‹ Lettres sur l'Amérique du Nord (volume 2)Chapitre 3 sur 70 · LES BATEAUX A VAPEUR DE LOÜEST · texte numérisé non relu

LES BATEAUX A VAPEUR DE LOÜEST

les travaux publics ( internai imp rû ventent ). Il pensait r comme M. Clay et d’autres hommes d’un sens supérieur, que les progrès des jeunes États de l’Ouest seraient vivement accélérés au profit de VUnion entière, si le gouvernement central se chargeait d’exécuter ou d’améliorer à ses frais , en tout ou en partie, certaines communications ( internai ùnprovement) de premier ordre. L’un des mots d’ordre des adversaires de M. Adams était JVo internai imp rove nient ! et ces mêmes États dont il voulait le bien, se rallièrent à ce cri; tant l’esprit de parti peut rendre aveugles les plus clairvoyants sur leurs intérêts !

Si des accidents aussi graves se succédaient pendant quelque temps en Europe avec la même rapidité, ce serait une clameur universelle. La police et les pouvoirs législatifs interviendraient à qui mieux mieux. Les bateaux à vapeur deviendraient l’effroi du voyageur : le public les excommunierait et les laisserait aller à vide le long des rivières. L’effet serait jusqu’à un certain point le même ici, autour des métropoles de l’Est , parce que le pays commence à y être régulièrement installé, et que la vie des hommes y est comptée pour quelque chose. Dans l’Ouest, le flot d’émîgrants, descendu des Alléghanys, roule dans la plaine en tourbillonnant sur lui-même, chassant devant lui l’Indien, le buffalo et l’ours. A son approche s’abaissent les gigantesques forêts, aussi rapidement que l’herbe sèche des prai-

ries disparaît devant la torche du sauvage- Il est pour la civilisation ce qu’étaient pour la barbarie les armées de Gengis-Kan et d’Attila- C’est une armée d'invasion ? et la loi y est la loi des armées, La masse y est tout, l’individu rien. Malheur à qui fait un faux pas ! il est écrasé et broyé- Malheur à celui qui rencontre un précipice! la foule, impatiente d’avancer, le coudoie, Fy pousse, et déjà il est oublié; il rfa pas même un soupir étouffé pour oraison funèbre. Chacun pour soi! Help yourself^ sir! La vie du vrai Américain est celle d’un soldat; comme le soldat, il est campé et en camp-volant, ici aujourd'hui, à quinze cents milles dans un mois. C’est une vie d’alertes et de sensations violentes. Comme dans un camp, les querelles, dans l’Ouest, se vident sommairement et sur une place par un duel au poignard ou à la carabine, ou par un coup de pistolet à bout portant. C’est une vie d'alternatives brusques de succès et de revers; misérable aujourd'hui, l’on est riche demain, et Ion redevient pauvre après-demain, selon que fe vent des spéculations a soufflé d’un bord ou de Fautre; mais la richesse collective du pays suit une marche toujours ascendante. Comme un soldat, l'Américain de l'Ouest a pour devise zFaincre ou mourir! mais vaincre, pour lui, c'est gagner des dollars, c'est se faire de rien une fortune, c’est acheter des lots (i) de ville à Chicago , à Cleveland ou à

(r) Emplacements de maisons.

'2 4 LES BiVTE A.TJX A VAPEUR DE l’oUEST.

Saint-Louis, et Ses revendre un an après à mille pour cent de bénéfice; c’est amener du coton à la Nouvelle-Orléans, quand il vaut vingt cents livre. Tant pis pour les vaincus; tant pis pour ceux qui périssent sur les bateaux à vapeur! L’essentiel n’est point de sauver quelques individus, même quelques centaines; l’essentiel, en fait de steamboats, c’est qu’il y en ait beaucoup; solides on non, bien ou mal commandés, peu importe, s’ils vont vite et à bon marché. Cette circulation des steamboats est aussi nécessaire à l’Ouest que l’est ta circulation du sang à l’organisme humain. On se garde bien de la gêner par des réglements ou des restrictions quelconques. Le temps n’est pas encore venu; l’on verra plus tard.

