‹ Lettres sur l'Amérique du Nord (volume 3)Chapitre 17 sur 55 · TROISIÈME CENTRE · texte numérisé non relu

TROISIÈME CENTRE

Philadelphie.

Il y a autour de Philadelphie, indépendamment des deux grands chemins de fer de Columbia et d'Amboy à Camden, mentionnés plus haut: 1" celui de Trenton ; 2" celui de Norristown et Germantown, destiné aux promeneurs

86 LES VOIES DE G03IMU.MC\TI0:y.

et à desservir quelques manufactures, entre autres celles de Manayunk : il a six lieues et un quart de long; 3» celui de Westchester , qui est un embranchement de trois lieues et demie au Columhia Railroad , et qui sert à approvisionner les marches de la ville.

Il y a en outre dans la ville même, entre ses divers quartiers, quelques chemins de fer posés au niveau des rues, notamment dans Broad-Street et TVilloic-Street , sur lesquels on n'emploie d'autre force motrice que celle des chevaux.

QUATRIÈME CEMRE.

Baltimore.

Outre le chemin de Baltimore à l'Ohio et l'embranchement de Washington , Baltimore va avoir un chemin de fer dirigé sur la Susquéhannah , vis-à-vis de Columhia , par York , dont la longueur sera de vingt-quatre lieues.

L'objet de ce chemin est de disputer à Philadelphie le commerce de la vallée de la Susquéhannah. Le canal de la Pensylvanie, avec ses ramifications nombreuses , est une canalisation complète, en amont de Columhia, de ce fleuve et de ses affluents. Au-dessous de Columhia, la Susquéhannah présente des rapides et des écueils qui y rendent la navigation impossible , excepté

à la descente pendant les grandes crues. Les négociants de Philadelphie, craignant que tous les travaux exécutés à grands frais par la Pensylvanie ne tournassent bien moins à leur profit qu'à celui des Baltimoriens , ainsi que ceux-ci s'en vantaient hautement, se sont long-temps opposés , soit îi ce que l'on achevât la canalisation de la Susquéhannah, de Columbia à l'embouchure, soit à ce que l'on autorisât le passage en Pensylvanie d'un chemin de fer de Baltimore à Columbia. Leur opposition a pourtant été vaincue. Le canal et le chemin de fer ont été concédés sur le sol pensylvanien , autant que besoin serait. La compagnie du chemin de fer, à qui l'État de Maryland vient de prêter une somme d'environ 6,000,000 francs, pousse vivement ses travaux.

CINQUIÈME CEISTRE.

Charlesion.

Il a été fait quelques petits canaux pour faciliter les abords de Charleston par l'intérieur des terres. Ce sont des ouvrages en mauvais état et sans importance.

SIXIEME CEISTRE.

Nouvelle-Orléans.

Autour de la Nouvelle-Orléans, on compte, indépendamment du petit chemin de fer de deux lieues, qui va du Mississipi au lac Pontchartrain, celui de Carrolton qui, lorsqu'il sera achevé, sera un peu plus long, et deux petits canaux qui vont de la ville au lac. Il a été exécuté aussi quelques coupures entre les lagunes et dans les marécages du Bas-Mississipi. Ces canaux , creusés dans la boue , ont présenté d'assez graves difficultés d'exécution. Ils n'offrent d'intérêt ni par leur étendue, ni par leurs résultats.

SEPTIÈME CEMRE.

Saratoga.

Les eaux de Saratoga, dans l'État de New- York, reçoivent, pendant deux ou trois mois de l'été, un nombre immense de visiteurs qui s'y succèdent par essaims. Il n'y a pas de bourgeois un peu aisé à Philadelphie, à ?>e^v-York et à Baltimore, qui ne se croie obligé d'y venir avec sa femme et ses filles passer vingt-quatre ou quarantehuit heures au milieu de la cohue endimanchée qui encombre les hôtels, et visiter le champ de

LETTRE XXII. i}9

bataille où capitula l'armée anglaise aux ordres du général Burgoyne. Il existe en ce moment deux chemins de fer qui mènent à Saratoga ; l'un, de huit lieues et demie, qui s'embranche près de Schénectady sur celui de Schénectady à Albany ; l'autre, de neuf lieues trois quarts, qui part de Troy sur l'Hudson. Lorsque la saison est passée , ils servent à transporter à l'Hudson des bois de construction et de chauffage.

Travaux établis autour des mines de charbon.

Les mines de charbon bitumineux du comté de Chesterfield ,près de Richmond, en Virginie, sont liées au James-River par un petit chemin de fer praticable pour les chevaux seulement, qui a cinq lieues et un quart de long , et a coûté 200.000 fr. par lieue, matériel compris. Une fois rendus au fleuve, les charbons sont distribués sur tout le littoral , en concurrence avec les houilles bitumineuses d'Angleterre et de la Nouvelle-Ecosse.

Les gîtes d'anthracite de Pensylvanie ont donné lieu à une masse de travaux beaucoup plus considérable.

Aujourd'hui , tout le long du littoral , on n'em- II. 9

ploie plus guère d'autre combustible, pour les usages domestiques et pour les manufactures , que l'anthacrite qui existe evclusivemeiit dans un district assez borné delà Pensylvanie, parmi les montagnes situées entre la Susquéhannah et la Délaware. Il dégage une chaleur plus vive et plus soutenue que celle du bois, qui d'ailleurs devenait cher, et convient mieux aux hivers rigoureux que l'on rencontre en Amérique par la latitude de Naples. Il l'emporte de beaucoup sur la houille bitumineuse, qui est presque la seule connue chez nous. Il brûle sans fumée; il est beaucoup plus propre qu'elle, il ne graisse pas les tentures et ne noircit pas les tapis. Rien n'est plus aisé que d'entretenir un feu d'anthracite ; un foyer chargé deux ou trois fois par vingt-quatre heures ne s'éteint jamais , même pendant la nuit. Les domestiques, dont il épargne le travail, le préfèrent; et, en cette matière comme en plusieurs autres , aux États-Unis, leur avis est plus puissant que celui des maîtres. Son seul inconvénient est de répandre quelquefois une légère odeur sulfureuse. On s'en sert aussi avec succès sous les chaudières , et l'on commence même à le substituer au bois sur les bateaux à vapeur.

L'extraction d'anthracite est donc considérable. Divers canaux et chemins de fer ont été exécutés ou s'exécutent pour le conduire des mines aux centres de consommation.

LETTRE XXII. Vi

Les lignes principales établies ou s'établissant pour desservir ces mines sont :

1" Le canal du Schuylkill , qui mène à Philadelphie les produits des mines voisines des sources du Schuylkill. Son développement, de Philadelphie à Port-Carbon , où il commence , est de quarante-trois lieues et demie. Il a coûté en tout, avec des écluses doubles le plus souvent, 16,000,000 fr., soit 372,000 fr. par lieue. Il donne 20 à 23 p. 0\0 de revenu net, et transporte 400,000 tonnespar an.

2" Le canal du Lehigh , qui amène à la Délaware les produits des mines situées aux sources du Lehigh. Il a dix.-sept lieues et demie de long et a coûté 8,300,000 francs, ou par lieue 474,000 fr.

3" Le canal latéral à la Délaware; il part d'Easton, au confluent du Lehigh, et se termine à Bristol , à la tête de la navigation maritime. Il conduit à Philadelphie les charbons qui ont descendu le canal du Lehigh. Il a vingt-quatre lieues de long, et a coûté 7,600,000 fr. , ou S16,000 fr. par lieue.

Cet ouvrage a été exécuté par l'État de Pensylvanie. Il a été compté plus haut parmi les travaux de cet Etat.

4" Le canal Morris , qui part du même point d'Easton et doit se terminer à Jersey-City, vis-àvis de New-York. Il sert à approvisionner le marché de New-York des charbons du Lehigh. Il se distingue en ce que la majeure partie des pentes y est rachetée, non comme à l'ordinaire par des

9à LES VOIES DE COMMUl^ICATIOJC.

écluses, mais par des plans inclinés, dont le plus considéraLle a une élévation de 30™,30 , et dont la manœuvre est 1res simple. L'ouvrage a quarante* huit lieues et demie, non compris deux lieues qui restent à faire du côté de Jersey-City. Il coûte 226,000 fr. par lieue, environ 1 1 ,000,000 fr . en tout.

8" Le canal de l'Hudson à la Délaware qui mène dans la baie de Rondout,sur THudson, près de Kingston, trente-six lieues au-dessus de New-York, l'anthracite des mines voisines de la Haute-Délaware. Ce charbon , arrivé des montagnes à Honesdale par un chemin de fer de six lieues et demie, entre là dans le canal, qui a quarante-trois lieues. Le chemin de fer a coûté 1,600,000 fr. , ou 250,000 fr. par lieue, avec son matériel. Le canal a coûté 12,600,000 fr., ou 293,000 fr. par lieue.

