l'autorité et la liberté
même avait les siens de temps immémorial , et il est incontestable que pour la culture de la vigne, par exemple , ils étaient le fruit d'une mûre expérience. C'est à eux non moins qu'à la nature du terroir que nos crus fameux sont redevables de leur qualité sans égale et de leur haute renommée. Ils fixaient les terrains où la vigne avait le droit de croître , le grain qu'il était permis de cultiver , l'espacement et la taille des ceps. L'inspection à la sortie était de rigueur pour les étoffes expédiées dans le Levant, et pour d'autres objets d'exportation.
La révolution a biffé tous les règlements anciens. La destruction de la plupart de ces règlements a été un bien , parce qu'ils étaient surannés à beaucoup d'égards et en arrière de la science ; parce qu'ils étaient souvent appliqués conformément à la lettre qui tue et non à l'esprit qui vivifie; parce que les cadres des corps d'état et de métier étaient inélastiques et ne se prêtaient pas suffisamment à l'admission des aspirants. En un mot , l'organisation industrielle du pays était devenue mauvaise, il en fallait une autre; mais les pouvoirs établis étaient incapables de la créer. L'inepte gouvernement de l'infortuné Louis XYI , au lieu de sentir tout ce qu'il y avait de force dans le tiers-état , et de donner à cette force un but d'activité et une direction , prenait plaisir à l'insulter, et s'amusait à remettre en vigueur les
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ordonnances décrépites par lesquelles il était permis aux seuls nobles de porter Fépaulette dans l'armée. On en vint donc à ce point que tout pouvoir sembla un fléau de Dieu, toute organisation une tyrannie ; et lorsque la nation se souleva , au lieu de corriger les abus et d'améliorer l'ordre existant , elle nia tout , elle abolit tout , elle fit table rase en matière commerciale comme en matière politique. On posa en principe que les transactions commerciales ne devaient être soumises à aucune surveillance , et non seulement on supprima les statuts des corps de métiers et les épreuves de capacités; non seulement on renonça aux garanties que présentaient les corporations , non seulement on dépouilla l'industrie de l'esprit de corps , et , par conséquent, du point d'honneur, mais encore on annula les mesures de police les plus simples et les plus salutaires , notamment les inspections à la sortie.
La concurrence illimitée étant devenue la seule loi du travail , chacun étant livré à son libre arbitre , sans que l'opinion , moins sévère chez nous que parmi la race anglaise , supplée au silence du Code et à l'absence des règlements de corporations , il y a eu des méfaits et des victimes en grand nombre. L'industrie a été transformée en un champ de bataille , où l'on s'est battu à armes inégales , où d'indignes stratagèmes ont été pra-
206 l'autorité et la libertk.
tiquas; où le fort, c'est-à-dire le maître, au nionicnt où il se croit triomphant, est traîtreusement atteint du plomb de la banqueroute, et où le faible , c'est-à-dire l'ouvrier, paie trop souvent les frais de la guerre. Au-dedans toutefois et jusqu'à ce jour, la somme du bien reste incontestablement supérieure à celle du mal. Il faut dire aussi que plusieurs industries , qui intéressent particulièrement le pauvre . celles qui s'exercent sur les subsistances , sont restées soumises à des règlements et ont continué à être l'objet de la surveillance de l'autorité. Ce n'a pas été sans difficulté , car les fanatiques de la liberté absolue du commerce se sont soulevés contre ces exceptions; et l'on a vu récemment un maire de Cbàlons-sur-Saône , émerveillé de trouver une occasion d'appliquer les théories qu'il avait lues, au risque de faire une expérience sur l'estomac du pauvre, se refuser à taxer le pain.
Au-dedans, je le répète, et provisoirement, notre industrie a pourtant gagné en masse à la destruction pureetsimple des anciens règlements, et le public encore plus. Il était d'ailleurs nécescessaire qu'un intervalle de tâtonnements fussentils anarchiques , précédât l'établisseuient des règlements nouveaux; mais, dans nos relations extérieures , la mal a dépassé la somme du bien : la décadence de notre commerce maritime en est la preuve.
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Notre commerce d'exportation, tombé à la paix de 1814, quand se rouvrirent les mers, entre les mains de pacotilieurs cupides , a épuisé la nomenclature des fourberies. Pendant les premières années de la restauration, le nom français a été déconsidéré sur tous les marchés de l'ancien et du nouveau monde. Le commerce du Levant, dont nous avions le monopole , est passé aux mains des Anglais et des Autrichiens (1). Les étoffes qu'autrefois nous fournissions à l'Orient n'étant plus inspectées à la sortie , ont été de mauvaise fabrique et de mauvais aunage. Jadis, les ballots passaient de main en main , de confiance , sans être ouverts ; il a fallu les visiter de très près , car, quelquefois , ils se sont trouvés contenir tout autre chose que des étoffes. L'Amérique du Sud a été la terre classique des exploits des pacotilieurs. On a vendu de l'eau pour du bourgogne , des rouleaux de bois pour des rouleaux de rubans. Les Bordelais, qui accusent, non sans bonnes raisons, le système prohibitif de la déchéance de leur ville , ne peuvent plus ignorer aujourd'hui que l'esprit de rapine , qui a présidé à une multitude d'expéditions parties de leurs ports , est pour moitié dans cette déchéance , avec les lois de 1821 et 1822.
Comme personne ne voulait plus traiter avec
(1) Voir la note 29 à la fin du volume .
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des Français, les fraudes se sont nécessairement amoindries. Le commerce extérieur s'est centralisé peu à peu entre les mains de grandes maisons, et cette concentration, qui a si puissamment contribué à maintenir dans le commerce anglais des habitudes honnêtes, a commencé la réhabilitation du nôtre. Les pacotilleurs , qui sont les maraudeurs des affaires , ont été écartés. C'est à la même cause qu'il faut attribuer la bonne tenue de notre commerce aux Etats-Unis. Ne nous flattons pas pourtant; il se fait encore des tours de passe-passe. Les Bordelais n'ont pas encore purgé leur ville des larrons qui l'infestent, et une circulaire récente de M. Duchàtel a mis le monde entier dans la confidence des honteuses plaies qui rongent encore aujourd'hui notre commerce d'outre-mer (1).
En présence de pareils faits, je ne sais ce que l'on pourrait dire contre l'adoption immédiate en France de l'inspection à la sortie pour nos denrées principales , et spécialement pour nos vins. Il faudrait croire aux théories absolues de liberté commerciale, d'une foi bien étrange, dans un siècle qui se pique d'être esprit fort, pour ne pas voir que l'absence de tout règlement , en matière de commerce, est un fait monstrueux; qu'il faut une police dans le commerce comme dans toutes
(1) Voir la note 32 à la fm du \oluine.
les autres relations sociales , et que si le peuple le plus propre au self-governmetit et le plus antipathique aux lois préventives, s'est imposé à cet égard des règlements si sévères, nous serions mal venus à vouloir nous en passer. Convenons que si notre politique , presque toujours loyale et désintéressée, nous a donné le droit de dénoncer la foi punique de la perfide Albion , la race anglaise peut , de son côté , opposer avec fierté l'esprit hardi et honorable de son commerce à la pusillanimité et aux méfaits du nôtre. Confessons-le, et soumettons-nous au régime qui doit guérir cette lèpre. Seulement, pour que le gouvernement puisse prétendre à moraliser l'industrie et le commerce , pour qu'il soit admis à porter la main sur le mal , il faut qu'il soit autre chose qu'avocassier ou paperassier , autre chose que marquis ou militaire , il faut *qu'il comprenne ce qu'est l'industrie et quelles destinées lui sont réservées. Il faut qu'il soit familier avec les vœux et les idées , les besoins et la nature intime des industriels ; il faut qu'il aime le travail et les travailleurs, ce qui n'exclut assurément ni le goût des arts , ni les généreuses pensées et les vastes conceptions qu'il faut porter en soi pour faire battre le cœur de la nation française.
Les États-Unis forment une société qui marche d'instinct plutôt que d'après un plan préconçu; elle s'ignore elle-même. Elle repousse l'ordre H. 19
210 l'autorité et la liberté.
tyranniqtie (l'un passé exclusivement militaire, et cependant elle est imprégnée de sentiments d'ordre. Elle a été nourrie dans la haine des rapports politiques tels qu'ils étaient constitués par les lois de notre vieille Europe ; mais elle a dans le sang le besoin de s'imposer à elle-même des lois. Elle est tiraillée entre ses instincts d'avenir et ses répugnances du passé , entre sa soif d'émancipation et sa faim de règle sociale ; entre sa vénération religieuse pour l'expérience et son horreur pour les formes violentes des siècles antérieurs. De là des contradictions qui font méconnaître ses goûts et défigurent ses tendances ; mais la confusion n'est qu'apparente.
Il y a ici dans chaque Etat deux autorités dont le personnel et les attributions sont distinctes. L'une correspond au gouvernement de l'ancienne société européenne, au vieux César. A la tête, est un magistrat qui porte l'antique nom de gouverneur (1), avec le titre pompeux de Commandant en chef des forces de terre et de mer. Cette autorité est réduite à un simulacre. Dans les nouveaux Etats de l'Ouest qui sont venus au monde depuis l'Indépendance , ses attributions ont été successivement réduites à rien; plusieurs ont été supprimées, ou plutôt les citoyens en masse se sont réservé de les exercer eux-mêmes. Ainsi les
(l) Voir la noie 33 à la fin du volume.
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citoyens nomment directement à la plupart des emplois. Les allocations de fonds sont rarement dépensées par l'intermédiaire du gouverneur : elles sont habituellement placées sous la responsabilité de commissaires spéciaux. Le gouverneur n'a pas la disposition de la force publique; à proprement parler, il n'en existe aucune: mais, en cas de nécessité, le shérifF, par un posse comitalus , contraint tous les passants à lui prêter mainforte, et fait immédiatement un gendarme de quiconque traverse la rue , armé ou non. Il n'y a pas de police ni de passeports ; mais personne ne peut s'arrêter dans un hôtel sans inscrire sur un registre son nom et sa résidence. Ce registre est exposé à tous les regards dans le bar-room , cabaret qui est l'annexe obligé de tout lieu public; il est là, feuilleté à. tout instant et par tout le monde. Le buvetier , har-heepcr , fait en réalité l'office de commissaire de police , et la foule de ceux qui visitent le bar-room pour lire les journaux, boire un verre de whiskey^ fumer ou causer politique , ce qui comprend tous les voyageurs , fournirait au besoin les sergents. Voila du selfgovernment comme il faut le pratiquer ; voilà les obligations que chaque citoyen contracte lorsqu'on désarme le pouvoir. L'autorité du gouverneur, qui jadis était le représentant delà royauté, le brillant reflet delà toute -puissance des superbes souverains d'Europe , est devenue poussière.
212 l'autorité et la. liberté.
En le dépouillant, on n'a pas même pris garde de sauver les apparences. Plus de gardes , plus de palab , plus d'argent. Les gouverneurs des États d'Ohio , d'Indiana et d'Illinois ont 1,000 dollars (5,33â fr.) d'appointements , sans maison , sans un centime de frais accessoires. Il n'y a pas de négociant de Cincinnati qui ne donne davantage à son premier commis. Les garçons de bureau , à Washington, ont 700 dollars (3,73â fr.).
