J,’ ARISTOCRATIE
successivement dans les mêmes contrées, soit simultanément chez des peuples divers* Deux choses pourtant me paraissent certaines : Tune, que de grands phénomènes sociaux sont à la veille de se produire, soit en Amérique, soit en Europe; l’autre, que le sentiment de la famille ne peut être définitivement et absolument rayé de la politique.
Pour nous Européens, l'abolit ion immédiate et complète de l’aristocratie héréditaire me paraît sujette aux plus grandes difficultés. Les peuples de l’Europe occidentale tiennent leurs lois et leurs traditions des Germains et des Romains, c’est-à-dire de deux souches remplies du sentiment de la famille; il ny a pas un pouce de leur sol , une pierre de leurs monuments, un vers de leurs chants nationaux, qui ne réveille en eux ce sentiment en les rappelant à cette double origine ; il semble donc véritablement impossible qu'ils entrent de plain-pied dans un régime ou la politique se refuserait à lui reconnaître une valeur et une place*
On peut cependant considérer dès aujourd’hui le principe d’hérédité indéfinie comme ébranlé à jamais. L'idée de perpétuiré dans les peines comme dans les récompenses déplaît à notre siècle, et ne conviendra pas davantage aux siècles à venir* Nous vivons beaucoup plus que nos pères dans le même espace de temps; le même nombre d'armées représente donc une durée beaucoup plus grande qu autrefois. Dès qu'il n’y a plus de parias pour l’éternité.
lettre XXXIII.
il ne peut plus y avoir de privilèges éternels. Si l’investiture aristocratique expirait à la fin d’im petit nombre de générations , l’aristocratie ne cesserait pas d’être la plus enviée des faveurs çt la-plus stable des institutions , et la jalousie des non-privilégiés supporterait mieux les prérogatives d’une noblesse qui porterait écrit sur son front : ce Souviens^ oi que « tu n’es que poussière et que tu redeviendras « poussière ! »
Ce ne serait pas assez. L’aristocratie de naissance a besoin d’un autre aiguillon plus vif. Pour exercer de hautes fonctions , il ne doit pas suffire de s’être donné la peine de naître. Il y a quelque chose de monstrueux dans le privilège de la pairie anglaise, dont tous les membres sont de droit législateurs (i). Dans le moyen-âge, pour ceindre l’épée de chevalier et avoir bannière , il fallait avoir gagné ses éperons. À Rome, le droit de la naissance suffisait à faire des patriciens; il ne faisait pas des sénateurs- Des réserves analogues seraient utiles en tout pays; avec des peuples du caractère des Français et des Européens méridionaux, elles seraient indispensables.
Sans doute, l’esprit humain, ou du moins cette
(*} On sait que les membres de lu pairie d'Irlande et 4’ Ecosse ne participent point à ret immense privilège. Us onf droil a être investis de Paiitcrilé législative, moyennant réinclien par les noblesses irlandaise et écossaise. La faculté accordée aux pairs du Royaume Uni , de voler par procuration , est une monstruosité plus intolérable encore.
364 i/aK TSTOCR ATIE.
portion rie l’opinion publique que l’on est accoutumé depuis un demi -siècle à traiter comme si elle avait le monopole de 1 intelligence , repousse aujourd’hui (Joutes les distinctions fondées sur le hasard de la naissance. La logique actuelle les condamne; la métaphysique du jour s’en révolte. Mais l’esprit humain n’est pas immuable. Il y a soixante ans, il jugeait légitimes les privilèges héréditaires, tout aussi fermement qu’il les croit aujourd’hui injustes et absurdes. Alors, comme aujourd’hui, il avait une logique et une métaphysique à l’usage de sa foi politique. L’humanité poursuit ses destinées en courant .des bordées tantôt vers la liberté, tantôt vers l’autorité, selon qu’elle a besoin de l’une ou de l’autre. Dans cette manœuvre il lui arrive quelquefois de perdre entièrement de vue la direction générale de sa marche et de la confondre avec le sillage qu’elle laisse à l’instant même derrière elle. Dans ce cas , et surtout lorsqu’elle approche du point où elle doit virer de bord, il est impossible de définir ses tendances prochaines par ses tendances présentes. La philosophie ne peut , d’ailleurs, prétendre à posséder seule le sceptre du monde. Les précédents valent les syllogismes. La logique n’est que la moitié de la sagesse; l’expérience en est l’autre moitié. Notre intelligence doit courber son orgueil devant les nécessités sociales. Lorsqu’elle s’entête à nier les faits parce qu’elle ne les comprend point, les faits s’imposent brutalement à elle. D’ailleurs, est-il
LETTRE XXXÏIL
bien démontré que les arrêts de la philosophie contre l’hérédité soient sanctionnés par la science positive, et qn’ahstraction faite même de l’influence de l’éducation et des impressions premières, la physiologie la plus matérialiste, c’est-à-dire la plus révolutionnaire, donne un passeportirrévocableaux théories que l’on oppose à l’ancien droit de la naissance ?
En France, il n’est pas aisé de dire d’où sortirait l’aristocratie héréditaire, si réellement nous devions en avoir une. il lui faudrait un noyau d’anciennes familles ou de militaires , autour de qui des éléments nouveaux pussent se grouper. Or, la vieille noblesse française s’est laissée dégrader jusqu’à la domesticité sous Louis XIV et jusqu’à la crapule sous Louis XV; les épreuves de l’exil rt’ont pas profité à ses débris échappés à la hache révolutionnaire: quand ils reparurent parmi nous, ils n’avaient rien oublié ni rien appris. Le mélange de l’aristocratie guerrière de l’empire ne l’a point régénérée. La retraite à laquelle cette ancienne noblesse s’est condamnée depuis 1 83o, est-ce un asile où elle se refera, par la méditation et le repentir, une constitution neuve, ou plutôt n’est-ce pas un tombeau quelle a fermé sur elle-même? De nouvelles supériorités surgiront-elles du sol à la suite de quelques trein- * blements de terre? Avons-nous parmi nos paysans des rejetons ignorés des adversaires de César ou des petits-fils de Brennus, que de grands évènements révéleront au monde ? Ou nous viendra-t-il du Nord,
366 l’àristocbàtie.
de l'officine des nations, une troupe de Tartares qui mettront fin à nos querelles bourgeoises, en s'installant dans nos palais, en s’attribuant nos terres les plus fertiles, en épousant nos héritières les plus belles, les plus nobles, les plus riches, et en nous disant à tous, la main sur la poignée de leur sabre : « Le règne des avocats est passé, le nôtre commence ! n
Si Y on admettait que les États-Unis dussent or* ganiser une aristocratie et inaugurer politiquement le sentiment de la famille, leur avenir serait encore plus nébuleux que le nôtre* L'élément héréditaire des aristocraties est toujours venu de la conquête, ou tout au moins s’est constamment appuyé par alliance ou par transaction sur l'épée des conquérants* Comment peut-il y avoir conquête chez les Américains ? Il est possible qu’ils conquièrent le Mexique , mais ils ne peuvent être conquis par lui* Il n’est pas permis de supposer qu'un Alexandre ou un Charlemagne rouge, sorti à cheval des steppes lointaines de l'Ouest, à la tête de farouches guerriers Pawnees, et entraînant à sa suite les noirs soulevés, devienne jamais le fondateur d'une dynastie et d’une aristocratie militaires* Si Y Union se partageait et que les rudes fils de V Ouest, débordant de TOhio et duMississipi, vinssent conquérir les populations du Nord énervées par le luxe et par l’anarchie, et celles du Sud affaiblies par une guerre d'esclaves, il sortirait difficilement de là le germe d'une aristocratie
LETTRE XXXIIÏ, 36^
héréditaire; les vainqueurs et les vaincus seraient trop de la meme famille.
