L ARGENT
aussi nos idées jusqu'à un certain point d'après leur expérience ?
Notre système de fonctions gratuites suppose que la France possède un nombre assez considérable de gens à grande fortune et à éducation large , pour laisser une certaine latitude au gouvernement ou aux corps électoraux dans leurs choix. Cela n'est point. La France est un pays pauvre. L'accroissement des richesses dans quelques centres commerciaux, épars çà et là sur le globe , et dans presque toute l'Angleterre , et le raffinement de la civilisation qui en a été la conséquence, ont singulièrement étendu le cercle des objets de première nécessité pour toutes les classes. Vous êtes gêné aujourd'hui avec le revenu qui vous faisait opulent il y a cent ans , et riche il y en a trente. Transportez donc madame de Sévigné, avec ses dix mille livres de rentes , au milieu des bals d'Almack , ou même dans nos salons parisiens ! La classe la mieux pourvue, dans les trois quarts de la France, en est cependant aux dix mille livres de madame de Sévigné. Je ne dis pas où en est la multitude qui s'agite autour de cette aristocratie ; l'idée seule de tant de misère fait frémir. Abstraction faite de Paris et de quatre à cinq métropoles, les riches sont en si petit nombre en France qu'on pourrait les compter. Ils ne forment pas classe. En fait de classes répandues sur tout le territoire, nous
n'en avons aucune qui s'élève au-dessus de la médiocrité, de l'aisance. Parmi les gens aisés, il est vrai que les hommes de loisir abondent, et il semble que le gouvernement n'aurait entre eux que l'embarras du choix. Malheureusement, ces hommes de loisir, par cela seul qu'il sont et ont toujours été de loisir, qu'ils ont été élevés dans des idées et dans une atmosphère de loisir , sont hors d'état d'administrer et de réglementer les intérêts devenus dominants aujourd'hui, ceux de l'industrie et du travail. L'éducation littéraire est commune parmi eux; mais l'éducation largement entendue y est extrêmement rare. Les hommes de cette classe ont très peu vu; ils savent Rome et la Grèce, ils ignorent l'Europe actuelle et , à plus forte raison , le Monde actuel ; ils sont étrangers aux faits présents et positifs de la France elle-même.
On concevrait les avocats du système des fonctions gratuites, s'ils étaient partisans de l'aristocratie, s'ils tenaient à écarter de l'administration du pays les hommes de talent pauvres , et à confisquer toute l'influence au profit des riches : mais au contraire , ce sont des apôtres du libéralisme , des défenseurs de l'égalité. Amis sincères du pauvre, j'en suis persuadé, ils se sont mis en tête que le meilleur procédé d'amélioration populaire consistait dans la réduction des dépenses publiques; pour eux, toute réduc*
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tion d'appointements est une victoire ; toute suppression une glorieuse conquête. C'est ainsi qu'ils ont été tout fiers , lors de la discussion de la loi municipale, d'y faire insérer un article portant que les maires ne pourraient rien recevoir des communes , à quelque titre que ce fût. Les villes principales étaient dans l'usage d'allouer à leurs maires des indemnités pour frais de représentation et autres objets. C'était juste, non seulement parce que dans les grandes villes les fonctions de maire sont difficiles à remplir, absorbent toute l'activité d'un homme et ne lui laissent pas le temps de vaquer à ses affaires, mais aussi parce qu'en fait ces fonctions obligent les titulaires à mille dépenses, dont nos économiseurs parlementaires , dans leur empyrée métaphysique , ne se doutent nullement. Cet amendement était déplorable le lendemain d'une révolution qui s'était accomplie malgré ce qui reste en France de grande " propriété , et qui , par conséquent , écartait nécessairement des emplois publics la plupart des riches; il l'était, dans un temps de crises terribles où les fonctions municipales , dans nos grandes cités , telles que Lyon , Marseille , Rouen , Bordeaux , exigeaient à tout prix des hommes de tête et de cœur. Nos rogneurs de budget l'ont emporté cependant, et, si l'on ne trouve plus personne (1) dans nos villes pour se charger des
ii) Voir la Note 20 à la fia du Volume.
fonctions'municipales, si les préfets sont obligés de les colporter pour les offrir à tout venant , c'est à eux que la responsabilité en revient pour la meilleure part.
Les traitements élevés répugnent à la démocratie parce qu'elle ne les conçoit pas. L'ouvrier, qui gagne 500 dollars, se croit généreux envers un fonctionnaire à qui il en octroie 1,500 ou 2,000; tout comme nos bourgeois à 10,000 fr. de rentes ne comprennent pas qu'à Paris un fonctionnaire, qui reçoit 12,000 ou 15,000 fr., ne soit pas satisfait. Les Américains s'étaient persuadés qu'il pourrait chez eux, comme ailleurs, y avoir deux monnaies, l'argent et la considération publique. Sur l'autorité de Franklin , ils avaient supposé qu'il leur serait facile de trouver des fonctionnaires capables, en leur offrant, pour principal salaire, l'honneur. Ils se sont trompés. Chez eux, les fonctions publiques ne sont point un titre au respect; tout au contraire (1). Comme elles ne sont rétribuées ni en considération, ni en écus , ce n'est plus qu'un pis-aller. A l'exception d'un très petit nombre de places que l'appât du pouvoir fait rechercher encore, malgré les déboires dont il faut acheter le plaisir de commander et d'avoir des inférieurs , elles ne sont courues que par la portion flottante de la popu-
(i) Voir tome i, lettre six, pages 325-26.
