‹ Lettres sur l'Amérique du Nord (volume 3)Chapitre 24 sur 55 · II · texte numérisé non relu

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ciaires leurs préjugés, leurs jalousies de classes et leurs passions de parti. Avec le jury , le talent de l'avocat pèse trop dans la balance , la bonté de la cause pas assez. Enfin, en Amérique, les tribunaux de commerce n'ont pas de juridiction obligatoire ; les tribunaux ordinaires connaissent de toutes les causes , à moins de convention préalable entre les parties , à l'effet de soumettre tout différend qui surviendrait entre elles à des arbitres ou à un comité de la chambre de commerce . qui elle-même n'est qu'une association libre , et qui n'existe pas partout.

Il ne convient pas qu'un peuple change de lois tous les matins, et comme de chemise ; je ne pense donc pas qu'il fût convenable de provoquer la refonte générale de nos codes ; il y a lieu seulement à une révision partielle et successive. Dès aujourd'hui , sans y changer une ligne , on peut rendre notre législation beaucoup plus favorable aux intérêts du travail. La loi n'est pas quelque chose d'absolu et d'inflexible comme une formule d'algèbre ; elle est élastique comme l'esprit des hommes chargés de l'appliquer. Sans faire injure à nos tribunaux , ne peut-on pas rappeler que, tour à tour , selon les besoins des temps , ils ont donné à nos lois politiques des interprétations différentes et contradictoires ? Le libre arbitre du juge , surtout dans les causes civiles où il est à la fois juge et juré . peut s'exercer et s'exerce en effet

toujours dans une certaine limite , sans qu'il cesse pour cela d'être probe et consciencieux. Si nos tribunaux f^e disaient que, dans une foule de cas, l'équité commande d'intrepréter la législation dans le sens industriel , plutôt que dans le sens féodal ou romain , vous verriez disparaître mille obstacles de détail suscités à l'industrie, sans que la loi fût le moins du monde torturée.

Malheureusement, l'éducation que reçoivent dans les écoles de droit nos apprentis-juges et nos aspirants hommes de loi, les place dans une disposition toute contraire. On les tient absorbés dans le passé et le dos tourné à l'avenir; on les sursature d'Ulpien et deTribonien ; on les accoutume à peser les intérêts sociaux dans la balance des jurisconsultes de Justinien , qui l'avaient reçue des conseillers des premiers Césars , qui la tenaient des magistrats de la république. Lesnotions du juste et de l'injuste dont on les imprègne sont celles qui convenaient à une société toute différente de la nôtre. Il en résulte que l'on applique fréquemment nos lois d'après une conception sociale arriérée de deux mille ans; je fais cette observation critique sans aucune amertume et avec un regret douloureux, car personne plus que moi ne respecte le noble caractère de notre magistrature. L'intérêt de la France exigerait au contraire que l'on prit à tache de mettre en saillie les nombreuses pensées d'avenir dissénnnées

dans notre Code par l'Empereur , péle-méle avec la poussière de vingt siècles.

La suprématie dont, depuis cinquante ans, les avocats ont joui en France , excepté pendant la période impériale, a fait dominer partout l'esprit du palais. Il est de mode aujourd'hui de distinguer et de subtiliser, mais de distinguer conformément aux idées d'un préteur de la république romaine, et de subtiliser d'après les us et coutumes du Châtelet. La bureaucratie est infestée de cette maladie. Tel se croit un grand administrateur aujourd'hui , parce qu'en se torturant l'esprit, il est parvenu à s'approprier les habitudes intellectuelles d'un clerc de procureur. Il résulte de là que le pays est inondé de règlements minutieux, trop souvent conçus dans le sens que je signalais tout à l'heure à propos de nos tribunaux. Par là l'on a fait des ennemis à notre centralisalion , sans laquelle cependant nous ne saurions vivre. Cette avocasserie rétrograde nous déborde. Elle paralyse les entreprises les plus utiles, ou les frappe de mort avant qu'elles ne soient à terme. Il ne serait pas difficile de remédier à ce mal, si notre régime parlementaire laissait aux ministres le temps de vaquer aux affaires du pays. Malheureusement, dans l'état actuel des choses, leur premier souci est forcément celui des luttes de la tribune ; ils abandonnent toute l'administration a la routine de leurs bureaux.

LETTRE XXVIII. 27ÏB

Lorsqu'ici le vent d'est souffle , vent acre et malsain, qu'accompagnent des torrents de pluie froide, je me sens porté à désespérer du salut de notre vieille France. Quelle autre nation a duré quatorze siècles pleins ? Quatorze cents ans de gloire, n'est-ce pas assez pour une vie de peuple? Je me surprends quelquefois à considérer comme autant de symptômes d'une mort prochaine, cette préoccupation du passé qui ressemble à celle d'un vieillard écrivant son testament, cette idéologie chicanière renouvelée du Bas-Empire ; cette infiltration universelle de doctrines désorganisatrices. Mais ces idées noires ne durent pas plus que l'orage; aussitôt que le ciel redevient Lieu, je me remets à croire fermement que notre race n'est pas au bout de ses destinées , qu'elle a encore de grandes choses à faire, et que nous saurons bien regagner le temps perdu, car nous avons une prodigieuse facilité à nous approprier ce qui est neuf; quand nous en avons la volonté, il nous est facile, grâce à notre enthousiasme et à nos habitudes d'unité , de franchir d'un bond l'intervalle que d'autres ont marqué d'un laborieux sillon.

Augusta (Géorgie) ,3 septembre 1835.

Il n'est vraiment pas possible de prévoir le jour où les nègres de ce pays seront affranchis. Entre le noir et le blanc, il y a ici un abîme. La difficulté n'est pas précisément financière; car, pour appliquer aux deux millions et demi de nègres américains le procédé que les Anglais ont employé dans leurs colonies, il faudrait 1 milliard et demi, somme qui n'est pas au-dessus des forces de l'Amérique du ?iord. En menant graduellement l'opération émancipatrice , de manière à la rendre plus lente et plus sûre que dans les îles anglaises , une somme moindre y suffirait : mais il existe un autre obstacle contre lequel l'or ne peut rien.

La nature anglaise est exclusive. La société anglaise est morcelée en un nombre sans fin de pe-

tites coteries, dont chacune jalouse celle qui la })récècle et dédaigne celle qui la suit. L'Anglais est dans son pays ce qu'est son pays par rapport au reste du monde , un insulaire.

Cet exclusivisme de coteries se retrouve dans les rapports de race à race. L'Anglais n'est pas susceptible de fraterniser avec les Peaux-Rouges ou avec les noirs. Entre eux et lui aucun rapport de sympathie et de confiance réciproque n'est praticable. Les Anglo-Américains ont conservé, en l'exagérant, ce défaut de leurs pères. Pour ceux du Nord comme pour ceux du Sud, pour l'Yankée comme pour le Virginien , le noir est un Philistin, un fils de Gham. Dans les Etats sans esclaves, comme dans ceux où l'esclavage est admis, la réhabilitation du noir semble impossible.

Un Américain du Nord ou du Midi , qu'il soit riche ou pauvre, ignorant ou savant, évite le contact des noirs comme s'il étaient pestiférés. Libre ou esclave, bien ou mal vêtu, le noir ou l'homme de couleur est toujours un paria; on lui refuse un gîte dans les hôtels; au théâtre et sur les bateaux à vapeur, il a une place marquée loin des blancs; il est exclu du commerce, car il ne peut mettre le pied ni à la Bourse ni dans les bureaux des banques. Partout et toujours il est éminemment impur. Ainsi traité comme un être vil , il arrive presque toujours qu'il s'avilit (1).

(1) Les .iraéiicaiiis reconnaissent que le préjugé de la

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En Europe, des noirs ou des hommes de couleur ont quelquefois occupé des positions élevées. Il n'y en a pas d'exemple aux Etats-Unis. La république d'Haïti a des représentants accrédités en France ; elle n^en a pas à Washington. On raconte à^'ew-York le désappointement d'un jeune Haïtien , proche parent de l'un des ministres de Boyer, ayant reçu une bonne éducation en France, qui , étant venu à New-York , ne put obtenir d'être admis dans aucun hôtel , se vit refuser son argent au théâtre , fut mis à la porte de la chambre d'un bateau à vapeur, et fut obligé de se rembarquer sans avoir pu parler à personne. A Philadelphie, on m'a cité un homme de couleur possédant une belle fortune, fait très rare dans cette classe, qui invitait quelquefois des blancs à dîner chez lui, mais qui ne prenait point part au festin, et servait lui-même ses

peau est bien plus fort chez eux que cbez les Anglais. Il y a quelques jours j'assistai à la représentation d'une pièce de facture américaine , inthulée J ou af ha n Doiibitkins , dont le héros , natif de Philadelphie, arrivé à Londres, se trouve, par une série de méprises , dîner à l'ofiRce avec les domestiques au lieu de dîner avec son correspondant. Tout-àcoup , une femme de chambre noire vient sans façon s'asseoir à la même table, sans que le sommelier ni le mnître-d'hôtel s'en émeuvent. Jonathan, plus susceptible , se lève aussitôt , saisi d'indignation , et refuse de continuer 1« repas.

hôtes. Au dessert , ceux-ci rengageaient cependant à s'asseoir avec eux , et il cédait à leurs instances. A la fin de 18^3, dans un Étal de la Nouvelle-Angleterre, le Massachusetts (1) , si j'ai bonne mémoire , un homme de couleur, se trouvant sur un bateau à vapeur avec sa femme ^ voulut la faire entrer dans la chambre des dames (ladies' cahin) ; le capitaine Ten renvoya. De là , procès entre le capitaine et lui; il voulut faire décider par les tribunaux s'il était permis à des gens de couleur libres , se conduisant décemment , de jouir des mêmes droits que les blancs , dans un État oh. la loi les reconnaît pour citoyens. II gagna en première instance , mais la cour d'appel donna raison au capitaine.

Les divers peuples de la grande famille chrétienne , après avoir reçu pendant plusieurs siècles l'enseignement que les successeurs de saint Pierre distribuaient au monde , ont choisi dans l'ensemble du christianisme un principe en harmonie avec leur tempérament , et en ont fait la base de leur existence. Nous, Français, peuple très chrétien , nous avons donné la préférence au principe de la charité universelle (2). A nos yeux

(1) Voir la note 48 à la fin du \olume.

(2) C'est pour cela que la nation française ne s'est jamais senti vivre que lorsqu'elle s'est mêlée activement des afifaires de la civilisation , et qu'elle ne sera jamais salis-

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il n'y a plus de gentils. Nos prévenances envers les étrangers s'accroissent en raison du carré de la distance qui sépare leur pays du nôtre. Les Espagnols , peuple chevaleresque , ont adopté avec une ardeur toute particulière le culte de la Vierge (1), qui est d'institution plus moderne dans le catholicisme. Les peuples protestants se sont rangés sous le principe de la conscience individuelle. C'est à peu près tout ce qu'ils ont voulu accepter du christianisme ; ils ont renié tous les développements successifs que l'Église avait ajoutés à la foi des apôtres ; ils ont même rejeté une partie de ce que le Christ avait enté sur la théologie judaïque. Parmi les protestants , les Yankees sont ceux qui ont poussé le plus loin ee mouvement à reculons. Ils sont , à peu de chose près, redevenus Juifs et retombés sous la loi de Moïse. Ce sont les formules de TAncien- Testament qu'ils invoquent de préférence ; ils lui empruntent leurs noms , et parmi les particularités qui frappent un Français , dans la Nou-

faite intérieurement que lorsque extérieurement elle jouera un grand rôle.

(1) C'est pour cela que le régime représentatif à l'anglaise ne peut réussir avec les Espagnols. Il est trop prosaïque , trop positif, pour un peuple à qui les grands sentiments et l'enthousiasme sont nécessaires comme l'air qu'il respire , et qui , lorsqu'il en est privé , tombe dans une léthargie entrecoupée de convulsions.

velle-Aiigleterre , l'une des plus étranges est cette multitude d'appellations juives , telles que Phinéas, Ebénezer, Judah, Hiram, Obadiah, Ezrah, etc., etc., qu'il voit sur les écriteaux et sur les affiches.