Déjà cependant les États du Sud sont organisés sur le principe de ^aristocratie héréditaire. Il est vrai que la classe privilégiée y est tellement nombreuse, qu’à moins de Tinstitution d’un privilège dans le privilège, ils sont sans aristocratie proprement dite; mais la crainte d’une insurrection des noirs y tient les blancs serrés les uns contre les autres et les pousse à se constituer fortement et à tout prix, La situation respective des blàncs et des noirs ne comporte pas T hésitation.
Il est évident que les États sans esclaves sont ceux où rétablissement d’une hiérarchie douée de quelque fixité, serait le plus difficile, et que l’inaugu ration politique, sous une forme quelconque, du sentiment de la famille, y rencontrerait la résistance la plus énergique. Dans les États du littoral au nord du Potomac, l’obstacle paraît devoir être insurmontable. Ces États ont de grandes métropoles, un commerce étendu et monté en grand, des manufactures à Tanglaise, de puissantes compagnies industrielles, c’est-à-dire des germes d’inégalité extrême; mais leurs lois consacrent l’égalité absolue, et la démocratie souveraine s’y montre résolue à maintenir à tout prix l’absolutisme de l’égalité. Entre Ce s deux forces opposées il y a lutte, et l’on peut concevoir des cas où cette lutte prendrait un caractère effroyable. Si des incidents quelconques
l’aristocratie. venaient à suspendre la prospérité materielle de ces États; si, par l’effet d’une séparation, chaque jour, il est vrai, de moins en moins probable, le marché du Sud était fermé à leurs négociants et à leurs fabricants; si les fils de leurs cultivateurs et leurs apprentis-ouvriers n’avaient plus accès aux terres et aux villes naissantes de l’Ouest ; si, pour surcroît de malheur, la guerre étrangère bloquait leurs ports, ils seraient exposés aux perturbations les plus épouvantables. Les États du Nord doivent donc rester inébranlablement fidèles à la cause de l’Union et à celle de la paix avec les monarchies européennes.
Si donc il était démontré que toute société a invinciblement besoin d’un classement hiérarchique, et que l'hérédité ou le sentiment de la famille doive être l’un des principes constituants du corps d’élite, simple ou multiple, qui est nécessaire pour former le couronnement de la hiérarchie, il faudrait reconnaître qu’à tout prendre l’avenir du Nord est plus obscur et plus alarmant que celui du Sud. A force d’inflexible vigilance à l’égard des esclaves, le Sud peut maintenir chez lui les formes extérieures d’un système social régulier. Ce serait un régime arriéré, car ce serait au moral la copie des sociétés antiques d’avant Jésus-Christ, plaquée sur le matériel perfectionné des sociétés modernes ; ce serait du despotisme, du despotisme ordonné toutefois, ce qui, après tout, est un moindre fléau que l’anarchie qui menace le Nord.
LETTRE XXXHI.
Et cependant quoi qu'il en soit de F aristocratie et de l'avenir politique du sentiment de la famille , il me répugne absolument de croire que tout ce que j'ai vu de force et d'intelligence dans les États du Nord de FUnion anglo-américaine ? puisse être englouti* Aucune induction logique ne saurait m'o* bliger à conclure qu'il ne doive pas exister un jour et bientôt dans ce beau territoire qui s'étend à Test et à l'ouest des Àlléghanys, autour de la nappe des grands lacs , sur les bords de ces fleuves sans pareils ? une société supérieure à toutes celles qui jusqu'à nous ont fleuri dans l'ancien continent. Il ne se peut pas qu'une race supérieure y ait transporté ses fils pour qu’ils s’entre-dévorent. Si d'un côté la civilisation américaine semble exposée à de formidables chances, sons d'autres points de vue elle s'annonce avec des caractères fort nets de durée. Si de grands dangers entourent son berceau* n'estce pas comme celui d’Hercule?
W* — Kur^on.
La Démocratie.
New-Tort, octobre rS35.
Nos vieilles sociétés d’Europe ont on lourd fardeau à porter y c’est celui du passé. Chaque siècle est solidaire cle ceux qui le précèdent, et engage la solidarité de ceux qui le suivent. Nous payons de gros intérêts pour les fautes de nos pères. Nous les payons d’abord sous la forme de dette publique; nous les payons aussi par tout ce que nous coûte P entretien de notre belle armée; car, parmi les causes qui obligent l’Europe entière à tenir l’élite delà population farine au bras, il faut bien compter les inimitiés de nos pères. iNous les payons encore
plus cher par toutes les habitudes de défiance que nous ont léguées des temps d’anarchie et de despotisme. II faut que le poids accumulé d’un long passé soit une charge bien écrasante, puisqu’il a fait crouler l’empire romain dans Rome d’abord, et ensuite dans Constantinople , où il s’était transporté pour s’y soustraire; car cet empire s’est affaissé par épuisement et dissolution plus encore que par la violence du choc des barbares ou des Sarrasins. Toutes les nations qui ont fait la gloire du monde se sont réduites en poussière inerte , comme la potissiei e des tombeaux , faute d avoir pu rejeter de leurs épaules un passé qui les étreignait par les mœurs, les usages, les idées reçues, les sentiments; chacune à son tour, elles ont ployé sous le faix, sont tombées et sont devenues pourriture, comme le fruit détaché de l’arbre. Notre Europe subira-t-elle le sort «le ses devancières? J’espère qu’elle sera plus heureuse, parce qu’elle doit être plus sage , ayant leurs exemples devant les yeux, et aussi parce qu’elleest plus flexible dans son tempérament, plus élastique dans ses formes.