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lation , qui n'a pu prospérer dans l'industrie et qui se meut de carrière en carrière. Ce n'est même pas , à proprement parler , une profession ; c'est un emploi provisoire pour les gens déclassés. Dès que l'on a trouvé mieux dans le commerce et les entreprises, on remercie l'État. L'école de Westpoint fournit tous les ans à l'armée une quarantaine de lieutenants; un tiers environ donnent leur démission avant deux ou trois ans de services, parce que la solde des officiers, quoique plus considérable que chez nous, est encore fort modique, relativement aux bénéfices d'un négociant ou d'un ingénieur.
Les fonctions publiques, en général, sont plus aisées à remplir aux Etats-Unis qu'en France.Toute question à résoudre embrasse une plus grande complication d'intérêts chez nous que chez eux, et exige plus de connaissances. Les attributions du gouvernement sont, en France, bien autrement étendues et variées. L'employé, chez nous, est astreint à apporter à son travail plus de soin que l'on n'en exige ici. La moyenne des salaires américains est cependant bien supérieure à la nôtre. Quand le Congrès et les Etats particuliers auront besoin d'hommes capables pour fonctionnaires , ils feront comme les négociants américains à l'égard de leurs commis , ils les paieront. Le Congrès a eu récemment l'occasion de sentir qu'il lui fallait de bons officiers de marine , et il
vient d'augmenter les appointements de ce corps (1). On peut même dire que les fonctionnaires, qu'ils traitent avec une excessive lésinerie, sont en petit nombre (2). Au ministère des finances , à Washington , sur cent cinquantehuit employés, il n'y en a que six qui touchent moins de mille dollars (5,333 fr.); il est vrai qu'il n'y en a que deux qui en aient plus de deux mille (10,666 fr.); c'est la doctrine de l'égalité appliquée aux traitements. Comme les subsistances usuelles, c'est-à-dire le pain, la viande, les salaisons , le café , le thé , le sucre et le chauffage , sont généralement à plus bas prix aux Etats-Unis qu'en France, et surtout qu'à Paris, un traitement de 1,500 à 2,000 dollars, suffit, dans la plupart des cas, à entretenir une famille dans l'abondance et le comfort. L'employé qui, à Paris, reçoit 2,500 à 3,000 fr., vit de la plus stricte économie s'il est célibataire , et de privations s'il est marié. A Washington ou à Philadelphie, il aurait 6,000 fr. et vivrait dans une aisance sans éclat à coup sûr, sans aucun luxe extérieur, mais fort ample. Il n'y serait pas , comme il l'est chez
(1) Voir la Note 21 à la fin du Volume.
(2) Ce sont , dans la plupart de» États , les gouverneurs , et par-dessus tout, les ministres du gouvernement fédéral. Ces derniers ne reçoivent que 6,000 doll. (5.2 ,000 fr.) , sans logement ni autres accessoires; et ils sont astreints par l'usage à une certaine représentation. ( Voir la Note 22 à la fin du Volume. )
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nous, au supplice de Tantale; car l'existence fastueuse des privilégiés des capitales européennes est inconnue aux États-Unis. A Paris, l'employé est éclaboussé par l'équipage d'un homme qui dépense 100,000 fr. ; à Philadelphie , il coudoierait sur le trottoir un opulent capitaliste, qui n'a pas de voiture, parce qu'il n'en saurait que faire, et qui, avec un révenu de 30,000 ou 60,000 dollars, n'en peut dépenser que 8 à 10,000 au plus. Le rapport des existences , qui est à Paris de un à quarante, n'est plus ici que d'un à huit.
Ici, l'existence du négociant le plus riche, celle de l'employé et celle de l'ouvrier ou du fermier, sont parfaitement comparables. C'est pour tous le même cadre, pour tous les mêmes habitudes. Tous ont des maisons semblables et sur le même plan. Il n'y a de différence qu'en ce que l'une aura cinq à six pieds de plus de façade et un étage en sus; mais la distribution et le système d'ameublement sont identiques. Tous ont des tapis de la cave au grenier; tous dorment dans un grand lit à colonnes du même modèle , au milieu d'une chambre sans cabinets , sans alcôve , sans double porte et aux parois nues ; seulement les tapis de l'un sont grossiers , ceux de l'autre sont du plus beau tissu , et le lit du riche est en acajou, tandis que celui du Mechanic est en noyer. D'ordinaire la table de tous est servie de même; c'est le même nombre de repas; ce sont
à peu près les mêmes plats. C'est au point que, si mon palais français avait dû prononcer entre le dîner d'un hôtel de grande ville (à l'exception de Boston, New-York, Philadelphie et Baltimore), et celui de certaine taverne d'ouvriers, dans la campagne, où j'avais pour voisin le maréchal ferrant du lieu, les bras retroussés et le visage noir, je crois, en vérité, qu'il se fût prononcé pour le second. Voilà spécialement pour le Nord (1) et avant tout pour la Nouvelle- Angleterre , patrie de l'Yankée. Dans le Sud , l'existence du planteur sur ses domaines s'élargit de tout ce qui est retranché au commun dss hommes, qui est esclave. Au Nord, cependant, depuis quelques années, le commerce , qui a entassé les hommes dans les villes, a aggloméré aussi les capitaux et créé de grandes fortunes. L'inégalité des conditions commence à s'y faire sentir; le style des nouvelles maisons de Chesnut- Street , à Philadelphie, avec leur premier étage en marbre blanc, est une atteinte à l'égalité. La même innovation se manifeste à New- York. La tendance anti-démocratique du commerce perce au grand jour.