Comme la religion des peuples est la régulatrice de leurs sentiments , les Yankees ayant rebroussé jusqu'au judaïsme, se sont trouvé avoir, comme les Juifs, ce sentiment exclusif de la race , qui était déjà inhérent à leur origine insulaire. Le fait est que leur foi religieuse s'accommode parfaitement de l'abaissement des noirs. Le noir leur semble un produit extrêmement inférieur de la création; l'idée d'une assimilation, même imparfaite , entre le blanc et le noir, révolte tout leur être ; le mélange des deux races , qu'ils qualifient à' amalgamation , leur semble un abominable scandale , un sacrilège qui mériterait d'être p\mi comme le furent jadis les faiblesses des Hébreux avec les filles de Moab.

L'affranchissement du noir comprend ici deux mesures : l'une matérielle , c'est-à-dire la manumission du maître ; celle-ci serait facile si l'on offrait aux propriétaires une indemnité suffisante, et le pays serait assez riche pour y subvenir ; l'autre , toute morale , consistant dans la reconnaissance réelle des droits du noir, dans son admission graduée aux privilèges personnels du blanc , rencontrera d'insurmontables obstacles au

JVord comme au Sud , et soulèvera peut-être plus de répugnances au Nord qu'au Sud.

Le principal obstacle à l'affranchissement des noirs est aussi de l'ordre moral en ce qui concerne l'esclave. Pour qu'il puisse être admis à la liberté , il faut qu'il soit initié à la dignité et aux devoirs de l'homme , qu'il travaille pour payer son tribut à la société et pour maintenir honorablement son existence et celle des siens , qu'il se plie à obéir autrement que sous la menace du fouet. Il faut qu'il porte en lui les sentiments constitutifs de la personnalité, et avant tout, celui de la famille ; il faut qu'il veuille et sache être fils, époux et père. Il n'y a de droits imprescriptibles à la liberté que pour qui est en mesure d'en jouir avec profit pour la société et pour luimême. L'esclavage , si odieux qu'il puisse être , est cependant une forme d'ordre social ; il doit être conservé là où toute autre forme meilleure serait impossible; il doit disparaître là où l'inférieur est mûr pour une plus favorable condition.

A l'égard des prolétaires d'Europe, la difficulté est du même genre que celle qui semble devoir rendre à tout jamais impossible l'émancipation des esclaves américains ; elle est seulement d'une moindre taille , et déjà elle est à demi vaincue. Pour que le salarié s'élève , il faut que les classes supérieures soient prêtes à le traiter comme un être appartenant à la même nature

qu'elles , et il faut que lui-iuêrae ait acquis des sentiments d'un ordre plus élevé que ceux de sa condition présente. Il faut qu'il ait le désir d'être non seulement plus heureux , mais aussi meilleur. Pour que d'autres rapports s'établissent entre les bourgeois et les prolétaires , il faut que , de part et d'autre, on le veuille de cette volonté ferme qui retourne les idées et les habitudes.

La question de l'amélioration du sort des prolétaires est donc essentiellement de l'ordre moral. Un remaniement moral delà société en est la condition préalable. Or qui dit morale dans le sens large du mot, dit religion. La philanthropie et la philosophie n'ont de force , pour agir sur la moralité humaine, que celle qu'elles empruntent à la religion. La philanthropie est l'ombre d'une religion qui s'en va ; la philosophie n'est moralisante qu'autant qu'elle est le crépuscule d'une religion qui vient ou qui renaît A la religion seule il sera donné de toucher assez profondément le cœur de toutes les classes , et d'illuminer assez vivement les esprits, pour que le riche et le pauvre conçoivent de nouveaux rapports entre eux, et se déterminent à les observer.

L'histoire nous montre que la civilisation , dans ses phases successives , a graduellement amélioré le sort des classes inférieures; elle atteste aussi que chacun des grands changements opérés dans la condition des masses a été précédé d'une ré- II. , 25

volution morale consommée ou préparée par la religion, et accompagné d'une transformation dans la religion elle-même. Ce fat la religion qui fit tomber les fers des esclaves; ce fut elle qui, peu à peu , dégagea les serfs de la glèbe. Les principes éroancipateurs de la révolution française n'étaient que les préceptes du christianisme pratiqués par des gens qui n'étaient plus chrétiens , et les révolutionnaires décernèrent au Christ répilhète, glorieuse à leurs yeux, de sans-culotte. Ainsi , pour que les efforts de la bourgeoisie en fayeur du peuple fussent énergiques et soutenus, il faudrait qu'ils fussent dirigés par une inspiration religieuse. Pour que les prolétaires fussent sûrement retirés de leur infériorité, il faudrait que la religion les eût solidement posés à ce niveau de moralité auquel nous les avons vus maintes fois, par un élan sublime, s'élever pour un instant. Or , la bourgeoisie est peu croyante. Si dans les rangs supérieurs de cette classe la philosophie anti-religieuse du xviii^ siècle perd aujourd'hui de ses prosélytes, elle les retrouve au double dans les rangs subalternes. L'incrédulité a baissé d'un cran : son troupeau a perdu en qualité, mais il a augmenté en quantité. L'irréligion travaille les prolétaires des villes, les dispose à la révolte, et les rendrait incapables de supporter régulièrement la liberté. Quand nous aurons des routes , quand les écoles auront appris à lire à tout le

monde, ce qui ne tardera pas, vous verrez, si dès à présent vous n'y prenez garde, l'irréligion envahir nos campagnes et les infester.

Le christianisme , ou au moins le catholicisme, semhle à la veille d'éprouver chez nous une désertion générale. Et pourtant combien nous sommes loin d'avoir tiré des principes chrétiens, que l'on affecte de considérer comme épuisés, tout ce qu'ils renferment d'éléments de liberté et de bonheur pour les masses! Nous, Français, nous sommes un peuple très chrétien en ce sens que nous croyons à l'unité de la famille humaine , et nous le témoignons par notre bienveillance envers toutes les nations ; mais il semble que nous dépensions à l'extérieur toute la chaleur que le christianisme a développée en nos âmes. Nous, les apôtres de la fraternité des peuples, nous n'avons pas encorefait pénétrer dans les relations de classe à classe le principe de la fraternité des hommes. Nous, bourgeois, fils d'affranchis, nous croyons que les prolétaires, fils d'esclaves, sont d'une autre nature que nous. Nous avons encore au fond da cœur un reste de vieux levain païen. Nous ne professons plus, avec Aristote, qu'il y a deux na turcs distinctes, la nature libre et la nature esclave ; mais nous faisons tout comme si nous étions nourris de cette doctrine. Nous ne sommes encore ni les pères ni les frères aines des paysans et des ouvriers. Dans l'ensemble de nos relations.

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avec eux. nous sommes toujours leurs maîtres, et leurs maîtres exigeants.

Et malheureusement, tandis que la société, tourbillonnant à l'aventure, et courant des bordées sans boussole , est exposée à des catastrophes qu'une direction religieuse aurait seule pouvoir de prévenir , la religion ne se met aucunement en mesure de reprendre son empire et de ressaisir le gouvernail. Au milieu des peuples qui se précipitent en avant à tout hasard , le catholicisme se tient immobile, silencieusement enveloppé dans son manteau, les bras croisés et l'œil fixé vers le ciel. L'Eglise a supporté avec une héroïque résignation toutes les angoisses de la tourmente révolutionnaire : elle s'est laissée fouetter de verges comme le Juste ; elle a , comme lui , été mise sur la croix , et de là elle n'a ouvert la bouche que pour prier Dieu en faveur de ses bourreaux. Mais les souffrances du Juste ont sauvé les faibles et ont changé le monde; aucun signe n'indique encore que les souffrances récentes du catholicisme doivent rien sauver. Nous ne voyons pas que, du tombeau où on l'avait jeté , le croyant mort , il ait rapporté aucune pensée de réorganisation pour l'humanité qui en a soif.

L'Eglise romaine est ce qu'elle était il y a quatre siècles; mais , depuis lors , le monde est devenu tout autre; il vaut virtuellement mieux, et il s'est dégagé du passé avec la ferme volonté de n'v

point revenir. Si la civilisation doit se constituer sous une nouvelle forme, comme tout annonce qu'elle s'y prépare, la religion, qui est le commencement et la fin de la société, la base de l'édifice et la clef de la voûte, la religion doit pourtant se renouveler aussi. Serait-ce donc la première fois que le christianisme aurait plié ses formes et sa règle aux instincts et aux tendances des peuples (ju'il avait à moraliser ?

Certes, nous ne nous rallierons jamais, nous Français, à aucune des variétés du protestantisme; il est trop sec et trop froid pour nos cœurs passionnés; il est trop étroit pour nos âmes expansives. Je ne demande pas mieux que d'admettre que notre séparation du catholicisme n'est qu'une querelle de famille qui se terminera par un étroit embrassement ; mais pour que l'on se rapproche , il faudra qu'il fasse la moitié du chemin. Ce ne sera point le catholicisme du concile de Trente qui aura le don de nous émouvoir et de courber nos intelligences. Il faudra qix'une branche nouvelle sorte du tronc de Jessé , et que le souverain pontife , prenant à la main ce divin rameau en signe de réconciliation , s'avance vers le siècle , entouré de son Sacré-Collége; il faudra qu'à la face du monde, lui, le représentant d'une dynastie de dix-huit siècles, il tende la main aux puissances nouvelles contre lesquelles les foudres du Vatican sont venues se briser en

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éclats, et qui aujourd'hui le bravent et l'iiigultent, à la science et à la presse ; il faudra qu'il reconnaisse les droits de l'industrie, sur qui a pesé jusqu'à ce jour l'anathènie lancé contre la matière; il faudra qu'il proclame que les peuples sont arrivés à leur majorité , et qu'il leur offre une Charte qui constitue une catholicité plus large, une église véritablement universelle, et qui consacre les droits que la personnalité humaine est en mesure d'exercer aujourd'hui. Il faudra qu'il secoue cette éternelle enveloppe d'austérité lugubre, dont le catholicisme dut se couvrir dans des temps de misère et de douleurs, avant que le travail n'eût multiplié la source des joies de ce monde et n'eût légitimé le plaisir. Il faudra enfin qu'il annonce cette parole mystérieuse que le monde attend , qui doit consacrer l'union de l'Occident et de l'Orient , et riiarmonie des deux natures. A ce prix, le genre humain criant Dieu le veut! tomberait aux genoux du successeur de saint Pierre, et lui demanderait sa bénédiction. A ce prix , le catholicisme redeviendrait ce colosse d'autorité qu'il fut dans le passé , car il redeviendrait ainsi ce qu'il fut du temps où nos pères reconnaissaient en lui le bienfaiteur des hommes.

Ici, la religion a présidé à l'exaltation des classes inférieures. Le mouvement démocratique des Etats-Unis a son point de départ dans le pu-

ritanisme. Les Puritains vinrent en Amérique , non ponr chercher de l'or, non pour conquérir des provinces , mais pour fonder une église sur le principe de l'égalité primitive. Ils étaient de nouveaux Juifs, comme je l'ai dit. Ils voulaient se gouverner d'après les lois de Moïse. Dans l'origine, ils absorbèrent complètement la cité dans l'église; ils se partagèrent en congrégations religieuses, où tous les chefs de famille étaient égaux, conformément à la loi mosaïque , qui étaient présidées par les anciens ielders) et par les saints , et oii toutes les distinctions terrestres étaient , les unes abolies , les autres comptées pour rien. Un de leurs premiers soins fut de fonder, sous l'inspiration de leurs croyances , des écoles où tous les enfants étaient élevés ensemble et de la même manière. Quoique inégalement riches, ils adoptèrent tous la même vie. Les travaux matériels auxquels ils furent obligés de se livrer en commun pour se défendre de la faim et des sauvages, fortifièrent leurs habitudes et leurs sentiments d'égalité. Or, c'est la Nouvelle-Angleterre, exclusivement habitée par les fils des Puritains, et où leurs traditions et leur foi se sont conservées intactes , qui a été et qui est encore le foyer de la démocratie américaine.