Il y a dans le cœur humain un certain nombre de sentiments qui doivent, de nécessité, se faire jour au dehors. Comprimez-les sur un point, ils font explosion sur un autre. Le sentiment du respect pour les dépositaires du pouvoir , qui , jusqu’à nos temps de révolution , a si fortement cimenté nos sociétés européennes, s’est graduellement affaibli de l’autre côté de l’Atlantique. Dans l’Ouest surtout, il est parfaitement nul Là, les autorités, proprement ou improprement dites, ont des attributions aussi modestes que leurs appointements sont maigres. Ce sont des gouverneurs- qui ne gouvernent rien , et des juges qui sont fort exposés à être mis en j ugement. Le magistrat suprême est pompeu-

LETTRE XXL

sement qualifié , clans les Chartes de ces jeunes États, de commandant des forces de terre et de mer; dérision pure! car il est stipulé que c’est sauf le cas de guerre, et, même en temps de paix, c’est à peine s’il a le droit défaire un caporal. Mais le sentiment de la discipline et de l’obéissance n’y perd rien ; il se reporte instinctivement sur les hommes qui sont en effet les généraux de l’expédition, la providence des volontaires* Si Ton s’inquiète peu du gouverneur de l’État, on est docile et soumis vis-à-vis de l’aubergiste, du cocher de la diligence {driver) , ou du capitaine du steathboat. Avec eux on ne fait pas de se If -go vernmenL On se lève, on déjeune, on dîne, on soupe quand il plaît au landlord , ou à son chef d’état-major , lebuvetier (bardeeper), de faire sonner la cloche ou résonner le tamtarn ; c’est comme à l’armée* On mange ce qu’on trouve devant soi, sans jamais se permettre d’observation. On s’arrête au gré du driver ou du cap tain, sans témoigner d’impatience. On se laisse verser et briser les cotes par l’un, brûler ou noyer par l’autre , sans plainte ni récrimination ; c’est encore mieux qu5à l’armée* On a remarqué que la vie des fondateurs d’empires, depuis les compagnons de Romulus jusqu’aux flibustiers, se composait d'un mélange d’indépendance absolue et d'obéissance passive La société qui se crée dans l’Oit est n’aura pas échappé à cette commune loi*

Cette portion des États-Unis, qui n’était qu’une

2 6 LES BATEAUX A VAPEUR UE l’oUEST.

solitude quand fut déclarée l’Indépendance, et à laquelle personne ne songeait quand on établissait la capitale à Washington, va se trouver, au prochain recensement , la plus puissante des trois sections territoriales de l’Union. Dans peu, à elle seule, elle dépassera les deux autres ; elle aura la majorité au Congrès; elle gouvernera le Nouveau-Monde. Déjà l’ancienne division, en Nord et Sud, semble près de n’ètre plus que secondaire. On dirait que la division principale doit être bientôt celle d Est et Ouest. Le president actuel est un homme de l’Ouest (Tennessee). Il y a peu de jours, le parti démocratique s’est réuni en convention à Baltimore pour s’entendre sur le choix des candidats à la prochaine élection présidentielle. M. Van Buren,qin est de l’Est (New-York), a été choisi pour la présidence. Mais quoiqu’il ait eu l’unanimité des votes dans la convention, il semble devoir rencontrer un concurrent assez redoutable, au sein de son propre parti, dans la personne d’un homme de l'Ouest, M. White, du Tennessee (i). Quant à la vice-présidence, il y a eu , dans la convention même, un débat animé. Les uns présentaient un homme du Sud , M. Rives, de la Virginie ; les autres un homme de l’Ouest , M. Johnson , du Kentucky. M. Rives passe pour avoir une capacité d’un autre ordre que celle de son antagoniste ; ses services diplomatiques sont prisés

(j) Voir la noie f> k îa fin du vo lirnie.

1ETTKE XXI.

haut par les Américains. M. Johnson est un homme honnête et loyal, à coup sûr, mais il y a doute sur ses talents, ou plutôt il n’y a pas doute. Le seul titre que ses amis puissent invoquer, c’est qu’il est plus ou moins véhémentement soupçonné d’avoir porté le coup mortel au fameux chef indien Técumseh , à la bataille de la Tamise. Mais M. Johnson est de , l’Ouest; et, au risque de mécontenter la Virginie, dont l’influence sur le Sud est connue , on l’a préféré à son concurrent. M. Van Buren s’est prêté à la combinaison , l’a dirigée peut-être, parce qu’il aime mieux risquer le Sud que l’Ouest.