Il m'arrive souvent ici de me sentir humilié de ce que j'entends rapporter du misérable esprit qui anime une portion de notre commerce et qui nous déconsidère parmi les peuples les mieux disposés à nous estimer et à nous aimer, comme
(i) Voir la ]\ole a3 à la fin du Volume.
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ceux de l'Amérique du Sud. Je m'en console toujours par cette réflexion que, si au dehors nous donnons quelquefois lieu de croire que nous sommes une nation sans foi ni loi, les preuves abondent au dedans que nul peuple n'est plus riche en désintéressement et en vertu. Dans quel pays du monde y eut-il jamais des magistrats plus purs ? Même , en ce siècle de défiance universelle, le soupçon n'a pas osé s'attaquer à eux. Avec quelle impartialité la justice n'est-elle pas rendue chez nous par des juges à 1,200 fr. d'émoluments, avec des présidents à 1,800 francs, et par des conseillers à 3,000 francs. Si de la magistrature nous passons à l'armée, nous trouvons des officiers qui n'ont de l'or et de l'argent que sur leurs épaulettes, et qui restent imperturbablement honnêtes et dévoués; je ne dis rien de leur courage, le Monde entier sait qu'en penser. Voyez encore notre marine qui, dans tous les ports étrangers, rétablit l'honneur de notre pavillon, non par les fêtes somptueuses qu'elle donne, mais par sa tenue et sa discipline, en attendant qu'elle ait l'occasion de réaliser les espérances de Navarin; et nos ingénieurs civils et militaires , par les mains de qui passent des sommes énormes , et qui se contentent de leur modeste pitance , sans avoir même le mérite de résister à la tentation, car ils ne la conçoivent pas; et, même dans les administrations civiles, cette
foule d'employés modestes qui n'ont pas, comme d'autres, les charmes économiques de l'étude pour adoucir leur pauvreté , ou les impressions profondes d'une grande - éducation pour leur faire dédaigner l'appât des transactions véreuses, et dont cependant la probité ne trébuche pas. Tous rament avec conscience à travers une société dont le luxe et les séductions vont toujours croissant, sans jamais se laisser dériver contre Fécueil de la corruption. C'est là une des gloires de la France, gloire dont elle n'est pas assez fière.
La question est de savoir pourtant, non si cela est honorable, mais si cela peut durer, s'il ne se prépare pas des événements, s'il ne se développe pas au sein de la société de nouveaux usages et des idées nouvelles, qui, d'ici à peu de temps, rendront cet état de choses impraticable.
La grande révolution, qui est en train depuis trois cents ans et qui a changé la foi religieuse d'une partie du monde, a saisi enfin, par la politique et la philosophie, la France, qui lui avait échappé du temps de Luther et de Calvin. La réforme, s'étendant de plus en plus, a envahi l'aspect matériel de la société. Le travail sous toutes les formes, fécondé par la révolution intellectuelle, va enfin porter, en abondance et pour tous , les fruits qu'il ne donnait autrefois qu'en petit nombre et pour une imperceptible
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minorité. Le cercle de la richesse va s'élargir au décuple, celui de l'aisance au centuple. Il suffit d'ouvrir les yeuxpour voir venir des quatre points cardinaux un nouvel ordre de choses , où l'agriculture , les manufactures et le commerce , infiniment plus actifs et mieux combinés que ne pouvaient le supposer nos pères, seront aussi infiniment plus productifs, et où une répartition plus équitable des produits appellera l'immense majorité, sinon la totalité du genre humain , aux joies de la consommation.
Mais cette révolution industrielle et matérielle ne réagira-t-elle pas sur la morale? Le jour où il sera possible à tous de s'élever par le travail à la richesse ou à l'aisance, l'abstinence et la pauvreté resteront-elles de si hautes vertus , si essentielles à montrer au monde ? Pourra-t-on continuer d'en faire, aux serviteurs de l'Etat, une loi permanente? Sera-ce raisonnable ? sera-ce possible? Les fonctionnaires ne forment pas un ordre de moines, vivant solitairement, détachés des intérêts et des affections de cette terre; ce sont des hommes du monde, à goûts mondains. Ils ont une femme et des enfants, pour qui ils veulent du bien-être., et ils ont droit à l'obtenir tout aussi bien que le négociant, le banquier, le notaire, le maître de forges , le médecin, l'avocat, le peintre, le compositeur , ou le vaudevilliste.
La France, je le répète } est un pays pauvre.