Aussi la démocratie américaine est parvenue à se constituer. Au contraire, en 1793, tous nos elforts pour en établir une en France auraient

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été vains , lors même que nous eussions été propres à yivre démocratiquement, parce que nous avons voulu la fonder sur Tabsence de tout sentiment religieux, sur la haine de la religion.

Les sentiments et les mœurs doivent préparer et inspirer les mesures d'amélioration sociale; les lois doivent les formuler et les prescrire. La politique et la religion doivent donc, dans cette œuvre difficile , se donner la main. La politique doit, tout aussi bien que la religion, se transformer pour le progrès de la civilisation, pour le salut du monde.

J'admire les résultats que le régime politique des Etats-Unis a produits en Amérique. Il me parait cependant impossible que les institutions au moyen desquelles l'amélioration populaire s'est réalisée ici , parviennent à s'acclimater chez nous. Entre la politique et la religion qui conviennent à un peuple , il existe des conditions naturelles d'harmonie. Le protestantisme est républicain. Le puritanisme est le self-government absolu en religion j il l'engendre en politique. Les Provinces-Unies étaient protestantes; les États-Unis sont protestants. Le catholicisme est essentiellement monarchique; dans les pays qui sont catholiques, au moins par le souvenir , par les habitudes et par l'éducation . sinon par la foi , une démocratie régulière est impraticable. L'anarchie des ci-de-

Tant colonies espagnoles prouve suffisamment à quels amers regrets s'exposent les peuples catholiques lorsqu'ils veulent s'appliquer les formes politiques des populations protestantes.

Abstraction faite des nécessités de notre caractère national façonné par le catholicisme , ce serait se tromper que de croire que l'on agrandirait en France le domaine de la liberté , et que l'on ferait du gouvernement populaire en étendant la prérogative du corps électoral et des assemblées qui émanent de l'élection , ou même en élargissant le cercle des électeurs. Le corps électoral , tel qu'il est et tel qu'il sera pendant longtemps encore , ne représente qu'une partie de la nation , la bourgeoisie. L'immense majorité nationale n'est pas représentée ; nos paysans et nos ouvriers ne votent pas et ne peuvent point voter. Adopter le suffrage universel , ce serait faire descendre la dignité électorale à leur niveau, qui est aujourd'hui bien bas , et non les élever eux-mêmes. Déjà beaucoup d'hommes impartiaux reconnaissent que les électeurs à 200 fr. ne forment point un corps plus libéral ^ plus disposé au progrès réel , que ne l'était celui des électeurs à cent écus. Ils avouent que les communes ne sont pas mieux administrées aujourd'hui que du temps où les conseils municipaux étaient choisis par le roi ou par ses délégués.

En augmentant les pouvoirs du corps électoral

et ceux de la Chambre qui en est le produit , on inféoderait la France à la bourgeoisie, c'est-àdire à une classe dont je reconnais les solides qualités, mais qui a le défaut d'être peu susceptible d'inspirations généreuses en faveur des masses. La bourgeoisie a , tout autant que l'aristocratie, l'esprit exclusif de caste ; elle l'a plus calculateur et plus mesquin. Elle a de moins que l'aristocratie , la prévoyance politique , qui prévient les explosions et les orages par des concessions faites à propos.

Il nous faut en France, dans l'intérêt de tous, un pouvoir arbitre suprême entre la bourgeoisie et les classes populaires. Sans l'intervention de la royauté, la bourgeoisie ajournerait peut-être indéfiniment l'omélioration du sort des masses , et les pousserait à la révolte. C'est à la royauté que doit appartenir l'honneur d'élever les classes laborieuses à un meilleur sort , après avoir rempli la périlleuse mission de les contenir dans l'ordre. Ne fut-ce pas elle qui autrefois affranchit les communes ? Sans la royauté , les masses finiraient par vaincre la bourgeoisie et par la mettre sous leurs pieds. Otez la royauté et ses lieutenants de Paris au 6 juin, et de Lyon , aux journées d'avril, et dites à qui serait demeurée la victoire ? Dans nos pays d'Europe, où il existe de grandes villes, toute bourgeoisie qui viendrait à manquer de l'appui d'un roi ou d'une aristocratie, serait exposée à

un sort pire que celui de la bourgeoisie américaine (l).

Si nous avions une aristocratie à côté ou audessus de la bourgeoisie, on pourrait espérer que le balancement de ces deux classes et leur rivalité fourniraient aux intérêts populaires une occasion pour se mettre en saillie , tout comme en Angleterre la lutte entre la royauté et les barons a fini j)ar l'institution d'un parlement avec une chambre des communes , c'est-à-dire, par l'émancipation de la bourgeoisie.

Si nous étions encore de fervents catholiques, il serait permis d'espérer que l'intervention du pouvoir spirituel obtiendrait, moitié de gré, moitié de force , l'assentiment de la bourgeoisie et des autres pouvoirs à tout ce qui est nécessaire pour affranchir les masses de leur abrutissement , de leur misère et de leur ignorance.

Nous n'avons plus d'aristocratie ; le pouvoir spirituel est rais à l'écart ; il ne reste plus debout qu'un pouvoir à qui confier la cause de la majorité numérique : c'est la royauté. Il n'y a même plus de royauté possible en France que celle qui s'érigera en tutrice ferme et dévouée du peuple.

(l)Et, par exemple, si la bourgeoisie anglaise ne s'empressait pas de renforcer le pouvoir royal de tout ce qu'elle paraît vouloir ravir à l'aristocratie, elle paierait cher le plaisir d'avoir humilié cette fière noblesse.

On se récria beaucoup , lorsqu'à propos de quelques paroles de Joséphine au Corps -Législatif , Napoléon fit publier dans le Moniteur que lesnieiTibres de ce corps n'étaient point les représentants du peuple , que le peuple n'avait qu'un représentant, l'Empereur. Je ne prétends point que Napoléon ait dit ce qui était ; mais je n'hésite pas à affirmer qu'il dit ce qui aurait dû être.

La bourgeoisie est représentée aujourd'hui par la Chambres des Députés, et dans les grandes villes et les départements , par divers conseils électifs. La royauté doit représenter les classes inférieures. Si toutes les classes étaient et pouvaient être représentées dans les assemblées délibérantes, que d'ailleurs nous fussions propres au 5e//^^ot-er/i/7te/j/, et que dans la lutte acharnée des intérêts divers nous puissions nous passer d'un pouvoir modérateur fortement organisé , je comprendrais que la prérogative royale fût restreinte , car le roi ne représenterait alors, en temps de paix , que la menue police des rues ; mais si tout ce qui ne vote pas dans les collèges ne peut être représenté que par la royauté j si les classes ainsi mineures ont de justes griefs à articuler , de longues réclamations à faire valoir , une éclatante réparation à attendre, il est indispensable que la prérogative de la royauté soit large vis-à-vis du corps électoral , et des assemblées grandes ou petites qui en émanent.

LETTRE :xxix. 29B

11 semble aujourd'hui que , toutes les fois que l'on réclame en faveur du pouvoir royal , on prêche la cause du despotisme. C'est la faute de la royauté , surtout dans les pays de l'Europe méridionale, la France comprise. Le spectacle des abus scandaleux éclos à l'ombre de la royauté en France et en Espagne , fit oublier ses services passés, et inspira aux philosophes du xviu^ siècle une haine violente qu'ils firent aisément partager aux peuples opprimés. La révolution française fut le fruit de cette haine.

Les excès de la révolution sont loin de nous ; mais la doctrine de la révolution est restée presque intacte dans ce qu'elle a de dissolvant comme dans ce qu'elle a de généreux; nous en avons retenu un principe désorganisateur , qu'un honorable philanthrope a naïvement résumé en ces mots , « qu'un gouvernement est un ulcère. » Les meilleurs esprits en sont pénétrés, et y cèdent à leur insu. On l'importe sans s'en douter jusque dans l'administration des affaires publiques. Les hommes le plus occupés de conservation ne le sont que par réflexion et de second mouvement ; de premier jet nous sommes tous révolutionnaires ; notre premier instinct , c'est qu'un gouvernement est un ulcère.

La crise de juillet a été en France un coup porté au pouvoir royal, qui l'avait stupidement provoqué ; elle a placé l'autorité entre les mains d'hom- II. 26

mes qui , en haine des tendances coupables de la Restauration , avaient propagé pendant quinze ans la théorie du gouternemetn-ulcère. Elle a eu pour effet immédiat de mettre cette théorie provisoirement à la mode. La Chambre des députés est composée en majorité d'hommes élevés dans ces idées , qui n'ont pu , en quatre ou cinq ans , en secouer l'influence; d'ailleurs, depuis le 7 août, elle a quelque raison de se considérer comme le premier pouvoir de l'Etat; elle épie donc d'un œil jaloux et soupçonneux tous les pas du gouvernement , et tend à rétrécir le rayon dans lequel le mouvement lui est permis. Les députés les plus dévoués à soutenir la royanté contre l'anarchie, multiplient, sous les pas de ses agents , les dispositions réglementaires et les formalités inventées par des hommes étrangers à la pratique des affaires, en vue de se garder des empiétements d'un pouvoir inepte et malveillant ou supposé tel. L'autorité, resserrée chaque jour dans des limites de plus en plus étroites , finirait, si l'on continuait à la presser ainsi , par être emmaillottée comme une momie égyptienne dans ses bandelettes.

La Chambre des Députés n'est pas seule à s'évertuer à mettre le pouvoir central dans une chemise de force : ce n'est peut-être par elle qui y travaille le plus activement. Le gouvernement, tout le premier, fait sur lui-même, avec une résigna-

tion candide, l'application des doctrines politiques de la fin da siècle dernier : on dirait qu'il accepte la qualification d'ulcère. Il est prêt à se réduire et à s'effacer, toutes les fois qu'il s'agit de ses prérogatives les plus précieuses , de celles qui touchent aux intérêts les plus vitaux du pays , aux améliorations positives et directes qui lui attireraient les bénédictions des peuples. Il est plein de défiance en lui-même. Dans les cas difficiles , il recule devant une décision , et s'estime heureux d'en laisser la responsabilité à l'autorité législative : par le fait , il convie les chambres à administrer, quoique entre elles et lui il soit convenu qu'elles ne doivent aucunement s'immiscer dans l'administration.

Les grandes institutions gouvernementales, telles que le Conseil d'Etat , la Cour de Cassation et la Cour des Comptes , suivant les mêmes errements, se font aujourd'hui un point d'honneur de contribuer pour leur part à multiplier ce que l'on suppose être garantie et contrôle, et ce qui n'est en réalité qu'entrave à l'action libre du gouvernement. Ces grands corps s'appliquent en toute loyauté à rogner les prérogatives ministérielles , sans crainte de hérisser de délais et d'embarras la marche des affaires privées et publiques; ils appliquent au gouvernement ce principe de la Constitution des Etats-Unis, que tous les^pouvoirs qui n'ont pas été expressément accordésà l'autorité

parla loi, ne sauraient lui être reconnus; tandis qu'en France il est indispensable de procéder d'après le principe contraire, que tous les pouvoirs qui n'ont pas été formellement retirés à l'autorité lui appartiennent en plein.

Sans doute l'autorité royale, par les ministres ses délégués, serait coupable de s'arroger le droit de prononcer sur tout et d'intervenir partout , de sauter par- dessus les formes prescrites par des règlements salutaires; mais elle ne l'est pas moins toutes les fois qu'elle s'abstient là où agir est pour elle un droit et un devoir, ou lorsqu'elle lut bon marché de la prérogative qui lui est confiée. L'abnégation est une vertu qui sied très bien à un moine dans le désert ; elle n'est point de mise en politique, surtout chez nous. De la part de l'autorité, le suicide est un acte tout aussi répréhensible, tout aussi criminel que la violence la pi us flagrante contre la liberté (1). Le peuple français ne s'accommodera jamais d'un simulacre de gouvernement. Il veut être bien gouverné, mais il a besoin de l'être beaucoup. La faiblesse est ce qu'il supporte le moins dans ses chefs.Les hommes médiocres qui, dans leur folle vanité, osent aspirera présider aux destinées de trente- trois millions d'hommes, et qui, une fois parvenus, rabaissent le pouvoir à leur taille et le L-iissent démanteler, ne mériteraient-ils pas, chez

(.l)Voic la noie 40 a la Ou du volume.

nous, d'être accusts d'attentat contre l'ordre social , tout aussi bien que des rc vulutionnaires effrénés ou des contre-révolutionnaires en démence ? Tout comme ceux-ci et ceux-là, ne compromettent-ils pas la paix publique, ne minent-ils pas les fondements de la prospérité et de la sécurité de la patrie ?