Voilà donc où en est déjà l’Ouest. Quand on pense que l’instrument visible de ce progrès n’est autre que le bateau à vapeur, on conçoit qu’il y ait des hommes pour qui toute la politique soit comprise dans les améliorations matérielles et dans les intérêts qu’elles enfantent.

Les voies de communication-

Buffalo (NeW'Tork), 9 juillet *835.

Le territoire des Etats-Unis se compose: r° des deux grands bassins intérieurs du Mississipi et du Saint-Laurent ? qui courent , l’un du nord au midi vers le golfe du Mexique, rautredii midi au nord vers la baie à laquelle il donne son nom ; 20 à l’extérieur, du côté de l’Est , d’un système de moindres bassins qui se déchargent dans l’Atlantique, et dont les principaux sont ceux du Connecticut, de l'Hudson , de la Delaware, de la Susquehannalï , du Potomac, du James-River, du Roanoke, de la Sautée, de la Savannah, de l’Alatamaha. Les monts Àlléglianys, que l’on appelle Tépine dorsale {backbons) des États-Unis, à cause de leur forme régu-

EETTXE XXII,

lièrement allongée dans le sens du continent , constit Lient une séparation naturelle entre les deux grands bassins intérieurs et le système des petits bassins de la côte orientale.

A l’Ouest, les vallées du Saint-Laurent et du Mississipi sont bordées par la Cordillère mexicaine, qui prend le nom de Montagnes Rocheuses (Rockj Mountains ). Au pied de cette chaîne s’étendent de vastes solitude* dépourvues de végétation , et que l’on représente comme devant rester toujours inhabitables pour l’homme, à l’exception de quelques oasis,

Ln ce moment, la population anglo-américaine est presque toute à gauche du Mississipi, Il n’y a sur la rive droite qu’un État, l’un des moins importants ds la Confédération , le Missouri, et un Territoire, celui d’Arkansas, qui doit, avant peu, être admis au nombre des membres de l’Union (i).

La chaîne des Alléghanys est peu élevée ; elle atteint à peine la hauteur des Vosges, tandis que les Rocky Mountains dépassent les Pyrénées, et même les Alpes.

Le système des Alléghanys, quoiqu’il n’atteigne quune faible hauteur, repose sur une base fort large, environ 5o lieues à vol d’oiseau. Considéré dans son ensemble, il se compose d’une série de sillons séparés par autant de crêtes, et s’étendant

l1) ^1 oir nuis 6 u ifl üjx dij volume*;

3g les voies de communication.

uniformément presque d’un bout de la chaîne à l’autre j depuis les côtes de la Nouvelle-Angle terre, où les montagnes sont baignées par la nier, jusqu au golfe du Mexique , à l’approche duquel elles s’abaissent graduellement* Ces alternatives de sib Ions et de crêtes forment sur la surface terrestre des rides disposées parallèlement les unes aux autres 5 et que Von peut suivre sur le terrain, sauf quelques interruptions, sur une longueur de quatre a cinq cents lieues* Les formations géologiques sont disposées assez exactement suivant ces rides, pour de longs intervalles ; toutefois cette règle n est pas absolue, car Ton voit assez souvent la même couchepasser d’une ride à l’autre, en coupant la première sous un angle toujours très aigu.

Malgré leur caractère général de régularité , les sillons compris entre ces rides ne sont pas des bassins hydrographiques, des vallées, quoiqu’on leur en donne quelquefois le nom* Les fleuves , au lieu d’avoir leur lit creusé entre deux crêtes successives et daller ainsi jusqu’à la mer, affectent plutôt de passer d’un sillon à un autre , en profitant des endroits faibles des crêtes et en s’y faisant jour. Ces trouées sont d’un précieux avantage pour les communications, Elles permettent aux routes, aux canaux et aux chemins de fer détourner , en suivant les bords des fleuves, des hauteurs qu’il leur eût été presque impossible de franchir* De tous les passages de ce genre , le plus intéressant est celui que

le Potomae s’est ouvert à Harper’ s Ferry , à travers la crête appelée Montagne Bleue { B lue Ridgs) , et que Jefferson, dans son enthousiasme virginien, disait mériter le voyage à travers l’Atlantique.