LETTRE XXÏV. 157
Excepté dans nos grandes villes et dans quelques départements du Nord, où la richesse publique s'est développée, et où le luxe et la consommation ont suivi la même loi ascendante, la situation de la plupart des fonctionnaires publics est encore tolérable. Avec leurs appointements de 1,500 fr. , 2,000 fr., 3,000 fr., ils sont, dans beaucoup de provinces , au niveau de tout le monde. Ils ne s'aperçoivent de leur pénurie que lorsqu'ils sortent de leur milieu habituel, et surtout lorsque, mettant le nez hors du territoire, ils se trouvent en contact avec la race anglaise. Mais quand l'on aura développé; en France, les intérêts matériels; quand, par la constitution du crédit public et privé, par l'établissement des voies de communications nouvelles , par la réforme de l'éducation , on aura dirigé les esprits vers l'industrie agricole, commerciale et manufacturière ; quand Ton aura multiplié les sources de la richesse, et qu'un grand nombre sera admis à y puiser, de quel droit et sous quel prétextealors imposerait-on aux fonctionnaires, poureuxetpourles leurs, une existence de sacrifices? Tel qui, aujourd'hui, se résigne à une vie gênée , voudra alors de l'aisance et du comfort. Il faudra alors, ou convenablement rétribuer les fonctionnaires, ou se contenter, dans les services publics , du rebut de toutes les professions. L'élite de la jeunesse française se dispute encore les places modiques d'ingénieurs
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civils ou militaires de l'État, et fait huit ans de noviciat dans les collèges , l'École Polytechnique et les écoles d'application, pour atteindre le grade de lieutenant d'artillerie ou du génie , ou celui d'aspirant -ingénieur des ponts-et-chaussées ou des mines, avec des appointements de 1,500 à 1,800 francs, et la perspective de 6,000 à 8,000 francs, après vingt-cinq ans de labeurs. Que demain l'industrie prenne un rapide essor , et les plus capables de ces jeunes gens déser- - teront le service de l'État , une fois leur éducation terminée , comme ici les meilleurs élèves de Westpoint. Ils embrasseront la carrière industrielle , à moins que l'État ne se décide à les traiter mieux pour les retenir près de lui.
Ces idées de parcimonie sont nées chez nous au sein d'une réaction contre le principe d'autorité, réaction qu'avaient légitimée les fautes des dépositaires du pouvoir. Puisque ceux-ci affectaient de croire que les peuples avaient été créés tout exprès pour leur fournir la matière gouvernable et taillable, le public a eu raison de les traiter à son tour comme des excroissances parasi-; tes. Tout ce qu'il leur retranchait était autant de pris sur l'ennemi. La condition actuelle des fonctionnaires, sons le rapport matériel comme sous le rapport moral , est donc l'un des effets d'une crise révolutionnaire qui, je le crois, touche à son terme. Lorsque la société aura re-
pris sa marche régulière, lorsque les gouvernants auront prouvé qu'ils sont dignes d'être à [la tête des peuples , les gouvernés leur rendront leur confiance , et mettront fin à leurs actes de représailles.
On pourrait croire que chez un peuple profondément absorbé dans les intérêts matériels, tel que celui-ci, les avares doivent abonder. Il n'en est rien. Il n'y a jamais de lésinerie chez l'homme du Sud; il y en a quelquefois encore chezl'Yankée; mais nulle part, au Midi ou au Nord, on ne rencontre cette sordide avarice dont les exemples sont fréquents en Europe. L'Américain a une idée trop élevée de la dignité humaine pour consentir à se priver, lui et les siens, de ce comfort qui adoucit les frottements de la vie intérieure. Il respecte trop sa personne pour ne pas l'entourer d'un certain culte. Harpagon est un type qui n'existe pas aux États- Unis, et cependant Harpagon n'est pas à beaucoup près l'avare le plus misérablement crasseux qu'offre la société européenne. L'Américain est dévoré de la passion de la richesse, non parce qu'il trouve du plaisir à entasser des trésors, mais parce que la richesse est de la puissance , parce que c'est le levier avec lequel on maîtrise la nature.
Je dois aussi faire amende honorable aux Américains sur un point essentiel. J'ai dit que toute
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affaire était pour eux une affaire d'argent ; ori il y a une sorte d'affaire qui, pour nous , peuple à affections vives , peuple aimant , peuple généreux, a principalement çe caractère mercantile, et qui ne l'a point du tout pour eux ; c'est le mariage. Nous achetons notre femme avec notre fortune, ou nous nous vendons à elle pour sa dot. L'Américain la choisit ou plutôt s'offre à elle pour sa beauté, son intelligence et ses qualités de cœur : c'est la seule dot qu'il recherche. Ainsi, pendant que nous faisons matière à trafic de ce qu'il y a de plus sacré, ces marchands affectent une délicatesse et une élévation de sentiments qui eussent fait honneur aux plus parfaits modèles de la chevalerie. C'est au travail qu'ils doivent cette supériorité. Nos bourgeois de loisir ne pouvant augmenter leur patrimoine, sont obligés, au moment où ils prennent femme, de supputer sa dot, afin de savoir si son revenu joint au leur suffira aux dépenses du ménage. L'Américain , ayant le goût et l'habitude du travail, est assuré de subvenir amplement , par son industrie, aux besoins de sa famille, et se trouve dispensé de ce triste calcul. Est-il possible de douter qu'une race d'hommes qui réunit ainsi à un haut degré les qualités les plus contradictoires en apparence, soit réservée à de grandes destinées?
Johnstown (Pensylvanie) , 4 août i835.