Un de mes amis voyageait il y a quelque temps en Angleterre, et visitait au pays de Galles les vastes usines de M. Crawshay. Il fut frappé de ce qu’un très grand nombre de chemins de fer destinés aux charrois entre les fonderies et les forges d’une part, les mines et les canaux de l’autre, étaient tous construits d’après un vieux système fort imparfait, ce-
3^2 LA. DÉMOCRATIE
lui des ornières creuses. 11 demanda pourquoi on ne les changeait pas pour d’autres ornières saillantes , faisant observer que l’économie qui en résulterait dans les frais de traction, serait suffisante pour payer les frais de reconstruction en deux ou trois ans au plus. « Rien n’est plus juste , répondit le maître de forges; cependant nous maintenons nos vieux chemins à ornières creuses, et nous les maintiendrons indéfiniment, parce que, pour passer du vieux système au nouveau, il faudrait du temps, deux ou trois ans peut-être, et, pendant l’intervalle, nos wagons ne pouvant aller à la fois sur les deux systèmes , nous serions obligés d’interrompre notre fabrication, de faire chômer nos capitaux, et de laisser cinquante mille ouvriers sans travail et sans pain. La difficulté n’est que dans la transition , mais jusqu’à présent elle nous semble insurmontable. »
Il en est de même en matière sociale. Il est assez aisé d’apercevoir que tel système offre sur tel autre des avantages décidés, et que si l’on pouvait, d’un coup de baguette , faire sauter la société du premier au second, tout serait pour le mieux; mais entre les deux il y a un abîme. Comment le franchir? Comment rassurer les droits anciens à qui rien ne semble garanti sur la rive opposée? Comment vaincre la résistance des privilégiés du présent qui se mettent en travers? Comment tempérer l’impatience de la masse pressée de jouir des avantages qu’elle s’attend à rencontrer sur l’autre bord ?
LETTRE XXXIV. J7 j
En fait d’amélioration sociale, on simplifie singulièrement la question en la déplaçant, c’est-à-dire, en allant la résoudre en des pays nouveaux. Aux anciens intérêts, aux anciennes idées, on abandonne la terre ancienne. On débarque dégagé et dispos, prêt à tout entreprendre, d’humeur à tout essayer. On a laissé sur le sol de la mère-patrie mille préoccupations, mille relations, qui enlacent l’existence pour en faire, si l’on veut, l’ornement et le charme, mais aussi pour en amollir l’activité et 3a rendre rétive aux appels de l’esprit novateur. La première de toutes les innovations est celle du sol ; celle-ci entraîne nécessairement les autres. Les droits acquis n’émigrent pas; ils se tiennent cramponnés au sol ancien; c’est le seul qu’ils connaissent et qui les connaisse. Les privilèges, que l’on respecte parce que le temps les a consacrés, ne se hasardent pas sur une terre nouvelle; ou s’ils s’y aventurent, malheur à eux, il ne leur est pas donné de s’y acclimater! Une colonie ressemble à une ville assiégée; chacun doit y payer de sa personne; nul n’y vaut que sa valeur présente. Dans une société qui n’a pas de passé, le passé ne compte point.
Aussi peut-on remarquer que les idées de progrès social, conçues dans de vieilles sociétés, où une part est faite au travail calme de la pensée, ont eu généralement besoin , pour recevoir application et pour s’incarner sous forme de société nouvelle, de s’envoler au loin et d’aller prendre terre en des con-
3^4 tA. DEMOCRATIE.
trées jusque là réputées barbares, de s’y imposer aux populations indigènes, ou d’y créer de nouvelles populations, La civilisation a marché d’O rient en Occident en grandissant à chaque migration, quoique les aventuriers , fondateurs des nouveaux empires, quittassent en général un pays avancé pour un autre barbare. Ainsi 1 Italie et la Grèce , filles de l’Asie et de l’Égypte, ont dépassé leurs mères. Ainsi l’Europe occidentale a éclipsé les beaux jours de Rome et de la Grèce. Peu après quelles avaient mis au monde les peuples nouveaux, les nations anciennes ont toutes péri violemment, ou sont retombées dans des ténèbres pires que la mort , toujours faute d’avoir eu la volonté ou la force de s’appliquer les principes qui faisaient la vigueur de leur progéniture, principes d’ordre nouveau fondé sur l’extension de la liberté et de la diffusion des privilèges.
La Providence a beaucoup fait pour mettre les races européennes , transportées de l’autre côté de J’Atlantique, à même de devenir de grandes et puissantes nations. Les Anglo-Américains, sortis d’Europe les derniers, c’est-à-dire, après que les Espagnols eurent assis leur domination dans l’Amérique du Sud et dans l’Amérique équinoxiale, ne quittèrent le vieux monde qu’après qu’il eut été tout entier labouré par la révolution intellectuelle dont Luther 3 été le Mirabeau , et dont, en Angleterre, Henri VIIÏ fut le Robespierre et le Napoléon. Ce grand évène-
ment avait déjà semé dans l’esprit humain les germes que les siècles suivants devaient voir éclore, Jj’Angleterre était déjà grosse des habitudes de travail, de méthode et de légalité qui. devaient en faire la première nation industrielle et politique de l’ancien momie. Ils partirent donc avec le principe de ce qui devait leur assurer la suprématie politique et industrielle dans le nouveau.
Ils s’embarquèrent, ceux du moins de la Nouvelle-Angleterre, les pèlerins, pères des Yankees, après avoir subi les épreuves de l’eau et du feu , après avoir été sept fois essayés entre le marteau de la persécution et l’enclume de l'exil. Ils arrivèrent las de querelles politiques et résolus à appliquer leur énergique volonté à un usage pacifique et productif.
Ils s’installèrent sur un sol dont le climat différait peu de celui où ils étaient nés. Ainsi leur activité ne courut point le risque de s’énerver sous l’influence amollissante d’une atmosphère tiède et embaumée, comme celle où s’est évaporée la bouillante ardeur de la race castillane ; ils abordèrent un sol presque inoccupé : pour antagonistes et proches voisins, ils n’eurent que de pauvres hordes de Peaux -Rouges, tandis que les Espagnols avaient à battre1 et à soumettre les nombreux bataillons des valeureux Aztèques au Mexique, et que les Créoles, leurs successeurs, ont encore à contenir, ici les Comanches et les Indios bravos du Nord, là les
3^6 LA DEMOCRATIE
Araucans de la Cordillère du Sud. S'ils avaient rencontré une population indienne aussi nombreuse que celle qui se présenta à Cortex* ils eussent dû la vaincre, et il s y eussent réussi; mais, après la victoire, ils auraient eu à la tenir en servitude; et le joug de la race anglaise est plur dur que celui de la race espagnole. Leur organisation sociale eût donc été fondée sur l’ilotisme des castes inférieures* rouges et mélangées. Elle eût été affectée d’un vice radical qui l’eût constituée à Tétât d’infériorité absolue par rapport à l’Europe, car il l’eût rabaissée au niveau des sociétés antiques basées sur la possession de l'homme par Thomme. Elle n’en est pas complètement exempte, il s’en faut, puisqu’ils ont importé des noirs, et qu 'aujourd’hui douze États sur vingtquatre sont entachés d’esclavage. L’espace qui est resté à la race blanche pure, est suffisant cependant pour recevoir une grande société composée de matériaux identiques avec ceux des nations européennes, mais où il a été possible de les combiner dans un ordre meilleur.