Cette déchéance s'explique par des considérations autres que celles tirées de la nature du selfgovemment. L'ancienne autorité , c'était César ; son caractère était militaire. La société américaine a nié César. En Europe, César a dû rester fort , dans l'intérêt de l'indépendance nationale, puisque nous y sommes toujours à deux doigts de la guerre; l'Amérique du Nord est organisée au contraire d'après l'hypothèse que la guerre , d'État à Etat, est impossible, et que la guerre étrangère n'est guère plus probable.
Les Américains pouvaient donc se passer de César ; nous sommes , nous , obligés de le garder ; mais il ne faut pas en conclure qu'ils puissent et doivent long-temps se passer d'autorité , et que déjà même ils n'en aient aucune. Il y a en Amérique l'autorité religieuse qui a toujours l'œil ouvert ; il y a l'autorité de l'opinion qui est sévère jusqu'à la dureté; il y a l'autorité des législatures qui souvent font del'omni-
LETTRE XXVir. 21 S
potence;il y a quelquefois la dictature de l'émeute.
Il y a plus : à côté de l'autorité de César, en politique, une seconde autorité régulière commence à poindre, qui embrasse dans son domaine les institutions modernes et les établissements nouveaux d'utilité publique, qui, aux Etats-Unis, ont acquis une extension inouïe , telles que les voies de communications , les banques et les écoles primaires. Il y a les Commissaires des canaux ^ les Commissaires des banques , ceux des écoles. Leur pouvoir est réel et large. Les Commissaires des canaux font des règlements d'administration publique qu'ils changent à leur gré, sans avis préalable. Ils fixent et modifient les tarifs; ils sont entourés d'un nombreux personnel, entièrement sous leur dépendance et révocable à volonté; ils disposent de sommes considérables; il est passé 120,000,000 fr. par les mains des Commissaires de l'Etat de Pensylvanie. Ils sont certainement soumis à un contrôle moins rigoureux et moins minutieux que celui qui entoure les moindres transactions de notre administration des Ponts-et- Chaussées ou de notre génie militaire. S'ils avaient eu nos lois de finances, notre comptabilité, notre Cour décomptes, ils eussent mis dix ans de plus à exécuter les travaux confiés à leurs soins, et ils ne les eussent construits ni mieux ni à moins de frais (1). Les Commissaires des banques de l'Etat
(1) Voir la note 34 à la fin du volume.
214 l'autorité et la liberté.
delTew-Vork, en vertu du Safety-Fund-Act , sont revêtus en droit, sinon en fait, d'une sorte de dictature; ils ont, dans certains cas, droit de vie et de mort sur les banques locales.
C'est dans les jeunes Etats surtout qu'il faut voir comment ces Comiiaissaires exercent leurs pouvoirs. L'été dernier, les Commissaires des canaux de l'État d'Ohio s'apercevantou croyant s'apercevoir que les entrepreneurs de transport sur les canaux de l'État de New-York s'étaient coalisés pour élever leurs prix, passèrent immédiatement une résolution portant que , considérant les prétentions excessives de ces entrepreneurs, il serait désormais établi une distinction entre les marchandises passant sur les canaux de l'État d'Ohio, et que les péages seraient doublés sur tout objet qui aurait payé, sur les canaux de l'État de New- York , un prix supérieur à un chiffre qu'ils réglèrent : c'était établir un maximum non seulement sur leur territoire, mais sur celui d'un État voisin. Un directeur-général des Ponts-et-Chaussées, qui se permettrait pareil coup de tête , serait foudroyé au nom de la liberté du commerce. Aux Etats-Unis , chacun dit que les Commissaires de rOhio avaient raison; que les entrepreneurs de transports gagneraient un peu moins, mais que le public y trouverait son compte , et les entrepreneurs se résignèrent.
C'est ainsi qu'aux États-Unis l'intérêt général
est la suprême loi ; c'est ainsi qu'il relève éiiergiquement la tête et prend sa revanche toutes les fois qu'il se suppose lésé par l'intérêt privé. Le régime de ce pays devient donc moins un régime de liberté et de laisser-faire, qu'un régime d'égalité; ou plutôt il prend le caractère d'un fort gouvernement de majorité. Lorsqu'on lit les clauses restrictives insérées dans quelques Etats à la fin des lois d'autorisation des compagnies anonymes (incorporated companies) , on se demande comment elles ont pu se former , comment elles ont trouvé des capitaux. Dans le Massachusetts, les actionnaires sont tous individuellement responsables de tous les engagements de la compagnie. Dans la Pensylvanie, il est expressément stipulé que si, à une époque quelconque, l'autorisation accordée à la compagnie devenait contraire aux intérêts du peuple, la Législature pourrait la révoquer (1). C'est de l'arbitraire en germe; mais , aux États-Unis , César est désarmé ; le vieux lion féodal n'a plus ni griffes ni ongles. L'industrie est prompte à s'effrayer de l'arbitraire de César; ce n'est qu'à la dernière extrémité qu'elle s'alarmerait de celui d'une société qui vit et prospère du travail, et dont toutes les préoccupations publiques et particulières ont pour objet de s'agrandir par le travail créateur.
(1) J'ai retrouvé cette clause dans les chartes de j)lus de ^ingt compagnies de chemins de fer de cet État.
216 l'autorité et la liberté.
Faut-il croire qu'en Europe où l'autorité suprême est l'héritière directe de César, l'industrie ne fera que végéter ? Je ne le pense pas. Une force irrésistible pousse actuellement l'industrie, et si l'existence de nos gouvernements militaires d'Europe était incompatible avec son développement, je n'hésite pas à dire qu'ils disparaîtraient. On ne peut pas supposer que l'Europe continue longtemps à offrir l'aspect d'un vaste camp , ou plutôt de plusieurs camps opposés les uns aux autres , prêts à s'élancer les uns sur les autres. Le glaive qui est tiré aujourd'hui peut rentrer demain dans le fourreau. Il y rentrera dès que l'Europe aura trouvé l'assiette qu'elle cherche , et qu'elle l'aura consacrée par d'autres traités solennels. J'admets que l'épée restera cependant un des attributs de nos monarchies absolues ou tempérées, ou des républiques éphémères qui pourraient encore les remplacer par instants ; mais la guerre elle-même se transforme. Les institutions guerrières ont pris, à un très haut degré, un caractère d'ordre et de régularité savante qui les rapproche de l'industrie, et que celle-ci même a besoin de leur emprunter. Toutes, à commencer par l'armée, sont susceptibles d'être employées à féconder le monde, qu'autrefois elles n'étaient bonnes qu'à ravager. La royauté se modifie et se prépare à recevoir ou à prendre de nouvelles prérogatives en place de celles qu'elle a perdues et de celles qu'elle doit
perdre encore. Elle se préoccupe de nouveaux soins et se conçoit de nouveaux devoirs. Il ne tient plus qu'à elle de se conserver et de se raffermir sur sa base ébranlée. Eu un mot, aux États-Unis, le pouvoir ancien qui ne tenait pas au sol a pu être détruit, et un pouvoir tout nouveau surgit naturellement de terre, à côté des débris du premier. Dans nos vieux pays d'Europe, où le pouvoir ancien a jeté des racines si profondes qu'on ne pourrait l'abattre sans bouleverser la société tout entière, l'autorité nouvelle doit sortir du tronc même des antiques royautés.
Pour se rendre bien compte du sens qu'a ici le mot de liberté , il faut remonter à l'origine des populations anglo-américaines, c'est-à-dire à la distinction des deux natures de l'Yankée et du Virginien. Ils sont arrivés à la notion de la liberté , l'un par la porte de la religion , l'autre par celle de la politique , et ils l'ont comprise de deux manières très diflerentes.
Lorsque l'Yankée vint s'établir en Amérique , ce ne fut pas pour y créer un empire , ce fut pour y établir son église. 11 fuyait la terre qui ne s'était soustraite au joug de la Babylone papale que pour tomber sous celui de la Babylone de l'épiscopat. Il laissait en arrière Satan , ses pompes et ses œuvres ; il essuyait la poussière qu'avait laissée sur ses pieds la terre inhospitalière des Stuarts et des évêques anglicans ; il cherchait un asile où il
218 l'autorité et la liberté.
put pratiquer son culte et suivre ce qu'il croyait la loi de Dieu. Les pèlerins débarqués sur le rocher de Plymouth (1), venaient fonder la liberté telle qu'ils l'entendaient pour eux et non point pour les autres. Ils se firent donc une liberté à leur usage exclusif, dans le cercle de laquelle ils se trouvaient, eux, parfaitement à l'aise, sans s'inquiéter si d'autres n'y étoufferaient pas. On croirait que , eux proscrits , ils auraient admis au moins la tolérance religieuse ; ils ne lui accordèrent cependant pas le moindre recoin ; aujourd'hui encore il s'en faut qu'elle ait chez eux ses coudées franches. Dans l'origine , il n'y avait de droit de cité que pour les Puritains comme eux ; l'Etat et l'église étaient confondus ; ce n'est qu'en 1882 que la séparation a été consommée définitivement et complètement dans le Massachusetts. Leur sol était fermé , sous les peines les plus sévères, sous peine de mort en cas de récidive, aux juifs et aux quakers. Aujourd'hui encore, vsi la loi permet d'y être catholique, l'opinion le défend, témoin l'incendie du couvent desUrsulines en 18â-4, et les scènes scandaleuses qui ont signalé le procès des incendiaires. A plus forte raison , il n'y est pas permis d'être incrédule, té-
(1) C'est l'endroit où les Puritains mirent pied à terre , le 22 décembre 1620. Ce rocher est l'objet de la vénération publique.
iiioia le procès de blasphème intenté à M. Abner Kneeland (1) , pour avoir écrit en faveur du panthéisme , procès qui n'en finit pas , parce que , heureusement pour l'accusé, il ne s'est trouvé^ à deux reprises difîerentes , que onze jurés sur douze pour le condamner, et que la loi américaine, comme la loi anglaise, requiert l'unanimité.
Le type de l'Yankée est fort peu varié. Tous les Yankees semblent jetés dans le même moule ; il était donc très facile d'organiser pour eux une liberté régulière, c'est-à-dire de combiner un cadre où ils se sentissent les mouvements libres. Lors de leur arrivée, ils en tracèrent un, non seulement dans sa forme générale et son contour extérieur, mais avec une multitude de compartiments qui précisaient tous les détails de la vie , tout comme Moïse avait fait pour le peuple hébreu. Ainsi constitués, il était impossible à tout autre qu'à un homme taillé exactement sur le même modèle, de s'établir parmi eux. Quoique la plupart de ces lois, qui mettaient Texistence en formules (2), aient été abrogées, surtout depuis
(1) Il avait été condamné une première fois devant les autorités judiciaires de la \ille; c'est en appel que le jugement a deux fois été sans résultaJ. Le ministère public n'a pas encore renoncé à poursuivre.
(2) Voir la note 35 à la fin du volume.
220 l'autorité et la liberté.
rindépendance , l'esprit qui les dicta est resté. Les habitudes qui les inspirèrent et que , par une réaction naturelle, elles affermirent, subsistent encore ; aujourd'hui mérae on remarque qu'aucun étranger ne se fixe dans la Nouvelle-Angle<. terre.
