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Bedford-Springs (Pensylvanie), 7 août i835.
Me voici aux eaux de Bedford; c'est un des lieux de plaisance des États-Unis. Il y a trois jours à peine que j'y suis, et je me hâte de fuir. Il faut que les Américains , et , encore plus les Américaines , s'ennuient bien profondément chez eux, pour qu'ils consentent à échanger le calme et le comfort de leur foyer domestique contre le bruit sans gaieté et la misère prosaïque d'un pareil séjour.
Il semble que dans les pays vraiment démocratiques , comme ici les États du Nord , il ne peut rien exister dans le genre des eaux d'Europe ; vous verrez qu'à mesure que l'Europe se démocratisera, si tel est son destin, vos délicieux rendez-vous d'été seront profanés, et 11. 12
perdront tout leur charme. L'homme est exclusif par nature. Il y a bien peu de plaisirs qui ne cessent de l'être du momentoùils sont accessibles à tous , et par cela seul. A Saratoga , à Bedford , l'Américain s'ennuie parce qu'il sent qu'il y a vingt mille pères de famille, dans Philadelphie et New- York, qui peuvent, tout aussi bien que lui, si l'envie leur en prend, et elle leur prend en effet, se donner la satisfaction d'y amener leurs femmes et leurs filles, et, une fois là, de bâiller sur une chaise dans la galerie, pendant tout le jour; d'aller les armes à la main (je parle du couteau et de la fourchette) enlever leur part d'un mauvais dîner; d'étouffer le soir dans la cohue d'une réunion dansante, et de dormir, s'il est possible, au milieu du vacarme, sur un grabat, dans une résonnante cellule en planches de sapin. L'Américain traverse , sans y regarder, les magnifiques paysages qui bordent l'Hudson, parce qu'il est, lui sixcentième ou millième, sur le bateau à vapeur. Franchement, je deviens Américain sous ce rapport, et je n'ai bien admiré le panorama de West- Point et des Highlands (1), que lorsque je me suis trouvé , seul , dans ma barque sur le fleuve.
La démocratie est trop nouvelle venue sur la terre pour avoir pu encore organiser ses plaisirs et ses joies. Tous nos plaisirs actuels d'Europe
(l) On appelle ainsi les montagnes qni bordent lHudson du côté de West-Point et au-dessus.
sont fondés sur l'exclusion , sont aristocratiques comme l'Europe elle-même, et, par conséquent, ne sauraient être à l'usage de la multitude. Il faudra donc que, sous ce rapport, tout comme en politique, la démocratie américaine fasse du neuf. Le problème est difficile ; mais il n'est pas insoluble , car autrefois il fut résolu chez nous. Les fêtes religieuses du catholicisme étaient éminemment démocratiques : tous y étaient appelés, tous y prenaient part. A quels transports de joie et d'enthousiasme l'Europe tout entière ne se livrait-elle pas , grands et petits , nobles , bourgeois et serfs, lorsque, du temps des croisades, on célébrait par une procession et par un Te Deum la victoire d'Antioche ou la prise de Jérusalem ! Aujourd'hui même , dans nos provinces du Midi, où la foi ne s'est pas éteinte, il existe encore des cérémonies vraiment populaires; telles sont les fêtes de Pâques avec les représentations de la Passion exposées dans les églises , et les processions avec leur déploiement de croix et de bannières , leurs confréries de pénitents, au froc pointu et aux robes ondoyantes et leurs longues files d'enfants et de femmes ; avec les saints et les saintes qui y figurent en grand costume et les reliques qu'on y promène pieusement ; et enfin , avec la pompe militaire et civile qui s'y mêle, malgré l'athéisme de la loi. C'est le spectacle du pauvre, spectacle qui lui laisse des souvenirs meilleurs et plus vifs
que ne font au faubourien de Paris les drames atroces du boulevard et les feux d'artifice de la barrière du Trône.