6** Le chemin de fer de Pottsville à Sunbury , qui doit conduire au Schuylkill canalisé les produits des mines situées dans le massif des montagnes , entre la Susquéhannah et les sources du Schuylkill. Il est remarquable par des plans inclinés d'une extrême hardiesse; ir. pente de quelques uns est de 23 et de 33 p. OiO ; ils sont desservis par desmoyensingénieux et économiques. La longueur de ce chemin est de dix-sept lieues trois quarts. Il coûtera environ 6,000,000 f., soit 338,000 fr. par lieue (1).

(1) Ce chemin de fer n'aboulit pas directement à Potts-

, 7" Le chemin de fer de Philadelphie à Reading, aujourd'hui en construction, qui fera concurrence à la canalisation du Scliuylkill. Il aura vingt-deux lieues trois quarts , et coûtera , avec le matériel , §30,000 fr. par lieue environ. On se propose de le prolonger jusqu'à Pottsviîîe ; la distance de Pottsville à Reading est de quatorze lieues. On aurait alors un chemin de fer continu de cinquantecinq lieues , entre Philadelphie et le centre de la vallée de la Susquéhannah.

Outre ces sept grandes lignes , diverses compagnies démines ont étahli une multitude d'autres chemins de fer de moindre importance , qui viennent s'y embrancher. Il en avait été créé , à la fin de 18-^4, soixante -six lieues au prix de 6,000,000 fr. ; ce qui, joint aux deux cent vingttrois lieues, et aux 71,300,000 francs des sept communications précédentes , donne un total de deux cent quatre-vingt-neuf lieues, et de 77,300,000 fr. ; et, déduction faite du canal latéral à la Délaware , que j'ai déjà porté en ligne de compte , deux cent soixante - cinq lieues , et 69,700,000 francs.

La masse de tous les travaux que je viens d'énumérer, en ne comptant que ceux qui sont maintenant terminés ou en cours actif d'exécu-

\ille ; il s'embranche, à une lieue environ de cette ville , sur le Mount Carbon Railroad.

04 LES VOIES DE COMMimiCATIO^.

tioii , forme un total de douze cent dix lieues de canaux et de sept cent trente-deux lieues de chemins de fer , ayant coûté en tout 600 millions. Si l'on y ajoute divers travaux isolés, tels que le chemin de fer d'Ithaca à Owégo (\ew-York) , qui est achevé ; ceux de Lexington à Louisville et de Tuscurabia à Décatur (Alabama), et divers travaux de canalisation dans la Nouvelle-Angleterre , en Géorgie , en Pensylvanie , etc., on arrive à un total définitif de treize cent vingt-et-une lieues de canaux et de huit cent deux lieues de chemins de fer, et à une dépense de 6B7 millions (1).

Ainsi l'impulsion est donnée; le mouvement va toujours s'accélérant ; le territoire se perce de toutes parts. Si je voulais citer tous les chemins de fer qui s'étudient maintenant , qui sont autorisés ou vont l'être par les législatures, pour lesquels des souscriptions ont été remplies ou vont s'ouvrir ; il me faudrait nommer toutes les villes de l'Union. Une ville de dix mille âmes qui n'a pas son chemin de fer se regarde elle-même avec ce sentiment de honte qu'éprouvèrent nos premiers parents dans le paradis terrestre , lorsque , après avoir goûté le fruit de l'arbre de la science, ils s'aperçurent qu'ils étaient nus.

Je n'ai parlé ici que des voies de communications perfectionnées , canaux et chemins de fer ,

(I) Voir la noie 15 à la iin du volume.

et lion des routes ordinaires. Si j'avais eu à exposer ce qui a été fait sous cet autre rapport, j'aurais cité avant tout la grande entreprise de la Route- 7Va^îowa/e , appelée aussi Route de Cumberïand, qui, partant de Washington ou plutôt de Cumberland sur le Potomac , va rejoindre l'Ohio à Wheeling , et s'étend de là vers l'Ouest, à travers le cœur des Etats d'Ohio , d'Indiana , d'Illinois , jusqu'au Mississipi. Elle a été tout entière établie aux frais de la Fédération. Il y a été alloué jusqu'à présent vingt-huit millions et demi. Commencée dès 1806 , elle est actuellement à peu près finie jusqu'à Yandalia dans l'Illinois. Une contestation survenue entre les deux États d'Illinois et du Missouri , a fait ajourner les travaux au-delà de cette ville. De Washington à Vandalia , il y a S23 lieues , et 270 de Cumberlarid à Vandalia. La doctrinedel'intervention du gouvernement fédéral danslestravaux publics (l) ayant le dessous depuis l'avènement du général Jackson à la présidence , le Congrès a offert la propriété de la Route-Nationale aux Etats particuliers dont elle traverse leter-

(1) On conteste au gouvernement fédéral le droit d'intervenir dans les travaux publics , non parce que c'est un gouvernement, mais parce que l'on prétend que la Constitution ne lui a pas formellement reconnu ce droit. Dans les Étals particuliers, la doctrine de l'intervention du gouvernement local dans les travaux publics ne fait pas question.

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ritoire. Ils l'acceptent à condition qu'ellesera préalablement mise dans un parfait état d'entretien.

Divers États ont aussi fait des dépenses considérables pour l'amélioration de leurs routes. La Caroline du Sud, par exemple , a consacré à cet usage une somme de six à huit millions.

Les travaux publics des Etats-Unis sont généralement exécutés avec économie; les prix que j'ai cités l'attestent, carilssont moins élevés que ceux d'Europe, quoique la main-d'œuvre coûte ici de deux à trois fois plus cher que sur le vieux Continent. Les canaux entrepris par les États sont pourtant passablement construits. Leurs dimensions, moindres que celles des nôtres , sont plus grandes que celles des canaux anglais; les écluses y sont presque toujours en pierres de taille (1). Les ponts , pontceaux et aqueducs sont habituellement en bois, sur piles et culées en maçonnerie commune. Les barrages des rivières sont constamment en bois.

Les chemins de fer des États , ceux de Pensylvanie surtout , ont été établis à grands frais. Ils sont à double voie , avec des ponts en maçonnerie et

(1) Sur plusieurs canaux construits par des compagnies, et sur quelques uns de ceux des États , les écluses sont moitié en pierres , moitié en bois. Ces écluses mixtes (compoâite loks) sont économiques, d'un entretien aisé, et pourraient être avantageusement employées - ailleurs. Il existe aussi beaucoup d'écluses entièrement en bois.

quelques souterrains. Leurs raiïs sont entièrement en fer , reposant sur des dés en pierre. La compagnie du chemin de fer de Lowell a voulu, elle aussi , que son ouvrage fût construit de la manière la plus permanente. Elle a déployé un luxe de granit, que je crois superflu, sinon nuisible. Le chemin de fer de Baltimore à l'Ohio est aussi à deux voies. Sauf une courte distance , il est sur Lois. Dans les Etats du Nord , et près des grandes villes , la plupart des Railroads ont un rail tout en fer et des terrassements préparés pour deux voies avec une seule voie posée. Tels sont les chemins de fer de Boston à Worcester et à Providence, d'Amboy à Camden. Tel sera celui de Philadelphie à Reading; mais ils Reposent sur des traverses en bois , ce qui , indépendamment du bon marché , présente beaucoup d'avantages sous le rapport de la conservation du matériel et de la douceur des mouvements, et aussi pour la rapidité des réparations. Dans le Nord , les chemins de fer destinés à une moindre circulation ou. éloignés des grandes villes , et en général tous ceux du Sud , sont à une seule voie sans préparation pour une seconde , et ont pour rails des pièces de bois longitudinales , recouvertes d'une pente de fer de cinq centimètres de large sur quinze millimètres d'épaisseur.

Sur presque tous les chemins de fer américains, il existe des pentes plus fortes que celles qu'en Europe l'on est disposé à fixer comme maxima.

08 LES VOIES DE COMMUJflGVTIO:^.

Une pente de 85 pieds par mille anglais { à peu près sept millimètres par mètre ) paraît modérée aux ingénieurs américains. Une pente de cinquante pieds (près de dix millimètres par mètre) ne les effraie point (1). L'expérience a démontré qu'en effet ces inclinaisons , dont la dernière est double du maximum des Ponts-et-Chaussées (cinq millimètres par mètre), n'offrent aucun danger pour la sécurité publique. Il est vrai qu'elles diminuent la vitesse, à moins que l'on n'ait recours sur quelques points à une locomotive de renfort, et qu'elles augmentent les frais de traction \ mais les Américains estiment que ces inconvénients sont plus que compensés par la réduction des dépenses de premier établissement. Les courbes y sont aussi plus roides; sur le chemin de fer de Baltimore à l'Ohio , oii cependant le service est fait par des locomotives , il y en a plusieurs dont le rayon est de 120 à 150 mètres ; en conséquence l'on ne s'y

(1) Je ne parle pas ici des plans inclinés usités dans les chemins de fer des montagnes, qui sont plus hardis que les montagnes russes les plus rapides. Dès que l'on voulait faire passer un chemin de fer dans ces lieux escarpés , il était fort difficile d'éviter des grandespentes.il y a, d'ailleurs , sous le rapport des frais de traction, beaucoup plus d'avantage, en pareil cas, à construire une série de plans inclinés , raccordés par des portions de chemin à peu près de niveau, qu'à distribuer la pente uniformément sur tout le parcours.

meut qu'aTec une vitesse moyenne de quatre et demie à cinq lieues à l'heure ; c'est deux fois moins qu*à Liv erpool , mais c'est deux fois et demie plus qu'en diligence sur une route ordinaire. En général , pourtant, les ingénieurs américains font tous leurs efforts pour éviter les courbes de moins de 300 mètres de rayon. En France , les Ponts-et- Chaussées , dans leurs études des grandes lignes, se sont imposé le minimum de 800 mètres.