S’ils avaient eu des ennemis sérieux à combattre, s’ils eussent dû rester avec la guerre constamment suspendue sur leur tête, il eût fallu, en dépit des instincts d’indépendance et de seff-goverriment qui sont dans le sang britannique, et dont ils étaient eux-mêmes l’exagération, qu’ils se pliassent à l’aristocratie militaire. Probablement alors, ils n’eussent été que la copie des Anglais , copie valant moins
LETTRE XXXÏY,
que l’original; de même que les Canadiens , par exemple, sont la contrefaçon des Français de l’ancien régime. Us eurent quelquefois à prévenir et à repousser les attaques des Français établis dans le bassin du Saint-Laurent etdans l’Ouest; mais, après que l’Angleterre eut pris Québec, ils se trouvèrent complètement délivrés du plus grave des soucis nationaux , celui de la défense du territoire et de l’indépendance de la patrie. Ils purent alors se dispenser d’institutions militaires, concentrer leurs pensées et leurs efforts sur leurs affaires intérieures et domestiques, et se vouer exclusivement à leur œuvre de colonisation. Us cessèrent d’avoir besoin de la tutelle anglaise , et s’en affranchirent pour mieux se développer à l’aise et suivant leurs penchants. Enfin, s’abandonnant à leur nature, ils tentèrent leur grande expérience démocratique, d’où jaillissent déjà de vives lumières pour l’amélioration du sort du plus grand nombre dans tous les pays. Il est résulté de là un produit politique et physiologique tout nouveau, une variété jusqu’alors inconnue de l’espèce humaine, inférieure au type anglais et au type français, sous plusieurs rapports, particulièrement en ce qui concerne les idées générales, le goût et le sentiment des arts; mais supérieure à tout le reste de la famille humaine par un inconcevable mélange de sagacité, d’énergie et d’audace, par une admirable aptitude aux affaires, par un infatigable amour du travail, et, avant tout, parce quelle a
LA DÉMOCRATIE
été la première à reconnaître et à consacrer les droits des classes laborieuses, jusque là traitées comme une vile matière.
Il semble donc que les Anglo-Américains soient appelés à continuer directement, sans aucune intervention extérieure, la série des progrès que la civilisation à laquelle nous appartenons a toujours été accomplissant depuis qu’elle a quitté le vieil Orient , son berceau* C’est un peuple qui fera souche, quoique, peut-être, tel type qui y domine aujourd'hui doive être éclipsé bientôt par un antre; tandis que les Hispano-Américains semblent n’étre plus qu’une race impuissante qui ne laissera pas de postérité, à moins que, par un de ces débordements que Ton appelle complètes, un flot de sang plus riche, venu du Septentrion ou du Levant, ne remplisse ses veines appauvries.
Un philosophe éminent, l’une des gloires de la langue française (i), définit le progrès du genre humain dans son lent et majestueux pèlerinage autour de notre planète, par le mot d’initiation. D'après cette pensée, l’Amérique du Nord, là du moins où l’esclavage n’est pas admis, serait déjà en progrès sur nous, car, à beaucoup d'égards, ce qui, chez nous, n’est accessible qn’à un petit nombre d’élus, est, aux Etats-Unis, tombé dans le domaine public et devenu familier au vulgaire* Les conquêtes de
(r) M. Eallàticbc.
l’esprit humain , dont la réforme a été le point de départ et le signal, et les grandes découvertes de la science et de l’industrie, qui, en Europe, sont encore cachées aux regards du plus grand nombre par le bandeau de l’ignorance et les nuages des théories , sont, dans l’Amérique du Nord, exposées à tous les yeux et mises à la portée de toutes les intelligences. Ici le vulgaire peut les manier et les retourner à son gré. Étudiez la population de nos campagnes, sondez le cerveau de nos paysans, et vous verrez que le mobile de tous leurs actes résulte du mélange informe des paraboles bibliques avec les vieilles légendes d’une superstition grossière. Faites la même opération sur 1 çf armer américain, et vous trouverez que les grandes traditions de la Bible s’allient dans sa tête assez harmonieusement avec les préceptes de la science nouvelle posée par Bacon et Descartes, avec les principes d’indépendance morale et religieuse promulgués par Luther , et avec les idées plus modernes d’indépendance politique. C’est un initié. Chez nous, les grands appareils industriels et scientifiques, tels que la machine à vapeur, le ballon, la pile voltaïque, le paratonnerre, inspirent au plus grand nombre une religieuse terreur. En France, sur cent paysans du fond de nos provinces, vous n’en trouveriez pas un qui, après en avoir vu les effets, osât y porter la main} ils craindraient d’être frappés de mort, comme le sacrilège qui toucha i’arche du Seigneur. Ce sont,
380 LA DÉMOCRATIE
au contraire, des objets familiers a Y Américain; it les connaît tous, au moins de nom; il se sent droit de possession sur eux. Pour le paysan français , ce seraient des êtres mystérieux et terribles, comme pour le nègre son létiche, pour l’Indien son manitou ; pour le cultivateur des solitudes de l’Ouest, c’est, tout comme pour le membre de l’Institut de France, un outil, un instrument de travail ou d’expériences; encore une fois, il est initié.
Il n’existe pas aux États-Unis de profanum vulgus , au moins parmi la face blanche; et ce n’est pas seulement en matière de machines à vapeur ou de phénomènes électriques; la masse américaine est plus libéralement initiée que la masse européenne en ce qui concerne la famille et surtout le ménage. L’union de l’homme et de la femme est plus sacrée parmi les ouvriers américains que parmi les bourgeois de tous les pays d’Europe* Quoiqu’en Amérique Ton entoure la consécration du mariage de moins de formalités et d’apparat que chez nous, et quoique le lien conjugal ny soit pas aussi indissoluble que dans nos pays (i), les cas d’adultère y sont extrêmement rares. I /épouse infidèle serait une femme perdue : tout homme qui aurait séduit une femme ou qui serait connu pour avoir un attachement illégitime, serait excommunié par fa clameur publique. Aux États-Unis, meme dans la classe ou-
(i) Voir la note 66 ü la fin du volume*
vrière, l’homme est plus complètement initié aux obligations du sexe fort envers le sexe faible, qu’il ne l’est dans une partie de k bourgeoisie française. Non seulement le méchante ou le fariner américain épargne, autant que possible, à sa femme tout travail pénible, toute occupation incommode, mais encore il a , pour elle et pour toutes les femmes en général, des prévenances inconnues chez nous de gens qui pourtant se piquent d’une certaine culture d’esprit et même d’une éducation littéraire. Aux États-Unis, dans les lieux publics et en voyage, un homme, quels que soient ses talens et ses services, n’est i’objet d’aucune attention; il n’y a pour lui aucune préséance ni aucune politesse particulière : tous les hommes sont égaux. Mais une femme , quelles que soient la position et la fortune de son mari, est assurée de commander le respect et les égards universels (i).
