en échange d’un engagement personnel, renouvelable après un certain délai, et quelquefois moyennantle dépôt même des actions du chemin de fer ou du canal , du papier-monnaie que l’ouvrier accepte en paiement de son travail, et que le cultivateur et le marchand admettent en retour de leurs provisions. Ainsi toute entreprise raisonnable passe de la théorie à la pratique.

Pour que le même résultat fût obtenu chez nous, il faudrait d abord que nous eussions un peu plus ce genie des affaires qui est naturel à l’ Américain $ et ensuite que les banques pussent accepter sans crainte 1 engagement du bourgeois actionnaire , ce qui ne se peut comme aux États-Unis, parce que, chez nous, excepte dans les villes industrielles, le

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bourgeois en général travaille peu ou point, est propriétaire foncier, vit de son revenu et ne l’augmente pas. Le bourgeois américain , au contraire , est activement engagé dans les affaires et tend sans cesse à accroître son avoir ; et d’ailleurs les banques ont , contre les propriétés qu’il possède au soleil , un recours légal bien plus efficace quelles ne pourraient l’espérer en France.

Enfin, il serait nécessaire que le public, bourgeois et prolétaires, que tous, propriétaires et marchands , eussent pleine confiance dans les billets émis par la banque, ce qui est impossible dans un pays où tout papier-monnaie éveille les souvenirs des assignats. Lors même que nos populations n auraient pas devant les yeux cette désastreuse expérience, on ne les déciderait qu’avec difficulté à considérer un morceau de papier , quoique échangeable à vue contre de l’or , comme l’équivalent des métaux précieux. Le numéraire métallique a pour nous, relativement à toute autre valeur, une .supériorité incompréhensible pour un Américain ou un Anglais ; pour nos paysans , il est 1 objet d un sentiment mystique, d’un vrai culte , et, à cet égaid, nous sommes, tous, plus ou moins, paysans. Les Américains , au contraire, ont une foi intrépide dans le papier ; ce n’est pas une foi aveugle, car si nous avons eu nos assignats, ils ont eu leur continental-nioney , et il ne faudrait pas qu’ils remontassent loin (fans leur histoire pour retrouver des faillites de

LETTRE XXVHI.

banques en masse. C’est une foi raisonnée , c’est un courage réfléchi. L’hiver passé , l’on savait que telle banque de la campagne , dans l’État de New-York , n’avait que cinq dollars écus, pour cent dollars de papier en circulation, et même moins encore. En pareil cas, nous, Français, nous eussions crié sauve qui peut ! et nous nous fussions précipités sur la banque pour avoir de l’or en échange de nos billets. La banque ainsi assaillie eût suspendu ses paiements ; cinquante ou soixante-dix billets sur cent fussent devenus , entre les mains des porteurs , des chiffons, et, ce qui eut été bien autrement grave , les banques , qui s’appuient les unes sur les autres , qui possèdent des billets en grand nombre les unes des autres, eussent fait faillite à la file, ainsi qu’il est advenu , au mois d’avril dernier, dans le distiict fédéral. Chaque faillite de banque eût été suivie de faillites particulières à l’infini ; celles-ci eussent entraîné de nouvelles banques dans l'abîme; le pays eût été ruiné. Les Américains , dans cette passe difficile , avec la banqueroute suspendue par un fil au-dessus de leur tête, n’ont pas bronché. On eût dit de vieux soldats restant immobiles sous le feu d une batterie , ou se serrant en bataillon carré et croisant la baïonnette contre une nuée d’Arabes au pied des Pyramides. Aucune des banques de l’État de New-York ne suspendit ses paiements ; à peine six à sept petites banques succombèrent çà et là dans toute TUnion.

AMÉLIORATION SOCIALE

Ne nous faisons pas illusion ; il faudra beaucoup de temps avant que nous jouissions en France d’un système de crédit aussi étendu que celui qui existe aux États-Unis on en Angleterre. Nous sommes, à cet égard , dans la barbarie. Nous ne pouvons passer de là à un régime perfectionné que par une révolution dans l’ensemble de nos idées et de nos habitudes industrielles, et jusques à un certain point, dans nos mœurs nationales.

Je ne prétends aucunement tracer d’avance le système de crédit qui devra être organisé chez nous. Je crois cependant pouvoir affirmer que ce qui conviendrait à la France est autre que ce qui existe ici. En nous assimilant les innovations des Anglais et de leurs continuateurs d’Amérique, nous devons les modifier conformément à notre génie national, sous peine de les voir dépérir sur notre sol. De même que l’Orient est le berceau des religions, l’Angleterre est , dans les temps modernes , le creuset d’où est sorti le premier jet des institutions politiques et commerciales qui semblent devoir régir le monde ; mais de meme que , pour s’établir a 1 Occident, les conceptions religieuses de l’Orient ont dû subir une transformation radicale, de même les créations politiques et commerciales de nos voisins auront à se métamorphoser avant d’etre admises chez autrui. Venues au jour au milieu de circonstances particulières , parmi un peuple d’un caractère original , écloses à l’ombre malsaine de la conquête et des