L'aspect que présentent en ce moment les États-Unis est éminemment propre à rassurer les amis de la paix sur la possibilité d'une rupture entre ce pays et la France. Aujourd'hui les Américains de tous les partis agissent dans leurs affaires privées comme des gens bien convaincus qu'aucun malentendu ne viendra jeter la perturbation dans le commerce. Celui qui eût débarqué à New-York, à Boston ou à Philadelphie, le jour oùl'on y annonça l'effet produit en France par le message du général Jackson, et qui aurait fait l'Épiménide jusqu'à présent , ne reconnaîtrait plus l'Amérique. A l'inquiétude a succédé la confiance la plus illimitée. Tout le monde spécule et l'on spécule sur tout. Les plus audacieuses entreii. il
prises n'effraient pas; toutes trouvent des souscripteurs. Du Maine à la Rivière -Rouge, les Etats-Unis sont devenus une immense rue Quincampoix. Jusqu'à présent tout le monde est en bénéfice, ainsi qu'il arrive toujours tant que la spéculation est ascendante. Comme à argent facilement gagné personne ne regarde, la consommation est énorme , et Lyon s'en ressent.
Je dis que l'on spécule sur tout; je me trompe. L'Américain, essentiellement positif, ne spéculera jamais sur les tulipes, même à New- York, quoique les habitants de cette ville aient du sang hollandais dans les veines. Les objets principaux de spéculation sont les mêmes qui occupent ordinairement l'esprit calculateur des Américains, c'est-à-dire les cotons, les terrains de ville et de campagne, les banques, les chemins de fer.
Les amateurs de terrains se disputent, à l'extrémité nord, les forêts de pins riches en bois de construction (1), àl'extrémité sud, les marécages du Mississipi , les terres à coton de l'Alabama et de la Rivière-Rouge , et , bien loin à l'ouest , les terres à blé et les pâturages de l'Illinois et du Michigan. Les développements inouïs de quelques
(1) Pour donner une idée de l'aveugle fureur des spéculations sur les terrains boisés du Maine , un plaisant a prétendu rjue les pauvres de la ville de Bangor s'étaut échappés un moment de l'hôpital, avaient réalisé chacun un bénéfice de 1800 dollars avant qu'on eût pu les rejoiudre.
villes neuves ont tourné les têtes , et l'on se rue sur les localités avantageusement situées, comme si, avant dix ans, trois ou quatre Londres, autant de Paris , et une douzaine de Liverpool devaient étaler sur le territoire américain leurs rues, leurs monuments, leurs quais encombrés de magasins, leurs ports hérissés de mâts. A New- York on a vendu des lots (1) pour une population de deux millions d'habitants, à la Nouvelle-Orléans pour un million au moins. On a distribué , en emplacement de maisons , des marais pestilentiels, des rochers à pic. En Louisiane, les terrains mouvants, repaires sans fond des alligators , les lacs et les cyprières de la Nouvelle-Orléans , qui ont dix pieds d'eau ou de vase, et ici le lit de l'Hudson qui en a vingt, trente, cinquante, ont trouvé de nombreux acheteurs. Prenez la carte des États-Unis , placez-vous au lac Érié, qui , il y a vingt ans , était une solitude ; remontez-le jusqu'à sa pointe occidentale; de là passez au lac Saint- Clair ; du lac Saint-Clair poussez au nord , traversez le lac Huron ; allez encore , entrez dans le lac Michigan , et avancez au sud jusqu'à ce que l'eau vous manque : vous trouverez une petite ville appelée Chicago, un des postes que nos Français avaient établis lors
(1) C'est le nom qu'on donne aux emplacements de maisons. Un lot a 22 à 25 pieds anglais de façade sur 80 à 100 de profondeur.
de leurs infatigables excursions au nord de l'Amérique. Chicago paraît appelé à posséder un jour un commerce étendu; il sera à la tête d'un canal qui liera le Mississipi aux lacs et au Saint- Laurent; mais aujourd'hui, Chicago a deux ou trois mille habitants à peine. Chicago a derrière lui des terres d'une admirable fertilité ; mais ces terres sont encore incultes. Néanmoins le terrain à dix lieues à la ronde s'est vendu , revendu et vendu encore par petits lambeaux, non pas à Chicago , mais à New-York, qui, par la route actuelle, en est à huit' cents lieues. Il y a dans le commerce, à New- York, des morceaux de papier qui figurent des lots de ville à Chicago pour trois cent mille habitants. C'est plus que n'en compte aujourd'hui aucune ville du Nouveau- Monde. Il est probable que plus d'un acquéreur de ces chiffons s'estimera heureux si , quand il ira examiner son acquisition , il ne la trouve recouverte que de six pieds d'eau du lac.
Les spéculations sur les chemins de fer ne le cèdent guère à celles des terrains. L'Américain a une passion pour les chemins de fer; il les aime, ainsi que le disait Camille Desmoulins de luimême par rapport à Mirabeau, comme un amant aime sa maîtresse. Ce n'est pas seulement parce que le suprême bonheur consiste, pour l'Américain , dans cette précipitation qui dévore le temps et annule l'espace; c'est aussi parce qu'il sent,
lui qui raisonne toujours, que ce mode de communication est parfaitement adapté à l'immensité de son territoire, à son littoral aplati, et à la configuration peu accidentée de la grande vallée du Mississipi , et parce qu'il trouve dans ses forêts primitives une profusion de matériaux , qui lui permet de les exécuter à bon marché. On multiplie donc les chemins de fer en concurrence des fleuves et des canaux, en opposition les uns aux autres. Si les travaux aujourd'hui en construction s'achèvent (et je crois qu'ils s'achèveront), il y aura, dans deux ans, trois routes distinctes de Baltimore à Philadelphie, sans compter l'ancien grand chemin , savoir deux par chemins de fer exclusivement , la troisième par bateau à vapeur et chemin de fer. Celle des trois qui gagnera une demi-heure sur ses rivales sera à peu près sûre de les ruiner.