II n'y a cependant pas lieu à s'alarmer démesurément en France de l'extrême diffusion des principes révolutionnaires et de leur empire absolu sur beaucoup d'hommes éminents , ni de l'abaissement actuel de l'autorité royale. Il est impossible que nous ne soyons pas imprégnés d'idées révolutionnaires , à la suite d'une longue lutte contre une royauté qui était à l'état de conspiration permanente contre les libertés nationales. Il était inévitable que la royauté nouvelle , inaugurée sur les débris d'une royauté incorrigible lut d'abord refoulée dans une étroite prérogative. Le peuple , dans sa colère , avait traîné le sceptre et le bandeau royal dans le ruisseau ; comment ces augustes insignes n'en porteraient-ils pas les marques ? Mais aujourd'hui que la liberté vient de remporter un triomphe définitif, parce qu'il n'a été souillé d'aucun excès , et que le cri du sang ne s'élève plus contre elle, les passions révolutionnaires doivent se calmer, les idées de défiance excessive contre le pouvoir doiventse dissiper et faire place à celles d'un contrôle éclairé et

298 AMÉLI0RA.T101M SOCIALE.

d'un concours cordial. La cause a disparu ; l'effet doit aussi disparaître. Déjà une foule de bons esprits commencent à se dire qu'à force de vouloir mettre l'autorité dans l'impossibilité de faire le mal , on la rend incapable de faire le bien; que les affaires d'un grand peuple passionné pour l'unité ne peu- Tent se passer d'une direction suprême, imprimée par le pouvoir que l'on appelle avec raison et intention le gouvernement; que la royauté a plutôt besoin d'être assurée et encouragée que d'être contenue; que la puissance bien constatée aujourd'hui des peuples , et les conquêtes de Tintelligence humaine ne permetent plus à un homme de quelque sens, prince ou ministre, de songer en France à un gouvernement de violence , sans publicité ni contrôle. Ils sentent que désormais le scandaleux abus qu'en d'autres temps des princes ont fait de leur autorité , est devenu impossible ; qu'après les vertes leçons que la royauté a reçues et les calices d'amertune qu'on lui a fait avaler jusqu'à la dernière goutte de lie , le retour des Charles IX et des Louis XV n'est pas plus à craindre que celui des Robespierre et des Marat.

Combien existe-t-il de familles régnantes qui n'aient pas été visitées par l'assassinat ou par l'exil ? Quel est le souverain à qui les souvenirs de la place de la Révolution, du palais de Paul P% d'Holyrood et de Sainte-Hélène, de Gand et de Cadix , n'aient pas donné le cauchemar ? La res-

ponsabilité royale n'est plus un vain mot; laissons les rois en courir les chances.

L'autorité monarchique se réhabilite d'ailleurs par ses actes. Tous les hommes impartiaux sont frappés des améliorations opérées par certains gouvernements d'Allemagne que nous étions habitués à qualifier d'absolutistes, et à regarder comme des suppôts d'asservissement et d'obscuratisme. Le principe républicain a produit les États-Unis, mais il a enfanté aussi ces misérables républiques de l'Amérique espagnole. Si le principe exclusif de centralisation royale a créé l'Espagne et le Portugal modernes, c'est lui aussi qui a fait la Prusse actuelle, dont les développements intellectuels et matériels pourraient presque soutenir la comparaison avec ceux de l'Union américaine.

Chez nous, qui sommes mixtes par notre origine et par la situation géographique de notre France, qui participons par notre caractère aux natures les plus opposées , une monarchie tempérée où la part de la royauté sera large , nous fera jouir des avantages de l'un et de l'autre régime, ^t nous préservera des chances funestes auxquelles sont exposés ceux qui se tiennent dans les extrêmes. Le pouvoir royal , rendu à la sagesse par les solennels enseignements de la Providence , rappelé au sentiment de ses devoirs envers le peuple par l'épouvantable courroux du peuple soulevé, régénéré dans son sang par l'intronisation d'une

80O AaiÉLIORATION SOCIALE.

autre dynastie qui tient au passé par ses traditions et à l'avenir par ses intérêts, et, enfin, sti- Miulé par le double aiguillon de la publicité et du contrôle, doit être en mesure chez nous d'entreprendre la réforme sociale. La royauté nouvelle, née du besoin de la conciliation , peut accomplir cette réforme sans briser d'existences, par une méthode un peu lente peut-être , mais sûrement etirrevocablement.il lui appartient de provoquer les améliorations déjà réalisables (1), d'en méditer ou d'en mûrir d'autres, et de mettre en pratique dès que le progrès de la moralité publique y aura préparé les esprits. Elle est admirablement placée pour réchauffer et développer tous les germes de bonnes institutions épars dans notre législation et dans nos règlements administratifs (2), pour retoucher à nos lois (3) d'une main prudente et ferme ; pour diriger du côté du progrès la masse des forces publiques ; pour monter snr ce diapason la vaste et puissante machine de la centralisation ; pour appeler au grand œuvre le concours de tous les hommes supérieurs ; pour coordonner et soutenir les efforts que les bons citoyens sont prêts à faire et font déjà , afin d'atteindre ce but (4).

(1) Voir la Lettre xxviii.

(2) Voir la note 50 à la fin du volume.

(3) Voir la note 51 à la fin du volume.

(4) Les caisses d'épargne, les salles d'asile, les comices

Si l'on admet que telle est en France la mission d u pouvoir royal , il s'ensuit nécessairement que nous devrons modifier notre pratique du système représentatif. Chaque année , pendant les six mois les plus favorables au travail de cabinet, les Ministres du Roi sont tenus sur la sellette par la Chambre des Députés. Tout leur temps est absorbé à préparer des discours et à en dire , ou à conférer en conseil sur les incidents de la polémique parlementaire. Il ne leur reste plus un instant pour l'administration j et comme la Chambre n'administre pas , et que le pays s'administre peu lui-même, la marche des affaires reste suspendue et tous les intérêts du pays sont en souffrance. En Angleterre , les longues sessions n'ont pas d'inconvénient , parce que les conseillers de la couronne n'administrent pas le royaume : Fadmistration est laissée aux localités, ou est confiée à des commissions indépendantes, ou enfin elle réside

agricoles, etc. , ont été créés par des particuliers amis du bien public. Une loi récente a élevé les caisses d'épargne au rang d'institutions publiques sans les priver du zèle des citoyens. (Voir la note 32 à la fin du volume.) Les comices agricoles et les fermes-modèles reçoivent aussi les encouragements de l'autorité centrale ou départementale. Les sociétés industrielles , sur le modèle de celles de Nantes et de Mulhouse, mériteraient d'exciter davantage la sollicitude du gouvernement et des localiiés, (Voir la note 53 à la fin du volume.

802 AMÉLIOR.VTIO]^ SOCIALE.

dans les Chambres qui y vaquent régulièrement , à des heures données , soit en réunion générale , soit dans des comités spéciaux. Chez nos voisins , les débats parlementaires à effet forment l'accesçoire du système. Les hommes qui y brillent ne sont pas les hommes les plus utiles et les plus actifs du parlement; ils apparaissent de temps à autre pour réveiller l'attention publique tandis que d'autres font les affaires. Chez nous , la Chambre des Députés n'ayant rien autre pour s'occuper , se plaît dans ces discussions où de grands orateurs luttent corps à corps. Elle recherche les scènes de pugilat parlementaire entre d'habiles et vigoureux athlètes. Ce sont des représentations dramatiques dont le public n'est pas moins avide qu'elle, mais qui , si elles distraient le pays , ne le rendent ni meilleur ni plus éclairé , ni plus riche, et consomment sans profit les efforts et l'intelligence des hommes supérieurs.

Sous la restauration , ces habitudes répondaient à un besoin de résistance opiniâtre contre une royauté qui méconnaissait les droits de la nation. Désormais elles ne répondraient plus qu'à un besoin de taquinerie , qui est peu vif dans le pays. Si elles offrent quelque satisfaction à la passion de la liberté, ce ne peut être qu'à celle d'une liberté négative et impuissante. La liberté active , la liberté féconde , celle que la France réclame aujourd'hui , n'a rien à attendre d'un régime qui

consacre à côté du gouvernement un pouvoir purement et simplement constitué pour l'annuler, et qui place l'État dans la position de ce char des sculpteurs , qui est tiré en sens contraire par deux vigoureux attelages. Cette liberté s'organisera chez nous, comme partout ailleurs, par le développement graduel des institutions locales et municipales, et pas autrement : tout comme le principe d'autorité, qui est l'autre moitié de la vie politique des peuples , ne répandra sur la France les bienfaits que l'on est fondé à espérer de lui que lorsqu'il aura au centre du pays une existence plus ample et plus indépendante.

Sous l'influence du protestantisme et de la république, le progrès social s'est opéré par le procédé du morcellement poussé à sa limite extrême, l'individualisme; car protestantisme, républicanisme et morcellement , c'est tout un. Les individus se sont déliés îes uns des autres ; chacun a isolé sa personnalité pour la renforcer ; ou si l'on s'est associé , l'on n'a constitué que des associations restreintes, sans aucun lien entre elles.

La république des Etats-Unis se subdivise indéfiniment en républiques indépendantes de divers ordres. Les Etats sont des républiques dans la fédération ; les villes sont des républiques dans l'Etat ; une ferme est une république dans le comté. Les compagnies de banques, de canaux, de chemins de fer, sont autant de républiques

distinctes. La famille est dans la cité une république inviolable; chaque individu est, à lui tout seul , une petite république dans la famille. La seule milice qui soit effective , se compose de compagnies de volontaires qui n'ont aucun rapport entre elles. L'organisation religieuse du pays ressemble à son organisation politique et civile. Les diverses sectes sont indépendantes les unes des autres, et la plupart tendent à se décomposer indéfiniment en fractions complètement isolées.

Notre génie national veut au contraire qu'en France on agisse principalement sous l'invocation des principes d'association et d'unité , qui sont caractéristiques du catholicisme et de la momarchie (1). La France est la plus belle unité politique et administrative qu'il y ait au monde. Nos existences individuelles ont besoin d'être enchevêtrées les unes aux autres. Nous aimons d'indépendance, mais nous ne nous sentons vivre que lorsque nous faisons partie d'un tout. La solitude nous accable ; la personnalité de F Anglais ou de l'Américain peut se soutenir seule;

(1) C'est ainsi que lorsqu'on a voulu organiser sérieusement les caisses d'épargne , on les a toutes reliées entre elles par le Trésor : on en a fait un tout parfaitement un , sans cependant porter la moindre atteinte à leur indépendance individuelle.

la nôtre a besoin d'être classée dans un faisceau. Pour les Français , peuple éminemment sociable , comment le procédé de l'association ne serait-il pas le meilleur ? Mais il faut que l'association soit hiérarchique ; avec nous , l'association républicaine dégénère en anarchie (1).

Je conclus : Si j'avais à définir les conditions les plus favorables aux progrès en France , je dirais qu'elles consistent à l'entreprendre sous l'inspiration religieuse . à en confier l'accomplissement dans la plupart des cas, aux pouvoirs constitués, central et locaux, et avant tout, à la royauté; à l'opérer principalement au moyen d'institutions empreintes du double caractère d'unité et d'association hiérarchique , immédiatement comprises dans le giron de la grande association, qui est l'État, ou à l'ombre de puissantes associations secondaires qui, elles-mêmes, seraient toutes rattachées à l'Etat. Plus nous nous rapprocherons de ces conditions normales et plus le succès sera éclatant ; plus tôt nous aurons le bonheur de voir cette chère France, prospère au dedans , reprendre dans Funivers la haute position qu'elle doit y occuper.

(1) Voir la note 54 à la fin du volume.

l'état-empire.