Déjà ici, dans les États de l'Ouest en particulier, la démocratie commence à avoir ses fêtes où sa fibre est remuée , et dont elle savoure les émotions avec délice : ce sont des fêtes religieuses , ce sont les camp-meetings des Méthodistes, où la population se porte avec ardeur, malgré les remontrances philosophiques des autres sectes plus bourgeoises, qui blâment leurs chaleureux élans et leurs allures déclamatoires; malgré le caractère convulsionnaire et hystérique des scènes du banc d'anxiété, ou plutôt à cause de ce caractère. Dans les anciens États du Nord , il y a les processions politiques, pures démonstrations de partis le plus souvent , mais qui ont cela d'intéressant que la démocratie y prend part, car c'est le parti démocratique qui organise les plus brillantes et les plus animées. Après les camp- meetings , les processions politiques sont les seules choses, en ce pays, qui ressemblent à des fêtes. Les banquets de parti, avec leurs discours et leur déluge de toasts, sont glacés, sinon repoussants; et, par exemple, je n'ai rien vu déplus souverainement disgracieux qu'un banquet offert sur la pelouse de Powelton, près de Philadelphie, à la population tout entière, par l'Opposition^, c est-à-dire par la bourgeoisie.
A Philadelphie, je m'arrêtais involontairement pour regarder passer les arbres gigantesques {pôles) qui faisaient leur entrée solennelle sur huit roues, pour être plantés par la démocratie la veille des jours d'élection. Je me souviens de l'un de ces hickory-poles (1) qui s'avançait la tête garnie de son feuillage frais encore , au son du fifre et du tambour , précédé par des démocrates en rang , sans autre distinction qu'une des petites branches de l'arbre sacré à leur chapeau. Il était traîné par huit chevaux dont les harnais étaient chargés de rubans et de devises. Achevai sur l'arbre lui-même, une douzaine de jackson-men , de la plus belle eau, l'air satisfait et triomphant d'avance, agitaient des drapeaux en l'air, en criant : Huzzah for Jackson !
Cette promenade de Xhickoiy n'est elle-même qu'un détail à côté des scènes processionnelles que j'ai vues à New-York.
C'était pendant la nuit qui suivit la clôture des élections, où la victoire s'était prononcée pour le parti démocratique (2). La procession avait un quart de lieue de long. Les démocrates marchaient en bon ordre et aux flambeaux ; il y avait des bannières plus que je n*en vis en aucune fête religieuse, toutes en transparents, à cause de l'obs-
(1) Ulùckory est fort en honneur parmi les démocrates, parce t que le surnom populaire du général Jackson est Old Hickory.
(2) Voir la Lettre xvi , t. 1.
curité. Sur les unes étaient inscrits les noms des confréries démocratiques, Jeunes démocrates du 9e ou du 11e ivard (quartier); les autres étaient couvertes d'imprécations contre la Banque des États-Unis; Nie A Biddle et Old Nick (le diable) faisaient les frais de rapprochements plus ou moins ingénieux ; c'était le pendant du Libéra nos à malo. Puis il y avait des portraits du général Jackson à pied et à cheval; il y en avait en uniforme de général et enTennessee
f armer (1) , la fameuse canne Rhickory à la main. Ceux de Washington et de Jefferson, entourés de maximes démocratiques, se mêlaient à une masse d'emblèmes de tous les goûts et de toutes les couleurs. Dans le nombre figurait un aigle, non en peinture, mais un véritable aigle vivant, attaché par les serres , au milieu d'une couronne de feuillage , et hissé au bout d'un bâton, à la fa-
. çon des étendarts romains. L'oiseau impérial était porté par un robuste matelot, plus satisfait que ne le fut jamais échevin admis à tenir l'un des cordons du dais, dans une cérémonie catholique. Du plus loin que j'aperçus les démocrates s'avancer, je fus frappé de la ressemblance de leur farandole avec le cortège qui accompagne le viatique \ à Mexico ou à Puébla. Les Américains porteurs de bannières étaient aussi recueillis que les
(i) Le Fermier de Tennessee, à cause des propriété» du général Jacksoo dans cet État.
