‹ Lettres sur l'Amérique du Nord (volume 3)Chapitre 18 sur 55 · II. n · texte numérisé non relu

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l'égard d'un assassin, et ceux que je vois prodiguer à des incendiaires et à des faussnires, rappellent les teraps de barbarie où les crimes se rachetaient à prix d'argent. Mais, d'un autre côté, n'est-il pas barbare de sévir contre de simples délits ou contre des délits spéciaux comme ceux de la presse, par la brutale méthode de l'incarcération ? L'arrestation préventive n'cst-elle pas, dans beaucoup de cas, une rigueur odieuse et inutile ? A une époque dont les mœurs douces repoussent tout ce qui sent la violence . et où le travail devient la loi commune, n'est-il pas plus humain et plus moral de punir celui qui enfreint les lois, par l'amende, c'est-à-dire par un prélèvement sur son travail passé ou futur ? On conçoit, d'après ce qui précède, que l'emprisonnement pour dettes répugne aux Américains. Une clameur générale s'est en effet soulevée contre cette peine. La plus grande partie des Etats l'ont supprimée ;les autres ne tarderont pas à suivre(l). La sanction des lois, des règlements et des plus simples ordonnances de police , est donc ici une

(I)On raconte qu'un chef indien \isilalt les prisons «le Baltimore , et s'iniormait avec curiosité des causes de la détention de chaque prisonnier; quand il fut arri\é à la cellule d'un détenu pour dettes et qu'on lui eut expliqjié, que cet homme était la jusqu'à l'acquittement de ce qu'il devait, il s'écria: <> Mais où sont donc les castors dont il puisse ramasser les fourrures ? »

sanction d'argent. Si un magistrat a suffisante raison de croire qu'un homme a des projets de désordre ou des idées de violence contre tel ou tel de ses concitoyens , au lieu de le faire arrêter préventivement, il l'oblige à fournir caution en argent de sa bonne conduite. C'est , au fond, l'usage anglais que nous avons dernièrement vu ap pliqué par le Speaker de la Chambre des Communes , afin d'empêcher un duel entre lord Althorp et M. Shiel ; avec cette difierence, cependant, que , pour obliger le ministre whig et le membre irlandais à rester tranquilles [keep tfœ peace) , le Speaker les a emprisonnés. En pareil cas , ici , l'on n'emprisonne qu'une somme d'argent. C'est par l'argent qu'on oblige aussi les Compagnies à observer les clauses de leurs chartes. C'est par l'argent que les magistrats eux-mêmes sont rappelés à la pratique de leur devoir. Pour remédier à l'excessif morcellement administratif des six Etats delà Nouvelle- Angleterre, c'est encore l'argent que l'on a fait intervenir. Dans cette partie de l'Union, l'entretien des routes est habituellement à la charge des communes. On conçoit que, dans ce système, il suffirait d'une conmiune réfractaire pour gêner la circulation dans tout un Etat. Il a donc été stipulé par la loi que toute commune serait pécuniairement responsable des accidents qui arriveraient aux voyageurs sur son territoire; il n'est pas rare de lire dans ies journaux que telle

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commune a été condamnée par les tribunaux à 300 ou 1,000 dollars de dommages-intérêts envers un voyageur qui a versé sur une de ses routes ou l'un de ses ponts. Tout récemment la ville de Lowell (Massachusetts) a eu à payer 6,000 dollars ( 32,000 fr. ) à deux voyageurs qui s'étaient ainsi cassé la jambe. Le juge a voulu que les plaignants fussent remboursés non seulement de leurs frais de maladie, mais aussi des bénéfices probables qu'ils eussent réalisés par leur industrie pendant la durée de leur traitement.

Chez nous , aujourd'hui encore , ce n'est point l'argent, c'est l'honneur que l'on met toujours en avant. Si l'on admet que la base des monarchies soit l'honneur, et que l'on organise toutsur ce principe immatériel , rien de mieux ! Quoique la raison ne soit pas dans l'absolu, et que tout ce qui est absolu soit éminemment imparfait et transitoire, le principe absolu del'honneurvautsous tous les rapports, en logique . en morale , en pratique, le principe absol u de l'argent. Il s'harmonise beaucoup mieux avec notre généreuse jjature française ; mais il faudrait que l'honneur fût réel, que la considération fût incontestée. Il faudrait que le pouvoir, qui en est le distributeur , fût honoré et considéré lui-même.