Albany (New-York), 11 septembre 1835.

Il y a aux États-Unis deux types bien cara(;térisés , l'Yankée et le Virginien (1) , dont jusqu'à présent le balancement a produit la vie de l'Union, Un troisième surgit dans l'Ouest , qui paraît devoir être l'arbitre et le lien des deux autres , s'il sait lui-même conserver son unité . ce qui ne sera pas très aisé, car l'Ouest compte des Etats à esclaves , et des Etats où l'esclavage est interdit. Provisoirement cette haute fonction de modérateur est remplie par la réunion des Étals connus sous le nom d'États du Milieu ou du Centre, qui, géographiquement, forraentl'intermédiaire entre les deux extrémités du littoral de la Confédération; ou plutôt elle appartient maintenant à l'État

(1) Voir lettre x. tom. 1.

LETTRE XXIC." S07

de >ifw-lork, qui est le plus important, non seulement des Etats du Milieu , mais de TUnion tout entière (1).

Pour servir de lien entre deux types , il est nécessaire d'en porter en soi les qualités principales ; l'État de Ne^v-York doit donc combiner la largeur de vues du Sud avec l'esprit de détail du Nord. Pour être, même à demi , la personnification de l'unité dans le grand corps de la confédération américaine , il est indispensable de posséder soi-même à un haut degré le sentiment de l'unité. Pour avoir le don de centraliser l'Amérique, même fort imparfaitement, il faut être doué du génie de la centralisation. Depuis quelque temps, en effet, on a signalé dans l'Etat de New- York un caractère de grandeur , d'unité et de centralisation qui lui a valu la qualification d'jKtat-Empiie [Empire-State). Quoiqu'il soit le plus proche voisin des six Etats de la Nouvelle-Angleterre , quoiqu'il touche à trois d'entre eux et qu'il soit devenu la résidence de beaucoup de leurs enfants , il a su s'affranchir de l'esprit de morcellement extrême qui distingue les Yankees , ou , pour mieux dire , il a su le contre-balancer

(1) Autrefois le premier État du Milieu était celui de Pensylvanie. Le Congrès résidait originairement à Fbilailclpliie. La Pensylvanie reçut alors la qualifieatioii de Chf (le la voûte fédérale [Ko>j-Slone-Sialc).

par un développement proportionnel de l'esprit d'unité.

L'Opposition, ([ui a le dessous dans les conseils législatifs de cet Etat , et qui en a de l'humeur , cherche à faire honte aux populations de la centralisation qui commence à étendre son réseau sur elles. • Vous êtes menés, dit-elle, par la Régence (1) d'Albany ; une demi-douzaine d'amis de M. Van Buren . recevant la consigne du gouverneur Marcy , vous font mouvoir comme des marionnettes. » L'Opposition exagère. Il est certain pourtant que l'organisation de cet État , et surtout les habitudes administratives qui y ont été établies depuis quelques années sous l'influence de M. Van Buren , el qui font précédent pour l'avenir , ont un cabinet de centralisation dont les partisans de l'indépendance individuelle illimitée ont droit de s'alarmer , mais dont les hommes sages doivent s'applaudir ; car c'est précisément par là que l'État de New -York est devenu supérieur aux autres ; c'est par là seulement qu'il maintiendra sa supériorité. En combinant ainsi avec la force d'expansion , qui domine partout ailleurs dans l'Union américaine , une force

(1) Albany Regency. Albany , capitale de l'État de >eAV- Tork , a été fondée par des Hollandais , et le nom de Régence est employé dans les Pays-Bas pour désigner les autorités des \ille« ; c'est ce à quoi l'Opposition fait allusion.

de cohésion suffisante , on a donné à la constitution de cet État une élasticité , qui , pour le» peuples comme pour les individus, est la condition d'une longue et prospère existence.

L'organisation des écoles primaires et de l'instruction publique en général y est centralisée. La plupart des États de l'Union ont une caisse de l'instruction primaire j dans les États de la Nouvelle-Angleterre , le revenu de cette caisse est réparti entre toutes les communes , qui en disposent à leur gré sans que l'Etat ait le droit d'exercer aucun contrôle réel et d'imposer aucune condition. L'État de New-York procède plus impcriale?He?it : il oblige les diverses communes à fournir elles-mêmes une somme au moins égale à la subvention publique . sinon la subvention n'a pas lieu (1). Cette méthode , que nous commençons à employer en France dans beaucoup de cas et sous beaucoup de formes , tant en matière de travaux publics que d'instruction élémentaire, est bien préférable à celle du Connecticut , par

(I) Il est même stipulé que la subvention de l'État sera tout entière destinée à rétribuer les maîtres d'école. L'allocation des communes qui , d'après la loi , doit être au moins égale à la subvention, reçoit la même destination^ en outre les parents aisés, dont la liste est dressée par un comité local , ont à payer au maître les mois d'école de leurs enfants. Les dépenses matérielles sont entièrement à la charge des localités. (Voir la note 55 à la fin du \olume,)

310 l'état-empire.

exemple , qui distribue annuellement aux localités , dans le même but , la même somme que l'État de New-York (oOO.OOO fr. environ), sans qu'il lui soit rendu compte de l'emploi de la subvention , sans même que l'Etat puisse vérifier si réellement elle a été consacrée à l'enseignement primaire.

En 183-i, les écoles primaires de l'Etat de Ne^v- York ont été fréquentées parS41,-401 personnes : or , le nombre des enfants de cinq à seize ans existant dans les districts d'école dont on a les comptes-rendus , ce qui comprend à très peu près tous ceux de l'Etat , n'est que de 543,085. Les frais réunis ont été de 7,000,000 francs, dont 4,000,000 ont été employés à payer les maîtres d'école. Chez nous , il y a quatre ans , la somme totale fournie à l'instruction primaire par l'Etat, les départements et les communes, n'était que de 4,000,000 fr. Aujourd'hui , grâce aux efforts de M. Guizot , cette somme s'élève à douze millions environ. En y comprenant quelques autres ressources, le budget de l'insfruction primaire doit atteindre quatorze millions. Ce n'est pourtant encore que le triple du chiffre qu'il atteint dans l'Etat de New-York, qui est seize fois moins peuplé que la France. Le nombre des enfants qui fréquentent les écoles, en France, est de 2,450,000 (1),

(1) L'État de nos écoles présente celte circonstance affligeante que le nombre des filles qui les lit'(iuenteut est

c'est-à dire du treizième de la population, ou trois ibis moindre proportionnellement que dans l'Etat de j\ew-York (1).

Toutes les écoles primaires de l'Etat de New- York, au nombre de plus de dix mille, ressortissent d'un comité spécial composé principalement des premiers fonctionnaires de l'Etat et dont le secrétaire d'État (^) est le membre le plus» actif. Ce comité pourvoit à l'instruction des maîtres d'école , se fait rendre un compte détaillé de la tenue des classes et choisitles livres élémentaires. A cet égard , la Virginie , l'Ohio et quelques autres Etats de l'Union, sont entrés dans un système analogue ; mais l'Etat de New-York a cela de particulier qu'il possède en outre un Conseil Universitaire dont les membres, appelés Rcgetits de l'Université , sont nommés, au nombre de vingtquatre , par la législature , et de qui relève la presque totalité de soixante-buit écoles supérieures appelées Académies.

L'Etat compte aussi sept collèges , dont l'un est

beaucoup moindre que celui des garçons : sur 2,450,000 élèves, 825^000 seulement sont des filles. C'est un mal qui réclame un prompt remède. Dans aucun pays du monde l'influence de la mère de famille sur les enfants n'est aussi importante qu'en France.

(1) Yoir la note 56 à la fin du volume.

(2) C'est le premier fonctionnaire de l'État après le gouverneur ; tout le travail des bureaux repose sur lui.

qualifié d'Université de INew-York, qui correspondent, d'un peu loin il est vrai , aux universités d'Angleterre et d'Allemagne avec leurs quatre facultés.

La surveillance que le gouvernement de l'Etat de New-York exerce sur les Académies est fort bornée, quant à présent. Elle se réduit à une visite annuelle faite par un ou plusieurs Régents de VUfiiversité ; mais l'Etat pourra étendre son influence j quand il le voudra , par le moyen de subventions déjà en usage. En 1834 , ces subventions se sont élevées à la somme totale de 64,000 fr. Le nombre des élèves fréquentant les Académies a été , pendant la même année , d'un peu plus de 5,000 pour une population d'environ 2,100,000, soit deux élèves et demi par mille âmes. En France , avec une population de 33 millions, l'on compte dans les collèges 80,000 élèves ; c'est aussi deux élèves et demi par mille âmes. La conclusion de ce rapprochement serait qu'aux Etats-Unis, où le besoin de l'instruction élémentaire est universellement senti, le désir d'une éducation quelque peu relevée est proportionnellement moins général que chez nous ; car le nombre des familles aisées en état de la payer est beaucoup plus considérable aux États-Unis qu'en France. A ce) compte , nous reprendrions , jusqu'à un certain point , en matière d'enseignement secondaire , l'immense avantage que les Américains ,

ceux au moins de l'État de New-York et des Etats voisins , ont sur nous en fait d'enseignement primaire (1).

Le même esprit d'unité et de centralisation a dicté un règlement général sur les banques , fort remarquable en principe, susceptible d'acquérir une grande valeur pratique , et qui n'a son analogue dans aucun des autres Etats de l'Union, ni dans aucun pays du monde.

Ce règlement, appelé Acte du fonds d'assurance ( Safehj'Fund-Act) , crée une caisse destinée à subvenir aux engagements des banques qui vieitdraient à faillir. A cet effet , le P' janvier de chaque année, chacune des banques de l'Etat verse , dans une caisse spéciale, une somme égale à 1/2 p. 100 de son capital , jusqu'à ce que la somme de ses versements s'élève à % pour 100 dudit capital. Lorsque le fonds d'assurance aura été entamé , il devra être remis à son niveau naturel par le même procédé. Les banques sont placées , avec la caisse d'assurance , sous la surveillance de trois Commissaires nommés, l'un jjar le gouverneur et le sénat , les deux autres par les banques (2). Ces Commissaires visitent, au

(1) Voir la note 57 à la fin du volume.

(2) Dans l'assemblée générale des banques , chacune d'elles a autant de voix qu'il y a de fois 5,000 doU. dans sou capital réel.

314 l'état-empire.

moins trois fois par an , toutes les banques de l'État , examinent leurs opérations, et s'assurent que chacune d'elles s'est conformée aux clauses de sa charte. A chaque instant, sur la demande de trois banques , ils sont tenus de soumettre à une investigation spéciale toute autre banque par elles désignée , et, en cas de contravention , ils doivent la faire fermer par la Cour de Chancellerie {Court ofChancery).

Cette loi contient diverses clauses combinées de manière à faciliter aux Commissaires Texercice de leurs fonctions , et à empêcher qu'ils ne soient trompés; les Commissaires sont investis du droit de se faire présenter tous les livres , d'interroger tous les employés des banques sous la foi du serment. Ils touchent un salaire de 2,000 dollars sur la caisse d'assurance. Les directeurs et employés de banques qui feraient un faux rapport à la législature, produiraient de fausses pièces ou dénatureraient les écritures , avec intention de tromper les Commissaires , sont passibles de trois à dix ans de prison. La loi réduit à 6 pour 100 le taux de l'escompte pour les effets à moins de soixante-trois journées; elle fixe aussi une limite aux émissions de billets, ainsi qu'aux prêts et escomptes; il est statué que les billets en circulation ne pourront dépasser le double du capital réel , et que les prêts et escomptes n'iront p:\s au-delà de deux fois et demie le même capital. 11

s'en faut que cet article ait été rigoureusement observé jusqu'à présent.