Le territoire américain peut donc être partagé , sous le rapport hydrographique, en deux régions distinctes, l’une à l’Est, l’autre à l’Ouest des Alléghanys ; ou en trois, savoir : io la vallée de Mississipi ; a0 la vallée du Saint-Laurent avec les grands lacs ; 3° le littoral de l’Atlantique.

Cet immense pays peut aussi être divisé en Nord et Sud. lia deux capitales commerciales, New-York et la Nouvelle-Orléans, qui sont comme les deux poumons de ce grand corps , comme les deux pôles galvaniques du système. Entre ces deux divisions, Nord et Sud , il existe des dissemblances radicales sous le rapport politique et sous le rapport industriel (1). La constitution sociale du Sud se fonde sur l’esclavage ; celle du Nord sur le suffrage universel. Le Sud est une immense ferme à coton avec quelques accessoires, tels que le tabac, le sucre, le riz. Le Nord sert au Sud de courtier pour vendre ses produits et pour lui procurer ceux d’Europe ; de matelot pour lui conduire son coton audelà des mers ; de fabricant pour tous les ustensiles de ménage et d’agriculture , pour les cotlongins (a),

(i) Voir lettre XIV, tome i.

(a) (Test le nom de la machine qui sert h séparer le coton des graines dont il est mêlé et qui autrefois étaient péniblement retirées à main <lTljiomme«

3a LES VOIES DE COMMUNICATION.

et pour les machines à vapeur de ses sucreries, pour les meubles et les étoffes, et pour tous les objets de consommation courante. 11 l’alimente de ble et de salaisons.

Il suit de là qu’aux États-Unis les grands travaux publics doivent avoir pour objet :

i" De relier le littoral de l’Atlantique avec les pays situés à l’Ouest des Alléghanys, c’est-à-dire de rattacher les fleuves tels que l’Hudson, la Susquéhannah, lePotomac, le James-flivcr, ou les baies, telles que celle de la Delaware ou de la Chésapeake, soit avec le Mississipi ou son affluent l’Ohm, soit avec le Saint-Laurent ou les grands lacs Érié et Ontario, dont le Saint-Laurent porte les eaux à la mer ;

a" D’établir des communications entre la vallée du Mississipi et celle du Saint-Laurent , cesl-à-dire entre l’un des grands affluents du Mississipi, tels que l’Ohio, nilinois, ou la Wabash, avec le lac Érié ou le lac Michigan, qui, de tous les grands lacs dépendant du Saint-Laurent, sont ceux qui s’avancent le plus vers le sud;

3° De faire communiquer entre eux le pôle nord et le pôle sud de l’Union , New-Aork et la Nouvelle- Orléans.

Indépendamment de ces trois nouveaux systèmes de travaux qui, en effet, sont en construction et même en partie exécutés, il existe des groupes secondaires de lignes de transport ayant pour objet,

li-tthk \.\ii.

soit de faciliter l’accès des centres de consommation, soit d’ouvrir des débouchés à certains centres de production; de là résultent deux autres catégories: la première embrasse les divers ouvrages, canaux ou chemins de fer, qui partent des grandes villes comme centres, et rayonnent en tous sens autour d’elles; la seconde comprend les travaux exécutés pour desservir certains cantons houiliers.

§ Ier.

Lignes allant de F est à V ouest des Âllèghanys .

Les travaux dont on s’est à peu près exclusivement préoccupé dans les métropoles des États-Unis, qui ont absorbé et absorbent encore la majeure part de l’attention des hommes d’État, des économistes et des hommes d’affaires, sont ceux qui ont pour objet de nouer des communications entre l’Est et l’Ouest.

Il y a sur le littoral de l’Atlantique quatre métropoles qui se sont long-temps disputé la suprématie : ce sont Bostou, New-York, Philadelphie et Baltimore. Toutes les quatre ambitionnaient le privilège du commerce avec les jeunes États qui s’élèvent sur les fertiles domaines de l’Ouest. Elles ont lutté avec des succès divers, et toujours avec une rare intelligence.