Il y a cependant des chemins de fer américains où l'on a renchéri encore sur les prescriptions de la science européenne. Sur le chemin de fer de Boston à Lowell , le rayon ?ninimum est de 914 mètres , et le maximum des pentes de moins de 2 millimètres. Sur celui de Boston à Providence , il n'y a pas de rayon de moins de 1,800 mètres.

La vitesse en usage sur les chemins de fer américains est tout aussi variable que leur mode de construction , et que leurs conditions d'inclinaison et de contournement. Sur le chemin de fer de Boston à Lowell , on voyage à très peu près à raison de dix lieues à l'heure ; c'est à raison de huit sur ceux de Boston à Providence et à Worcester. Sur le chemin de fer d'Amboy à Gamden > la vitesse moyenne a été réduite à six lieues ; elle n'est que de cinq à cinq et demie sur celui de Gharleston à Augusta ; j'ai dit qu'elle était moindre encore sur celui de Baltimore à l'Ohio.

Une des plus grandes économies obtenues ici

dans la construction des chemins de fer , résulte de l'emploi du bois dans l'établissement des ponts et pontceaux. Les Américains sont maîtres passés en fait de ponts de bois. Les ponts si vantés de la Suisse ne sont, en comparaison des leurs . que de lourdes et grossières charpentes. Les ponts américains ont des arches ou travées de 3S à 70 mètres (1) ; et ils sont non moinscurieuxpar leurs bas prix que par leur hardiesse. Celui de Columbia , sur la Susquéhannah , a 2,000 mètres de long , et coûte , tout compris . 700,000 francs ; il a double voie pour les voitures et charrettes, double trottoir pour les piétons, et il est couvert. En général , un pont à double voie et couvert coûte pour la superstructure , c'est-à-dire non compris la maçonnerie des piles , 200 à 350 fr. le mètre courant , selon les localités et la confection du travail , soit 40,000 à 70,000 fr. pour un pont de 200 mètres, qui chez nous serait construit en pierre de taille, et reviendrait à 1,200,000 fr. ou 1,500,000 fr. La maçonnerie est ordinairement faite en moellon ou en pierre de taille à peine dégrossie , et , dès lors , est très peu chère. Trois systèmes de charpente dominent pour les ponts : l'un est dû au charpentier Burr;le second au colonel Long; le troisième, qui est le plus neuf, le

(1) Le pont du Schuylkill é Philadelphie, a 92°,75 de portée en une seule arche.

plus intéressant et le plus convenable pour les chemins de fer, en raison de sa fixité , à M. Ithiel ïown. Ils sont tous remarquables en ce qu'ils n'exigent presque pas de fer. On rencontre pourtant sur les chemins de fer des Etats-Unis quelques ponts en pierre de taille. Tel est celui du Patapsco {Thomas Viaduct) sur le chemin de Baltimore à Washington, tout en beau granit, long de !214™, et qui n'a coûté que 630,000 fr. , quoiqu'il soit à deux voies et élevé de 20 mètres.

La plus grande difficulté que les Américains aient rencontrée dans l'exécution des voies de communication , n'a peut-être pas été de se procurer les capitaux nécessaires , mais bien de trouver des hommes en état de diriger les travaux. Sous ce rapport encore, l'Etat de New-York a rendu à l'Union un service signalé. Les ingénieurs, qui s'étaient formés dans la construction du canal Érié , ont répandu partout les fruits de l'expérience qu'ils y avaient acquise. M. B. Wright, le plus distingué d'entre eux, et aujourd'hui encore le plus actif (1) des ingénieurs américains, malgré

(1) En ce moment , M. Wright, malgré ses soixante-cinq ans, dirigea la fois, personnellement, le chemin de fer de llarlaëm à New-York ; le grand chemin de fer de New- Tork au lac Érié; la grande communication, par canal et par chemin de fer, du James-River au Kanawha (Virginie); les travaux du Saint-Laurent , dans le Haut-Canada , trois cents lieues plus au nord , et enfin le chemin de fer de la II. 10

son grand âge , a pris part à la direction d'une inconcevable quantité d'entreprises. Son nom est associé à l'établissement des canaux de la Chésapeake à l'Ohio , de la Délaware à la Chésapeake , de l'Hudson à la Déla^^are, de Virginie, du Saint- Laurent, et même du canal Welland, à ceux des chemins de fer de Harlaëm et de New-York au lac Érié. Depuis une dizaine d'années , les ingénieurs capables ont commencé à se multiplier aux Etats- Unis, et ont écrit sur le sol du pays la preuve de leur savoir. Le général Bernard n'y a pas peu contribué en apportant avec lui dans le Nouveau- Monde , et en propageant par son exemple , les méthodes les plus avancées de l'art européen. M. M. Robinson , élève, lui aussi, de la science française, et qui excelle dans l'art d'établir à bon marché des ouvrages solides et de bonne apparence, a fourni les plans du Portage Railroad , et a construit les chemins de fer de Chesterfîeld , de Pétersburg au Roanoke, du Petit-Schuylkill , de Winchester à Harper's Ferry. Il achève maintenant ceux de Pottsville à Sunbury, de Philadel-

Havane aux Guiiies, dans l'île de Cuba. Tous ces ouvrage* réunis rorment un développement total de trois cent quatrevingts lieues. Les ingénieurs américains les plus distingués ont toujours plusieurs travaux à la fois sous leur direction, mais en moindre quantité. On conçoit qu'ils s'entourent, autant que possible, de collaborateurs instruits et intelligents qui font une grande partie de la besogne.

phic à Reading, de Frédéricksburg à Richmond. Le major Mac Neill vient de finir le chemin de fer de Boston à Providence, et travaille à ceux de Stonington et de Baltimore à la Susquéhannah. M. D. Douglass, après avoir fait le canal Morris et le chemin de fer de Brooklyn à Jamaïca , prépare, pour la campagne prochaine, la mise en construction des îvoterivorks de New-York. M. Fessenden , qui met la dernière main au Worcester Railroad , va être chargé du Western et de VEastern Railroad, à droite et à gauche de Boston. M. J. Knight, qui est le principal ingénieur du chemin de fer de Baltimore à l'Ohio, s'occupe des moyens de lui faire franchir les Alléghanys. M. Canvass White y qui vient de mourir, avait contribué à la création du canal de Louisville à Portland, et avait tout récemment terminé le beau canal du Raritan à la Délaware. M. H. Allen a établi le chemin de fer de Charleston à Augusta. M. Jervis a exécuté celui de Carbondale à Honesdale , et dirige aujourd'hui une partie des grands travaux de canalisation de l'État de New-York.

Pour suppléer à la pénurie d'hommes de l'art, que l'esprit d'entreprise réclame en nombre toujours croissant, le gouvernement fédéral autorise les officiers du génie et les ingénieurs géographes {topographical-engineersj. à entrer au service des compagnies. Il les emploie directement lui-même à faire des études et à rechercher des tracés , ou

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à construire des ouvrages pour son compte ; de sorte que le général Gratiot, commandant en chef du génie , fait aussi l'office d'un directeur-général des ponts et chaussées. Les colonels des géographes, Abert et Kearney , prennent une part active aux travaux du grand canal de la Chésapeake à rOhio, dont le gouvernement fédéral est le plus fort actionnaire. Le capitaine Turnbull dirige le canal de Georgetown à Alexandrie ; le capitaine Delafield, les travaux de la Route-Nationale, et le capitaine Talcott, le perfectionnement de l'Hudson. Le colonel Long passe de tracé en tracé , et étudie tantôt la ligne de Savannah à Memphis, tantôt celle de Portland (Maine) à Québec et à Montréal. De leur côté, les architectes se font ingénieurs; ainsi, M. W. Strickland, de Philadelphie, et M. Latrobe, de Baltimore, dirigeront les travaux des nouveaux chemins qui vont s'établir entre leurs deux villes; et même de simples négociants prennent sur eux la responsabilité de vastes ouvrages, comme M. Jackson, de Boston, qui est de fait ingénieur en ^hef du chemin de fer de Lowell.