Le nombre des banques existant dans l'État est de quatre-vingt-sept , dont soixante-dix-sept seulement sont soumises aux dispositions du. Safely- Fund'Act ; les autres avaient été instituées avant le 2 avril 1829 , date de la loi. Comme , à l'exception d'une seule , Manhaltan-Bank , qui a été autorisée à perpétuité , elles auront toutes besoin de faire renouveler leur charte d'ici à dix ans , elles seront bientôt rentrées toutes , moins une , sous l'empire de la loi commune du Safety-Fund- Act. Le capital réuni des quatre-vingt-sept banques de l'État s'élève à 168,000,000 fr. L'actif de la caisse d'assurance approche aujourd'hui de trois millions. La somme annuelle des prêts et escomptes efifectués par les banques de l'État de New - York , en la supposant quadruple de celle des effets en portefeuille , serait actuellement de 1,300 millions de francs, indépendamment des opérations des trois succursales de la Banque des Etats-Unis , que l'Etat possède à New - York , à BufTalo et à Utica. Pour la ville de New - York seule , elle s'élèverait à 940 millions, c'est-à-dire au double des opérations actuelles de la Banque de France.

Mais rien n'a autant contribué à attirer à l'Etat de New-York sa réputation impériale , que l'énergie qu'il a déployée pour canaliser son ter-

316 l'état-empire.

ritoire. Toutes les ressourses de l'Etat y furent consacrées ; toutes les volontés de ses citoyens, réunies en un faisceau, convergèrent pendant huit ans vers l'accomplissement de cette grande œuvre. Malgré les prédictions les plus sinistres , malgré les remontrances des hommes les plus vénérés de toute l'Union , l'assurance de ce jeune État ne se troubla pas un seul instant. Le plus beau succès couronna ses efforts : commencé en 1817, le grand canal fut achevé en 1825.

L'État de New York possède un grand nombre de canaux faisant une longueur totale de 247 lieues 1;2. et ayant coûté soixante-cinq millions (1). Us ont été exécute's aux frais de l'État , qui s'est procuré la majeure partie des fonds par voie d'emprunt. Un seul est encore à terminer ; c'est le canal Chénango , qui sera achevé dans le courant de 1836.

La ligne centrale de ces travaux est le grand canal Erié, sur lequel viennent s'embrancher tous les autres, et qui traverse l'État dans sa plus grande dimension. Il part d'Albany et de Troy , à la tête de la navigation du fleuve Hudson, et se termine à Buffalo sur le lac Érié. Parmi les autres , les plus remarquables sont : le canal

(I) Y compris ce qu'exigera l'achèvement du canal Chénango.

Chaniplain qui , avec le lac du même nom et la rivière Richelieu , complète la communication par eau entre l'Hudson et le fleuve Saint-Laurent, entre New-York et Québec; le canal Owégo , qui relie le canal Erié au lac Ontario , et le canal Chénango, qui doit opérer la jonction entre le canal Érié et la Susquéhannah, fleuve principal de la Pensylvanie, Les autres , fort courts , rattachent à ce système un grand nombre de petits lacs disséminés dans le nord- ouest de l'Etat de New -York.

Le grand canal Erié , le plus important de tous ces ouvrages , est généralement d'une construction simple, peu large et peu profond. Mais si, comme objet d'art , il est médiocrement intéressant , comme artère commerciale , il est prodigieux. A voir nos canaux, sur lesquels des barques massives sont halées péniblement par un homme qui chemine lentement , on n'a pas une idée de ce qu'est ce grand canal de 146 lieues et demie, avec la flotte de barques couvertes , élégantes et légères , qu'y font glisser de vigoureux attelages. A chaque instant les bateaux se croisent , et le cor du batelier avertit l'éclusier de se tenir prêt. A chaque instant le paysage varie 5 tantôt on franchit une rivière sur un aqueduc , tantôt l'on traverse de grands villages tout neufs, beaux comme des capitales , et dont toutes les maisons , avec leurs portiques à colonnes , ont au dehors l'air n. 28

3j8 L ETAT-EMPIRE.

de petits palais : c'est admirable d'animation et de variété (1).

Il est transporté actuellement sur le canal Érié j130,000 tonneaux pesant de marchandises diverses , et sur le canal Charaplain 307,000 tonneaux, avec un tarif très modéré. Le produit des péages atteint maintenant huit raillions. En France , ceux de tous les canaux possédés par l'État et de toutes nos rivières ne donnent que 3,726,000 francs (2).

L'État de New-York comptait en 1817, lorsqu'il commença son grand canal , l,2o0.000 habitants , disséminés sur une surface qui est à peu près le quart de celle de la France. Pendant que de graves publicistes discutaient en Europe s'il était convenable qu'un gouvernement se fit entrepeneur de travaux publics , et que les gouvernements les plus puissants prêtaient scrupuleusement l'oreille au débat , afin de savoir s'ils avaient le droit d'enrichir les peuples par des travaux créateurs, eux qui n'avaient jamais douté

(1) Le Toyage dans les bateaux du grand canal serait charmant et presque poétique , n'étaient les tourments d'une longue nuit passée en compagnie de cinquante personnes dans une chambre de trente pieds de long sur dix de largo et six de haut, sur des couchettes de dix-huit pouces de largeur, disposées en trois étages, sur la hauteur de la chambre.

(2) Voir la note 58 à la fin du volume.

qu'ils n'eussent celui de dépenser des milliards d'argent et des millions d'hommes à dévaster l'Europe , les modestes autorités de cet empire en miniature résolvaient la question , sans se douter qu'elle pût embarrasser ailleurs d'aussi grands potentats. L'Etat de New-York s'est fait entrepreneur de travaux publics et s'en est bien trouvé. Après les avoir exécutés , il les a exploités pour son compte , et s'en est trouvé mieux encore. Le revenu de ses canaux a déjà suffi , conjointement avec quelques allocations assez modiques , pour amortir près de la moitié de la dette contractée pour leur construction. Aussi le brillant résultat du canal Erié a été , aux Etats-Unis , le signal des plus vastes entreprises de travaux publics pour le compte des Etats. La Pensylvanie, l'Ohio, le Maryland , la Virginie et l'Indiana , ont suivi l'exemple de New -York et se sont décidés à ouvrir , à lenj-s frais , sur leur territoire , des communications de toute espèce , au risque d'encourir la disgrâce des économistes timorés de l'Europe.

L'Etat de New-York a même poussé plus loin son intervention dans les travaux publics : dans toutes les chartes qu'il accorde à des compagnies de chemins de fer , il se réserve le droit de les exproprier après dix ans de jouissance , moyennant des conditions réglées dans la charte ellemême , et qui , de la part de l'Etat , sont vraiment libérales : il leur rembourserait leurs frais de pre

mier établissement ou d'amélioration , et compléterait tous les dividendes jusques au taux de 10 pour cent, dans le cas où ils n'auraient pas atteint ee chiffre (1).

Ainsi, l'État de New-York, dans son humeur impériale, a posé la main sur l'instruction publique, sur les banques et sur les voies de communication , pour les centraliser : c'est un fait entièrement consommé à l'égard des travaux publics. Il est encore loin d'avoir affermi le principe d'unité dans les écoles, et surtout dans les banques j mais il y marche graduellement et d'un pas sûr. Comme je l'ai déjà dit , la centralisation est entrée dans les habitudes administratives de l'Etat plus avant encore que dans les actes de la législature ; c'est une garantie que les lois d'unité n'y resteront pas sur le papier.

Les leçons de l'État de New-York profitent à

(1) Plusieurs États se sont ainsi expressément réservé le doit d'acquérir les chemins de fer et canaux concédés à des compagnies. Les bases de l'expropriation qu'ils ont posées dans ce ras sont moins favorables presque partout qu'elles ne le sont dans l^tat de New-York. L^État du Massachusetts a cependant adopté les mêmes, en étendante vingt ans le délai de dix ans, pendant lequel la jouissance de l'ouvrage est assurée à la compagnie. L'État de New- Jersey a stipulé qu'il pourrait acquérir divers ouvrages à un prix qui, est-il dit, ne pourra dépasser les frais de preuuer établissement.

ses voisins. Comme lui , ils se centralisent en enjjlobant dans la sphère des attributions de l'Etat, les écoles, les banques et les travaux publics. Ils voient par son exemple que l'esprit d'entreprise individuelle n'a rien à souflVir de ce que le gouvernement soumette à son contrôle et à son autorité ces trois grands ressorts de la prospérité nationale, et même de ce qu'il les fasse jouer directement pour son compte ; car nulle part, aux Etats-Unis, l'esprit d'entreprise n'est plus vigoureux et plus clairvoyant qu'à New-York. Malgré le Safetij-Fund-Aci , il n'y a nulle part un pareil nombre de demandes en autorisation pour des banques. Malgré les lois universitaires de l'Etat , nulle part les établissements d'éducation ne se multiplient plus rapidement. Nulle part il n'y a plus de chemins de fer en train. L'Etat de New- York compte trente-deux lieues de canaux et quarante de chemins de fer , exécutées par des compagnies. Soixante à quatre-vingts lieues de chemins de fer sont en construction , et une compagnie s'est organisée pour construire un chemin de fer de New-York au lac Érié , par le sud de l'Etat (1), sur une longueur de 190 lieues (2).

Il serait vraiment trop fort qu'un pays comme la France , où l'on se pique d'apprécier à leur va-

(1) Le canal eu traverse le nord.

(2) Voir plus haut , Lettre xxii, page 44.

S23 l'état-empire.

leur l'unilé et la centralisation, fût moins hanîi que ces petites républiques nées sous l'influence du principe d'individualisme, et que nous tardassions plus long-temps à prendre un parti impérial à l'égard des institutions de crédit, des travaux publics, et de l'enseignement industriel qui nous est indispensable.

Il ne s'agit pas seulement d'accroître la richesse du pays. Il y a d'autres raisons , de la nature la plus élevée, pour que les gouvernements modernes interviennent dans les institutions d'intérêt matériel , et étendent ainsi leur direction sur TindusJrie.

Le progrès de la civilisation consiste sous le rapport individuel en ce que chacun devient de plus en plus apte à porter le poids de sa personnalité. L'ordre social , ayant ainsi des garanties individuelles de plus en plus fortes, semblé avoir moins besoin de garanties légales et publiques : à cet égard pourtant il y a lieu à une distinction essentielle.

La civilisation dépouille graduellement l'homme des habitudes grossières et des penchants brutaux de la vie sauvage. Il y a dans le Deutéronome beaucoup de défenses et de proscriptions qui , de nos jours, seraient parfaitement superflues. Le genre humain n'a même guère plus besoin qu'on lui enseigne l'article du Décalogue : Homicide point ne seras. Le licteur et le bourreau perdc^nt

(le leur importance sociale ; le constable, îe shériff et le directeur du pénitencier sont à la veille de les remplacer partout , il faut l'espérer. L'ordre public a commencé, et continuera de plus en plus à se passer de l'assistance du glaive ; et , sous ce rapport, la raison individuelle substitue heureusement sa sanction volontaire à la sanction impérative des pouvoirs politiques et à la consigne de la force armée.

L'entendement humain se cultive j les sentiments s'élargissent et s'épurent : cependant , les passions élémentaires et primordiales sont toujours les mêmes. Elles se combinent dans un ordre différent, et s'appliquent à d'autres objets; mais si elles se sont tempérées, c'est seulement dans quelques formes extérieures 5 si elles se sont polies, c'est uniquement à la surface; le fond est resté tout aussi âpre, tout aussi brûlant qu'il l'était autrefois (1). En politique surtout, la jalousie et l'ambition existent au même degré chez nous que chez les Romains et les Grecs. Elles n'ont plus le poignarda la main, elles ne répandent plus le poison, elles n'ont même plus recours à l'intermédiaire des sicaires et des Locustes: mais elles

(1) Madame de Staël a dit : « Bizarre deslinée de l'espèce a humaine, condamnée à rentrer dans le même cercle par » les {)assions, tandis qu'elle avance toujours dans la car- » rière des idées ! »

S34 l'état-E31pire.

ne sont ni moins injustes , ni moins insatiablei , ni moins acharnées que dans les temps anciens. Elles n'assassinent plus le corps , elles s'attaquent à l'honneur; la calomnie leur lient lieu de stylet, et les sert tout aussi bien que le suc des plantes vénéneuses; la civilisation leur fournit mille nouveaux moyens de s'assouvir. Elles sont plus vives et plus remuantes que jamais; elles fermentent au fond de beaucoup de plus de poitrines; elles intriguent autant qu'à toute autre époque; et se soucient aussi peu de troubler la paix publique et de bouleverser l'État.