Mais elles n’étaient pas également partagées en avantages naturels. Boston est trop au nord; il n’a II*— 3 e ftUYTION*

34 LES VOIES DE COX1JVUW1CATIOST.

pas de fleuve qui lui permette d’étendre les bras au loin vers l’Ouest ; il est cerné de tous côtés par un sol montagneux, à travers lequel toute communication rapide est difacile, tout travail dispendieux. Philadelphie et Baltimore sont bloqués par la glace à peu près tous les hivers; et cet inconvénient sufât pour compenser, au détriment de Baltimore i^ij, sa plus grande proximité de l’Ohio, sa latitude plus centrale, la beauté de sa baie, longue de près de cent lieues, et bordée d’affluents innombrables, la Susquéhannah, le Potomac, lePatuxent, le Rappahanock, etc. Philadelphie est une ville mal posée; Penn fut séduit par la beauté du Schuylkill et de la Dekware. Il lui sembla qu’une ville bâtie dans la plaine d’une lieue de large, qui s étend entre leurs eaux , y développerait admirablement la régularité de ses rues; quelle serait pourvue de magasins aux abords faciles , où des milliers de bâtiments pourraient à la fois charger et décharger. Il oublia d’assurer à sa ville un vaste bassin hydrographique , capable de consommer les produits quelle eût tirés du dehors, et de lui expédier en retour les fruits de Sà culture. Il ne fit pas reconnaître la Delaware, qu’il prit pour un grand fleuve, et qui ne l’est malheureusement pas. S’il eut fondé la ville de T amour Jrtitsrn&l aux bords de la Susquehannah, elle eu tpu long-temps soutenir la lutte contre New-York.

f t) Au moyen des bateaux à vapeur brise-glaces , cet inconvénient sera désormais singulièrement atténué, au moins dans les hivers ordinaires.

New-York, voilà la reine du littoral! Cette ville occupe une île allongée entourée par deux fleuves (la rivière du Nord et la rivière (i) de l’Est), où des navires de tout tonnage et en nombre infini peuvent venir à quai. Son port est à l’abri des gelées, excepté dans les hivers exceptionnels. est accessible, par tous les vents, aux petits navires; sauf par les vents de nord-ouest, il est toujours ouvert aux bâtiments les plus forts. New-York a surtout l’inappréciable bonheur d’être assise sur un fleuve pour qui un cataclysme merveilleux et unique a creusé, au travers des montagnes primitives, un lit uniformément profond, sans écueils , sans rapides, à très peu près sans pente, qui coupe en ligne droite la masse la plus solide des Alléghanys. La marée, faible comme elle l’est sur ces cotes (a), remonte l’Hudson jusqu’à Troy , à 63 lieues de l’embouchure. Telle est la beauté du lit de ce fleuve , que Ion arme des baleiniers (3) à Pougkeepsie et à Hudson , qui sont, l’un à 3o, l’autre à 45 lieues au-dessus de New-York,

(t} La rivière de l’Est est plutôt un bras de mer entre ta terre ferme et la Longue-Ile,

(2) A New- York, et en général sur tonte la côte de l’Atlantique jusqu'en

Flonde , la marée n’est que de i met. Sa à * met. Elle est pins considérable au nord; a Boston, elle est de 3 mèt 5o; sur les côtes de la Nouvelle- Ecosse et du New -Brunswick, dans la baie de Fmidjr, elle eSt de ro i5 et meme so metr. A Brest, elle est de 7 mèt, ; à Saint-Malo, de i3 mèt * à Granville, de 14. met, 7

(3) O11 sait que de tous temps les Anglo- Américain s se sont adonnés à la

ï*èche de h Pleine. Le tonnage de leurs bâtiments baleiniers s'élève a 1 3 0,000 tonneaux»

et que, sauf quelques courtes époques détiage, des goélettes tirant 3* mètres d’eau , peuvent , par toute heure de la marée, remontera Albany et à froy (55 et 57 lieues).

New-York est douée en outre d’avantages spéciaux sous le rapport de la population qui 1 habite. Colonie hollandaise dans l’origine, puis conquise par les Anglais, et voisine de la Nouvelle-Angleterre, elle offre un mélange des solides qualités du type saxon, du calme hollandais, et de la sagacité entreprenante des Puritains. Cette race croisée s’entend admirablement à utiliser tout ce que la nature a fait pour sa ville.