C'est un beau spectacle que celui d'un jeune peuple exécutant, dans le court espace d'une quinzaine d'années, une masse de communications dont les plus puissants empires de l'Europe, avec une population triple et quadruple , «je fussent effrayés. Ce que la prospérité publique

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y a gagné et continuera à y gagner , est incalculable. La politique n'a pas moins à en attendre. Ces communications multipliées et rapides contribueront au maintien de l'Union, plus encore que la balance de la représentation nationale. Lorsque New-York ne sera plus qu'à six ou huit jours de la Nouvelle-Orléans, non seulement pour une classe riche , voyageant suivant un mode privilégié (1) , mais pour tout bourgeois , pour tout ouvrier, il n'y aura plus de séparation possible. Les grandes distances auront disparu, et ce colosse, dix fois plus vaste que la France, maintiendra son unité sans effort (2).

Il m'est impossible de ne point reporter ma pensée sur l'Europe , et de ne pas faire une comparaison peu favorable aux grandes monarchies qui la couvrent. Les partisans du principe monarchique soutiennent qu'il a tout autant de puissance pour le bonheur et la grandeur des peuples , et pour le progrès du genre humain, que le principe d'indépendance et de self-government qui domine de l'autre côté de l'Atlantique. Pour mon compte je suis tout porté à le croire. Il faut pourtant que l'on en administre des preuves matérielles, si l'on veut que la conviction opposée ne fasse plus de prosélytes. C'est par les fruits

(1) Voir la note 16 à la fin du volume.

(2) Voir la note 17 à la fin du volume.

la

aujourd'hui que l'arbre doit se juger. Les gouvernements européens disposent des trésors et des bras de plus de 2o0 millions d'hommes, c'està-dire d'une population vingt fois plus grande que ne l'était celle des Etats-Unis lorsqu'ils ont commencé à exécuter leur système de communications. Le pays qui réclame leurs soins n'est pas quatre ibis aussi étendu (1) que celui qui est actuellement couvert par les États et les Territoires organisés. Les milliards qu'ils se procurent si aisément pour la guerre , c'est-à-dire pour détruire et pour tuer, ne leur manqueraient pas pour des entreprises créatrices. Us n'ont qu'à vouloir, et toutes les nations européennes se confondront tellement d'intérêts , de pensées et de sentiments , seront tellement rapprochées et mêlées , que l'Europe tout entière sera comme une seule nation , et qu'une guerre européenne sera réputée sacrilège à l'égal d'une guerre civile. En ajournant plus long-temps ces utiles travaux , ne donneraient-ils pas raison à ceux qui prétendent que la cause des rois est inconciliable avec celle des nations ?

(1) En comptant tout le nord de l'Europe et tous les payg de l'ouest de l'Oural.

Lancaster (Pensylvauie); 20 juillet 1835.

Il n'y a de succès, il n'y a de bonheur que par la spécialité. Homme ou peuple , si vous voulez réussir, gardez-vous de prétendre à tout savoir et de tout entreprendre. La nature humaine est finie ; limitez-vous comme elle dans vos désirs et dans vos efforts. Sachez vous contenter et vous contenir; c'est la loi de la sagesse.

Si ces préceptes sont justes , les Américains sont des gens au moins à demi sages , car ils les pratiquent au moins à demi. En général , l'Américain sait peu se contenter ; sa notion de l'égalité, c'est de n'être l'inférieur de personne ; mais il n'aspire à monter que suivant une ligne. Son moyen unique, comme son unique pensée, c'est la domination du monde matériel c'est l'industrie

dans ses diverses branches ; ce sont les affaires , c'est la spéculation , le travail , l'action.

A son unique objet tout pour lui se subordonne : l'éducation et la politique, la loi delà famille et celle de l'Etat. Tout, depuis la religion et la morale jusqu'aux usages domestiques et aux détails de la vie; tout , dans la société américaine, est combiné et ployé suivant la direction qui converge le mieux vers le but commun de chacun et de tous.

Si la règle générale souffre des exceptions, elles sont peu nombreuses et tiennent à deux causes : premièrement, la société américaine , si absorbée qu'elle soit dans sa spécialité , ne doit pas rester à jamais emprisonnée dans ce cercle, et contient déjà le germe des destinées , quelles qu'elles puissent être , qui lui sont réservées pour les siècles à venir; secondement , la nature humaine, quoique finie , n'est pas exclusive, et nulle force au monde ne saurait étouffer ses protestations contre l'exclusivisme des goûts, des institutions et des mœurs.

La spéculation et les affaires , le travail et l'action , voilà donc , sous diverses formes , la spécialité que les Américains ont choisie et à laquelle ils se vouent avec une ardeur qui tient de l'acharnement. C'était celle qu'ils devaient adopter , celle que leur avait assignée le doigt de la Providence , afin que la civilisation fût , dans le plus

bref délai possible , mise en possession d'un continent.

Je ne puis sans douleur penser qu'il y eut un moment où la France semblait appelée à partager la gloire de cette grande mission avec les deux peuples , entre lesquels Dieu l'a placée, aussi bien sous le rapport du caractère et des institutions que sous celui de la position géographique; avec les Anglais et les Espagnols. Tandis que l'Espagne, alors reine du monde, envahissait l'Amérique du Sud et le vaste empire du Mexique, y civilisait , le sabre à la main , la population indienne , et y bâtissait des villes monumentales qui témoigneront de son génie et de sa puissance bien des siècles après que les déclamations de ses détracteurs seront tombées dans l'oubli ; tandis que l'Angleterre posait de chétives colonies sur la plage aride de l'Amérique du Nord, la France explorait la gigantesque vallée du Père des eaux , et s'emparait du Saint-Laurent, près de qui notre Rhin , tranquille et fier , n'est qu'un ruisseau modeste ; nous couronnions de fortifications le rocher à pic de Québec , nous bâtissions Montréal , nous fondions la Nouvelle-Orléans et Saint-Louis, et , çà et là , nous défrichions les riches plaines de rillinois. De l'Amérique du Nord, nous possédions alors la portion la plus fertile , la plus belle, la mieux arrosée , la mieux taillée pour recevoir un superbe empire en harmonie avec nos sentiments

d'unité. Nos Ingénieurs , avec une sagacité qu'aujourd'hui les Américains admirent , avaient marqué par un fortin les positions les plus propres à recevoir de grandes villes. C'est ainsi que notre drapeau flottait à Pittsburg (alors fort Duquesne) , à Détroit , à Chicago , à Erié (alors Presqu'île ) , à Kingston ( alors fort Frontenac ) , à Michillimackinac , à Ticondéroga , à Yincennes , au fort de Chartres , à Péoria, à Saint-Jean , tout comme dans les capitales du Canada et de la Louisiane. Alors notre langue pouvait prétendre à être la langue universelle. Le nom français avait alors de belles chances pour devenir le premier , non seulement , comme celui des Grecs, dans le monde des idées, parla littérature et les arts , mais aussi , comme le nom romain , dans le monde matériel et politique , par le nombre des hommes qui eussent été fiers de le porter , par l'immensité du territoire que sa domination eût couvert. Louis XIV, aux jours de son apothéose , dans rOlympe qu'il s'était bâti, rêvait ce noble avenir pour son peuple et pour sa race. Dans l'exaltation d'un sublime orgueil , il croyait lire ces triomphes sur les pages du destin. Il ne nous reste plus à nous, qui ne sommes séparés de lui que par un siècle, il ne nous reste plus, hélas ! que des regrets amers et impuissants. Les Anglais nous ont chassés à toujours , non seulement d'Amérique 5 mais aussi des Indes - Orientales , où le

LETTRE XXIÎI. t 1 I

Grand-Roi nous avait aussi installés. Nos descendants du Canada et de la Louisiane se débattent vainement contre le déluge britannique qui les ensevelit. Notre idiome se noie dans le mémo débordement ; les noms mêmes de nos villes et des régions que nous avions explorées se défigurent dans l'àpre gosier de nos heureux rivaux , et se teutonisent au point d'être méconnaissables. Nous avons oublié nous-mêmes qu'il fut un temps où nous pouvions prétendre à devenir les rois du Nouveau-Monde. Nous n'avons plus souvenance des hommes généreux qui se dévouèrent pour nous en assurer la domination. Pour que le nom de l'héroïque La Salle ne pérît pas, il a fallu que le Congrès américain lui érigeât un petit monument , dans la rotonde du Capitole, entre Penn et John Smith. Nous n'avons pas eu une pierre pour lui dans nos innombrables sculptures; nos peintres ont couvert de couleurs des toiles qu'une lieue carrée contiendrait à peine, et il n'a pas eu les honneurs d'un coup de pinceau.