Je ne crois pas que Sylla et Marins, César et Pompée, se soient plus cordialement détestés que le général Jackson , président des États-Unis , et le président de la Banque des États-Unis, M. Biddle. Si l'on voulait rechercher les types de Gain et d'Abel parmi les hommes d'État des temps modernes, on pourrait en dresser une liste d'effrayante longueur.

A cette force dissolvante , qui augmente au lieu de diminuer, en raison du nombre croissant des individus admis à l'influence politique , il est indispensable d'opposer des éléments de cohésion doués d'une activité et d'une intensité égales. C'est pour cela que pour l'avenir, tout comme pour le passé, l'existence d'une société implique une religion. Lors même que la religion ne répondrait pas aux fibres les plus délicates et les

plus vivaces du cœur humain , lors même qu'elle n'offrirait pas à l'imaginatioii un champ immense où celle-ci puisse circuler sans péril; lors même qu'elle ne serait pas indispensable à la paix de la conscience et à l'harmonie de la famille, il ne serait pas possible de se passer d'elle, car elle est aussi une nécessité politique. On a eu raison de dire que si Dieu n'existait pas , il faudrait l'inventer.

Une institution unique n-e suffirait pas à régler les passions à tout instant et partout , à moins qu'elle ne suivît les hommes dans tous leurs mouvements , qu'elle n'eût le contrôle de tous leurs actes, qu'elle ne les enlaçât dans leurs quatre membres, e'est-à-dire , à moins d'être despotique, à l'image des théocraties du passé. Il ne faut donc pas espérer que la religion parvienne jamais seule, dans nos pays de liberté, à contre-balancer les passions humaines et à les retenir dans les limites où elles concourent au progrès social ; ou , du moins , si elle y réussit dans l'un diîs deux hémisphères de la société, la famille, elle y échouera toujours dans l'autre qui est l'Etat.

C'est pour cela que le moyen-àge a posé un principe salutaire en distinguant le pouvoir temporel du pouvoir spirituel , et en leur donnant à chacun une existence forte et indépendante. Depuis lors toutes les tentatives qui ont eu pour but de confondre ces deux pouvoirs, ou, ce qui

S26 l'ëtat-empire.

revient au même , de se passer de l'un d'eux , ont été sans succès; elles ont, en général, abouti à une tyrannie (1).

Un pouvoir temporel muni d'une ample prérogative est donc indispensable aujourd'hui encore , dans l'intérêt de la liberté elle-même. D'un autre côté, il est impossible de ne pas reconnaître

(1) J*ai déjà dit que lorsque les Puritains débarquèrent dans la PiouTelie-Angleterre , ils voulurent avant tout établir une société religieuse. Il* s'organisèrent d'après la loi de Moïse. La société politique n'eiista point de fait , quoiqu'il y eût un gouverneur nominal pour représenter l'autorité temporelle, ou fut absorbée dans l'Église; la commune fut confondue dans la Congrégation. Us en vinrent en peu de temps à un régime qui rassemblait à celui des jésuites au Paraguay , avec cette seule différence , que chacun y avait sa part de tyrannie. Les lois bleues duCon- Recticut sont restées comme unraonumentde reitra\agance de cet ordre de choses , où la vie était emprisonnée dans les règlements les plus étroitement vexatoires. Les habitants de la NouTelle-\ngle!erre furent donc bientôt contraints de renoncer à leur gouvernement mosaïque, et, sans séparer parfaitement la politique de la religion , ils reconnurent à chacun de deux pouvoirs une existence propre . Ils ne constituèrent pas solidement le pouvoir politique hors de la commune ; mais ils eurent une organisation communale qui, précisément, parce qu'elle avait pour point de départ l'organisation religieuse , et qu'elle ne s'en distinguait qu'incomplètement, fut forte et compacte quelquefois à l'exeès.

que la tendance de la civilisation est d'enlever à la royauté ses anciens attributs, en totalité ou en partie. A cet égard notre siècle a une volonté bien arrêtée. La résistance des rois aux efibrts de ceux qui voulaient les dépouiller, a même exaspéré les esprits au point qu'il s'est formé un parti , celui des républicains , dont l'unique objet est l'abolition complète et radicale de la royauté, et que la singulière doctrine de l'inutilité et même du danger de tout pouvoir a trouvé de chauds et nombreux sectateurs.

Les peuples ont raison de vouloir que les rois déposent ou restreignent leur vieille prérogative; les gouvernements héritiers de la conquête doivent abdiquer ce que leur autorité a eu de brutal et de violent. Il serait prématuré de dire que la paix universelle va luire sur la terre ; il ne l'est pas d'affirmer que la guerre ne sera plus qu'un fait secondaire et accidentel dans la vie des peuples. L'industrie , c'est-à-dire l'art de créer la richesse , de multiplier le bien-être et d'embellir le globe , demeure du genre humain , passera désormais avant l'art de tuer et de détruire. L'épée cesse d'être le premier symbole du pouvoir.

Mais les rois ont raison à leur tour de se refuser à laisser réduire leur puissance à un vain simulacre. Indépendamment de toute ambition personnelle, ils voient, de la hauteur où ils sont placés, que le maintien de l'ordre social exige

328 l'état-empire.

absolument la présence d'un pouvoir digne de ce noiti. Ce qui prouve qu'ils voient juste , c'est que les hommes de tous les partis qui sont arrivés au gouvernement , pendant nos crises révolutionnaires, ont tous été du même avis sur cette question, quelle qu'eût été à cet égard leur opinion antérieure : c'est le seul point sur lequel ils aient été unanimes.

C'est qu'en efifet , en même temps que l'on ôte aux gouvernements, il faut leur donner. La guerre n'est plus le principal but de l'activité avouée des peuples ; l'emploi de la force brutale est de moins en moins nécessaire à la conservation de la société ; réduisons donc successivement d'une main sûre celles des prérogatives de l'autorité qui lui donnent le caractère exclusivement guerrier, et qui mettent notre vie et notre liberté à la discrétion de ses agents armés ! Puisque l'industrie occupe une place de plus en plus grande dans l'existence individuelle et publique des nations , faisons-la de plus en plus entrer dans le cercle de l'action gouvernementale , en classant parmi les attributions du gouvernement les trois ressorts du mouvement industriel, les banques, les voies de communication et les écoles ; à condition , bien entendu, que le gouvernement soit en mesure d'user pour le bien général du droit nouveau dont on l'investirait en échange du droit ancien dont il se serait démis.

Les banques, les voies de commimicatiori et les t'coles, sont des instruments dti gouvernement qu'il y a beaucoup d'inconvénients à laisser complètement en dehors du cercle de l'influence des pouvoirs publics; il n'y en a pas à les y incorporer partiellement, de manière à ne point étouflfer l'esprit d'entreprise individuelle.

L'autorité publique exercerait alors des fonctions directrices conformes aux tendances des populations. Elle présiderait aux faits les plus importants de leur activité ; elle mériterait réellement alors le nom de gouvernement; elle posséderait un nouveau mode d'action coercitif et répressif, qui est le seul compatible avec les progrès de l'esprit de liberté. Au lieu d'avoir prise sur le corps et sur le sang, elle aurait prise sur le travail et sur la bourse de l'homme. Un nouveau degré d'inviolabilité serait acquis à la personnalité humaine, sans que l'ordre social cessât d'être suffisamment garanti.

Parla enfin, l'avènement politique de l'industrie serait consommé. Au lieu d'être une cause d'instabilité, une fois assurée de son rang et affermie dans son assiette, l'industrie remplirait constamment, dans la mesure qui lui est propre, un rôle conservateur.

Tout est mûr pour cette transfiguration politique.

Il y a quarante ans, les peuples voulaient mar- II. 29

3^0 l'état-empire.

cher au progrès parle renversement de l'ordre ancien. La haine a cessé d'être leur principale C43nseillère ; leur fureur de démolition s'est calmée; ils songent beaucoup moins à secouer le joug des tyrans . beaucoup plus à s'affranchir de la misère et de l'ignorance. La route de la liberté qui est préférable pour l'Europe , et qui y serait préférée aujourd'hui, est celle qui passe par l'aisance, l'éducation, le travail. Ceux qui furent les chefs temporels et spirituels des peuples reconquerraient bientôt leur rang , si , dépouillant les sentiments d'alarme dont les avaient remplis d'horribles imprécations contre le dernier des rois et le dernier des prêtres, ils voulaient, savaient et osaient se mettre à la tête d'un grand mouvement dans ce sens: car les populations les y suivraient avec ravissement. Par quelle fatalité hésiteraientils encore ?

Je ne sais si je m'abuse, mais il me semble que l'exemple en cela doit venir de la France. Ce n'est pas elle qui a le plus de trésors en caisse; ce n'est pas elle qui compte le plus de soldats sous ses drapeaux , le plus de bâtiments dans ses ports , les plus de canons dans ses forteresses ; mais c'est elle qui a la pensée la plus intelligente et le cœur le plus haut placé ; c'est d'elle que le monde est habitué à recevoir le mot d'ordre. Londres , avec ses milliers de vaisseaux , pourrait être en feu , sans que l'univers non-britannique s'en émût autrement que

LETTRE XXÎ. SS l

comme d'une lamentable infortune arrivée à un étranger," une simple émeute dans Paris a son contre-coup au bout de l'univers. La crise de Juillet a enfanté la Réforme; la Réforme n'eût jamais produit Juillet. C'est que la France est le cœur du monde. Les affaires de la France sont les affaires de tous ; les intérêts qu'elle épouse ne sont pas ceux d'une ambition égoïste; ce sont ceux de la civilisation. Quand la France parle, on l'écoute, parce que les sentiments qu'elle exprime ne sont pas seulement les siens à elle, ce sont ceux du genre humain. Quand elle agit , on l'imite, parce qu'elle ne fait que ce que tous ont besoin de faire. La France a été la première à introniser la liberté sur le continent européen ; c'est à elle à réhabiliter le principe d'autorité , aujourd'hui que le temps en est venu. Elle a protégé les peuples quand il le fallait ; il lui appartient de protéger les rois , non par la force de l'épée, quoiqu'elle ne doive point briser la sienne , qui a accompli tant de prouesses au seul profit de la civilisation : ce serait un sacrilège ; mais par la sagesse et la moralité des règles nouvelles qu'elle fera passer dans l'art de gouverner , par la fécondité des attributions nouvelles dont elle investira le pouvoir.

Baltimore, 25 septembre 1835,

Il y a deux ans, M. Clay commença un discours au Sénat des États-Unis par ces mots, restés célèbres de ce côté de l'Atlantique : « Nous sommes au milieu d'une révolution. » C'était à l'époque où le général Jackson venait, par un acte d'autorité inouï dans les annales de l'Union américaine, par un vrai coup d'État, de trancher contre la Banque une question que ses propres amis au Congrès et ses ministres eux-mêmes se refusaient à résoudre. Beaucoup d'autres depuis ont répété ces paroles. En dernier lieu, après les scènes de meurtre, de torture et de destruction qui ont signalé les États-Unis dans les États à esclaves et dans ceux où l'esclavage n'est pas reconnu, dans les campagnes et dans les villes, à Boston, la ville républicaine par excellence, aussi l)ien qu'à Baltimore, à qui certains excès sanglants, commis en 1812 à l'occasion de la guerre

LETTRE XXXI. ééé

contre l'Angleterre, ont valu le nora de 3Iob- Town (ville de rémeute), les bons citoyens se disaient avec douleur en s'abordant les uns les autres : « Nous sommes au milieu d'une révolution. »

Il faut reconnaître à l'honneur de la race anglaise , qu'elle est , plus que toutes les autres, imprégnée du sentiment du respect à la loi. Jusqu'à (;es derniers temps, les Anglo-Américains se sont montrés, sous ce rapport, ce qu'ils sont sous beaucoup d'autres, des Anglais renforcés. Il y a des peuples qui ne comprennent la loi que sous la forme vivante, c'est-à-dire qu'autant qu'elle est personnifiée dans un homme. Ils savent obéir à un chef, ils ne peuvent se faire à respecter une lettre morte. Avec eux, la gloire et la prospérité de l'Etat dépendent médiocrement de la qualité des lois, beaucoup de la qualité des hommes chargés d'en être les interprètes. Chez eux, l'empire grandit et déchoit tour à tour, selon que le souverain, quel qu'en soit le titre, est un homme supérieur ou un personnage vulgaire. Tel paraît être en général le caractère des nations asiatiques. L'Anglais est moulé sur un type tout différent. 11 lui coûte peu de s'incliner devant un texte ; il ne se prête que de mauvaise grâce à s'incliner devant un homme. Il n'a pas besoin qu'un homme vienne lui enjoindre d'observer la loi ; il sait lui-même , sans effort et d'instinct, s'y

conformer. Ceci revient à dire que l'Anglais a en lui le principe du self-government ; ceci rend compte du succès que ce système politique a eu aux Etats-Unis où la race anglaise s'est pleinement développée suivant sa nature.