LETTM miïL

guerres civiles, on serait malavisé de vouloir les transporter telles quelles parmi d'autres nations et sur un autre sol* Elles se modifient déjà en Amérique , quoiqu’elles y soient au. milieu de rejetons de la race anglaise. Chez les peuples du Midi et chez nous* lorsqu’elles seront arrivées à leurs formes définitives, il est probableqir elles ne ressembleront pas plus à leurs premiers modèles britanniques, qu’un bénédictin ou une sœur de la charité ne ressemble à un faquir indien ou à un derviche* Il y aurait donc beaucoup de présomption k vouloir dès à présent fixer, par exemple, avec quelque précision, ce que seront chez nous les institutions de crédit* Je crois néanmoins raisonnable de dire que , pour être en harmonie avec notre caractère et nos aptitudes , elles devront en France, dans leur organisation, s’appuyer sur le gouvernement , combiner leur action avec la sienne , être en un mot des institutions publiques; et, dans leur objet, faire une large part à ^agriculture. *

Le crédit de FÉtat, qui, en France, doit être le boulevard du crédit privé, se ressent et se ressentira encore des banqueroutes du passé : nous ne sommes séparés de la banqueroute des deux tiers que par un intervalle de quarante ans; notre 5 pour ioo est comprimé par la menace du remboursement; la question delà m or t issém eh t est indécise* Que Fon prenne d’abord un parti à F égard du cinq et de l’amortissement , et qu’on se souvienne , avant

2 36 AMÉLIORATION SOCIALE

d’adopter une solution , que la France a besoin de faire oublier les manques de foi de l’antique monarchie et de la république.

Non seulement il serait essentiel de raffermir le crédit de l’État, mais il faudrait aussi en élargir la base. On y parviendrait en le liant autant que possible aux intérêts de toutes les familles. A l’État appartient chez nous d’être le dépositaire de toutes les épargnes. Il peut, avec profit pour tous , se faire d’office assureur contre l’incendie et même contre l’inondation et contre la grêle, ainsi que le pratiquent certains petits gouvernements d’Allemagne. Rien n’empêcherait qu’il se chargeât aussi des opérations variées qu’entreprennent les compagnies d’assurances sur la vie ; par là il deviendrait l’agent de la prévoyance universelle , et préluderait au moment où tout travailleur pauvre aura, comme un soldat, une retraite à la fin de sa carrière. II doit devenir le garant des deniers de la veuve et de l’orphelin (i). Ces combinaisons contre lesquelles il est difficile de concevoir d’objection bien sérieuse, au point de vue administratif, auraient un mérite de circonstance au temps où nous vivons. L’on cherche avec anxiété des éléments nouveaux d’ordre sans lesquels on craint que rien ne puisse prévenir la désorganisation sociale. Je ne crois pas que l’on puisse en ti ouver de plus efficaces que ceux qui enchevê-

0) Voir U noie 4^ à la fin du volume-

LETTRE XXYIIT. 23y

treraient ainsi inextricablement les intérêts individuels à ceux de la société : ordre et solidarité sont synonymes.

C’est sur le crédit de l’État ainsi constitué qu’il y aurait lieu à appuyer les banques. En France, nous n aurons foi dans les banques, et les banques n’auront foi en elles-mêmes ( t ), qu’autant qu’elles seront épaulées par le Trésor , et que ce seront des établissements gouvernementaux. Beaucoup de bons esprits considèrent comme indispensable que le système des institutions de crédit se confonde à plusieurs égards avec le système financier de l’État. Cette idée n’a rien d’aventureux ; ce n’est point de l’inconnu. Ici, dans les États de l’Ouest et du Sud, qui sont, comme la France, principalement agricoles , les banques les plus importantes sont sous la dépendance de l’État, prennent part à la perception de 1 impôt, et opèrent les mouvements de fonds pour le compte du Trésor. C’est ce qui a lieu à divers degrés dans les deux Carolines, dans la Géorgie et 1 Àlabama ; c’est ce que l’on organise plus nettement encore dans l’Illinois et l’Indiana.

La plus grande métamorphose à faire subir aux institutions de crédit, en les introduisant chez nous, consisterait à les faire tourner au profit de l’agriculture, Nous sommes un peuple plus agricole que manufacturier ; les trois quarts ou les quatre ciu-

(r) Toîr la noie 44 à la fin dy volume.