Pendant ce temps , des colosses , récemment apparus en Europe^ nous défient, nous coudoient et nous pressent. En vain les efforts du second Charlemagne nous avaient rendu la capitale du premier César français et les plus belles provinces de Clovis ; capitale et provinces nous ont été ravies presque aussitôt. Un pas de plus en arrière et nous sommes refoulés à jamais parmi les peu-

pies secondaires, les peuples vieillis, les peuples déchus, sans successeurs pour recevoir et dignement porter l'héritage de la gloire de nos pères. Qu'a-t-il donc fallu pour faire rétrograder ainsi une grande nation , pour la dépouiller de son avenir ? Il a suffi , sous notre monarchie absolue, qu'il se trouvât un prince comme Louis XV, qui , du Grand-Roi son aïeul , ne voulut accepter que les vices; il a suffi que, pendant cinquante ans, la France servît de marche-pied et de jouet à l'infâme égoïsme de ce prince , à la honteuse impéritie de ses familiers. Les gouvernements sans contrôle peuvent, dans un court espace de temps , enfanter des prodiges, mais ils sont exposés à de cruels retours.

Que fût-il arrivé si, au lieu d'être vaincus par les Anglais, nous eussions été leurs vainqueurs ? A juger , par les Canadiens et les Créoles de la Louisiane, de ce qu'eût été le peuple de laNouvelle- France , la rapidité et l'audace du mouvement civilisateur y eussent considérablement perdu. Lorsqu'il s'agit de vaincre des nations sur les champs de bataille , le Français peut entrer dans la lice , la tète haute ; pour dompter la nature , l'Anglais vaut mieux que nous. Il a une fibre plus rigide , des muscles mieux nourris ; physiquement , il est mieux constitué pour le travail ; il le pousse avec plus de méthode et de persévérance ; il s'y plaît , il s'y entête. Si dans son œu-

\Te, il rencontre un obstacle, il l'attaque avec une passion concentrée , dont , nous Français , nous ne sommes susceptibles que contre un adversaire sous forme humaine.

Avec quel zèle et quel entraînement l'Anglo- Américain remplit sa tâche de peuple défricheur ! Voyez comme il se fraye sa voie à travers les rochers et les précipices ; comme il lutte corps à corps contre les fleuves , contre les marécages , contre la foret primitive ; comme il détruit le loup et l'ours ; comme il extermine l'Indien qui , pour lui , n'est qu'une autre béte fauve ! Dans cette bataille contre le monde extérieur , contre la terre et l'eau , contre les montagnes et contre un air empesté , il semble plein de cette impétuosité avec laquelle la Grèce se précipitait sur l'Asie à la voix d'Alexandre ; de cette audace frénétique que Mahomet sut inspirer à ses Arabes pour la (îonquête de l'empire d'Orient ; de ce courage délirant qui animait nos pères, il y a quarante ans , lorsqu'ils se ruaient sur l'Europe. Aussi , sur les mêmes rivières où nos colons s'abandonnaient, en chantant , au canot d'écorce du sauvage , ils comptent, eux, des flottes de superbes bateaux à vapeur. Là où nous fraternisions avec les Peauxllouges , couchant avec eux dans les bois , vivant comme eux de notre chasse , voyageant à pied î\ leur manière , par des sentiers escarpés , l'opiniâtre Américain a abattu les arbres antiques , n. Il

promené la charrue , enclos les terrains , substitué les meilleures races bovinesdel'Angleterreaux cerfs de la forêt , établi des fermes , de florissants villages et d'opulentes cités, creusé des canaux et des routes. Ces chutes d'eau que nous venions admirer en amateurs du pittoresque, et dont nos officiers mesuraient la hauteur au péril de leur vie , ils les ont dérobées au paysage et enfermées dans les réservoirs de leurs moulins et de leurs fabriques. Si ces pays fussent restés français, la population qui s'y fût développée eût été plus gaie que l'américaine ; elle eût mieux joui de ce qu'elle eût possédé ; mais elle eût été entourée de moins de richesses et de comfort , et des siècles se fussent écoulés avant que l'homme eût été en droit de se dire le maître . sur la même étendue de sol que les Américains ont asservie en moins de cinquante ans.

Si l'on récapitule les actes passés à chaque session des législatures locales , on verra que les trois quarts au moins ont pour objet les banques qui créditent le travailleur ; la création d'églises nouvelles, qui sont les citadelles où veillent les gardiens de l'esprit du travail ; les moyens de communication , routes , canaux , chemins de fer, ponts, bateaux à vapeur , qui facilitent au producteur l'accès du marché ; l'instruction primaire à l'usage de l'ouvrier e1 du laboureur ; ou divers règlements commerciaux ; ou l'incorporation de

villes et de villages , ouvrages de ces hardis défricheurs. Il n'y est point question d'une armée ; les beaux-arts n'y figurent jamais , même pour mémoire ; les établissements littéraires et les hautes études scientifiques y sont rarement honorés d'un souvenir (l).

Les lois tendent par-dessus tout à favoriser le travail , le travail matériel , le travail du moment. Dans les Etats un peu anciens, elles sont habituellement empreintes du respect de la propriété , parce que le législateur sent que le plus grand encouragement à donner au travail consiste à le respecter dans ce qui en est le fruit. Elles sont particulièrement conservatrices de la propriété foncière, soit par réminiscence des lois féodales de la mère-patrie , soit aussi ])arce que l'on a tenu à conserver quelque élément stable au milieu de l'instabilité de toute chose j cependant les lois s'inquiètent généralement beaucoup moins qu'en Europe de ce qui est droit acquis. Malheur aux existences en repos ou actuellement improductives, pour peu qu'elles puissent être accusées de s'appuyer sur le monopole et le privilège ! Le droit qui précède ici les autres , qui les efface tous , est celui du travail : le repos n'a pas encore droit de cité. C'est ainsi qu'excepté en matière de crédit public, oii les États et les villes se piquent

(1) Voir la note 18 à la fin du volume.

du plus grand scrupule à remplir leurs engage- 'nents, dans tout débat entre le capitaliste et le producteur , c'est ordinairement le premier qui a tort (1).

Tout est ici disposé pour le travail : les villes sont bâties suivant la méthode anglaise ; les hommes d'affaires, au lieu d'être dispersés par la ville, occupent un quartier qui est exclusivement à eux, où pas une maison ne sert à l'habitation, où tout est bureaux et magasins. Les courtiers , les agents de change, les avoués, les avocats, y ont chacun leur cellule, les négociants leurs comptoirs. Les banques et les compagnies de toute nature y tiennent leur office,- les marchandises emplissent, de la cave au grenier, tous les édifices des rues adjacentes. A toute heure du jour , un négociant n'a que quelques pas à faire pour en rejoindre un autre , pour s'aboucher avec un homme de loi ou un courtier. Ce n'est point comme à Paris, où l'on perd un temps précieux à courir l'un après l'autre. Paris est la cité commerciale la plus mal arrangée de l'univers. Ne\v- \ork est cependant moins bien ordonné que Lon-

(1) Dans quelques États nouveaux, comme la Kentucky et rilhnois, il a été passé, aux époques de crises commerciales, des lois qui intervenaient entre le débiteur et le créancier, et qui traitaient fort cavalièrement ce dernier. Elles avaient pour objet d'ajourner le paiement des dettes.

dres ou que Liverpool. Il n'y existe rien dans le genre des grands docks ou du Commercial- Bouse (1).

Les mœurs sont celles d'une société travaillante et agissante. A quinze ans, un homme entre dans les affaires 5 à vingt et un, il est établi , il a sa ferme, son atelier, son comptoir ou son cabinet, son industrie enfin quelle qu'elle soit. C'est aussi l'âge où il prend femme ; à vingt-deux ans, il est père de famille, et, par conséquent, il a un puissant aiguillon pour s'exciter au travail. Il n'y a ici de considération que pour celui qui a une profession, et, ce qui est à peu près la même chose , qui est marié ; pour l'homme enfin qui est membre actif, directement utile de l'organisme social , qui contribue pour sa part à augmenter la richesse publique, en créant , soit des choses, soit des hommes. L'Américain est élevé dans cette idée, qu'il aura un état, qu'il sera agriculteur, artisan, manufacturier, commerçant, spéculateur , médecin , homme de loi ou d'église , peutêtre tout cela successivement , et que , s'il est actif et intelligent, il arrivera à l'opulence. Il ne se conçoit pas sans profession , lors même qu'il appartient à une famille riche , car il ne voit point de gens de loisir autour de lui. L'homme de loisir est une variété de l'espèce humaine doutTliomme^

(1) Voirtom. 1, pag. 29.

du Nord , l'Yankée, ne soupçonne pas l'existence ; puis il sait que, riche aujourd'hui, son père pourra être ruiné demain. Le père d'ailleurs est dans les affaires, selon l'usage, et ne se dessaisit pas de sa fortune : si le fils en veut avoir une présentement , qu'il se la fasse !