Si l'autorité suprême est vilipendée, honnie, les fonctions publiques sont un titre, non au respect, mais à rinsulte. Si la défiance envers le

pouvoir est admise en principe , si elle est consacrée par les habitudes modernes de législation et d'administration , n'est-il pas vrai que vos prétendus salaires en considération sont dérisoires, et que votre système repose sur un gros contresens ? Ah! si la royaulé trônait encore, toutepuissante, dans la magnificence de Versailles, parmi son armée de gardes étincclants d'or et d'acier, au milieu de la plus brillante cour dont l'histoire ait consacré le souvenir, entourée du prestige des arts empressés à l'adorer ; ou si le prince , sauveur de la patrie , mis sur le pavois par la victoire, datait encore ses décrets au monde du palais des rois vassaux , ou du Scliœnbrunn des Césars terrassés : s'il faisait et défaisait les rois comme aujourd'hui un ministre les sous-préfets; si, sur un mot de sa bouche , les vieux soldats marchaient fièrement à la mort,- si la terre s'inclinait devant lui , s'il était l'oint du Seigneur, l'élu et l'idole du peuple ; ah ! si vous aviez encore la monarchie de Louis XIV ou de Napoléon, vous seriez bien-venus à parler de considération et d'honneur ! Etre signalé par un geste royal , était alors une distinction éminente. La faveur du prince attirait alors la confiance ou les hommages extérieurs des populations. Les préséances étaient dignes d'envie du temps des pompes de Versailles, ou, lorsqu'aux Tuileries l'on était exposé à se perdre dans un embarras de rois. Que signifient-

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elles, qui peut s'en soucier aujourd'hui que la vie du prince a été noyée dans le prosaïsme universel , aujourd'hui que les cérémonies publiques sont abolies ; aujourd'hui qu'il n'y a plus de cour, plus de costumes ? Les titres ont été profanés par l'impéritie et la sottise de ceux qui avaient à en soutenir l'éclat , ou ternis par le venin d'une jalousie bourgeoise. Vos cordons , vous avez été obligés de les semer sous les pieds des chevaux. Le système d'honneur est ruiné. Pour le relever solidement, il faudrait une révolution, non pas sur le patron de celle de juillet, mais une immense révolution de la taille de celle qui a mis trois siècles à mûrir, depuis Luther jusqu'à Mirabeau , et qui, mûre enfin , a pendant cinquante ans bouleversé les deux mondes ; une révolution, au nom du principe d'autorité, pareille à celle que nos pères accomplirent au nom de la liberté. Parmi les mots attribués à M. de Talieyrand , on cite celui-ci : « Je ne connais pas un Américain qui n'ait vendu son chien ou son cheval. » 11 est certain que les Américains sont l'exagération des Anglais, que Napoléon appelait un peuple marchand. L'Américain est toujours en marché. II en a toujours un qu'il vient d'entamer, un autre qu'il vient de conclure, et deux ou trois qu'il rumine. Tout ce qu'il a, tout ce qu'il voit, est , dans son esprit , marchandise. La poésie des localités et des objets matériels , qui couvre d'un

vernis religieux les lieux et les choses, et les pro- "tége contre le négoce, n'existe y)as pour lui. Le clocher de son village ne lui est rien de plus qu'un autre clocher, et , en fait de clocher, pour lui, le plus beau, c'est le plus neuf, le plus fraîchement peint en blanc et en vert. Pour lui une cascade, c'est de l'eau motrice qui attend sa roue hydraulique, un îcater-power ; un vieil édifice, c'est une carrière de matériaux, fer, pierres et briques, qu'il exploite sans remords. L'Yankée • vendra la maison de son père, comme de vieux habits, vieux galons. Il est dans sa destination de pionnier de ne s'attacher à aucun lieu, à aucun édifice, à aucun objet , à aucune personne, excepté à sa femme, à qui il est indissolublement lié, la nuit et le jour , depuis le moment du mariage jusqu'à ce que la mort l'en sépare.

x\u fond de tous les actes de l'Américain il y a donc de l'argent; derrière chacune de ses paroles, de l'argent. Ce serait cependant se tromper que de croire qu'il ne sache pas s'imposer de sacrifices précuniaires. Il a même l'habitude des souscriptions et des dons volontaires ; il la pratique sans regrets, plus souvent que nous, et plus largement aussi ; mais sa munificence et ses largesses sont raisonnées et calculées. Ce n'est ni l'enthousiasme ni la passion qui délient les cordons de sa bourse; ce sont des motifs politiques ou de convenance; c'est le sens de l'utile, c'est la conscieuce

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de l'intérêt public qui implique, il le sent, son intérêt privé de simple citoyen. L'Américain admet donc volontiers des exceptions à sa règle de conduite toute commerciale. Il donne de l'argent , il se met en course ; il assiste à quelques séances de comité , il rédige à la volée un avis ou un rapport. Il se transporte même de sa personne , en grande hâte , à Washington , pour présenter au Président des résolutions , ou , à la cité voisine , pour assister à un banquet ou à une assemblée, d'où il s'empresse de revenir ; mais il tient , dans ce cas , à ce que le caractère exceptionnel de ses démarches et de la cause qui les provoque soit très net. Il veut que l'intérêt public soit bien positivement enjeu. Il tient surtout à ce que le sacrifice en soit un d'argent seulement , une fois pour toutes , et à ce que son temps soit respecté. A tout ce qui est affaires privées , à tout ce qui exige mîu temps, de l'assiduité, il applique le principe du négoce , rien pour rien. Il paie le travail privé d'autrui avec des dollars, et il entend que l'on en use de même avec lui, parce que les compliments lui semblent chose trop creuse pour être mis en balance avec un service positif, et que les distinctions , telles que les préséances, sont inconnues chez lui , incompréhensibles pour lui., C'est à ses yeux un principe fondamental que tout travail doit porter son fruit. L'idée de salaire et celle de fonction sont si intimement liées dans son