Pour nous , Français, qui ne nous ressemblons les uns aux autres qu'en ce que nous ne ressemblons à personne, pour nous à qui la variété est nécessaire comme l'air , pour nous qui avons horreur d'une vie encadrée, le régime des lankées serait un supplice. Leur liberté à eux , ce n'est point la liberté d'outrager tout ce qu'il y a de plus sacré sur la terre , de narguer la religion , de braver les mœurs , de saper les bases de l'ordre social , d'insulter à toutes les traditions et à toutes les opinions ; ce n'est ni la liberté d'être monarchiste dans un pays républicain, ni celle de sacrifier à ses passions l'honneur de la femme ou de la fille de l'ouvrier; ce n'est même pas celle de jouir extérieurement de sa fortune, car l'opinion publique a ses décrets somptuaires auxquels elle veut qu'on se conforme sous peine d'ostracisme moral : ce n'est seulement pas la liberté de vivre chez soi autrement que tout le monde. La liberté de l'Yankée est essentiellement limitée et spéciale comme sa nature à lui-même. ]Nous trouverions . nous Français , qu'elle est faite à l'image de la liberté de Figaro. L'Yankée s'en contente
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^)arce qu'elle lui laisse toute la latitude dont il sent le besoin , et aussi parce que de toutes les paraboles de la Bible , celle qui lui est restée le mieux en mémoire est celle du fruit défendu, que nous n'avons pu loger dans notre cervelle.
Comme l'Yankée ne souffre pas au milieu de ces restrictions , qu'il y est ou s'y croit libre , ce qui revient au même , avec lui l'autorité préventive est inutile. C'est pour cela que le pouvoir n'est point apparent dans la Nouvelle- Angleterre, et que la force armée , la gendarmerie et la police y sont des institutions inconnues plus encore que dans tout le reste de l'Union. L'absence de pouvoir extérieur nous donne le change , et nous fait croire que l'Américain en général , et l'Yankée en particulier, sont plus libres que nous. Je suis persuadé, cependant, que si nous mesurions la liberté par le nombre des actions permises ou tolérées dans la vie privée et publique, l'avantage serait de notre côté , non seulement par rapport à la Nouvelle-Angleterre, mais même relativement à la population blanche du Sud.
Le Virginien serait beaucoup plus disposé à entendre la liberté à notre manière. Son humeur est plus analogue à la nôtre ; ses facultés sont moins spéciales, beaucoup plus générales que celles de l'Yankée; ses passions sont plus ardentes, ses goûts plus variés. Mais c'est l'Yankée qui domine aujourd'hui dans l'Union ; c'est sa liberté
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qui a fourni les traits principaux au modèle de la libertéaméricaine. Cependant, pour faire accepter son empire, elle a dii emprunter plusieurs des signes distinctifs de la liberté virginienne ; je pourrais dire, de la liberté française, carie grandprêtre de la démocratie américaine fut un Virginien qui s'était imbibé, à Paris, des principes de la philosophie du xvni® siècle. La liberté américaine, telle qu'elle existe aujourd'hui, peut être considérée comme le résultat du mélange, dans des proportions inégales , des théories de Jefferson , avec les habitudes de la Nouvelle- Angle terre. De ces deux tendances diflerentes résulte une autre série d'actes contradictoires (1) qui s'enchevêtrent les uns avec les autres, et qui tromperaient un observateur inattentif. C'est en raison de la coexistence de ces deux impulsions , au sein de la société américaine, que l'on porte sur elle des jugements si opposés ; c'est parce que le type Yankee et le plus fort aujourd'hui , tandis qu'à l'époque de l'Indépendance la supériorité était du côté des Virginiens , que les idées que fait naître aujourd'hui le» spectacle de l'Amérique , paraissent être et sont réellement en désaccord avec celles qu'elle pouvait inspirer du temps de l'Indépendance.
(1) Voir plus haut, page 210.
Charleston (Caroline du Sud), l^' septembre 1835.
L'Amérique du Nord est un pays de bénédiction pour l'ouvrier et le paysan. Quel contraste entre notre Europe et cette Amérique ! A New- York , après mon débarquement , je croyais que tous les jours étaient des dimanches , parce que toute la population qui se presse dans Broadway me semblait tous les jours endimanchée. Point de ces visages flétris par les privations ou par les miasmes de Paris; rien qui ressemblât à nos misérables boueux , à la caste de nos chiffonniers et de nos marchandes en plein vent. Tout homme était chaudement enveloppé dans son surtout ; toute femme avait son manteau et son chapeau au dernier goût de Paris. Les haillons, la saleté et la misère dégradent la femme encore plus que l'homme. Aussi , l'un des traits les plus caractéristiques de la physionomie des Etats-Unis , c'est, sans contredit , le changement qui s'y est introduit à la suite du bien-être dans le sort matériel
et la condition physique (1) des femmes. Le salaire de rhomme suffisant à l^i subsistance et à l'entretien de sa famille, la femme n'a d'autres ^ravaux que ceux du ménage, avantage plus grand encore pour ses enfants que pour elle. C'est aujourd'hui une règle sans exception parmi les Anglo-Américains , que la femme soit exemptée de toute tâche rude, et, par exemple , que jamais une femme ne prenne part aux labeurs des champs et ne traine de fardeaux (2). Ainsi affranchie d'occupations incompatibles avec sa constitution délicate, la femme a été affranchie aussi de cette repoussante laideur et de cette grossièreté de complexion que la pauvreté et la fatigue lui infligent partout ailleurs. Toute femme ici a les traits aussi-bien que la mise d'une dame. Toute femme ici est qualifiée de lady , et s'efforce de paraitre telle. Yous chercheriez vainement parmi les Anglo- Américains , depuis l'embouchure du Saint-Laurent jusqu'à celle du Mississipi, un de ces êtres repoussants qui ne sont féminins que pour les physiologistes, et
(1) L'état légal des femmes est , pour toutes les classes , aux Etats-Unis, ce qu'il est dans la bourgeoisie anglaise. Il en est de même de leur condition morale , avec plus de liberté encore avant le mariage et plus de dépendance après.
(2) L'Angleterre proprement dite est certainement le pays de l'Europe où la femme participe le moins aux travaux matérieU, surtout à ceux de l'agriculture.
dont toutes nos villes abondent, ou une de ces disgracieuses viragos qui peuplent nos halles et les trois quarts de nos campagnes. Vous ne rencontreriez le premier type nulle part , excepté parmi les noirs , et parmi les Indiens (1) j vous ne découvririez le second que parmi les Français du Canada ou les Allemands de Pensylvanie ; car, chez les uns et les autres, la femme travaille au moins autant que l'homme. C'est une des gloires de la race anglaise d'avoir partout, autant que possible et de plus en plus , interprété la supériorité de l'homme sur la femme, en réservant à l'homme le monopole de tous les travaux pénibles. Un pays où les femmes sont ainsi traitées offre vraiment l'aspect d'un nouveau monde et d'un monde meilleur.
Figurez^vous un paysan irlandais, qui chez lui gagne à peine de quoi se nourrir de pommes de terre , qui s'estimerait riche s'il possédait un acre, et qui, en mettant pied à terre à New-
(1) On a remarqué qu'il n'y avait rien de plus hideux dans la création qu'une vieille femme indienne. Ces malheureuses , abîmées de travail et écrasées de mauvais traitements par leurs brutaux époux, surtout lorsqu'ils sont ivres , perdent tout ce qui distingue leur sexe. Elles ont des visages de furies; elles en ont aussi 1 humeur. A.u dire de ceux qui ont assisté au supplice du poteau , ce sont ordinairement les vieilles femmes qui se plaisent le plus à torturer les captifs.
York, trouve à gagner, parla seule force de ses bras, 1 dollar (5 fr. 33 c.) par jour. Il se nourrit et se loge avec 2 dollars par semaine, et , au bout de quinze jours, il a pu économiser assez pour acheter dix acres de la terre la plus fertile de l'univers, de ce hmeux American bottom , dans l'État dlllinois. De New-York à l'Ouest , il y a loin ; mais la traversée sur le grand canal ne coûte pas cher , 2S centimes par lieue (nourriture non comprise) (1), et, en faisant des stations en route, on paie son voyage. Il est vrai que l'Irlandais le plus misérable ne voudrait pas ici acheter dix acres, ce serait trop peu. Le moins que l'on acquière dans l'Ouest , c'est quatre-vingts acres. Qu'importe ! les économies de quelques mois y siifiiront , et, d'ailleurs, Voncle Sam (2) aime les éniigrants. Si en principe il ne vend pas ses terres à crcdil, en fait, il est de très bonne composition avec le cultivateur qui vient défricher l'Ouest, et il les lui laisse occuper provisoirement sans lui rien demander. Aussi les Irlandais, qui provoqueraient en duel à coups de poing quiconque révoquerait en doute devant eux que leur île d'Eriu
(1) Le voyage de New-York à Louisville ou à tout autre point du Bas-Ohio coûterait , par Philadelphie et Pittsburg, environ 70 fr. , nourriture non comprise , et durerait qninze jours.
(2) C'est le nom populaire du gouvernement fédéral.
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soit un paradis terrestre, et qui chantent ave(; transport, sous l'inspiration de whiskey , la gloire de cette joer/e des mers, la quittent pour les États- Unis (1) par cinquante mille. A leur arrivée, ils n'en croient pas leurs yeux ; ils se tâtent pour savoir s'ils ne sont pas sous l'influence décevante d'un sortilège. Ils n'osent pas décrire, dans leurs lettres à leurs amis d'Europe, les ruisseaux de miel et de lait dont est arrosée cette terre promise (2).
Ici même , où l'ouvrier des villes et le cultivateur des champs, au lieu d'être , comme au Nord, les souverains du pays, ne sont que des esclaves, il y a plus d'abondance, plus de comfort matériel, pour les classes laborieuses, qu'il n'y en a chez nous. Aussi ia population noire pullule-t-elle plus ici que ne le fait chez nous la population des campagnes. Notre paysan fait autant d'enfants que le noir de la Caroline et de la Virginie ; mais chez nous la mort, que la misère amène par la main , est active à repousser ces bras qui voudraient
(1) Yoir la note 3 à la fin du P*" volume.
(2) On raconte qu'un Irlandais, nouveau débarqué, montrant à son maître une lettre qu'il venait d'écrire pour sa famille, celui-ci lui dit: « Mais, Patrick , pourquoi ditesvous que vous mangez de la viande trois fois par jsemaine , tandis que vous en avez trois fois le jour? — Pouroiuoi? répondit Patrick, c'est que si je le leur disais , ils ne voudraient pas le croire. »
22B AMELIORATIO:^ SOCIALE.
faire concurrencée ceux de leurs pères, et à fermer pour toujours ces bouches qui demandent du pain que leurs parents nepeuvent leur donner.
En Europe, depuis quelque temps, l'attention des philanthropes s'est dirigée avec prédilection vers l'examen des dépenses publiques. lisse sont attachés à les réduire , espérant par là modifier notablement le sort du plus grand nombre. Pour juger de la portée de ce procédé d'amélioration, je supposerai que l'on puisse immédiatement défalquer cent millions des dépenses de l'Etat. On conviendra que c'est le maximum du dégrèvement à espérer; car réellement un seul chapitre du budget est susceptible d'être largement réduit ; c'est celui de la guerre ; et même une diminution de l'état militaire de la France suppose une harmonie européenne qui malheureusement n'existe pas aujourd'hui , et qui ne sera solidement établie que lorsque les traités de I8I0 auront fait place à d'autres combinaisons plus équitables pour notre France. 100 millions, répartis entre 33 millions de population, re\iennent à lo fr. par famille de cinq personnes , ou à 4 centimes par jour.