Les habitudes sont celles d'un peuple exclusivement travailleur. Du moment où il se lève, l'Américain est au travail. Il s'y absorbe jusqu'à l'heure du sommeil. Il ne permet point aux plaisirs de venir l'en distraire ; les affaires publiques seules ont le droit d'enlever quelques moments à ses affaires privées. L'instant des repas n'est point pour lui un délassement où il retrempe son cerveau fatigué , au sein d'une intimité douce. Ce n'est rien de plus qu'une désagréable interruption à sa besogne; interruption qu'il accepte, parce qu'elle est inévitable, mais qu'il abrège le plus possible. Si la politique ne réclame point, le soir, son attention; s'il n'est convoqué à aucune délibération, à aucune prière, il reste chez lui , pensif et l'œil fixe , récapitulant les opérations du jour, ou préparant celles du lendemain. Il cesse ses travaux le dimanche, parce que la religion le lui ordonne ; mais elle lui prescrit aussi spécialement, pour ce jour-là, de s'abstenir de tout amusement , de toute distraction , musique , cartes , dés ou billard, sous peine de sacrilège an premier chef. Le dimanche , un Américain n'ose-

rait pas recevoir ses amis. Ses domestiques refuseraient de s'y prêter ; c'est à peine si, ce jour-là , il peut obtenir d'eux qu'ils le servent lui-même à table à l'heure qui leur convient. Il y a quelques jours , le maire de New-York fut accusé par un journal d'avoir traité, le dimanche, certains nobles Anglais venus d'Europe , dans leur yacht, pour donner à la démocratie américaine une étrange idée des goûts britanniques. Il s'est empressé de faire publier qu'il connaissait trop bien ses devoirs de chrétien pour fêter ses amis le jour du sabbath. Rien n'est donc plus lugubre que le septième jour dans ce pays. Auprès d'un pareil dimanche , le travail du lundi est un passe-temps délicieux.

Abordez un négociant anglais le matin dans son comptoir, vous le trouverez raide et sec, ne parlant que par monosyllabes ; accostez-le à l'heure du courrier , il ne fera aucun frais pour vous dissimuler son impatience ; il vous éconduira . sans prendre toujours garde de le faire poliment. Le même homme , le soir dans son salon , ou l'été à sa maison de campagne , sera plein d'empressement et d'urbanité. C'est que l'Anglais divise son temps et ne fait qu'une chose à la fois. Le matin , il est tout aux affaires; les affaires lui sortent par tous les pores. Le soir , c'est l'homme de loisir qui se repose et jouit de la vie ; c'est le gentleman qui a sous les yeux , pour façonner ses ma-

120 l-E TRAVAIL.

DÎères et s'instruire dans l'art de dépenser noblement son revenu, le parfait modèle de l'aristocratie anglaise.

Le Français moderne est un mélange indéterminé de l'Anglais du matin et du soir. Le matin , un peu Anglais du soir, et le soir passablement Anglais du matin. Le Français vieux-modèle était l'Anglais actuel du soir; ou plutôt disons, pour rendre à chacun ce qui lui appartient, que c'est ce Français, dont le type se perd chez nous, sur qui , à beaucoup d'égards , s'est moulée l'aristocratie anglaise.

L'Américain des États du Nord ou du Nord- Ouest, celui dont la nature domine aujourd'hui dans l'Union, est un homme d'affaires en permanence : c'est toujours l'Anglais du matin. On trouve beaucoup d'Anglais du soir dans les plantations du Sud; on commence à en rencontrer quelques uns dans des métropoles du Nord.

Haut, mince et dt'gagé dans sa taille, l'Américain semble bâti tout exprès pour le travail matériel. Il n'a pas son pareil pour aller vite en besogne. Nul ne s'assimile plus aisément unepratique nouvelle ; il est toujours prêt à modifier ses procédés OU ses outils, ou à changer de métier. Il est mécanicien dans l'âme. Chez nous , il n'y a pas d'élève des hautes écoles qui n'ait fait son vaudeville, son roman ou sa constitution monarchique ou républicaine. Il n'y a pas de paysan du Connecticui

OU du Massachusetts qui n'ait inventé sa machine. Il n'y a pas d'homme un peu considérable qui n'ait son projet de chemin de fer, son phin de village ou de ville, ou qui ne nourrisse in petto quelque grande spéculation sur les terres inondées de la Rivière-Rouge, ou sur les terrains à coton de l'Yazoo ou du Texas , ou sur les champs à blé del'Illinois. Colonisateur par excellence, l'Américain-type, celui qui n'est pas plus ou moins européanisé, l'Yankée pur, en un mot, n'est pas seulement travailleur, c'est un travailleur ambulant. Il n'a point de racines dans le solj il est étranger au culte de la terre natale et de la maison paternelle; il est toujours en humeur d'émigrer , toujours prêt à partir , avec le premier bateau à vapeur qui passera , des lieux même oii il est installé à peine. Il est dévoré du besoin de locomotion; il ne tient pas en place j il faut qu'il aille et qu'il vienne, qu'il agite ses membres et tienne ses muscles en haleine. Quand ses pieds ne sont pas en mouvement, il faut qu'il remue les doigts; que, de son inséparable couteau, il taille un morceau de bois , rogne le dos d'une chaise ou écorne une table ; ou. encore, qu'il occupe ses mâchoires à presser du tabac. Soit que le régime de la concurrence lui en ait donné l'habitude, soit qu'il se préoccupe outre mesure de la valeur du temps , soit que la mobilité de tout ce qui l'entoure et de sa propre personne tienne

son système nerveux dans un ébranlement perpétuel , soit qu'il soit sorti ainsi fait des mains de la nature, il est toujours affairé, toujours pressé , excessivement pressé. Il est propre à tous les travaux , excepté à ceux qui exigent une lenteur minutieuse. Ceux-là lui font horreur : c'est sa conception de Tenfer. « Nous naissons à la hâte , dit

■ un écrivain américain , nous faisons notre édu-

■ cation à la course ; nous nous marions à la vo- » lée; nous gagnons une fortune d'un coup de

■ baguette , et nous la perdons de même pour la » refaire et la défaire dix fois, toujours en un clin » d'œil. Notre corps est une locomotive allant à » raison de dix lieues à l'heure; notre âme, une » machine à vapeur à haute pression; notre vie » ressemble à une étoile qui file, et la mort nous » surprend comme un éclair (1). »

• Travaille, dit au pauvre la société américaine; travaille, et à dix-huit ans , tu gagneras plus , toi, simple ouvrier, qu'un capitaine en Europe (2). Tu vivras dans l'abondance, tu seras bien vêtu, bien logé, et tu feras des économies. Sois assidu au travail, sobre et religieux, et tu trouveras une compagne dévouée et soumise; tu auras un foyer do-

(1) Voir la note 19 à la fin du volume.

(2) En ce moment le salaire d'un ouvrier maçon est de U fr. 35 cent, à Philadelphie et à New-Tork ; à 300 jours de travail, ce serait 2,800 fr.

mestique , mieux pourvu de comfort que celui de beaucoup de bourgeois en Europe. D'ouvrier , tu deviendras niaitre , tu auras des apprentis et des serviteurs à ton tour; tu trouveras du crédit à pleines mains ; tu passeras fabricant ou gros fermier; tu spéculeras et tu deviendras riche; tu bâtiras une ville et tu lui donneras ton nom; tu seras nommé membre de la législature de ton Etat, ou alderman de ta métropole, puis membre du Congrès; ton fils aura autant de chances pour être nommé Président que le fils du Président lui-même. Travaille , et si la chance des affaires tourne contre toi et que tu succombes , ce sera pour le relever aussitôt; car ici la faillite est considérée comme une blessure dans une bataille; elle ne te fera perdre ni l'estime, ni même la confiance de personne, pourvu que tu aies été toujours rangé et tempérant, bon chrétien et époux fidèle. »

« Travaille, dit-elle au riche, travaille sans jamais songer à jouir. Tu accroîtras tes revenus sans accroître tes dépenses. Tu augmenteras ta fortune, mais ce ne sera que pour multiplier les moyens de travail en faveur du pauvre , et pour étendre ta puissance sur le monde matériel. Que ta tenue soit simple et austère. Je te permets , pour ton intérieur, de beaux tapis, de l'argenterie à foison, les plus beaux linges de la Saxe et de l'Ecosse; mais ta maison , à l'extérieur , sera sur

12 i LE TRAVAIL.

le modèle de toutes celles de la ville tu n'auras ni livrée, fii luxe de chevaux; tu n'encourageras pas le théâtre qui relâche les mœurs; tu fuiras le jeu ; tu signeras les articles de la Société de Tempérance; tu t'abstiendras même de la bonne chère; tu donneras l'exemple de l'assiduité à ri>lise; tu afficheras sans cesse le plus profond respect pour la morale et la religion ; car le cultivateur et l'ouvrier qui t'entourent, ont les yeux sur toi, prennent modèle sur toi , et te reconnaissent encore de fait pour arbitre des mœurs et des coutumes, quoiqu'ils t'aient enlevé le sceptre de la politique. Si tu te laissais aller à jouir , si tu te livrais au faste, à la dissipation et aux plaisirs , ils lâcheraient, eux aussi , la bride à leurs passions, nécessairement grossières , à leurs violents appétits. C'en serait fait du pays , c'en serait fait de toi-même. »

Il est possible d'imaginer divers systèmes d'organisation sociale également propres en théorie à favoriser le travail. On peut concevoir une société constiluée pour le travail, sous l'influence du principe d'autorité, c'est-à-dire d'association hiérarchique; on peut en concevoir une autre sous les auspices du principe de liberté ou d'indépendance. Pour organiser à priori, en vue du travail , un peuple déterminé, il faut , sous peine de tomber dans le roman , consulter ses circonstances de territoire et d'origine , savoir par où il

LETTRE XXIII. î^^

a passé et où il va. Avec le peuple des États- Unis , rejeton de la race anglaise , et imbu de protestantisme jusqu'à la moelle des os, le principe d'indépendance, d'individualisme, de concurrence enfin , devait réussir. L'âme fortement trempée des Puritains, qui sont les ultras du protestantisme, ne pouvait manquer de s'en accommoder admirablement. Voilà pourquoi les fils des Etats de l'Est, fondés par les pèlerins (l) , ont joué le premier rôle dans la prise de possession de l'immense vallée duMississipi.