A peine la guerre de l’Indépendance était-elle finie, que déjà les grands citoyens qui en avaient assuré le succès par leur patriotisme, et leur courage , préoccupés des richesses enfouies dans cet Ouest, alors inhabité, projetaient les moyens de s’en rapprocher par des canaux. S il est vrai que la Prusse, du temps de Voltaire, ressemblât à deux jarretières posées sur le sol de 1 Allemagne, du temps de Washington et. de Franklin, il ny a pas plus de cinquante ans , les États-Unis pouvaient être comparés à un étroit ruban jeté sur le littoral sablonneux de l’Atlantique. Washington projetait alors le canal, qui depuis a été commencé, d’après les plans de l'un de nos compatriotes, le général Bernard, et qui va chercher l’Ouest en remontant le Potomac ; mais faute de capitaux et d'ho mines de l’art , ce qui de

LETTRE XXÏL J 7

nos jours est devenu un bel et long canal, fut alors borné à quelques écluses autour des petites et des grandes chutes du fleuve (little jalls et great falls ), À la même époque, les Pensylvaniens faisaient de vains efforts et dépensaient inutilement des sommes assez considérables pour canaliser le Schuylkill et 3e rattacher à la Susquéhannah. Dans l’État de New-York, on préludait, par de petites coupures, quelques barrages et quelques écluses, à de plus vastes conceptions (i). Les travaux entrepris alors et pendant les quinze premières années du dix-neuvième siècle , ne purent être menés à fin, ou furent sans résultats. Un seul ouvrage de quelque étendue fut, à cette époque, convenablement achevé; c’est le canal de Middlesex qui part de Boston pour rejoindre, après nn parcours de douze lieues, le fleuve Merrimack au-dessus de Lowell (2).

La guerre de 1812 trouva les États-Unis sans canaux, et à peu près sans bonnes routes. Ils ne connaissaient, en fait de communications, que 3a mer, leurs baies et 1rs fleuves qui s’yjeltenL Une fois bloquéspar les flottes anglaises, ils ne purent plus communiquer, non seulement avec l’Europe et Tin de,

(1) En 1792, l'Etat de New -"Tort autorisa deux compagnies qui se proposaient t l’une de lier l’Hudson par le Muhawk au lac Sénéca et au tac Ontario, l’autre d\>pérer une joucUon semblable entre i' Hudson et le lac Champin (tune Western, et l'aulre Nqrlkem Infand Lock Navigation Company) Ces compagnies firent des travaux de peu d'importance,

(a) H PSjl ^l| a M* Baldwin , père de M* L, Baldwin, aujourd’hui l’un des plus habiles ingénieurs des Etats-Unis, qui a construit le bassin fermé de Charlestown près de Boston , et celui de Norfolk,

mais même entre eux, du Nord au Sud, d’Etat à Etat, de ville à ville, de New- York à Philadelphie, par exemple. Leur commerce fut anéanti , et la source de leurs capitaux tarie. La banqueroute les frappa comme l’ange exterminateur , sans épargner une famille.

PREMIÈRE LIGNE

Canal Eriê .

La leçon fut dure, mais elle ne fut pas perdue. Les Américains, il faut leur rendre cette justice, savent profiter des enseignements que la Providence leur donne, surtout lorsqu’ils les ont payés cher- Le projet d’un canal entre New-York et le lacÉrié, qui avait été déjà discuté avant la guerre, fut vivement repris après la paix. Un homme d’Etat, dont f Amérique du Nord devra éternellement bénir la mémoire, de Witt Clinton, sut faire partager à ses compatriotes sa noble confiance dans l’avenir de son pays, et, le 4 juillet 1817, le premier coup de pioche fut donné. Malgré les sinistres prédictions d’hommes renommés pour leur sagesse et leurs services, malgré les avis du patriarche vénéré de la démocratie, de Jefferson lui-même, au dire de qui il fallait attendre un siècle pour oser tenter un pareil travail; malgré les remontrances de l’illustre Madison , qui écrivit qu’il y aurait folie à l’État de New- York d’entreprendre, avec ses seules ressources, un ouvrage