Augmenter de quatre centimes par jour les ressources journalières d'une famille pauvre, c'est un résultat dont un philanthrope a le droit de s'applaudir; mais c'est peu pour un gouvernement nouveau qui cherche à s'affermir, à se
foïider sur le roc. Ce n'est pas à si bon marché que vous modifierez les sentiments des masses, ({ue vous les ferez passer de la défiance à l'espoir, de rindifférence envers toute autorité à des sentiments de respect et de reconnaissance. Quatre centimes par jour, ce n'est pas la poule au pot î
Admettons que par des réductions de dépenses, que l'on effectuerait je ne sais comment, et par un changement radical dans l'assiette de l'impôt , qui me paraît pour le moins aussi difficile (1), on pût diminuer du double la contribution du pauvre; on aurait ajouté ainsi 8 cent, par jour à l'aisance d'une famille de cinq personnes.
Supposons maintenant que, par des moyens quelconques (nous arriverons plus tard à spécifier ces moyens) , le crédit public soit affermi , l'industrie animée d'une énergie nouvelle , l'agriculture encouragée, le commerce activé; que cent entreprises nouvelles fécondent nos ateliers et nos campagnes , et sèment le mouvement et la vie sur nos canaux et nos routes , sur les fleuves et sur les mers : la main-d'œuvre haussera ; les variations et les chômages forcés , causes des plus dures souffrances de l'ouvrier dans les villes, et du paysan dans les campagnes, disparaîtront aussitôt. En admettant, pour le simple journalier, douze jours de plus de travail à 1 fr. 25 cent., et
(l) Voir la note 36 à la fin du volume.
une augmentation de salaire de 23 cent, seulement pendant cent cinquante jours , calcul fort modeste assurément , il en résultera pour lui un accroissement immédiat de revenu de Sa fr. 50 cent., ou de 14 cent, par jour. Pour l'ouvrier plus intelligent et plus habile, tel que le charpentier ou le maçon , travaillant à Paris à raison de -4 fr. par jour, douze jours de travail de plus , et une hausse de 50 cent, par jour pendant cent cinquante jours, produiront 12B francs, c'est-à-dire â4 cent, par jour.
Je suis fort éloigné de dire qu'il faille négliger les réductions , même les moins grosses. Honneur aux hommes laborieux dont l'infatigable patience vérifie ligne par ligne l'énorme in-quarto du budget , et en pèse tous les chiffres à la balance de l'intérêt public ! Dieu me garde surtout de prétendre que nous soyons arrivés à la meilleure assiette de l'impôt; et, par exemple, je ne pense pas que nos octrois municipaux doivent durer toujours (1). Ainsi encore, je fais des vœux pour la suppression de l'impôt du sel , parce que c'est celui de tous qui est le plus lourd pour la classe pauvre, et je crois qu'il serait aisé d'y arriver (2). Avec des actes décisifs de cette nature , les gouvernements se font bénir et les dynasties se fon-
(1) Voir la note 37 à la fin du \olurae.
(2) Voir la note 38 à la fin du >oiume.
LETTRE XXVIIÏ. 231
dent ; mais après tout , par la méthode du dégrèvement , tout ce que l'on obtiendra , comme résultat matériel , se bornera à faire sortir quelques centimes de moins de la bourse du pauvre , tandis qu'un système de mesures combinées de manière à répandre parmi les classes inierieures le goût de l'ordre et les habitudes industrielles à multiplier les occasions de travail et à en améliorer les conditions, aurait pour effet de remplir cette bourse si mal garnie. Le dégrèvement qui soulage une classe pour charger une autre classe, a un caractère révolutionnaire qui cadre mal avec les idées d'une époque oii l'on est las de révolutions, avec la nature d'un gouvernement né du besoin d'arrêter le flot révolutionnaire. Au contraire, tout ce qui développe le travail est en harmonie parfaite avec la tendance actuelle de tous les bons esprits. Le travail est un admirable instrument de concorde, car tous les intérêts se trouvent bien de la prospérité de l'industrie et des affaires. Il est la source pure et légitime delà fortune publique et privée. Le travail seul crée des richesses nouvelles ; lui seul a donc puissance de secourir celui qui a besoin , sans a[ipauvrir celui quijouitdu nécessaire, et même sans réduire la brillante existence de celui qui vit dans le faste \ de donner à la fois l'opulence à quelques uns , à nn grand nombre l'aisance , à tous cette poule au pot qui est , dans l'ordre matériel , lin-
2S2 AMÉLI0TATI05 SOCIALE.
connue du grand problème social posé depuis la révolte de Luther.
L'admirable prospérité des Etats-Unis est le fruit du travail bien plus que de la réforme des impôts. Le sol ici n'a pas la luxuriante fertilité des régions tropicales; pour personne , selon l'expression vulgaire, les alouettes ne tombent ici toutes rôties. Mais TAraéricain est un travailleurmodèle. Les États-Utiis ne sont pas une seconde édition de la république romaine ou grecque; c'est une colossale maison de commerce, qui tient une ferme à céréales dans le ÎVord-Ouest ; une ferme à coton , à riz et à tabac . dans le Sud 5 qui possède des sucreries, des ateliers de salaisons et de beaux commencements de manufactures ; qui a ses ports du Nord-Est garnis d'excellents navires bien construits et mieux montés encore , avec lesquels elle entreprend les transports pour le compte de tout l'univers , et spécule sur les besoins de tous les peuples. Tout Américain a la passion du travail et a mille moyens de la satisfaire. S'il veut être cultivateur, il trouve des terres vacantes dans la ferme du Nord-Ouest ou dans celle du Sud-Ouest. S'il veut être artisan . afin de devenir fabricant plus tard, on lui accorde du crédit ; il rencontre le long des rivières des chutes d'eau inoccupées dont il prend possession, et à côté desquelles il bâtit son usine. S'il a le goût du commerce, il se met entre les
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mains d'un négociant qui , après quelque temps d'épreuve et d'apprentissage , l'envoie surveiller ses intérêts dans l'intérieur du pays ou aux Antilles , ou dans TAmérique du Sud , ou à Liverpool , ou au Havre , ou en Chine. Il peut travailler sans inquiétudes, et produire hardiment. N'ayant pas de fermages à payer, sa farine et ses salaisons ne craignent la concurrence de personne dans l'Amérique du Sud et aux îles à sucre. Le coton , les Etats-Unis sont presque seuls pour en fournir le monde , et ils n'en peuvent planter assez. Comme commerçants intelligents , actifs et audacieux , la carrière ouverte aux Américains est sans limites et ils l'exploitent admirablement; ils battent leurs rivaux de tous les pays, même les Anglais. Si l'Amérique s'applique à l'industrie du dedans, le champ n'est pas moins large, car la consommation intérieure est indéfinie. Ici tout le monde jouit ou au moins dépense. La vie est ample j on taille en pleine étoffe. Chacun produit beaucoup parce que le pays consomme beaucoup; chacun consomme beaucoup parce qu'il gagne beaucoup, remue beaucoup d'affaires , n'a point de soucis sur son avenir ou celui de ses enfants , ou ne se préoccupe pas de cet avenir.
De même en France les mesures d'administration publique les plus efficaces pour l'amélioration populaire , seraient celles qui tendraient à augmenter parmi les masses les qualités indus- II. 21
trielles, et celles qui leur fourniraient les moyens d'appliquer ces qualités , c'est-à-dire :
1** Un système d'éducation industrielle;
2** La création d'institutions de crédit qui mettraient à portée de toutes les classes les instruments de travail , ou , en d'autres termes , les capitaux qui sont aujourd'hui inaccessibles, non seulement à l'ouvrier et au cultivateur, mais encore à une grande partie de la bourgeoisie ;
Z° L'exécution d'un système complet de communications , depuis les chemins vicinaux jusques aux chemins de fer ; l'industrie et le commerce sont impossibles là où il n'y a pas de facilités de transport ;
•4° La révision d'une multitude de lois et de règlements, et de beaucoup d'habitudes de jurisprudence civile et administrative, qui entravent le travail sans profiter à personne.
Education populaire.
Ici où je suis maintenant, j'ose à peine parler d'éducation populaire. Le peuple , dans les Etats du Sud , ce sont les esclaves. Le principe est qu'il ne leur faut aucune culture intellectuelle ; que le sentiment de la crainte est la seule culture morale qui convienne à leur condition. Il n'y a donc pour eux d'autre éducation que celle de leurs mains ; €t celle-là est bornée , par cela même que leur
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intelligence et leur moralité sont claquemurées dans les limbes.
Dans les Etats du Nord , les classes ouvrières sont composées de blancs: la loi pourvoit généreusement à l'éducation populaire. Presque partout , dans le Nord , tous les enfants vont aux écoles primaires. L'enseignement primaire y est plus positif que chez nous; on ne peut pourtant pas dire que ce soit un système d'éducation industrielle. Ce n'est que notre enseignement primaire avec de la littérature et de l'idéalité de moins , avec quelques notions économiques et commerciales de plus. En fait d'éducation industrielle, il n'y a ici que l'apprentissage. Point d'écoles d'arts-et-métiers , point d'instituts agricoles ou des manufactures. Il est inutile ici de séquestrer la jeunesse pour lui inspirer le goût du négoce, de l'agriculture ou des arts mécaniques ; elle le suce avec le lait } elle le respire à la maison paternelle, dans les assemblées, sur la place publique, à tous les instants, pendant tous les actes de la vie. Quand l'Américain veut apprendre une profession, il se met en apprentissage chez un artisan , dans une manufacture ou dans un comptoir. En voyant pratiquer et en pratiquant lui-même, il devient artisan , manufacturier, commerçant; toutes les facultés de son esprit vigilant et ferme , tous les appétits de son tempérament ambitieux se concentrent instincli-
236 Ar.ÉLlORATIO!!» SOCIALE.
vement sur sa boutique, son atelier, ses magasins. Il s'applique à se perfectionner dans son art , à s'assimiler les progrès réalisés par d'autres , et il y réussit naturellement , comme il arrive à quiconque obéit à sa destination. Je ne prétends pas que les Américains aient raison de ne recourir jamais à la préparation théorique spéciale , pour laquelle nous avons fondé en France de belles et grandes écoles. Je me borne à signaler ce fait , qu'ils ne la subissent pas et que cependant tout se passe assez bien chez eux.
Chez nous, le caractère national est très peu passionné pour les affaires. Nous faisons de l'industrie par nécessité, et non par goût. Nos idées sont infiniment peu commerciales , manufacturières et agricoles. Pour qu'un Français fasse un bon industriel , un habile agriculteur , un négociant consommé , il faut qu'il y soit longuement et péniblement ployé. Il faut qu'il change ses penchants naturels , qu'il métamorphose ses pensées et ses habitudes; en un mot , chez nous , il est essentiel qu'une éducation spéciale précède l'apprentissage. Les Américains apprennent uniquement par l'exemple ; nous devons apprendre l'industrie par principes ; nous en avons besoin plus qu'eux et nous y sommes plus aptes qu'eux.