La civilisation de l'0uest(2) est née du concours occulte et silencieux de deux ou trois cent mille jeunes cultivateurs partis , chacun pour son compte, de la Nouvelle-Angleterre , quelquefois avec un petit nombre d'amis , souvent seuls. Ce système n'aurait pu réussir avec des Français, L' Yankee , seul avec sa femme au milieu des bois, peut se suffire à lui-même. Le Français est éminemment social ; il ne supporterait pas l'isolement au sein duquel l'Yankée vit à l'aise. Celui-ci se passionne , tout seul , pour l'œuvre qu'il a conçue et qu'il s'est imposée. Le Français ne peut

(t) On désigne par ce nom ( Pilgrim-Fathets)\es puritains exiles qui vinrent s'établir à Boston et dans le pays d'alentour.

(2) Je parle ici principalement du Nord-Ouest , c'est-àdire de la portion de TOuest où l'esclavage n'existe pas. (Voir lettre x, tome l.)

se passionner pour une entreprise industrielle qu'à condition d'être avec d'autres hommes, dont le concours soit évident et palpable, ou plutôt il n'est pas apte à se passionner pour un travail matériel , car il réserve ses affections et ses sympathies pour ce qui est vivant. Il lui est absolument impossible, à lui, d'être amoureux d'un défrichement , d'éprouver pour le succès d'une manufacture les mêmes transports que pour le salut d'un ami ou le bonheur d'une maîtresse ; mais il est susceptible de s'y appliquer avec ardeur, si ses passions caractéristiques , sa soif de la gloire et son émulation , sont excitées par le contact humain. S'il s'agissait de coloniser avec des Français , il faudrait donc peu compter sur les tentatives individuelles. En toute chose le Français a besoin de sentir légèrement le coude du voisin, comme dans une ligne de bataille. Sur une terre à coloniser , on peut jeter des Américains isolés; ils y formeront une multitude de petits centres qui , s'élargissant chacun de son côté , finiront par embrasser un cercle. S'il s'agit de Français , on doit porter avec eux sur la terre nouvelle un ordre social tout fait , des liens sociaux tout établis , ou , au moins , un cadre régulier d'ordre social et des points d'attache pour les liens sociaux j c'est-à-dire qu'il leur faut , dès l'abord, le grand cercle avec son centre unique bien apparent.

Le Canada est à peu près la seule colonie que nous ayons fondée exclusivement avec des Français (1). On y transporta une organisation sociale complète. Une fois le pays reconnu , la flotte royale y débarqua des seigneurs à qui le roi avait octroyé des fiefs. Ils étaient suivis de vassaux qu'ils avaient pris en Normandie et en Bretagne, et à qui ils distribuèrent des terres. Elle y déposa en même temps un clergé régulier et séculier doté, lui aussi, d'amples domaines territoriaux , et qui de plus préleva la dime. Puis vinrent des marchands et des compagnies à qui des privilèges étaient accordés pour la traite des pelleteries et pour le commerce. En un mot , les trois ordres , clergé , noblesse et tiers-état , furent importés , tout d'une pièce, de la vieille France dans la nouvelle. La seule chose que les colons laissèrent derrière eux fut la misère du plus grand nombre. Le système était bon pour l'époque ; le principe d'ordre et d'hiérarchie qui y présidait , sous la seule forme possible alors, était en harmonie avec le caractère du peuple. Ce qui l'atteste, c'est que , sous ce régime , auquel les Anglais conquérants n'ont rien changé , le Canada a fleuri , et la population s'y e-t multipliée au sein d'une douce aisance. Je n'ai vu nulle part rien qui off"rit mieux

(1) Dans la Louisiane , à Saint-Domingue et dans les îles , la massiî de la population était forrnôe de noirs.

J'imajje de l"«Mreamerf/ocnVfl» que les jolis villages des bords du Saint-Laurent. Ce n'est pas l'ambitieuse prospérité des États-Unis, c'est quelque chose de beaucoup plus modeste; mais s'il y à moins d'éclat , en revanche il y a plus de contentement et de bonheur. Le Canada m'a rappelé la Suisse : c'est la même physionomie de satisfaction calme et de jouissances paisibles. On parlerait du Canada , s'il n'était pas à côté du colosse angloaméricain; on citerait ses développements, sans les prodiges des États-Unis.

On ne serait pas fondé à prétendre que les progrès du Canada se sont réalisés en dépit du mode de colonisation ; la discussion entre le parce que et le quoique est aisée à terminer dans ce cas. Tout ce que le système primitif avait d'onéreux , subsiste encore intact , et la population ne s'en plaint pas. Les redevances seigneuriales, la dime, le droit de mouture, le four banal , y sont actuellement en pleine vigueur; et , chose incroyable, rien de tout cela ne figure dans l'interminable liste de quatre-vingt-treize griefs , récemment dressée par lesCanadiens contre le régime qui les gouverne.

En France , Dieu merci , il n'y a plus de seigneurs , de vassaux ni de dîmes ; les trois ordres sont abolis : il n'y a même plus de royauté absolue; mais nous avons un gouvernement à trois létes qui dispose de ressources bien autrement inépuisables, de moyens d'action bien autrement

énergiques. Ce pouvoir central, le seul qui subsiste maintenant , doit faire intervenir sa direction là où autrefois la royauté et les divers ordres imposaienf la leur. Nous ne fonderons de colonie ni à Alger ni ailleurs , à moins que le gouvernement ne se charge d'y remplir , sauf les modifications exigées par le progrès des temps et par les circonstances, le rôle que jouèrent au Canada la noblesse et le clergé. Les intermédiaires qui existaient autrefois entre la royauté et la masse de la nation ont disparu. Une partie de leurs prérogatives peut et doit être remise au peuple , ainsi qu'il a déjà été fait à l'égard de l'administration intérieure du pays; car la nation, devenue plus éclairée et plus apte à se diriger elle-même, n'a pas besoin , au même degré que par le passé , d'une règle venue d'en haut. Cependant, la majeure partie des prérogatives des anciens pouvoirs doit aller grossir celle du pouvoir central, et non point être annulée purement et simplement. Avec nous, Français, tels que nous sommes aujourd'hui , il convient, pour le bien général, que le gouvernement ait la meilleure part dans l'héritage des influences du passé , surtout en matière de colonisation. Rien n'est plus difficile que de coloniser ; c'est une création tout entière. Le propre d'une colonie , c'est d'être mineure ; aux Ktats-Unis, où le seîfs-governinent a été poussé jusqu'à la dernière limite, les colonies continen-

Î30 LE trava.il.

taies , qu'on appelle Territoires , sont traitées comme mineures jusqu'à ce qu'elles aient réuni une population de 60,000 âmes; or, à tout mineur un tuteur est indispensable.

Sans doute un gouvernement qui yeut coloniser peut rechercher le concours de capitalistes ; mais on se méprendrait si l'on en attendait, relativement à Alger , de grands efforts et de grands résultats. En fait de compagnies, nous ne sommes pas beaucoup plus avancés aujourd'hui que du temps de Louis XIV : peut - être le sommes- nous moins; je cherche vainement en France quelque chose qui puisse être comparé à nos ci-devant compagnies des Indes.

Je ne veux, pas faire le métier de prophète, encore moins celui de prophète de malheur ; d'ailleurs, à la distance où je suis d'Alger, je n'en dois parler qu'avec une extrême réserve. Je suis cependant persuadé qu'avec le système de laisserfaire ou de ne rien faire, adopté par le gouvernement , nous ne sommes pas en chemin d'y implanter une population française. Et pourtant, jusqu'à ce qu'il y ait 200,000 ou 300,000 Français, notre domination n'y sera qu'éphémère, à la merci d'un vole inopiné des Chambres , ou d'un caprice ministériel , ou d'un bruit de guerre; et qui pis est dans ce siècle positif, Alger nous coûtera beaucoup sans nul retour.