esprit, que l'on voit dans tous les almanachs américains le chiffre des appointements à côté du nom du fonctionnaire. Il pense que l'on ne vit pas de pain sec et de gloire. Il songe au bien-être de sa femme et de ses enfants , à celui de ses vieux jours à lui-même , et , si on lui disait qu'il y a des pays 011 il est permis d'en faire abstraction pour plaire à son voisin ou pour mériter les politesses des magistrats , le fait lui paraîtrait grotesque.

En France nos mœurs sont celles d'une société de désœuvrés , dont les instants n'ont aucun prix, et où l'on ne peut faire un meilleur usage de son temps que d'obliger son prochain. A parties préjugés d'un libéralisme étroit, dont nous sommes dominés , mais qui ne peuvent empêcher notre nature de percer , les attentions d'un supérieur nous transportent ; les distinctions nous enivrent. Il y a vingt ans , les Français exposaient leur vie pour un bout de ruban . Tels nous avons été, tels nous continuerons d'être. Nous ne serons jamais faits à l'américaine ; je suppose même que le temps n'est pas loin où les Américains se transformeront jusqu'à un certain point dans notre sens; mais ne pourrions-nous, ne devrions-nous pas modifier aussi nos idées jusqu'à un certain point d'après leur expérience ?

Notre système de fonctions gratuites suppose que la France possède un nombre assez considérable de gens à grande fortune et à éduca-

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lion large , pour laisser une certaine latitude au gouvernement ou aux corps électoraux dans leurs choix. Cela n'est point. La France est un pays pauvre. L'accroissement des ri(;hesses dans quelques trentres commerciaux, épars ça et là sur le globe et dans presque toute l'Angleterre , et le raffinement «le la civilisation qui en a été la conséquence, ont singulièrement étendu le cercle des objets de première nécessité pour toutes les classes. Vous êtes gêné aujourd'hui avec le revenu qui vous faisait opulent il y a cent ans , et riche il y en a trente. Transportez donc madame de Sévigné. avec ses dix mille livres de rentes , au milieu des bals d'Almack, ou même dans nos salons parisiens ! La classe la mieux pourvue , dans les trois quarts de la France, en est cependant aux dix mille livres de madame Sévigné. Je ne dis pas où en est la multitude qui s'agite autour de cette aristocratie; l'idée seule de tant de misère fait frémir. Abstraction faite de Paris et de quatre à cinq métropoles, les riches sont en si petit nombre en France qu'on pourrait les compter. Ils ne forment pas classe. En fait de classes répandues sur tout le territoire, nous n'en avons aucune qui s'élève audessus de la médiocrité , de l'aisance. Parmi les gens aisés, il est vrai que les hommes de loisir abondent, et il semble que le gouvernement n'aurait entre eux que l'embarras du choix. Malheureusement , ces hommes de loisir , par cela seul

qu'ils sont et ont toujours été de loisir , qu'ils ont été élevés dans des idées et dans une atmosphère de loisir, sont hors d'état d'administrer et de réglementer les intérêts devenus dominants aujourd'hui, ceux de l'industrie et du travail. L'éducation littéraire est commune parmi eux ; mais l'éducation largement entendue y est extrêmement rare. Les hommes de cette classe ont très peu vu ; ils savent Rome et la Grèce, ils ignorent l'Europe actuelle et , à plus forte raison , le Monde actuel; ils sont étrangers aux faits présents et positifs de la France elle-même.

On concevrait les avocats du système des fonctions gratuites , s'ils étaient partisans de l'aristocratie , s'ils tenaient à écarter de l'administration du pays les hommes de talent pauvres , et à confisquer toute l'influence au profit des riches : mais au contraire, ce sont des apôtres du libéralisme , des défenseurs de l'égalité. Amis sincères du pauvre , j'en suis persuadé , ils se sont mis en tête que le meilleur procédé d'amélioration populaire consistait dans la réduction des dépenses publiques ; pour eux, toute réduction d'appointements est une victoire ; toute suppression une glorieuse conquête. C'est ainsi qu'ils ont été tout fiers, lors de la discussion de la loi municipale , d'y faire insérer un article portant que les maires ne pourraient rien recevoir des communes, à quelque titre que ce fût. Les villes principales étaient dans

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