L'éducation du peuple, en France, lorsqu'on s'est occupé de lui en donner , a été successivement entre les mains du clergé catholique , qui
s'inquiétait par-dessus tout de propager les principes d'une saine morale , et entre les mains des philosophes , qui ne s'occupaient que de la diffusion des lumières. La morale , base de tous les rapports sociaux , est chose indispensable à inculquer au peuple, comme à toutes les classes : c'est par là que toute éducation doit commencer. Les lumières , si par là on entend le développement de l'intelligence humaine , les notions fondamentales de la science, et non les principes dissolvants trop souvent parés de ce nom , les lumières sont d'une utilité incontestable. Mais en n'enseignant que la morale au peuple , vous faites abstraction de sa cervelle et de son estomac. En réduisant pour lui l'éducation à la participation aux lumières , vous vous méprenez davantage encore; vous faites abstraction de son estomac , et de son cœur qui doit passer avant tout; vous agissez comme si le peuple était , principalement , philosophe ou docteur, ou plutôt rhéteur et sophiste, car la science séparée de la morale est dangereuse comme un sophisme , et creuse comme une ?iarangue de rhéteur. L'éducation populaire doit être avant tout morale , car , sans morale , point de société. Il faut que l'art y ait sa place , puisque l'art est aux principes de la morale ce que la forme est à l'idée, et le peuple ne saisit bien que les formes (1). Puis elle doit être spécialement (l) C'est pour cela qu'il y a une haute pensée dans l'in-
238 A3lÉLIOR\TIOX SOCIALE.
industrielle et pratique. Si l'on admet que le travail industriel, sous ses divers aspects, agriculture , fabriques , négoce, soit le but normal de l'activité matérielle des sociétés modernes , il faut admettre aussi que l'éducation du peuple doit éire une éducation industrielle, une éducation de travail. Il faut exercer ses bras au moins autant que son esprit , fortifier ses muscles plus encore qu'aiguiser son idéalité. 11 faut développer son intelligence à coup sur, puisque c'est elle qui règle le mouvement de ses bras et le jeu de ses muscles; mais il faut la diriger vers le travail , et non vers la littérature, la philosophie et la politique. Le peuple est travailleur de son état, et non littérateur, philosophe ou publiciste.
Tous les plans d'éducation populaire tentés depuis 1789 jusqu'à ces dernières années étaient mauvais, puisqu'ils supposaient qu'éducation était purement synonyme d'instruction ou de culture intellectuelle. Franchement, il y a plutôt à se féliciter de leurs insuccès qu'à le déplorer; car ils eussent semé , non le goût du travail, mais les germes de dissolution sociale ; ils eussent fomenté , par centaiues de mille , des ambitions auxquelles la société n'était pas en mesure de donner satisfaction ; ils eussent ajouté aux douleurs physiques
troducfion de la musique parmi les éléments de l'instruction primaire , telle que l'a organisée M. Guizot.
LETTRE XXVJII. 2^9
du peuple , qu'ils n'avaient pas puissance de guérir, des peines intellectuelles et morales. Il vaut mieux qu'aujourd'hui la majorité de nos paysans soit encore assoupie au sein de l'ignorance , que s'ils avaient l'esprit faussé et le cœur aigri ou rongé de passions mauvaises. L'ignorance est un moindre mal que la fausse science et que la démoralisation. Notre France serait ingouvernable si les paysans avaient été soumis aux mêmes influences qu'une certaine portion des ouvriers.
Ce n'est pas chose simple que d'organiser l'éducation populaire , même en faisant abstraction de l'élément moral qui est du domaine de la religion. Où est le personnel du corps enseignant? Où sont les livres, où est l'argent pour doter les écoles de leur matériel ? Car , dans des écoles industrielles , il faut plus que du papier, des crayons et des ardoises. Les écoles seraient alors des fermes , des ateliers , ou tout au moins il leur faudrait des appareils , des modèles et des dessins en grand nombre. Créer des écoles industrielles en nombre suffisant pour les millions d'enfants qui auraient droit à y être admis , me paraît chose provisoirement impossible. On n'y parviendra que par degrés et avec beaucoup de temps : heureuxsi l'on peut les faire participer tous à l'enseigneiiient le plus élémentaire ! Ce serait déjà une bien rude tache pour le gouvernement, les départements et les villes , que d'instituer un nombre d'écoles
industrielles suffisant pour ceux qui seraient en état de payer en totalité ou en partie les frais de leur éducation , c'est-à-dire pour la bourgeoisie ; car la bourgeoisie n'a pas moins besoin que le peuple de l'éducation professionnelle , industrielle ; c'est elle qui doit fournir au peuple les chefs de ses travaux.
Mais en reculant pour le peuple l'éducation industrielle jusqu'à l'âge de 18 à 20 ans. le gouvernement a un moyen admirable de la lui départir. Il tient sous sa main, dans l'armée , quatre à cinq cent mille jeunes hommes, l'élite de la classe laborieuse par leur force physique et leur aptitude générale; il a plein pouvoir sur eux; il peut , selon la parole du centurion , leur dire : « Allez ! ■ et ils vont ; « Venez ! » et ils viennent. Ne serait-il pas possible de faire de l'armée une immense école industrielle sans lui ôter son caractère d'apprentissage militaire ? Du jour où l'on se déciderait à appliquer l'armée aux travaux publics, ce serait chose, à mon avis, non seulement possible, mais naturelle; que dis-je,de ce jour-là ce serait aux trois quarts accompli !
Le service militaire est aujourd'hui redouté de la population , parce que ce sont six ans rayés de la vie de l'homme. Pendant ces six années , le soldat oublie son état, s'il en a un, et contracte trop souvent des habitudes de fainéantise qui l'empêchent plus tard de le reprendre avec succès,
quoiqu'aujoiird'hui ce soit une justice à rendre à l'Administration, qu'elle évite de laisser cliômer lessoldats dans leurs casernes ; mais ces revues, ces parades , ces manœuvres sans cesse répétées ennuient et dégoûtent le soldat. Un travail qui ferait diversion à l'exercice , qui ne serait pas purement une corvée, et qui produirait une hautepaie , lui sourirait au contraire. Si , au lieu de perdre son métier sous les drapeaux , on pouvait s'y perfectionner et s'y faire un pécule , peut-être, au lieu de les fuir, s'y présenterait-on avec empressement. Par là aussi nos jeunes militaires s'endurciraient à la fatigue. L'armée grandirait encore en discipline , car nos soldats les plus exemplaires sont ceux du génie et de l'artillerie , qui travaillent. Le pays y gagnerait de beaux et bons ouvrages en grand nombre ; il s'enrichirait de ce qui fait la prospérité des empires , je veux dire d'une population industrieuse et intelligente , car l'enseignement pourrait être mené de front avec le travail dans tous les corps, comme il l'est aujourd'hui dans les régiments des armes spéciales (1).
(1) Déjà , dans l'état actuel des choses, il y aurait un grand parti à tirer des écoles régimentaires. Malheureusement elles sont l'objet de trop peu d'encouragement pour les officiers qui s'y consacrent , et pour les soldats qui y font preuve de zèle et d'intelligence. Quelques colonels ont donné cependant la mesure des résultats qu'on peut en attendre. Les efforts de M. de Brack, colonel du 4'' de hus-
24*3 AMEL10RATI0?f SOCIALE.
Pour que l'armée devint absolument une école industrielle, il est vrai qu'il ne faudrait pas se borner à convertir les soldats en terrassiers et en maçons. Il conviendrait que la fabrication des objets accessoires nécessaires aux: grandes entreprises de communication leur fût successivement confié ; qu'ils coulassent et forgeassent les fers , qu'ils fissent tous les ouvrages de charpente et de menuiserie.
Les ofticiers de l'artillerie et du génie , dont aujourd'hui on use les talents et le zèle dans les stériles minuties du service courant , sont en mesure de diriger tous ces travaux, même sans le secours des ingénieurs des ponts-et-chaussées , et de les conduire avec ordre et économie, car ce n'est rien de nouveau pour eux que de bâtir, que de manier le bois, la pierre, le fer et le bronze. Us saisiraient avec transport l'occasion de se signaler par d'utiles et vastes créations. L'administration de la guerre , où l'on a résolu le problème de suivre dans tous les instants de sa vie chacun
sards, et les beaux succès qu'il a obtenus, méritent d'être cités comme modèles à nos officiers supérieurs. L'enseignement qu'il avait organisé comprenait la lecture , le calcul, le dessin, la topographie, la maréchalerie et l'anatomie vétérinaire, etc. II n'y avait pas dans son régiment un sousofficier qui ne fût à même de bien commander une compagnie, et de faire, en cas de besoin, le service dofficier d'état-major.
LETTRE XXVIIT. 24^
des cinq cent mille soldats inscrits sous les drapeaux , est en position d'organiser et de coordonner ce mouvement.
Si , dans ce nouvel état de choses , la faculté de remplacement était supprimée , au moins pour la moitié ou le tiers du service , l'efifet moral qui en résulterait serait immense. Quand les enfants du riche auraient travaillé de leurs mains avec les enfants du pauvre , les professions manuelles , que la bourgeoisie considère trop comme dégradantes, seraient, par cela seul, réhabilitées, et les mœurs industrielles s'en ressentiraient heureusement. Les rapports de maître à ouvrier et d'ouvrier à maître , aujourd'hui empreints de ruse et de violence , de hauteur ou de bassesse , prendraient le cachet de la franchise des camps et de la confraternité militaire.il y a aujourd'hui deux natures ennemies, la nature bourgeoise et la nature prolétaire; elles commenceraient à se fondre dans une nature unique, celle des travailleurs (1).
Avant de passer aux institutions qui sont les plus propres à développer le travail , je tiens à dire qu'un système politique qui s'appliquerait particulièrement à les provoquer et à les soutenir, ne saurait être taxé de matérialisme. Le travail moralise l'homme. La prospérité matérielle importe à l'exercice des libertés publiques. Les
, (l) Voir la note 39 à la fin du volume.
244 AMELIOHATIOÎC SOCIALE.
hommes ne peuvent jouir des droits que la loi leur accorde , lorsqu'ils sont enchaînés par la misère. Les Anglais et leurs fils d'Amérique définissent l'aisance une indépendance. Les Anglo- Américains sont arrivés à la richesse par les franchises politique^; d'autres peuples, et je crois que nous sommes du nombre, doivent passer aux franchises politiques par le progrès de la richesse nationale.
J'arrive donc aux institutions de crédit.
Institutions de crédit.