AMÉLIORATION SOCIALE

quièmes de notre population vivent de l’agriculture. Les Anglais sont avant tout manufacturiers et commerçants ; leurs banques sont accessibles à leurs commerçants d abord , à leurs manufacturiers ensuite , et peu ou point à leurs agriculteurs. L’attitude féodale , qu’a retenue parmi eux la propriété territoriale, contribue à ce résultat. Ici, les banques ont été établies sur le modèle anglais. Elles se sont développées démesurément dans les Etats du Nord et du Nord-Est (i), qui sont habités par une population douée du génie du commerce et des manufactures. Celles que l’on a tenté d’instituer dans les régions agricoles du Sud et de l’Ouest, sont successivement tombées à diverses époques , dont la plus désastreuse fut celle de 1819, En 1828 , les banques locales étaient toutes mortes dans le Kentucky (2) et le Missouri ; chacun des États de Tennessee , d’india na , dTllinois, de Mississipi et d’Alabama, n’en comptait qu’une ou n’en avait pas encore. Aujourd’hui elles se constituent dans le Sud et dans l’Ouest avec un caractère gouvernemental , soit que TÉtat en soit le principal actionnaire, soit qu’il se porte garant de Femprunt au moyen duquel elles se sont procuré leur capital. Plusieurs d’entre elles ont une tendance marquée à intervenir dans l’agriculture j la Louisiane est de tous les États celui où Fan

(1) Voir la note 45 à la fin du volume.

(2) Eu 18*91 cet Etat en avait trente-cinq en activité.

LETTRE XXVIII. a3(j

a adopté les combinaisons les plus sérieuses et les plus larges à cet égard (r).

Il est lort difficile d’appliquer des institutions originairement façonnées pour la propriété la plus mobde de toutes, la propriété commerciale, à une autre propriété qui a reçu de la nature un caractère d’immobilité reconnu plus ou moins formellement par les lois de tous les pays. Il n’est pas possible de traiter le sol comme une marchandise qui s emmagasine ? ou comme ties actions au porteur* On ne peut cependant pas différer plus long-temps d adopter quelque mesure propre à faire jouir l’agriculture des avantages du crédit. Commençons d’abord sui une petite échelle, si nous craignons des mécomptes ; l’expérience nous indiquera comment étendre le réseau. S’il existait des banques agricoles indissolublement liées au Trésor; si c’étaient des établissements publics, à peu près comme la Caisse d’amortissement et la Caisse des dépôts et consignations , personne ne trouverait mauvais que les intérêts qui leur seraient dus fussent assimilés aux contributions directes , perçus de la même manière par douzièmes, et recouvrés par les mêmes procédés, en cas de défaut de paiement. Je cite cette disposition comme exemple, plutôt que je ne la recommande comme procédé à employer définitivement.

(*) "Voir la note 46 à la fin du volume.

$4o AMÉLIORATION SOCIALE.

On conçoit cependant qu'elle permettrait aux banques de faire en toute sûreté des avances à l'agriculture , et par conséquent de lui offrir des termes avantageux. Le gouvernement, en prêtant ainsi , au taux de 4 et même de 5 p. 100, à nos agriculteurs, qui paient quelquefois le double et même le triple, ce qu'il recevrait à titre de dépôts , d’épargnes ou de primes d'assurances , changerait la face de nos campagnes, et réaliserait lui-même un bénéfice, sans compter l'accroissement des revenus publics qui suivent la progression de la prospérité publique. Dans ce système , les banques seraient accessibles au petit cultivateur, comme au grand, et? par là, elles seraient de fait plus démocratiques qu'aux États-Unis, où, comme je l'ai dit, la porte des banques est fermée au petit cultivateur, souvent même au grand propriétaire foncier. Ainsi notre centralisation, si nous le voulions bien , nous permettrait , aussitôt que l’éducation publique en matière de crédit serait plus avancée, de dépasser les États-Unis, même dans la direction où ils semblent être allés le plus loin ; ainsi , le principe d'autorité a puissance d'enfanter des institutions plus populaires quelquefois que les produits immédiats du régime démocratique.

Dès à présent, d'ailleurs, sans attendre qu'il soit possible de multiplier en France les institutions de crédit , ou faciliterait notablement les transactions

LETTRE XXVUI.

financières de nos agriculteurs et par conséquent le progrès de notre agriculture, par une révision de notre législation hypothécaire (i).

Enfin , il serait indispensable de rechercher les dispositions les plus efficaces pour déterminer le public entier à accepter le papier des banques- Il existe à cet égard quelques projets qui paraissent devoir être couronnés de succès (a).

À ne considérer que l’économie qui résulterait en France de l’amélioration du crédit, il est facile de voir quelle dépasse tout ce qu’il serait possible d'attendre d’un remaniement du budget- On dit qu en France l’intérêt de l’argent est de quatre ou même de trois; oui, sans doute, pour le Trésor, lorsqu’il n’a pas besoin d’emprunter, ou pour quelques négociants privilégiés dans les moments prospères. Les propriétaires fonciers paient presque partout 6 p. ioo au moins , en donnant première hypothèque. Les petits propriétaires et les petits industriels paient 8,9 et 12 p. too. À mesure que l’on descend l’échelle sociale, le taux de l’intérêt s’accroît. Pour l’ouvrier des villes, dans ses achats au détail pour les besoins de son ménage, il est de 5o, et même de 100 pour 100 par an. Pour Je paysan, dans ses relations avec le maréchal, le cabaretier, le marchand de village, il est quelquefois de 100 pour 100 par mois.

(1) Voir la note 47 à la fin du volume (a) Voir la note 48 à la ûti du volume*

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