Le mode de création des banques, universellement adopté ici (c'est le même pour toutes les entreprises d'utilité publique lorsqu'elles sont livrées à l'industrie particulière), consiste dans l'autorisation donnée par la législature d'ouvrir des livres de souscription dans un lieu public, où tous ont la faculté de venir s'inscrire moyennant un versement préalable de cinq, dix ou vingt pour cent. Le jour de l'ouverture des livres est une solennité. Chez nous , on fait queue à la porte des théâtres; aux États-Unis,
166 les spéculations!
cette année, on faisait queue, avec une anxiété profonde, à la porte des sanctuaires où les livres de souscriptions aux banques étaient déposés. A Baltimore, les registres ont été ouverts pour la création d\meba.nquenou\e\\e(merchants' baniï), au capital de deux millions (on compte ici par millions de dollars); la souscription s'est élevée à près de cinquante. A Charleston , pour le même capital de deux millions, la souscription a été de quatre-vingt-dix; et comme, à Charleston, le versement préalable exigé par la loi était, cette fois , de vingt-cinq pour cent, l'à-compte versé en monnaie courante, monnaie de papier, il est vrai , mais qui vaut le pair, a fait la somme de vingt-deux millions de dollars (environ cent dix-huit millions de francs), ou onze fois le capital requis. Cette rage pour les actions de banque s'explique aisément. La plupart des banques ici sont des établissements irresponsables de fait, qui ont le privilège de battre monnaie avec du papier. Les actionnaires des banques touchent des intérêts de huit, neuf, dix et douze pour cent (1) sur des capitaux que, par des combinaisons ingénieuses , ils peuvent se dispenser de
(i) Il y a des compagnies financières qui distribuent des dividendes sur le pied de 20 p. 100. Tel a été le cas , il y a quelques jours, pour Y Atlantic Insurance Company de New- York. Les banques propreman-t dites n'atteignent jamais ce chiffre, (Voir tome 1, page 58. )
posséder, et cela dans un pays où sont cotés à 110 et 115 les 5 pour 100 de Pensylvanie ou de New- York et les 6 de l'Ohio. Les 6 pour cent de l'État d'Ohio! qu'en penseraient, s'ils revenaient au jour, les héros du fort Duquesne
La plupart de ces spéculations sont imprudentes, plusieurs sont folles. La hausse d'aujourd'hui peut et doit être suivie d'une crise demain. De grandes fortunes et en grand nombre sont sorties de terre depuis le printemps; d'autres y rentreront peut-être avant la chute des feuilles. L'Américain ne s'en inquiète pas. Pour chatouiller sa fibre robuste, il lui faut des sensations violentes. L'opinion publique et la chaire interdisent à son organisation vigoureuse les satisfactions sensuelles, le vin , les femmes , le déploiement d'un luxe princier; les cartes et les dés lui sont défendus; l'Américain demande donc aux affaires les émotions fortes dont il a besoin pour se sentir vivre. Il s'aventure avec délices sur la mer mouvante des spéculations. Un jour, la vague le pousse jusqu'aux nues; il savoure à la hâte cet instant de triomphe. Le lendemain il disparaît entre les crêtes de la lame; il ne s'en trouble pas; il attend avec flegme, et se console dans l'espoir d'un meilleur avenir. Et d'ailleurs , pendant qu'on spécule, que les uns s'enrichissent et que les autres se ruinent, les banques naissent et distri-
buent le crédit, les chemins de fer et les canaux se déroulent, les bateaux à vapeur se lancent de leurs chantiers sur les fleuves, sur les lacs, sur l'Océan; la carrière va toujours s'élargissant pour les spéculateurs, pour les chemins de fer, les canaux, les bateaux à vapeur et les banques. Quelques individus perdent, mais le pays gagne; le pays se peuple, se défriche, se développe, le pays marche. Go aheadl (1)
Si le mouvement et la rapide succession des sensations et des idées constituent la vie, ici l'on vit au centuple; tout est circulation, tout est mobilité et agitation frémissante. Aux expériences succèdent les expériences; aux entreprises, les entreprises. La richesse et la pauvreté se suivent à la piste et se délogent tour à tour. Pendant que les grands hommes du jour détrônent ceux de la veille, ils sont déjà à demi renversés par les grands hommes du lendemain. Les fortunes durent une saison; les réputations, la durée d'un éclair. Un irrésistible courant entraîne tout, broie tout, et remet tout sous des formes nouvelles. Les hommes changent de maison, de climat, de métier, de condition, de parti, de secte (2); les
(1) En avant, marefie! Cette locution a été mise a la mode par le colonel Crockett, rude personnage de l'Ouest, qui est membre du Congrès. Le fils d'un de ses voisins lui aj'ant écrit pour lui demander l'autorisation d'épouser sa fille, on assure que Crockett lui envoya cette réponse laconique : Go ahead!