Supposez , d'un côté , le cultivateur qui a son grenier encombré de blé , son étable pleine de bœufs, son hangar garni de barils de whiskey et de porc salé; puis le négociant avec ses magasins fournis d'étoffes, et l'épicier bien approvisionné de thé , de café et de sucre ; et d'autre part le terrassier , le maçon , le charpentier, le forgeron, tous gens habiles dans leur art , tous ayant besoin de travailler pour se procurer leur subsistance de chaque jour. Un canal ou un chemin de fer sont projetés ; le pays possède le capital suffisant pour l'exécuter, puisqu'il réunit les bras qui doivent le construire , ainsi que les aliments et les denrées nécessaires aux travailleurs. Il est indispensable que ces ouvrages s'exécutent pour que le journalier trouveà utiliser sa force età gagner son pain,
et pour que le marchand obtienne un débouché à ses produits. Chez nous, en pareil cas, nous n'avons , entre l'ouvrier elle détenteur des objets de consommation, d'autre intermédiaire qu'un ingénieur, homme de talent, mais pauvre, et les bourgeois des villes que le canal ou le chemin de fer intéressent , gens qui ont de l'aisance et rien de plus , sans aucun moyen commode de se procurer, sur leurs terres ou leurs maisons, l'argent comptant qui doit servir à opérer l'échange entre les denrées du marchand et du cultivateur , et le travail de l'ouvrier. Chez nous donc , les plus utiles projets restent sur le papier. Ici , à côté de l'ingénieur ou du bourgeois , vous avez une ou plusieurs banques, en qui , tous , paysans, ouvriers et bourgeois, ont confiance, souvent beaucoup plus qu'elles ne le méritent. La banque garantit au cultivateur et au marchand le paiement de leurs denrées, et à l'ouvrier son salaire ; à cet effet , elle offre au bourgeois actionnaire , en échange d'un engagement personnel , renouvelable après un certain délai , et quelquefois moyennant le dépôt même des actions du chemin de fer ou du canal, du papier-monnaie que l'ouvrier accepte en paiement de son travail , et que le cultivateur et le marchand admettent en retour de leurs provisions. Ainsi toute entreprise raisonnable passe de la théorie à la pratique.
Pour que le même résultat fût obtenu chez II. 22
uous , il faudrait d'abord que nous eussions un peu plus ce génie des affaires qui est naturel à l'Américain , et ensuite que la banque pût accepter sans crainte l'engagement du bourgeois ac tionnaire , ce qui ne se peut comme aux Etats Unis, parce que, chez nous, excepté dans les villes industrielles , le bourgeois en général travaille peu ou point, est propriétaire foncier, vit de son revenu et ne l'augmente pas. Le bourgeois américain , au contraire , est activement engagé dans les affaires et tend sans cesse à accroître son avoir ; et d'ailleurs la banque a , contrôles propriétés qu'il possède au soleil, un recours légal bien plus efficace et plus prompt qu'elle ne pourrait l'espérer en France.
Enfin , il serait nécessaire que le public, bourgeois et prolétaires , que tous , propriétaires et marchands, eussent contiance dans les billets émis par la banque, ce qui est impossible dans un pays où tout papier-monnaie éveille les souvenirs des assignats. Lors même que nos populations n'auraient pas devant les yeux cette désastreuse expérience, on ne les déciderait que très difficilement à considérer un morceau de papier, quoique échangeable à vue contre de l'or, comme l'équivalant des métaux précieux. Le numéraire métallique a pour nous, relativement à toute autre valeur , une supériorité incompréhensible pour un Américain ou un Anglais ; pour nos paysans ,
LETTRE XXYIII. 247
il est l'objet d'un sentiment mystique , d'un vrai culte; et, à cet égard, nous sommes, tous, plus ou moins paysans. Les Américains , au contraire, ont une foi intrépide dans le papier ; ce n'est pas une foi aveugle, car si nous avons eu nos assignats, ils ont eu leur continental-moneij , et il ne faudrait pas qu'ils remontassent loin dans leur histoire pour retrouver des faillites de banques en masse. C'est une foi raisonnée, c'est un courage réfléchi. L'hiver passé , l'on savait que telle banque de la campagne , dans l'Etat de ]\ew-York, n'avait que cinq dollars écus , pour cent dollars de papier en circulation, et même moins encore. En pareil cas , nous Français, nous eussions crié sauve qui peut! et nous nous fussions précipités sur la banque pour avoir de l'or en échange de nos billets. La banque eût suspendu ses paiements ; cinquante ou soixante-dix billets sur cent fussent devenus , entre les mains des porteurs , des chiffons , et , ce qui eût été bien autrement grave, les banques, qui s'appuient les unes sur les autres, qui possèdent des billets en grand nombre les unes des autres, eussent fait faillite à la file , ainsi qu'il est advenu , au mois d'avril dernier, dans le district fédéral. Chaque faillite de banque eût été suivie de faillites particulières à l'infini ; celles-ci eussent entraîné de nouvelles banques dans l'abime ; le pays eût été ruiné. Les Américains , dans cette passe difHcile , avec la banque-
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route suspendue par un fil au-dessus de leur tête, n'ont pas bronché. On eût dit de vieux soldats restant immobiles sous le feu d'une batterie , ou se serrant en bataillon carré et croisant la baïonnette contre une nuée d'Arabes au pied des Pyramides. Aucune banque de l'Etat de New-York ne suspendit ses paiements ; à peine six à sept petites banques succombèrent çà et là dans toute l'Union.
Ne nous faisons pas illusion ; il faudra beaucoup de temps avant que nous jouissions en France d'un système de crédit aussi étendu que celui qui existe aux Etats-Unis ou en Angleterre. Nous sommes , à cet égard , dans la barbarie. Nous ne pouvons passer de là à un régime perfectionné que par une révolution dans l'ensemble de nos idées et de nos habitudes industrielles , et jusques à un certain point , dans nos mœurs nationales.
Je ne prétends aucunement tracer d'avance le système de crédit qui devra être organisé chez nous. Je crois cependant pouvoir affirmer que ce qui conviendrait à la France est autre que ce qui existe ici. En nous assimilant les innovations des Anglais et de leurs continuateurs d'Amérique, nous devons les modiBêr conformément à notre génie national , sous peine de les voir dépérir sur notre sol. De même que l'Orient est le berceau des religions, l'Angleterre est, dans les temps modernes, le creuset d'où est sorti le premier jet
des institutions politiques et commerciales qui semblent devoir régir le monde; mais, de même que, pour s'établir à l'Occident , les conceptions religieuses de l'Orient ont dû subir une transformation radicale , de même les créations politiques et commerciales de nos voisins auront à se métamorphoser avant d'être admises chez autrui. Venues au jour au milieu de circonstances particulières, parmi un peuple d'un caractère original, écloses à l'ombre malsaine de la conquête et des guerres civiles, on serait malavisé de vouloir les traiisporter telles quelles parmi d'autres nations et sur un autre sol. Elles se modifient déjà en Amérique , quoiqu'elles y soient au milieu de rejetons de la race anglaise. Chez les peuples du Midi et chez nous , lorsqu'elles seront arrivées à leurs formes définitives ,il est probable qu'elles ne ressembleront pas plus à leurs premiers modèles britanniques, qu'un bénédictin ou une sœur de la charité ne ressemble à un faquir indien , ou à un derviche. Il y aurait donc beaucoup de présomption à vouloir dès à présent fixer , par exemple , avec quelque précision , ce que seront chez nous les institutions de crédit. Je crois néanmoins raisonnable de dire que , pour être en harmonie avec notre caractère et nos aptitudes , elles devront en France, dans leur organisation, s'appuyer sur le gouvernement, combiner leur action avec la sienne, être en un mot des institutions publiques;
250 A3IÉLIOR\TIOT SOCIALE.
et, dans leur objet, fiiire une large part à l'agriculture.
Le crédit de TÉtat qui , en France , doit être le boulevard du crédit privé, se ressent et se ressentira encore des banqueroutes du passé : nous ne sommes séparés de la banqueroute des deux.-tiers que par un intervalle de quarante ans ; notre 5 pour 100 est comprimé par la menace du remboursement; la question de l'amortissement est indécise. Que l'on prenne d'abord un parti à l'égard du cinq et de l'amortissement, et qu'on se souvienne, avantd'adopterunesolution,que la France a besoin de faire oublier les manques de foi de l'antique monarchie et de la république.
Non seulement il serait essentiel de raffermir le crédit de l'Etat , mais il faudrait aussi en élargir la base. On y parviendrait , en le liant autant que possible aux intérêts de toutes les familles. A l'État appartient chez nous d'être le dépositaire de toutes les épargnes. Il peut, avec profit pour tous, se faire d'office assureur contre l'incendie et même contre l'inondation et contre la grêle , ainsi que le pratiquent certains petits gouvernements d'Allemagne. Rien n'empêcherait qu'il se chargeât aussi des opérations variées qu'entreprennent les compagnies d'assurances sur la vie ; par-là il deviendrait l'agent de la prévoyance universelle, et préluderait au moment où tout travailleur pauvre aura , comme un soldat , une retraite à la fin de
sa carrière. Il doit devenir le garant des deniers de la veuve et de l'orphelin (1). Ces combinaisons, contre lesquelles il est diflicile de concevoir d'objection bien sérieuse, au point de vue administratif, auraient un mérite de circonstance au temps où nous vivons. L'on cherche avec anxiété des éléments nouveaux d'ordre sans lesquels on craint que rien ne puisse prévenir la désorganisation sociale. Je ne crois pas que l'on puisse en trouver de plus efficaces que ceux qui en enchevêtreraient ainsi inextricablement' les intérêts individuels à ceux de la société : ordre et solidarité sont synonymes.
C'est sur le crédit de TEtat ainsi constitué qu'il y aurait lieu à appuyer les banques. En France, nous n'aurons foi dans les banques, et les banques n'auront foi en elles-mêmes (2), qu'autant qu'elles seront épaulées par le Trésor, et que ce seront des établissements gouvernementaux. Beaucoup de bons esprits considèrent comme indispensable que le système des institutions de crédit se confonde à plusieurs égards avec le système financier de l'Etat. Cette idée n'a rien d'aventureux; ce n'est point de l'inconnu. Ici, dans les États de l'Ouest et du Sud qui sont , comme la France, principalement agricoles, les banques les
(1) Voir la note 40 à la fin du volume.
(2) Voir la note 41 a la fin du volume.
2o3 AMÉLIORATION SOCIALE.
plus importantes sont sous la dépendance de l'État, prennent part à la perception de l'impôt, et opèrent les mouvements de fonds pour le compte du Trésor. C'est ce qui a lieu à divers degrés dans les deux Carolines, dans la Géorgie et l'Alabama ; c'est ce que l'on organise plus nettement encore dans l'IUinois etl'Indiana.
La plus grande métamorphose à faire subir aux institutions de crédit en les introduisant chez nous , consisterait à les faire tourner au profit de l'agriculture. Nous sommes un peuple plus agricole que manufacturier; les trois quarts ou les quatre cinquièmes de notre population vivent de l'agriculture. Les Anglais sont avant tout manufacturiers et commerçants; leurs banques sont accessibles à leurs commerçants d'abord , à leurs manufacturiers ensuite , et peu ou point à leurs agriculteurs. L'attitude féodale qu'a retenue parmi eux la propriété territoriale, contribue à ce résultat. Ici, les banques ont été établies sur le modèle anglais. Elles se sont développées démesurément dans les États du IVord et du Nord-Est (1), qui sont habités par une population douée du génie du commerce et des manufactures. Celles que l'on a tenté d'instituer dans les régions agricoles du Sud et de l'Ouest , sont successivement tombées à diverses époques,
(1) Voir la uote 42 à la fin du volume.
dont la plus désastreuse fut celle de 1819. En 1828, les banques locales étaient toutes mortes dans le Kentucky (1) et le Missouri ; chacun des États de Tennessee, d'Indiana, d'Illinois, de Mississipi et d'Alabama , n'en comptait qu'une ou n'en avait pas encore. Aujourd'hui elles se constituent dans le Sud et dans l'Ouest avec un caractère gouvernemental, soit que l'Etat en soit le principal actionnaire, soit qu'il se porte garant de l'emprunt au moyen duquel elles se sont procuré leur capital. Plusieurs d'entre elles ont une tendance marquée à intervenir dans l'agriculture; la Louisiane est de tous les Etats celui oii l'on a adopté les combinaisons les plus sérieuses et les plus larges à cet égard (2).