Indiens Mexicains porteurs de fallots sacrés. La procession démocratique avait d'ailleurs ses reposons tout comme une procession catholique; elle s'arrêtait devant les maisons des jacksonmen, pour faire retentir l'air de ses bravos (cheers)'y elle stationnait à la porte des chefs de l'Opposition^ pour y lâcher trois, six ou neuf grognements ( groans ) . Si ces tableaux rencontraient leur peintre , on les admirerait au loin , à l'égal des triomphes et des sacrifices que les anciens nous ont laissés en marbre et en bronze. Car c'est plus que du grotesque à la façon des scènes immortalisées par Rembrandt : c'est de l'histoire, et de la grande; ce sont des épisodes d'une merveilleuse épopée qui laissera au monde de longs souvenirs, celle de l'avènement de la démocratie.
Et pourtant, comme fêtes et cérémonies, ces processions politiques sont bien inférieures aux revivais qui ont lieu dans les camp-meetings. Toute fête où tes femmes ne figurent point n'est qu'une demi-fête. Pourquoi vos cérémonies constitutionnelles sont-elles si complètement dépourvues d'attrait ? Ce n'est pas seulement parce que ceux qui y figurent sont des bourgeois, fort honorables assurément , mais peu poétiques , et que Féclat des costumes et le prestige des beaux-arts en sont bannis; c'est plus encore parce que les femmes n'y ont pas et ne peuvent y trouver place. Un homme d'esprit a dit que les femmes n'é-
taient pas poètes , mais qu'elles étaient la poésie même.
Je me souviens de ce qui, dans ma ville de province, faisait le charme et l'éclat des processions. Nous ouvrions de grands yeux quand s'avançait la robe rouge du premier président; nous admirions les épaulettes et l'habit brodé du général, et plus d'une vocation militaire s'est décidée ce jour-là; nous regardions venir de loin , par-dessus les têtes , le cortège épiscopal ; nous nous jetions machinalement à genoux lorsque le dais, s'approchant avec son escorte de lévites, nous montrait l'évêque , vieillard vénérable, la mitre sur le front, le Saint-Sacrement entre les mains ; nous portions envie à la gloire des jeunes hommes qui étaient, pour un jour, saint Marc ou saint Pierre; plus d'un grand garçon eût abdiqué ses quinze ans, dont il était fier, pour être admis à* l'insigne honneur d'être l'un de ces petits saint Jean vêtus d'une peau de mouton; mais la foule entière suspendait son souffle, quand on apercevait parmi la forêt de bannières, entre les surplis et les aubes des prêtres, à travers les frocs pointus des pénitents et les baïonnettes de la garnison, une de ces jeunes filles en robe blanche qui représentaient les saintes femmes et la Mère des Sept-Douleurs ; ou celle qui , chargée de chaînes d'or, de rubans et de perles, figurait l'impératrice à côté de son em-
pereur (1); ou celle qui, en sainte Véronique, déployait le voiledont fut essuyé le visage du Sauveur montant au Calvaire ; ou celles enfin , tout émues encore, qui avaient été le matin confirmées par monseigneur. De même, c'est parce qu'il y a des femmes aux camp-mbetings , et qu'elles y sont actrices au même rang que les plus fougueux prêcheurs, c'est pour cela seul que la démocratie américaine y accourt. Les catitp-meetings , avec leurs pythonisses délirantes, ont fait le succès des Méthodistes, et leur ont attiré, en Amérique , une église plus nombreuse que celles des sectes qui fleurissent le plus parmi la race anglaise en Europe (2).
Des tournois supprimez les femmes, et il ne reste plus qu'un assaut de maîtres d'armes. Des camp-meetings, enlevez le banc d'anxiété ', faites disparaître ces femmes qui palpitent , crient et se roulent à terre, s'accrochent, pâles et échevelées, l'œil hagard, aux ministres qui leur soufflent l'esprit saint, ou celles qui saisissent au passage, à la porte des tentes, le pécheur endurci afin de l'attendrir; vainement la scène se passera au
(1) C'est un des souvenirs de l'empire Romain , qui en a laissé de très profonds dans nos départements du Midi.