Dans la vie politique, la masse américaine est arrivée à un état d’initiation supérieur à celui de la masse européenne, car elle n’a pas autant besoin d’être gouvernée; chaque homme ici porte en lui à un plus haut degré le principe du gouvernement de lui-même, y est plus propre à intervenir dans les affaires publiques. Elle est plus profondément initiée aussi dans un autre ordre de faits qui touchent étroitement à la politique et à la morale, c’est-
(i) Voir la noie 67 à la fin du volume.
LÀ DÉMOCRATIE
à-dire dans tout ce qui se rattache au travail Le méchante américain sait mieux travailler, aime mieux à travailler que l'ouvrier européen (i). L'ouvrier américain est initié au travail non seulement dans ses peines, mais aussi dans ses récompenses; il est vêtu tout comme un sénateur au Congrès ; il se plaît à voir sa femme et sa fille habillées comme la femme et la fille du riche négociant de New- York, et, comme elles, suivre la mode de Paris. Sa maison est bien close , bien chaude et bien propre. Sa table est à peu près aussi abondamment servie que celle de ses plus opuleiits concitoyens. Dans ce pays, la consommation de première nécessité pour le blanc, embrasse plusieurs objets qui, chez nous, sont presque du luxe, je ne dis pas dans la classe ouvrière, mais dans certains rangs de la bourgeoisie (2).
La masse américaine est plus largement initiée que la masse européenne en ce qui concerne la dignité humaine, ou du moins sa dignité propre à elle. L’ouvrier américain est plein du respect de luimême, etil le témoigne non seulement par une susceptibilité extrême, par des exigences qui à nous, bourgeois d’Europe, nous sembleraient inconcevables (3), par sa répugnance à se servir du mot
(1) Voir la note 68 à la fin du volume.
(2) L\isage de la glace en été* par exemple*
(3) G est ainsi qu’un cordonnier et un tailleur se refusent à aller prendre mesure cliez leurs pratiques , et exigent que celles-ci* hommes et femmes* se transportent dans leurs boutiques eu personne *
européen de maître 7 qu’il remplace par celui d employeur (employa) j mais aussi par beaucoup plus de bonne foi? d3 exactitude et de scrupule dans ses transactions ; l'ouvrier américain est exempt de ces vices d'esclave ? tels que le mensonge et le vol, qui sont si fréquens parmi nos prolétaires, particulièrement parmi ceux des villes et des manufactures. L'ouvrier français est beaucoup plus soumis extérieurement; mais pressé par la misère, entouré de tentations, il manque rarement une occasion de tromper son bourgeois lorsqu'il croit pouvoir le iaire impunément (i). L’ouvrier lyonnais fait le piquage d'onces ; celui de Reims escamote la laine (2). Assurément il se commet des fraudes en Amérique. Il y a plus d’un smart feïlow dont la conscience est chargée d'innombrables peccadilles.
(0 Dans les relations de maître â ouvrier, on trouve à Paris , et généralement dans nos grandes villes manufacturières, les plus déplorables habitudes, Irn très grand nombre de maîtres, pour retrouver les bénéfices que leur enlève une concurrence effrénée, sont réduits ii employer, à l’égard de leurs salariés, de mhéiables arîifires ; d’avancer, par exemple , le matin , 1 horloge de I atelier, et de la retarder le soir. Les ouvrière usent de représailles au tan I qu’ils le peuvent,
{%) Le piquage d'onces, ou vol de soie par les ouvriers, est une des plaîes de l'industrie lyonnaise. En *772,^ syndics, maîtres gardes, etc,, de la grande fabrique des étoffes d'ort d'argent et de soie de b v ille de Lyon, l’évaluaient a un million* {Un Mot sur ies fabriques étrangères de soierie, par M, Arlès Dufour, page 119, ) Il est bien plus considérable aujourd’hui^ il atteini quatre millions* A Keinifc, on estime que les larcins de fabrique coûtent un million aux fabricants. C’est environ 2 p, o;o de la valeur des produits de l’industrie de Reims* Les ouvriers de Reims donnent la laine par eux soustraite pour. un quart de ce qu’elle vaut. Ils l’échangent au cabaret à raison d’un demi-litre pour un êchée de laine (Voir la noie 69 à la fin du volume, )
LA, DEMOCRATIE
Combien de colporteurs yankées [jrankee pedlars } ont vendu aux ménagères de la campagne du charbon pour de l’indigo et de la pierre talqueuse pour du savon blanc! Mais, aux États-Unis, ces petites friponneries sont de rares exceptions. Le caractère de l'ouvrier américain ? considéré comme travailleur, est fort honorable , et excite l'envie de l'Européen qui compare ce qu il a ici sous les yeux avec ce qu’il a laissé dans sa patrie (i).
Ce que je dis de l’ouvrier s’applique à plus forte raison au paysan. Le fartner américain n’étant pas obligé ? comme l'ouvrier , de débattre tous les jours avec le bourgeois le prix de son travail, entouré de cultivateurs ses pareils, et étranger aux tentations qu’inspire le séjour des villes , possède les qualités de l’ouvrier à un degré au moins égal, et n’en a les défauts qu'en diminutif II est moins injuste et moins jaloux envers les classes riches ou cultivées.
Si donc on examine la masse américaine dans l'ensemble de son existence, on la trouve supérieure à la masse européenne. Il est vrai qu’elle paraît presque complètement dépourvue de certaines facultés que Ton retrouve chez quelques prolétaires d’Europe, Il y a, par instants, dans la cervelle du plus misérable lazzarone de Naples cent fois plus de lueurs de goût et de génie poétique que dans celle du méchante ou du former républicain du Nouveau-Monde.
(ï) Voir h note 70 à la tin du volume.
IÆTTB.E XXXIV.
Les gamins de Paris ont de passagères étincelles de grandeur d'âme et de chevalerie que l'ouvrier américain n’égale assurément point. C’est que le caractère national de l’Italien est pétri de l’amour des beaux-arts, et que les généreux sentiments forment un des traits distinctifs du nôtre. Le lazzaroue et le gamin, étant dans la nation, quoiqu’au plus bas étage, participent du caractère national. Mais ce n’est point le propre de la masse des hommes d’être spécialement, en Italie, poète et artiste, ou, en France, chevaleresque. La perfection pour elle consiste, avant tout et dans tous les pays, à connaître et à observer régulièrement ses devoirs envers Dieu , envers le pays, envers sa famille , envers soimême, à travailler avec assiduité et conscience, à être citoyen probe, époux attentif et bon père, à pourvoir au bien-être et à la moralité des siens. Pour comparer avec équité et sans danger d’erreur grossière, la classe la plus nombreuse des sociétés américaine et européenne, c’est par ces faces qu’il faut opérer le rapprochement, parce quelles appartiennent à toutes les variétés de la civilisation et de la race humaine, et que de leur degré de développement et de permanence parmi le grand nombre, dépend le degré de solidité des empires.