(2) On change ici de religion pour beaucoup de motifs di-
États changent de lois, de magistrats, de constitution. Le sol lui-même, ou tout au moins les édifices, participent à l'instabilité universelle (1). L'existence d'un ordre social au sein de ce tourbillon semble un prodige, une anomalie inexplicable. On dirait que formée d'éléments hétérogènes que le hasard a juxtaposés, et dont chacun suit un orbite que modifient seulement son caprice et son intérêt, cette société, après s'être élevée un instant jusqu'au ciel comme une
vers. Il n'est pas rare de voir des Américains , devenus riches , changer de secte, et embrasser, par exemple , celle de l'épiscopalisme anglican , qui est réputée la plus fashionable de toutes. Au reste , le passage d'une secte à l'autre ne peut être, aux États- Unis , un acte aussi grave qu'on est porté à le supposer dans les pays catholiques. Toutes les «ectes protestantes diffèrent peu les unes des autres , moins assurément qu'un janséniste d'un moliniste, qu'un jésuite d'un gallican. 11 faut pourtant excepter l'anglicanisme , qui a un caractère propre, une discipline et une liturgie à part, ainsi que les deux sectes peu nombreuses des unitairiens , qui nient la divinité du Christ, et des universalistes , qui ne croient pas à la réprobation.
(1) Les maisons américaines sont en général peu élevées et très légèrement construites. Leurs murailles n'ont qu'une épaisseur et demie de brique , quelquefois une seulement ; ainsi , quand l'alignement des rues change , ce qui a fréquemment lieu à New-York, par exemple, on les avance ou on les recule «ans inconvénient ; souvent même on les exhausse. Dans la campagne, il y a beaucoup de maisons en bois. Celles-ci se transportent sur des roues à des distances assez considérables. Je me suis trouvé arrêté, étant en diligence, entre Troy et Albany, par une maison de plus de quarautc pieds de façade qui voyageait ainsi.
trombe, doit inévitablement retomber à plat , réduite en poudre; telle ne sera pourtant pas sa destinée. Au milieu de ce système mobile, il y a un point fixe; c'est le foyer domestique, ou, pour parler plus clairement, le lit conjugal. Une sentinelle austère, âpre quelquefois jusqu'au fanatisme, écarte de ce point sacré tout ce qui pourrait en troubler la fixité; c'est le sentiment religieux. Tant que le point fixe jouira de son inviolabilité, tant que la garde qui y veille persistera dans sa rigoureuse vigilance, le système pourra, sans danger sérieux, faire de nouvelles pirouettes et subir de nouveaux changements à vue; il pourra être battu par la tempête; mais, en vertu de son élasticité et à l'aide de son point d'attache, il n'éclatera pas et surnagera. Il pourra même se fractionner en groupes divers presque indépendants les uns des autres; mais il se répandra sur la terre, il croîtra en étendue, en ressources, en énergie.
L'influence de la démocratie est si universelle en ce pays , qu'il était tout simple qu'elle vînt lever la tête au milieu des spéculateurs. Il y a donc eu des coalitions d'ouvriers qui ont voulu participer aux bénéfices , et pour leur part ils ont demandé diminution de travail, accroissement de salaire. Le second point était juste, car, dans la hausse générale , toutes les denrées , tous les objets de consommation ont augmenté de
prix. Ici la coalition n'est point timide; elle a d'abord l'habitude anglaise de discourir sur la place publique et de faire des processions. De plus, la classe ouvrière sent sa force , son empire , et sait en faire usage. Les divers corps de métier se sont assemblés à New-York, à Philadelphie et ailleurs. Ils ont délibéré publiquement et ont exposé leurs prétentions. Les femmes ont eu leurs meetings aussi bien que les hommes. Celui des couturières de Philadelphie a eu de l'éclat; il était présidé par un économiste, M. Mathieu Carey, qu'assistaient , comme vice-présidents , deux ecclésiastiques. Parmi les réclamations , l'on a remarqué celle des garçons boulangers, qui, en vertu des droits de l'homme et de la sainteté du septième jour , ne voulaient pas faire de pain le dimanche. Les principaux corps de métier ont décidé que tout travail resterait suspendu jusqu'à ce que les maîtres (1), si ce nom peut s'appliquer ici autrement que par dérision, eussent accédé à leur ultimatum. Afin que nul n'en ignorât , ils ont fait publier leurs résolutions dans les journaux , signées du président et des secrétaires du meeting. Ces résolutions déclarent que ceux des ouvriers qui refuseraient de s'y conformer auraient à subir les conséquences de leurs refus. Les con-
(1) Ce mot n'est pas en usage ici. On se sert de celui d'em-* pl oyer ( employeur ),
séquences ont été que les ouvriers réfractai res qui s'obstinaient à travailler ont été chassés de leurs chantiers à coups de bâtons et de pierres , sans que l'autorité ait cru devoir donner signe de vie. La conséquence est qu'en ce moment , le long du canal du Schuylkill , une poignée de bateliers empêchent les bateaux chargés de charbons de descendre à Philadelphie , les tiennent en embargo , interrompent ainsi l'une des branches les plus fructueuses du commerce de la Pensylvanie, privent d'emploi les mariniers et les bâtiments de Philadelphie , qui distribuent le précieux combustible sur le littoral de l'Union , et exposent les mineurs à être congédiés. La milice les regarde faire; le shériff reste les bras croisés. Si la minorité des bateliers persiste, car ces désordres sont l'ouvrage d'une faible minorité, il est à craindre qu'une bataille ne s'engage entre eux et les mineurs (1). A Philadelphie la conséquence a été encore que les charpentiers , pour amener à composition quelques entrepreneurs récalcitrants, ont mislefeu à plusieurs maisons que ces entrepreneurs bâtissaient. Cette fois l'autorité s'est émue, le maire a fait placarder un avis par lequel, considérant qu'il y a des raisons de croire que ces incendies sont l'œuvre de la malveillance , il offre mille dollars de récom-
(i) Voir la Note 24 à la fin du Volume.