(2) Les deux sectes les plus nombreuses aux États-Unis, sont celles des Méthodistes et des Baptisles (ou Anabaptistes) : elles comprennent ensemble plus de la moitié de la population. Les Baptistes ont uu langage exalté comme celui des Méthodistes. ( Voir la Note a6 à la fin du Volume. )
milieu d'une forêt majestueuse, pendant une belle soirée d'été, sous un ciel qui ne craint point la comparaison avec celui de la Grèce ; vainement vous serez entouré de tentes et de chariots nombreux qui vous rappelleront le train d'Israël à la sortie d'Egypte; vainement les feux allumés au loin , entre les arbres , vous montreront les prêcheurs debout, gesticulant au-dessus de la foule; vainemen^fécho des bois vous renverra les éclats de leur voix retentissante ; ce sera un spectacle dont vous serez rassasié au bout d'une heure ; tandis que les camp-meetings , tels qu'ils sont, ont le don de retenir les populations de l'Ouest pendant de longues semaines. On en a vu qui duraient un mois entier.
J'admets que les camp-meetings et les processions politiques ne sont encore en Amérique que des faits exceptionnels. Un peuple n'a de caractère complet que lorsqu'il a ses fêtes nationales et ses plaisirs , son art , sa poésie enfin , à lui. À cet égard , la nationalité américaine ne sera pas aisée à constituer. L'Américain manque d'un passé à qui demander des inspirations. En quittant la vieille terre d'Europe et en rompant avec l'Angleterre , ses pères laissèrent derrière eux toutes les chroniques , toutes les légendes , toutes les traditions , ce qui fait la patrie, cette patrie qu'on n'emporte pas à la semelle de ses souliers. L'Américain s'est donc appauvri en idéalité de tout
ce qu'il a gagné en richesse matérielle. Mais, avec la démocratie , il y a toujours de la ressource en fait d'imagination. Je ne prétends pas dire comment la démocratie américaine suppléera au défaut de passé et de souvenirs, pas plus que je ne me charge de déterminer comment elle s'imposera à elle-même un frein , et préviendra ses propres écarts. Je suis cependant convaincu que l'Amérique aura ses cérémonies , ses fêtes , son art, tout comme je suis persuadé qu'elle s'organisera régulièrement; car je crois à l'avenir de la société américaine, ou, pour mieux dire, du commencement de société qui grossit à vue d'œil, à l'Est et encore plus à l'Ouest des Alléghanys.
En France, depuis plus d'un siècle, nous sommes à batailler contre nous-mêmes pour nous dépouiller de notre originalité nationale. Nous essayons de nous faire raisonnables sur le modèle de ce que nous croyons être le type anglais (1), et , à notre exemple , les peuples de l'Europe méridionale se torturent pour prendre un air calculateur et parlementaire. L'imagination est traitée comme la folle du logis. Les nobles sentiments, l'enthousiasme , l'exaltation chevaleresque, ce qui fit la gloire de notre France, ce qui valut à l'Espagne la moitié de l'univers, tout cela est dédaigné, est bafoué. Les fêtes publiques et les cérémonies
(1) Voir la Note 27 à la fin du Volsme.
populaires sont devenues la risée des esprits forts. Nous faisons des efforts inouïs pour nous amaigrir l'esprit et le cœur, conformément aux prescriptions des Sangrados de la religion et de la politique. En matière de fêtes nationales, nous avons mis les populations à la portion congrue. Pour dépouiller notre existence du dernier vestige de goût et d'art , nous avons poussé l'abnégation jusqu'à échanger la majestueuse élégance des costumes que nous avions empruntés aux Espagnols, lorsqu'ils donnaient le ton à l'Europe, contre la défroque des Anglais, que l'on peut qualifier d'un mot, c'est qu'elle est assortie au climat de la Grande-Bretagne. Passe encore si nous n'avions fait que jeter comme un inutile bagage nos tournois, nos carrousels, nos jubilés, nos fêtes religieuses et notre luxe vestiaire! Malheureusement nous sommes remontés jusqu'à la source de toute poésie sociale et nationale, jusqu'à la religion , et nous avons voulu la tarir. Nos mœurs et nos coutumes retiennent à peine un léger vernis de leur grâce tant vantée. La politique est abandonnée au positivisme le plus aride. Ce serait à désespérer du génie national si, de temps à autre, des élans et des explosions ne révélaient qu'il sommeille, mais qu'il n'est pas mort , et que le feu sacré couve sous la cendre.