Il est fort difficile d'appliquer des institutions originairement façonnées pour la propriété la plus mobile de toutes, la propriété commerciale, à une autre propriété qui a reçu de la nature un caractère d'immobilité reconnu plus ou moins formellement par les lois de tous les pays. Il n'est pas possible de traiter le sol comme une marchandise qui s'emmagasine, ou comme des actions au porteur. On ne peut cependant pas différer plus long-temps d'adopter quelque mesure propre à faire jouir l'agriculture des avantages du crédit.
(1) En 1819, cet État en a\ait trente-cinq en activité.
(2) Voir la note 43 à la fin du volume.
Commençons d'abord sur une petite échelle, si nous craignons des mécomptes; l'expérience nous indiquera comment étendre le réseau. S'il existait des banques agricoles indissolublement liées au Trésor ; si c'étaient des établissements publics , à peu près comme la Caisse d'amortissement et la Caisse des dépôts et consignations, personne ne trouverait mauvais que les intérêts qui leur seraient dus fussent assimilés aux contributions directes, perçus de la même manière par douzièmes , et recouvrés par les mêmes procédés , en cas de défaut de paiement. Je cite cette disposition comme exemple, plutôt que je ne la recommande comme procédé à employer définitivement. On conçoit cependant qu'elle permettrait aux banques de faire en toute sûreté des avances à l'agriculture , et par conséquent de lui offrir des termes avantageux. Le gouvernement, en prêtant ainsi, au taux de -i et même de o p. 100, à nos agriculteurs, qui paient quelquefois le double et même le triple, ce qu'il recevrait à titre de dépôts, d'épargnes ou de primes d'assurances , changerait la face de nos campagnes, et réaliserait lui-même un bénéfice, sans compter l'accroi?-sement des revenus publics qui suivent la progression de la prospérité publique. Dans ce système, les banques seraient accessibles au petit cultivateur comme au grand, et, par là, elles seraient défait plus démocratiques qu'aux États-
Unis, où, comme je l'ai dit, la porte des banques est fermée au petit cultivateur, souvent même au grand propriétaire foncier. Ainsi notre centralisation, si nous le voulions bien , nous permettrait , aussitôt que l'éducation publique en matière de crédit serait plus avancée , de dépasser les Etats- Unis , même dans la direction où ils semblent être allés le plus loin; ainsi , le principe d'autorité a puissance d'enfanter des institutions plus populaires quelquefois que les produits immédiats du régime démocratique.
Dès à présent, d'ailleurs, sans attendre qu'il soit possible de multiplier en France les institutions de crédit, on faciliterait notablement les transactions financières de nos agriculteurs par une révision de notre législation hypothécaire (1).
Enfin , il serait indispensable de rechercher les dispositions les plus efficaces pour déterminer le public entier à accepter le papier des banques. Il existeà cet égard quelques projets qui paraissent devoir être couronnés de succès (2).
A ne considérer que l'économie qui résulterait en France de l'amélioration du crédit , il est facile de voir qu'elle dépasse tout ce qu'il serait possible d'attendre d'un remaniement du budget. On dit qu'en France l'intérêt de l'argent est de quatre
(1) Voir la note 44 à la fin du volume.
(2) Voir la note 45 à la fin du volume.
OU même de trois ; oui, sans doute, pour le Trésor, lorsqu'il n'a pas besoin d'emprunter, ou pour quelques négociants privilégiés dans les moments prospères. Les propriétaires fonciers paient presque partout 6 p. 100 au moins, en donnant première hypothèque. Les petits propriétaires et les petits industriels paient 8, 9 et 12 p. 100. A mesure que l'on descend l'échelle sociale , le taux de l'intérêt s'accroît. Pour l'ouvrier des villes, dans ses achats au détail pour les besoins de son ménage , il est de 50 , et même de 100 pour 100 par an. Pour le paysan , dans ses relations avec le maréchal , le cabaretier, le marchand de village, il est quelquefois de 100 pour 100 par mois.
Le taux moyen de l'argent dans l'ensemble des transactions de toute nature et de tout ordre qui s'opèrent en France, est au moins de lo ou 20 pour 100, de 2o peut-être. Supposez qu'on parvienne à réduire ce taux moyen de 2 p. 100 , ce qui ne me semble pas fort difficile (je suis persuadé en effet qu'entre deux années, l'une de prospérité comme 1824, l'autre de détresse comme 1831, ce taux moyen varie du double), il est clair que l'on aura réalisé au profit du pays une économie tout aussi positive que celles qui peuvent résulter d'une diminution des frais de gouvernement, et qui n'en différera qu'en ce qu'elle comprendra presque autant de millions que les autres comptent do milliers de francs. Il n'est pas
possible d'évaluer exactement la somme des transactions qui s'opèrent chaque année en France; elle s'élève à un grand nombre de milliards ; car il y a transaction , et transaction affectée par le taux de l'intérêt, toutes les fois qu'un produit change de main. La production totale de la France est estimée à 9 milliards ; ce qui suppose une masse de transactions dix à douze fois peut-être plus considérable. La somme annuelle des seuls effets de commerce est d'environ 20 milliards. En admettant une échéance moyenne de quatre mois, et une masse de transactions de 80 milliards, une économie de 2 p. 100 par an représenterait 540 millions.
Voilà les économies dont les hommes d'Etat doivent se préoccuper aujourd'hui ; ce senties plus grosses , ce sont celles qui fructifieraient le plus. Ajoutons que la création des institutions de crédit aurait pour effet de produire une économie de 1 milliard et demi ou 2 milliards , une fois pour toutes, par la substitution des billets de banque à une partie du numéraire métallique (1).
(1) Voir tome 1 , pages 98 et 99.
258 A3IÉLIORATION SOCIALE.
Système de communicalions.
Il serait superflu de s'arrêter à démontrer l'influence salutaire que des travaux publics bien entendus exerceraient sur le bien-être de toutes les classes , et particulièrement sur celui des classes inférieures. A cet égard le public est tout converti. Un système complet de grandes et petites communications par eau et par terre, comprenant aussi bien les chemins vicinaux que les grandes lignes de chemins de fer, pourvu qu'il y fût appliqué des fonds suffisants soit par l'État, soit par les compagnies , soit par les départements, soit par les communes, ne tarderait pas à doubler, à tripler, à décupler dans certains cas la valeur et le produit d'une grande quantité de terres. Notre agriculture, si déplorablement arriérée , prendrait un magnifique essor. En vertu de la solidarité qui lie toutes les branches de production , l'ensemble de notre industrie en serait activé comme par enchantement. Que notre France serait changée si l'on eût consacré à cet usage le milliard de l'indemnité des émigrés (1) et les
(1) Une partie de ce milliard a servi à établir des canaux et des chemins de fer en Pensylvanie. La liste des souscripteurs au\ emprunts ouverts par l'État de Pensylvanie pour l'eiécution de ses travaux publics, figure parmi les documents officiels soumis à la législature. J'y ai retrouvé
quatre cents jnillions de la guerre d'Espagne î La restauration , gouvernement caduc et sans génie propre, ne \ii\i jamais s'élever à la conception de cette œuvre populaire; voulant graver sa marque sur la France, elle n'imagina rien de mieux que d'effacer les N impériaux de nos monuments , pour écrire à la place d'autres initiales. Pitoyable plagiat ! C'est avec d'autres caractères et un autre burin que le gouvernement nouveau doit écrire son chiffre sur le sol de la patrie. Il sent que c'est son intérêt ; il n'aura pas besoin qu'on lui rappelle que c'est son devoir.
Ce serait donc une entreprise digne d'un grand peuple qu'un vaste système de travaux qui embrasserait les fameux chemins de fer et les modestes chemins vicinaux (1), les canaux et les routes : qui dessécherait les marais et subviendrait à l'irrigation des contrées privées d'eau ; qui rendrait à la culture les Landes et la Sologne, ouvrirait la Bretagne, jetterait la Durance sur la Provence aride , et l'Hérault sur le Bas-Languedoc , pour les arroser ; qui ferait de Rouen et du Havre, de Lille et de Calais , d'Orléans , de Reims et de Troyes, les faubourgs de Paris ; qui consommerait l'union de la Belgique et de la France; qui fixerait à Stras-
])eaucoup de noms qui figuraient précisément à la même époque sur les tableaux de l'indemnité.
(1) Voir la note 46 à la fiu du volume.
bourg un des premiers entrepôts du monde; qui, en attendant mieux, rendrait un peu de vie à Bordeaux, qui se meurt, en lui permettant d'atteindre les départements du Centre et du Midi par une voie plus sûre et plus rapide que les lits naturels de la Garonne , de Ja Dordogne et du Lot ; qui ressusciterait Kantes, qui est mort , en lui restituant sa Loire perdue au milieu des sables, en le rattachant aux vivaces provinces de l'intérieur , et , surtout, en le rapprochant de Paris, ce cœur de la France; qui placerait Lyon aussi près du Rhin et même du Danube, qu'il l'est de la Loire et du Rhône; qui mettrait en valeur notre richesse minérale, qu'il est plus aisé d'arracher aux entrailles de la terre que de conduire au marché ; qui , dans la répartition de ses bienfaits , n'oublierait pas, comme il est arrivé trop souvent, la paisible et laborieuse population de nos campagnes, et qui délivrerait enfin chaque village , chaque ferme isolée , du blocus de six mois que tous les ans leur imposent les boues de l'hiver. Ce serait beau, ce serait grand. Paisse cette œuvre de paix être bientôt abordée avec des moyens proportionnés à son étendue !
Toutes les améliorations se tiennent : un bon système de travaux publics exercerait une influence active sur le développement du crédit , et , réciproquement, un système large de crédit public et privé imprimerait la plus grande activité aux
LETTRE XXVIIl. 261
travaux publics. Je dis plus : il est impossible que nos travaux publics soient conduits avec rapidité , à moins d'avoir recours au crédit. Prétendre les exécuter exclusivement par le moyen de l'impôt , serait folie. Sans le crédit public et privé, les Américains n'auraient jamais eu de travaux publics. Ils n'ont entamé leurs grands canaux et leurs innombrables chemins de fer qu'à l'aide de leurs banques et de leurs emprunts. En 1828, les trois villes du district fédéral, Washington, Georgetown et Alexandrie , formant ensemble une population de trente-deux mille âmes, avec un commerce insignifiant, sans manufactures, sans ressources agricoles , car le pays qui les entoure est d'une extrême stérilité , souscrivirent pour 8 millions de francs au grand canal delà Chésapeake à rOhio. Pour couvrir leur souscription , elles négocièrent un emprunt en Hollande, à 91 1/2 en 5 p. 100. Nos villes grandes et riches, comme Lyon, Marseille, Bordeaux, Rouen, auront des canaux et des chemins de fer quand elles voudront faire (1), dans une juste mesure, ce que les villes petites et pauvres de Washington, Georgetown et Alexandrie ont tenté trop en grand (2).
(1) Voir la note 47 à la fin du volume.