LETTRE XXV. î73
pense à qui en signalera les auteurs. Mais il est trop tard. La municipalité, dans le but, dit-on, de gagner quelques votes à la cause de l'Opposition qu'elle soutient, au lieu d'interposer sa médiation entre les ouvriers et les maîtres , s'était empressée, dès les premiers jours, de donner raison aux premiers en souscrivant d'emblée à toutes leurs conditions pour les travaux de la ville (1).
Le philosophe, pour qui le présent n'est qu'un point, peut en retournant ces faits y trouver matière à se réjouir. Les ouvriers et les domestiques vivent en Europe dans une condition de dépendance presque absolue qui n'est commode qu'à celui qui commande. Légitimistes , républicains, juste-milieu, tous agissent, à l'égard de l'ouvrier qu'ils emploient ou du domestique qui les sert, comme si c'était un être d'une nature inférieure , qui doive au maître tout son zèle et tous ses efforts, sans qu'il lui soit dû en retour rien de plus qu'un maigre salaire. Il est permis , il est beau d'appeler de ses vœux des combinaisons sociales qui établissent une proportion plus équitable entre les droits et les devoirs. En Amérique, le principe absolu de la souveraineté du peuple ayant été appliqué aux rapports du maître et du serviteur , du bourgeois et de l'ou-
(1) Voir la Noie 25 à la fin du Volume.
vrier, l'industriel, le fabricant et l'entrepreneur, à qui les ouvriers font la loi, cherchent autant que possible à se passer d'eux, et substituent de plus en plus la puissance des machines à la force de l'homme; ainsi les travaux industrie lsle plus pénibles pèsent de moins en moins sur l'espèce humaine. Le maître à qui ses domestiques obéissent quand il leur plaît, et qui paie cher (1) pour être mal servi et servi de mauvaise grâce , favorise, autant qu'il est en lui, les mécaniques et les appareils qui simplifient la besogne, afin d'économiser le travail et les serviteurs.
Il y aurait en ce pays une étu<ie curieuse à faire , non seulement sur les grands mécanismes industriels , mais aussi sur les outils à la main et sur les ustensiles de l'économie domestique. Ces ustensiles, ces outils, ces mécanismes, influent puissamment sur la liberté pratique du plus grand nombre ; c'est par eux que la classe la plus nombreuse s'affranchit peu à peu d'un joug qui tend à l'écraser et à la flétrir. Sous ce rapport donc, ce qui se passe ici entre le maître et le domestique , le bourgeois et l'ouvrier, contribue à hâter un avenir qu'un ami de l'humanité doit appeler de tous ses vœux.
(1) DanS la plupart des provinces de France, les gages annuels d'un domestique sont de 60 à 80 fr. par an ; ici , c'est 5o à 60 fr. par mois , et un domestique en France fait l'ouvrage de deux ici.
Mais si la satisfaction philosophique est ample, la satisfaction matérielle et présente manque presque absolument. Pour quiconque n'est pas ouvrier ou domestique , pour quiconque surtout a goûté de l'existence des classes cultivées d'Europe , la vie pratique et réelle , la vie en chair et en os , se compose d'une série de tiraillements, d'incertitudes, de déplaisirs, je dirais presque d'humiliations. L'indépendance des ouvriers est quelquefois la ruine des chefs d'industrie ; l'indépendance des domestiques entraîne la dépendance des femmes , les relègue dans leur ménage à des occupations fort peu en harmonie avec l'éducation soignée que beaucoup d'entre elles ont reçue, et les y tient clouées depuis le jour de leur mariage jusqu'à celui de leur mort.
Lorsque la force novatrice , à qui rien ne fait contre-poids, agit avec un grand excès d'énergie , c'est au détriment de toutes les classes sans exception. Alors, non seulement l'existence des classes qu'en Europe on appelle supérieures, et qui ici doivent prendre un autre nom , est dépouillée de mille petites jouissances qu'il est convenu de mépriser dans les livres et dans les discours d'apparat , quoique chacun les estime fort dans la réalité;. mais encore la machine sociale se détraque, le malaise devient général , les exigences démesurées de celui que j'appellerai l'inférieur, pour parler à l'européenne, retom-
bent lourdement sur lui. En ce moment, par exemple, les sybarites de Philadelphie qui tiennent à avoir du pain frais le dimanche ne sont pas les seuls qui souffrent ou soient menacés de souffrir. Si les prétentions exagérées des ouvriers continuaient, on verrait les commandes diminuer; le travail serait moins en demande. Les spéculations, si le travail ne les consolide pas , doivent crever comme des bulles de savon ; et si la réaction arrive, l'ouvrier, qui économise peu, la ressentira plus vivement que tout autre.
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