Certes, la France et les peuples de l'Europe méridionale dont elle est le coryphée, doivent
d e la reconnaissance à la philosophie du xvme siècle. C'est elle qui a été notre protestantisme, c'està-dire qui a relevé chez nous l'étendard de la liberté, ouvert la carrière à l'esprit humain, et constitué la personnalité. Avouons cependant que, par cela seul qu'elle est irréligieuse, elle est inférieure au protestantisme allemand, anglais et américain.
Les écrits des apôtres de cette grande révolution dureront comme monuments littéraires, mais non comme leçons de morale, car tout ce qui est irréligieux n'a qu'une valeur sociale éphémère. Plaçons au Panthéon les restes de Voltaire et de Montesquieu, de Jean- Jacques et de Diderot; mais , sur leurs monuments , déposons leurs ouvrages couverts d'un voile. Apprenons au peuple à bénir leur mémoire; mais ne lui enseignons pas leurs systèmes, et empêchons qu'ils ne lui soient enseignés par de serviles continuateurs que ces grands écrivains désavoueraient s'ils revenaient habiter cette terre ; car les hommes de cette trempe sont du siècle présent, quelquefois du siècle à venir, et jamais du siècle passé.
En rétour de ce que l'on nous enlevait, on nous a dotés du régime parlementaire. On a supposé qu'il satisferait à tous nos besoins, qu'il comblerait tous nos vœux dans l'ordre moral et dans l'ordre des idées, tout comme dans l'ordre matériel. Dieu me garde d'être l'ennemi du système
représentatif! Je crois à sa durée, quoique je doute que nous ayons encore découvert la forme sous laquelle la nature française et celle des peuples méridionaux pourront s'en accommoder; mais quelle qu'en soit la valeur politique, on conviendra qu'il ne remplace pas, qu'il ne remplacera jamais à lui seul tout ce dont les réformateurs nous ont dépouillés. Il a ses cérémonies et ses fêtes; mais cela respire un parfum de procèsverbal dont nos sens sont révoltés. Quoiqu'il ait , jusqu'à un certain point, ses dogmes et son mysticisme, il n'a point prise sur nos imaginations. Il n'a pas le don de remuer nos cœurs. Il laisse donc en dehors les trois quarts de notre existence.
Je comprends qu'ici l'on ait espéré faire du gouvernement représentatif la pierre angulaire et la clef de voûte de l'édifice social. Un Américain de quinze ans est raisonnable comme un Français de quarante. Puis la société y est mâle; la femme, qui, en tout pays, est un être peu parlementaire, n'y exerce point d'empire : il n'y a pas de salons aux États-Unis* Cependant , ici même , ce régime n'existe plus, dans sa pureté primitive , que sur le papier. Le champ religieux, passablement rétréci, il est vrai, y est d'ailleurs resté ouvert à l'idéalité humaine, et l'imagination y trouve pâture tant bien que mal. Mais, chez nous, il faudrait être fanatique du représentatif pour songer à en faire
le pivot de notre vie sociale. Nous avons tous une jeunesse , Dieu merci ! Chez nous , les femmes sont une puissance fort réelle, quoiqu'il n'en soit point parlé dans*îa Charte ; et notre caractère national a beaucoup de traits féminins; je ne dis pas efféminés. Vous auriez beau décimer la France et n'y laisser que les bourgeois ayant passé la quarantaine, ce qui a le sens rassis, ce qui est bien désillusionné, c'est-à-dire bien dépoétisé, vous arriveriez à peine à avoir une société qui se contentât des émotions constitutionnelles.