pour lequel tous Les trésors de FUnion ne suffiraient point j cet Etat , qui alors ne comptait pas une population de treize cent mille âmes, commença un canal long de cent quarante-six lieues et demie (4,ooo m.); huit ans après, en 1 82 5, il Favait achevé avec une dépense de 45?ooo,ooo fr. ou 3o 7,000 fr* par lieue. Depuis lors, il n’a pas cessé d’y ajouter des ramifications dont le réseau est presque terminé aujourd’hui. Cet Etat possédera, dans le courant de ï 836 , deux cent quarante-sept lieues de canaux et dix-huit lieues de rigoles ou étangs navigables, le tout exécuté aux frais de FÉtat, au prix de 65,ooo,ooo fr. , soit 263,000 fr. par lieue de canal.

Les résultats de ce travail ont dépassé toutes les espérances, La canalisation de l’État de New- York ouvrit un débouché auxfertiles cantons de Fouest de FÉtat, jusqu’alors sans lien avec la mer et avec le monde. Le littoral des lacs Erié et Ontario se couvrit aussitôt de riches cultures et de belles villes. Jusqu’au fond du lac Michigan, le silence des forêts primitives fut interrompu par la hache des colons venus de New-York et de la Nouvelle-Angleterre. L’Etat d’Ohio, que baigne le lac Erié, et qui n avait de communication avec la mer qu’au loin, du côté du Sud, par le Mississipi, en eut une autre, courte et rapide, par New-York, avec l’Âtlaritique. Le Territoire de Michigan se peupla; Ü a aujourd’hui 100,000 habitants, et va passer au rang d’État, La circulation du seul canal Erié a excédé 400,000

/jO LES VOIES DE COMMUNICATION.

tonnes en i834. ut aura dû approcher de 5oo,ooo en i835. Avec un tarif modéré, les péages des canaux de l’État de New-York produisent près de 8 millions. La population de la ville de New York s’est accrue de 8o,ooo âmes en dix ans, de 1820 à i83o (1). New- York est devenu le troisième, sinon le second port de l’univers, et la cité la plus peuplée du Nouveau-Monde, Quant à l’illustre Clinton, il vécut assez pour voir le triomphe de ses plans, mais non pour recevoir l’éclatante récompense que lui réservait la reconnaissance de ses compatriotes. Il mourut, le 11 février 1828, à l’âge de cinquanteneuf ans. Sans cette mort prématurée, il eût probablement été élu à la présidence.

Le canal Erié ne suffit plus au commerce qui vient $7y précipiter. Vainement les éclusiers, attentifs nuit et jour au cornet des bateliers , font la manœuvre des portes avec une célérité qui accuse la lenteur des noires. Il n’y a plus assez de place dans le canal, dont au reste les dimensions sont étroites (2), L’impatience du commerce, pour qui le temps est de

(i) ^accroissement do New -York est de plus en plus rapide ; de iS3o à iS35, le chiffre de la population est monté de £o3?oqo à 270*000,

(a) Il y a 1 a met. de large à la ligne d’eau et t met. 20 de profondeur d'eau. Les écluses y ont 27 met, 45 de long et 3 met. 66 de large. Le canal du Languedoc a 20 mèt, de large et 2 met. de profondeur, avec des écluses de 35 met, sur it mèt, au milieu, et 5 mèt, 5o aux extrémités. Le canal de Bourgogne a r3 mèt. 5o de large et 1 mèt. 60 de profondeur; ses écluses oui 3o met, sur 5 mèl. 20. Le canal du Berry, l’un de nos canaux à petite section, k 10 mèt* de large sur 1 met, 5o do profondeur, avec des écluses de 3o mèt. 46 sur a mèt 70. La plupart des canaux anglais atteignent h peine les dimensions du canal du Berry.