Malheureusement, le sentiment de respect à la loi semble s'effacer chez les Américains. Ce peuple, éminemment pratique à d'autres égards , a fait ou s'est laissé faire en politique de la théorie à perte de vue, de la logique quand même; il n'a reculé devant aucune des conséquences du principe de la souveraineté populaire, du moins tant que ces conséquences le flattaient ; comme s'il y avait au monde un principe, un seul , même celui de la charité chrétienne, qui fût susceptible d'être indéfiniment passé au laminoir sans produire en dernier résultat l'absurde pur et simple. On est donc arrivé à nier, aux Etat?-Unis, qu'il y eût aucun principe de justice vrai en lui-même et par lui-même, et à admettre que la volonté actuelle du peuple était nécessairement et toujours la justice ; on y a posé en fait l'infallibilité du peuple à chaque instant et en toute chose, et j)ar là on a ouvert la porte à la tyrannie d'une minorité turbulente qui se dit le peuple (1).

(1) On a remarqué que fous les désordres oorainis à »wïork , à Philadelphie et à Baltimore, étaient l'ouvîn^^c d'une poignée d'hommes suivis d'une bande d'enfanls sem-

L'intervention de cette justice prétendue populaire, s'exerçant ab irato parles mains de quelques furieux , qui s'intitulent les légitimes successeurs des hommes courageux du Tea-Paiiy (1) de 177S, est une calamité au sein d'un pays où il n'y a d'autre garantie de la paix publique que le respect à la loi, et où le législateur, supposant l'ordre, n'a pris aucune mesure contre le désordre. Elle a en outre l'inconvénient d'être le plus souvent injuste. La plupart des hommes qui ont été pendus ou battus de verges , ou torturés de vingt façons (2) atroces dans le Sud , comme étant des aholitionistes , c'est-à-dire comme cherchant à soulever les esclaves contre leurs maîtres , n'é-

blables à ce type de dépravation prématurée , connu chez nous sous le nom de gamin, de Paris. Il est fort rare qu'ail y fiit eu plus de cent personnes prenant une part active aux dévastations. Souvent il n'y en a pas eu la moitié-

(1) On désigne ainsi les Bostoniens qui allèrent , en plein midi , sous les yeux du gouverneur anglais et de la garnison anglaise, jeter à la mer le thé amené à leur port. Ce fut le début de la révolution américaine.

(2) Un journal de Virginie rapportait qu'un abolitioniste, étant tombé entre les mains d'un comité de vigilance , fut dépouillé , étendu à plat ventre , et que , sur son dos nu, les exécuteurs promenèrent à plusieurs reprises un chat qui s'accrochait avec ses griffes dans la chair du patient. Un journal de New- York rapporfait ce fait sans d'autres commentaires que d'agréables plaisanteries.

taient , selon toute apparence, que des hommes peu soigneux de cacher dans leurs discours l'horreur que leur inspirait l'esclavage. Il est même douteux que les prétendus complots, à propos desquels on a sommairement exécuté noirs et hlancs, aient eu une existence réelle et sérieuse. Il n'en a été jusqu'à présent administré aucune preuve qui put être admise par une cour de justice. A Baltimore, lors des dévastations du mois dernier, qui ont duré quatre jours, cette soi-disant justice a été injuste jusqu'à la stupidité. L'émeute, là, voulait punir, disait-elle, les fripons qui avaient indignement abusé de la crédulité du pauvre dans l'affaire de la banque de Maryland. Il est en effet de notoriété publique, à Baltimore, que la banqueroute de cet établissement est frauduleuse j que, la veille du jour où elle suspendit ses paiements, cette banque, afin d'attirer dans ses coffres les épargnes de l'ouvrier , offrait de gros intérêts pour les dépôts, grands ou petits, qui lui seraient confiés; mais il était aussi de notoriété publique que les méfaits de cette banque étaient l'œuvre d'un certain Évan Poultney , qui était à lui seul la banque tout entière. Au lieu d'aller venger sur lui la ruine de l'ouvrier , la spoliation de la veuve et de l'orphelin , l'émeute alla demander raison , à qui ? aux syndics de la faillite nommés par le tribunal. Ce ne fut que le troisième jour que l'émeute s'avisa

de rendre visite à Poultney; mais lui, sans se déconcerter, se prit à dire en soupirant qu'il était un pécheur , qu'il était bien coupable envers son prochain ! Il se frappa la poitrine en signe de repentir , et, dans un jargon puritain , s'accusa luimême plus haut que les démolisseurs. Ceux-ci ébahis, comme Orgon , de tant de sainteté, firent comme lui des excuses à Tartufe, essuyèrent avec soin l'entrée de sa maison et ses escaliers de marbre blanc qu'ils avaient salis, et allèrent saccager la maison du maire , parce que la veille un faible détachement de milice , spontanémenè assemblé , avait f;iit feu sur eux dans un cas de légitime défense, non sans s'être tenu long-temps immobile sous une grêle de pierres.

Ces désordres sont effrayants par leur caractère de généralité; ils le sont parce qu'ils éclatent à toute occasion; ils le sont d'autant plus que leur gravité est moins sentie. lise rencontre peu de voix pour les flétrir , il s'en trouve beaucoup pour les excuser. Un des défauts de la démocratie consiste en ce qu'elle est oublieuse du passé et peu prévoyante de l'avenir. Aussi telle émeute qui, en France, serait un coup de mort pour les affaires, n'empêche ici personne d'aller à la Bourse, de spéculer, de remuer des dollars et d'en gagner à foison. En s'accostant le matin , on se demande et on se donne les nouvelles. Ici l'on a pendu un noir, ailleurs on a fustigé des

Î^3B SYaiPTÔMES DE REVOLUTION.

blancs î à Philadelphie , dix maisons ont été démolies; à BufTalo , à Utica, des gens de couleur ont été rossés à coups de bâton. Puis l'on passe au prix du coton et du café, aux arrivages de farine , de planches et de tabac , et l'on s'absorbe dans ses calculs pour tout le reste du jour. Je suis stupéfait de voir comment le mot de légalité tombe à plat lorsqu'un bon citoyen l'invoque ; le règne de la loi semble fini , nous voici sous le règne de Vexpediency , c'esl-à-dire de la convenance passagère. Adieu les règles de la justice, les grands principes de 1776 et de 99. Vive l'intérêt du moment , interprété par je ne sais qui , pour le succès de je ne sais quelle petite intrigue de politique ou de négoce !

Cinq hommes, cinq blancs, ont été pendus à Vicksburg sans forme de procès : c'étaient des joueurs, vous dit-on, c'était le fléau du pays. Les citoyens les plus respectables de Vicksburg ont coopéré à leur exécution. — Mais la loi qui garantit à tous nos concitoyens le jugement par juryj mais cette vieille équité saxonne dont vous vous vantez ? — Aucun tribunal n'eût pu nous en délivrer; la morale et la religion prononçaient contre eux; c'est cet arrêt qu'à défaut d'autre nous avons exécuté ; il y avait nécessité. Expediency ! — En Virginie , des voyageurs venus des États du Nord ont été , sous les plus légers prétextes, pour des commérages de diligence ,

LETTRE XXXI. 3?j9

pour (les discours de cabaret, traînés devant de soi-disant comités de vigilance, puis battus, goudronnés et emplumés (1). D'autres, dont tout le crime était d'avoir par raégarde , dans la poche de leur manteau , des papiers qu'il a plu à quelque maître d'esclaves de qualifier à'aholitionisles , ont été arrêtés par des énergumènes et pendus comme des émissaires de rébellion. Qu'avez-vous fait de l'article de la Constitution qui garantit aux citoyens d'un État protection dans les autres Etats ? — Si nous insistions sur ces faits de détail , nous compromettrions l'union du Nord avec le Sud. Eâ;pediency! — Vous , négociants de New-York, voici que les planteurs d'une paroisse de la Louisiane ont rais à prix la tête de l'un de vous (2) parce qu'il est , disent-ils , un aholitioniste , un amal g amateur. Votre susceptibilité nationale, si vive à l'égard de la France, ne se réveillera-t-elle pas à ce dernier trait d'audace? — Notre commerce avec le Sud fait la moitié de la prospérité de New-York. Expediency ! — Vous , gens de la Nouvelle-Angleterre ; vous, citoyens de la ville qui a été le berceau de la liberté américaine; vous, fils des

(1) Cette punition populaire, fort en vogue aujourd'hui , consiste à arroser le patient de goudron et à le couvrir eusuite de pluuies.

(2) M. Arthur Tappan.

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pèlerins qui s'exilèrent en Hollande d'abord , et ensuite sur les plages arides du Massachusetts, plutôt que de faire plier leurs opinions sous le joug des Stuarts; vous, si orgueilleux de vos libertés, comment abdiquez-vous la plus précieuse de toutes, celle de la presse, aux mains d'un maître de poste (1) ? — Toujours la même réponse : Expediency ! — Il semble qu'aux Etats- Unis il n'y ait plus , en politique , de principes que sauf le bon plaisir des passions , et que les lois n'y aient de valeur qu'autant qu'elles ne contrarient pas les intérêts. Quand un État se sent blessé par une loi de tarif, il la proclame nulle , arme sa milice , achète de la poudre et jette le gant au Congrès. Quand un autre État , comm« rOhio , est mécontent de la ligne qu'on lui a assignée pour frontière , il déclare la guerre au Michigan , son voisin , pour reculer ses limites de vive force. Quand les fanatiques du Massachusetts , dans leur sauvage intolérance , se sentent ofl'usqués de la présence d'un couvent catholique, dont les religieuses se vouent à élever de jeunes filles , sans distinction de religion, ils le saccagent, y mettent le feu, et le couvent brûle à la vue d'une ville de 70,000 âmes , sans qu'une goutte d'eau y soit jetée pour l'éteindre , sans qu'il se trouve un jury pour condamner les auteurs de ce lâche at-

(1) Voir la note 59 à la fin du volume.

tentât. Quand un gouverneur de Géorgie reneontre un magistrat intègre qui s'interpose entre la cupidité des blancs et de pauvres Indiens que l'on est impatient de dépouiller , il le dénonce à la législature et réclame une loi qui fasse du juge consciencieux un criminel d'Etat (1). Et , je le répète , ce qui est un symptôme plus funeste que ces actes eux-mêmes , si multipliés qu'ils soient , c'est qu'ils ne produisent pas de sensation. Ici , à New- York, le sac des églises et des écoles des noirs étaitun spectacle que l'on contemplait, oùles négociants de la ville allaient en passant chercher une minute de distraction; on criait hourrah quand un pan de muraille tombait avec fracas. A Baltimore, une foule nombreuse battait des mains sans s'inquiéter de qui on démolissait la maison , et des dames émues agitaient leurs mouchoirs en l'air. Autre symptôme plus effrayant encore : le courage civil , cette vertu des Hampden , cette gloire de la race anglaise , qui brilla d'un éclat si pur aux Etats-Unis , tant que vécurent les hommes de qui l'Union tient son indépendance , paraît momentanément s'éteindre; je dis momentanément, car il y a chez la nation américaine un fond d'énergie qui ne peut manquer de se ranimer un jour et de réagir. La presse qui , sauf un petit

(1) C'est ce qui a eu lieu il y a un an , de la part du gouverneur actuel de la Géorgie , M. Lumpkin.

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