Voilà pourquoi la France est le théâtre d'une lutte incessante entre l'âge mûr et la vieillesse d'un côté, et de l'autre les jeunes gens qui trouvent leur lot trop mince. La jeunesse accuse Géronte d'étroitesse, de pusillanimité, d'égoïsme; Géronte se plaint de l'ambition effrénée qui dévore les jeunes gens et de leur indomptable turbulence.
La jeunesse moderne a perdu le sentiment du respect dû à la vieillesse, ce qui est un grave symptôme de décadence sociale. Aigrie par le mécontentement , la jeunesse en est venue à ce point, qu'elle méprise l'expérience; elle se croit supérieure aux hommes blanchis dans le gouvernement des choses humaines; elle persiste opiniâtrement dans cette erreur funeste , quoique la démonstration du fait de son infériorité lui ait été administrée durement. Ses levées de boucliers
finissent toujours par des défaites; elle ressaisirait demain l'influence politique, à la faveur d'une révolution nouvelle , qu'après-demain elle en serait de nouveau dépossédée ; parce que la jeunesse, qui, en effet, est aujourd'hui supérieure à l'âge mûr et à la vieillesse dans beaucoup de branches des connaissances humaines, qui sait mieux la physique, la chimie, les mathématiques, la physiologie , qui est plus versée dans les théories d'économie politique , est et sera inévitablement toujours en arrière en ce qui concerne la science la plus difficile de toutes , celle qui est le fondement de toute pratique, la science du cœur humain. Si mal fondées cependant que soient les prétentions de la jeunesse à mettre la main sur le gouvernail, il n'en est pas moins vrai que si l'on voulait réduire la vie publique au déroulement monotone des formes constitutionnelles, on aurait indéfiniment à lutter contre ses énergiques protestations et contre la résistance plus ou moins ouverte de tout ce qui, comme elle, porte un cœur ayant besoin de battre, de tout ce qui vit en imagination autant que dans le monde des intérêts.
Il n'y a de bon gouvernement que celui qui satisfait à la fois au besoin d'ordre, de régularité, de stabilité et de prospérité matérielle , dont se préoccupent l'âge muret la vieillesse, et qui, en même temps, sait suffire à la soif de sensations
vives, de mouvement grandiose et d'idées brillantes dont sont tourmentées la jeunesse et cette portion nombreuse de la société qui est toujours jeune ou toujours mineure. En regard de leur Parlement, les Anglais ont leurs immenses colonies sur lesquelles ils s'épanchent à travers les mers. Les Anglo -Américains ont l'Ouest, et aussi l'Océan , comme la Grande-Bretagne. Ce double envahissement de l'Orientde notre planète par les pères, et de l'Occident par les fils émancipés, est pourtant un drame colossal et sublime. Supposer que nous Français , à qui il faut, pour nous sentir vivre , une action gigantesque, qui offre aux uns un rôle en vue de l'univers , aux autres un spectacle de prodiges, nous nous résignerons à être indéfiniment emprisonnés sur notre territoire, sans autre but d'activité que de faire ou de regarder fonctionner les rouages de la machine parlementaire, ce serait vouloir qu'un homme de goût se crût en paradis dans cette bicoque de Bedford.
l'aetohité et la. liberté.
Riçhmond, iÇ août i835.
Richmond est une ville admirablement posée sur le penchant d'une colline que baigne le James-River. Son capitole avec ses colonnes en briques recouvertes de plâtre, avec son architrave et sa corniche de bois peint, fait de loin un effet que le Parthénon lui-même, aux temps çle Périclès , ne devait pas surpasser; car le ciel de la Virginie, lorsqu'il n'est pas assombri par l'ouragan ou voilé par la neige , est aussi beau que celui de l'Attique. Richmond a son port pli s voisin que le Pirée ne l'était d'Athènes, ce qui ne l'empêche pas de s'appuyer sur les cascades du James-River. Richmond m'a ravi, dès le- premier instant , par son site enchanteur et par l'humeur cordiale de ses habitants. Il m'a plu