LETTRE XXD-

l’argent, ne se contente plus d’une rapidité qtaadru pie au moins de celle cjui est usitée sur nos lignes navigables* Les marchandises de toute valeur et de tout poids, ainsi que les voyageurs, affluent à tel point, que, pour le transport des voyageurs seuls, en concurrence avec \z§ packet-boats, des chemins de fer s’établissent sur les bords du canal. Il y en a un d’Àlbany à Schénectady, qui a six lieues et demie de long, et a coûté, quoique d’une exécution inférieure, la somme de 4 millions, Un second, qui sera achevé en 1 336, continue dé Schénectady à Utica; il aura trente-etume lieues et demie (i). Un troisième se construit de Rochester à Buffalo, par Batavia et Àttica; il aura une trentaine de lieues, (lest probable qu’avant peu, d’un bout à l’autre du canal, la ligne sera complète,

J1 se prépare une entreprise plus vaste : une compagnie, autorisée depuis trois ans, va entamer, au printemps prochain, l’exécution d'un chemin de fer de New-York au lac Erié, en traversant les comtés méridionaux de l’Etat de New-York, A cause des circuits nombreux auxquels la compagnie s’est astreinte, afin d’éviter des terrassements coûteux, cet ouvrage aura 190 lieues environ (2).

(1} La législature de l’État de New- York l’a autorisé soüs la condition expresse qu’il ne fera d'autre transport cuil' celui des voyageurs et de leur bagage personnel. Malgré cette clause rcslriclive* quand la souscription fut ouverte pour texéculer, on trouva sept capitaux pour un : Je capital requis était de 2*000,000 dollars - les souscriptions s’élevèrent à 14, 000*000.

(3) Voir la note 7 à La fin du volume.

Pendant ce temps, le Comité des canaux de l’État ne s’endort pas. Il vient de décider, à la date du. 3 juillet, que toutes les écluses du canal seraient doublées, afin que les bateaux attendissent le moins de temps possible; et que les dimensions en largeur et profondeur du canal seraient agrandies de 5o p. IP»; au moins, ce qui lui donnera une section plus considérable dans le rapport de i à a ipi ; on pourrait dès lors y employer de plus grands bateaux, les mouvoir avec plus de vitesse, et, peut-etre les remorquer à la vapeur. On estime que la dépense sera de cinquante-cinq à soixante-cinq millions de francs.

Enfin, pour maîtriser de plus en plus le commerce de l’Ouest, et pour mieux percer son propre territoire, l’État de New-York va entreprendre un nouvel embranche ment au canal Erié ( si l’on peut qualifier d’embranchement un ouvrage dont le développement total sera de ^9 lieues), qui le mettra en communication avec l’Ohio. II partira de l’importante ville de ïtochester, la cité des meuniers, suivra la vallée delà rivière Génesée, s’élevant ainsi de 298 mètres et redescendra de 9J1 mètres pour atteindre à Oléan la rivière Alléghany, cent treize lieues au-dessus de son confluent avec le Monongahéla à Pittsburg. D’Oléan à Rochcster, le canal proprement dit aura quarante-deux lieues. L’ Alléghany n’est naturellement navigable que pendant quelques mois de l’année. La distance totale de New-

York à Pittsburg par cette ligne sera de trois cent dix-huit lieues.

Aussitôt qu'il n'y eut plus de doutes sur le rapide accomplissement du canal Erié, Philadelphie et Baltimore sentirent que New-York allait devenir la capitale de PUnion. L'esprit de rivalité excita chez elles l'esprit d'entreprise. Lime et l'autre voulurent avoir aussi leur route vers l'Ouest; mais l'une et l'autre avaient de grands obstacles naturels à surmonter, Grâce à l'IIudson, qui s'est frayé un passage au cœur de la région des montagnes, la plus grande difficulté d’une communication entre l'Ouest et le littoral de l'Atlantique, celle de franchir les crêtes des Alléghanys, se trouvait vaincue pour New- York. Entre Àlbany, où commence le canal Erié, et Buffalo, où il débouche dans le lac, U n'y a plus de hautes montagnes. Le service que l'IIudson a ainsi rendu à New -York, Baltimore ne peut l’attendre du Pat a ps co, ni Philadelphie de ]a Delà ware, ÏNi Tune ni l’autre de ces villes ne saurait d’ailleurs aborder l'Ouest par le1 bassin des grands lacs autrement qu'à l'aide d’un long circuit; elles en sont; trop loin. Il leur faut ainsi faire grimper leurs travaux au niveau des cimes plus élevées, et les faire descendre ensuite plus bas, afin de les nouer à l'Ohio,

44 LES voies de communication.

Page 1