(2) Elles sont hors d'état de payer l'intérêt de leiiis dettes. Le Congrès , qui est le protecteur et le souverain du district fédéral, est obligé de venir à leur secours , et pro-
ï/amélioration des voies de transport produit souvent un tel abaissement dans le prix des denrées, que, dans beaucoup de cas, rétablissement d'une route o u d'un canal dégrève la population d'une somme qui surpasse le chiffre des impôts contre lesquels on murmure le plus. Il est essentiel en France , où le vin est abondant , et où c'est une boisson légère qui n'abrutit pasThomme, de mettre le vin à la portée des classes pauvres, de leur en rendre l'usage journalier. Dans la France centrale et dans le Midi, il va encore plusieurs points où le vin se transporte à dos de mulet (1). Du vin qui fait quinze lieues par cette voie, et ce n'est pas extraordinaire, est renchéri par hectolitre de 6 fr. environ. Le même trajet , par canal , coûterait moins de 1 franc par hectolitre , en admettant que l'on opérât sur des masses un peu considérables, et une réduction de 3 fr. par hectolitre, ou de 5 cent, par litre, est quelquefois égale , pour les vins les plus communs , à cinq fois la valeur du droit (2). Ainsi, la créa-
bablement même prendra le parti de se mettre en leur lieu et place envers leurs créanciers.
(1) A. Limoges , par exemple , il arrive encore à dos de mulet du vin de Brives (Corrèze) et de Sarlat (Dordogne). La distance de Limoges à Sarlat est de trente-six lieues. Depuis que l'on a percé de nouvelles routes , la quantité de vin conduite ainsi au marché a beaucoup diminué.
(2) En France , la consommation du vin est frappée d'une
tion d'une ligne navigable, considérée sous le seul rapport du transport des boissons, profiterait plus à certains consommateurs que la suppression des impôts indirects; tant il est vrai que, dans certains cas, l'impôt peut être un bon placement, et que l'on doit plus s'inquiéter de l'emploi du budget que de l'énormitéde son chiffre.
Réforme de la Législation et des Règlements.
Nous devons nous féliciter hautement d'avoir substitué une législation fondue d'un seul jet , et uniforme pour tout le territoire, à des lois et à des coutumes de tous les âges et de toutes les origines. Tout en admirant notre Code civil , il me sera permis de dire pourtant qu'il consacre
taxe triple : 1° la taxe de circulation , qui est fort modique • elle varie de 60 c, à 1 fr. 20 c. par laectolitre; 2°^ le droit d'entrée , qui n'existe que dans les villes où il y a un octroi , et qui varie de 60 c. à 4 fr. ^'O c, par hectolitre , suivant l'importance des villes; 3° le droit de détail payé par les cabaretiers, et qui est de 10 p. 0/0. A cela il faudrait ajou-' ter les taxes municipales. Bu vin de qualité inférieure , valant dans les pays voisins des vignobles 6 à 8 fr. l'hectolitre, serait donc difficilement grevé , dans la plupart de nos villes, de 5 fr. par hectolitre, au profit du Trésor. Dans les campagnes, les boissons ne sont frappées que de la taxe de circulation , excepté dans les cabarets, où le droit de détail est constamment perçu.
un principe incompatible avec la tendance des sociétés modernes.
C'était la pensée de Napoléon , qui planait dans le Conseil d'État lors de l'enfantement de cette belle œuvre. Or, Napoléon était préoccupé par dessus tout des idées romaines. Il voulait fonder un empire de garnit sur le modèle de Rome. Ses conseillers étaient pénétrés de l'idée que la loi romaine était la justice pure, absolue et immuable. On nous a donc fait une législation qui protège les intérêts divers , plutôt en raison du degré d'importance qu'ils avaient il y a dix-huit cents ans , que de celle qu'ils ont acquise aujourd'hui. La propriété foncière , du temps des Romains , était presque la seule propriété ; l'agriculture était la seule industrie honorée 5 le travail manufacturier n'était qu'un accessoire des travaux domestiques et s'efl'ectuait dans la maison , par les esclaves} le commerce était abandonné aux étrangers et aux affranchis. Alors on ne soupçonnait pas la possibilité des immenses fabriques à l'anglaise , ni celle des puissants appareils mécaniques dont nous avons fait l'âme de nos manufactures ; on n'avait pas l'idée des grands établissements tels que les docks et les entrepôts, qui permettent à un homme de régler dans son cabinet des opérations immenses , sans toucher aux marchandises, sans même en voir les échantillons, par de simples signatures apposées sur des war-
LETTRE XXVIIT. 265
rants ou reconnaissances. La comptabilité était ignorée. Les banques étaient hors de la prévision des esprits les plus élevés. Les gouvernements d'alors s'inquiétaient peu des moyens de rendre les échanges prompts , commodes et faciles ; les routes qu'ouvraient les préteurs et les empereurs, étaient des voies militaires. On avait peu d'intérêt alors à économiser le temps ; le temps n'a de prix que dans une société qui travaille et qui trafique (1). On avait au contraire beaucoup de raisons pour conserver la richesse dans les grandes familles. La propriété foncière , en vue de qui toutes les lois étaient conçues, se prête peu à la mobilité. Le but de la législation était tout de fixité et de perpétuité ; les formes qu'elle consacrait étaient d'une majestueuse lenteur.
D'après le type romain , Napoléon et son Conseil d'État nous ont donné une législation où tout est sacrifié à la propriété territoriale. La loi se tient dans la défiance contre l'industriel et le
(1) On raconte qu'à Naples , les Kaliens font l'objection suivante à une compagnie qui a établi un bateau à vapeur pour la Sicile : « Votre bateau, qui nous mène en un jour, » demande le mérae prix que les bâtiments à voile qui ne » font la traversée qu'en trois. C'est absurde. Comment vou- » lez-vous que nous payions autant pour être entretenus un ï jour que pour l'être pendant trois? » C'est le raisonnement d'un peuple qui ne pense qu'à tuer le temps , et non celui de gens qui eaveut io mettre à profit.
266 AMELIORA.TIO> SOCIALE.
commerçant (1). A ses yeux , ils sont encore le plus souvent les fils de l'affranchi et de l'esclave, ou tout au moins de petites gens, des roturiers, qu'il est permis de traiter cavalièrement. Au contraire la présomption est toujours en faveur du propriétaire. Celui-ci est protégé, non comme agriculteur et travailleur, mais bien en raison de sa qualité abstraite de propriétaire, de détenteur du sol, de légataire du patricien ou du baron féodal (2). Ainsi nos lois méconnaissent l'importance de l'industrie et la grandeur des destinées qui lui sont promises ; elles l'entravent et la froissent par la complication des formalités qu'elles imposent , par les délais et les causes de nullité qu'elles multiplient.
Comme il n'est donné à personne , même aux Napoléon, de lutter contre la tendance de leur siècle, il arrive maintenant que les formes instituées afin de protéger la propriété foncière, au détriment des autres , lui sont nuisibles. Les
(1) M. Lecourdemaiiche a publié dans le Glube , a la fin de 1830 el en 1831 , une série de lettres où le caractère de notre législation sous ce rapport est clairement exposé.
(2)Itotrc législation ne manque cependant pas de dispositions conçues dans un esprit contraire ; mais elles sont éparses et ne forment pas corps. Ce ne sont que des exceptions. Dans le nombre on peut signaler, comme fort remarquable, la clause delà loi électorale qui compte au fermier , pour le cens , une partie des contributions de la terre qu'il exploite.
dispositions combinées dans le but d'empêcher le déplacement forcé du sol, tournent au détriment du propriétaire plus encore qu'à celui de quiconque traite avec lui, et ne profitent qu'aux gens de chicane. Le nouveau César fut obligé de déroger à ses principes absolus sur l'immobilité du sol, en consacrant la loi de l'égal partage. Faute d'avoir suffisamment écrit dans les lois et dans les principes du gouvernement le respect et la considération qui sont dus à la propriété mobilière et commerciale , on a inspiré à beaucoup de gens, et aux pauvres surtout, cette idée que la terre était la seule propriété sûre. Le placement foncier a été le plus recherché de tous, le seul recherché souvent. On a provoqué ainsi une division toujours croissante du sol , qui est très médiocrement favorable aux progrès bien entendus de l'agriculture , et qui détourne du travail commercial ou manufacturier les fécondes épargnes du pauvre.
Les portions de notre législation qu'il est le plus urgent de réviser , sont : 1° le Code de procédure : à une époque où les individus et les peuples vivent plus dans un an qu'autrefois dans dix, un système qui prolonge les débats judiciaires pendant une longue suite d'années est évidemment imparfait ; 2° le Code de commerce , spécialement à l'égard des faillites.
Les attributions des tribunaux de commerce
268 AMÉLIORATIOîf SOCIALE.
devraient être étendues. Il est vrai que déjà , dans les grandes villes, les fonctions consulaires et surtout la présidence exigent trop de travail pour que les principaux négociants puissent les accepter. Ils consentiraient à sacrifier leurs loisirs et une portion de leur sommeil à la haute mission d'arbitres de l'industrie; ils ne peuvent y sacrifier leurs affaires et leur position commerciale. Mais cette difficulté est de celles qu'on peut lever avec de l'argent , soit en allouant aux présidents des tribunaux de commerce une indemnité qui leur permette de s'assurer l'aide de secrétaires intelligents, soit en attachant à ces tribunaux quelques fonctionnaires rétribués sur qui pèserait le plus lourd de la besogne. Dès à présent, rien n'empêcherait de rendre les tribunaux de commerce plus indépendants des Cours royales. Peutêtre devons-nous tendre à avoir en France deux juridictions distinctes, comme , aux Etats-Unis et en Angleterre , on aies Cours d'équité et les Cours de droit commun. Chez nous , la distinction serait plus rationnelle, pi us nette et plus utile; elle aurait pour objet de dégager l'élément industriel et de lui assurer la liberté nécessaire à son développement. Ne soyons cependant pas sévères envers notre législation : je ne crois pas qu'il en existe aucune qui soit, tout considéré, beaucoup plus commode pour le travail. La loi américaine elle-même a trop conservé des défauts de la législîition anglaise.
Elle en a gardé l'indécision et le vague; elle est comme elle sons l'empire à peu près exclusif des précédents, et prend encore les siens dans les jugements delà Grande-Bretagne, comme si l'Amérique du Nord était encore colonie anglaise. Dans la plupart des Etats, les deux juridictions mal définies du droit commun et des Cours d'équité ont été maintenues. Dans quelques Etats anciens , comme en Virginie , la législation a retenu une forte dose de féodalité. La loi américaine offre pourtant l'avantage immense, sous le rapport industriel , de procéder plus simplement, avec moins de frais et de formalités, que la loi anglaise ou que la nôtre , et surtout d'économiser le temps par la réduction des délais. Quant à l'intervention du jury en matière civile , elle est d'une valeur douteuse. J'entends dire souvent que l'on aimerait mieux avoir affaire à trois juges éclairés et inamovibles (1) qu'à douze citoyens pris au havsard , qui souvent apportent sur les sièges judi-
(1) La prédominance des doctrines démocratiques a eu ici pour effet de diminuer l'indépendance des juges , en leur retirant, dans la plupart des États, l'inamo^ibililé. Les juges sont nommés pour un terme qui varie avec les États. Dans chaque État , les juges delà cour supérieure sont choisis pour un temps plus long que les autres et sont même quelquefois encore inamovibles ; ce qui s'exprime en ces termes , que leurs fonctions durent tant qu'ils se conduisent bien {during good behaviout).