Pour rendre le parallèle précis et concluant entre les deux hémisphères, il est nécessaire d’opposer au mechanic et au fariner des États-Unis leur analogue parmi les peuples a idiome, à origine et à religion
If, inîTios.
IjA d^mocbatie.
germaniques, c’est-à-dire l’ouvrier ouïe paysan anglais. La civilisation d’Europe, abstraction faite des Slaves récemment apparus avec éclat sur la scène, est divisée en deux branches, celle du Nord, et celle du Sud; l’une tu desque, l’autre latine, qui doivent prospérer par des moyens différents , dont les goûts et les aptitudes sont notablement dissemblables. La société américaine , rejeton de l’une de ces branches, lui est beaucoup plus comparable qu’à l’une quelconque des ramifications de l’autre. Il est donc aisé de constater la supériorité du méchante et du [armer d’Amérique sur ceux d'Angleterre, tandis qu’il est difficile de déterminer rigoureusement de combien telle classe de la société américaine est au-dessus ou au-dessous de la classe correspondante de la société espagnole, italienne ou française; il suffit cependant d’ouvrir les yeux pour reconnaître que la masse de la population est loin d’avoir atteint, chez ces trois derniers peuples, dans la direction qui leur est propre, le point de perfectionnement jusques auquel la masse américaine s’est avancée dans la voie qui lui appartient.
Certes , la démocratie américaine a ses défauts , et je ne crois pas que l’on puisse m accuser de les avoir palliés. Je n’ai dissimulé ni ses rudes exigences envers la bourgeoisie, ni ses hautaines prétentions envers les nations étrangères. J admettrai meme qu a beaucoup d’égards, cest plutôt comme classe et en bloc qu’elle se recommande; car les individus qui la composent manquent des qualités cordiales et alfec-
tueuses qui constituent le plus désirable ornement de la personnalité, et par lesquelles nos prolétaires français excelleraient, s’ils étaient affranchis une fois de la misère qui les abrutit; mais c’est en corps et dans son unité que je juge ici la masse américaine.
La démocratie américaine est exigeante et altière jusqu’au dédain envers les peuples étrangers; mais n est-il pas vrai que la susceptibilité dans les jeunes peuples, comme dans les jeunes hommes, est une qualité plutôt qu’un défaut, pourvu qu’elle marche de front avec une énergique application à quelque grande œuvre? L’orgueil est ridicule chez un peuple amolli et fainéant; chez un peuple entreprenant, actif, infatigable, c’est la conscience de ses forces et de son avenir. La politique étrangère de la démocratie américaine est profondément égoïste; c’est que l’ambition nationale est le propre des nations qui grandissent. Le cosmopolitisme est généralement un signe de décadence dans l’échelle des nations, tout comme la tolérance religieuse est un symptôme de 1 affaiblissement des croyances. Les prétentions des États-Unis sont sans bornes ; ils aspirent à la suzeraineté sur l’Amérique du Sud; ils convoitent une à une les provinces du Mexique; mais, en dépit des lois de la morale, dans les relations de peuple à peuple, c’est le succès qui fait le droit. Si les États-Unis enlevaient les provinces mexicaines a la race espagnole, moitié par des procédés machiavéliques, moitié de force, ils seraient
LA DÉMOCRATIE
responsables devant F humanité et devant Dieu des conséquences de ce larcin ; mais ils ne seraient pas les seuls. Si les pays dont ils se seraient emparés prospéraient entre leurs mains , la postérité leur pardonnerait de les avoir pris; au contraire, elle prononcerait un arrêt sévère contre les Mexicains, si, avec de pareils voisins à leurs portes, ceux-ci étaient restés à croupir, comme aujourd’hui , au sein d'une lâche inertie et d'une sécurité stupide, et contre les puissances de l'Europe, si elles avaient négligé de les avertir, et les aider à secouer leur léthargie.
Les Romains étaient d’une exigence inouïe et d’une intolérable hauteur envers les autres peuples. Ils parlaient aux rois tout-puissants de l’Orient monarchique et aux héritiers du grand Alexandre ce langage arrogant et brutal que le général Jackson a jeté à la face (furie monarchie de quatorze siècles. Leur politique était d'un égoïsme sans vergogne. Ils traitaient quiconque résistait à leur insatiable soif de conquêtes, comme un esclave révolté contre la volonté des dieux. Cette foi punique dont ils imprimèrent le nom comme un stigmate d infamie sur les ruines de leur rivale, fut souvent la seule foi qu’ils pratiquèrent. La postérité les a pourtant proclamés le plus grand peuple de la terre, parce qu’ils réussirent, c'est-à-dire parce que de tous les peuples vaincus ils fondèrent, par de sages lois , un empire durable. Les Anglo-Américains ont beaucoup de ressemblance avec les Romains ? soit en bien, soit
ëëïtm xxxjv. 3gg
en mai. Je ne prétends pas qu’ils soient destinés à devenir les maîtres du monde ; je tiens seulement à faire remarquer qu’à côté de défauts qui choquent les nations étrangères, ils possèdent de grandes facultés et de précieuses vertu» qui doivent attirer notre attention de préférence. La postérité les jugera par leurs qualités bien plus que par leurs imperfections. C’est par leurs qualités qu’ils sont formidables aux autres peuples. Luttons contre les Etats-Unis, moins en dénonçant leurs péchés au monde, qu’en nous efforçant de nous approprier leurs vertus et leurs facultés et qu’en développant: les nôtres. Voila detous les moyens le plus sûr pour maintenir notre rang dans le monde en dépit d’eux et en dépit de tous.
En même temps que la démocratie américaine se montre de plus en plus fière au dehors, au dedans elle est ombrageuse envers quiconque lui paraît empiéter sur sa souveraineté. En cela elle ne fait qu imiter les aristocraties les plus vantées. Le système qu elle suit a 1 egard de la bourgeoisie lui est dicté par l’instinct de conversation, tout comme celui que se sont tracé l’aristocratie et la bourgeoisie en Europe, l’une à l’égard des classes bourgeoises, lautre à l’égard de la foule. Elle entend ne rien perdre dç ce quelle a conquis, non en dépouillant son prochain, non en détroussant les passants, non en pillant des provinces , mais à la sueur de son front, par son travail opiniâtre. Qui de nous donc
LA DÉMOCRATIE
osera lui jeter la première pierre? Je conçois que de prime abord nous, bourgeois, nous soyons révoltés de ses prétentions, et qu'à la vue de la bourgeoisie américaine vaincue y comprimée, portant le lico! , nous sentiqjis nos entrailles bourgeoises g'émouvoir. Convenons pourtant que cette démocratie a conduit les affaires du Nouveau-Monde de manière à justifier sa suprématie et à faire excuser son humeur jalouse contre tout ce qui peut tendre à la lui ravir. Depuis l'origine des peuples, c'est la première fois que la multitude jouit pleinement des fruits de ses labeurs, et qu’elle se montre digne de porter la robe virile- Résultat admirable! Lors même qu’il n’aurait été obtenu que moyennant l’humiliation momentanée des classes avec lesquelles notre éducation et nos habitudes nous portent le plus à sympathiser, je dis que le devoir de tout homme de bien est de s’en féliciter et d'en rendre grâces à la Providence!