Si je ne m'abuse complètement , ce qui se dé-

LETTRE XXIII. ISl

verse à Alger , avec le système des émigrations individuelles , doit être , sauf un petit nombre d'exceptions , le rebut de nos grandes villes. Il y faudrait la fleur de nos campagnes et de nos ateliers , de jeunes cultivateurs ou de robustes ouvriers comme ceux qui , le mousquet à la main, font la gloire de nos armées : ceux-là auraient la force et la volonté de s'emparer du sol, comme s'en empare la civilisation , par la culture et le travail. Nos honnêtes campagnards et nos ouvriers intelligents sont sourds à l'appel des compagnies; ils ont de bonnes raisons pour ne pas croire aux promesses des spéculateurs. Ils ne se déplaceront, pour aller asseoir avec eux la domination française sur le sol de l'Afrique , que lorsqu'un gouvernement éclairé les y appellera non vaguement, mais nominativement , les y conduira et les y installera lui-même.

Tous les ans , deux milliers environ de soldats quittent la Régence (car c'est encore la Régence î) pour rentrer dans leurs foyers et redevenir ouvriers et paysans. Quelle fortune ne serait-ce pas pour Alger, si l'on pouvait les retenir, ou s'ils voulaient y retourner, après être venus en France prendre femme ! Avec l'ambition d'arriver à la propriété dont tout homme est possédé aujourd'hui , il ne serait pas impossible de les y résoudre en leur donnant des terres, des outils, des maisonnettes, que l'armée aurait bâties elle-même.

Distribués dans de grandes fermes ou dans des villages, autour desquels chacun d'eux aurait son champ , et qu'au besoin protégerait l'inexpugnable blockhaus, ils formeraient un noyau que la population française irait bientôt grossir, et dont Texistence enhardirait les compagnies à tenter enfin des entreprises sérieuses. Si on leur laissait leur fusil et leur uniforme, ils constitueraient une milice aguerrie qui ne craindrait pas les Bédouins , et que les Bédouins redouteraient. Qui pourrait trouver mauvais qu'Alger, conquis par notre armée , en devînt le patrimoine ? JVos soldats ont payé Alger au même prix que les premiers settlers américains ont acheté l'Ouest^ c'est-à-dire de leur sang.

L'ARGEI»iT.

Suubury (Pensylvanie), 31 juillet 1835.

Dans une société vouée à produire et à trafiquer, l'argent doit être vu d'un autre œil que chez des peuples à Tesprit militaire ou nourris d'études classiques et de spéculations savantes. Chez ces derniers, l'argent doit être réputé, théoriquement au moins , un vil métal. L'honneur et la gloire y sont de plus puissants et de plus habituels mobiles que ^intérêt; c'CvSt la monnaie dont beaucoup de gens se contentent, la seule que plusieurs ambitionnent. Dans une société travaillante , l'argent , fruit et objet du travail , ne sent pas mauvais'; la richesse d'un homme est la mesure de sa capacité et de la considération que ses concitoyens lui accordent.

Quelle qu'en soit la cause, il est certain qu'ici l'argent n'est pas ce qu'il est chez nous, qu'il pèse

134 l'argetct.

là où chei nous il n'a pas de poids ; qu'il intervient franchement là où cliez nous il se cache.

Déjà en Angleterre, j'étais étonné de voir de nombreux écriteaux dans les docks, par exemple , menacer d'amende les délinquants à certaines règles depolice , avec promesse de moitié pour le dénonciateur. Le sang bouillonnerait dans nos v eines si un préfet de police offrait ainsi une prime à la dénonciation. Ici l'on fait comme en Angleterre : on use même plus souvent encore de ce procédé. Lorsqu'un crirne est commis, l'autorité s'empresse de faire afficher que 100 ou 200 dollars seront comptés à qui en dénoncera ou en livrera les auteurs. J'ai vu, à Philadelphie , le gouverneur de Pensylvanie et le maire de la ville rivaliser de promesses et enchérir l'un sur l'autre. Un assassinat avait été commis dans une élection préparatoire ; le maire et le gouverneur s'efforçaient de prou- Ter, par l'élévation de leur offre, l'un, que le parti de l'Opposition, auquel il appartenait, était innocent du meurtre, l'autre, au contraire , que c'était ce parti qui l'avait provoqué. Dans certain cas d'incendie et d'empoisonnement, la prime a été portée à 1,000 doU. Il faut dire qu'en Angleterre, Londres excepté, et ici, il n'y a pas de police organisée comme chez nous; il y est donc indispensable que les citoyens la fassent eux-mêmes.

Ici, la règle est que tout se paie. Les msisées gratuits et les instructions gratuites de haut ensei-

giiement sont inconnus. On ne connaît pas davantage ces fonctions gratuites qui détournent un citoyen de ses affaires , et le mettraient , s'il voulait fidèlement les remplir , dans l'impossibilité de subvenir à l'entretien de sa famille. Les fonctions municipales des campagnes ne sont pas salariées, parce qu'elles réclament peu de soins et de temps, et parce que l'homme des campagnes a plus de moments disponibles que l'habitant affairé des villes. Mais dans les villes, les fonctions publiques sont soldées dès qu'elles deviennent un peu absorbantes. On fait grand usage aux Etats-Unis du salaire journalier, fort usité aussi en Angleterre. Les membres du Congrès sont payés à raison de 8 dollars par jour. Lorsqu'un comité d'enquête législative prolonge ses opérations au-delà de la session , le salaire est continué sur le même pied. Les législatures de tous les Etats sont rétribuées au jour. Les Commissaires des canaux , qui sont en général des hommes notables, c'est-à-dire riches, sont presque tous traités de même: on leur tient compte de leurs jours de service ; pour eux , c'est un simple remboursement de leurs frais. Ceux d'entre eux qui sont en permanence touchent cependant un salaire annuel. D'autres fonctions se soldent par un prélèvement d'honoraires dans chaque affaire; c'est ainsi que se paient en totalité ou en partie les procureursdes Etats, les juges de paix, les aldermen de certaines villes. Les olficiers pu-

186 l'argeïït.

blics et fonctionnaires régulièrement oceupés, tels que les gouverneurs des États et les maires des Tilles importantes , reçoivent un traitement annuel. Les Commissaires des banques de l'Etat de New-York sont dans le même cas. Il est convenu ici que tout travail doit être assimilé au tra^tiil industriel et payé de même. L'assimilation est parfaite entre la marchandise intellectuelle et la marchandise matérielle, entre le capital et le talent, les écus et la science. Cette habitude met tout le monde à l'aise ; elle facilite , abrège et simplifie les relations. L'on n'éprouve nul embarras pour demander un service , dès qu'on sait qu'on aura à le payer. Tout se règle d'ailleurs rondement et sans difficulté , parce que , dans une société qui travaille bien et beaucoup , on a le moyen d'être large.

Si l'on récompense par l'argent, on punit aussi par l'argent. On sait qu'en Angleterre un procès en adultère ruine le coupable au profit du mari offensé. Ici le même usage serait consacré si l'adultère n'était extrêmement rare. La loi américaine est très sobre de peines corporelles en fait de simples délits, mais elle multiplie l'amende. Sur la plupart des ponts de bois est écrite la défense de les traverser plus vite qu'au pas, sous peine d'une amende déterminée de 2 , 3 ou o dollars (1). Lorsqu'un homme est prévenu ou même

(1) Les peines corporelles , autres que la prison, sont fort

accusé d'un crime, faux, incendie ou meurtre, on s'assure, non de sa personne, mais de sa bourse; c'est-à-dire qu'au lieu de l'arrêter, on lui fait donner caution pour une somme laissée à la discrétion de l'autorité judiciaire. -L'année dernière, à Nashville, pendant qu'une Convention refaisait la Constitution de l'Etat de Tennessee, un des membres de cette Assemblée , général de milices , comme il y en a des milliers dans les campagnes, homme d'une grande fortune, et partant ïortrespecfable , se prit de querelle avec un journaliste de l'endroit, et le menaça de lui faire éprouver la justesse de sa carabine. En efï'et, quelques jours après, il la lui déchargea dans le corps à bout portant, dans le bar-room d'une hôtellerie du lieu. La justice , saisie de l'affaire, se contenta de demander caution au général; moyennant donc le dépôt de quelques milliers de dollars, Hl resta en pleine liberté, et continua de siéger dans la Convention (1) et de participer à la rédaction de la Constitution de l'Etat. Tant de ménagements à

employées dans les Élats du Sud à l'égard des esclaves. Elles consistent dans une certaine quantité de coups de fouet, dont le nombre est écrit à l'entrée des ponts , par exemple sur l'écriteau indiquant l'amende dont les blancs sont passibles.

(^) J'apprends qu'il \ient d'être condamné à de modiques dommages-intércts pour tout châtiment. La victime a survécu à l'assassinat.

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