Malheur à la tyrannie; de quelque part qu’elle vienne! Dieu me garde de faire l'apologie des excès brutaux et quelquefois sanglants, féroces même, qui récemment se sont répétés dans la plupart des grandes villes des Etats-Unis! S'ils poursuivaient leur cours, la démocratie américaine, dégradée, perdrait à jamais la haute position qu’elle occupe. Mais, si criminels que puissent être ces actes, je ne puis me résoudre à les imputer à la masse américaine, çt à mettre au pilori le corps entier de ces
LETTRE XXXIV. 3g I
incomparables travailleurs, Les violences populaires en tout paya sont l’ouvrage d’une imperceptible minorité, que le régime actuel des États-Unis est impuissant à contenir. Ce régime a donc besoin d’un correctif propre à préserver dans leur pureté les qualités solides de la population, et qui, en effet, semble devoir bientôt s’y introduire, car les théories exclusives de liberté sont visiblement en baisse de ce côté de l’Atlantique.
On se tromperait si de çe qui précède on concluait que la civilisation américaine a dépassé la nôtre. La masse américaine est supérieure à la masse européenne; mais la bourgeoisie du Nouveau-Monde est inférieure aux classes qui, dans l’Ancien, sont superposées à la foule, quoique les mérites de ceiles-ci soient plutôt virtuels que réels et appartiennent plus au passé et à l’avenir qu’au présent; car aujourd’hui les classes supérieures d’Europe, bourgeoisie et aristocratie, utilisent bien faiblement, au profit des peuples et au leur propre, l’intelligence et la sociabilité qui les distinguent. La bourgeoisie américaine , prise dans son ensemble et à part quelques exceptions, a l’attitude des vaincus : elle porte sur le front la marque de sa défaite. Comme elle a été astreinte à rester toujours mêlée à la foule dans presque toutes les circonstances de la vie , les deux classes se sont naturellement emprunté beaucoup de leurs habitudes respectives et de leurs manières d’être et de sentir. Cet échange a beaucoup profité à la masse; il a été moins
LA. démockaïip:.
avantageux à la bourgeoisie. C’est le bouclier d or du Troyen échangé contre le bouclier de cuir du vaillant Diomède. Chacun des deux continents remporte donc par l’un des deux grands éléments dont se compose la société, et a le dessous par Vautre. Il y a compensation (1).
Si donc il fallait absolument, de la supériorité des classes laborieuses des États-Unis* tirer une conclusion relative au rang réservé dans une epoque prochaine aux civilisations d’Europe et d Amérique, la seule irrécusable serait celle-ci ; Pour que la société anglo-américaine possédât la prééminence sur la notre, ii serait necessaire quelle renfermât des classes qui , sans être la copie de notre bourgeoisie et de notre aristocratie, fussent intrinsèquement et extérieurement à la même hauteur, par rapportai! peuple proprement dit , que nos classes elevees par rapport au grand nombre de notre population; ou, en d’autres termes, il dépend de nous d’assurer k notre ordre social la supériorité sur celui des États-Unis, en dégageant nos prolétaires des champs et des villes de la misère, de l’ignorance et de l’abrutissement où ils sont plongés , et en les développant conformément aux dispositions nationales et au caractère de notre race.
(1) Il est impossible <le parler de h démocratie américaine sans citer l’ouvragé récent de M, de Tocqueville. J’y renvoie ceux qui désirent connaître en delail les a] lu reset les ioslincts de celte démocratie* l’empire qu’elle exerce sur la bouvgeoisïe1 ainsi que les lois par lesquelles elle a cous talé et affermi eet empire.
Note ii (Page 6).
Des premiers 'voyageurs français en Amérique*
Voici comment un écrivain américain, qura long-temps habité FEtat tPHJinois et qui a recueilli dans tout l'Ouest les souvenirs laissés par les Français a dépeint leurs expéditions :
«»..»*..». .Les Français qui, les premiers , explorèrent tes belles rives du Mississipi et des fleuves qui alimentent le père des eaux, crurent avoir découvert un Paradis terrestre» Enchantés de cette contrée el vaste et si fertile , ils parcoururent en tout sens les immenses prairies et s'abandonnèrent sur leurs barques légères aux ilôts de tous les courants qui arrosent la grande vallée» Partout leur abord aimable leur valut un bon accueil. Leur humeur joviale et bienveillan te leur concilia même le guerrier indien , dont le caractère ombrageux était désarmé par la franche gaitë de ces étrangers» Partagés en petites bandes, dont chacune avait son objet distinct, ils poursuivaient leurs buis divers , sans avoir besoin de se concerter et à peu près sans avoir a combattre» Celui-cî courait après la ri*
NOTES
chesse, celui-là après la gloire. T/uj> voulait découvrir des régions nouvelles, celui-là ne voulait découvrir que des nouveautés d'htsteïre naturelle. Ici un philosophedésirait observer l'homme dans Tétât de nature, la un missionnaire brûlait d’annoncer la parole divine à une population paTenne, Le plus grand nombre erraient sans souci à travers cette terre nouvelle et cette nouvelle race , s'abandonnant à leur curiosité, rassasiant et ravivant tour à tour leur soif d'aven turcs, en ne demandant que de fraîches et piquantes sensations pour prix de leurs labeurs.
«-»*-»• Jamais les aventuriers d'aucun peuplé ne s'avancèrent si loin et avec autant d'intrépidité dans l’intérieur de pays inconnus. Les premiers patriarches de la Nouvelle-Angleterre ne purent franchir d'étroites limites sur la stérile cote de l'Atlantique, Les fondateurs de la Virginie ne furent qu'un peu plus heureux. Le brave amiral Raleîgh put à peine déposer sa colonie sur la côte de la Caroline du Nord, L’infatigable Penn lui-même, plusieurs années après 1 établissement de La colonie pensylvanïerme parle de la Delàware comme d’un glorieux fleuve , maïs il n'en connaît ni le cours ni les sources. Les efforts des voyageurs anglais pour pénétrer dans l’intérieur de l'Afrique échouent malgré l'appât offert à leur ambition et à leur soif de l’or. La force seule, la mousqueterie et le canon ouvrirent l'Amérique du Sud aux Espagnols ; aussi, en lisant les aventures des Français dans ce continent nouveau, nous ne pouvons nous défendre d'une surprise qui va jusqu'à l'in crédulité. De petites troupes et même des individus isolés exploraient les rives du Saint-Laurent et l'imposante ceinture des lacs ses tributaires, au milieu des plus féroces peuplades indigènes. Le continent de l’Amérique du Nord était encore sauvage et I on était encore à disputer qui aurait l'honneur de le conquérir, que déjà les missionnaires français remontaient le M ïssissi pi * depuis son embouchure jusqu'aux cataractes de Saint -Antoine, sur une distance de doirze cents lieues, et exploraient ses puissants tributaires , T Arkansas, l'Ohio, le Walash,
I -Illinois ; non seulement ils accomplissaient des voyages qu'ils faisaient imprimer et qui acquéraient ainsi date certaine, mais ils étaient reçus avee hospitalité et traités avec respect. Pour eux on cuisait la bosse du bison , et des troupes de jeunes filles faisant cercle autour d'eux pendant leur sommeil, balayaient. Pair au-
HOTES
dessus de leurs têtes avec les plumes dorées du perroquet, pour empêcher le sommeil de Thomme blanc dêlre Lroublé par la pîqure de r irrévérencieux moustique*
« . ..Les expéditions françaises étaient généralement nccompa-»
g nées par des missionnaires , gens le prés et souvent «F un grand savoir. Autant qu’ü est possible de les juger aujourd’hm , Hs étaient profondément livrés à leur œuvre évangélique. Bien d fférepls des prêtres espagnols dont la soif du sang ne peut être comparée qu’à leur suif de For, et qui étaient les plus ardents à subjuguer ou à exterminer les Indiens, nous les voyons invariablement s’appliquer à gagner par (a douceur la confiance du sauvage et à lui faire aimer les arts de la paix* IU ne s’écartèrent de cette politique que pour autoriser l'armement des sauvages et leur participation aux guerres contre la France et l'Angleterre, partie ipalion qui rfétaït pas moins recherchée de Faulrc coté.
{James Hall, Sketches of hîstory, lifc and maaners in the We&L)
Note 2, (Page 1 1*)
Construction et dépense des lat&aax à vapeur de F Ouest *
Les bateaux à vapeur de l’Ouest , sont à haute pression ,de 6 à S atmosphères. Les chaudières sont sur le pont, à Bayant. Le cylindre vient ensuite ; il est couché horizontalement sur le pont. Il v a deux roues de côté. Autrefois Fou employait fréquemment une seule roue à Famère^m*-i#fçfl* La tige du piston agd, par Finlermédiaire d’une bielle, sur la manKclIe qui meut l'axe des roues ; il y a un volant. Il n’y a qu’une machine par bateau. Les pistons ne sont pas métalliques, ce qui entraîne nécessairement une grande déperdition de force, mais ce quî rend les réparai ions faciles, circonstance importante avec des mécaniciens peu entendus.
Ces machines sont d’une construction extrêmement simple et coûtent fort peu. Pour les plus forts bateaux, leur prix est de fio à 70,000 Fr. Les machines des bateaux de poste k vapeur du gouvernement français dans la Méditerranée, routent près de 3oo,ooo fr. Les plus furies machines des bateaux de l’Ouest, ont des cylindres de 3o pouces angb(o mètr. 76) de diamètre, et 7 pieds anglais (2 mètr. i3)
NOTES
de course de piston. Elles sont susceptibles d'agir par expansion* Ces bateaux consomment beaucoup de bois ; les grands bateaux, dont la coque a 5o à 5a mètr. de long sur le pont, S a g mètr. de large, et a mètr. 5o à 3 mètr* de profondeur , et qui portent huit chaudières de 7 mètr. de long, sur 75 à go cenlîm. de diamètre, brûlent 1 i|a à t 3|4 corde (5 i|a à 6 q3 stères) par heure, à raison de a ïj4 doll. la corde {3 fr. 4o le stère)* XI est rare qu'ils fassent quatre Keues à l'heure même en descendant*
Dans l’Est* un bon bateau à vapeur de 55 à 58 mètres de long, avec des chaudières eu cuivre, qui sont nécessaires pour résister à l'eau salée, coûte 375 à 400,000 fr., y compris les aménagements, La coque est faîte par les charpentiers à raison de tGo fr. par tonne de capacité, ferrures non comprises. La machine, quand il n’y en a qu’une, coûte G5 à 80,000 fr* , non compris les chaudières* Le North-Amenca a coûté r 00,000 doll. (533,ooo fr.). Un bon bateau , bien soigné, dure, dans l'Est, douze à quinze ans*
Les bateaux de l’Est sont des bateaux très rapides et très sûrs. Depuis quelques années, ils ont reçu beaucoup de perfectionnements, dus principalement à M. B.-L* Stevens, de New-York, Ils font jusqu’à 6 lieues à l’heure dans fcau à peu près dormante* ils ne transportent guère que des voyageurs* Leur longueur la plus ordinaire est de 55 à 58 mètres ; leur largeur est de 7 à 8 mètres , sans compter les plates-formes latérales; leur tirant d’eau de 1 mèlr* ao, à 1 metv* 5o sur les Heures ; de a mètr. à 2 mèlr. 70 dans les baies, ou bras de mer. Le North-Jmerîca a 73 mètr. 3o de long, g mètr, i5 de large, et avec les plaies-for mes, 19 mètr, 20; sa coque a 2 mètr. 70 de profondeur , et son tirant d’eau est de 1 mètr. 5o.
Les bateau* de l'Est sont à basse ou moyenne pression (1 atmosphère) : leur cylindre est vertical ; ils ont souvent deux machines. La vapeur y agit par expansion. La course du piston y a été portés jusqu'à 3 mètr., et 3 mètr* 35 (10 et 11 pieds anglais). Le diamètre de leurs cylindres est considérable; il y en a qui ont jusqu'à 1 mètr. 65 (fOAiojle de WUt Clinton). Jls consomment, dans ïcs grandes vitesses, 7 , 8 et môme g stères par heure.
Aujourd’hui, les bateaux à vapeur d’Europe sont presque tous à basse pression et sans expansion Pour employer la détente de la vapeur, il faut avoir des cylindres très hauts ; les constructeurs eu"
HOTES
ropéens craignent qu’a lors le navire ne soit mal assis et su jet à chavirer. Ils ne donnent pas an piston plus de i mètr, zoà t mètr. 5o de course.
Noie 3, (Page ix.)
N ombre des bateaux à vapeur des États-Unis.
le dois à l’obligeance de Thomas Smith , Reghter de la Trésorerie de Washington , le tableau suivant indiquant le nombre et le tonnage des bateaux à vapeur de chaque État et Territoire de TUnion, an 3i décembre *834*
Tableau des bateaux à vapeur des Etats-Unis,